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Recherche pour “ jacques de langlade”

Saül, André Gide (1903 - Théâtre)

Publié le par Jean-Yves Alt

Saül, roi des Juifs, déraisonne. Son épouse croit astucieux de lui procurer la compagnie d'un berger de dix-sept ans, beau et fort, qui le soulagera en lui jouant de la harpe : David, de Bethléem. A sa vue, le roi s'écrie : « Ah ! c'est qu'il est terriblement beau » et l'attache à sa personne. Gide suit le Livre de Samuel : « Et Saül l'aima fort et il en fit son écuyer ». Mais Jonathan, fils du roi, éphèbe frêle et tendre, se prend lui aussi d'amour pour David et s'exclame : « Que tu es beau, David ! » Et voudrait « reposer près de sa force ». Le berger acquiesce avec des « sanglots d'amour », consolant dans ses bras le faible adolescent. La Bible : « Jonathan aimait David autant que son âme. »

Le roi Saül souffre de n'être pas préféré et, se traînant comme fou, hurle : « Et moi alors ? » et, à son fils qui défaille, il demande : « Est-ce d'aimer David qui te pâlit ? ». Le vieil homme, voulant séduire le berger, se fait couper la barbe qui le vieillissait et le rendait trop respectable. Aux dires de son barbier, le voilà méconnaissable, rajeuni de dix ans.

Peine perdue. D'une sorcière, il implore une réponse : « Quelqu'un t'a dit qui j'aimais ? Oui... Tu sais tout... David ! » Et la réplique de suivre, impérieuse : « Tout ce qui t'est charmant t'est hostile. Délivre-toi, Saül ! ».

Hélas, David ne répond pas à des avances séniles. Il ne veut voir en Saül qu'un roi, avec ou sans barbe. Le monarque s'exaspère : « Oiseau sauvage, rien ne peut dont t'apprivoiser ! »

Il ne hait pas David comme la Bible le laisse croire, mais il est rongé par la plus atroce des jalousies. Il presse de questions le premier échanson venu : « David, Jonathan, ils sont ensemble n'est-ce pas ? Qu'est-ce qu'ils font ? Qu'est-ce qu'ils disent ? »

Et il s'enfonce dans un monologue halluciné : « Ce que j'aime surtout en lui, c'est sa force. La souplesse de ses reins est admirable ». Et de gémir : « Trouverai-je autre que sa satisfaction, quelque remède à mon désir ? »

André Gide ne paraphrase la Bible qu'à demi-mots. Mais tout homosexuel âgé, que les étreintes de deux garçons proches de lui frustrent du plaisir des sens, ne peut manquer de s'y reconnaître.

« Avec quoi l'homme se consolera-t-il d'un déchéance ? Sinon avec ce qui l'a déchu. »

■ Saül, André Gide, Théâtre, Mercure de France, 1903

Présentation de l'éditeur : Écrit en 1897-1898 à la suite des Nourritures terrestres – « en matière d'antidote ou de contrepoids » –, Saül est le premier texte important composé pour la scène par André Gide. Si le texte fut publié en 1903 au Mercure de France, la pièce ne fut créée qu'en juin 1922 par Jacques Copeau, au Vieux-Colombier. Gide attendait ce moment avec fébrilité. La lecture assez libre qu'il y donne de l'épisode biblique de la succession de Saül, mettant en scène son fils Jonathan et le jeune David, provoquerait un scandale sans égal, dans le prolongement duquel il envisageait de publier la première édition « commerciale » de Corydon (NRF, 1924), son essai sur l'homosexualité. Ces deux textes, d'époque distincte, portaient, sur des registres singuliers, l'une des clés morales de son œuvre, ce dialogue rare entre abandon de soi et intégrité personnelle, rigueur morale et libres mœurs. Aussi Gide vécut-il comme un échec personnel l'incompréhension du thème central de la pièce, son manque d'impact réel sur le public et le détournement de sens qui put résulter de la mise en scène lors de sa création. Mais l'expérience, toute manquée qu'elle pût être, fut inaugurale (même si, de fait, celle du Roi Candaule l'avait précédée) ; elle faisait dire à Gide en 1929 : « Si Saül avait réussi, qui sait ! je ne me serais peut-être plus occupé que de théâtre. » Voilà qui engage à redécouvrir un drame puissant, profondément ancré dans l'ensemble de l'œuvre gidienne.


Du même auteur : Amyntas - Le Prométhée mal enchaîné - Le retour de l'enfant prodigue - Isabelle - Corydon

Lire aussi : Hommage à André Gide - Gide : le contemporain capital par Eric Deschodt

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Amours secrètes à la Galerie Au Bonheur du Jour

Publié le par Jean-Yves Alt

Nicole Canet

et la Galerie Au Bonheur du Jour

présentent un nouvel album sur le thème des :

« Amours secrètes »

Dans l'intimité des écrivains

Marcel Proust, Pierre Loti, Renaud Icard, Roger Peyrefitte, Jean Genet.

Ces cinq grands écrivains ont parfois fréquenté les mêmes endroits et les mêmes personnes, aimé le même type de partenaires.

Avec Marcel Proust, nous fréquenterons les salons, mais aussi les maisons de prostitution masculine de la Belle Époque.

Pierre Loti, épris de voyages lointains, nous entraînera à sa suite vers un Orient mythique où fleurissent des amours insolites.

Renaud Icard, coincé entre sa vie conjugale et son goût pour les garçons, tentera de démêler pour nous les racines de sa folle passion.

Avec son habituel panache, Roger Peyrefitte évoquera ses « amitiés particulières », qui lui ont valu tant d’admirateurs et de détracteurs.

Quant à Jean Genet, il esquissera sans ambiguïté les amours viriles entre des garçons pas si mauvais que cela.

L’importante iconographie de cet ouvrage contribue largement à situer ces cinq écrivains dans leurs univers respectifs, permettant ainsi de mieux les approcher dans leur véritable intimité, au plus près de ce qu’ils ont été et de ce que la société bien-pensante a trop souvent cherché à occulter.

Amours secrètes : Dans l'intimité des écrivains Marcel Proust, Pierre Loti, Renaud Icard, Roger Peyrefitte, Jean Genet, Textes de : Patrick Dubuis, Jean-Marc Barféty, Alexandre de Villiers et Nicole Canet, Éditions Galerie Au Bonheur du Jour, avril 2017, Édition limitée à 950 exemplaires, 408 pages, 327 illustrations couleur : dessins, peintures, documents, photographies et lettres, Format 21 x 27,5 cm, ISBN : 979-1093837000, 79 € + 10 € frais d'envoi (France)

Galerie Au Bonheur du jour

1 rue Chabanais - 75002 Paris

01.42.96.58.64

du mardi au samedi 14h30 – 19h30

Amours secrètes à la Galerie Au Bonheur du Jour

Dossier de Presse en français

Dossier de Presse en anglais


SOMMAIRE

Préface

Marcel Proust (1871-1922)

Marcel Proust et l'homosexualité

Les premières amours

Jacques Bizet, Daniel Halévy, Edgard Auber, Willie Heath

Les amitiés sublimées

Antoine Bibesco, Bertrand de Salignac-Fénelon, Léon Radziwill

Les affections profondes

Reynaldo Hahn, Lucien Daudet

Les amours ancillaires

Les expériences sexuelles

Marcel Proust au Temple de l'Impudeur

L'Hôtel Marigny

Albert Le Cuziat

Proust et la photographie

Quelques femmes entre admiration et complicité

Pierre Loti (1850-1923)

La question de l'homosexualité chez Pierre Loti

L'obsession de la virilité ou le culte du Corps

Loti et les marins ou la figure du matelot

Matelot - 1900 - Carte de visite

Matelot - 1900 - Carte de visite

Pierre loti était-il misogyne ?

L'irrésistible Orient

Quelques hommes de la vie de Pierre Loti : Joseph Bernard, Pierre Le Cor (Mon frère Yves), Guillaume Floury (Pêcheur d'Islande), Léopold Thémèze dit Léo (Matelot), Edmond Gueffier

Renaud Icard (1886-1971)

« Ma terrible passion... »

Six disciples de Renaud Icard

Maurice Berranger, Olmetta, Félix, Émile Picq, Mario Parisi, Gilbert Lacombe

Colette Yver & « les démons » de Renaud

Lettre de Marguerite

Extraits des lettres de Colette Yver à Renaud Icard

Roger Peyrefitte (1907-2000)

Auteur  non identifié - Déshabillage - vers 1955 - Fusain - 25,5 x 18,5 cm - Ancienne collection Roger Peyrefitte, tampon au dos

Auteur non identifié - Déshabillage - vers 1955 - Fusain - 25,5 x 18,5 cm - Ancienne collection Roger Peyrefitte, tampon au dos

Gaston Goor (1902-1977) - Musa Paidike (La muse garçonnière) de Straton de Sardes - vers 1950 -  Pastel signé, avec rehauts de craie bleue et dorée - Tampon Bibliothèque Roger Peyrefitte au dos du dessin - 32 x 24 cm

Gaston Goor (1902-1977) - Musa Paidike (La muse garçonnière) de Straton de Sardes - vers 1950 - Pastel signé, avec rehauts de craie bleue et dorée - Tampon Bibliothèque Roger Peyrefitte au dos du dessin - 32 x 24 cm

Anonyme - Narcisse, vers 1950 - Epreuve argentique - 24 x 18 cm - Ancienne collection Roger Peyrefitte, tampon au dos

Anonyme - Narcisse, vers 1950 - Epreuve argentique - 24 x 18 cm - Ancienne collection Roger Peyrefitte, tampon au dos

Taormina, l'enchanteresse

Naples, la tentatrice

Roger Peyrefitte et les photographies de Karel Egermeier

Ricco Wassmer

Jean Genet (1910-1986)

Jean Genet, une vie

Jean Genet, écrivain de l'homosexualité

Série de dessins de Paul Smara

Remerciements

Bibliographie

Crédits photographiques

Résumé des catalogues précédents

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Sur l'amitié chrétienne par Paulin de Nole (vers 400)

Publié le par Jean-Yves Alt

L'amitié chrétienne, telle qu'on la retrouve chez l'évêque d'Hippone ou chez Paulin de Nole, chez Grégoire de Natianze, Basile le Grand, Grégoire de Nysse ou Jean Chrysostome, plus tard chez saint Bernard ou saint Anselme, est bien plus qu'une amitié aristotélicienne, un sentiment de la raison ou l'expression d'un cœur serein.

C'est une amitié amoureuse, une passion dont on sent que la chair l'alimente, qui se débat contre elle tout en en demeurant tributaire. Exhortations, déclarations, disputes, mises en demeure, réconciliations et déceptions jalonnent ces liaisons chaleureuses et éminemment humaines.

Et, bien sûr, l'amitié chrétienne ne se borne pas à chanter ainsi que le Psalmiste :

« Ah ! qu'il est bon, qu'il est doux pour des frères d'habiter ensemble ! » (Livre des Psaumes – CXXXII, I)

Elle cherche, ainsi que le dit Jean Cassien, un principe qui la rende « indissoluble », une direction qui croisse « avec la perfection et la vertu des deux amis et dont le nœud, une fois formé, n'est rompu ni par la diversité des désirs ni par la lutte des volontés contraires ».

Et saint Augustin voit dans la caritas Christi et dans l'amour de Dieu la garantie même de son indissolubilité : « Heureux celui qui T'aime, dit-il dans les Confessions, et qui aime son ami en Toi et son ennemi à cause de Toi. Il est seul, en effet, à ne perdre aucun des êtres qui lui sont chers, celui à qui ces êtres sont chers en Celui qu'on ne saurait perdre. » (Livre IV, chapitre IX / 14)

Dans ces correspondances amicales, un véritable érotisme verbal cherche, jusque dans la caresse des mots, une jouissance que le corps se refuse. Ainsi ce poème de saint Paulin de Nole pour son ami Nicétas :

« Que loué soit Dieu pour le grand amour

Dont il nous unit de chaînes secrètes,

Si fort que jamais rien n'en pourra rompre

L'ultime lien !

À ton cœur aimé que nous embrassons

Un solide nœud nous tient attaché,

où tu t'en iras, mon âme fidèle

T'accompagnera.

Et l'amour du Christ, qui descend du ciel,

L'un à l'autre lie à tel point nos cœurs

Qu'ils restent voisins, même si nous sommes

Aux deux bouts du monde.

Âge, éloignement, catastrophe ou mort,

De toi ne pourront jamais m'arracher

Et, lorsque viendra la mort corporelle,

Notre amour vivra.»

Mais la nature n'était pas toujours dupe de cet érotisme verbal et avouait parfois la frustration dont elle était victime. Paulin de Nole avait beau écrire à un ami dont il était séparé :

« J'habite en toi et toi en moi, à la mort et à la vie. »

Cela ne l'empêche pas de dire plus tard son impatience, son aigreur, son amertume :

« Je suis las de t'inviter et de t'attendre... Pendant près de deux années, tu m'as tenu en suspens et torturé par l'attente quotidienne de ton arrivée. »

Et, au soir de la vie, lorsque les exaltations verbales ne suffisent plus à dissimuler les longues privations du cœur et de la chair, il dit trouver sous le sol mis à nu et sous d'ignobles gravats, « des souches noueuses, des décombres, toutes sortes d'animaux nuisibles, des nids de vipères, sa vraie demeure intérieure ». « C'est maintenant, dira-t-il enfin, que je vois à quel point je suis loin de Dieu et à quel point je suis mort, si je me compare aux vivants. »

L'amitié chrétienne, telle qu'elle évolua des Pères de l'Antiquité aux moines du Moyen Age, oscilla sans cesse entre ces pôles contradictoires. […] Aussi n'est-il pas surprenant que, malgré la sincérité et le caractère grandiose de cet effort de sublimation, malgré aussi les condamnations effrayantes dont le Moyen Age frappa l'homosexualité, celle-ci ait continué de se manifester.

in L'érotisme d'en face, Raymond de Becker, Jean-Jacques Pauvert éditeur, Bibliothèque internationale d'érotologie, 1964, pp. 113/114

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Les incompris, Jacques Cardonnet (1960)

Publié le par Jean-Yves

Au XIXe siècle, deux garçons s'aiment sans se l'avouer…

 

Un jeune aristocrate, Auguste, doué d'une belle fortune, d'un titre de noblesse, devient le camarade d'un de ses condisciples dont, peu à peu, il s'éprend.



Xavier, l'être aimé, est – comme beaucoup de ceux qui inspirent cette sorte d'attirance – souple, caressant, séduisant. Non pas efféminé, mais câlin. Il est sensible à la tendresse de son ami. Comblé de prévenances et de présents, il a de la reconnaissance. Il feint, avec une sorte de coquetterie, de la faiblesse pour provoquer une assistance qui le flatte, et qui lui profite. Il est installé à demeure dans le château du jeune marquis Auguste de X.

 

« Je dois l'avouer, j'ai le désir de rester seul avec Xavier. C'est étrange... je ne me serais pas cru capable de tels sentiments. Lorsque Xavier se promène avec Yves ou d'autres gars, j'ai hâte qu'il revienne. J'éprouve le besoin de sa présence continuelle. Il me serait impossible de l'aimer davantage. La nuit, quand sa main quitte la mienne, c'est moi qui la reprends. Que Dieu n'envisage pas de nous séparer ! J'ai prié le notaire de préparer un testament, instituant Xavier mon légataire universel. » (pp. 93/94)

 

Aucun contact physique n'a lieu entre ces deux « homosexuels » inconscients de leur attirance à laquelle ils donnent, avec ferveur, le nom d'amitié. Auguste, très pieux, n'a pas de remords.

 

« Ce matin, j'ai prié notre chapelain de me recevoir à confesse. Cet homme est un saint. Depuis ma plus tendre enfance il connaît mes pensées les plus intimes. Je vais lui ouvrir mon cœur. Je vais lui avouer mon amitié pour Xavier, cette amitié qui n'est pas naturelle, cette amitié qui ressemble étrangement à autre chose.

Le prêtre écouta mon examen de conscience. Angoissé, j'attendais sa sentence.

— Calmez-vous mon fils, raisonnez les élans de votre cœur. L'amitié que vous éprouvez envers votre jeune ami, sera pure et bénie du Seigneur, tant qu'il n'y aura pas œuvre de chair. Vous avez été un exalté. Priez, afin que Dieu apaise vos pensées. Allez en paix, mon enfant.

Je suis heureux ! Œuvre de chair ! Jamais !

Souvent, Xavier et moi prenons bain ensemble. Il fait mille espiègleries ; il arrache les poils de ma poitrine. Quand je ne m'y attends le moins, il plonge ma tête dans l'eau. Au mois d'août, pendant les chaleurs, nous avons dormi sans chemise. Joseph nous a vus nous battre à coups de traversins et d'oreillers dans le costume d'Adam.

Xavier, charmant Xavier, tendre, trop tendre, ton visage est agréable, et tes formes me rappellent celles d'un Apollon ; mais, jamais, ne viendra à mon esprit un mauvais désir. » (pp. 96/97)

 

Mais voici que l'aimable protégé devient amoureux d'une femme. Auguste souffre en secret de voir qu'une femme lui a été préférée. Pourtant, entre les deux hommes, il n'y a eu qu'un échange de lettres ardentes, de phrases tendres.

 

Une fois les fiançailles décidées, l'amoureux, trahi, désespéré, ne peut se consoler. Pour tous, il est heureux du bonheur qui échoit à son ami Xavier. Secrètement, il est ravagé par le chagrin, par la haine de cette intruse.

 

Au cours d'une partie de chasse, le marquis Auguste tire intentionnellement sur la jeune femme : elle est tuée net.

 

Procès-verbaux, enquête. Le châtelain semble avoir une attitude irréprochable. Et, comme il est en bons termes avec les autorités supérieures, l'affaire est classée. Il est officiellement reconnu irresponsable.

 

Mais, peu après, le pauvre homme, maigri, enfiévré, méconnaissable, fait don de tous ses biens à Xavier et va s'établir en Afrique du Nord, où il entre dans les Ordres :

 

« Seul le chapelain est au courant de ma décision, qu'il a, lui-même, suggérée. Je ne verrai plus jamais Xavier. Il sera continuellement présent en mon esprit et dans mon cœur. Je lui lègue tous mes biens. Qu'il rende heureux ceux qui vivront près de lui ! Qu'il soit heureux lui-même ! Je voulais lui laisser une lettre ; lui dire une dernière fois que je l'aime. Le chapelain lui parlera. Il ne lui dira pas que mon amitié pour lui avait atteint son paroxysme, frôlant la démence, devenait criminelle. Il lui dira que je l'aimais comme un frère. Il ne lui racontera pas que j'ai tué Claire parce que je voulais qu'il fût heureux et que la jalousie s'était emparée de moi. Il lui dira que c'est la Volonté de Dieu qui s'est accomplie. » (p. 205)

 

C'est par une confession trouvée dans sa cellule après son décès, qu'on a pu connaître la vérité sur ce drame dont aucun enquêteur du Parquet n'avait pu trouver l'explication. On découvre aussi le journal de Xavier, et l'aveu de l'amour qu'Auguste lui inspirait.

 

■ Éditions de la Tour, 1960, 218 pages

 


Découvrir le début et la fin de ce roman

 

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Les sodomites condamnés à la simple pénitence ou au bûcher par Jean Verdon

Publié le par Jean-Yves Alt

Jacques de Vitry écrit, au XIIIe siècle, que l'Occident est si corrompu que ses habitants pour s'adonner à la luxure ne se soucient même pas de la différence des sexes. Une tendance qui ne paraît pas exceptionnelle au Moyen Age. Dans quelle mesure est-elle alors répandue ? Quelle attitude la société manifeste-t-elle à son égard ?

Le registre d'inquisition de Jacques Fournier, évêque de Pamiers de 1317 à 1326, fournit nombre d'informations sur des personnes, hommes et femmes, plus ou moins liées au catharisme. Parmi elles Arnaud de Verniolle, sous-diacre, évadé des prisons de l'ordre des Frères mineurs, accusé d'hérésie et de sodomie. Il rapporte comment il a été initié dans sa jeunesse par un camarade plus âgé, maintenant prêtre. Une vingtaine d'années auparavant – l'interrogatoire se déroule en juin 1323 – alors qu'il a de 10 à 12 ans, son père le met pour apprendre la grammaire dans une chambrée tenue par Pons de Massabuc. Partagent la même chambre, outre Arnaud et son maître, un certain nombre de jeunes. « Alors que j'habitais dans cette chambrée avec eux, je couchai bien pendant six semaines dans le même lit qu'Arnaud Auréol. Comme j'avais déjà couché avec lui deux ou trois nuits, celui-ci, croyant que je dormais, me prenant dans ses bras, me mettait entre ses cuisses, et mettant aussi son membre viril entre mes cuisses et remuant comme s'il avait affaire avec une femme, éjaculait entre mes cuisses. Il recommença ce péché presque chaque nuit, tout le temps que je couchai avec lui. Comme j'étais alors enfant, bien que cela me déplût, je n'osais pas, par pudeur, le révéler à personne, et à l'époque, je n'avais ni penchant ni désir pour ce péché, parce que je n'avais pas encore de tels désirs » (la déposition d'Arnaud de Verniolle est citée d'après la traduction de Jean Duvernoy).

Maître Pons déménage bientôt, emmenant avec lui Arnaud de Verniolle, son frère Bernard, Arnaud Auréol et un autre garçon. Ils partagent deux lits à eux cinq, Arnaud de Verniolle couchant avec son frère et maître Pons qui ne le sollicite pas.

Les années passent. Arnaud déclare qu'il éprouvait un malaise physique lorsqu'il s'abstenait au-delà de huit ou quinze jours d'avoir affaire à une femme ou à un homme. Il a donc des expériences hétérosexuelles. Mais une aventure le fait renoncer aux femmes. Frère Pierre Record de l'ordre des Carmes, incarcéré quelques jours dans le même cachot, lui demandant pourquoi il abuse des jeunes gens alors qu'il peut avoir autant de femmes qu'il le souhaite, il lui répond « qu'à l'époque où on brûlait les lépreux, il habitait Toulouse (où il poursuivait ses études) et eut alors des relations avec une fille publique ; après avoir commis ce péché, son visage enfla, ce qui lui fit craindre d'être devenu lépreux. Aussi jura-t-il que dorénavant il ne connaîtrait plus chamelle-ment de femme ».

Désormais Arnaud collectionne les aventures, en particulier avec des adolescents. Quand un jeune homme de Toulouse, âgé de 18 ans, vient à Pamiers pour entrer au service d'un cordonnier et qu'il lui demande un endroit pour se loger, il l'invite à venir avec lui. Ils couchent ensemble tout nus dans le même lit pendant une nuit.

Les techniques de l'écuyer

Parfois, pour parvenir à ses fins, il promet un emploi chez un chanoine homosexuel. Ainsi lorsque Guillaume Rous, un étudiant, vient lui demander s'il connaît un clerc au service de qui il pourrait entrer afin de payer ses études, Arnaud, après lui avoir fait jurer de ne rien répéter, déclare avoir entendu dire que ce chanoine a des relations avec des jeunes gens et qu'il devra le supporter. Guillaume répond qu'il veut bien et signale qu'il a commis ce même péché avec un écuyer de son pays. Arnaud profite de la situation, propose de lui montrer comment il procède et en retour souhaite connaître les techniques de l'écuyer. Arnaud et Guillaume recommencent à plusieurs reprises ; « apparemment cela lui faisait grand plaisir ». Arnaud ne parle que de plaisir et jamais de relations amoureuses.

Pour arriver à ses fins, il raconte que le péché de sodomie et celui de fornication simple sont des péchés de même gravité. Il sait toutefois que les recteurs des églises et les curés ne peuvent pas ordinairement absoudre ceux qui s'en confessent, sans une permission spéciale de l'évêque, alors qu'ils peuvent absoudre la fornication simple et l'adultère.

Un autre jour, un jeune apprenti de 18 ans lui disant qu'il ne peut gagner sa vie, Arnaud lui parle encore du chanoine. En devisant, ils entrent dans un jardin et se mettent sur un tas de fumier. Prenant Arnaud dans ses bras l'apprenti le met sous lui, mais celui-là dit être au courant et inverse les positions. Lejeune homme veut alors montrer une autre manière de procéder, à savoir être tous deux sur le côté. De nouveau Arnaud affirme connaître cette technique. L'interrogatoire des partenaires offre quelques différences. Selon Jean Ferrié, étudiant en grammaire, Arnaud lui a déclaré que d'après les Décrétales un homme qui couche avec un autre homme commet un péché moins grave que s'il connaît charnellement une femme, parce qu'il s'agit d'une nécessité de nature.

Guillaume Rous prétend qu'Arnaud l'a violé: « Je refusai d'abord, raconte-t-il, et me sauvai. Alors Arnaud me poursuivit et jeta contre moi mon Doctrinal dont les ais (1) se brisèrent du coup. Puis, prenant un couteau [...], il courut après moi, m'attrapa et me ramena de force à l'endroit où nous avions d'abord été [...], me tordant un bras d'une main, et de l'autre tenant ce couteau dégainé. Puis il me prit entre ses bras, ayant replié les miens contre sa poitrine, voulant me soulever de terre et me porter vers l'endroit en question. N'y arrivant pas, il m'y tira en me traînant et en me bousculant... » Mais Guillaume a intérêt à se poser en victime. Arnaud fut condamné « au Mur strictissime, au pain et à l'eau, aux fers, à perpétuité ».

Selon John Boswell, auteur d'un ouvrage fondamental sur l'homosexualité, cette pratique a connu au Moyen Age, grâce à la renaissance carolingienne, au développement des villes, à la culture ecclésiastique, une importance qu'elle ne retrouvera pas avant notre époque. Même si l'auteur a parfois tendance à considérer des textes écrits par des hommes du XIIe siècle avec les sentiments d'un contemporain, il n'en reste pas moins que cette pratique apparaît sous-jacente dans de nombreux documents – réalité ou imagination ?

Au Moyen Age, le milieu monastique, composé de célibataires, constituant un terrain de choix pour l'homosexualité, des mesures draconiennes sont prises. La Règle de saint Benoît prévoit que les moines dormiront chacun dans un lit, et si possible tous en un même local, sinon par dix ou par vingt avec des anciens qui veilleront sur eux. Et une lampe brûlera constamment toute la nuit. « Les frères plus jeunes n'auront point leurs lits voisins les uns des autres, mais répartis parmi ceux des anciens. »

Le baiser de paix, seul autorisé

Les règlements de Cluny interdisent aux novices d'être livrés à eux-mêmes ou de rester en compagnie d'un seul maître. Si l'un d'entre eux, la nuit, doit sortir pour ses besoins, il sera accompagné par un maître et un autre garçon muni d'une lanterne. Lors de la liturgie, le baiser de paix – seul contact physique permis aux moines – est interdit aux oblats (2). Le moine Wetti, mort en 824 à Reicheneau, déclare avoir entendu au cours d'un voyage dans l'au-delà un ange lui déclarer que rien n'offense plus Dieu que le péché contre nature. « A plusieurs reprises, l'ange parla du crime de sodomie ». Vers 1051, saint Pierre Damien écrit un long traité, Le Livre de Gomorrhe, s'attaquant notamment aux rapports sexuels entre hommes, surtout entre clercs. Il accuse les prêtres d'avoir des relations avec ceux qu'ils dirigent sur le plan spirituel, et affirme que de nombreux clercs pour éviter les sanctions de l'Eglise se confessent à d'autres clercs homosexuels. Hildebert de Lavardin, archevêque de Tours, 1055-1133, laisse entendre que l'homosexualité touche beaucoup de personnes, même parmi les plus éminentes: « D'innombrables Ganymèdes honorent d'innombrables autels et Junon regrette de ne plus recevoir ce à quoi elle était accoutumée. Le jeune homme, l'homme fait, le vieillard se souillent de ce vice et il n'est aucun rang qui en soit exempt » (cité par Boswell).

Des textes latins comparent les mérites des diverses amours. Le plus important est Le Débat entre Ganymède et Hélène, poème reproduit dans de nombreux manuscrits. Les arguments des deux parties s'annulent souvent. Le couple hétérosexuel a l'avantage de pouvoir procréer. Mais la critique la plus vive d'Hélène porte sur l'avidité du garçon qui recherche son plaisir: elle jugerait donc son attitude moins répréhensible si elle était motivée par l'amour. Ganymède affirme : « Le jeu que nous jouons a été inventé par les dieux et l'usage en est aujourd'hui maintenu par les premiers et les meilleurs ».

L'essor urbain joue un rôle important dans le développement de l'homosexualité. Chartres, Sens, Orléans et Paris en seraient des centres importants. De même, toutes les grandes villes de l'Italie semblent abriter des homosexuels. Les sermons des prédicateurs, tels ceux de Bernardin de Sienne vers 1420, les discussions et les mesures prises par les autorités publiques montrent que les villes toscanes en particulier constituent les principaux foyers. Il s'agit d'une pratique répandue chez les jeunes célibataires, car les hommes sont alors contraints à un mariage tardif.

Le père fréquemment absent pour des raisons professionnelles, âgé ou décédé, ne se manifeste guère, de sorte que les aspects masculins de la société perdent de leur prestige face aux caractères féminins de douceur, de politesse inculqués par des mères, éducatrices des enfants. Il faut noter toutefois que les textes d'origine laïque parlent peu d'homosexualité, même lorsque le sexe joue un rôle prédominant. Les rares fabliaux qui abordent le sujet, comme Le prêtre et le Chevalier de Milon d'Amiens, manifestent une vive hostilité. Le prêtre qui possède tous les défauts et se montre si cupide qu'il prostitue sa nièce et concubine, refuse de coucher avec un autre homme, consentant à payer n'importe quel prix pour se soustraire au rôle passif dans le rapport sexuel.

Les conduites non hétérosexuelles n'apparaissent que dans 0,5 % des lettres de rémission. L'homosexualité exclut ; elle constitue une accusation couramment portée contre les hérétiques. Notons que les rares cas attestés dans les lettres signalent une inclination amoureuse. Une lettre de 1385 déclare que des partenaires ont l'habitude « d'être et de se fréquenter souvent par bon amour, et s'aimaient bien l'un l'autre, et jouaient et s'ébattaient souvent ensemble ». Or l'un d'eux est marié et père de quatre enfants. Quant aux injures à connotation sexuelle, elles ont trait avant tout aux relations avec des femmes. Sinon, sont utilisés des termes sans rapport apparent avec l'acte: l'injure liée à l'homosexualité s'exprime par « faire poisson d'avril ».

Puni d'un jeûne de 10 années

L'homosexualité avant le XIIIe siècle n'a pas fait l'objet de virulentes condamnations selon John Boswell. Face à l'amour et à l'érotisme semble donc exister une tradition chrétienne tolérante. Et d'affirmer que dans les pénitentiels – recueils de péchés accompagnés chacun d'une pénitence – l'homosexualité n'est nullement privilégiée par rapport aux autres péchés. Pourtant saint Colomban revient à maintes reprises sur la sodomie et prononce de sévères condamnations. Le moine qui s'est laissé entraîner à commettre des actes tels que l'homicide ou la sodomie jeûnera 10 ans. Et de préciser plus loin: le clerc qui commet le crime sodomite jeûnera 10 ans, dont les 3 premiers au pain et à l'eau, et les 7 autres sans viande et sans pain – le clerc qui engendre un fils jeûne 7 ans au pain et à l'eau. Le laïc qui pratique la sodomie jeûnera 7 ans, dont les 3 premières années au pain et à l'eau, avec du sel et des légumes secs seulement. Les quatre autres années, il s'abstiendra de pain et de viande.

La condamnation devient plus nette à partir du XIIIe siècle, époque où la répression s'abat également sur les juifs et les hérétiques. Mais auparavant le concile de Naplouse, en 1120, décrète que tout adulte condamné pour avoir commis volontairement le péché de sodomie sera brûlé. Surtout le IIIe concile du Latran, en 1179, prévoit que tout individu qui aura commis un acte d'incontinence contre nature, s'il s'agit d'un clerc, sera réduit à l'état laïc ou relégué dans un monastère ; s'il s'agit d'un laïc, sera excommunié et totalement retranché de la communauté des fidèles.

La confiscation des biens

La plupart des législations occidentales du XIIIe siècle montrent le changement d'attitude qui s'opère alors. Ainsi, en France, l'école de droit d'Orléans publie un code qui ordonne la castration à la première faute, l'ablation d'un membre à la deuxième, la peine du bûcher pour la troisième. De semblables dispositions concernent les femmes. La confiscation des biens au profit du souverain est prononcée, ce qui constitue une invitation aux rois toujours impécunieux à extirper l'homosexualité de leurs États.

Les lois devenues très sévères sont toutefois appliquées de façon irrégulière, notamment parce que les fautes sexuelles, pense-t-on, relèvent de la justice ecclésiastique. Celle-ci manifeste une certaine indulgence à l'égard des femmes, ainsi qu'en témoigne la liste des cas réservés concernant le diocèse de Cambrai pour les années 1300-1310. Réservés à l'évêque : les péchés contre nature de l'homme de plus de 20 ans. Réservés aux pénitenciers : les péchés contre nature perpétrés par les femmes de tous âges et les hommes de moins de 20 ans. Justiciables du curé : les péchés contre nature de l'âge puéril, chez les garçons jusqu'à 14 ans, et chez les filles jusqu'à 25. Une anecdote vient à l'appui de cette thèse. Une jeune femme explique la raison de sa présence au Purgatoire. Alors qu'elle était encore dans un âge tendre, elle a accompli des actes honteux avec des filles de son âge et l'ayant oublié, bien qu'elle se soit confessée à un prêtre, elle ne les a pas soumis au jugement de la pénitence. Mais elle ne se trouve pas en Enfer et par conséquent sera sauvée après avoir accompli sa peine. Il n'empêche. A la fin du Moyen Age, à une époque où il est nécessaire de procréer dans des pays dépeuplés par les épidémies et les guerres, l'homosexualité est l'objet des foudres de la justice. En 1343, dans la région lyonnaise, sire Mathieu de Colombetes est condamné à une amende de 300 florins, soit cent fois plus que l'amende frappant un concubinaire.

La sodomie peut mener au bûcher, car il s'agit d'un « horrible, détestable et énorme crime » dont est accusé, en 1365, un Avignonnais Raymond Pascal. Aux XIVe et XVe siècles les autorités s'inquiètent de la progression réelle ou supposée de l'homosexualité. Le discours médical, lui, s'il n'ignore pas complètement l'homosexualité, se montre discret dans ses commentaires du Canon d'Avicenne qui la mentionne à diverses reprises. Jacques Despars, médecin du XVe siècle, est toutefois plus explicite.

Un contrôle de la vie privée

Amplifiant les traitements préconisés par Avicenne, il détaille les sévices auxquels doivent être soumis les homosexuels. Despars cependant, à propos de la pédophilie, après avoir rendu compte du texte avicennien, conclut qu'il pourrait relater beaucoup d'autres espèces de coïts sodomites, mais qu'il préfère se taire. La nature humaine portée vers le mal et désireuse de nouvelles concupiscences, risquerait en les entendant de les pratiquer.

Même prudence chez les confesseurs: à vouloir trop informer, on risque de faire commettre à des hommes et à des femmes des péchés inconnus d'eux. Il n'en reste pas moins qu'à la fin du Moyen Age les procès contre les sodomites se multiplient. Un contrôle de la vie privée – même s'il ne faut pas exagérer l'importance de la répression – s'instaure. Si les pratiques ne sont pas nouvelles, la manière dont les considère la société a changé. Il faut toutefois attendre 1568 pour que Pie V envisage des mesures plus sévères que celles édictées par le IIIe concile du Latran, prévoyant de priver de leur statut clercs et moines sodomites et de les livrer au bras séculier.

Jean Verdon

auteur du « Plaisir au Moyen Age » (Perrin, 1996 & Librairie Académique Perrin/Tempus, 2010)


Bibliographie :

- John Boswell, Christianisme, tolérance sociale et homosexualité, Paris, 1985.

- Albert Gauthier, « La sodomie dans le droit canonique médiéval », dans L'Erotisme au Moyen Age, Montréal, 1977, p. 109-122.

- Danielle Jacquart et Claude Thomasset, Sexualité et savoir médical du Moyen Age, Paris, 1985.

- Registre de l'Inquisition de Jacques Fournier 1318-1325, trad. Jean Duvernoy, 3 vol., Paris-La Haye-New York, 1978 (sur Arnaud de Verniolle, voir tome III, p. 1038-1068).


Notes :

1. Planchettes de bois pour presser les reliures.

2. Enfants offerts par leurs parents à un monastère pour leur éducation et le service de Dieu.

Historia n°613, Jean Verdon, janvier 1998, pp. 30 à 34

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