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Recherche pour “ jacques de langlade”

Brève histoire du mouvement homosexuel français (2)

Publié le par Jean-Yves Alt

IV - 1919/1939 : Des années vraiment folles par Martin Pénet

Après la Première Guerre mondiale, une douce parenthèse, avec, pour déesse, la chanteuse Suzy Solidor. Période brutalement balayée par l’Occupation.

Après quatre ans de guerre, le besoin de s’étourdir est dans tous les esprits. Paris va ainsi connaître les Années folles, qui pour les homosexuels resteront synonymes d’une relative liberté et de réjouissances débridées, comme le fameux bal de Magic-City. Les lesbiennes aussi profitent de l’embellie: le rôle joué par les femmes pendant le conflit a favorisé un mouvement d’émancipation qui explose au même moment. Il est alimenté en 1922 par la publication du roman de mœurs de Victor Margueritte, « la Garçonne», et par les grands couturiers – Chanel en tête – qui dessinent une silhouette androgyne. En 1923, triomphe au Casino de Paris Barbette, un transformiste qui ne révèle sa véritable identité qu’au salut final. Le Bœuf sur le toit passera à la postérité comme le lieu sans doute le plus emblématique de cette période «faste». Fondé en 1921 par Louis Moysès rue Boissy-d’Anglas (8e), ce bar-dancing mondain devient vite le rendez-vous de l’avant-garde et de tous les homosexuels élégants de Paris. On y croise des poètes, des musiciens, des peintres, des éditeurs et les écrivains les plus en vue. Après avoir déménagé en 1925 rue de Penthièvre (8e), le Bœuf sur le toit accueille certaines chanteuses ouvertement lesbiennes (Dora Stroeva s’accompagnant à la guitare, la fascinante Yvonne George et la truculente Jane Stick). On trouve aussi, place Blanche (9e), le restaurant Chez Palmyre, fréquenté avant la Grande Guerre par les lesbiennes, qui devient en 1919 le Liberty’s Bar. Dirigé par le danseur Bob Giguet et le transformiste Jean d’Albret, spécialiste des répliques drôles et parfois cruelles, l’endroit plutôt sélect sera surnommé «Chez Bob et Jean». Au-delà de ce cercle restreint destiné à une clientèle chic, il existe aussi toute une panoplie d’établissements discrètement contrôlés par la brigade mondaine : des restaurants (près de la gare de Lyon), des brasseries et des bars «mondains» (entre Pigalle et Blanche), des bars interlopes (dans le quartier de la Bastille, vers les portes Saint-Denis et Saint-Martin, près des Halles et à Montmartre). Ces derniers sont aussi des nids de drogue et de prostitution, tout comme le premier cabaret de travestis à Montmartre : La Petite Chaumière, rue Berthe, au pied du Sacré-Cœur. Dans cette boîte minuscule tenue par «Monsieur Tagada», les travestis dansent entre eux et se produisent dans de petits ballets. Parmi les habitués du lieu, un jeune homme nommé Zigouigoui apostrophe les invités avec esprit. Quelques bals musettes sont aussi concernés, comme le Bal de la Montagne-Sainte-Geneviève, au 46 de la rue du même nom, surnommé le «bal des lopes». On y voit chaque fin de semaine une majorité d’homos et de lesbiennes de toutes les classes sociales, menés par la Grande Paulette, vedette du lieu. A la Bastille, il existe des bals au public mélangé, comme Les Trois Colonnes, rue de Lappe, fréquentés par des voyous qui font danser des éphèbes en casquette et foulards multicolores.

Ce petit monde est chapeauté par quelques figures de proue, personnages dont l’excentricité est tolérée, voire appréciée. Ainsi Charpini, un fantaisiste aux dons vocaux exceptionnels, qui forme avec le pianiste et ténor Antoine Brancato un duo irrésistible. Ils parodient les grands airs du répertoire lyrique en les ponctuant de reparties cinglantes ou cocasses. Charpini et Brancato chantent au Liberty’s ainsi qu’au Bosphore, cabaret élégant du 18 rue Thérèse, près de l’Opéra, qui sera bientôt rebaptisé Chez Charpini. L’autre grande figure du Paris homo de l’époque est O’dett (alias René Gil), qui a débuté au Liberty’s. En 1934, il prend la direction du cabaret Le Fiacre, 46, rue Notre-Dame-de-Lorette, une boîte qui fera sa réputation de camelot et de farceur. Se déguisant en vieille châtelaine, O’dett invective la clientèle entre deux chansons désopilantes et sa boîte reçoit la visite de nombreuses vedettes. Il ouvre ensuite La Noce, place Pigalle, qui deviendra en 1938 le cabaret-dancing Chez O’dett.

Sorte d’enseigne du mouvement lesbien, Suzy Solidor (1906-1983) a quitté sa Bretagne natale au début des années 20 pour devenir mannequin à Paris (cliquer sur son portrait). Sirène aux cheveux de lin coupés court, servant de modèle à tous les grands peintres contemporains, elle se lance dans la chanson et ouvre fin 1932 un cabaret au 12 rue Sainte-Anne, près du Palais-Royal, qu’elle baptise La Vie parisienne. Entourée d’un essaim de jeunes femmes élégantes et parfois androgynes, Suzy accueille le Tout-Paris dans une ambiance luxueuse. D’autres chanteuses lesbiennes ou bi suivront son exemple en ouvrant leur propre cabaret. Ainsi naît fin 1938 Chez Agnès Capri, rue Molière, voisine de la rue Sainte-Anne, qui attire une clientèle homo des deux sexes et devient la plaque tournante de l’intelligentsia parisienne, à commencer par Jacques Prévert. Outre quelques salons de thé attitrés et deux librairies spécialisées de la rue de l’Odéon, certaines lesbiennes fréquentent aussi Le Monocle, cabaret plus discret du boulevard Edgar-Quinet, sans vedette et réservé aux garçonnes. Elles y dansent en couple sous l’œil de la patronne, une maîtresse femme surnommée «Lulu de Montparnasse». Cette visibilité acquise par les homosexuel(le)s durant les Années folles sera brutalement balayée par l’Occupation.

V - Pendant l’occupation : Sexuellement coupables

La clandestinité sexuelle, c’est souvent à l’abri des vespasiennes. Fréquentées aussi par les soldats allemands.

Dans son roman « Pompes funèbres », Jean Genet évoque le souvenir de la «Drôle de revue» donnée en janvier 1940 au music-hall l’ABC, où O’dett faisait une imitation de Hitler en folle. Six mois plus tard, la drôle de guerre s’achève par la signature de l’armistice. Paris est occupé, mais la vie continue. Music-halls et cabarets reprennent leurs activités devant un public où se mêlent soldats et officiers allemands. Si les folles ont toujours droit de cité dans le Paris bei Nacht, c’est que les homosexuel(le)s n’intéressent pas directement l’occupant. La pression morale vient davantage des orateurs français favorables au «redressement national», et qui ne jurent que par la famille. Le mouvement zazou, caractérisé par son apologie de l’exubérance, des vêtements précieux en dépit du rigorisme ambiant et son aversion pour l’ordre nouveau, devient une forme d’exutoire pour certains jeunes homos. On les rencontre surtout dans le quartier Latin et sur les Champs-Elysées, près de l’Etoile. Alors que la danse est interdite, des bals clandestins sont organisés au rythme du swing. Bien que le climat ne s’y prête guère (surveillance policière, indicateurs et mesures de rétorsion font partie du quotidien), la drague continue, elle aussi, et notamment dans les vespasiennes. Certains cherchent à consommer sur place; d’autres, plus prudents, préfèrent fixer des rendez-vous. Aujourd’hui président de l’association Les Gais Retraités, Jacques Lemonnier avait 18 ans en 1941. Il se souvient: «J’ai fait de belles rencontres dans les pissotières. On y faisait d’ailleurs toutes sortes de rencontres. J’ai même couché avec des gars de Doriot. Et beaucoup d’Allemands homos draguaient à la "tasse" du Palais-Royal et dans celles du bas des Champs-Elysées…» Mais cette drague en extérieur n’est pas sans risques. La police française fait parfois des rafles dans les pissotières. Les gars pris en flagrant délit doivent payer une amende et peuvent faire quelques mois de prison. Lorsqu’ils en sortent, on les envoie le plus souvent comme travailleurs «libres » en Allemagne. Leur dossier porte la mention «homosexuel» et on leur réserve les travaux manuels les plus durs. Le fichage va bon train… Le climat s’assombrit davantage avec l’adoption, le 6 août 1942, d’une loi de répression homophobe, la première depuis l’Ancien Régime. Désormais, les homos doivent se faire le plus discrets possible.

Article publié dans un cahier parisien du Nouvel Observateur puis repris en partie sur le site de France Culture (auteur : Martin Pénet pour le paragraphe IV - 1919/1939 : Des années vraiment folles) (1)


Lire la partie 1

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(1) Les auteurs des autres parties me sont inconnus.

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Un amour à taire un téléfilm de Christian Faure (2004)

Publié le par Jean-Yves Alt

Juifs, handicapés mentaux, tsiganes, asociaux, aveugles… et homosexuels ont été déportés dans les camps de concentration.

La déportation au triangle rose est, pendant très longtemps, restée occultée, notamment à cause des lois en vigueur qui continuaient de pénaliser l’homosexualité en France (jusqu’en 1981) et dans de nombreux pays. Une page méconnue que tentent d’explorer le scénariste Pascal Fontanille et le producteur François Aramburu dans la première fiction consacrée au sujet.

Paris, 1942. Sarah, une jeune réfugiée juive dont la famille a été décimée par les Allemands, est amoureuse de Jean. Mais Jean, lui, aime Philippe... Malgré leurs différences, tous trois seront unis dans la souffrance. Ils survivent tant bien que mal jusqu'au jour où Jean est accusé à tort d'être l'amant d'un officier de la Wehrmacht. Ils seront déportés : Sarah parce que juive, Jean et Philippe parce qu'ils sont homosexuels. Pour elle, l'étoile jaune, pour eux, le triangle rose.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Jean, homosexuel, est trahi par son frère et va connaître la déportation et les camps de concentration. Sur la persécution des Triangles Roses par les nazis, Christian Faure (qui avait déjà réalisé Juste une question d'amour) réussit un film émouvant, au scénario implacable signé Pascal Fontanille et marqué par des performances d'acteurs (Nicolas Gob, Bruno Todeschini, Louise Monot). Un amour à taire, c'est aussi le portrait peu glorieux d'une France vichyste profondément antisémite et collabo, où bien peu surent résister.

«Parler de ça aujourd'hui, c'est d'abord raconter une page d'histoire que les gens ont oubliée, voire occultée», explique Pascal Fontanille, le scénariste. «C'est aussi rappeler que les lois qui ont criminalisé l'homosexualité sous Vichy sont restées en vigueur jusqu'en 1981».

PAROLES de Pascal FONTANILLE, scénariste « L’idée de ce film est assez ancienne. J’ai découvert l’existence du triangle rose lorsque j’étais étudiant. Juste une ligne fugace dans un cours sur la Seconde Guerre mondiale. J’ai commencé à chercher de la documentation sur le sujet. ce moment-là - c’était il y a une quinzaine d’années -, on en trouvait très peu. L’idée est restée ancrée en moi, comme quelque chose de non résolu. Lorsque l’on a commencé à écrire ensemble, François et moi, on a eu envie de faire une fiction sur ce thème pour dire aux gens : “Voilà, ça a existé, voilà comment c’était”. On a réfléchi une dizaine d’années avant de découvrir de quelle manière aborder cette histoire. On était convaincu que l’on ne pouvait pas la raconter uniquement à travers les yeux d’une victime homosexuelle.

Si on voulait toucher le plus de gens possible, il fallait trouver une façon plus universelle de traiter le sujet tout en restant évidemment sincère, fidèle à ce que l’on désirait exprimer. Au fil du temps, la documentation tombait ; il y a eu ainsi les premiers témoignages écrits, dont celui de Pierre Seel, "Moi, déporté homosexuel", un récit aussi incroyable qu’insoutenable, et des bouquins un peu confidentiels. On a beaucoup lu, on a aussi beaucoup vu de films.

Un jour, on a eu l’idée de Sarah, ce personnage de femme un peu à la Jules et Jim, autour de qui l’histoire s’est organisée. Une histoire d’amour. De même, on tournait depuis longtemps autour de la relation des deux frères, Jean et Jacques. On savait que l’un des deux était collabo. Mais comment ? Pourquoi ? On ne trouvait pas, jusqu’à ce que l’on imagine la blanchisserie dont les registres servent à Jacques pour piller les appartements des gens en fuite. Tout s’est alors mis en place, une espèce d’évidence comme ça. Deux frères, une rivalité, beaucoup d’amour. Un côté tragédie avec la trahison, l’acte sacrificiel. »

« La barrette bleue, celle des asociaux, que porte Jean, était attribuée aux Français que l’on avait trouvés au lit avec un officier ou un soldat allemand. En revanche, les Alsaciens et les Lorrains, considérés comme des Allemands, portaient le triangle rose. C’était important pour nous de ne pas nous inscrire dans un contexte franco-français on voulait aborder le triangle rose dans son absolu de négation d’une catégorie humaine du fait de sa sexualité. Peu nous importait qui était déporté. Il suffisait d’un seul déporté homosexuel qui ait porté le triangle rose pour que le film soit nécessaire. Il n’y a pas une sorte de décompte morbide où l’on expliquerait qu’untel était davantage victime qu’un autre. C’est juste raconter la logique de l’extermination d’une catégorie pour des orientations sexuelles que personne ne choisit.

Une histoire d’amour

Il existe une pièce de théâtre sublime, Bent de Martin Sherman, sur le sujet, mais elle est très “homocentrée”. Aujourd’hui, parler de ça, c’est d’abord raconter une page d’Histoire que les gens ont oubliée, voire occultée. C’est aussi rappeler que les lois qui ont criminalisé l’homosexualité sous Vichy sont restées en vigueur jusqu’en 1981. En fait, la liberté acquise l’a été après une longue lutte. On ne peut pas faire abstraction de l’Histoire. On ne peut pas non plus se construire en faisant abstraction du passé. »

Raccourci de l’Histoire

« On a tourné la dernière scène au Mémorial de la Déportation de Paris, entourés de CRS. Au même moment, à Notre-Dame, on jouait le Te Deum, les cloches sonnaient en accompagnant la sortie des hommes d’Etat sur le parvis de la cathédrale. Une sorte de raccourci de l’Histoire troublant. On se disait que nous aussi nous étions là parce que des hommes s’étaient sacrifiés pour libérer la France. Cette impression de voyage dans le temps, on l’a ressentie aussi lorsque l’on a tourné la scène de Drancy à 2 heures du matin. Des moyens énormes avaient été déployés ; deux groupes électrogènes pour éclairer 900 figurants de tous âges qui montaient dans les wagons à bestiaux, pressés par les “hirondelles”. Malgré les centaines de personnes présentes sur le plateau, il y a eu une sorte de silence, tous nous avions les larmes aux yeux. On touchait émotionnellement à l’horreur de ces moments-là. »

Ne pas expliquer l’innommable

« Certains nous ont reproché de ne pas avoir expliqué dans le film pourquoi les nazis abhorraient les homosexuels. C’était une volonté de notre part. À partir du moment où l’on commence expliquer l’innommable, à trouver des raisons à l’inexplicable, on fournit des excuses. De la même façon, aujourd’hui - c’est ce que dit Glucksmann dans son dernier livre, Le Discours de la haine -, la misogynie est expliquée par la place nouvelle occupée par les femmes, l’antisémitisme par les événements en Israël, l’homophobie par le fait que l’on voit trop les homosexuels... Ainsi, on explicite la haine par une faute de la victime. Ce discours est inacceptable ; on n’a pas à demander la victime de rendre compte de l’exécration qu’elle génère ou qu’elle est censée susciter auprès de ses bourreaux. On marche sur la tête. »

Vœux

« Avec cette fiction, on voudrait ouvrir un peu le cœur des gens, c’est bateau mais c’est ainsi que je le ressens. La fiction montre des gens heureux qui ont vécu quelque chose de tragique à cause de la haine ordinaire de cette époque. Un énorme gâchis. Le film est-il un appel à la tolérance ? C’est à la fois plus et moins que ça. Dernièrement, dans une interview télévisée, Pierre Bergé a déclaré : “Il y en a ras-le-bol d’être toléré. Ça fait 2 000 ans que l’on est toléré. On ne demande même pas ça, mais le droit à l’indifférence”. »

QUELQUES REPÈRES HISTORIQUES

En Allemagne : Dès 1933 : Les homosexuels, sont arrêtés, torturés puis déportés dans les camps de Dachau et d’Oranienburg qui viennent d’être ouverts. En 1934 : Une loi impose la stérilisation de la plupart des schizophrènes, des épileptiques, des drogués, des aveugles et des homosexuels. En 1935 : Le paragraphe 175* est modifié afin de permettre de punir «l’intention homosexuelle ». En 1936 : Himmler met en place une Police secrète pour le Lutte contre l’homosexualité et l’avortement. En 1943 : Heinrich Himmler autorise les commandants de camps à faire pratiquer des castrations sur les déportés homosexuels. Nombre d’entre eux mourront des suites de ces interventions. D’autres subiront de nombreuses expériences aveugles pour «changer» leur orientation homosexuelle. Après guerre : L’administration refuse de considérer les triangles roses comme victimes du régime nazi. Le paragraphe 175 reste en application jusqu’en 1969.

* Le paragraphe 175 est un article du code pénal allemand datant de 1871 et assimilant l’homosexualité à un crime. «En 1934, dans le cadre de la loi «du sang et de l’honneur» allemande, le paragraphe 175 est aggravé. Ce n’est plus seulement «un acte contre nature commis entre personnes de sexe mâle ou avec des animaux, punissable d’emprisonnement, la perte des droits civiques pouvant être prononcée». (…) les peines de prison passent de cinq à dix ans. Le 28 juin 1934, tombent également sous le coup de la loi les étreintes entre hommes, les baisers mais aussi les fantasmes homosexuels.» (p.42 Les Oubliés de la mémoire de Jean Le Bitoux – Hachette Littératures, 2002)

En France : En 1942 : La politique de collaboration de Vichy s’accentue. Une loi sur la répression des homosexuels est votée : un homosexuel risque de 6 mois à 3 ans de prison. En réalité, le gouvernement de Vichy les livre aux Allemands. En 1948 : Les homosexuels et les droits communs sont exclus de la réparation due aux victimes du nazisme. En 1961 : L’amendement Mirguet qualifie l’homosexualité de «fléau social» et donne au gouvernement le droit de légiférer par décret pour la combattre. En 1980 : Pierre Seel est le premier déporté homosexuel français à raconter sa déportation. Jean Le Bitoux recueille son témoignage. En 1981 : François Mitterrand dépénalise les actes homosexuels consentants. En 1987 : Un Mémorial officiel est créé à Amsterdam et des réparations sont accordées aux Pays-Bas. D’autres pays suivent cette voie. Pas la France, qui occulte le sujet. En 1989 : Jean Le Bitoux crée le Mémorial de la Déportation Homosexuelle En 1990 : Les gays et les lesbiens sont encore refoulés de la Journée du souvenir Lille. L’Organisation Mondiale de la Santé supprime l’homosexualité de la liste des maladies mentales, mettant fin à plus d’un siècle d’homophobie médicale.


Lire aussi sur ce blog :

- CINÉMA : « Paragraphe 175 » : La déportation des homosexuels pendant la Seconde Guerre Mondiale

- Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel

- Histoire de l'homosexualité en Europe : Berlin, Londres, Paris, 1919 – 1939

- Les oubliés de la mémoire de Jean Le Bitoux

- Les roses de cendre de Erik Poulet-Reynet

LIRE aussi sur le web : STRUTHOF-NATZWILLER

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Quand les chevaliers s'embrassaient sur la bouche par Claude Gauvard

Publié le par Jean-Yves Alt

Le baiser aussi a une histoire. Au Moyen Age, le baiser sur la bouche n'était pas réservé aux relations érotiques entre hommes et femmes. Il venait sceller le serment d'allégeance prêté par le vassal à son seigneur. Et apparaissait comme une manifestation parmi d'autres de l'amitié entre chevaliers (*)

La période qui s'étend du XIe au XIIIe siècle est marquée du sceau du baiser. Pas seulement l'effleurement d'un baiser anodin, mais le baiser sur la bouche, celui qui permet l'échange de la salive et qui se situe au sommet d'une hiérarchie stricte qui va des pieds aux mains, puis aux joues, avant d'atteindre la bouche. Pas seulement non plus le baiser qui unit l'homme à la femme, mais le baiser qui lie des hommes de condition égale. Ce baiser-là fait étroitement partie de rituels qui viennent d'être mis en valeur de façon convaincante.

Bien entendu, le Moyen Age était loin d'ignorer le baiser amoureux entre amants des deux sexes, qui sert de prélude pour «s'accoler». Le roi Marc, jaloux, guette ce signe afin de prendre Tristan et Yseut en flagrant délit d'adultère, et l'histoire se termine, tragiquement, par le plus beau baiser de la littérature médiévale, celui qui unit Yseut à son amant mort, «corps à corps, bouche à bouche», jusqu'à ce que, à son tour, elle rende l'âme.

Au sein des familles, le baiser unit aussi les parents aux enfants, dans une affectivité qui s'épanouit dès cette époque. Mais, du XIe au XIIIe siècle, quand s'affirme clairement la pratique sociale du baiser, les textes décrivent plutôt celui-ci comme un acte public, unissant deux hommes. Sa fréquence est telle alors que l'on est amené à s'interroger sur sa fonction.

Les hommes du Moyen Age ne cachent pas l'attention qu'ils accordent à leur corps, notamment à leur bouche, qu'ils considèrent comme le mode d'expression visuelle de leurs sentiments. Elle est conçue et représentée comme le passage obligé de leur âme, à leur naissance et à leur mort. Elle est aussi avec la gorge tenue pour responsable du mensonge (1). A l'inverse, la bouche est le moyen d'exprimer une allégresse sans retenue à la vue de celui qu'on aime. La Chanson d'Ami et d'Amile, si célèbre alors, raconte l'amitié exemplaire de deux jeunes nobles qui, quand ils se rencontrent, «se jettent dans les bras l'un de l'autre, se baisent avec une telle fougue, se serrent avec une telle tendresse qu'ils sont bien près de s'étouffer l'un l'autre» ; après avoir vidé leurs étriers, ils finissent par tomber dans le pré... Ils se couvrent le visage de baisers, du nez au menton – manifestation publique d'un très fort érotisme. Ce sont donc bien les formes de l'amour que prend l'amitié entre ces hommes. Est-ce pour autant de l'homosexualité ? Le débat reste ouvert, mais dans des termes souvent mal posés, parce qu'anachroniques.

Le baiser de paix

Un changement s'opérera au cours du XIIIe siècle, lorsque le mariage commencera à imposer des normes de vie fondées sur la stricte fidélité du couple. Mais aux XIe et XIIe siècles, même le droit canonique prononce rarement des condamnations pour homosexualité. Aucune contrainte ne vient ternir les relations unissant les individus de sexe masculin, surtout parmi les membres de l'aristocratie. Les textes racontent ces embrassades avec un naturel parfait. Seule ombre au tableau : qu'il est difficile de s'embrasser avec des heaumes, dont les chevaliers ont tant de peine à se débarrasser !

Ces marques d'amour sont considérées comme normales, voire bénéfiques. Car la société chevaleresque fonde en grande partie ses valeurs sur l'amitié masculine, qui emprunte beaucoup au visage de l'amour. L'univers des châteaux est d'abord masculin (2). On peut y voir les chevaliers et les vassaux, assemblés autour de la chambre du maître, le châtelain, et de sa femme, la domna, la femme inaccessible des poésies courtoises. Mais entre les hommes, des sentiments profonds se tissent, qu'il s'agisse d'individus de la même classe d'âge ou de jeunes initiés par un «parrain». Leurs liens vont du simple compagnonnage à l'amitié, souvent, on l'a vu, confondue avec l'amour. Des gestes sans équivoque soudent cette amitié : on boit dans la même coupe et on partage la même couche, jusqu'à la mort puisque le vœu le plus cher des amis est d'être enterrés côte à côte pour se lever ensemble du tombeau au jour du Jugement dernier.

Le baiser est donc fondateur : il crée des liens sociaux et en assure le renouvellement. Pour un historien du Moyen Age, il est par conséquent essentiel de comprendre la dimension affective du baiser viril ; on peut lire alors «autrement» non seulement les textes romanesques, mais aussi ceux qui, tels les coutumiers, étaient jusqu'alors présentés comme normatifs. Jacques Le Goff l'a déjà démontré en étudiant le rituel féodo-vassalique (3) : les rituels d'investiture comportent généralement un baiser sur la bouche. Quand il entre dans les gestes constitutifs de l'hommage qui unit le seigneur à son vassal, ce baiser contribue à rétablir l'égalité entre les deux hommes et, surtout, à approfondir leur réciproque fidélité. Enfin, le baiser est fondateur de paix. Il suffit pour s'en convaincre de considérer les relations diplomatiques dont le rituel est très codé : incliner la tête, fléchir le genou, ôter son couvre-chef, se tenir par la main et embrasser, autant de gestes impliquant une hiérarchie de sens (4).

Dès saint Ambroise (IVe siècle), le christianisme s'était appliqué à définir le «sacrement de baiser» mis au service de la paix et, pendant une grande partie du Moyen Age, le baiser de paix, sur la bouche, que se donnent les fidèles, est largement répandu pendant la messe, remplaçant ainsi la communion. Il accompagne le pardon dans les cérémonies organisées tant par des clercs que par des laïcs. Par exemple, jusqu'à la fin du Moyen Age, un juge indélicat peut être condamné par les tribunaux laïcs à dépendre celui qu'il a injustement condamné à mort et à embrasser sur la bouche le cadavre, ou un mannequin le représentant, avant de procéder à une messe de funérailles et à son enterrement en terre chrétienne. Cette cérémonie fait partie de l'amende honorable ; elle doit être gravée sous la forme d'un tableau commémoratif, placé en un lieu public (5).

Car la salive, comme le vin, est liée à la quête d'un état de paix que la seule décision judiciaire est incapable d'assurer. Ces euphorisants ont comme vertu d'abolir les rancunes, dans un vacillement volontairement souhaité et artificiellement suscité pour faire naître un amour sans retenue. Celui-ci dépasse la simple reconnaissance des mérites ou l'assouvissement du désir. Il s'épanouit en un don total et gratuit, sous la forme chère aux philosophes chrétiens pour désigner l'amour du fidèle avec Dieu : l'agapè (6).

Au total, l'efficacité symbolique du baiser est le fait d'une société bien structurée, sur la base de l'amitié-amour, et traditionnelle, fondée sur des pôles nettement antithétiques : amis et ennemis, hommes et femmes, inférieurs et supérieurs. Il est probable que la fin du Moyen Age a connu un certain recul de cette pratique, au moment où la notion de pudeur change, où l'amour se normalise sur un modèle unique homme-femme, et où les règles politiques et judiciaires s'institutionnalisent.


NOTES :

(*) Yannick Carré, Le Baiser sur la bouche au Moyen Age. Rites, symboles, mentalités, XIe-XVe siècle, Paris, Le Léopard d'or, 1992.

1. Dire à quelqu'un « Tu as menti par ta sanglante gorge » reste, jusqu'à la fin du Moyen Age, un défi qui appelle la vengeance dans toutes les couches sociales. Cf. Carla Casagrande, Silvana Vecchio, les péchés de la langue. Discipline et éthique de la parole dans la culture médiévale, Paris, Le Cerf, 1991.

2. Cf. Georges Duby, Guillaume le Maréchal ou le meilleur chevalier du monde, Paris, Fayard, 1984.

3. Cf. Jacques Le Goff, « Le rituel symbolique de la vassalité », Pour un autre Moyen-Age, Paris, Gallimard, 1977, p. 349.

4. Le repas aussi scelle la paix dans tous les milieux sociaux jusqu'à la fin du Moyen Age. Celui qui a été vu en train de partager le vin et le pain avec un ancien ennemi est réputé pour être devenu son ami et toute vengeance devient alors injustifiée. Cf. Claude Gauvard, « Cuisine et paix en France à la fin du Moyen-Age », La Sociabilité à table. Commensalité et convivialité à travers les âges, Publications de l'université de Rouen, 1993, p. 325.

5. Cf. Claude Gauvard, « Pendre et dépendre à la fin du Moyen Age ; les exigences d'un rituel judiciaire », Histoire de la justice, tome IV, 1991, p. 5. 6. Sur les différents niveaux de l'amour, cf. les remarques de Luc Boltanski, L'Amour et la justice comme compétence, Paris, Métaillé, 1990, p. 135.


IMAGES :

Au Moyen Age, le baiser sur la bouche était largement répandu parmi les hommes :

1. Le baiser sur la bouche comme signe d'amitié : Les chevaliers Lancelot et Galaad

2. Le baiser sur la bouche comme signe d'allégeance : Hommage d'Edouard Ier, roi d'Angleterre, à Philippe IV le Bel, roi de France, en 1286

■ in L'Histoire n°172, Claude Gauvard, décembre 1993, pp.76-77

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De part et d'autre de la barricade par Michel Onfray

Publié le par Jean-Yves Alt

Depuis l'Antiquité, les philosophes se partagent en deux familles : ceux qui refusent l'exercice du pouvoir, sous toutes ses formes, et ceux qui tentent, tant bien que mal, de le concilier avec leurs idéaux. Aux sources de ce divorce philosophique, des esprits incompatibles, Diogène et Platon.

Diogène n'aimait pas Platon, et l'auteur de La République qui commença sa carrière par la lutte et le théâtre, sans jamais vraiment y renoncer, le lui rendait bien. Entre ces deux-là, ce fut la haine leur vie durant. Normal, ils campent chacun aux deux extrémités idéologiques, métaphysiques, philosophiques.

L'homme au Chien aime la vie, la joie, le réel, le rire, la liberté, l'indépendance, l'individu ; l'homme aux Idées chérit exactement l'inverse : la mort - voir la thanatophilie du Phédon ! -, l'ascétisme, les arrière-mondes, la servitude, la dilution des subjectivités dans la communauté.

Au-delà des siècles, Diogène et Platon incarnent deux façons d'appréhender le pouvoir, de le considérer et d'en user. Deux anecdotes ramassent leurs conceptions.

La première anecdote, célèbre, participe de l'iconographie philosophique classique et met en présence un Diogène qui bronze au Cranéion, une colline de Corinthe couverte de cyprès, et Alexandre, le Prince aux pouvoirs absolus. Alexandre s'adresse à Diogène et lui demande un souhait afin de jouir de l'exaucer.

Réponse de Diogène : « Ôte-toi de mon soleil » - ce qui, dans une traduction moins faite pour le marbre de la postérité donne : Tire-toi, tu me fais de l'ombre... Car Diogène moque le faux pouvoir du Prince sur les hommes : pouvoir d'opérette et de fiction, pouvoir d'enfant ! Commander, obtenir l'obéissance à cause de la crainte, dominer par la force, imposer sa puissance avec la contrainte ? Voilà de quoi contenter un esclave, mais personne d'autre... Le maître, le seul maître sait où est le vrai pouvoir. Le gouvernement de l'Empire ? Allons donc. Seul compte l'empire sur soi, bien plus grand, exigeant d'ailleurs une tâche autrement plus exaltante. D'où le mot célèbre du philosophe renvoyant l'Empereur dans les cordes...

L'autre anecdote - emblématique elle aussi - concerne Platon à la cour de Denys de Syracuse. Que fait en Sicile ce VRP des Idées pures ? Il vend le fameux concept de Philosophe-Roi ou de Roi-Philosophe. En deux mots : seul est légitime au pouvoir l'individu formé à la sagesse des philosophes sinon, à défaut, un Roi de fait initié ensuite à la philosophie. Suivez mon regard...

Denys et Platon discutent sur le pouvoir, le second défend le mensonge en politique pour le Bien public, pas pour celui du Tyran. Denys prend mal la chose et l'insulte, Platon répond. Le Syracusain veut d'abord mettre à mort l'Athénien, puis se résout à le vendre comme esclave. Annicéris de Cyrène le rachète et lui rend la liberté... Leçons : un roi qui philosophe ? Impossible. S'il philosophe vraiment, il sait que gouverner salit les mains et l'âme, donc il refuse ou démissionne. Un philosophe qui prend les rênes et se réjouit de l'exercice des responsabilités agit en pragmatique, englué dans la compromission du réel, du quotidien et des affaires louches. De fait, il cesse d'être philosophe. L’attelage conceptuel platonicien est une impossibilité dans les termes : le philosophe se garde du pouvoir sur les autres ; l'homme du pouvoir évolue aux antipodes de la philosophie.

Une troisième anecdote met les deux protagonistes en scène. Platon s'adresse à Diogène : « Si tu flattais Denys, tu ne laverais pas des légumes. » Réponse du Chien : « Et toi, si tu lavais des légumes, tu ne flatterais pas Denys. » Soit la frugalité, la pauvreté, l'austérité, mais la liberté du sage sans besoin de quémander sa pitance ; soit le luxe, l'abondance, mais la servitude du courtisan obligé de payer son écot. Antique version du loup et du chien reprise par La Fontaine à Ésope et Phèdre...

Les fournisseurs de concepts

Cette alternative travaille l'histoire de la philosophie. La ligne de partage ne tremble pas et sépare ceux qui, de près ou de loin, offrent leurs services aux pouvoirs en place ou à venir. On n'en finirait pas d'établir la liste des amis de Platon : acteurs politiques directs (le stoïcien Cicéron), fournisseurs de concepts au pouvoir en place (Augustin et nombre de Pères de l'Église, mais aussi une flopée de scolastiques au Moyen Âge), auxiliaires secrets et discrets de la diplomatie active (Machiavel / Soderini, Montaigne / Henri de Navarre, Leibniz / le prince électeur de Mayence), conseillers du despote éclairé (Voltaire / Frédéric II, Diderot / Catherine de Russie), précepteur des grands (Descartes / Christine de Suède, Fénelon / le Dauphin), collaborateur des envahisseurs (Hegel / Napoléon), complices ouverts du dictateur (Heidegger titulaire d'une carte au parti nazi de 1933 à 1944, Cari Schmitt, conseiller juridique du NSDAP), informateurs du tyran (Alexandre Kojève appointé par le KGB), compagnons de route de régimes totalitaires (Sartre-Beauvoir et l'URSS, la Chine de Mao, le Cuba de Castro, les pays de l'Est...), ceux qu'on a pu appeler les idiots utiles (Althusser et le parti communiste), etc. On n'en finirait pas. Aujourd'hui encore, nombreux sont les penseurs qui tâtent de la politique politicienne sans qu'on remarque dans leur exercice du pouvoir ce qui les distingue d'un non-philosophe, voire d'un antiphilosophe...

De l'autre côté des barricades se trouvent les philosophes alternatifs se trouvent les philosophes alternatifs, les penseurs avertis que les politiciens professionnels méprisent - car une de leurs jouissances consiste à faire manger leur chapeau philosophique à ces benêts venus proposer leur matière grise. Régis Debray a superbement raconté tout cela dans «Loués soient nos seigneurs» - avant d'accepter les offres récentes de Jacques Chirac. Histoire d'ajouter un supplément à ce beau livre, probablement... Qui sont ces libertaires ? Ces alternatifs ? Ces fils, petits-fils et autres descendants de Diogène ? Tout philosophe qui sait illusoire, destructeur, massacreur et corrupteur le pouvoir d'État et d'institution, actif et actuel ou virtuel et d'opposition. En tragique, il ne s'illusionne pas et n'imagine pas le bien dans un camp, le mal dans l'autre : aux commandes, il n'ignore pas qu'il serait aussi détestable que ceux qui s'y trouvent et qu'il combat sans aspirer à les remplacer.

Son magistère politique se situe par-delà la politique politicienne : dans la construction de soi comme une singularité souveraine à même d'agir dans la cité, dans la société pour produire des effets au contact du réel, dans la rue, sur place, dans la logique individualiste ou contractuelle, au quotidien. Il croit la politique moins affaire de palais gouvernementaux que logique de réseaux et relations intersubjectives. Le pouvoir n'est pas là où il se voit, montre ou cache, il est partout. Partout, donc, il faut résister à la manière de Diogène : voilà l'esprit libertaire.

Qui donc, après Diogène, campe du côté de sa barricade ? En même temps que lui, les socratiques. En effet, ils croient que le plus grand des biens consiste à régner sur soi, à disposer d'un Empire, certes, mais sur ses passions, sa vie et son quotidien. Pendant que les stoïciens s'impliquent dans la vie de la Cité impériale, les épicuriens s'engagent dans la construction d'existences magnifiques et de relations extraordinaires. Ainsi l'épicurisme campanien et ce jardin romain dans la baie de Naples, chez Philodème de Gadara, deux siècles après l'original d'Athènes. Pouvoir sur soi, construction de vies philosophiques, communautés d'amis: ces desseins se jouent loin des compromissions avec Pison, César et autres fantômes d'Alexandre... La vie épicurienne dure six siècles : d'Epicure à Diogène d'Oenanda dans l'Anatolie du IIIème siècle de l'ère chrétienne. Loin des mirages de la cour se produisent les miracles de conversions individuelles. Le christianisme devient officiel avec Constantin qui légalise la chasse à tout ce qui résiste à sa secte : persécutions, exécutions, exils, destructions de bâtiments, incendies de bibliothèques, interdictions d'enseigner. Sale temps pour les philosophes, particulièrement les disciples d'Épicure. Pendant ce temps, les Pères de l'Église fournissent le pouvoir central en thèses et arguments de combat. Paradoxalement, la résistance au christianisme est... chrétienne. Contre la confusion du spirituel et du temporel, des chrétiens hétérodoxes proposent une autre façon de se réclamer de Jésus. Les monachismes cénobitique et anachorétique proposent en effet de poursuivre à leur manière la pratique épicurienne : édification de soi, construction de sa subjectivité dans le détail de sa vie, seconde après seconde, pratique d'exercices spirituels, usages thérapeutiques de la lecture et de la méditation, cohérence entre sa vie et ses idées dans le plus total mépris des pouvoirs en place. Le moine du désert et celui de la micro-communauté aspirent au pouvoir sur leur âme et leur corps, l'accès à l'un se faisant d'ailleurs par l'autre, et vice versa. De la pratique d'Épicure dans son Jardin athénien à celle d'Antoine, l'inventeur du monachisme occidental – en 305 - dans sa laure au bord du Nil, on voit peu la différence: sobriété et austérité existentielles, tension mentale et psychique, amitié réalisée en communauté, permanence de la spiritualité, méditation exacerbée, édification ontologique, ce qui unit tient plus de place que ce qui sépare.

Tous veulent une vie réussie, un salut véritable, une harmonie avec eux, les autres et le cosmos. Le tout sans aucun souci du pouvoir temporel. Cette société idéale, cette communauté libertaire d'égaux, cette association d'égoïstes - expression de Stirner...- produit un courant ignoré de l'historiographie officielle malgré mille ans d'existence : le gnosticisme. Des communautés gnostiques licencieuses de mangeurs de sperme, de menstrues, de fœtus, aux béguinages libertins néerlandais du Moyen Âge, ce ne sont que fraternités conventuelles où le corps n'est pas nié, méprisé, oublié, mais utilisé pour accéder au sacré : Dieu est dans tout ? Partout ? Tout est voulu par Lui ? La nécessité révèle son seul vouloir ? Alors consumons le désir, libérons nos fantasmes, fabriquons du plaisir, et du même coup réalisons le dessein de Dieu ! Ces communautés gnostiques licencieuses constituent l'avers de la médaille Benoît, Pacôme, Macaire et autres : une voie dans la dépense, une autre dans l'ascèse pour un même projet de salut individuel indépendamment de tout souci social. En asociaux mêmes, Simon le Magicien, Basilide, Valentin, Carpocrate, Épiphane, mais aussi Willem Cornelisz d'Anvers, Bentivenga da Gubbio, Walter de Hollande, Jean de Brno, Eloi de Pruystinck et tant d'autres gnostiques ou Frères et Sœurs du Libre-Esprit, créent des communautés singulières au sein de leurs pays respectifs. Le pouvoir politique ne les intéresse pas, seul compte le pouvoir sur soi.

Du IIème siècle de l'ère commune au XVIème siècle, ce courant inconnu, oublié, négligé, occulté avec ses pensées panthéistes et libertaires, résiste aux pouvoirs en place, sans s'opposer aux puissants du moment. De l'Egypte à l'Europe, via la Bosnie - la géographie de cette liaison -, la liberté règne, les lois de l'extérieur comptent pour zéro. Seules importent celles qui, contractuelles, sont passées entre les membres de ces communautés ludiques, joyeuses, hédonistes. On s'en doute, les pouvoirs successifs ne les aiment pas, les traquent, les pourchassent, les exterminent si possible. Faut-il s'étonner que ces courants convergent vers Thélème, l'abbaye de Rabelais où l'impératif catégorique nie tout impératif catégorique : Fais ce que voudras ?

Thélème fournit la matrice de la pensée libertaire, version communautaire, pendant qu'au même siècle, aux mêmes années, le Discours de la servitude volontaire de La Boétie propose une recette pour se purifier du pouvoir. Thélème ? Une anti-abbaye chrétienne pour le fond, le contenu, mais une copie conforme pour la forme : belle bâtisse, avec cloître, statues, jardins, fontaine, etc. Mais là où le chrétien est emmuré, contraint, soumis aux horaires, séparé de l'autre sexe, soumis par des vœux à pauvreté, chasteté et obéissance, quand il s'habille de bure, se soumet à des lois, statuts et règles contraignants, le Thélémite, lui, vit dans un lieu ouvert, mixte, sans pendule, sur le mode contractuel, volontaire, il peut être marié, riche, libre, habillé de soie et de brocarts, il ne connaît qu’une règle : son bon vouloir... De son côté, l'ami de Montaigne analyse le pouvoir en généalogiste jamais contredit depuis quatre siècles: il s’étonne faussement que le pouvoir existe, avec tyrans abuseurs, exploiteurs, mais donne la recette pour en finir : le pouvoir n'existe qu'avec le consentement de ceux sur lesquels il s'exerce. Il suffit de ne plus servir pour être libre... Manuel libertaire - soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres -, la leçon vaut aussi bien pour l'individu que pour un groupe, une classe, une société désireuse de recouvrer leur liberté. La pensée anarchiste s’inspire souvent de ces deux temps : une Thélème communautaire doublée d’une invite à ne plus servir individuellement. Où l'on retrouve la partition entre monachisme cénobitique et anachorétique. D'un côté, la société sans classes, sans exploitation, sans misères, sans aliénation, sans pouvoir autoritaire ; de l'autre, la réappropriation possible par soi de l’Unique de ses potentialités. Soit le couple Bakounine / Stirner : l'Empire knouto-germanique et l’Unique et sa propriété. La réalisation d'une société pacifiée et/ou la construction d'une subjectivité souveraine, voici les deux temps libertaires le premier permettant le second - l'inverse n’étant pas vrai...

Gardiens du temple et jeune garde. Et aujourd’hui ? Quid de la tradition libertaire ? Elle existe encore parfois fossilisée, chez les gardiens du temple anarchiste qui pensent la société d’après Auschwitz, Hiroshima, la Kolyma, le Vietnam, la chute du mur de Berlin, le Rwanda – notre présent donc... - comme contemporaine des analyses de Proudhon, Sébastien Faure ou Jean Grave! Pas très dialectiques, statiques comme tout tenant d'un catéchisme, ces grognards de l'anarchie laissent de plus en plus place – voir le ton du Monde libertaire aujourd’hui- à une jeune garde soucieuse d'une pensée libertaire active pour un monde soumis au virtuel, au planétaire au péril écologique, aux luttes archipéliques, à la mondialisation, à l'ultralibéralisme, au colonialisme américain, etc. D’ou une lecture de philosophes qui, sans être anarchistes à proprement parler, permettent d'activer une pensée libertaire : je songe à - Gilles Deleuze, Michel Foucault, Pierre Bourdieu ou, aujourd'hui, Toni Negri, Noam Chomsky, Raoul Vaneigem parmi d'autres. Gilles Deleuze. Le philosophe du nomadisme, des machines désirantes du pouvoir contrôleur, des microfascismes et microrésistances, mais aussi de la cause homosexuelle ou des prisonniers, des « indiens » de Palestine, de la première guerre du Golfe. […]

Pas morte donc la figure de Diogène ! Ni celle de Platon... La même barricade traverse le monde des philosophes contemporains : les uns disposent de la Légion d'honneur - eux physiquement, certes, mais leur œuvre tout entière la mérite (André Comte-Sponville, Luc Ferry, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner, Edgar Morin) -, les autres pas : voir pêle-mêle André, Gorz, Jacques Bouveresse. Alain Badiou, Jacques Derrida, Annie Le Brun, Bernard Stiegler et d'autres qui, pour n'être pas libertaires stricto sensu, permettent ici et maintenant la permanence d'une résistance fidèle à l’esprit libertaire. Qui dit encore que la philosophie se porte mal ?

Le Magazine Littéraire n°436 S, Michel Onfray, novembre 2004

■ Michel Onfray est philosophe et écrivain. Il a publié une vingtaine d'ouvrages, parmi lesquels Politique du rebelle (éd. Grasset, 1997, rééd. Le Livre de Poche, 1999). Il a par ailleurs créé une Université populaire à Caen. Dernier livre paru : La Communauté philosophique (éd. Galilée).

■ Légende de l’illustration : Alexandre et Diogène, Huile sur toile de Nicolas-André Monsiau, 1818

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Pour un livret de famille fractal par Lionel Labosse

Publié le par Jean-Yves Alt

À court d'arguments pour s'opposer au rouleau compresseur du projet d'ouverture du mariage aux personnes de même sexe, les parlementaires de droite ont déniché le nouvel argument imparable du livret de famille et autres documents administratifs qui, horreur et damnation, passeraient par pertes et profits la mention sacro-sainte de « père » et « mère » !

Qu'est-ce donc que ce livret de famille ? Pas grand chose : un papelard inventé par la France, en 1877, suite à la destruction de l'état civil parisien en 1871. À cette date, le divorce était interdit en France ; il ne fut rétabli que par la loi Naquet du 27 juillet 1884. Jusqu'à la réforme de 1975, le divorce pour faute fut seul admis. Sous sa forme actuelle, le livret de famille a d'ailleurs été créé par décret en 1974, et ne dépend pas de la loi. C'est pourquoi il n'est pas mentionné dans le projet actuel, et cristallise des inquiétudes bien opportunistes.

Quel peut-être le sens de ce livret de famille en 2012, alors que nous sommes passés de 5000 divorces par an en 1885 à 134 000 en 2010 ? Il faudrait enquêter pour savoir si un tel livret existe dans les autres pays qui ont déjà adopté le mariage entre personnes de même sexe, et donc si un tel bouleversement « anthropologique » s'abattrait sur notre peuple, comme si le fait que ce soit écrit sur un bout de papier avait un rapport avec le fait qu'on sache ce que sont père et mère !

Ce livret de famille ne sert pas à grand-chose d'autre qu'à nous pourrir la vie. S'il contient bien sûr des renseignements utiles sur notre généalogie, ces renseignements pourraient plus efficacement être colligés sur une fiche individuelle. Que peut bien vouloir dire ce bout de papier à l'ère des familles recomposées, alors que la barre de 1 divorce pour 2 mariages a été allègrement dépassée ? Et surtout, alors qu'on est passé du papier au numérique ! Qu'a-t-on à faire d'un livret de papier jauni en un seul exemplaire dont on ne se souvient plus dans quel tiroir on a bien pu le fourrer la dernière fois qu'on en a eu besoin ? Un état civil moderne informatisé réglerait les problèmes d'accès d'un document en un seul exemplaire pour une famille souvent éclatée en deux foyers. Et puis, détail, songe-t-on au remords que constitue ce livret de « famille » pour les couples mariés qui n'auront jamais d'enfants malgré leur désir, stériles ou recalés pour l'agrément d'adoption ? Puisque la gauche empiète sur le terrain de la droite en promouvant le mariage, n'est-il pas savoureux et de bonne guerre que la droite lui glisse sous les pieds cette peau de banane ?

Il conviendrait à mon sens, dans le cadre d'une refonte d'un droit de la famille conscient de l'évolution des mœurs, de repenser la notion de filiation en la centrant non plus sur la famille, mais sur l'individu. Pourquoi ne pas fournir à chaque enfant l'accès à un document dématérialisé établissant sa filiation ? Un tel document mentionnerait sur la première ligne les père et mère biologique, puis sur les lignes suivantes, toutes les variantes imaginables de la parenté qui n'entrent pas forcément dans les cases affectionnées par l'administration. Les progrès de la généalogie permettraient aussi, dans la version dématérialisée, un aperçu de l'arbre qui pourrait remonter aussi loin que possible. De même que la BNF, en créant Gallica n'a pas laissé à Google l'exclusivité de la numérisation de ses trésors, ne pourrait-on pas en profiter pour ravir aux mormons l'exclusivité de la numérisation de notre état civil !

Affiche de Jacques Raffaelli

Pour un « mariage pour tous » digne de ce nom, ne conviendrait-il pas de repenser la famille sous un angle fractal, à la fois individuel et collectif ? Tout en écoutant le désir de deux femmes ou de deux hommes de faire couple, nous devrions aussi respecter le droit d'un enfant, c'est-à-dire d'un futur adulte, de connaître, s'il le désire, sa filiation complète. Aligner, comme le propose Marcela Iacub, le statut de géniteur sous X sur celui de l'accouchement sous X, en préservant la possibilité au père ou à la mère de changer d'avis si dix-huit ans après, l'enfant manifeste le désir de le ou la connaître ; réfléchir aussi à l'anonymat du don de sperme, anonymat supprimé en Grande-Bretagne depuis 2005. Le « mariage pour tous » et le livret de famille limités à deux parents de même sexe ne risquent-ils pas de favoriser la spoliation du père ou de la mère biologique de sa parenté en plus de sa parentalité ?

Pourquoi les lobbyistes gays et lesbiennes s'obstinent-ils à réclamer un mariage prétendument « pour tous » limité à deux personnes, tout en prônant d'autre part des projets de filiation à trois ? Un état civil moderne se devrait de clarifier les choses, plutôt que de plaquer la variété du vivant dans le lit de Procuste de la famille monogame ! Oui, comme dans une figure fractale, une famille moderne peut cacher un lien de parenté identique sous un autre ; une mère peut cacher une autre mère, et une fratrie fractale peut se révéler à tiroirs. D'où la nécessité, plutôt que d'imposer à la hussarde cette réforme étriquée du « mariage pour tous », d'ouvrir un vaste chantier éthique sur tous les aspects du droit familial.

par Lionel Labosse,

auteur de Le contrat universel : au-delà du « mariage gay » , éditions À poil, 2012


Lire cette chronique dans sa version complète sur le site de Lionel Labosse altersexualite.com

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