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Gide : le contemporain capital, Eric Deschodt

Publié le par Jean-Yves Alt

Gide (1869-1951) fut plus qu'effleuré par la tentation antisémite, aux abords de la guerre de 14/18 : pour rappeler cela, la biographie d'Eric Deschodt est nécessaire.

Gide commence à écrire très jeune et s'entête malgré les échecs successifs de ses livres que seuls quelques proches lisent. Jusqu'à plus de cinquante ans, ses livres ne se vendirent pas. Les fameuses « Nourritures terrestres » n'eurent l'impact que l'on sait que des années après leur parution. Valéry lui-même, l'ami admiré, considérait que Gide perdait son temps. Et le redoutable « Corydon » passa d'abord inaperçu (à cause d'un tirage limité notamment).

La biographie de Deschodt a le mérite d'éclairer le Gide pédophile qu'exalte la découverte du plaisir (il s'en serait tenu aux seules conclusions masturbatoires réciproques), le Gide qui vécut – comme ceux de son époque (et de son milieu) – une sexualité plutôt heureuse.

Il est dit aussi que sa femme qui resta vierge, sa fameuse cousine Madeleine dont on a voulu faire une sainte, savait exactement à quoi s'en tenir quant aux frénésies sexuelles de son mari et qu'elle n'en prit ombrage, violemment, jusqu'à détruire des lettres capitales, que lorsque Gide tomba amoureux fou de Marc Allégret.

Cette biographie décrit avec intelligence et passion le Gide de la NRF, l'importance de son rôle de détecteur de talents, l'admirable lecteur qu'il fut. Le livre souligne son égocentrisme, son individualisme, la manière forcenée dont il s'aima et construisit sa réussite et son bonheur, finissant par obtenir le Prix Nobel, lui, le pédéraste notoire qui brusquement, après la guerre, obtint un succès retentissant.

Et de montrer que ses contemporains avaient compris d'emblée que « L'Immoraliste » était le roman du pédophile, un récit cruel, iconoclaste, foncièrement barbare, d'un homme assez fort pour être lui-même, qui fit de sa marginalité sa gloire, prouvant qu'à vivre sans remords et sans masque, on finit par gagner.

Le Gide de Deschodt non seulement captive mais recrée un homme hors mesures, admirable certes, mais complexe : « La midinette, le cynique, l'érudit et le bon Samaritain danseront toujours en lui un étonnant ballet. »

Et c'est un prélat italien, Mgr Ennio Francia qui, à sa mort, lui rend le plus bel hommage : « Nous avons appris par son exemple une recherche impitoyable de la vérité, sans subterfuges ni sous-entendus... »

■ Gide : le contemporain capital, Eric Deschodt, Éditions Perrin, 1992, ISBN : 2262006415


Lire aussi : L’œuvre de Gide vue par Claude Michel Cluny - Le « Corydon » vu par François Porché (1927) - La pédérastie de Gide vue par Ramon Fernandez


D'André Gide : Amyntas - Le Prométhée mal enchaîné - Le retour de l'enfant prodigue - Isabelle - Corydon - Saül (Théâtre)

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Quand Céline écrivait sur Gide…

Publié le par Jean-Yves Alt

« Sa gloire est d'avoir rendu ou re-rendu l'enculage licite dans les meilleurs familles. [...] Gide a aussi droit à toute la reconnaissance des jeunes bourgeois ou ouvriers que l'anus tracasse. ”Oh ! tu vois maman, Gide notre plus grand écrivain français trouve que se faire enculer est, parfaitement légitime, louable, artistique, convenable...” ”Très bien mon fils, je t'en bénis”, répond la mère, qui au fond ne demande pas mieux. Tous les homosexuels sont d'admirables fils. Je n'ai rien contre les enculés, croyez-le... Mais en fait de création littéraire de Gide, je n'en perçois pas l'atome. »

Louis-Ferdinand Céline

Extrait d'une lettre de Louis-Ferdinand Céline, au sujet de l'auteur de Corydon, tiré du Dictionnaire des injures littéraires, Pierre Chalmain, L'Éditeur, septembre 2010, ISBN : 978-2362010057

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Le Prométhée mal enchaîné, André Gide

Publié le par Jean-Yves Alt

En forme d'apologue, mais transposé dans le siècle d'André Gide, ce récit est une parodie de la légende antique.

Prométhée n'est plus enchaîné à son rocher du Caucase, mais attablé avec Damoclès et Coclès dans un café des Boulevards. Son aigle ne l'a pas abandonné pour autant et revient périodiquement lui mordiller le foie.

Ses deux compagnons entretiennent des relations ambiguës avec un banquier du nom de Zeus qui fait de l'acte gratuit une règle de vie.

Prométhée dispose d'un aigle personnel, mais chacun a le sien et ce pourrait être l'équivalent de la conscience chez le chrétien.

L'aigle il faut le nourrir, non de son foie, mais de ses remords, de ses sacrifices.

Mais on doit aussi savoir le tuer, le moment venu, et se libérer ainsi des contraintes morales.

Sinon, l'on glisserait dans une sorte de délectation morose.

■ Le Prométhée mal enchaîné, André Gide, éditions Gallimard, 1925, ISBN : 2070227642


D'André Gide : Amyntas - Le retour de l'enfant prodigue - Isabelle - Corydon - Saül (Théâtre)

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Florilège par Christian Gury

Publié le par Jean-Yves Alt

« C'est ainsi qu'un jour de mi-carême, (...) nous piquâmes droit, Mandonnet et moi, vers une boutique de la rue de Bourgogne. (...) Une dame aux cheveux gris nous reçut (...) Elle m'avait voué au travesti : ce fut sous son regard attentif, attendri, que pour la première fois le rasoir effaça l'ombre de ma moustache naissante. Le fard rosit mes joues, le khôl assombrit mes paupières, une mouche assassine paracheva ma beauté. Quand nous sortîmes au soleil de la rue, j'étais marquise et Mandonnet marquis.

Peut-être en ai-je déjà trop dit. Si c'est trop, me voici contraint à en dire un peu davantage. J'avais seize ans, seize ans et demi. C'est un âge où la chaleur du sang prodigue à l'innocence ses poussées les plus insidieuses et ses pointes les plus brûlantes. Ni Watteau, hélas, ni Verlaine ne vinrent sublimer ce jour-là le terre-à-terre de mes découvertes, leur affligeante et dérisoire vulgarité : ni la stupeur des militaires acharnés à me poursuivre lorsque, les ayant entraînés vers un édicule écarté, je pris rang et, debout comme eux, j'arrosai l'ardoise municipale avec un naturel qui ne pouvait plus les leurrer ; ni ma propre stupeur, le soir venu, lorsqu'un grand bourgeois de la ville, de moi connu, en plein café, en pleine lumière, fit glisser sous mes yeux, l'un contre l'autre, deux louis d'or. Je mentirais par omission si je n'avouais l'obscur plaisir qui se mêla, tout ce jour-là, à mes refus ou à mes dégoûts. »

Maurice GENEVOIX, Trente mille jours

 

« — Qu'appelez-vous des pratiques antinaturelles ?... interrogea sur un ton dont l'ironie s'aggravait d'une intention polissonne, un peu lourde, la baronne Gogsthein, qui se plaisait aux situations scabreuses.

Mais, sur un regard de Kimberly, Lucien Sartorys s'était tu... Ce fut Maurice Fernancourt qui, se penchant sur la baronne, dit gravement :

— Cela dépend de quel côté Sartorys place la nature...

Toutes les figures s'éclairèrent d'une gaieté nouvelle. Enhardie par ce succès, Mme Charrigaud, interpellant directement Sartorys qui protestait avec des gestes charmants, s'écria d'une voix forte :

— Alors, c'est vrai ?... Vous en êtes donc ?

Ces paroles firent l'effet d'une douche glacée. La comtesse Fergus agita vivement son éventail... »

Octave MIRBEAU, Le journal d'une femme de chambre

 

« A un geste du capitaine, tout l'équipage reflua sur l'avant, et il resta seul à contempler son prisonnier.

Atar-Gull, de son côté, ne le quittait pas du regard, et tenait arrêté sur lui un coup d'œil fixe et intuitif.

Entre ces deux hommes, il existait je ne sais quelle affinité cachée, quels secrets rapports, quelle bizarre sympathie, naissant de leur conformation physique ; involontairement, ils s'admiraient tous deux, car tous deux avaient, prototypée dans tous leurs traits, cette apparence de vigueur, de force et de caractère indomptable qui est l'idéal de la beauté chez les sauvages.

Ces deux hommes devaient s'aimer ou se haïr ; s'aimer, non de cette amitié timide et menteuse que nous connaissons dans nos brillants hôtels, que l'on éprouve par un peu d'or, qui s'effraye d'un mot, d'un adultère ou d'un soufflet, mais de cette amitié large et puissante qui donne coup pour coup, du sang pour du sang, qui se montre au milieu du meurtre et du carnage quand le canon tonne et que la mer mugit, et qui veut qu'on s'embrasse les lèvres noires de poudre et les bras rougis... et puis... si Pylade est blessé à mort, un énergique adieu, un bon coup de poignard pour terminer une lente agonie, un serment d'atroce vengeance que l'on tient, peut-être une larme, et Oreste est en paix avec lui-même.

Voilà comme Brulart et Atar-Gull devaient s'aimer, s'aimer ainsi ou se haïr à la mort, car tout devait être extrême chez ces deux hommes.

Ils se haïrent... »

Eugène SUE, Atar-Gull

 

« Je fus éveillé dans la nuit par mon voisin de dortoir... A. s'était glissé près de moi, nu, tandis que je dormais, et il entreprenait de me dépouiller de mon pyjama. J'ouvris les yeux. Son visage inexpressif d'oiseau mangé par des yeux clairs, froids et perçants restait inhabité, aussi vacant qu'à l'ordinaire, mais dans la pénombre, en m'écartant de lui brusquement, je découvris son long corps plat, bien entraîné, musclé, un superbe instrument à cordes enveloppé de soie sauvage. La dure douceur m'en confondit, et qu'un torse de tout jeune homme, un ventre plat à peine tendu d'abdominaux invisibles, pût exprimer plus d'âme que le visage posé par mégarde à son sommet. Nous restâmes un instant suspendus, effrayés, souffles retenus, deux jeunes bêtes rôdeuses d'espèces différentes qui se sont rencontrées au détour d'un layon, puis nous nous serrâmes violemment, et il n'y eut plus de prédateur ni de proie, mais le même vertige au ralenti, et la reconnaissance réciproque. Nous n'avons pas prononcé cette nuit-là un seul mot... Je n'ai revu A. que vingt-cinq ans plus tard, en allant demander un délai au contrôleur des Contributions Directes. Il était chauve, alourdi, toujours sportif, du moins dans la lecture quotidienne de "l'Équipe", marié et père de quatre enfants. Je ne sais pas s'il se souvint de notre nuit furtive et indifférenciée. Mais ce qui était arrivé, c'était à d'autres. »

Claude ROY, Moi je

 

« Un jour, se promenant du côté du ruisseau de la Masse, avec sa petite chienne, la Lisette, la Crapotte tomba en arrêt devant notre groupe jouant aux "chiens collés". Ce jeu était à notre mesure : il ne comportait pas d'accessoires et occupait trois partenaires. Le Jean-Marie et moi, unis par les pans de nos tabliers attachés ensemble à grand renfort de ficelle, nous reconstituions à la perfection les difficultés de deux malheureux toutous, tels que nous les avions vus accouplés pour des raisons que nous ne comprenions assurément pas. Le Sugère intervenait dans la partie en donnant de grands coups de bâton sur la zone de jonction cependant que notre duo, les yeux levés au ciel, poussait des hurlements de détresse fort bien imités.

La Crapotte, qui nous observait à quelque distance, trouva d'une rare indécence ce jeu que nous avions organisé sans une ombre de perversité. Responsable d'une éducation qu'elle payait de ses deniers, elle ne pouvait supporter un tel spectacle. Elle tomba sur nous à coups de parapluie en vociférant des injures. Le Sugère en profita pour prendre le large.

— Petits voyous ! Petites ordures ! glapissait la vieille, accompagnant ses paroles de bourrades furieuses. J'ai donné des mille et des mille pour vous faire élever dans la crainte de Dieu. Qui donc vous apprend des saletés pareilles ? Je vais vous battre jusqu'à ce que je le sache ! Oh ! les misérables ! »

Antoine SYLVÈRE, Toinou

 

« Marcelle et ma mère s'étaient connues au couvent. Mais ma mère, plus âgée de quelques années, était trop sage et trop mesurée pour devenir la compagne assidue de Marcelle, qui mettait dans ses amitiés une ardeur extraordinaire et une sorte de folie. La jeune pensionnaire qui inspira à Marcelle les sentiments les plus extravagants était la fille d'un négociant, une grosse personne calme, moqueuse et bornée. Marcelle ne la quittait pas des yeux, fondait en larmes pour un mot, pour un geste de son amie, l'accablait de serments, lui faisait toutes les heures des scènes de jalousie, et lui écrivait à l'étude des lettres de vingt pages, tant qu'enfin la grosse fille, impatientée, déclara qu'il y en avait assez et qu'elle voulait être tranquille. »

Anatole FRANCE, Le livre de mon ami

 

« Vous mentez, Alphonse, n'insistez pas... Voyons, mais dans n'importe quel autobus, tous les hommes (et des hommes libres pour qui la femelle est accessible) n'ont d'yeux, exorbités, hypnotisés, que pour les miches ou la braguette du contrôleur, selon leurs tendances passives ou actives. Est-ce contestable ? »

Alphonse BOUDARD, La Cerise

 

« On invite encore tout le monde, sauf moi. Un soir, un type de dix-huit ans m'invite à manger une glace. Ça fait deux mois que je m'en tiens à la grillade-salade. Mais ce coup-ci, c'est moi qu'on invite. Glace fraise-vanille, je m'en souviens encore. Et du type aussi. Le plus important pour moi. Dans le genre qui est devenu, bien après une carrière de cavaleur, pédé dans une boîte unisexe. »

Sylvie CASIER, Les chênes verts

 

« Nos homosexuels ont des âmes de dames patronnesses... Aux lourdes stratégies du désir je substituerais le flirt, le lesbianisme étourdi, la pédérastie fragile, l'effleurement chuchoté, le liséré du cœur, les ballets roses et bleus, l'attouchement chattemite, le friselis de la fesse, les frivolités du fleuret, le guiliguili moucheté. »

Patrick GRAINVILLE, Je rêve à un monde léger, chronique, Le Monde-Dimanche, 26 octobre 1980

 

« Pitié aussi, l'autre jour, de cette lesbienne, et son attifement masculin aggravait sa femelle misère. 0 sa nuque rasée, petite nuque faible d'oiseau déplumé, pauvre nuque d'inaptitude à combattre. J'étais elle et j'avais pitié, tendresse et pitié de sa lamentable singularité soudain devenue mienne. »

Albert COHEN, Carnets

 

« — Ils ont peut-être couché ensemble, cela est bien possible. Vous en connaissez beaucoup, vous, des hommes qui n'ont jamais couché avec un autre homme ?

— Il me semble...

— Tsiss... tsiss... tsiss... vous n'allez pas me faire croire que cela ne vous est jamais arrivé ?

— Non, vraiment, je vous l'assure.

— Vous avez bien été tenté ?

— Non.

— Alors vous êtes vraiment bizarre... Où en étais-je, déjà ? »

Jean-Marie ROUART, Le Mythomane

 

« Elle se demande si Frédéric est homosexuel; le terme lui semble pauvrement clinique. Elle regarde son genou, posé très loin d'elle et déformé par la perspective. Alors qu'elle réfléchit à la façon un peu exhibitionniste qu'a souvent eue Frédéric de lui confier ses sentiments pour Julien, une certitude souveraine explose doucement en elle et l'éclaire au point qu'elle ferme les yeux avec un sourire de béatitude : « J'ai enfin compris : c'est un être qu'on aime, qu'il soit fille ou garçon, ça n'a aucune importance. »

Sophie KEPÈS, Des enfants sensibles

 

« Malheur du jeune homme d'aujourd'hui : mon amant et ma maîtresse ne veulent pas coucher ensemble. »

Jean CHALON, L'avenir est à ceux qui s'aiment

Arcadie n°330, Christian Gury, juin 1981

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Gide le contestataire par Marc Daniel

Publié le par Jean-Yves Alt

L'actualité, par deux voies différentes, nous remémore ces temps-ci André Gide : tout d'abord par l'exposition qui lui est consacrée à la Bibliothèque nationale, ensuite par la publication du premier tome de la Vie d'André Gide entreprise par Pierre de Boisdeffre : l'un et l'autre événement étant, bien entendu, lié au centenaire de la naissance de l'écrivain en 1869 (1).

Cette double circonstance est pour tout Arcadien l'occasion d'un utile et enrichissant retour aux sources. Car, précisément, l'exposition de la Bibliothèque nationale aussi bien que le livre de Pierre de Boisdeffre montrent, en le replaçant dans son contexte, tout le caractère révolutionnaire de Corydon, lorsqu'il fut entrepris en 1908 certes, mais même lorsqu'il fut publié en 1924.

Nous qui avons toujours connu Corydon et qui savons combien, du point de vue scientifique, cette étude sur l'homosexualité est dépassée, nous avons peine à concevoir tout ce qu'une telle publication pouvait avoir de scandaleux et de provocant à son époque ; il nous faut faire effort pour imaginer la complexité du cheminement et la violence du drame intérieur qui ont conduit Gide à ce livre, et à Si le grain ne meurt.

La biographie qu'a entreprise Pierre de Boisdeffre s'arrête, pour l'instant, à 1909, c'est-à-dire, précisément, à la veille de Corydon. La coïncidence est d'intérêt, car elle nous permet d'imaginer le souvenir qu'aurait laissé Gide si, d'aventure, il était mort en 1909, à l'âge de quarante ans.

Grand bourgeois fortuné (les photographies de famille exposées à la Bibliothèque nationale sont impressionnantes, à la fois par l'image de confort cossu qu'elles évoquent et par l'austérité des visages), né et élevé dans le sein du protestantisme le plus rigoureux, c'est, dès l'âge du lycée, une manière de jeune contestataire que se révèle le fils du professeur Paul Gide. En fait, rien ne l'intéresse que la poésie et la littérature ; avec son ami Pierre Louis (le futur Pierre Louÿs) il ne rêve que d'écrire. La tutelle morale de la pieuse Mme Gide lui pèse : aussitôt qu'il sera en âge de voyager seul, il s'échappera. Il se vêt avec recherche, porte les cheveux longs (déjà !), des cravates « à l'artiste » et des capes d'allure fort peu bourgeoise. Et il est amoureux de sa cousine Madeleine, mais amoureux comme dans les romans de la Table Ronde : amoureux de l'âme, pas du corps. D'ailleurs Mme Gide voit d'un très mauvais œil cette passion qu'elle juge puérile (elle n'a pas tort) et contraire à la décence : dans une famille bien élevée, on ne se marie pas entre cousins.

Donc, faute de pouvoir épouser Madeleine – qui se montre elle-même très réticente –, André Gide voyage. Son premier livre a été un échec ; il va se remettre de sa déception en Algérie, où il attrape une bronchite mais où, surtout... surtout, il découvre le plaisir sous l'apparence d'un jeune Arabe qui l'entraîne dans les dunes de Biskra et « se laisse tomber contre lui en riant » après avoir tranché « d'un coup de poignard » les lacets qui retenaient sa culotte.

Désormais, toute l'existence de Gide est une alternance de brèves flambées de joie – les séjours en Afrique du Nord – et de longues périodes d'impatience et de frustration — les mois passés en France dans le milieu familial. L'œuvre littéraire, petit à petit, se construit ; mais la vie sexuelle, celle qu'a inaugurée le petit Arabe de Biskra et qu'a ouverte toute grande la rencontre avec Oscar Wilde en 1895, se poursuit dans la clandestinité. Nul, en France, en cette fin du XIXe siècle, n'oserait impunément avouer de telles mœurs. Surtout dans le milieu bourgeois et protestant des Gide ! La condamnation de Sodome pèse encore de tout son poids. L'exemple catastrophique de Wilde, arrêté et condamné quelques semaines après sa rencontre avec Gide à Alger, suffirait à faire hésiter le plus intrépide : or, Gide n'est pas intrépide, mais seulement mal à l'aise et divisé contre lui-même.

Madeleine, pour comble de malheur, consent enfin au mariage avec son cousin (Mme Gide mère est morte en 1895). Catastrophe : le mariage reste désespérément « spirituel ». Madeleine, l'inspiratrice de l'œuvre littéraire, laisse de glace le corps de son époux ! Et celui-ci, dès le voyage de noces, se reprend à courir en cachette après les garçonnets complaisants de Rome et de Florence. Notre ami Robert Amar a naguère consacré une étude particulièrement lucide à ce problème, si déroutant, du mariage de Gide (2) : il est indubitable, en effet, qu'il aimait Madeleine : non moins indubitable qu'il la fit amèrement souffrir, et qu'il eut toujours auprès d'elle la sensation d'être prisonnier, lui qui avait si durement ressenti la tutelle de sa mère et l'esclavage moral de sa jeunesse. Pourquoi donc cette union ? De la part de tout autre, on pourrait croire à un manque de lucidité ou de franchise vis-à-vis de soi-même ; mais il était le plus introspectif des hommes. Sans doute y eut-il surtout illusion, à la fois sur sa femme et sur lui... Quoi qu'il en soit, ayons l'honnêteté de reconnaître que ce mariage désastreux est, de toute la vie de Gide, ce qui attire le moins notre sympathie. Il est un des exemples les plus éclatants de cette vérité qui nous paraît aujourd'hui évidente, mais qui était alors ignorée : un homosexuel doit avoir l'honnêteté de ne jamais se marier.

Du moins le conflit moral où le mariage a plongé Gide va-t-il le mûrir et faire jaillir de lui l'œuvre maîtresse, celle qui inspirera et enthousiasmera des générations de jeunes : les Nourritures terrestres.

Gide y prêchera, avec des accents d'une poésie et d'un lyrisme inégalés, la liberté, la disponibilité, le refus du confort et des valeurs consacrées, la haine des entraves et des liens : « Familles, je vous hais... Que chaque attente, en toi, ne soit même pas un désir, mais simplement une disposition à l'accueil... Commandements de Dieu, vous avez endolori mon âme ; vous avez entouré de murs les seules eaux pour me désaltérer... ». Et surtout, courage suprême de la part de cet ancien protestant, élevé dans l'horreur du sexe et du plaisir, il chante la volupté, la joie du corps satisfait dans la lumière du matin : « Il y a profit aux désirs, et profit au rassasiement des désirs, parce qu'ils en sont augmentés... Il y a d'étranges possibilités dans chaque homme... Satisfactions, je vous cherche ; vous êtes belles comme les aurores d'été... Qu'un autre, s'il lui plaît, vous condamne, amères joies de la chair et des sens ; qu'il vous condamne : moi, je n'ose... »

Le conseil exalté par quoi se closent les Nourritures terrestres (« Ne t'attache en toi qu'à ce que tu sens qui n'est nulle part ailleurs qu'en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah ! le plus irremplaçable des êtres ») contient en germe toute une morale de l'anticonformisme, qui fit évidemment scandale dans la France bourgeoise de 1897, mais où les homophiles trouvent le fondement de la seule éthique qui leur permette d'assumer leur humanité sans avoir à se mutiler pour autant.

Jamais peut-être, dans toute l'histoire de la littérature (à part le cas de Marcel Proust), l'homosexualité d'un écrivain ne fut si immédiatement, si directement, si évidemment à la source de sa pensée et de son inspiration. Sans elle, Gide aurait été un écrivain esthète, féru de symbolisme et de préciosité ; elle seule l'a contraint à refuser un ordre moral auquel elle le rendait étranger malgré qu'il en eût, et lui a ouvert les yeux sur l'autre côté des choses.

Elle allait bientôt le conduire plus loin encore. Déjà certains esprits perspicaces s'étonnaient de certaines allusions bizarres des Nourritures terrestres (« La nuit, j'allais dormir au fond des granges ; le postillon venait me retrouver dans le foin »). Les œuvres suivantes de Gide multiplient les demi-aveux du même ordre. Saül (1898) met en scène fort explicitement l'amour du vieux roi d'Israël pour le jeune David. Peu à peu la réputation de Gide se teinte d'une lueur de soufre pour les bien-pensants, à mesure qu'elle s'affermit sur le plan littéraire.

Et soudain, vers 1908, le besoin de vérité est le plus fort « sentiment de l'indispensable », note-t-il dans son Journal. Il jette sur le papier, fiévreusement, un projet de « dialogue socratique » où il affirme la légitimité, la grandeur et le caractère naturel de l'homosexualité. Il l'intitule Corydon et en lit des passages à ses intimes. Un coup de tonnerre ne ferait pas pire effet : c'est la consternation. Le scandale risque de rejaillir sur Madeleine et d'engloutir toute l'œuvre de Gide. Celui-ci accepte de ranger l'œuvre dans un tiroir – provisoirement. Il la fait seulement imprimer à douze exemplaires en 1911 et passe à autre chose : mais il n'oublie pas son dessein.

Ce qui a retenu Gide d'aller (pour l'instant) jusqu'au bout de son intention, c'est la crainte de blesser irrémédiablement sa femme. Il l'aime toujours, bien qu'elle ait enfin découvert son secret et qu'elle lui ait dit, horrifiée, après l'avoir vu dévorer des yeux les petits Arabes dans le train de Constantine : « Tu avais l'air d'un criminel ou d'un fou... » Tromper Madeleine avec des garçonnets est une chose ; l'humilier publiquement par la publication de Corydon en serait une autre. Gide le sait et n'insiste pas. Bientôt la Grande Guerre va éclater, et d'autres soucis se substitueront à ceux-là...

Nous arrêterons, pour aujourd'hui, à cette « fausse sortie » de Corydon notre réflexion sur Gide. Nous y reviendrons lorsque Pierre de Boisdeffre nous aura donné le tome II de sa biographie, qui couvrira la période 1910-1951.

Comment, du point de vue d'Arcadie (car notre ambition ne va pas au-delà : ne sutor ultra crepidam...), juger le premier volume ?

La documentation de Pierre de Boisdeffre est, de toute évidence, encyclopédique. Non seulement il a lu tout ce qui, depuis cinquante ans, a été écrit par Gide ou sur Gide, mais il a eu accès aux archives privées de la famille et des amis de l'écrivain et en a tiré des quantités de citations inédites.

Est-ce à dire que, sur la vie homosexuelle de son héros, il apporte beaucoup de nouveau ? Non, sans doute ; et cela pour une bonne raison : c'est qu'il ne se reconnaît aucune compétence particulière pour cet aspect de la personnalité de Gide, et qu'il suit de très près, lorsqu'il en parle, l'étude du professeur Jean Delay (3) dont Arcadie a rendu compte en son temps.

Ce n'est donc pas dans ce premier volume de Pierre de Boisdeffre que nous trouverons une réflexion sur le caractère particulier de l'homosexualité de Gide, ni sur les malentendus durables qui devaient en résulter, non seulement pour Gide lui-même, mais pour l'homosexualité en général. (Malentendus du type : « les Françaises sont rousses » parce que la première Française rencontrée à la frontière est rousse). Que Gide ait été, sa vie durant, dans l'incapacité de réconcilier en lui le sexe et l'amour – l'Eros et l'Agapè –, a lourdement pesé sur l'image que la société littéraire, et par elle le grand public, devait se faire de l'homosexualité pendant les années 1920 et au-delà. Il a contribué, par son talent, par son prestige, à implanter l'idée d'une homosexualité réduite au sexe et exclusivement orientée vers les jeunes garçons : idée (nous le savons bien, nous) qui ne répond pas davantage à la réalité que si l'on s'avisait de juger toutes les femmes d'après la seule Françoise Sagan, mais qui n'a pas cessé d'étendre son ombre sur des générations d'homosexuels.

Pour Gide, l'homosexualité a été essentiellement une forme de refus – ou de contestation, pour employer un mot à la mode. Cette particularité a coloré toute son œuvre et toute sa vie. Le deuxième volume de Pierre de Boisdeffre nous donnera l'occasion d'y revenir : l'engagement social et politique de Gide, dans les années 20 et 30, découle de là en droite ligne. En revanche, cela l'a condamné à ignorer l'amour, qui est aussi une des dimensions de l'homosexualité, avec ce qu'il implique d'engagement profond, de don de soi et de stabilité : on peut le regretter – pour lui et pour nous.

Sur le plan littéraire, l'ouvrage de Pierre de Boisdeffre est brillant, sans rien laisser dans l'ombre, alternant avec bonheur les narrations purement biographiques, les « portraits » de parents et d'amis de Gide, et les analyses des œuvres replacées dans leur contexte chronologique. Il fait penser – et ce n'est pas un mince éloge – au Proust de George Pointer et au Wilde de Philippe Jullian. On attend le tome II avec gourmandise.

Quant à l'exposition de la Bibliothèque nationale, présentée avec une parfaite méthode, elle nous rend Gide si vivant, si proche (surtout lorsqu'on vient de lire Pierre de Boisdeffre) qu'on ne s'étonnerait pas de le voir surgir, à la sortie, au détour d'un couloir, avec sa mince silhouette et sa voix un peu précieuse que restituent des enregistrements mis à la disposition des visiteurs grâce à des magnétophones. Tous les manuscrits originaux sont là, et les lettres autographes (Gide était très conservateur et méthodique), et les objets familiers, et les photographies, et les tableaux, et les premières éditions, et les jeux d'épreuves corrigées, à peine jaunis...

Je ne sais quel commentateur de l'O.R.T.F., parlant de ce centenaire de Gide, se croyait tenu, comme pour s'excuser, de déclarer « Je sais bien qu'aujourd'hui, pour les jeunes, Gide ne représente plus grand'chose... »

Si c'était vrai, il faudrait plaindre les jeunes.

Mais je n'en crois rien : car si être jeune, c'est d'abord refuser le monde tel qu'il est et œuvrer pour le rendre meilleur, alors, de toute façon, Gide est le plus jeune de tous.

(1) Pierre de Boisdeffre, Vie d'André Gide, tome 1 : Avant la fondation de la N.R.F., 1869-1909, Hachette, 1970, 45F

(2) Robert Amar, Regards sur trois homosexuels mariés. III. André Gide (Arcadie, n°147, 148, 149, mars-mai 1966).

(3) Jean Delay, La jeunesse d'André Gide (Paris, Gallimard, 2 vol., 1956-1957).

Arcadie n°206, Marc Daniel (Michel Duchein), février 1971


Lire aussi sur ce blog : "Corydon" d'André Gide

Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur "Corydon" sur son site altersexualite.com

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