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Recherche pour “christian gury gide et lyautey”

Le café des Jules, un film de Paul Vecchiali (1988)

Publié le par Jean-Yves Alt

Le café des Jules de Paul Vecchiali met en scène de façon théâtrale un texte de Jacques Nolot. On y retrouve cet effet de perversion du déroulement "normal" de la vie lorsque des circonstances imprévues font glisser les comportements sur un terrain qu'on ne maîtrise plus.

Tout se passe en une nuit dans un bar de banlieue. Plusieurs habitués attendent Christiane (Brigitte Rouan), qui a "couché" avec quelques-uns d'entre eux. On boit, on parle entre amis, lorsque survient un représentant en lingerie féminine, David (Lionel Goldstein), qui a des problèmes avec sa copine. Quand entre Christiane, une complicité se noue entre elle et cet inconnu, cet étranger au groupe.

Nolot et Vecchiali, tant dans les dialogues que dans la mise en scène et la direction d'acteurs, ont su capter ce moment précis où le jeu sympathique dérive vers le jeu dangereux, où la simple moquerie pas très méchante se mue en violence sadique, sous l'effet conjugué de l'alcool et de la dynamique de groupe qui ouvrent une faille dans les refoulements. Les vieux instincts se défoulent et les inhibitions les plus sombres s'exhibent.

Ici, le groupe de petits machos de bistrot prend d'abord pour tête de Turc le pauvre représentant en dessous féminins, déversant sur lui toute leur fantasmatique homosexuelle. Ils se déchaînent ensuite sur la pauvre Christiane que l'un d'entre eux violera sous les encouragements des copains.

Ce qu'il y a de profondément intelligent dans ce film, c'est que ce n'est pas l'homosexualité qui est perverse, c'est la manière dont un groupe d'hétéros beaufs et représentatifs du petit Français populaire se sert d'elle pour humilier et faire souffrir. C'est l'un des plus grands mérites du Café des Jules.


Du même réalisateur : Encore (Once More)

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À ceux qu'on n'a pas aimés, Christian Combaz

Publié le par Jean-Yves Alt

Un roman qui démarre comme une pétillante chronique des années 40-70 et qui finit sur une méditation essentielle : qu'avons-nous fait de nous-mêmes, de l'amour, du désir ?

Le roman commence sous l'Occupation, s'élabore dans l'après-guerre, et, conduit jusqu'aux années 70. Les personnages ont vingt ans, quarante ans, cinquante... tout est joué alors, tout est fini ou, plus sinistrement, tout continue, chaque jour plus fané, plus réduit, automatique et désespéré.

Au cœur du roman, une petite - jeune fille - femme vivante, messagère inconsciente d'une cruelle vérité : la bourgeoisie veut se racheter ! De quels remords, de quels mensonges, de quelle duperie ? La trouvaille romanesque, c'est d'avoir fait de cette petite fille adoptée, un être radicalement opposé à ce que le lecteur attend. Marianne ne vouera aucune reconnaissance à ses protecteurs. Non seulement elle saccagera leur vie, les trompera…

Peu à peu, je me suis mis à détester Marianne, la victime, et à plaindre ces braves bourgeois acharnés à la sauver pour mieux s'anéantir eux-mêmes. Autour de Marianne, pour Marianne, gravitent, s'épuisent et meurent ceux qui se détournent de leurs propres échecs pour l'aider dans sa réussite.

J'ai été particulièrement attentif au personnage d'Alcide Leclerc qui prend prétexte de l'adoption de Marianne pour casser son mariage. Alcide est pédé, une « tante », comme on l'était dans ce milieu à cette époque. Alcide est le personnage en qui Christian Combaz a mis le plus de tendresse, même s'il n'en épargne pas la lâcheté.

Mais Alcide a un plus, il a la dignité du désespoir et il succombe, tard - il est vrai -, à l'amour des hommes. Cette vulnérabilité et sa clairvoyance quant aux vanités du monde, son affection déjouée pour Marianne dont il voit la bassesse et la veulerie, le sauvent de l'enlisement stupide. Il sait, il comprend, il est beau et faible, il est humain.

■ À ceux qu'on n'a pas aimé, Christian Combaz, Editions Fayard, 1999, ISBN : 2213606021


Du même auteur : Constance D. - Eloge de l'âge

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Agosto, un film de Jorge Silva Melo (1987)

Publié le par Jean-Yves Alt

Agosto (Août) se passe vers le milieu des années 60 et dispense un délicieux parfum. Carlos (Christian Patey), professeur de violon et célibataire endurci, retrouve Dario, un ami d'enfance qui veut lui présenter sa femme Alda.

C'est l'été. Un bel hôtel sur une corniche dominant la mer voilà le décor. Carlos y retrouve aussi un de ses élèves qui joue au gigolo avec une femme sur le retour, et il observe ces deux couples si différents.

Ce qui est très troublant chez Carlos, c'est que célibat signifie, si l'on en croit son comportement, non seulement refus de toute attache, de toute contrainte sentimentale, mais aussi absence de désir, détachement de toute possibilité de dépendance sexuelle.

Aucun indice en tout cas d'un quelconque attrait pour les femmes. On ne perçoit qu'une envie secrète de renouer, avec Dario, d'anciens liens d'amitié – mais qui ne peuvent jamais être vraiment interprétés à travers un désir sensuel. On peut encore percevoir un sentiment de tendresse pour son élève, avec lequel il reste cependant très réservé, même lorsque ce dernier semble le provoquer en l'invitant à la rejoindre sur une plage où il n'y a jamais personne.

Il y a manifestement un désir confus de l'élève, bien qu'il drague en vain Alda, pour son beau professeur, mais on en reste aux suppositions...

Un film magnifique, brillamment maîtrisé, et qui dispense un délicieux parfum.

Il y a aussi le plaisir de retrouver l'exquis Christian Patey, révélé par « L'Argent » de Robert Bresson (1983), et apparu dans Adieu Bonaparte de Youssef Chahine : architecte de profession, Christian Patey ne s'est pas laissé piéger par le miroir aux alouettes du cinéma-star, ce qui est terriblement sympathique.

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Essai de méthodologie pour l'étude des aspects homosexuels de l'Histoire par Marc Daniel

Publié le par Jean-Yves Alt

Sur tous les continents, à toutes les époques, aussi loin que remonte la mémoire de l'humanité, des hommes, méprisant l'ordre apparent de la nature, ont éprouvé un désir sexuel plus ou moins exclusif pour d'autres hommes – adultes ou adolescents. Sur tous les continents, à toutes les époques, cette particularité de leur instinct sexuel les a amenés à se poser des questions de divers ordres, les a mis dans une position particulière vis-à-vis des lois, des religions, des doctrines philosophiques, de l'opinion publique. Sur tous les continents, à toutes les époques, la société dans son ensemble a réagi de diverses façons au problème que pose pour elle cette préférence sexuelle particulière.

Ce sont là des faits indéniables, des données historiques aussi certaines que la permanence, par exemple, de l'instinct religieux, ou de la passion des hommes pour la richesse. A ce titre, il est tout aussi légitime de s'intéresser à cet aspect homosexuel de l'histoire que d'en étudier les aspects religieux ou économiques. L'homosexualité étant une composante de la sexualité humaine, donc de la vie humaine, il n'y a pas plus de raison d'en négliger l'évolution historique que celle des autres composantes, si l'on veut aboutir à un tableau complet de l'histoire de l'humanité.

Cependant, la force du préjugé millénaire qui fait de l'homosexualité une monstruosité contre-nature est telle que bien peu d'historiens, en dehors des homosexuels eux-mêmes, ont eu le goût ou le courage de se livrer à cette étude.

D'autre part, il se trouve que des dizaines de millions d'hommes, aujourd'hui, souffrent des conditions de vie qui leur sont faites parce qu'ils sont homosexuels, et cherchent, avec juste raison, à améliorer leur sort, en faisant campagne pour des modifications des lois qui les condamnent, et en travaillant à éclairer sur leur compte l'opinion publique. Pour ces homosexuels, que j'appellerai « militants », l'étude de l'histoire de l'homosexualité, n'est pas une activité intellectuelle « pour l'amour de l'art ». Leur but n'est pas, en fouillant le passé pour y trouver la trace de leurs prédécesseurs, d'enrichir de chapitres érudits les encyclopédies historiques : il est de fournir à la lutte pour l'émancipation des homosexuels des armes et des munitions.

Ainsi, dès le départ, l'étude de l'histoire de l'homosexualité se trouve, en quelque sorte, tiraillée entre deux tendances contradictoires, et par cette dualité initiale s'explique la pauvreté des résultats solides acquis jusqu'à présent.

En effet, s'il est imprudent d'aborder la recherche historique, dans quelque domaine que ce soit, sans une sérieuse formation méthodologique, sous peine d'aboutir à des hypothèses fantaisistes et à des approximations que les historiens affublent du nom méprisant d' « histoire-roman », ce péril est encore plus grand lorsqu'il s'agit de l'histoire de l'homosexualité. On ne répétera jamais assez, dans une publication comme Arcadie, à quel point il est inutile et même dangereux d'entreprendre l'étude de l' « histoire de l'homosexualité » sans en avoir préalablement défini l'objet avec précision, et sans s'être muni de règles de méthode d'une rigueur toute particulière. Inutile, d'abord, parce que de telles recherches, menées sans ordre et sans plan d'ensemble, ne peuvent aboutir, dans la meilleure hypothèse, qu'à des résultats fragmentaires et dépourvus de « perspective historique ». Dangereux même, parce qu'il ne faut pas se dissimuler que, dans ce domaine jusqu'à présent peu exploré, les progrès de l'historien honnête et sérieux sont observés avec malveillance par tous les tenants de l'hypocrisie traditionnelle, et Dieu sait s'ils sont nombreux. Aussi le moindre faux-pas, la moindre erreur de méthode, le moindre résultat erroné, sont-ils âprement critiqués, et retournés contre la cause même que nous prétendons servir, celle de la vérité.

Lorsque nous lisons, sous la plume de soi-disant historiens, doués de plus d'imagination que de bon sens, une pseudo-démonstration de l'homosexualité de Jésus (alors que rien, strictement rien, ne permet de croire cela, même en torturant le sens des Evangiles, qui, du reste, n'ont nullement la valeur de documents historiques authentiques sur la vie de Jésus), une telle méthode est la négation même de la méthode scientifique de recherche, et par conséquent elle apporte aux adversaires de l'homosexualité des armes puissantes. Il leur est aisé, en effet, après cela, d'accuser les homosexuels de travestir la vérité historique en leur faveur, et, comme dit le proverbe, de « tirer la couverture à eux ».

Or, seule une rigueur absolue peut conduire dans ce domaine à des résultats positifs ; plutôt que d'étudier « de travers » l'histoire de l'homosexualité, mieux vaudrait ne pas l'étudier du tout.

QUEL EST L'OBJET VERITABLE DES ETUDES D' « HISTOIRE DE L'HOMOSEXUALITE » ?

Les mots «histoire de l'homosexualité » sont, du reste, vagues et imprécis. En effet, lorsque nous parlons de l'« histoire des Etats-Unis » ou de l' « histoire de l'art grec », nous sommes tous d'accord sur l'objet et les limites de notre recherche, et nous savons ce que nous pouvons et ce que nous devons en attendre. Au contraire, l' « histoire de l'homosexualité » c'est, pour les uns, l'histoire de la vie des grands personnages homosexuels du passé – pour d'autres, l'histoire des lois concernant l'homosexualité – pour d'autres encore, l'histoire de la littérature d'inspiration homosexuelle, ou des religions et des philosophies dans leurs rapports avec l'Homosexualité, oui de l'opinion publique face à l'homosexualité, etc.

Or, toutes ces catégories de recherches ne sont pas également utiles, et ne doivent pas être confondues entre elles. Puisque l'Histoire, avec un H majuscule, a en définitive pour objet l'homme, sous tous ses aspects, l'histoire de l'homosexualité doit chercher à éclairer tous les aspects de la vie des homosexuels à travers les diverses civilisations : leur vie privée en tant qu'individus, leur vie sociale en tant que membres des communautés auxquelles ils ont appartenu, leur place dans les lois, dans les religions, dans les doctrines philosophiques, dans les littératures, dans les arts, dans l'opinion publique, selon les classes sociales, selon les rangs de fortune, selon les niveaux intellectuels, selon les professions, selon les régions, selon les provenances ethniques s'il y a lieu, etc. Cette simple énumération suffit à prouver qu'une telle histoire « totale » est du domaine du rêve : elle est inaccessible à nos recherches, non seulement parce que notre documentation sur le passé est insuffisante, mais parce que nous ne disposons d'aucun moyen de connaître les aspects « intérieurs » de la vie des homosexuels d'autrefois.

Or, si l'on a vraiment l'ambition d'arriver, en étudiant l' « histoire de l'homosexualité », à des conclusions dépassant le niveau de la monographie, c'est-à-dire à des conclusions pouvant servir à une construction qui embrasserait réellement l'histoire de l'humanité en son ensemble, il faudrait, outre tout ce qui précède, mettre en lumière le rôle joué par les homosexuels (en groupe) ou par certains homosexuels (en tant qu'individus) dans la construction de l'humanité, leur contribution au progrès des sciences, des arts, des idées, de la société, etc., et dans quelle mesure l'homosexualité a pu pénétrer, par leur canal, dans l'inconscient collectif des communautés auxquelles ils appartenaient. Il est aisé de se rendre compte qu'une telle étude est, dans sa plus grande partie, absolument impossible, car il n'y a aucun moyen scientifique de déterminer, par exemple, jusqu'à quel point le fait que Michel-Ange aimait les garçons a contribué à l'épanouissement de son génie, ou encore si la « bisexualité » de César doit être considérée comme une des faces de sa riche personnalité ou comme une tare amoindrissante. Dans un tel domaine jouent à plein les éléments « subjectifs », la passion pro ou contra, bref, tout ce qui est le plus radicalement étranger à la sérénité et à l'impartialité de l'historien.

L' « IMPARTIALITÉ » DE L'HISTORIEN

Entendons-nous bien cependant. Lorsque nous parlons de l'impartialité de l'historien, cela ne signifie pas son indifférence. En effet, il est tout à fait légitime que celui qui se livre à des recherches sur le passé le fasse selon une certaine optique, dans une certaine direction fixée à l'avance. Cela augmente bien souvent l'acuité de sa vue : ainsi, les historiens républicains français du XIXe siècle, en étudiant l'histoire du moyen âge avec l'ambition avouée d'y découvrir les antécédents de la grande Révolution de 1789, ont mis au jour des faits indiscutables concernant la « démocratie médiévale », que les historiens antérieurs, qui écrivaient du point de vue monarchique, avaient négligés ou ignorés.

Il n'y a donc pas d'inconvénient à ce que l'historien, qui porte ses recherches sur les aspects homosexuels du passé, le fasse avec l'espoir que les résultats qu'il obtiendra puissent servir à une grande cause, à savoir l'émancipation des homosexuels et leur réintégration dans la société de l'avenir. Mais il importe que cet espoir ne se transforme pas en idée fixe, et que la recherche proprement dite n'y perde ni en honnêteté ni en rigueur scientifique. C'est là un point sur lequel il est particulièrement nécessaire d'insister, car très souvent les néophytes enthousiastes (je veux dire les homosexuels qui entreprennent des recherches historiques, non par goût réel de l'histoire, mais pour appuyer une « propagande » homosexuelle) tombent à côté du but qu'ils ont visé, et même arrivent à prouver, aux yeux des lecteurs impartiaux, exactement le contraire de ce qu'ils ont cherché. Nous en citerons quelques exemples tout à l'heure.

L' « histoire de l'homosexualité », donc, n'est pas, en soi, une branche spéciale de l'histoire. Au contraire, elle chevauche plusieurs domaines spécialisés : l'histoire du droit, et notamment du droit pénal (étude des lois concernant l'homosexualité, et d'une façon plus générale de la mesure dans laquelle l'homosexualité a influé sur les lois) ; l'histoire des religions et des doctrines philosophiques (étude de la place occupée par l'homosexualité dans les doctrines, les mythes, les rites, les sacerdoces, sans négliger les hérésies) ; l'histoire des activités intellectuelles de l'humanité (poésie, littérature, arts, dans lesquels l'homosexualité doit être recherchée non seulement sous sa forme « extérieure » mais aussi sous sa forme « intérieure », par l'atmosphère dont elle a pu baigner certaines civilisations : ainsi la littérature japonaise classique) ; l'histoire des structures familiales et sociales (car l'homosexuel s'intègre, de façon variable selon les civilisations, dans la famille et la société où il vit, et la nature de cette intégration ne peut être appréciée qu'à condition de connaître la structure de cette famille et de cette société) ; l'histoire de la médecine ; etc.

C'est à dessein que j'ai réservé pour la fin le genre historique le moins défini, le plus facile en apparence, et en réalité le plus délicat à aborder sans préparation : la biographie.

LES BIOGRAPHIES DE PERSONNAGES HISTORIQUES HOMOSEXUELS

En effet, c'est depuis longtemps un défaut de beaucoup d'homosexuels (et qui leur est souvent reproché par leurs adversaires) de brandir comme des drapeaux les noms des grands hommes du passé (ou du présent) connus comme homosexuels, et de leur faire jouer malgré eux le rôle de chefs de file. En réalité, il faut bien avouer que cela ne prouve pas grand-chose. Socrate, Alexandre le Grand, Shakespeare et André Gide ont aimé les garçons, certes ; mais à ces noms il est aisé d'opposer ceux de beaucoup d'autres hommes également géniaux qui n'aimèrent que les femmes, et d'autre part il est non moins facile de citer des noms d'homosexuels qui furent des fous, comme le roi Louis II de Bavière, des criminels comme Gilles de Rais, des traîtres comme Alfred Redl, des lâches comme le prince Philipp d'Eulenburg, ou tout simplement des médiocres sans envergure, quorum nomen legio.

Donc on peut toujours écrire la vie des grands hommes d'État homosexuels, des grands écrivains homosexuels, des grands artistes homosexuels, etc., mais, sauf exceptions, cela ne conduit à aucun résultat important quant à la place occupée par l'homosexualité dans la vie de la société à leur époque. Ainsi, le grand juriste Cambacérès, qui fut le collaborateur préféré de Napoléon et nommé par lui Archichancelier de l'Empire, était notoirement connu pour son homosexualité : cela n'empêche pas que Napoléon n'eût pas toléré chez un autre ce qu'il acceptait chez Cambacérès, et que par conséquent les recherches que l'on pourra faire sur l'homosexualité de ce dernier n'ont d'intérêt que du point de vue de sa biographie individuelle. De même, il est bien connu que Frédéric II de Prusse préférait la compagnie de ses grenadiers à celle des dames de sa cour, mais cela ne prouvera certes pas qu'au XVIIIe siècle l'homosexualité fût admise en tant que telle, même en Prusse.

Il est, certes, intéressant de pouvoir démonter qu'à toutes les époques des hommes éminents par leur science, leur fortune, leur naissance, leur génie, ont été homosexuels ; cela permet de prouver que le fait d'être homosexuel n'est pas automatiquement synonyme d'abjection, de psychopathie, de monstruosité, de criminalité. Cependant, il n'est pas indispensable de s'attarder indéfiniment à une telle argumentation, qui est d'un niveau intellectuel par trop médiocre. L'historien de l'homosexualité doit avoir d'autres ambitions ; et rien ne semble plus contraire à ces ambitions que de se consacrer exclusivement à des biographies, surtout lorsque les documents authentiques manquent. L'historien a beaucoup mieux à faire, et des choses beaucoup plus importantes, que de raconter à perte de souffle les amours du roi Henri III avec ses mignons ou l'histoire des échecs amoureux de Tchaïkovski auprès des dames, à moins de se placer sous l'angle de la recherche médico-historique, qui est un domaine bien particulier.

Dans le cas des « génies créateurs » (écrivains ou artistes), le point de vue de l'historien est un peu différent, en ce sens que leur biographie peut éclairer de façon indiscutable leur œuvre. Ainsi, il est très important, pour pouvoir comprendre les contes de H.-C. Andersen, de pouvoir établir si oui ou non il était homosexuel, comme certains le prétendent alors que d'autres le nient ; de même, l'étude des biographies de Walt Whitman, d'André Gide, de Benvenuto Cellini, de Léonard de Vinci, permet de savoir dans quelle mesure ils ont été homosexuels, ce qui ne manque pas d'intérêt pour l'appréciation de leur œuvre. Mais ce genre de recherches est, tout compte fait, plus important pour l'histoire littéraire ou pour l'histoire de l'art que pour l'histoire de l'homosexualité proprement dite, car je ne crois pas que le fait que tel ou tel grand poète ou tel ou tel grand artiste ait été homosexuel ait eu, au moins dans l'immédiat, la moindre influence sur le destin de l'ouvrier, du paysan, du soldat, de l'employé de bureau homosexuels de la même époque. Or ce sont ces derniers qui sont l'objet ultime de notre recherche.

HISTOIRE DE L'HOMOSEXUALITÉ ET HISTOIRE DU DROIT

Au premier abord on peut être tenté de croire que c'est par le biais de l'histoire du droit que l'on peut approcher de la façon la plus précise la réalité de la vie quotidienne des homosexuels du passé. Il faut toutefois garder présent a la mémoire le fait que la loi, si elle est censée représenter l'opinion de la société en son ensemble, est souvent décalée par rapport à la réalité : soit qu'elle se trouve « en retard » sur les mœurs (ainsi, de nos jours, en Italie et en Espagne, où le divorce n'est pas admis par le code, alors que les liens matrimoniaux s'y trouvent, dans la réalité, aussi distendus que partout ailleurs en Europe), soit qu'au contraire elle se trouve « en avance » (ainsi, en France, au début du XIXe siècle, où le code pénal faisait preuve vis-à-vis de l'homosexualité d'une indulgence que l'opinion publique était encore loin de manifester). Du reste, il suffit de comparer les législations européennes actuelles avec la réalité des mœurs dans les divers pays pour constater le manque de parallélisme : l'Angleterre, avec une législation anti-homosexuelle sévère, compte une proportion d'homosexuels beaucoup plus importante que la France, dont le code pénal est pourtant beaucoup plus progressiste en ce domaine. Par conséquent, ce n'est pas parce que telle ou telle loi, dans le passé, a prononcé contre l'homosexualité des peines terribles, qu'il faut automatiquement en conclure que l'homosexualité a été réellement « traquée » à cette époque. Souvent même, au contraire, la sévérité, d'un texte de loi pénale est un indice de la fréquence du délit auquel elle s'attaque et de la tiédeur de sa répression effective.

HISTOIRE DE L'HOMOSEXUALITE ET HISTOIRE LITTERAIRE

En un sens, c'est peut-être l'étude de la littérature qui permet de comprendre le plus clairement ce que les hommes d'une époque et d'un pays donnés ont pensé de l'homosexualité. Ainsi, le Satyricon de Pétrone en apprend davantage sur la réalité des mœurs dans l'Italie du Sud au Ier siècle de notre ère que tous les textes de loi ; et, plus proche de nous, la Recherche du Temps perdu de Marcel Proust ressuscite à nos yeux non seulement la vie d'un grand seigneur français homosexuel aux environs de 1900, mais celle de toute l'humanité homosexuelle autour de lui. Malheureusement, de telles œuvres sont rares, et là encore il convient de ne pas tout accepter sans vérification. A côté des œuvres géniales, il y a les romans médiocres, où la vérité, apparaît, consciemment ou non, déformée, soit par la passion hostile (ainsi dans Charlot s'amuse, roman « à scandale » de Paul Bonnetain, à la fin du XIXe siècle), soit au contraire par l'homosexualité même de l'auteur (comme il arrive dans tant de mauvais romans homosexuels contemporains, dont la France produit un si grand nombre, tout comme les Etats-Unis, l'Angleterre et l'Italie).

Si l'on pouvait, pour chaque période de l'histoire, tracer à propos de l'homosexualité le tableau précis de l'ensemble des éléments que nous avons énumérés (législation, doctrines religieuses et philosophiques, opinion publique, littérature, personnalités homosexuelles et leur rôle dans la société), l'on pourrait avoir l'espoir légitime d'aboutir finalement à une véritable « histoire de l'homosexualité ». Malheureusement tel n'est pas le cas, il s'en faut de beaucoup.

* Une version en langue anglaise de ce texte a été publiée par la revue Homophile Studies, de Los Angeles, dans son numéro 11 (automne 1960). La présente version est augmentée et mise à jour.

Arcadie n°131, Marc Daniel (Michel Duchein), novembre 1964


Lire l'article complet « Essai de méthodologie pour l'étude des aspects homosexuels de l'Histoire » de Marc Daniel publié dans Arcadie n°131-132-133-134

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Les lumières de l'Histoire par Marc Daniel

Publié le par Jean-Yves Alt

Certaines habitudes sont si bien prises qu'elles peuvent, si l'on n'y prend garde, faire figure de données naturelles et éternelles. Nous sommes si accoutumés à manger assis qu'il ne nous vient pas à l'idée que les Romains préféraient prendre leurs repas couchés sur le côté. Mais personne ne soutiendrait aujourd'hui que cette façon de se tenir à table est « contre nature ». Tandis que ceux qui ont le malheur d'aimer d'amour les personnes de leur sexe ont droit à toutes les condamnations et à tous les anathèmes. Or l'histoire nous enseigne que cette attitude est toute relative ; et cela est de la plus haute importance. Car si l'on veut parler de « nature » et de « contre nature », encore faut-il qu'il s'agisse de faits absolument constants ; sinon, comme le notait déjà Montaigne, ce n'est plus de « contre nature » qu'il s'agit, mais de « contre coutume », — ce qui est tout autre chose. Dans la lutte — qui est celle de chaque homosexuel — contre l'incompréhension, le préjugé, les idées toutes faites, et même la méchanceté agressive de certains partisans d'une soi-disant « morale virile », les arguments que fournit une étude impartiale de l'histoire sont essentiels. Aucun homosexuel ne devrait les ignorer, au moins les principaux d'entre eux. Les voici.

L'homosexualité a-t-elle toujours été considérée comme « contre nature » ?

Que les actes homosexuels soient contraires à la nature, tel n'a pas été l'avis de toutes les civilisations, ni de toutes les philosophies, ni de toutes les législations, ni de toutes les religions. Sans parler même des peuples « primitifs » — dont il serait trop aisé de récuser l'exemple sous prétexte de leur faible degré d'évolution —, nombreuses sont les sociétés qui ont admis l'homosexualité comme une composante normale de l'activité sexuelle humaine. L'un des plus anciens poèmes de l'humanité, Gilgamesh (époque babylonienne, XXIIe ou XXIe siècle av. J.-C.), met en scène l'amitié amoureuse d'un héros mythologique et de son compagnon Enkidu. L'histoire nous a livré de nombreux témoignages d'homosexualité chez les Hittites, chez les Gaulois, chez les Germains, chez les Incas, sans parler des Arabes, qui en ont gardé la tradition ; nulle part les lois de ces peuples ne portent trace d'une condamnation de l'homosexualité en tant que telle — tout au moins avant l'influence chrétienne. Mais il y a mieux. Chez deux peuples au moins, l'homosexualité a été intégrée à la vie quotidienne de la société, jusqu'à en devenir une des caractéristiques essentielles. Et quels peuples ! La Grèce antique, patrie de la démocratie, de la philosophie et de l'art, où les plus grands hommes prônaient et pratiquaient l'amour des garçons, de Solon à Plutarque, de Socrate à Platon ; et le Japon féodal, terre d'héroïsme et d'abnégation, où la morale austère du « Bushido » faisait du lien amoureux entre le jeune homme et l'adulte le ciment même de la société. Si l'Italie de la Renaissance — le pays des Michel-Ange, des Leonard de Vinci, des Ange Politien, des Benvenuto Cellini, tous homosexuels — n'a pas « légalisé » l'amour des garçons, c'est que l'Eglise catholique, avec son dogme, s'y opposait ; mais il n'en pénètre pas moins toutes les réalisations de cette civilisation unique.Il serait donc entièrement faux de s'imaginer que, dans tous les pays et à toutes les époques, ou a méprisé et condamné l'amour homosexuel. Bien mieux : nombreuses sont les religions qui ont fait à l'homosexualité sa place, la reconnaissant comme aussi digne de paraître devant la Divinité que les autres formes de la sexualité. En Orient, à l'époque babylonienne, en Inde jusqu'à une date beaucoup plus récente, des prêtres homosexuels officiaient dans les temples, et des rites homosexuels, intimement liés à des rites magiques primitifs, étaient célébrés. Les Grecs, dans leur mythologie, adoraient même des dieux pédérastes, Apollon et son ami Hyacinthe, Zeus et son ami Ganymède. Les historiens des religions ont, depuis longtemps, mis en lumière les liens qui unissent homosexualité et prêtrise, homosexualité et mysticisme, homosexualité et liturgie. Ne commettons donc pas l'erreur de croire que la religion condamne forcément l'homosexualité : c'est vrai à certaines époques et dans certains pays ; ce n'est pas toujours vrai, ni partout vrai.

L'homosexualité constitue-t-elle un danger démographique ?

Un des arguments qu'on jette le plus souvent à la face des homosexuels est que leurs amours sont stériles, et que, par conséquent, ils constituent un danger de dépopulation. Ne parlons pas, ici, de ce que cette façon de raisonner a de critiquable au moment où beaucoup des premiers penseurs du monde dénoncent au contraire les périls d'une multiplication accélérée de l'humanité. Tenons-nous en aux données historiques. Certes, les Juifs de l'Ancien Testament avaient peur que les pratiques homosexuelles, très répandues chez eux comme chez les autres peuples de l'Orient antique, gênent leur expansion démographique. C'est ainsi, entre autres raisons, que s'explique la vigueur de la condamnation portée par leurs législateurs contre l'homosexualité, et dont a hérité, par l'intermédiaire du juif Saül devenu saint Paul, le christianisme. Mais les exemples abondent pour prouver que cette crainte était injustifiée. Homosexuel ne signifie pas impuissant, loin de là. Les Grecs, précisément, et les Japonais, ont si bien proliféré, malgré leur homosexualité légalisée, qu'ils ont essaimé au loin, peuplant, les uns tout le nord de la Méditerranée, les autres tout l'ouest du Pacifique. Les Normands, ce peuple prolifique qui, venu de Scandinavie, a conquis successivement la Normandie, l'Angleterre, l'Italie du Sud et la Sicile, ont étonné l'Europe chrétienne par leurs mœurs homosexuelles, et les ont implantées jusqu'aux bords de la Tamise, comme le prouve l'histoire du roi Guillaume le Roux. Et je ne pense pas qu'il soit besoin d'insister sur l'extraordinaire expansion arabe, qui, sur les ailes d'une démographie pléthorique, a acclimaté conjointement, du Gange au Guadalquivir, l'Islam et la pédérastie. Ce qui menace un peuple de stérilité, ce n'est pas la plus ou moins grande diffusion de l'homosexualité en son sein, c'est son enlisement dans le confort, et même une certaine conception du mariage, qui sacrifie le sort de la famille à la commodité des conjoints. Les homosexuels mariés ne sont pas, et de loin, les moins prolifiques des parents. Sans doute — ne jouons pas sur les mots — tous les homosexuels ne se marient pas. Tous ne sont pas même, physiologiquement, capables de relations sexuelles avec les femmes. Mais ceux qui poussent l'homosexualité à cet extrême sont, de toute façon, assez rares, et ce n'est pas à leur catégorie qu'appartiennent les « incertains » et les « bisexuels ». Ils ne sauraient en aucune façon constituer un problème démographique à l'échelle nationale ; dans aucune civilisation ils n'ont sans doute dépassé 1 % de la population totale, — ce qui, du point de vue de la propagation de l'espèce, rend leur cas plus négligeable que celui, par exemple, des prêtres et des religieuses catholiques, dont ni l'Irlande, ni l'Italie n'ont à se plaindre pour ce qui est de leur expansion démographique.

L'homosexualité est-elle une cause de décadence des civilisations ?

S'il est un argument qui résiste encore moins à l'examen que celui de « l'homosexualité danger démographique », c'est bien celui de « l'homosexualité symptôme de décadence des civilisations ». C'est, je crois bien, Gibbon qui a popularisé en Europe au XVIIIe siècle l'idée que la chute de l'Empire romain était due essentiellement à deux causes internes : la pédérastie et le christianisme. Le temps et l'Église aidant, l'on a oublié le second de ces éléments pour ne se souvenir que du premier. Aujourd'hui, c'est une image d'Épinal que de montrer en premier plan l' « orgie romaine » à la façon de Thomas Couture (éphèbes, esclaves et citharèdes), avec, en fond de tableau, les hordes barbares envahissant l'Empire. On oublie simplement une chose : c'est que ladite orgie, dont les traits sont empruntés au Satiricon de Pétrone, se situe au Ier ou au IIe siècle de notre ère, sous les Césars ou les Flaviens, alors que la ruée barbare n'a guère déferlé qu'au Ve siècle, au moment où la morale chrétienne était devenue la morale officielle de l'Empire. Sans doute, l'amollissement des mœurs de l'aristocratie romaine, sous l'influence du luxe importé d'Orient, a, dès avant l'époque de Pompée et de Jules César, contribué à affaiblir le sentiment civique et à transformer la Rome de brique en une Rome de marbre. Mais pendant plusieurs siècles encore l'armée romaine allait continuer à accumuler conquête sur conquête, victoire sur victoire. Des moralistes et des rhéteurs comme Tacite ou Sénèque auraient tendance à nous faire croire que l'Empire était en déclin dès le let' siècle. Ce serait oublier l'apogée de Marc-Aurèle, d'Antonin, d'Hadrien (un pédéraste notoire, notons-le en passant, et dont la figure, somptueusement ressuscitée par Marguerite Yourcenar, n'a rien d'une personnalité décadente). En réalité, les patriciens romains ont aimé les éphèbes au moins dès leurs premières conquêtes en Grèce ; et il serait insensé de faire remonter au temps de Flaminius l'affaiblissement de l'Empire. Après tout, Jules César, e femme de tous les hommes et mari de toutes les femmes »-, Jules César qu'on appelait « la Reine de Bithynie », n'est-il pas resté le symbole même de la gloire inégalable de Roma Invicta ? L'exemple de Rome est particulièrement frappant, parce que c'est le plus connu. Mais combien d'autres décadences de civilisations, où l'on ne décèle aucun rôle joué par l'homosexualité ! Byzance, endormie dans le bruissement de ses querelles théologiques et pétrifiée dans sa haine de l'Occident, alors que les Turcs (combien pédérastes, eux !) faisaient crouler ses murailles. Le moyen-âge occidental, éclatant sous les coups de l'esprit critique renaissant et des nationalismes dans l'enfance. L'Espagne momifiée du XVIIIe siècle, ivre de ses courses de taureaux et de ses bûchers d'hérétiques, coupée du monde. La Russie tzariste, hostile à tout renouveau et sclérosée dans un autocratisme désuet... Ailleurs, nous voyons bien des civilisations fortement marquées par la pédérastie s'écrouler, mais il est aisé de montrer que, comme à Rome, l'homosexualité y existait bien longtemps avant le début de la décadence, et qu'il n'y a là par conséquent aucun lien de cause à effet : la Chine impériale, le Japon féodal, la Grèce classique, l'Empire arabe, la Turquie des Sultans. Les causes de décadence des civilisations sont innombrables ; Arnold Toynbee, qui les a étudiées avec une soi-te de vertige, n'a pas rencontré parmi elles l'homosexualité. Une civilisation commence à décliner lorsqu'elle cesse de croire en elle-même et de se sentir supérieure aux autres : voilà le fond du problème. Si notre Occident est en « régression » sur le plan mondial, c'est que, partout, il se fissure de l'intérieur, et qu'il n'a plus de message à apporter au reste du monde ; ce n'est pas parce que certains hommes ont des goûts sexuels différents des autres, phénomène qui se retrouve de chaque côté de tous les rideaux de fer ou de bambou de la planète.

L'homosexualité affaiblit-elle les armées ?

En fait, il faut même aller plus loin. Non seulement l'histoire ne fournit aucun exemple de peuple « déchu » par la pédérastie, mais elle abonde en peuples dont l'homosexualité a contribué à affermir la puissance. Nous touchons ici à un point essentiel qui, malgré André Gide et Corydon, est étouffé dans l'esprit de la majorité de nos contemporains par cette vaste « conspiration du silence » dont toute l'humanité homosexuelle pâtit : l'homosexualité est un des ciments les plus forts et les plus naturels des armées de tous les temps et de tous les peuples. Certes, même les manuels scolaires ne peuvent ignorer tout à fait le Bataillon Sacré de Thèbes, troupe d'amis-amants sur lesquels pleura Philippe de Macédoine après la bataille de Chéronée, et dont la vaillance légendaire a traversé les siècles. Personne ne peut tout à fait éviter de reconnaître dans les pleurs d'Achille sur le corps de Patrocle un des plus frénétiques chants de désespoir qu'ait inspirés la passion amoureuse. Aucun homme cultivé, un tant soit peu familier avec l'Orient, ne peut tout à fait fermer les yeux devant l'évidence des légendes héroïques inspirées au Japon par le Bushido, code d'honneur et de pédérastie. Mais, à côté de ces exemples célèbres, combien d'autres, moins connus ! Les légions romaines, les troupes des Germains même (qu'on se rappelle le bel épisode de Mérovée et de Gaïlen, qu'a raconté, sans le comprendre, l'évêque Grégoire de Tours), plus près de nous l'armée allemande, sur laquelle les procès de Moltke et d'Eulenburg jetèrent au début de ce siècle de si surprenantes lumières, et l'armée française qui conquit l'Algérie (« en Afrique nous en étions tous », disait Lamoricière : « seul Changarnier en est resté »), pour ne pas parler d'armées contemporaines. En fait, l'homosexualité, par l'exaltation du lien d'homme à homme qu'elle représente, constitue un inégalable élément de cohésion militaire. Louvois — le Louvois de Louis XIV — qui n'était pas suspect de tendances de ce genre, disait un jour au roi qu'il n'était pas mauvais que les officiers eussent de l'amour les tins pour les autres, « car lorsqu'il fallait aller à la guerre... ils étaient bien aises de quitter les dames et d'entrer avec leurs amants en campagne ». On ne saurait mieux dire ; et Frédéric II de Prusse, qui s'y connaissait en armées, regrettait que les préjugés de son époque l'empêchent de rendre obligatoires les relations homosexuelles entre ses soldats. L'atmosphère exclusivement masculine des armées attire, cela va de soi, les homosexuels ; aussi n'existe-t-il probablement aucune partie de la société où ils se rencontrent en si grand nombre, et cela aussi loin que l'histoire remonte. C'est certainement ce qui explique le nombre extraordinaire d'homosexuels et de bisexuels que l'on trouve parmi les grands généraux de tous les pays et de tous les temps. Au hasard, citons : Alexandre le Grand, Jules César, le Grand Condé, Vendôme, le Prince Eugène, Guillaume d'Orange, Charles XII de Suède, Frédéric II de Prusse, Junot duc d'Abrantès, Changarnier, Lawrence d'Arabie, pour lesquels nous avons des témoignages sûrs, sans parler de maints autres moins connus ou simplement trop récents pour qu'il soit possible de les nommer ici. En fait, loin de considérer l'homosexualité comme un danger pour la valeur militaire des peuples (si tant est qu'il y ait là un ordre de grandeur bien authentique : mais cela est une autre question), il faudrait plutôt voir en elle un des éléments qui font les armées solides et les grands chefs. L'homosexualité est-elle synonyme d'effémination ?
Tout le mal vient de ce qu'une propagande insidieuse et largement répandue s'attache à embrouiller les notions et à confondre « homosexualité » et « effémination ».
Sans doute, il y a toujours eu, et il y aura toujours, des homosexuels efféminés. La Grèce antique les a connus, et Aristophane nous en a laissé une description qui, au bout de vingt-cinq siècles, reste étonnante d'actualité. Mais cela n'a pas amené Aristophane, ni l'ensemble de ses contemporains, à s'imaginer que tous les homosexuels étaient ainsi ; et cela prouve à quel point les Grecs, dans ce domaine, étaient plus observateurs que les Français du XXe siècle. L'histoire nous offre, nous l'avons dit, à tous les siècles, des exemples d'homosexuels efféminés : pour la France, qu'il suffise de citer Henri III, Monsieur, frère de Louis XIV, le duc de Villars ami de Voltaire, Cambacérès, Jacques d'Adelswärd-Fersen. Mais, pour un homosexuel de, cette catégorie, on peut aussitôt en citer cinquante parfaitement normaux d'aspect et de comportement. Après tout, il faut s'entendre sur le sens du mot « effémination ». S'il s'agit du goût du travestissement, de la parure, des parfums, on peut bien admettre que ce sont là des travers ridicules ; mais à notre époque l'on voit plus de jeunes filles en pantalon que d'hommes en jupons. Le « danger social » représenté par ces sortes de travestis et de grotesques est bien minime. Mais si, par « effémination », l'on entend le goût des arts, de la musique, du théâtre, alors il faut admettre que cette « effémination » ressemble fort à la civilisation tout court, et que les homosexuels sont loin d'en avoir le monopole. Les civilisations réellement « efféminées », à notre sens, ne sont pas celles où le corps et l'âme de l'homme ont été adorés. Ce n'est pas la Grèce des éphèbes et des athlètes (sport et pédérastie sont deux volets d'une même conception esthétique héritée d'Athènes), ni l'Angleterre élisabéthaine où Shakespeare dédiait ses sonnets à des adolescents, ni l'Italie de la Renaissance où Michel-Ange modelait les muscler, puissants de ses héros en improvisant des vers amoureux pour Tommaso de Cavalieri. Les civilisations efféminées, ce sont celles où l'idéal féminin envahit la littérature, l'art, la pensée, les mœurs. Lorsque la mythologie grecque veut inspirer aux fidèles la peur et l'horreur de l'effémination, elle montre Hercule avili aux pieds de la reine Omphale, — ce même Hercule qui, dans tout l'éclat de sa gloire virile, connaît l'amour avec le bel Hylas. Si l'on veut savoir ce que c'est qu'une société efféminée, il n'est pas besoin d'aller regarder si loin : il suffit de penser au XVIIIe siècle rococo, alangui sous les Pompadour, les Du Barry, les Marie-Antoinette, avec sa littérature de boudoir et son art de salon ; ou encore à la « Belle Epoque » vautrée dans ses cafés concerts, à ses cocottes, sa veulerie, et son hystérie d'adoration de la femme, la femme, rien que la femme. Il est assez étrange qu'on rende responsable de l'effémination d'une civilisation les seuls êtres précisément qui ne se plaisent que dans la compagnie des hommes, et à qui l' « éternel féminin » reste étranger !

L'homosexualité est-elle liée aux phénomènes de dégénérescence ?

Certains, non contents de s'imaginer que tous les homosexuels sont des efféminés, vont, dans la ferveur de leur dégoût, jusqu'à prétendre que l'homosexualité est une névrose, et donc un symptôme de dégénérescence mentale.A cette affirmation insensée il suffit d'opposer les noms de centaines et de centaines d'homosexuels célèbres, de créateurs, de meneurs de peuples, de savants éminents, qui, avec génie ou simplement avec talent, ont contribué pour une part immense au progrès de l'humanité. Dans le domaine de la philosophie : un Socrate, un Platon, un Francis Bacon, un Kierkegaard ; dans celui de la littérature : un Virgile, un Shakespeare, un Byron, un Andersen, un Walt Whitman, un Verlaine, un Rimbaud, un Oscar Wilde, un Proust, un Gide, un Garcia Lorca ; dans celui de l'art : un Michel-Ange, un Vinci, un Sodoma, un Benvenuto Cellini, un Nattier, un Géricault ; dans celui de la musique : un Lully, un Tchaïkovski, un Brahms ; dans celui de la politique et du droit : un Solon, un Jules César, un Hadrien, un pape Jules II, un Frédéric II de Prusse, un Cambacérès, un Cecil Rhodes. On conçoit qu'en comparaison de cette énumération — très superficielle au demeurant — les quelques noms d'homosexuels névrosés, schizoïdes ou aliénés qu'on pourra citer soient dépourvus de toute espèce de signification. Sans doute, Louis II de Bavière a été à la fois homosexuel et schizophrène ; Henri IV de Castille, homosexuel et neurasthénique ; Néron, homosexuel (ou bisexuel) et mégalomane ; Elagabale, homosexuel et atteint de folie mystique ; Gilles de Rais, homosexuel et sadique meurtrier. Mais il ne manque pas, à travers l'histoire, de schizophrènes, de mégalomanes, de sadiques, de neurasthéniques et de fous mystiques entièrement étrangers à l'homosexualité. Tout ce qu'on peut dire, c'est que la réprobation qui frappe les homosexuels dans notre civilisation (sans parler des lois répressives qu'ont connues ou que connaissent encore certains pays) oblige beaucoup d'homosexuels à une dissimulation, à une automutilation morale, qui résultent souvent en névroses. Cela n'est que trop certain. Mais la névrose, alors, n'est pas liée intrinsèquement à l'homosexualité ; elle n'est qu'un phénomène artificiel créé précisément par la condamnation et la frustration. Le problème est tout l'inverse de ce que prétendent ceux qui réclament des lois anti-homosexuelles.

L'homosexualité est-elle un « vice pas français » ?

Il faut bien faire également un sort à l'argument puéril qu'opposent parfois aux homosexuels les plus arriérés des Homais de province : à savoir qu'il s'agit d'un « vice étranger », et que « la France avait ignoré ces mœurs-là jusqu'à notre époque ». D'abord, il convient de remarquer que tous les pays accusent leur voisin de pratiquer la pédérastie ; cela fait partie du folklore des nations. Pour les Espagnols, c'est le e vice français » ; pour les Français, le « vice italien » ; pour les Italiens, le « vice allemand ». On se rappelle le vieux proverbe : « en France, les seigneurs ; en Allemagne, les palefreniers ; en Italie, tout le monde » ; il en existe plusieurs variantes. D'autre part, chaque époque fait d'un certain pays la patrie d'élection de ces mœurs. Cela aussi fait partie du folklore historique. Au XVIe siècle, on disait chez nous « l'infamie italienne » ; au XIXe les orgies allemandes » ; au XXe, nous aurions tendance à situer sur la Tamise le centre de la nouvelle Grèce. Pour les Américains, ce sont des mœurs de décadence européenne ; pour l'Italien Malaparte, c'est l'invasion américaine qui a déchaîné l'homosexualité sur l'Europe à la fin de la deuxième guerre mondiale. Tout cela n'a pas plus de valeur objective que les innombrables slogans et clichés grâce auxquels, tout au long de l'histoire, chaque peuple croit indispensable de se différencier de ses voisins. Mais revenons-en à la France. Il est bien vrai que, depuis le XVIIIe siècle au moins, notre pays s'est fait une spécialité du culte de la femme. Que le prestige que nous en retirons soit d'un aloi très pur, on peut se permettre d'en douter. Le « french-cancan », la réputation mondiale des Folies-Bergère et de Pigalle, les clins d'œil égrillards que lancent, à l'énoncé du seul nom de Paris, les gros éleveurs argentins et les pétroliers du Texas, ne sont peut-être pas ce à quoi le pays de Montaigne, de Descartes et de Voltaire pourrait prétendre de plus relevé. Et des apologies du genre de celle d'Armand Dubarry : « Dieu merci, notre armée ne connaît pas ces abaissements immondes, et du simple pioupiou coureur de bonnes au général en chef, tout le monde y crie Vive la femme ! en même temps que Vive la France ! » sont, à juste titre, plus humiliantes pour notre orgueil national que la gloire universelle d'un André Gide, Prix Nobel et pédéraste.

Cela posé, tordons une bonne fois son cou à la croyance saugrenue que « l'homosexualité n'est pas française ». A toutes les époques, et avant même que la France fût la France, nous trouvons des preuves de l'existence de ces mœurs dans notre pays. Le géographe grec Strabon, au Ier siècle, les considérait comme particulièrement répandues chez nos ancêtres les Gaulois. Aux temps gallo-romains, bien entendu, l'amour des garçons fleurit sur le Rhône et la Seine comme sur le Tibre et le Nil ; les poèmes d'Ausone, né à Bordeaux et qui vécut en Lorraine, suffiraient à le prouver. L'invasion des Francs n'était, en aucune façon, celle de gens ignorant l'amour homosexuel : Tacite, déjà, avait dit combien les peuples germaniques aimaient ces sortes de jeux. L'histoire de Mérovée et de Gaïlen, citée plus haut, nous en restitue l'écho discret au temps des Chilpéric et des Clotaire. Le moyen-âge lui-même, tout chrétien en apparence, est traversé par un courant souterrain d'homosexualité. Des poètes, enveloppant leur inspiration pédérastique dans les voiles de la latinité, chantent les éphèbes au moment même où s'élèvent les monastères et les cathédrales : ainsi un Notker le Bègue, un Marbode du Mans. Les chansons de geste n'ignorent pas que certains chevaliers préfèrent les charmes de leurs compagnons d'armes à ceux des demoiselles : Chrétien de Troyes s'en souvient en écrivant l'histoire de Lancelot, et Marie de France en versifiant le Lai de Lanval. Le troubadour Arnaud Daniel rôtit, selon Dante., en enfer, pour avoir brûlé de feux renouvelés de Sodome. Et plusieurs des mouvements d'hérésie, notamment l'Albigéisme qui marqua si profondément l'histoire du Midi de la France au XIIe siècle, sont unis par de mystérieux liens à une conception homosexuelle de l'univers : leurs adversaires ne manquèrent pas de leur en faire grief, tout comme, plus tard, les ennemis des humanistes du XVIe siècle. Bien que les lois médiévales condamnent au bûcher les « sodomites », le duc de Berry, frère de Charles V — l'amateur d'art qui nous est resté familier grâce à ses Très riches heures — s'affiche avec le jeune Taque Thébaut, et le comte de Blois avec un certain Sohier. Vient la Renaissance. Le nom d'Henri III est sur toutes les lèvres, avec ceux de ses e mignons », de ses poètes favoris qui chantent l'amour grec (ou italien). Le recteur de l'Université de Paris, Dadon, est compromis avec ses étudiants ; l'humaniste Muret échappe de justesse au bûcher ; Ronsard lui-même n'est pas exempt de soupçons d'avoir pratiqué certains jeux avec ses pages. Pour le Grand Siècle, celui de Louis XIII et de Louis XIV, on m'excusera de ne citer que quelques noms parmi des dizaines : Théophile de Viau, le maréchal de Guiche, le Grand Condé, le maréchal de Tallard, le prince de Conti, le maréchal de Vendôme, le Président de Harlay, Lully, sans oublier Louis XIII lui-même, Mazarin, et le propre frère de Louis XIV, Philippe d'Orléans. Il n'est pas jusqu'à Molière dont la vie ne prête à certaines suppositions en ce qui concerne ses relations avec le jeune Michel Baron. Sur tout cela, Tallemant des Réaux, la Princesse Palatine, Saint-Simon sont intarissables. Et les mêmes mœurs fleurissent sous Louis XV et Louis XVI : le jeune duc de Gesvres alla même, dit-on, jusqu'à y initier le Bien-Aimé ! Voltaire ne trouvait pas choquante l'idée de deux éphèbes enlacés, bien qu'il eût peine à étendre sa tolérance esthétique jusqu'aux « matelots hollandais » et aux « vivandiers moscovites » ; mais d'autres, le duc de La Trémoille, le duc d'Antin, le duc de Boufflers, le duc de Villars, ne poussaient même pas si loin la sévérité, et les goûts du peintre Jean-Baptiste Nattier lui coûtèrent la liberté et la vie. Le très évaporé Cambacérès, cible favorite des sarcasmes de Napoléon, a marqué dans l'histoire grâce au Code civil et au Code pénal dont il est le principal auteur. Mais Napoléon lui-même, du temps qu'.il cohabitait avec Junot, ne fit-il pas quelques incursions en terre socratique ? Le bourgeois, romantique et terre-à-terre XIXe siècle français, avec ses crinolines et ses Bovary, nous paraît, à première vue, la moins homosexuelle des époques : c'est oublier trop aisément le marquis de Custine et ses rendez-vous nocturnes, les curieux passe-temps des Dragons de l'Impératrice, le couple Verlaine-Rimbaud, l'armée d'Afrique et Changarnier, le comte de Germiny. Les relations du cynique Louis XVIII et de Decazes ont prêté à bien des commentaires. Balzac n'a pas ignoré l'amour grec, au domaine duquel ressortit, plus ou moins voilé, l'intérêt que porte Vautrin à Rubempré. Stendhal a confessé que, pour certain jeune homme, il se serait volontiers trompé de sexe. Baudelaire, Zola, Paul Bourget même, ont connu ces mœurs autour d'eux. Et l'on voudra bien, pour s'arrêter à l'aube du siècle d'aujourd'hui, m'excuser de n'insister ni sur Marcel Proust, ni sur André Gide, ni sur Jacques d'Adelswärd-Fersen, ni sur Robert de Montesquiou, de peur d'avoir à citer trop de noms de nos contemporains parmi les plus illustres. Comme on le voit, la France, à côté de Vénus — Vénus des châteaux royaux, des beaux quartiers ou des music-halls — a toujours, somptueusement, célébré le culte d'Apollon et d'Antinoüs. Ce n'est peut-être pas assez pour qualifier, comme on l'a fait, la pédérastie de « vice français » ; mais c'est sûrement suffisant pour qu'on n'accuse pas nos compatriotes homosexuels de déroger aux traditions nationales ! Reste enfin à aborder le point le plus délicat, le leitmotiv qui revient le plus fréquemment dans les discours (on n'ose dire les pensées) de tous les Jean Nocher du monde : le péril homosexuel s'accroît ! « ils » se multiplient ! jamais il n'y « en » avait eu autant ! vite, enrayons « leur » expansion avant qu' « ils » submergent tout. En d'autres termes : Notre époque est-elle plus homosexuelle que d'autres ? Et, problème plus grave encore :

L'homosexualité est-elle contagieuse ?

Or, s'il est une question à laquelle l'histoire nous permet de répondre, c'est bien celle-là. Seulement, au lieu de s'obnubiler sur les étalages d'inversion hystérique de Saint-Germain-des-Prés ou de Cannes, il faut considérer plusieurs éléments. — Tout d'abord, il est certain que l'on parle plus librement de ces choses (et pas seulement de l'homosexualité : de toute la sexualité en général), depuis environ quarante ans, qu'auparavant. Le mot sexe, qui n'aurait jamais pu retentir dans un salon vers 1880, est sur les lèvres de toutes les jeunes filles, fussent-elles de la « bonne société protestante ». Il n'est donc pas étonnant qu'on imprime dans les journaux, et qu'on diffuse ainsi dans toutes les classes de la société, des révélations sur les goûts homosexuels de nombreuses personnalités qui, autrefois, auraient été confinées dans un milieu très restreint. Un seul exemple suffira pour illustrer cette vérité; l'aristocratie internationale de 1900 apparaîtrait, à ne lire que les historiens conformistes, comme entièrement vouée aux « grandes cocottes », aux Émilienne d'Alençon et aux Liane de Pougy ; or l'Exilé de Capri de Roger Peyrefitte nous a révélé que, de Paris à Berlin et de Madrid à Saint-Pétersbourg, on y entretenait autant de Ganymèdes que d'Hébés. Ne prenons donc pas, naïvement, notre ignorance pour le reflet exact de la réalité. — D'autre part, un certain climat de plus grande liberté morale, sensible aussi bien dans le domaine du mariage que dans celui des relations pré-conjugales ou dans celui de l'homosexualité, favorise, à notre époque, les prises de conscience sur le plan sexuel. Bien des êtres, qui avaient en eux des inclinations homosexuelles mais qui les auraient refoulées au siècle dernier par peur du scandale et du qu'en-dira-t-on, ou simplement les auraient ignorées, peuvent aujourd'hui les actualiser sans danger, et laissent par conséquent s'épanouir leur personnalité homosexuelle pour le plus grand profit de leur équilibre psychologique et physiologique. Admettons donc qu'il y a sans doute, en notre siècle, plus d'homosexuels « conscients » et « pratiquants » qu'à des époques de puritanisme et d'incompréhension, et constatons que cette expansion est inversement proportionnelle au nombre des névroses provoquées par le refoulement d'un instinct essentiel. — Il est également probable que, dans ce climat de relative liberté, des jeunes gens soient tentés de se prêter à l'homosexualité pour obtenir certains avantages que détiennent des homosexuels notoires (on devine à quels milieux je fais allusion). Mais ces jeunes gens ne sont rien d'autre, sous un certain vernis, que des prostitués. Dans d'autres circonstances, ils se vendraient à des femmes en place ; je ne vois pas ce que la morale y gagnerait. Et puis, notre époque n'a aucunement le privilège de ce genre d' « homosexuels par arrivisme » ! Les favoris des Césars, les « maris » de Néron et d'Elagabale, les mignons d'un Edouard II, d'un Henri III, d'un Jacques 1- d'Angleterre, les modèles de Michel-Ange et de Vinci, les « amis » de Philippe d'Orléans, les idolâtres de l'acteur De Max, les compagnons d'Alfred Krupp et d'Oscar Wilde, n'étaient sûrement pas tous d'authentiques homosexuels. Lorsqu'un homosexuel peu délicat sur le choix de ses relations occupe une position élevée par la naissance, la fortune ou le talent, il est inévitable qu'autour de lui s'agglomèrent les jeunes gens pour qui le sexe est avant tout un moyen de parvenir. Cela n'est pas moral, mais les faveurs épandues sur les maîtresses royales ou ministérielles ne le sont pas davantage. C'est un phénomène aussi vieux que l'humanité, et qui risque bien de durer autant qu'elle. — Enfin, certains milieux — essentiellement artistiques et littéraires — peuvent sembler, de loin et au premier abord, envahis par les homosexuels au point que les chroniqueurs en mal de formules parlent de « franc-maçonnerie rose ». Mais cela aussi a toujours été vrai, même si le publie ne s'en rendait pas compte. Il n'y a certainement pas plus de peintres et de sculpteurs pédérastes aujourd'hui qu'au temps de la Renaissance ; pas plus d'écrivains et de poètes pédérastes que dans la catholique France, de Louis XIII, autour de Théophile de Viau et de Saint-Amant. La haute couture ? Mais imagine-t-on que, sans homosexuels, la haute couture serait ce qu'elle est ? Depuis que le métier de couturier a été inventé, il est bien évident qu'il a attiré les hommes aux inclinations féminines, et que ceux-ci sont souvent des homosexuels. Où est le mal ? En fait, le nombre des homosexuels « constitutionnels » est, autant qu'on en puisse juger en l'absence de statistiques précises (et pour cause !) à peu près constant dans chaque région de siècle en siècle ; seule varie la fréquence des pratiques homosexuelles, selon la plus ou moins grande opportunité offerte aux homosexuels pour satisfaire leurs goûts. Quant aux soi-disant « modes » ou « snobismes » de l'homosexualité, il ne s'agit, dans la très grande majorité des cas, que de prises de conscience d'une tendance profonde préexistante, donc, à proprement parler, d'un épanouissement humain. C'est ce qui explique l'alternance, dans l'histoire, de « grandes époques » pédérastiques, avec une floraison de génies et de talents Homosexuels, tels le siècle de Périclès, celui d'Auguste, le Califat de Bagdad, la Renaissance italienne, l'Angleterre élisabéthaine, le milieu du XXe siècle occidental, — et de périodes « creuses » où les homosexuels n'ont certes pas manqué, mais où une ambiance hostile ne leur a pas permis (le produire tous les fruits dont ils auraient été capables : ainsi l'Empire byzantin, le haut moyen-âge occidental, l'Angleterre victorienne. Le tout est de savoir si c'est, pour l'humanité, un danger ou un enrichissement que de laisser fleurir tous les talents, conformistes ou non. L'histoire, telle qu'elle est enseignée dans nos lycées, et, hélas, même dans nos universités — néglige presque entièrement les facteurs sexuels. C'est tout juste si on ose suggérer, devant un public scolaire, que l'impuissance de Louis XVI pendant les sept premières années de son mariage contribua plus que tout autre phénomène à faire de Marie-Antoinette la coquette évaporée que l'on sait, et joua par là un rôle non négligeable dans l'éclatement de la Révolution française. Il n'y a pas lieu de s'étonner, après cela, si les sous-jacences homosexuelles à travers l'histoire sont soigneusement passées sous silence. Nous avons vu que, pourtant, ni l'histoire de l'art, ni celle de la littérature, ni celle de la philosophie, ni celle des religions, ni celle des armées, ni celle des sociétés humaines n'auraient été ce qu'elles furent sans l'existence d'un courant, souvent souterrain, mais toujours présent, d'homosexualité. Du reste l'histoire, tout comme, de son côté, la psychologie, met en évidence ce que les observateurs superficiels et les amateurs de notions toutes faites oublient fréquemment à savoir que l'homosexualité n'est pas une « anomalie un « monde à part », mais une partie intégrante et normale de la sexualité humaine. Il n'y a pas, dans le monde, « les homosexuels » et « les autres » : il y a, partout et toujours, des hommes capables (le tous les amours, Plus ou moins attirés vers l'un ou l'autre sexe, mais fondamentalement disponibles aussi bien pour Eros que pour Vénus. S'il fallait, de tous les noms d'homosexuels cités au cours de cet article, retrancher ceux des « bisexuels », il n'en resterait pas le dixième. Même Philippe d'Orléans, frère de Louis XIV, qui se fardait et minaudait comme une grande coquette, fut un père, prolifique. C'est pour cela que le fameux « problème social de l'homosexualité » est un faux problème, un problème artificiellement créé. C'est la prohibition, l'ostracisme, qui font des homosexuels des êtres « en marge », avec tous les inconvénients que comporte une situation minoritaire dans la société. Si la Grèce, l'ancien Japon, l'Italie de la Renaissance, n'ont pas connu ce problème, c'est qu'ils avaient su reconnaître le caractère normal de l'homosexualité et l'intégrer dans leur système social. Il faut, en tout cas, garder toujours présent à l'esprit que notre époque et notre pays n'ont aucunement le privilège de ces mœurs, que celles-ci, loin de constituer un danger pour les civilisations, ont au contraire fleuri dans les siècles les plus glorieux de l'histoire; que les sociétés les plus fortement marquées d'homosexualité comptent aussi parmi celles qui ont le plus produit dans tous les domaines et qui ont le plus contribué à enrichir le patrimoine commun de l'humanité ; enfin qu'aucune prohibition, aucune persécution, ni les bûchers du moyen-âge, ni les camps de concentration de Hitler, n'ont jamais, et pour cause, réussi à faire disparaître, même provisoirement, une forme d'amour qui est aussi ancienne que le monde et durera autant que lui.

Arcadie n°82, Marc Daniel (Michel Duchein), octobre 1960

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