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Le bimétallisme d'Oscar Wilde par Guillot de Saix (2/2)

Publié le par Jean-Yves Alt

— Bimétallisme, qu'est-ce à dire ?

— C'est, explique Oscar, que je suis sensible à la Beauté, de quelque sexe qu'elle soit, aussi bien à l'or de Phoebus qu'à l'argent de Phoebé, enfin, je suis, je le répète « bimétalliste ».

Vers 1886, Oscar fit la connaissance de Robert Ross, fils d'un avocat canadien. Robert, le petit Robbie, était alors un séduisant jouvenceau de dix-sept à dix-huit ans, homosexuel de naissance et d'âme toute féminine. Il fit la conquête de Wilde et se considéra comme marié avec Oscar qui avait alors trente-deux ans. Il veilla sur lui toute sa vie, le pleura comme une veuve, il devint par la suite son exécuteur testamentaire et défendit au mieux les intérêts de ses héritiers.

Dès lors, Wilde, tout en continuant d'avoir de-ci, de-là des maîtresses, des actrices ou leurs habilleuses, s'intéresse de plus en plus à l'homosexualité.

Cela est évident dans ses œuvres telles que : Intentions, Le Portrait de M. W. H., Le Crime de Lord Arthur Savile, Salomé, Le Portrait de Dorian Gray.

Il a arboré à sa boutonnière l'œillet vert qui devient à Paris le signe et l'emblème des homophiles.

Wilde s'est plu à répéter que la Nature imite l'Art bien plus que l'art n'imite la Nature. Aussi, quand ayant créé le personnage de Dorian Gray, il rencontra un jeune poète blond qui signait John Gray, son recueil : Silverpoints, c'était vers 1891, il s'éprit de lui.

Pierre Louÿs les rencontra tous les deux en 1892 à Londres et en parla en ces termes à André Gide.

« Ce n'est pas du tout ce qu'on croit ici. Ces jeunes gens sont des plus charmants. Tu ne t'imagines pas l'élégance de leurs manières. Ainsi, tiens ! pour t'en donner une idée : le premier jour où je fus introduit près d'eux, John Gray à qui je venais d'être présenté par Oscar, m'a offert une cigarette, mais, au lieu de me l'offrir simplement comme nous l'aurions fait, il a commencé par l'allumer lui-même et ne me l'a tendue qu'après en avoir tiré une première bouffée. N'est-ce pas exquis ? Et tout est comme cela. Ils savent tout envelopper de poésie. Ils m'ont raconté que, quelques jours auparavant, ils avaient célébré un mariage, un vrai mariage entre deux d'entre eux, avec échange d'anneaux. Non, je te dis, nous ne pouvons imaginer cela, nous n'avons aucune idée de ce que c'est. »

Pourtant, comme la réputation de Wilde, après la publication de Dorian Gray, était déjà quelque peu compromise, Pierre Louÿs reçut les observations de son frère aîné Georges Louis qui occupait un poste élevé dans la diplomatie ; il défendit d'abord Wilde, mais, sur des preuves avancées, résolut d'en avoir le cœur net.

Wilde lui écrivait de Hambourg, le 7 juillet 1892, sur un ton assez tendre :

« Pourquoi pas de lettre ? Ecris-moi quelques mots, je m'ennuie ici énormément, et les cinq médecins m'ont défendu de fumer des cigarettes ! Je me porte très bien, et je suis horriblement triste. Oscar. »

Pierre Louÿs, sous prétexte de demander à Wilde des explications sur ses sentiments à son égard, partit le rejoindre avec le désir de rompre des relations équivoques. Selon lui, Wilde lui aurait dit :

« Vous pensiez que j'avais des amis. Je n'ai que des amants. Adieu. »

A la vérité, dès son arrivée, Louÿs, dans la chambre de l'hôtel, avait commencé par dire à Wilde tout ce qu'on lui avait répété en l'accusant de vouloir le compromettre.

« Blâme-moi, accuse-moi, condamne-moi, s'il te plaît, lui dit Wilde, mais tel que je te connais, je ne t'accorde pas le droit de me juger. Tu n'as, si cela te convient, qu'à croire tout ce que tu entends raconter sur moi. D'ailleurs, tout cela m'est égal.

Dans ce cas, dit Louÿs, je n'ai plus qu'à m'en aller. »

Alors, Wilde, plus peiné qu'il ne voulait le paraître, regarda tristement Louÿs et lui dit : « Adieu, Pierre Louÿs. Je voulais avoir un ami. Je n'aurai plus que des amants. »

C'est sur cette parole mal interprétée que l'auteur d'Aphrodite partit en faisant claquer la porte.

Oscar Wilde déclara : « Je ne veux plus le revoir. »

On a voulu faire d'Oscar Wilde le pape de l'homosexualité alors qu'il s'agit d'un bisexuel avéré.

Peut-être le mécanisme de sa volupté interdisait-il à Wilde, comme à son père, toute précaution malthusienne ? Toujours est-il qu'il eut des enfants illégitimes, notamment avec une actrice, Marion Terry, qui interprétait une de ses pièces, Une femme sans importance et, en même temps, dans le même théâtre, avec une habilleuse, une buraliste ou une simple figurante, aussi avec une barmaid rencontrée dans un sous-sol de Mayfair.

Plus tard, atteint d'un mal qui ne pardonne pas, et pour ne pas contaminer les êtres qu'il désirait, il se livra sur eux à des « familiarités » au sens que Frank Harris donne à ce mot. Il faut d'ailleurs remarquer qu'il ne fut pas condamné pour « sodomie » (la peine était alors de cinq ans pour ce délit), mais pour « indécence ».

Las de semer de la postérité et toujours captivé, comme Platon, Shakespeare, Michel-Ange et Léonard de Vinci, par le cas de l'androgynat, il s'éprit d'Alfred Douglas, qui avait l'air alors d'une très jolie fille en travesti, au point qu'on l'appelait « Mademoiselle » et que plus d'un homme normal était troublé, m'a-t-on dit, par son regard clair, son teint de rose et ses cheveux de miel...

On peut supposer d'ailleurs que cette passion, en dépit des apparences, demeura presque platonique, comme Douglas le proclama, non pas parce qu'il n'y eut pas désir de la faute, mais parce que, peut-être le premier contact sensuel fut décevant pour l'un et pour l'autre (je devrais dire : pour l'un ou pour l'autre), ainsi qu'il peut arriver, assure-t-on, entre deux êtres de même niveau intellectuel. Leurs esprits s'admiraient au point que, comme dans le conte de Narcisse, Wilde s'aimait lui-même dans les yeux de son disciple. Mais, tout en continuant à s'afficher ensemble, par pose et par défi, ils pouvaient fort bien n'être que des camarades, puisque leurs goûts les entraînaient à chercher leur plaisir ailleurs.

Les derniers aveux que me fit Alfred Douglas attestent que leurs rapports charnels furent rares, tandis que leur amitié passionnée survécut.

« Je vous jure, m'a dit Lord Douglas, qu'il n'y eut jamais entre nous, deux ou trois fois seulement, que ce qui se passe habituellement dans toutes les "Public-School" d'Angleterre. »

Voici l'épître tombée aux mains des maîtres-chanteurs et qui fut produite au procès. Elle est datée de Torquay et fut envoyée au Savoy-Hôtel, à Londres.

« Mon garçon à moi,

Votre sonnet est tout à fait adorable, et c'est prodige que vos lèvres, rouges comme des pétales, soient faites non moins pour l'ivresse de la musique que pour l'ivresse des baisers. Votre svelte âme d'or se promène entre la passion et la poésie. Nul Hyacinthe, au temps des Grecs, n'a poursuivi l'Amour plus follement que vous. Pourquoi restez-vous seul à Londres, et quand irez-vous à Salisbury ? Rafraîchissez vos mains au crépuscule gris de ces choses gothiques puis revenez ici pour tout ce qui pourra vous plaire. L'endroit est adorable, il n'y manque que vous, mais, d'abord allez à Salisbury. Pour toujours, avec un impérissable amour.

Oscar Wilde. »

La lettre fut lue et commentée au Tribunal.

— En fait, conclut le juge, cette lettre est selon vous, l'origine d'un poème français publié dans : The Spirit Lamp ?

— Oui, répond l'accusé. Il est signé Pierre Louÿs.

— Est-ce le nom de plume d'un de vos amis ?

— Oui. Un jeune poète français d'une grande distinction, un ami à moi qui a vécu en Angleterre.

A la vérité, Wilde, comme on l'a vu, ne pouvait plus guère appeler Louÿs son ami. Voici comment la paraphrase de la lettre par Pierre Louÿs avait été publiée au moment où triomphait à Londres Une femme sans importance, la comédie de Wilde que j'ai fait représenter naguère à Paris. Wilde sachant que cette lettre circulait en plusieurs copies, l'avait communiquée à Louÿs qui la transposa lyriquement, puis la donna à Douglas qui la publia avec cet en-tête :

Une lettre écrite en prose poétique par Mr. Oscar Wilde à un ami et transposée en poésie rythmée par « Un poète sans importance » :

Hyacinthe, ô mon cœur, jeune Dieu doux et blond,

Tes yeux sont la lumière de la mer, ta bouche

Le sang rouge du soir où mon soleil se couche

Je t'aime, enfant câlin, cher aux bras d'Apollon.

Tu chantais, et ma lyre est moins douce, le long

Des rameaux suspendus que la brise effarouche,

A frémir, que ta voix à chanter quand je touche

Tes cheveux couronnés d'acanthe et de houblon.

Mais tu passes ! tu fuis par les portes d'Hercule.

Va rafraîchir tes mains dans le gris crépuscule

Des choses où descend l'âme antique. Et reviens

Hyacinthe adoré, Hyacinthe, Hyacinthe.

Car je veux voir toujours dans les bois syriens Ton beau corps étendu sur la rose et l'absinthe.

On reste quelque peu étonné des indignations et du reniement de Pierre Louÿs quand on connaît son œuvre érotique publiée en partie clandestinement.

Ce fut en 1887 que l'Acte d'Amendement à la loi criminelle ajouta aux rapports homosexuels le piment du danger puisque, dans la Section XI, cet acte considérait comme condamnables de tels actes, même commis en privé.

Et Wilde souligna que cette menace ne fit qu'augmenter d'une saveur particulière, celle de la crainte, les plaisirs extra-normaux.

— C'était, dit-il, comme un festin avec des panthères : le danger, pour moitié, incitait au plaisir.

Alfred Douglas, plus précoce que Wilde sur le terrain de la perversité, lui avait été amené par le poète Lionel Johnson, homosexuel notoire. Le petit Lord était alors dans tout l'éclat de sa jeunesse. A 21 ans, il en paraissait 16. Ce fut le coup de foudre. Douglas n'avait pas retrouvé à Oxford l'innocence perdue au Collège de Winchester. Même les sportifs s'y adonnaient aux plaisirs défendus et l'un des plus ardents amateurs devint par la suite champion international de rugby.

Bosie avait alors pour ami Lord Encombe qui occupait à Oxford les mêmes chambres qu'avait occupées Oscar Wilde. Celui-ci fut prié d'intervenir dans l'histoire d'un chantage subi par Bosie. Il obtint le silence à prix d'or. C'est alors que Bosie dut quitter brusquement Oxford pour éviter le renvoi. Car il faut noter que c'est le premier lord qui encanaille le poète jusqu'alors assez ingénu. C'est lui qui lui fit connaître toute cette racaille qu'on fit défiler au fameux procès, et Wilde, très chevaleresque, prit sur lui les fautes de son ami. Il évita qu'on le nommât, lui conseilla même de s'éloigner. Wilde avait alors conquis Londres par son esprit. On avait vu partout le couple de poètes.

Le Marquis de Queensberry, père du petit Lord, se mit en tête alors de descendre Oscar de son piédestal et tous les moyens, même les pires, lui furent bons. La mère de Bosie avait voulu séparer les deux amis et avait obtenu pour son fils un poste dans la diplomatie sous les ordres de Lord Cromer. Bosie prit, pour se rendre au Caire, le chemin des écoliers. Il passa par Florence et s'y attarda. C'est là, sans doute, en pensant à la tragédie en un acte de Wilde : Bianca, qu'il conçut sa tragédie florentine en un acte que j'ai traduite et que publia Arcadie. Tout semblait rompu mais Bosie relança Oscar, et n'ayant fait que passer au Caire, revint à Londres. Et Wilde alors se fit plus entreprenant.

Voici le sonnet d'aveu qui, selon Lord Alfred Douglas, le livra, après plusieurs mois d'une cour assidue, aux bras du moderne Pétrone.

Le nouveau remords

Le péché fut le mien. Je n'avais pas compris.

Dans sa caverne ainsi la musique est captive.

A peine si parfois cette inféconde rive

De l'élan d'un remous voit battre ses flancs gris.

Et, dans la profondeur de ces terrains flétris,

L'Eté s'est fait lui-même une tombe si creuse

Que le saule penchant ose livrer à peine

A la main rude de l'hiver ses fleurs d'argent.

Mais quel est donc celui qui vient sur ce rivage,

Lève les yeux, Amour, et contemple ! Qui donc

S'en vient ainsi du Sud sous des vêtements teints ?

C'est ton maître nouveau, c'est lui qui doit baiser

Les roses non encore écloses sur ta bouche...Et moi, je dois veiller et prier, comme avant.

Ainsi Wilde est-il tremblant devant la Passion qui va se déchaîner et le perdre, corps et biens.

Bosie soumit dès lors Oscar à ses caprices, l'incita à les partager.

Les rapports de Wilde avec les différents adolescents cités au procès, débutaient, dit Montgomery Hyde, par des contacts physiques intimes, et des caresses.

Ainsi Wilde admirait et polissait le corps svelte de Charles Parker comme si c'était celui d'une femme, et tout cela s'achevait, toujours face à face, par des échanges inter-cruraux.

Taylor qui comparut au procès était le procureur attitré de Douglas, il vivait toujours aux lumières dans un appartement aux fenêtres voilées. Parmi les effets vestimentaires trouvés dans la chambre de Taylor chez qui avaient lieu les rencontres, on trouva des pantalons sans poches qui facilitaient les explorations manuelles dans les promenoirs où cet « agent de liaison » recrutait sa clientèle.

Comme je l'ai rappelé, nul des témoins à charge n'accusa Wilde d'actes sodomiques, dont il ne fut question que pour Taylor. On n'accusa le poète que d'indécences...

Après la prison, un des amis de Wilde essaya de le ramener à des goûts normaux. Cet ami : Ernest Dowson, l'entraîna dans une maison de tolérance, il attendit son ami, celui-ci sortit dépité et dégoûté :

— La première fois depuis dix ans, dit-il avec un haut-le-cœur, la première, et la dernière : du mouton froid !

— Mais, ajouta-t-il plus haut, pour les amis de Dowson qui l'avaient accompagné, qu'on dise bien en Angleterre qu'Oscar Wilde, sorti de prison, est allé au bordel. Cela rétablira ma réputation.

Douglas n'a donc pas servi de modèle à Dorian Gray qui est, je l'ai dit, une pure création littéraire. Quand on demandait alors à Oscar Wilde :

— Mais qui est donc ce Dorian Gray ?

Il répondait :

— Dorian Gray est le péché de chacun de nous.

Pendant le procès, Alfred Douglas, de France où il s'était réfugié, écrivait chaque soir des injures au président du tribunal, en le traitant ainsi : « You, old snuffer... » « vous, vieux priseur ! ».

On raconte que ce président, congestionné tout le jour par les détails scabreux que donnaient les maîtres-chanteurs à la solde du marquis de Queensberry, n'en pouvait plus dormir. Quel beau conte ironique ce serait de montrer un tel président chargé de représenter la morale, initié par les détails d'un procès à toutes sortes de raffinements pervers jusqu'à ce qu'il y succombe.

Après la condamnation d'Oscar Wilde, les théâtres qui jouaient ses pièces ont continué à les afficher, mais en faisant disparaître le nom de l'auteur sous une bande blanche qu'on appela par dérision « une feuille de vigne littéraire ».

Wilde était très anglais de caractère et, en quelque sorte, très pudibond dans ses paroles. Jamais ou presque on ne l'entendit parler de pédérastie, sauf une fois au Ceylan-Tea où venait d'entrer une vieille dame, qui réparait des ans l'irréparable outrage, suivie d'un petit jeune homme aussi fardé qu'elle.

— Qui est-ce ? demanda Wilde à Jean de Mitty qui se trouvait auprès de lui.

— C'est une dame qui a, paraît-il, été honorée des faveurs de Napoléon III et un petit jeune homme qui, très poussé par un écrivain connu, vient de publier un roman au Mercure.

— Je vois, dit en riant Wilde. En somme, c'est une dame qui a un beau passé devant elle avec un jeune homme qui a un bel avenir derrière lui.

En 1896, pendant le procès, sur les instances de Wilde, Douglas se réfugia à Paris. Il avait été envoyé à Dieppe, mais c'est à l'Hôtel des Deux Mondes, avenue de l'Opéra, que l'inconscient jeune homme se loge et d'où il écrit le mercredi 15 mai 1895 :

« Mon Oscar chéri,

Je viens d'arriver à l'instant ici. Il me semble trop épouvantable de m'y trouver sans toi, mais je souhaite ardemment que tu m'y rejoignes la semaine prochaine. Dieppe était trop terrible pour une attente. C'est l'endroit le plus déprimant du monde quand il n'y a pas les petits chevaux, car le Casino était fermé. Ils sont très gentils ici, et je puis y demeurer aussi longtemps que je le voudrai sans payer ma note, ce qui est une bonne chose car je suis positivement sans le sou. Le propriétaire est très aimable et des plus sympathiques. Il m'a demandé de tes nouvelles aussitôt et m'a exprimé son regret et son indignation pour le traitement que tu as reçu.

Je voudrais envoyer ceci par une voiture à la gare du Nord pour rattraper le courrier de demain. Je vais voir si je puis trouver demain Robert Herard, s'il est à Paris. Charlie est avec moi et t'envoie sa meilleure affection. (Charles Hukey, de deux ans plus jeune que Douglas était le fils du Colonel Hukey.) J'ai reçu une longue lettre de More Adey (l'un des fidèles de Wilde) à propos de toi ce matin.

Ne te laisse pas abattre, mon très cher chéri, je continue à penser à toi nuit et jour, et je t'envoie tout mon amour.

Je suis toujours ton boy amoureux et dévoué.

Bosie. »

L'ouvrage publié par Ross sous le titre De Profundis n'est, à la vérité qu'une longue lettre d'amour écrite en prison pendant que Bosie prend du bon temps, une lettre entrecoupée de blâmes, de plaintes et de reproches adressés tour à tour à l'autre et à lui-même. Bosie est pour lui le miroir dans lequel il a besoin de se refléter. Le cri qui se dégage de cette épître est celui-ci.

« Pourquoi ne m'écrivez-vous pas ? Pourquoi ne m'aimez-vous plus ? Moi, je vous aime toujours. »

En 1896, Bosie s'agite à Paris. Il publie dans la Revue Blanche un article en introduction à ses poèmes ; il y déclare :

« Je n'aime pas les Anglais. Ils ont toujours lapidé les Prophètes. Il est curieux de penser que, si j'avais eu la bonne fortune de vivre à Athènes dans le temps de Périclès, le même fait qui cause à présent mon exil eût fait ma gloire.

Nul mot contre ce divin Amour ne fut jamais prononcé par le Christ qui, au contraire, et l'excellent Marlowe l'a observé, en donna lui-même l'exemple dans sa dilection pour saint Jean. Il convient de remarquer que, tandis que l'Eglise est sévère pour la Sodomie, elle n'a, à aucune époque, dit un mot qui fut hostile à l'amour passionné des amis, et elle a, au contraire, béni un tel amour à la condition qu'il fut chaste. »

Chaste, Bosie ne le fut guère, mais il le fut presque avec Wilde qu'il admirait malgré tout. Il écrivit sur la mort du poète, un admirable poème, et longtemps après, il a, dans un autre sonnet, composé une véritable apologie.

« Ce que vous appelez vice, dit un jour Wilde à Frank Harris, c'est pour moi ce que c'était pour César, Alexandre, Michel-Ange et Shakespeare. C'est la vie monastique qui en a fait un vice. Et, plus récemment, les Goths en ont fait un crime ; rien en eux pour élever l'idéal de l'humanité, c'est une race de brutes qui mange et boit avec excès et condamne les désirs de la chair tout en se délectant des vices de l'esprit. S'ils voulaient lire le chapitre 23 de saint Mathieu et se l'appliquer à eux-mêmes, ils apprendraient à ne pas condamner un plaisir qu'ils ne comprennent pas. C'est peut-être une maladie, mais, s'il en est ainsi, elle semble ne s'attaquer qu'aux natures les plus élevées. Il est honteux de la punir. Aucun argument humain ne peut justifier le châtiment qui lui est infligé. »

Je veux dire pour finir que ce que le vulgaire appelle un vice contre-nature est simplement une volonté de la Nature. La vie est prodigue. Elle déborde de sève. Si n'intervenait cette volonté, combien y aurait-il de naissances ? La terre surpeuplée verrait se multiplier les guerres et les épidémies. La femme enceinte porte en son ventre le souvenir vivant de la race antérieure, de cette race hermaphrodite dont parlent à la fois les livres sacrés, car il est dit qu'Adam fut d'abord créé mâle et femelle, et Platon lui-même. On sait en effet, que tout fœtus humain porte en lui les deux sexes. Et c'est cette volonté du Créateur qui a permis de sensationnelles transmutations par la Science moderne. Ainsi donc, que les angoissés se rassurent. Ils portent dans leur sang, non pas une dégénérescence mais les derniers sursauts d'une race supérieure toute à l'image même de Dieu.

Arcadie n°45, Guillot de Saix, septembre 1957

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Un Protestant, Georges Portal (1936)

Publié le par Jean-Yves Alt

Journal très libre d'un jeune homme, né en 1887, qui découvre son homosexualité à travers les attirances pour ses camarades. Si le narrateur, qui porte le même nom que l'auteur, les refoule dans un premier temps, il se trouve rassuré de les trouver présentes dans la littérature (1). Au cours de la première guerre mondiale, alors qu'il est soldat, de fausses accusations de détournement de mineur le conduisent en prison où il rencontre l'amour.

Enfant, Georges Portal, le narrateur, a fort peu d'amis. Sa mère les lui choisit avec soin. Il y a Louis, un enfant sage, distingué, et un peu froid, qui a des manières de jeune lord anglais. Pour les parents de Georges, il est le type idéal de l'enfant bien élevé qui ne prend jamais part à des jeux violents. André est tout l'opposé de Louis : sa large figure, sa voix sonore, sa turbulence, son humeur, trahissent le Méridional pur sang. Les trois enfants se réunissent tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre.

A cette époque, parmi tous les jeux, celui qui emporte l'adhésion de Georges est le théâtre de marionnettes. Lorsque qu'il donne une représentation, il aime que celle-ci produise une impression de terreur. Comme son public le sait, il fait en sorte d'avoir peur d'avance.

A 12 ans, ses parents l'envoient faire ses études à Zürich, en internat où il découvre que l'univers ne se borne pas au foyer paternel, aux coutumes d'un pays. Ses camarades de classe se moquent bien sûr de lui, en l'appelant Franzose. C'est ainsi que son patriotisme s'éveille, ardent, stupide même, comme il le reconnaîtra plus tard. Il se met à taquiner Walther, l'Allemand, qui lui flanque quelques roulées. Jamais sa pureté ne souffre, pendant cette période, de la promiscuité de ses camarades, car leurs âmes sont alors aussi candides que la sienne.

Les dessins du magazine « La Vie Illustrée » éveillent peu à peu sa sensualité : notamment un, représentant Une chaîne de forçats en partance pour Cayenne. Il le regarde chez lui en cachette – alors qu'il n'a aucune arrière-pensée précise – comme si sa sensualité, dès son éveil, avait déjà honte d'elle-même :

« Il y avait sur cette photographie des zouaves et des gendarmes, mais ce n'étaient point les effigies de ces défenseurs de l'ordre qui m'avaient plu. Ceux que je regardais, c'étaient les forçats, et je ressentais pour eux une inexplicable sympathie. […] Un de ces forçats était plus particulièrement mon ami : celui qui descendait du quai et prenait pied sur le canot. Les autres étaient laids pour la plupart ; je ne les regardais point. Lui était beau. Son fin profil penché, sa main droite tendue, qui tirait sur la chaîne mince, sa main gauche posée sur sa hanche pour maintenir le sac volumineux, sa stature svelte et juvénile, tout en lui me plaisait. Je l'ai contemplé souvent en cachette, ce jeune condamné inconnu. [...] L'événement que fut dans mon enfance l'achat de ce numéro de la Vie Illustrée marqua une date dans mes candides amusements nocturnes. […] Je me complus aussi à devenir le compagnon de chaîne du beau forçat. Rivé à lui, vêtu comme lui, je m'embarquais pour Cayenne, cité inconnue, au ciel lourd de mystère... Souvent, je m'endormis, croyant poser ma tête sur l'épaule de cet homme auquel j'avais lié ma destinée ; de ce jeune criminel que je n'ai jamais connu. » (pp. 38-39)

A 16 ans, la candeur de Georges est encore totale. Si bien gardé de toute révélation extérieure concernant les choses sexuelles, il en ignore tout. Il ne sait pas même que la femme n'est pas conformée ainsi que l'homme. Une nuit, après avoir observé dans le détail sur une image d'Epinal, un barbier, il imagine que ce dernier vient le ligoter et le saigner tout vif :

« Le coutelas (un porte-plume en os blanc) allait être planté dans mon ventre... (Pourquoi me saignait-on par le ventre ? Je l'ignore. Mais c'était le rite consacré.) Je retenais mon souffle. Mon abdomen n'ayant, hélas, aucune ouverture permettant l'introduction de l'arme mortelle (en l'occurrence le porte-plume), je la plantais un peu plus bas que mon nombril, dans le seul orifice qui s'offrît à ma fantaisie. Je sentais la lame aiguë pénétrer dans ma chair. Offert à ses coups, prisonnier de la chaîne fragile, je me débattais, luttant de toutes nies forces contre l'agonie exquise que je recherchais. […] je ressentis brusquement une ivresse insolite... Emporté par un vertige auquel je ne m'attendais pas, je perdis soudain le contrôle de moi-même. Mon corps fut la proie d'un spasme tel que je n'en ai jamais connu depuis. […] Pour la première fois, du sang s'échappait de la blessure, du vrai sang... Je le sentais jaillir malgré l'opposition du porte-plume et couler tout chaud sur ma peau nue... M'étais-je réellement blessé ? Affolé, voulant enrayer l'hémorragie, je repoussai mes couvertures, allumai l'électricité et regardai l'intérieur de ma couche, m'attendant à le trouver inondé de sang. Il n'en était rien. […] Je fus envahi par une obscure terreur. D'où provenait ce sang incolore ? Qu'était-il ? N'allait-il pas manquer à mon organisme ? » (pp. 44-45)

Georges prend alors conscience de son attirance pour les garçons. Il commence par les regarder, comme ce serrurier qu'il voit passer dans la rue :

« Seul, le bel apprenti accaparait mes pensées. Je m'imaginais qu'il m'adressait la parole, qu'il m'entraînait derrière le viaduc, dans les terrains vagues aux mystérieux et sombres recoins. […] Je le regardais seulement. Il était beau. Sa veste bleue de toile rude cambrait ses reins en hiver, battait ses flancs en été. Je me rappelle qu'un matin de juin, il portait une chemise rose vif, déboutonnée, flottant autour de sa poitrine en sueur, que j'avais envie d'embrasser. Son pantalon de velours marron tranchait avec sa veste claire ; un pantalon que j'ai admiré souvent, et dont j'ai longtemps rêvé avec le désir obsédant de poser mes lèvres sur ce velours, à la place pâlie, usée, où brillait parfois un bouton. » (p. 48)

Georges se garde bien à ce moment d'exprimer ses ressentis à ses camarades. Il invente, devant eux, une danseuse étoile qu'il rencontre régulièrement. En son for intérieur, il est miné par les interrogations :

« […] pourquoi n'en parlait-on jamais ? Etait-ce défendu ? Où trouver ceux qui me ressemblaient ? Parfois, je me demandais avec effroi si je n'étais pas seul de mon espèce, si je n'étais pas un monstre, et ce que j'allais devenir. J'avais appris en quoi consistait l'amour, et pourtant l'énigme subsistait. Il devait y avoir autre chose. » (pp. 56-57)

Le roman de Jean Bosc (1), que Georges a vu en librairie à cause de son titre – Le vice marin –, lui fait comprendre qu'il n'est pas un monstre. Ce qu'il a jusqu'à ce jour imaginé, d'autres avant lui l'ont déjà, réalisé. Sa solitude est finie, un compagnon, un frère, l'habitera.

Le sport devient alors son principal plaisir : football, course à pied, rugby. Georges aime certes ces jeux pour eux-mêmes, mais aussi parce qu'ils lui procurent des satisfactions d'une autre nature, que personne ne soupçonne. L'odeur chaude de tous ces jeunes athlètes et la vue de leurs corps souples, dont les maillots décèlent les recoins les plus intimes, le jettent dans des émois profonds. Mais son éducation, et surtout sa timidité, l'empêche de provoquer une occasion qu'il rêve. Au point qu'il n'envisage pas d'autre avenir que le mariage.

Lors de son service militaire dans la cavalerie, malgré tous ses efforts sur le terrain des manœuvres, il se révèle un piètre soldat sur sa monture. Avoir l'air d'un cavalier lui suffit. Il ne cache rien à sa mère sur les déboires de ses classes à cheval :

« Comme j'appartenais tout entier à ma mère, je ne lui cachais jamais rien. En dehors de mes secrets sexuels, qu'une invincible pudeur m'empêchait de lui révéler, j'étais resté, à vingt et un ans, son fils tout nu. » (p. 75)

A la faveur d'un accident de cheval, sans réelle gravité, il est nommé secrétaire du major, au bureau de la mobilisation. Il rencontre peu après un soldat, Robert, pour lequel il éprouve des sentiments très particuliers :

« Beau garçon sans fadeur, il me plut d'abord parce qu'il était de nous tous celui qui semblait avoir le plus vécu. Je me pris peu à peu à l'aimer violemment. Je m'en rendis compte un jour que nous avions «chahuté» ensemble. Il m'avait renversé, par terre et me tenait sous lui. Soudain, ma défaite m'apparut comme une possible victoire. […] Je ne lui laissai rien deviner de mes sentiments, mais un jour, alors qu'il était en permission, je lui écrivis. Ma lettre, tendre et timide, ne réclamait que la faveur d'une amitié intime. Robert était tellement informé de la vie qu'il pressentit mes mobiles. Je ne le sus que plus tard. Il me l'avoua quand la pureté de mon attitude l'eut rassuré. Ma réserve sexuelle dissipa ses soupçons, au moment même où ma passion pour lui était à son comble. Il n'y avait pas de garçon plus normal que Robert, ni d'ennemi plus déclaré de mon vice secret. Je conquis son amitié parce que je sus me passer d'un amour auquel il ne pouvait répondre. J'eusse souffert bien davantage de son refus que de mon silence. » (pp. 80-81)

Georges propose un jour de monter, avec Robert, chez une prostituée, pour enfin le voir nu :

« C'était moi qui avais suggéré cette escapade, dont il ne soupçonnait pas le vrai motif. Pour la première fois, pour la seule fois, je le vis nu, mais il était bien trop attiré par la prostituée pour remarquer que je n'avais d'yeux que pour lui. Son corps était harmonieux, souple et fort, comme je l'avais imaginé. Habile aussi. Devant moi, avec maîtrise, il prit la femme. Je me repus du rythme puissant de ses reins, que je trouvai magnifique ; du balancement viril de son large corps couvrant l'autre. Fasciné par ce spectacle, il me semblait que j'assistais à un rite divin. Ce fut à cette minute que je cessai réellement d'être vierge. Lorsque leur étreinte se dénoua, je succédai à Robert, très vite, car c'était lui que je cherchais, et il fallait que la place fût chaude. En pénétrant à mon tour la chair qu'il avait pénétrée, je me donnai à lui. Je me donnai à lui sous ses yeux, et il ne le sut pas. » (p. 83)

Il est indifférent à Georges de ne point aimer les femmes, mais comme il lui est aussi impossible de concevoir la vie sans le mariage, une réelle angoisse l'étreint lorsqu'il songe à son avenir. La paternité lui paraît la plus grande joie humaine, en même temps que le premier des devoirs. Une idée le hante : se marier, avoir un fils, et devenir veuf aussitôt après.

Il tente de se confier à un oncle médecin qu'il admire :

« D'une voix que je ne reconnaissais pas moi-même, je risquai l'impudique aveu. Je lui dis mon inquiétude de ce que les femmes ne me faisaient point envie... l'attirance qu'exerçaient sur moi les jeunes gens... Il m'avait fallu beaucoup de courage. J'attendais un conseil, un secours... Rien ne vint. Mon brave homme d'oncle ne saisit ni la gravité de ma confidence, ni ce que mon appel avait de déchirant. Il me répondit :

— Mais c'est tout naturel, mon garçon. A ton âge, on éprouve toujours cela, c'est de la timidité, ça passera. » (p. 96)

Avec la mort de sa mère, en 1912, Georges ressent simultanément le désir de mourir et la crainte de la mort. Il devient intransigeant avec son père et lui en veut constamment. Son père meurt l'année suivante. La foi le quitte et il se réfugie dans un patriotisme acharné, avide d'héroïsme et de sacrifice. Il voit dans la mort au champ d'honneur la possibilité d'un suicide camouflé, et sa seule délivrance.

Georges vit replié sur lui-même comme un prisonnier dans une cellule. L'amitié, il ne la connaît pas, son secret s'interposant entre les autres et lui. Il est pourtant attiré par les hommes qui portent les rudes stigmates du travail manuel. Au promenoir d'un cinéma, il fait la rencontre avec un chauffeur-mécanicien, Auguste :

« Auguste savait ce qu'il voulait et il ne perdit pas de temps pour me le faire comprendre. Comme ma hâte égalait la sienne, il ne me vint même pas à l'idée de me faire prier. J'avais tellement souhaité cette minute, que je connaissais d'avance mon rôle, sans l'avoir jamais rempli. Il me cloua sur le lit, et s'empara de moi d'un rythme pesant. Jamais je n'avais ressenti une aussi prodigieuse joie physique. Une vie nouvelle me pénétrait en même temps que lui, et s'installait ainsi que cet homme, dans ma chair. Je connaissais enfin l'acte, et l'acte tenait tout ce que j'en attendais. Je ne m'étais pas trompé sur moi-même. Je n'avais pas de honte. Mon amant desserra son étreinte, et me quitta pour fumer à mon côté une cigarette. Je le regardais en silence, tout fier d'avoir servi à son plaisir. J'avais oublié le mien, ne pensant qu'à celui que j'avais donné. Il m'en demanda encore, et je lui en offris tant qu'il en voulut, pendant toute la nuit. » (p. 144)

A cette époque, Georges est inscrit dans un cours de théâtre et interprète quelques petits rôles. Il découvre le bonheur avec Auguste jusqu'au jour où ce dernier, lassé, l'abandonne. Georges le remplace rapidement mais ne trouve aucune attache sérieuse. Un jour, un amant Suisse de passage lui vole sa bague. Georges, qui a appris à s'accepter, n'hésite pas à porter plainte, contrairement à ce que le filou a prévu. C'est ainsi que la police va garder trace de ses fréquentations et de ses mœurs.

Quand la guerre éclate, Georges est appelé. Il exige de rejoindre son régiment de cavalerie. Il est chargé de faire la liaison entre les différents bataillons. A un moment crucial, il voit toute sa vie défiler devant lui, tous les siens, toutes ses joies, tous ses deuils. Lui revient alors une sentence qu'il avait lue sur la tombe de son grand-oncle : « Aime, et reste d'accord ! »

Il apprend bientôt la mort de son frère, lui aussi soldat. Le même jour, son supérieur lui apprend qu'il va être cité à l'ordre de la brigade pour sa belle conduite depuis le début de la campagne et en particulier pour la journée du 15 septembre. Il comprend alors que rien ne peut payer une vie humaine. Le 12 octobre 1914, il est blessé à la jambe. Sa première crainte est de ne plus pouvoir – la paix revenue – tenir son métier d'acteur. On l'évacue et est hospitalisé dans une petite préfecture du Centre. Ensuite, il passe deux mois de convalescence à Paris : un Paris à l'atmosphère insolite. La grande cité, installée dans la guerre, a repris ses habitudes ; les lieux de plaisir, les théâtres, ont rouvert leurs portes. Une sensualité frénétique y règne, dont la jeunesse mâle rassemblée sous les drapeaux constitue le pôle attractif : époque de paroxysme sensuel qui favorise toutes les débauches. L'armée laisse dans son sillage une chaude odeur de sexe, à laquelle les uniformes, avec leurs aciers et leurs cuirs, ajoutent un mystérieux et aphrodisiaque piment. Georges se livre pendant son congé à la plus fructueuse des chasses à l'homme :

« La guerre se prolonge, pensais-je ; qui sait si je serai vivant dans six mois ?... Il faut que je jouisse de tout, sans perdre une minute ! » (p. 213)

Commencé par des orgies, sa convalescence se termine sur une idylle. C'est un jeune Parisien, Gilbert, soldat dans la marine, qui lui apporte une âme loyale, simple et une fraîcheur : leur liaison prend dès le premier jour un caractère conjugal, un goût de vertu. Lorsque Gilbert le quitte pour regagner son port d'attache, ils font mille projets d'avenir.

« Un marin, pour moi, n'est pas un homme comme les autres. De même que les navires ont leur odeur particulière, âcre et nostalgique, qui grise ou qui écœure le passager dès qu'il s'embarque, de même la chair d'un matelot, gainée de son maillot tiède, exhale une senteur à laquelle nulle autre ne saurait être comparée. […] A la fin de ma permission, lorsqu'il me fallut quitter Gilbert dont le congé expirait aussi, je bâtissais avec lui cent châteaux en Espagne. Notre liaison avait des racines trop profondes, pour ne pas comporter le goût et le besoin de la durée. « Après la guerre, nous vivrons ensemble... » disions-nous. Après la guerre ! Échéance fixée à chaque printemps, reculée toujours, et qui semblait de plus en plus lointaine. Nous nous séparâmes sur le quai de la gare. » (pp. 249-250)

Une fois rétabli, Georges retrouve son régiment mais sa jambe mal consolidée le rend inapte au service actif. On lui donne un emploi administratif. Loin de se calmer, sa frénésie sexuelle se développe de jour en jour. Des amis de Paris lui communiquent l'adresse d'un homme complaisant qui reçoit chez lui des jeunes gens judicieusement choisis. Mais pour Georges, trop de facilité engendre la monotonie et il ne peut se contenter d'un pis aller qui le prive du plaisir de la chasse. La maison close n'est pas la rue.

Fin 1915, parce qu'il a appris la langue allemande, Georges obtient un poste de surveillance des prisonniers allemands. Un jour, un adolescent, Bernard, entrevu un soir à la gare, se présente à lui. Le jeune garçon, qui ne peut ignorer les mœurs de Georges, s'est enfui de chez lui et demande l'hospitalité :

« Ainsi, au moment où ma vie avait pris un cours paisible, où mes sens, après tant d'heures fiévreuses, s'étaient endormis, cet adolescent venait à moi. Il m'apportait comme une offrande, avec une volonté précoce de petit homme en révolte, son pur visage où ses yeux noirs mettaient une flamme ingénue, sa grâce naturelle, sa jeune force, sa bouche inexperte d'enfant... […] En une seconde je sus ce que je voulais, et que je voulais tout. Oui, tout : cette chair adorable, son émoi, sa chaleur ; et du même coup tous les dangers que me ferait courir cette conquête inestimable. Je n'aurais qu'une nuit peut-être, mais rien au monde ne m'eût empêché, pour prendre cette nuit, de braver tous les risques. » (p. 244)

Le soir même, il doit se rendre à une convocation dans une ville voisine : il décide de s'y rendre avec le jeune garçon de quinze ans et demi. Il révèle à son capitaine une partie de la vérité à savoir la fugue de cet enfant après les mauvais traitements dont il a eu à se plaindre et la décision qu'il a prise de le raisonner pour qu'il retourne chez lui.

La nuit que Georges passe auprès de Bernard, lui laisse le souvenir d'une fraîche oasis au milieu de ses innombrables nuits. Pourtant il n'hésite pas à chapitrer l'adolescent et lui fait comprendre que le seul parti raisonnable est de retourner auprès des siens : pour cela, il lui donne de l'argent pour son voyage et se sépare de lui. Par malheur, Bernard ne rentre pas chez lui, et une plainte est déposée contre Georges.

Face à cette situation, Georges fait détruire tous les papiers compromettants (lettres et photographies de nus) conservés dans sa garçonnière de Paris.

Le drame éclate pourtant le 10 janvier 1916. Un article du Petit Garandais, annonce en caractères gras une « Grave affaire de mœurs ». Georges est accusé d'outrages publics à la pudeur et d'excitation de mineurs à la débauche sans aucune référence à Bernard et à sa fugue. Malgré ses bons services, le tribunal militaire le condamne à quatre mois de prison sans sursis. Il est aussi cassé de son grade.

En prison, il fait la connaissance de Charlot, lui aussi prisonnier. Georges ne lui indique pas le motif réel de sa condamnation. Charlot, un marin, a été lui-même condamné pour une blague. Il fait office de cuistot à la prison et bénéficie de ce fait de certaines faveurs.

« — […] tu me plais. Je crois qu'on fera bon ménage ensemble.

Je ne répondis pas, mais je pensais : marin ! C'est un marin !... Et ma sensualité réveillée attendit l'aubaine inattendue.

Déjà il avait passé son bras autour de mon cou, et m'enlaçait familièrement, tandis qu'au-dessus de nos têtes la fenêtre grillée, envahie par les ténèbres, semblait s'être fermée jusqu'au lendemain.

— C'est pas tout ça, me dit-il en prenant un air dégagé. Il fait encore froid la nuit, tu sais, et on n'a qu'une couverture chacun. En faisant un seul lit, on aurait plus chaud. Laisse-moi faire je vais arranger ça.

[…] Pendant que j'achevai de me dévêtir, et que je m'étendis à son côté, il ne me quitta pas des yeux.

— Tu as dû en faire des béguins, reprit-il soudain ; tu es beau gosse !

[…] Et comme je protestais encore, pour la forme :

— Ben quoi ! Ça ne t'aurait pas plu, de porter le col bleu ? Bien sûr, ce n'est pas drôle tous les jours, et c'est le dernier des métiers, mais le costume est joli, quand on est girond !

Dans un éclair, cet homme venait de réveiller en moi tout un monde de sensations inassouvies... Je revis le livre avec l'image du jeune mousse que je ne serais jamais... la chaîne de forçats de la Vie Illustrée. La cellule s'illumina soudain de tous mes rêves d'adolescent.

Mon compagnon avait les cheveux ras, comme un bagnard ; il me regardait toujours, et souriait. Je savais bien pourquoi il me regardait ainsi, mais je lui demandai avec une malice provocante :

— Pourquoi diable tenais-tu tant que ça à m'avoir dans ta cellule ?

Dans ses yeux gris passa une lueur de sensualité moqueuse.

Brusquement, il souffla la bougie, et me dit à voix basse, à l'oreille, en me serrant contre lui :

— T'as compris, mon petit gars...

Puis, d'un coup de reins, il se rapprocha. » (pp. 294-297)

A sa sortie de prison, avant de s'embarquer pour rejoindre un régiment en Afrique du Nord, Georges revoit son oncle médecin, toujours plein d'attentions pour son neveu. A la question de savoir, s'il est heureux, Georges lui répond :

« — Non seulement, lui dis-je, je suis pleinement heureux, mais je ne regrette rien, et même, je puis te l'avouer maintenant, je suis fier !

Comme il parut surpris malgré tout de ce mot, j'ajoutai :

— Oui, fier ! Comment t'expliquer mon sentiment ? Je mentirais si je ne t'avouais pas cette fierté, absurde peut-être, mais réelle. Il me semble que j'échappe à une règle universelle, que je suis un privilégié, tout comme si je pouvais vivre sans respirer, marcher sur la mer, ou vaincre à ma fantaisie les lois de la pesanteur. C'est stupide, sans doute, mais ce que j'ai tout d'abord combattu en moi, puis ensuite accepté, je le revendique aujourd'hui.

— Curieux orgueil, me répondit mon oncle. Mais j'aime mieux te voir ainsi. […]

— Ce qui m'inquiète pour toi, mon petit, me dit-il après un court silence, ce sont toutes ces aventures crapuleuses, ces rencontres de hasard, ces courses incessantes de plaisirs en plaisirs. Ne pourrais-tu te choisir un ami, et le garder longtemps ? […]

Quelques jours plus tard, seul en pleine mer, je songeais à cette dernière conversation, et à tout ce que je n'avais pas dit ; car une autre fierté m'habitait : celle de ne pas subir le joug de la femme. Le spectacle de mon oncle, ridiculisé et annihilé par la sienne, m'avait trop exaspéré pour que je n'y eusse pas réfléchi. Moi, je ne me soumettais qu'à mon semblable, à mon égal : à l'homme. Et ma chair seule lui était soumise. Oui, j'en éprouvais de l'orgueil !

Mais une parole m'avait frappé plus que toutes les autres : « Ne pourrais-tu te choisir un ami ?... » Choisir. Je sentais bien que cela n'était pas possible, et qu'on ne choisit point. Le hasard seul dispense à l'homme les joies qu'il mérite. Si je le méritais, cet ami se trouverait sur ma route à l'heure marquée pour notre rencontre, dût-il venir de l'autre bout du monde. J'attendrais. » (pp. 329-330)

■ Un Protestant, Georges Portal, Editions Denoël & Steele, 330 pages, 1936

& Editions Le Serpent à Plumes, 384 pages, janvier 2019, ISBN : 9791035610654, 20€


(1) cf. Le Vice marin, confessions d'un matelot [Jean Bosc, Paris, Pierre Douville, 1905] dont le narrateur fait référence à plusieurs reprises notamment page 57 ; L'autre vue [titré aussi Voyous de velours, Georges Eekhoud, Mercure de France, 1904] dont le narrateur fait référence à la page 263, sans oublier en épigraphe un passage du Corydon d'André Gide.


Avertissement des éditeurs en page 9 : L'évidente authenticité des confessions que voici, leur intérêt documentaire, le talent de l'auteur nous ont paru compenser suffisamment l'audace de certaines peintures et la crudité de certains aveux pour nous épargner le soupçon de céder à des motifs d'un aloi douteux en les publiant. Toutefois, il ne nous semble pas inutile d'indiquer que le présent ouvrage est le premier volet d'un diptyque (1). Un deuxième volume doit suivre qui montrera avec une égale sincérité et un égal courage, – après les abandons et les défis qui terminent Un Protestant, – l'homme de plaisir aux prises avec une passion exclusive et avec les problèmes les plus graves et les plus purs que pose l'amour. Cette seconde partie emprunte l'essentiel de sa valeur psychologique à son contraste avec la première qu'elle complète et, s'il en était besoin, achèverait de justifier.

Les Editeurs

(1) : Je n’ai pas trouvé trace de ce second volet !


Lire la chronique de "Bibliothèque Gay" sur son site

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Le sexe d'un ange, Michel Manière

Publié le par Jean-Yves Alt

Jusqu'à douze ans, David est un petit ange tombé sur la terre. Tant qu'il demeure enfermé dans les limbes maternelles – la maison bourgeoise et son jardin, le duo musical des voix conjuguées de Maman et de Lucie-la bonne, les après-midi au fond du parc avec la petite Lise – l'harmonie est parfaite, la douleur de la chute estompée.

Mais cette douleur se réveille dès qu'il faut quitter la tiédeur originelle pour aller affronter – à l'école, au catéchisme – les démons extérieurs. Là-bas, le dilemme est cruel : ou bien le petit ange, renonçant aux béatitudes de l'Au-delà, accepte de briser ses ailes pour devenir un garnement comme les autres, ou bien, il s'en remet, totalement et pour toujours, à l'appel effrayant des espaces infinis : dans les deux cas, Maman est perdue à jamais.

C'est alors qu'apparaît – car David a grandi – quelque chose qui va tout remettre en question, ébranler toutes les certitudes, aiguiser toutes les tensions, précipiter le dénouement : David découvre le plaisir et l'existence de son propre corps.

« Pour la première fois, loin du clocher complice, le petit garçon recommençait le jeu solitaire et délicieux, sans tourments et sans retenue. Comme il en atteignait le dénouement, il pressentit, furtivement mais avec violence, le jour béni où, à l'instar de Christian, il détiendrait enfin le "merveilleux pouvoir" : Il vit en un éclair le monde éclaboussé du lait de son plaisir ; le lac blanc, les cygnes blancs, les voiles blanches, et tout là-haut, loin derrière lui, la neige plus blanche encore. Quand il revint à lui, il ne fut pas déçu, triste à peine... » (p. 143)

Ses camarades de classe l'« élisent » à leur façon : le moquent, le persécutent, mais aussi l'initient. Le paradis dans l'humiliation. Sans céder un pouce de son orgueil, David se laisse fasciner et brimer par le viril Christian, celui qu'il nomme son Ami :

« Dans le tiroir de la table de nuit, il prit l'image de Sébastien – il eût souhaité la photo de son père, mais il ne l'avait jamais retrouvée – et, s'absorbant dans sa contemplation, il pensa à son Ami. Il l'admira d'avoir su si bien échapper aux recherches du prêtre. Il le vit, escaladant la charpente du clocher aussi naturellement qu'une échelle – et, sous l'étoffe tendue de ses vêtements, on devinait les muscles durs. Il le vit, bien au-dessus des cloches, presque noyé dans l'ombre, là où les poutres innombrables s'entrecroisent. Il le vit enfin, dans la merveilleuse confiance du dormeur, sur la plus haute traverse, allongé au-dessus du vide. Et son sommeil par dessus le village faisait comme un oiseau aux ailes déployées...

David glissa l'image de Sébastien sous la veste de son pyjama et la serra contre son cœur. Il s'endormit en espérant qu'il rêverait à son Ami. » (p. 170)

Cet autre monde, de plus en plus visible, subversif, sexué, que David épouse dans un doux masochisme, lui apporte le martyre et le plaisir :

« Encouragés par ce qu'ils prenaient pour une première abdication devant le Mal, et toujours acharnés à détruire cet enfant trop différent d'eux-mêmes, à pousser le "Petit saint" dans les griffes du Démon, ils lui proposèrent de nouvelles "mauvaises actions" qu'à leur grand dépit, il refusa. Un jour, ce fut de boire avec eux le vin de messe, Un autre de voler des pommes au verger du Père Lemoine, un autre enfin, de tricher à la composition de calcul. Chaque fois, il s'y opposa, et chaque fois ses camarades conclurent à sa lâcheté et à son hypocrisie – puisqu'il continuait à se rendre au clocher sans se faire prier. Ils ne comprenaient pas que pour lui le clocher était un monde à part, différent, où le péché n'avait plus cours, un monde d'avant la Faute Originelle. Et comme ils ne comprenaient pas, ils méditèrent de se venger un jour... » (pp. 132/133)

Le sexe d'un ange est l'histoire de cette découverte et de ses conséquences.

« — Parle, mon fils, je t'écoute.

Et l'enfant parla.Il cria presque ; crachant littéralement son péché et sa joie de pécher, comme un défi, à la face dérobée du prêtre : — Oui mon Père, je me touche ! Et j'en éprouve un grand plaisir ! Et plus je le fais, plus j'ai envie de le faire !

Il s'arrêta, haletant, stupéfait par ses propres paroles. Il maintint longtemps le prêtre sous le feu impitoyable de son regard. Immobile et muet, il attendait la réaction, l'éclat, le Scandale... » (p. 197)

Conséquences sur David et sur son passage de l'enfance à l'adolescence – comment acceptera-t-il cette sexualité qui, déjà, s'annonce différente ? – conséquence sur son entourage pour lequel il servira de révélateur : comment sa mère, par exemple, réagira-t-elle à cette lumière scandaleuse qu'il projette sur son passé ?

À ces questions, le roman tente de répondre – provisoirement. Ce récit n'est pas une histoire tendre mais au contraire celui de la plus grande violence : viol sourd d'une conscience innocente.

« Il découvrait que l'Amitié, comme tous les sentiments que l'on peut éprouver pour un autre, ne doit jamais se dire. Avouer qu'on aime, c'est s'humilier, en ternissant la pierre précieuse de son Amour. Lui, David, il la garderait près de son cœur, intacte, même si ses arêtes vives devaient lui déchirer la chair. Riche de cet enseignement nouveau, l'enfant se sentit une force insoupçonnée : il était invulnérable ! » (p. 180)

■ Le sexe d'un ange, Michel Manière, Éditions Flammarion, 1976, ISBN : 2080608592


Du même auteur :

La fatalité célibataire : Trois histoires exemplaires plus une

A ceux qui l'ont aimé

Le droit chemin

Du côté du petit frère

Les nuits parfumées du petit Paul

Parfois, dans les familles

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Le citron, Mohammed Mrabet

Publié le par Jean-Yves Alt

Depuis les années 1960, Paul Bowles mit sa plume à la disposition de jeunes auteurs marocains tel Mohammed Mrabet. Bowles recueillit et transcrivit en anglais ce que Mrabet, illettré, lui racontait.

« Le citron » narre l'histoire mouvementée d'un garçon de douze ans, Abdeslam, qui vit sa vie dans une ville hautement colorée où se côtoient Arabes, Espagnols, Français, Anglais, juifs, musulmans, catholiques... Une sorte de 400 coups à Tanger !

Après avoir fui la maison paternelle, l'enfant est hébergé par un Marocain d'une trentaine d'années, Bechir, qui travaille sur les docks.

L'essentiel de ce roman captivant et sensuel, sera de savoir si l'adolescent, grand consommateur de kif, sera sodomisé par le brutal Bechir.

La fin de ce roman initiatique – où l'Orient et l'Occident se rencontrent – est violente.

« Bechir ne répondit pas ; il marcha de travers vers l'autre côté de la pièce et s'assit sur un coussin. Puis il dévisagea Abdeslam sans désemparer. Soudain il dit :

— Quand passeras-tu la nuit avec moi ?

Abdeslam le regarda :

— Bechir, je t'en prie, si tu veux que nous restions amis, ne me dis pas ces choses-là.

Bechir, railleur :

— Le pauvre petit serait-il déjà bouleversé ?

Le visage d'Abdeslam rougit :

— Je ne suis pas une femme. Pourquoi fais-tu de telles plaisanteries ? [...] Bechir se leva. Abdeslam aussi.

— Une de ces nuits, tu seras couché dans mon lit avec moi toute la nuit. Aussi vaut-il mieux que tu t'habitues à cette idée. Si je dois te forcer, tu ne l'apprécieras pas du tout. Tu viendras de ton plein gré. Alors tu aimeras ça.

— Jamais ! cria Abdeslam. Jamais tu ne pourras m'y forcer.

Quelqu'un frappa à la porte. Bechir ouvrit. C'était un des hommes qui travaillaient au port avec lui.

— Ahilan, Bechir ! Il entra et s'assit. Qui est-ce ? dit-il en désignant Abdeslam du doigt.

— Un ami à moi, dit Bechir en tendant à l'homme un paquet de cigarettes.

— Tu veux dire un ami intime ?

— Non ! cria Abdeslam, ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas comme ça !

Peut-être pas encore, dit Bechir. Mais ça va le devenir, je te le dis ! Tôt ou tard, tu seras dans ce lit avec moi. Et lorsque tu t'y trouveras, souviens-toi de ce que je t'ai dit.

Il se tourna vers son ami

— Allons-y.

Bechir poussa l'homme dans la rue, le suivit et claqua la porte.

La maison était de nouveau silencieuse.

Abdeslam s'assit sur le divan et considéra le sol. Aicha désirait quelque chose lorsqu'elle l'avait embrassé pour la première fois. A présent, il comprenait que Bechir ne plaisantait pas du tout et que lui aussi voulait quelque chose. Il ferma les yeux et se souvint des paroles d'Aicha à Zohra : Bechir a l'habitude des garçons. Ça ne signifiait rien alors. A présent, il pensait : il en use avec les garçons comme avec les femmes. C'est ça. »

■ histoire recueillie et transcrite de l'arabe par Paul Bowles, éditions Christian Bourgois, 1989, ISBN : 2267008122

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Le sida et ses métaphores, Susan Sontag

Publié le par Jean-Yves Alt

Kafka pensait que la tuberculose était le « germe de la mort », Georg Groddeck affirmait que « ce qui n’est pas fatal n'a rien à voir avec le cancer ». À partir des métaphores suscitées par ces deux maladies Susan Sontag analyse aussi bien les sources médicales et psychiatriques que les textes littéraires, de l’antiquité aux temps modernes, de Keats, Dickens, Baudelaire, James à Mann, Joyce, Mansfield et Auden.

Battant en brèche la théorie du XIXe siècle qui suppose un type de personnalité prédisposée psychologiquement à la tuberculose, elle examine, et conteste les interprétations psychologiques de notre siècle qui ne sont qu'un spiritualisme sublimé. Elle démystifie les fantasmes idéologiques qui « démonisent » certaines maladies et, par extension, culpabilisent les malades. En observant la rhétorique qui s’inspire de l’art militaire dès que les théoriciens de la politique (de Machiavel à Hitler, en passant par Nietzsche, Marinetti, Gramsci et Trotski) emploient l’imagerie de la maladie, Susan Sontag dénonce dans un essai aussi vif qu'argumenté cet abus de langage qui ferait de la maladie une métaphore.

Après le cancer, c'est aujourd'hui le SIDA qui, tel un aimant, attire la limaille de nos effrois et de nos hantises. Car le sida réactive le spectre de l'épidémie, dont le monde moderne se croyait enfin débarrassé : certains en font « la peste » de notre fin de millénaire, le châtiment infligé par dieu aux groupes « déviants » ; pour les néo-conservateurs, l'apocalypse rôde, les exclusions s'imposent, la « moralisation des mœurs » balaie leur "libération" des années soixante. Susan Sontag dénonce ce catastrophisme qui justifie un contrôle accru de l'état à travers le sida, elle nous propose une réflexion extraordinaire d'intelligence et de culture-historique, littéraire, philosophique - sur la propension qu'a l'homme à s'emparer d'une maladie pour y greffer ses métaphores les moins innocentes.

Pour l'évaluation de la maladie, de ses stades, de son traitement, et pour son statut dans la société, le SIDA fait les choux gras de tout ce qu'on peut compter de plus réactionnaire dans le monde, en France, aux Etats-Unis aussi bien qu'en Afrique du Sud. Et les gens les mieux intentionnés sont eux-mêmes piégés dans un réseau de métaphores militaires. « L'effet de ces images militaires sur la maladie et la santé est loin d'être négligeable. Car elles sur-mobilisent, elles sur-décrivent et elles contribuent puissamment à l'excommunication et à la stigmatisation des malades. »

On aurait beau jeu de répondre à l’auteure qu'on ne pense pas hors d'un langage et qu'il n'y en a pas sans métaphore, elle a marqué là pourtant un point : il n'est que trop urgent de relever les images par lesquelles le moralisme le plus bête et le plus aveugle tente de refaire surface à travers les métaphores d'une maladie liée au sexe, au sang, associée à la déviance. Le bref essai de Susan Sontag sait bien faire sentir cela.

■ Le sida et ses métaphores, Susan Sontag, Editions Christian Bourgois, 1989, ISBN : 2267007959

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