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Notice Historique : il était une fois Arcadie… par Christian Gury

Publié le par Jean-Yves Alt

"Et quand les homosexuels sont mieux acceptés, qu'eux-mêmes s'acceptent mieux, ils peuvent rencontrer le regard des autres"

André Baudry, in Le monde 6 janvier 1979

Il était une fois – je vous parle de choses qui se passaient en des temps déjà fort anciens, c'était à l'aube des années dix-neuf-cent-cinquante un jeune homme candide qui, professeur de philosophie pour demoiselles de bonne famille, s'avisa, chevalier d'Idéal à l'heure matérialiste, d'entreprendre une moderne croisade en faveur des homosexuels.

Rien ne prédisposait André Baudry pour une telle entreprise. Il l'a confessé : « Je ne connaissais presque pas d'homophiles. J'ignorais tout de la vie. Je souffrais seulement – comme tant d'autres – de rencontrer parfois, aux carrefours de Paris et de nos grandes villes, certains êtres qui s'affichaient ridiculement .... Homophile d'âme, de cœur, sans aucune expérience charnelle, j'allais découvrir un monde que j'ignorais. » (1)

Le jeune homme candide – à parler vrai, pas tant candide que fou, complètement fou ! – se dit qu'il serait bon de rassembler les homosexuels pour leur permettre de se mieux connaître eux-mêmes et de s'accepter sereinement. Il découvre alors, plongeant aux catacombes, des drames qu'il ne soupçonnait pas, dont la racine était toujours une solitude insupportable.

Il faut, d'abord, un trait, d'union, qui soit une présence et une amitié. D'où la création d'une revue, baptisée par Roger Peyrefitte d'un titre évoquant « les pâtres de l'Hellade, le calme des bosquets, un certain bonheur paisible et digne ». (2)

En Janvier 1954 paraît le premier numéro d'Arcadie. Jean-Cocteau, Presque académicien, le préface d'un « Message » enthousiaste, rappelant qu'il n'est rien de plus naturel que ce que d'aucuns nomment contre-nature, définissant l'homosexualité « une expression de sens comparable à celle de l'art » et prophétisant : « Vous inaugurez sans doute une ère où les familles éviteront les crimes, où le crime social qui consiste à punir le singulier au nom du pluriel n'existera plus dans le monde. »

La revue répond à une attente. Très vite, les abonnements affluent, venus des cinq continents, émanant du berger d'Arcadie comme du Cow-boy de l'Arizona, du chevrier des Cévennes, du chamelier d'Arabie et même du pâtre d'Azerbaïdjan. Le royaume d'Arcadie est bien de ce monde, une province oubliée sur la carte du Tendre.

En feuilletant les trois-cent numéros d'Arcadie, échelonnés sur vingt-cinq années, mois après mois, on reste confondu par l'accumulation – et sans redites – d'études tous azimuts, tant littéraires que scientifiques, sur le sujet – inépuisable – de l'homosexualité. L'homosexualité chez les papous, les académiciens et les oiseaux ; l'homosexualité dans les arts, à l'usine et aux champs ; l'homosexualité en Chine, en Grande-Bretagne et en Patagonie ; l'homosexualité selon les Hittites, les Grecs, les Templiers ; l'homosexualité vue par les quakers, les francs-maçons et le Docteur Diafoirus...

Arcadie, défense et illustration d'une forme de la liberté, ne s'adresse cependant pas tant au public homosexuel qu'au regard des autres, ceux d'en face, les non-homosexuels, pour leur expliquer inlassablement tous éléments d'honnête information rassemblés, l'authenticité respectable des amours différentes, Sachant que toutes les haines humaines s'attisent aux foyers de l'Ignorance et de la Méchanceté, Arcadie vise haut, Arcadie vise à l'Intelligence, Arcadie vise au Cœur.

Arcadie parvient, peu à peu, « patience et longueur de temps », à populariser, « une certaine idée de l'homosexualité », préférant d'ailleurs au terme d'homosexualité celui d'homophilie, moins restrictif et prenant mieux en compte la dimension de la tendresse. Arcadie réussit dans son essai d'aborder sérieusement, un problème, évoqué jusqu'alors sous le seul angle de la rigolade.

Il ne s'écrit plus désormais, dans la presse française, dans la presse mondiale, dans les œuvres de l'esprit, il ne se dit, plus désormais publiquement, au détriment des homosexuels, une contre-vérité, une infamie, une incitation raciste sans qu'Arcadie se lève, en interlocuteur valable et au fil des années reconnu comme tel, pour relever le propos et le critiquer fermement.

On se souvient, par exemple, épisodes de la guerre contre la Bêtise, d'une lettre ouverte à Marcel Jouhandeau, grand prix d'hypocrisie décerné par Arcadie, d'une lettre ouverte à un académicien oublié, qui n'avait jamais sous la plume de vocable assez humiliant pour les homophiles, de numéros consacrés aux ouvrages médicaux ou de sociologie ayant trait à l'homosexualité, d'une "lettre ouverte au Cardinal Garrone, etc.

Caractéristique du combat d'Arcadie : la mesure. Pas d'exhibitionnisme, pas de barricades, pas d'indécences. Voilà bien la plus sûre manière d'atteindre à l'efficacité, d'obtenir une écoute attentive. Pour mieux asséner des vérités, qu'il faudra répéter sans fin tant qu'il demeurera des hommes pour ne pas être persuadé de leur évidence.

Non ! L'homosexualité n'est pas une maladie, pas plus qu'elle n'est un vice, un délit ou un péché ! Non ! L'homosexualité ne peut être assimilée à la délinquance ou à la prostitution ! Non! Les homosexuels ne se situent socialement ni en avant ni en arrière ni à côté des autres : ils sont parmi les autres, avec les autres ! Non ! On ne se moque pas de deux hommes qui s'aiment ! Trois-cent numéros d'Arcadie, diffusés auprès de tous les pouvoirs publics, chez l'élite et dans la masse, le redisent et l'expliquent sans discontinuer.

Une telle action, constante, en profondeur, soutenue, ne se révèle possible que parce que les homosexuels n'ont cessé de l'appuyer. Qu'on songe qu'en 25 ans d'existence, avec un effectif actuel et moyen de 40.000 membres, chose unique pour une organisation homophile dans le monde et en soi tout à fait, remarquable, Arcadie a vu passer près de 600.000 homosexuels ! Ne pourrait-on pas affirmer en parodiant une phrase célèbre que tout homosexuel a été, est ou sera d'Arcadie ? A tout le moins, constatons que le terme d'Arcadien, entré dans la langue courante – comme celui d'homophile se pose désormais en synonyme et en rival d'homosexuel !

Faut-il l'avouer ? Le pari d'Arcadie de rassembler tous les homosexuels de bonne volonté n'était pas gagné d'avance. Il y a 25 ans, les pionniers d'Arcadie se heurtaient aux mauvaises – et confortables – habitudes, de clandestinité de nombre d'homosexuels, nullement disposés à écouter un langage de morale et de raison.

Car Arcadie n'a pas choisi la voie de la facilité qui, depuis les origines, prêche pour une éthique homophile, une doctrine de l'homophilie sur le plan moral. « Le monde homophile ne s'intégrera dans le monde (écrit André Baudry en Octobre 1957), que s'il s'amende, que s'il s'unit, j'oserai presque ajouter que s'il se spiritualise davantage ».

Probablement les activités du mouvement Arcadie, non limité dans la diffusion d'une revue d'idées, ont-elles largement contribué pour le triomphe de la thèse. Depuis 25 ans, il existe un réflexe homosexuel : un problème ? Problème médical, juridique, religieux, familial, pratique ou autre ? Et l'homosexuel écrit ou téléphone ou se présente en catastrophe au siège d'Arcadie, Combien d'appels au secours ? Combien de détresses soulagées ? Combien de solutions ponctuelles aux difficultés homosexuelles les plus diverses ? Combien d'heures consacrées à une écoute attentive, amicale, chaleureuse ? L'écrivain André du Dognon a bien raison, qui surnomme André Baudry, sur le ton de la plaisanterie la plus affectueuse, « le petit saint Vincent de Paul de Sodome ».

Le dévouement sans faille du mouvement Arcadie à la cause homophile assoit sa crédibilité parmi les homosexuels, qui se rangent aux principes de son action, en approuvent les étapes.

Vers 1958, Arcadie décide d'accueillir les lesbiennes, de défendre leurs problèmes spécifiques, Pour ne pas hérisser la vieille misogynie majoritaire, pour obliger les tabous en usage cher les homosexuels à baisser pavillon, l'ouverture se fait prudemment. Aujourd'hui, Sapho, sans discussion, est chez elle en Arcadie.

En août 1968, André Baudry consacre son éditorial à la pédérastie. Il écrit : « Jamais ; depuis la création d'Arcadie, nous n'avons abordé ce terrible et scabreux sujet dans nos pages... Mais je suis à la source de trop de confidences pour l'ignorer… Nous demandons plus de compréhension ». Et d'en appeler à « la sereine lumière de la science et de la vie ». Et d'obliger les Arcadiens, trop prompts à accuser les pédérastes d'être la cause principale des malheurs homosexuels, à la tolérance. Aujourd'hui, les pédophiles, dans le respect de leur différence, se sentent chez eux en Arcadie.

On peut bien l'écrire maintenant : Arcadie a travaillé pour l'amélioration de l'espèce homosexuelle, partant pour l'amélioration de l'espèce humaine ! Arcadie a crié que les homosexuels étaient gens tous pareils aux autres. Ce n'était peut-être pas vrai mais cela l'est devenu. A forée d'affirmer une égalité qu'on ne trouvait pas dans les faits, cette égalité s'est faite.

Arcadie secoue les conformismes homosexuels, démolit pan après pan les murs du ghetto protecteur. Assez de nombrilisme ! L'homosexuel ne doit pas vivre hors du monde mais dans le monde. Dans un éditorial intitulé : « Un plus vaste combat », en Juin 1967, André Baudry déclare : « J'aimerais que nos Arcadiens ne, se sentissent jamais en paix tant qu'il y aura, quelque part dans le monde, un homme qui ne peut aimer, penser, vivre, comme il le voudrait, dès l'instant où il ne porte pas préjudice à son voisin, où il n'empiète pas sur la liberté d'autrui ».

Arcadie œuvre pour le dialogue et la réconciliation. Tant être d'Arcadie, c'est avant tout montrer un certain état d'esprit, une ouverture aux autres, une générosité d'âme. Du dilemme posé par André Malraux : L'homme a le choix entre cultiver sa différence ou approfondir sa communion », l'Arcadien choisit la face de lumière.

Voilà pourquoi les homosexuels d'Arcadie, maintenant « à visage découvert », témoignent publiquement. Après avoir participé à de nombreuses émissions de radio et de télévision, en France et à l'étranger, ils sont représentés par leur Directeur, porte-parole de millions d'obscurs et de sans-grades de l'homosexualité, le 21 Janvier 1975, au débat mémorable des « Dossiers de l'Ecran ». En 1973, ils, organisent à Paris leur premier Congrès International ; en 1975 et en 1977, ils tiennent des assises nationales à Marseille et à Metz. En 1979, ils fêtent, sous « le regard des autres », la réussite d'un projet insensé, né vingt-cinq ans plus tôt dans la cervelle d'un jeune homme candide.

Ainsi se précise le cheminement historique d'Arcadie : une action développée sur deux fronts :

― Les homosexuels regroupés, aidés, rassérénés, puis policés puis accueillants à leurs frères et sœurs des amours marginales, s'évadent sereinement de leur ghetto pour aller à la rencontre des autres.

― Les autres, petit à petit convaincus, par la permanence d'un langage homosexuel honnête, de l'inanité des préjugés courants sur le sujet de l'homosexualité, rassurés par le témoignage arcadien, se libèrent de leurs craintes pour reconnaître en l'homosexuel un frère devant la vie, un frère dans l'Amour.

Christian Gury, Collaborateur d'Arcadie

Feuillet ronéotypé non daté (probablement vers 1980)

(1) - Arcadie n°3, Mars 1954 et n°301, Janvier 1979

(2) - Marc Daniel, allocution au banquet du Vème anniversaire d'Arcadie

 

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Isabelle d'André Gide

Publié le par Jean-Yves Alt

C'est au château de la Quartfourche que débarque, à l'improviste, un jeune étudiant-chercheur, Gérard Lacase, qui, pour sa thèse sur Bossuet, attend beaucoup des conseils de l'érudit M. Floche et des documents précieux que celui-ci détient.

Mais bientôt le jeune homme oublie Bossuet pour laisser vagabonder son esprit sur le destin hors série d'une jeune femme très belle, Isabelle de Saint-Auréol, qui s'est enfuie du château en y laissant un fils infirme, Casimir. Ce dernier est élevé par un précepteur en soutane.

L'étudiant devient amoureux de l'image de cette Isabelle qu'il a reconstituée de toutes pièces à partir des bribes de confidences glanées ici et là ; cette Isabelle qu'il aperçoit par hasard un jour où elle vient, en cachette de son fils, rendre visite à sa famille.

Mais il ne parvient pas à lui parler. Longtemps après, il la retrouve, toujours au château qu'elle a hérité à la mort de ses parents et qu'elle va vendre. C'est une aventurière sans scrupule et quelque peu criminelle qui ne vivait que des sommes extorquées aux auteurs de ses jours.

Dans ce bref récit, sobre et dépouillé dans la forme, André Gide n'a pas cru bon de décrire jusque dans le détail la psychologie de ses personnages ou les mobiles de leurs actes. Il s'est souvent contenté d'une silhouette caricaturale pour évoquer les hôtes poussiéreux du château de la Quartfourche.

La morale de l'histoire, sans prétention ni originalité retient moins qu'une certaine perfection classique du récit.  

■ Isabelle d'André Gide, éditions Gallimard/Folio, 1972, ISBN : 2070361446


D'André Gide : Amyntas - Le Prométhée mal enchaîné - Le retour de l'enfant prodigue - Corydon - Saül (Théâtre)

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Hommage à André Gide

Publié le par Jean-Yves Alt

Sur cette photographie d'André Gide, à Turchia, en 1914, on découvre un grand jeune homme mince, l'allure dégagée, un feutre drôlement cabossé sur la tête, enveloppé dans une de ces capes de loden que les alpinistes roulaient sur leur sac en partant en course. Ce chapeau, cette cape, cette allure, tout évoquait l'idée d'un voyageur.

A cette première image du voyageur, s'ajoute celle d'un être discordant, multiple, compliqué, inquiétant même, mais appartenant à coup sûr à une espèce rare.

Double impression qui peut paraître un trop fidèle reflet de l'œuvre pour n'avoir pas été, au moins partiellement, suggérée par elle : doctrine de la disponibilité perpétuelle du départ toujours prêt vers de nouvelles ferveurs. Cette haine de la stabilité, de l'enracinement s'accordent presque trop bien, avec l'image du voyageur, de même que l'impression de discordance coïncide trop exactement avec l'antinomie entre la position morale du Michel de L'immoraliste, qui abandonne ses biens, sa femme, sa respectabilité pour se libérer, se trouver lui-même et obéir à sa sensualité non-conformiste et celle d'Alissa, dans La porte étroite, qui renonce à épouser son cousin Jérôme qu'elle aime pour se dépasser, pour mériter, pour approcher Dieu, pour atteindre ce qu'elle nomme le meilleur.

Mais ces coïncidences entre l'homme et l'œuvre, évidentes aujourd'hui pour le moindre lecteur de Gide, l'étaient, sans aucun doute, beaucoup moins vers 1910, si ce n'est pour quelques initiés. Envisagés du seul point de vue littéraire, les deux récits opposés de L'immoraliste (1902) et de La Porte étroite (1909) impliquaient-ils une dualité chez son auteur ? Le propre du romancier n'est-il pas précisément d'imaginer et d'exprimer les points de vue les plus opposés sur la vie en les incarnant dans des personnages derrière lesquels il s'efface ?

La grandeur et, dans un certain sens, la faiblesse d'André Gide est de ne pas s'effacer derrière ses personnages, de s'incarner en eux, tout au moins de s'engager lui-même à fond dans leur aventure.

● C'est sa faiblesse, parce que cela l'empêche d'être un créateur de héros autonomes, de couper le cordon ombilical qui rattache à lui ses personnages, parce que ses personnages ne sont guère que des idées en action.

● C'est sa grandeur, parce que toute œuvre de lui, débordant du plan littéraire, s'établit sur un plan moral et parce que son défaut de dogmatisme, son enquête incessante sur lui-même et sur l'homme, le duel que se livrent chez lui le puritain de naissance et d'éducation et le païen de raison et de volonté donnent à sa production une variété et une étendue, une mouvance très propre à séduire les esprits inquiets et avides.

Il faut dire que les aveux (d'autres diraient, les provocations) de Corydon (1924) et de Si le grain ne meurt (1926) ont brusquement modifié l'éclairage de toute l'œuvre de Gide. Autre chose est de voir dans L'immoraliste le roman d'une libération nietzschéenne où l'anomalie sexuelle n'a qu'une importance secondaire, ne semble prise qu'à titre d'exemple d'obéissance à sa propre loi, autre chose est d'y découvrir, à la lumière de Si le grain ne meurt, un problème wildien. La passivité avec laquelle Jérôme consent à rompre avec Alissa prend un sens tout nouveau. Presque tous les ouvrages antérieurs à Corydon se sont ainsi trouvés non pas transformés, mais déformés.

Le problème de la « déviation de l'instinct » plus ou moins présent dans tous, mais en retrait, passe alors au premier plan, effaçant le reste. Et l'on s'en prendrait presque à taxer de dissimulation l'auteur qui, jusque-là, s'était attaché à le masquer à demi.

Il est bien évident, par exemple, que Les Nourritures terrestres (1897) ne peuvent plus apparaître comme une explosion spontanée de joie de vivre, mais le cri de défi d'un homme qui s'est libéré d'une contrainte qui, chantant en apparence toutes les joies de la vie, n'en chante en réalité qu'une seule, celle qui comble son instinct longtemps bridé, d'un homme qui songeant à tous les instants que son puritanisme, son respect humain, sa timidité lui ont fait perdre, exalte toutes les minutes, qui enfin s'évadant des livres s'abandonne à la sensation.

On peut en demeurer à l'irritation que donne l'apparente demi-sincérité de la plupart de ses œuvres d'avant-guerre, rompue et comme dénoncée par Corydon et Si le grain ne meurt. On peut aussi, et c'est sans doute justice, surmontant l'irritation d'avoir vu Nietzsche en filigrane quand c'était Wilde qui y était, envisager tous les livres de Gide précédant ses « aveux » comme les cent actes divers de son drame personnel. Drame moral et intellectuel autant que physiologique dont le héros unique est l'auteur lui-même.

Par un processus inverse, le problème wildien, à mesure qu'on relit les livres antérieurs à 1920, s'efface, mais le problème qui se pose à sa place est beaucoup plus psychologique, beaucoup moins éthique que le problème nietzschéen, c'est celui de, l'accession de l'homme à soi-même et à la vie, à travers le rideau des rêves, des idéologies, soit en s'en servant, soit en les dissipant. Tous les obstacles rencontrés par Gide sur sa route pour en arriver là, qu'il énumère dans Si le grain ne meurt, se retrouvent dans les premières œuvres transposés en symboles ou en fictions, et à la lumière de Si le grain ne meurt, prennent une valeur directe, d'une intensité dramatique bien plus grande.

Pour juger de la route parcourue, il importe de bien marquer le point de départ. Dans Les Nourritures terrestres (1897), Gide écrit : « Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »


D'André Gide : Amyntas - Le Prométhée mal enchaîné - Le retour de l'enfant prodigue - Isabelle - Corydon


A lire : Monique Nemer, Corydon Citoyen, Essai sur André Gide et l'homosexualité, Editions Gallimard, octobre 2006, ISBN : 2070771431

Cet essai réinscrit André Gide dans ses multiples contextes – familial, amical, littéraire, politique, historique et sexuel. - Monique Nemer y montre comment « Corydon » ou « Si le grain ne meurt » doivent être compris comme des actes par lesquels Gide voulait contribuer à créer un droit à l'expression de soi pour ceux qui en étaient exclus. Ainsi le geste de Gide n'était pas d'écrire sur l'homosexualité, car d'autres l'avaient fait (plus de 200 romans entre la fin du 19e siècle et 1920) mais de dire « JE ». Sur l'homosexualité, Gide revendique la légitimité de sa prise de parole. Et dans la société, il se pose comme locuteur et interlocuteur. Autrement dit, comme citoyen, alors que Proust et Wilde n'avaient cessé de lui répéter : « Ne dites jamais Je... » Le pacte social du temps n'exigeait pas le secret mais le silence. C'est en cela que la subversion de Gide est radicale.


Lire aussi : Gide : le contemporain capital par Eric Deschodt

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Quand Proust, comme intellectuel homosexuel, commençait à s'exprimer...

Publié le par Jean-Yves Alt

Merci aussi d'avoir été indulgent à Monsieur de Charlus. J'essayai de peindre l'homosexuel épris de virilité parce que, sans le savoir, il est une Femme. Je ne prétends nullement que ce soit le seul homosexuel. Mais c'en est un qui est très intéressant et qui, je crois, n'a jamais été décrit. Comme tous les homosexuels du reste, il est différent du reste des hommes, en certaines choses pire, en beaucoup d'autres infiniment meilleur.

Marcel Proust

■ in Autour de « La Recherche », Marcel Proust, André Gide, éditions Complexe, 1999, ISBN : 2870272650, [Lettre à André Gide, 11 juin 1914]

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Correspondance de Paul Claudel et André Gide par René Soral

Publié le par Jean-Yves Alt

Paul Claudel et André Gide. Il est difficile d'imaginer deux personnalités plus opposées et leur inimitié est bien connue. Ces deux écrivains, célèbres à des titres différents, furent cependant liés par une amitié qui dura vingt-cinq ans et qui fut matérialisée par un constant échange de lettres, du fait notamment que les fonctions diplomatiques de Claudel lui firent passer une grande partie de sa vie à l'étranger.

Les deux écrivains s'étaient rencontrés dans leur jeunesse chez Marcel Schwob et leur passion pour Mallarmé fut entre eux un premier lien. Par la suite Gide envoya ses livres à Claudel qui lui répondit pour le remercier. La correspondance s'engagea à partir de 1899. Elle resta au début sur un plan assez littéraire.

Lors des congés de Claudel en France, celui-ci commença à consolider ses liens d'amitiés avec Gide et tenta surtout de le convertir au catholicisme.

Claudel, nous le savons, eut la révélation foudroyante de la foi durant les Vêpres de Noël en 1886, derrière un pilier de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Animé d'un prosélytisme ardent, il voulut absolument démontrer à Gide « qu'il n'y a pas d'autres vérités que le Christ ».

Ce fut le début d'une espèce de dialogue de sourds. Claudel proclamait avec ardeur sa vérité ; Gide, angoissé par son drame personnel, attiré par la certitude de Claudel, semblait mordre à l'hameçon. Puis, selon son habitude, il se dérobait et Claudel ne rencontrait plus que le vide.

Nous n'entrerons pas dans les détails de ce dialogue passionnant et passionné. Disons simplement qu'une des raisons principales du refus de Gide de se convertir, outre son esprit nuancé, son caractère un peu indécis, fut sa pédérastie.

Claudel resta longtemps dans l'ignorance des goûts de Gide, d'autant plus que celui-ci était marié. On sait ce que fut la vie conjugale de Gide, qui aimait sa compagne, mais n'avait jamais pu la désirer. Et ce n'est pas l'une des moindres contradictions de cet être si complexe que d'avoir eu une fille hors mariage et devenir à la fin de sa vie un grand-père affectueux, lui qui avait écrit « Familles je vous hais ! ».

Petit à petit, Gide prit conscience que sa pédérastie était un élément fondamental et surtout naturel de sa personnalité. Avec l'honnêteté intellectuelle qui le caractérise, il pense qu'il ne peut la passer sous silence dans son œuvre.

Mais les tabous de la Société sont encore impératifs à cette époque sur ce sujet, et même Proust n'osera pas avouer ouvertement ses goûts dans son œuvre. Gide ne publiera Corydon qu'en 1924 alors qu'il l'avait écrit depuis de nombreuses années, mais il conservait dans ses tiroirs ce livre qu'il dira un jour être le plus important de toute son œuvre.

Cependant, en 1914, Gide écrit dans les « Caves du Vatican » un roman qui paraît dans la Nouvelle Revue Française, un passage assez troublant.

Le jeune Lafcadio, dans le train qui le mène de Rome à Naples, livre ses pensées intimes :

« J'aurais voulu revoir Protos. Sans doute il a cinglé vers l'Amérique. Il n'estimait, prétendait-il, que les barbares de Chicago... Pas assez voluptueux pour mon goût, ces loups : Je suis de nature féline. Passons. Le curé de Covigliajo ne se montrait pas d'humeur à dépraver beaucoup l'enfant avec lequel il causait. Assurément, il en avait la garde. Volontiers, j'en aurais fait mon camarade ; non du curé, parbleu ! mais du petit... Quels beaux yeux il levait vers moi ! qui cherchaient aussi inquiètement mon regard que mon regard cherchait le sien ; mais que je détournais aussitôt. Il n'avait pas cinq ans de moins que moi. Oui : quatorze à seize ans, pas plus... Qu'est-ce que j'étais à cet âge ?... Faby, les premiers temps, était confus de se sentir épris de moi, il a bien fait de s'en confesser à ma mère : après quoi son cœur s'est senti plus léger. Mais combien sa retenue m'agaçait... Quand plus tard, dans l'Aurès, je lui ai raconté cela sous la tente, nous en avons bien ri... »

Claudel, qui est consul à Hambourg lorsqu'il lit ce passage, est profondément choqué. Il écrit le 2 mars 1914 à Jacques Rivière, fondateur de la « N.R.F. » et ami commun de Gide et de Claudel :

« Je suis, avec un malaise croissant, le roman de Gide, et finalement je suis arrêté par un passage pédérastique, qui éclaire pour moi d'un jour sinistre certains ouvrages précédents de notre ami. Faut-il donc décidément me résigner à croire ce que je me suis toujours refusé à faire jusqu'à présent, que lui-même soit un participant de ces mœurs affreuses ? Après Saül et l'Immoraliste il n'avait plus une imprudence à commettre. Celle qu'il vient de faire le classe définitivement. Ne voit-il pas qu'il se perd, lui et tous ceux qui l'entourent de plus près ? J'avais envie de lui écrire à ce sujet et je le ferai peut-être. En tout cas vous pouvez lui montrer cette lettre, si le cœur vous en dit ? Est-ce pour cela qu'il est tellement désireux de voir attribuer les mêmes mœurs à Arthur Rimbaud, et sans doute à Whitman ? »

Claudel, le même jour, se décide à écrire à Gide ! il a besoin de connaître la vérité…

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Arcadie n°89, René Soral (pseudo de René Larose), mai 1961

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