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Recherche pour “christian gury gide et lyautey”

Saül, André Gide (1903 - Théâtre)

Publié le par Jean-Yves Alt

Saül, roi des Juifs, déraisonne. Son épouse croit astucieux de lui procurer la compagnie d'un berger de dix-sept ans, beau et fort, qui le soulagera en lui jouant de la harpe : David, de Bethléem. A sa vue, le roi s'écrie : « Ah ! c'est qu'il est terriblement beau » et l'attache à sa personne. Gide suit le Livre de Samuel : « Et Saül l'aima fort et il en fit son écuyer ». Mais Jonathan, fils du roi, éphèbe frêle et tendre, se prend lui aussi d'amour pour David et s'exclame : « Que tu es beau, David ! » Et voudrait « reposer près de sa force ». Le berger acquiesce avec des « sanglots d'amour », consolant dans ses bras le faible adolescent. La Bible : « Jonathan aimait David autant que son âme. »

Le roi Saül souffre de n'être pas préféré et, se traînant comme fou, hurle : « Et moi alors ? » et, à son fils qui défaille, il demande : « Est-ce d'aimer David qui te pâlit ? ». Le vieil homme, voulant séduire le berger, se fait couper la barbe qui le vieillissait et le rendait trop respectable. Aux dires de son barbier, le voilà méconnaissable, rajeuni de dix ans.

Peine perdue. D'une sorcière, il implore une réponse : « Quelqu'un t'a dit qui j'aimais ? Oui... Tu sais tout... David ! » Et la réplique de suivre, impérieuse : « Tout ce qui t'est charmant t'est hostile. Délivre-toi, Saül ! ».

Hélas, David ne répond pas à des avances séniles. Il ne veut voir en Saül qu'un roi, avec ou sans barbe. Le monarque s'exaspère : « Oiseau sauvage, rien ne peut dont t'apprivoiser ! »

Il ne hait pas David comme la Bible le laisse croire, mais il est rongé par la plus atroce des jalousies. Il presse de questions le premier échanson venu : « David, Jonathan, ils sont ensemble n'est-ce pas ? Qu'est-ce qu'ils font ? Qu'est-ce qu'ils disent ? »

Et il s'enfonce dans un monologue halluciné : « Ce que j'aime surtout en lui, c'est sa force. La souplesse de ses reins est admirable ». Et de gémir : « Trouverai-je autre que sa satisfaction, quelque remède à mon désir ? »

André Gide ne paraphrase la Bible qu'à demi-mots. Mais tout homosexuel âgé, que les étreintes de deux garçons proches de lui frustrent du plaisir des sens, ne peut manquer de s'y reconnaître.

« Avec quoi l'homme se consolera-t-il d'un déchéance ? Sinon avec ce qui l'a déchu. »

■ Saül, André Gide, Théâtre, Mercure de France, 1903

Présentation de l'éditeur : Écrit en 1897-1898 à la suite des Nourritures terrestres – « en matière d'antidote ou de contrepoids » –, Saül est le premier texte important composé pour la scène par André Gide. Si le texte fut publié en 1903 au Mercure de France, la pièce ne fut créée qu'en juin 1922 par Jacques Copeau, au Vieux-Colombier. Gide attendait ce moment avec fébrilité. La lecture assez libre qu'il y donne de l'épisode biblique de la succession de Saül, mettant en scène son fils Jonathan et le jeune David, provoquerait un scandale sans égal, dans le prolongement duquel il envisageait de publier la première édition « commerciale » de Corydon (NRF, 1924), son essai sur l'homosexualité. Ces deux textes, d'époque distincte, portaient, sur des registres singuliers, l'une des clés morales de son œuvre, ce dialogue rare entre abandon de soi et intégrité personnelle, rigueur morale et libres mœurs. Aussi Gide vécut-il comme un échec personnel l'incompréhension du thème central de la pièce, son manque d'impact réel sur le public et le détournement de sens qui put résulter de la mise en scène lors de sa création. Mais l'expérience, toute manquée qu'elle pût être, fut inaugurale (même si, de fait, celle du Roi Candaule l'avait précédée) ; elle faisait dire à Gide en 1929 : « Si Saül avait réussi, qui sait ! je ne me serais peut-être plus occupé que de théâtre. » Voilà qui engage à redécouvrir un drame puissant, profondément ancré dans l'ensemble de l'œuvre gidienne.


Du même auteur : Amyntas - Le Prométhée mal enchaîné - Le retour de l'enfant prodigue - Isabelle - Corydon

Lire aussi : Hommage à André Gide - Gide : le contemporain capital par Eric Deschodt

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Le retour de l'enfant prodigue, André Gide

Publié le par Jean-Yves Alt

La parabole évangélique disait bien ce qu'elle voulait dire : le vagabond pouilleux, lassé par l'aventure, était mieux traité que le brave garçon resté sagement auprès de papa-maman.

La justice n'y trouvait peut-être pas son compte, qui veut que chacun soit récompensé selon ses mérites, mais chacun sait qu'il y a plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de repentance.

André Gide se saisit de la parabole biblique et va la détourner de son sens : la parabole reste une parabole, mais elle viendra à l'appui d'autres leçons et d'une autre morale que celle que le Christ lui avait assignée.

Une innovation : l'enfant prodigue, dès la fête terminée, s'entretient en privé avec tous les membres de la famille. Son père tout heureux de le retrouver lui tient cependant des propos ambigus et paraît regretter qu'il ait flanché dans sa révolte. Il ne joue pas le jeu du pater familias et ce patriarche honteux s'est visiblement alimenté des «Nourritures terrestres».

En revanche, le fils aîné relève l'étendard de l'institution familiale et de l'ordre fondé sur l'obéissance et le travail. Le traitement de faveur dont jouit le revenant est pour quelque chose dans cette profession de foi conformiste. A sa mère, l'enfant prodigue avoue ses déceptions et ses déboires. Il voulait vivre sa vie, jeter sa gourme, connaître enfin la liberté, mais celle-ci lui fut un esclavage, avec son cortège de misères et de vexations.

Mais, chez Gide, le personnage le plus important dans l'affaire n'est pas celui pour qui l'on tua le veau gras, mais un petit cadet, surajouté au générique de l'Evangile, et qui était passé inaperçu au cours du banquet. Le gamin aurait pu tirer de l'expérience douloureuse de son frère la conclusion qu'il faut rester chez soi et suivre docilement la route tracée par ses ancêtres. Eh bien, non ! Il s'apprête à partir lui aussi, convaincu de réussir là où son frère a échoué, convaincu aussi que chacun doit faire son expérience propre et que la liberté mérite autant d'efforts que de sacrifices. Ainsi se perpétue la flamme de la révolte et du scandale – un scandale nécessaire.

■ Le retour de l'enfant prodigue, André Gide, éditions Gallimard/Folio, 1978, ISBN : 2070370445


D'André Gide : Amyntas - Le Prométhée mal enchaîné - Isabelle - Corydon - Saül (Théâtre)

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Saint Aelred, priez pour nous ! par Christian Gury

Publié le par Jean-Yves Alt

« Pour moi, si j'étais pape un jour, je canoniserais le saint qui, invoqué après sa mort, permettrait ce miracle, le plus difficile de tous : conduire dans les bras d'un garçon celui qu'il choisit de loin et qui ne songe pas à lui »

André du Dognon, « Le bel âge »

Pourquoi les homosexuels qui, bien souvent, ne savent plus à quel saint se vouer, n'auraient-ils pas, à l'instar des corporations et des communautés humaines les plus diverses, un protecteur céleste ?

En attendant – personne n'est pressé – l'érection solennelle d'André Baudry, « le petit Saint Vincent de Paul de Sodome » selon le mot affectueux d'André du Dognon (1), aux honneurs de l'autel, ils invoquent, s'ils sont pédophiles, St Nicolas, modèle en tout bien tout honneur des amateurs d'enfants , s'ils pratiquent en dignes élèves des Jésuites certains exercices : St Ignace de Loyola ; s'ils aiment les biographies troubles de héros aux jeunesses agitées et les ragots historiques : St Paul ou St Augustin (2), s'ils redoutent, dans l'accomplissement de leur sport préféré, les hémorroïdes douloureuses : St Fiacre de Meaux, dont les reliques produisent, paraît-il, merveilles en ce domaine (3); s'ils donnent dans l'esthétisme et le masochisme : St Sébastien, le bel archer qui, à en croire les très nombreux artistes attirés par sa figure et le gratifiant au cours des siècles, sous l'alibi religieux, des poses les plus voluptueusement pâmées, mêlait dans son martyre l'extase de la foi à celle du plaisir (4) et dont une version apocryphe de la légende, inspiratrice pour Gabriele d'Annunzio, dit que, tombé entre les mains – palpeuses ! – des Infidèles, il aurait été transpercé par des traits de chair tout autant que par des lances de métal (5).

Depuis quelques années, une mode, lancée semble-t-il par des homosexuels chrétiens d'Angleterre et soucieux de la mise en valeur de leur patrimoine national, accrédite dans les esprits pieux la primauté de St Aelred de Rievaux, patron idéal des homophiles. Qui donc était ce vénéré personnage ?

Il était une fois un jeune homme de bonne et noble famille, d'ailleurs – quelle référence ! – fils et petit-fils de prêtres catholiques, – la coutume locale et d'époque ne voyait rien à redire à cet état de choses –, et sur le berceau de qui la fine fleur de l'aristocratie des fées semblait s'être penchée. L'enfant avait reçu dans son lot la Beauté, l'Intelligence et la Richesse. Malheureusement, ainsi qu'il arrive souvent dans ces cas-là, une Carabosse, comme il en existe quelques-unes Outre-Manche, soit qu'on eût omis de l'inviter dans les formes, soit qu'elle fût soûle, par maladresse sinon par malveillance, mania sa baguette à l'envers et dota le bébé du don d'homophilie.

Aelred naquit à Hexham, dans le Northumberland, probablement l'année 1109. Tout jeune, il reçut une excellente éducation et, muni d'un solide bagage littéraire – le « nouvel humanisme » de son époque –, il fut, en qualité de page, envoyé à la cour du roi David d'Écosse. Il y trouva bientôt son Jonathan en la personne d'Henry, fils du souverain.

A la suite de Walter Daniel, disciple et premier biographe d'Aelred qui, notant que son héros vécut dans l'entourage royal « à la manière d'un moine » précise aussitôt et avec une relative franchise – dont le ton s'est depuis perdu dans la littérature d'Église – qu'il entend par là que l'adolescent menait une existence humble et non pas qu'il n'avait jamais « défloré sa chasteté », tous les hagiographes insistent sur ce point, capital, de l'histoire personnelle du futur saint : sa très grande amitié avec le comte Henry.

Aelred séjourna de 1124 à 1133, approximativement de sa 15e à sa 24e année, autrement dit à l'âge tendre des premiers émois, au château de David d'Écosse. Inséparable d'Henry, dont il était « le compagnon préféré » (6) dans l'étude, le travail et les jeux, « lié avec lui d'une amitié étroite » (7).

Devenu sénéchal de la maison royale, bénéficiant de la confiance de son protecteur, de l'intimité d'un ami, de la sympathie de tous les courtisans – car il avait le caractère le plus enjoué qui soit – Aelred aurait dû s'épanouir de bonheur. Mais, résume le « Dictionnaire historique des saints » de John Coulson, « bien que tout lui fût prospère, son âme était pourtant déchirée par un poignant conflit auquel, a-t-il confié, il ne voyait d'autre échappatoire que la mort, c'est que, tout en se sentant appelé à chercher Dieu dans un cloître, il ne pouvait se résoudre à rompre l'amitié qui le liait à Henry ».

Qu'il devait être fort, en effet, l'attachement unissant les deux hommes, pour que les historiens évoquent longuement un « sévère combat intérieur », s'étalant sur plusieurs années ! (8). Au retour d'une entrevue qu'il avait sollicitée près de l'archevêque d'York, Aelred se rendit tout droit au monastère cistercien de Rievaux et là, brusquement, brutalement, c'était le seul moyen de s'arracher au monde et à ses plaisirs, décida d'y rester, il ne regagna jamais la cour d'Écosse.

Parenthèse. Parmi les influences dont se réclamait Aelred et qui le guidèrent sur le chemin du renoncement aux amitiés excessives, il faut citer l'exemple d'une très populaire figure du christianisme en Écosse, honorée alors et cinq siècles après sa mort d'un culte particulièrement vivace : Saint Cuthbert.

Cuthbert, berger du VIIe siècle, devenu moine à dix-sept ans, prieur de son abbaye puis ermite sur une île déserte, vivait dans le creux d'un rocher et prenait à la nuit des bains d'eau glacée en chantant vigiles lorsqu'on le vint chercher pour l'installer évêque d'Hexham. Doué d'un grand pouvoir de pénétration sur les âmes et d'un don de sympathie pour les problèmes humains, il parcourut son diocèse d'un bout à l'autre, puis celui de Lindisfarne qu'il évangélisa. Au soir de sa vie, fatigué, il retourna sur son île seulement peuplée d'animaux, oiseaux de mer qui obéissaient à son appel et se laissaient caresser par lui et loutres marines qui léchaient et réchauffaient son corps après ablutions. Zoophile bon enfant, St Cuthbert, qui serait assurément un patron idéal pour les écologistes, a donné son nom à une espèce de palmipèdes et à une variété d'algues.

St Cuthbert est aussi un héros de l'amitié. Une fois l'an, sa solitude se trouvait rompue par l'arrivée de son « intime ami » (9), le futur St Herbert, lui aussi ermite de profession, anachorète d'un lac du Cumberland. Je vous laisse à deviner la joie des retrouvailles, les embrassades fraternelles et la volupté des entretiens des deux compères, leur congrès se préoccupant surtout d'échanger sur le thème de la vie future qui les verrait réunis.

« On dit, nous assure le « Dictionnaire historique des saints », que toute sa vie, Herbert implora le seigneur afin de mourir en même temps que son meilleur ami, St Cuthbert ». Dom Baudot rapporte que, lors de leur dernière entrevue, Cuthbert ayant souhaité de mourir, Herbert s'écria, les yeux baignés de larmes : « Je t'en conjure, ne me laisse pas sans toi ici-bas ; au nom de notre amitié, demande à Dieu, qu'après l'avoir servi ensemble sur cette terre, nous puissions entrer ensemble dans sa gloire » (10). Et le Seigneur, dans son infinie bonté, n'ayant rien à refuser aux deux amis, les exauça. Cuthbert et Herbert, chacun dans sa solitude, expirèrent — coïncidence qui frappa les esprits — le même jour et à la même heure, au moment où commençait l'office des matines du 20 mars 687.

St Cuthbert, force de la nature et dompteur de ses instincts, exerça une authentique fascination non seulement sur ses contemporains mais encore sur des personnages plus tardifs tels que Béde le Vénérable, le roi Alfred le Grand ou Aelred de Rievaux, ce dernier au demeurant natif du terroir d'exploits de « l'évêque aux oiseaux ».

Moine, Aelred trouva l'apaisement. Sans renoncer véritablement au culte de l'amitié, qui fut la grande affaire et la passion de sa vie.

D'abord, la gentillesse et la gaieté de son tempérament lui firent gagner le cœur et les suffrages de la communauté monastique toute entière. En 1143, Aelred était élu le premier abbé de Revesby, filiale de Rievaux. Quatre ans plus tard, il revenait à Rievaux pour y occuper jusqu'à sa mort, survenue en 1167, la charge abbatiale.

Aelred adorait ses moines, qui le lui rendaient bien. Il créa un « monastère d'amis ». « La charité pour ses religieux était incroyable, écrit Dom Baudot (11) ; il veillait sur eux avec une tendresse maternelle (sic). Il ne pouvait les quitter sans leur exprimer sa douleur et la crainte qu'il avait de mourir loin d'eux au cours de son voyage. Quand il était de retour, c'étaient des expansions de joie et de contentement par lesquelles il leur témoignait son bonheur de vivre au milieu d'eux ». Et le « Dictionnaire historique des saints » de renchérir : « Nombreux furent ceux qui, attirés par sa nature humaine et accueillante, vinrent de tout le pays demander leur admission à Rievaux, et il n'aurait renvoyé personne qui fût de bonne volonté, car il tenait qu'un monastère ne saurait prétendre au titre de maison de Dieu si le faible devait en être rejeté. Il ne tolérait cependant aucun relâchement, si bien que la Règle n'était nulle part mieux observée qu'à Rievaux... Spirituel, la parole facile, la répartie plaisante, il était le plus charmant des compagnons et n'aimait rien tant que d'avoir autour de lui des moines jeunes et intelligents, il ne permit cependant jamais à ses inclinations naturelles de le faire verser dans le favoritisme, et il sut être ferme jusqu'à l'obstination ».

L'amour d'Aelred envers ses moines, pour apparaître évidemment désincarné, n'en semble pas moins ambigu. Et sans doute faut-il rechercher ici la raison du discrédit des écrits du saint, les siècles passant, dans la mémoire ecclésiastique (12). Car Aelred a sublimé, transposant dans le registre de la spiritualité, ses sentiments d'homme attiré par le commerce des hommes, lui qui s'exclamait : « Qu'est-ce que l'amour, ô mon Dieu ! sinon le plaisir ineffable de l'âme, d'autant plus doux qu'il est plus pur, d'autant plus sensible qu'il est plus ardent ? »

Aelred, cœur en feu, se souvenant qu'il appréciait plus que tout, en sa jeunesse folle et dans la compagnie d'Henry, la lecture du dialogue de Cicéron sur l'amitié, résolut de compléter chrétiennement le « De amicitia ». Il écrivit un « Traité de l'Amitié spirituelle », texte bref et que tous les commentateurs s'accordent à juger une œuvre gracieuse, subtile et riche de culture (13). « C'est le journal de son cœur » estime le Père Le Bail, qui résume : « La littérature chrétienne compte peu de traités similaires. Celui-ci, outre un prologue où l'auteur avoue son besoin d'aimer et de régler son amitié, comprend trois livres. Dans le premier, Aelred dégage, après l'avoir analysée, la notion chrétienne de l'amitié. Le second livre expose les fruits de l'amitié : il dit aussi les maux de l'isolement, les sens divers des baisers, charnel et spirituel, les différentes espèces de l'amitié vraie et les fausses amitiés : puériles, nuisibles, utilitaires. Le troisième livre établit les quatre stades par lesquels doit passer toute amitié digne de ce nom : l'élection, qui écarte les indignes et pose ses conditions, la probation, dans la fidélité, l'intention, la discrétion, la patience ; l'admission ; enfin la fruition ou communion dans les sept biens de l'amitié. Le couronnement de l'amitié spirituelle réside dans l'amitié du Christ » (14).

Bien entendu, l'amitié selon Aelred exclut « l'inclination au vice » et, dans ses « Sermons » comme dans son « Traité du Miroir de la Charité », qui porte sur le modèle de vie chrétienne, l'abbé de Rievaux montre l'homme libre de choisir entre l'amour divin et la concupiscence, proclamant pour sa part que la joie parfaite ne se trouve qu'en la mortification des sens et des passions. Mais, tout le monde en convient, Aelred fut un grand connaisseur du cœur humain, « moine intensément humain » selon son biographe Powicke, « nature très aimante, docteur de l'amour spirituel, qui a aimé intensément » selon le Père Le Bail.

Aelred, l'ami du comte Henry, l'ami des moines, chantre de l'amitié humaine autant que divine, se tailla, de son vivant, une haute réputation de sagesse et de sainteté. Les plus grands personnages de son temps sollicitèrent ses avis éclairés, – Aelred, en germain, signifie « de noble conseil » –, et l'abbé de Rievaux sut arbitrer des différends, – s'entremettant, par exemple, en 1160, à l'occasion d'une menace de schisme, au nom du pape Alexandre III, auprès d'Henri II d'Angleterre.

Considéré dans son pays comme un autre St Bernard, et d'ailleurs surnommé parfois « le St Bernard du Nord », Aelred, figure populaire du Moyen âge anglais, fut canonisé dès 1191. Sa fête est fixée au 3 mars.  Les cisterciens, dont on connaît l'esprit de contradiction, qui ne font rien comme tout le monde et tout à l'envers, le célèbrent le 3 février.

Saint Aelred de Rievaux, saint sympa, priez pour nous. Amen.

(1) Les homosexuels, s'ils ne sont pas tous des petits saints, se révèlent fort préoccupés de sainteté. André du Dognon, qui s'honore lui-même du titre de « St Tarcisius de la conjugalité homosexuelle », qualifie aussi St Jouhandeau de « veuf et martyr parvenu à la sainte Quiétude » (« Peyrefitte démaquillé », p. 177). Gabriel Matzneff nomme son ami Georges Lapassade : « Ste Félicité de la sociologie, Ste Perpétue de l'homosexualité » (« Vénus et Junon », p. 60). Tandis que Sartre baptise St Genet « comédien et martyr ».

(2) Voir J.-C. Vilbert, « Un amour de jeunesse de St Augustin », Arcadie n° 268, Avril 1976.

(3) Richelieu, « le ministre au cul pourry » selon l'expression du temps, invoquait St Fiacre (cité par Émile Magne, « Le plaisant abbé de Boisrobert »).

(4) Le héros de « Confessions d'un masque », au vrai Mishima lui-même, raconte qu'il éprouva son premier orgasme devant une reproduction du martyre de St Sébastien.

(5) Liste non limitative ! Par exemple, au vu d'accusations de bougrerie, Roger Peyrefitte propose d'ajouter le nom de St Charles Borromée (« Propos Secrets 2 », p. 279).

(6) Le Bail, « Dictionnaire de Spiritualité », éd. Beauchesne.

(7) « Dictionnaire historique des saints », sous la direction de John Coulson.

(8) « After a sharp inward struggle » dit le « Penguin Dictionary of Saints », 1965.

(9) Dom Baudot et Chaussin, « Vies des Saints et Bienheureux ». Dans le « Coulson » : « son ami de toujours ».

(10) Dom Baudot, o.p.

(11) Dom Baudot, o.p.

(12) Maurizio Bellotti, « Nouvelles d'Italie », Arcadie n° 325, Janvier 1981, p. 38, signalant la critique dans un journal italien d'une « Vie » de St Aelred, en rend compte de la manière suivante, significative des malentendus traînant au sujet du pieux personnage : « Il s'agit d'un moine... dont les écrits et les lettres ont été tenus sous clefs pendant des siècles. Pourquoi ? Parce qu'il chante et exalte l'amour pour les novices. Document important pour la connaissance de l'amour masculin dans les couvents ».

(13) « Un traité de l'amitié spirituelle qui, autant pour son thème que pour la délicate beauté avec laquelle il est rédigé, est unique dans la littérature chrétienne » (Coulson) Voir aussi l'opinion de Pierre Pourrai, dans l'encyclopédie « Catholicisme ».

(14) Le Bail, o.p.

Arcadie n°329, Christian Gury, mai 1981

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Marcel Jouhandeau : je rends grâce à l'homosexualité

Publié le par Jean-Yves Alt

« J'y reviens. Oui, sans la moindre hésitation, je rends grâce à l' « homosexualité », parce qu'elle a rendu ma vie pathétique, tragique, parce que c'est à partir du jour où j'ai découvert en moi cette « étrangeté », dont personne n'avait fait état encore (Gide ni Proust n'avaient encore écrit), que j'ai dû spontanément et seul inventer de toutes pièces, à mon usage privé, une éthique. »

Marcel Jouhandeau

in Aux cent actes divers : Journalier XVI, Février, Mars, Avril 1964, éditions Gallimard, 1971, page 73

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Correspondance d'André Gide avec sa mère

Publié le par Jean-Yves Alt

« Mon cher enfant, je reçois ta longue lettre. Je suis incapable d'y répondre, mais j'ai le sentiment très profond qu'il y a beaucoup de sophismes en tout ce que tu m'y dis. La vie ! connaître la vie... Il me semble que Pierre Louys, qu'Oscar Wilde doivent parler ainsi... Pourrais-tu me faire la promesse de ne pas trompeter tes expériences, de les garder pour toi ? Admettons que tu y passes comme au travers du feu, en sera-t-il de même de ceux que ton exemple pourra pousser à tenter les mêmes expériences ? J'aimerais tant que tu me promettes de ne pas communiquer tes expériences ; les faibles y périront, et tu les auras sur toi. Promets, n'est-ce-pas ? »

André Gide, Correspondance avec sa mère (1880-1895), Editions Gallimard, 1988, page 655

« Chère maman, je reçois encore de toi une lettre terrible. Ses huit longues pages, six et demie sont usées pour me convaincre de quelque chose. Ta véhémence pour me convaincre me montre à moi-même combien je suis peu convaincu. J'ai horreur de ces plaidoyers ; passe encore lorsqu'on apporte des arguments nouveaux, mais tu peux bien penser que tous ceux que tu me donnes là, je les ai roulés dans ma tête jusqu'à l'archisatiété. Tu as une façon de vous pousser par les épaules pour vous faire passer où tu veux, tout en disant : « Est-ce que tu ne crois pas que tu ferais bien de passer par là ? » qui rappelle trop le procédé du mendiant de Gil Blas, qui lui demande doucement sa bourse au bout d'un pistolet. Tout cela me prouve à quel point tu t'intéresses à moi, mais j'aime bien pour mes décisions ne relever que de moi-même ; tu sais bien qu'elles n'ont lieu qu'après d'interminables délibérations. Tu ne t'étonneras pas que je ne réponde pas à tous les articles de ton réquisitoire, car ce serait ouvrir une discussion oiseuse, irritante et qui me retirerait tout calme, inutile, enfin, comme toutes les discussions. »

André Gide, Correspondance avec sa mère (1880-1895), Gallimard, 1988, pp. 145-146

« Ma mère commença de s'inquiéter beaucoup (...), elle m'imaginait déjà des amours, une liaison, dont encore elle n'osait me parler ouvertement, mais dont je distinguais le fantôme à travers les allusions dont ses lettres étaient remplies. Elle me suppliait de revenir, de "rompre". La vérité, si elle avait pu la connaître, l'eût effrayée bien davantage, car on rompt des liens plus aisément qu'on ne s'échappe à soi-même, et, pour y réussir, déjà faut-il le désirer ; or ce n'est pas à l'instant où je commençais à me découvrir, que je pouvais souhaiter me quitter, sur le point de découvrir en moi les tables de ma loi nouvelle. Car il ne suffisait pas de m'émanciper de la règle ; je prétendais légitimer mon désir, donner raison à ma folie. »

André Gide, Si le grain ne meurt, 1926

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