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Révélations sur la « Nuit de cristal »

Publié le par Jean-Yves Alt

par Hans-Jürgen Döscher, Maître de conférences à l'université d'Osnabrück

Le 7 novembre 1938, un secrétaire de l'ambassade allemande à Paris était victime d'un attentat commis par un jeune Juif. Un crime qui allait servir de prétexte aux persécutions de la Nuit de cristal... Des archives nous révèlent les dessous inattendus de cette affaire.

Le 7 novembre 1938, un jeune Juif polonais de dix-sept ans, Herschel Grynszpan, se présente à l'ambassade d'Allemagne rue de Lille, à Paris. Il est introduit auprès du troisième secrétaire, Ernst vom Rath, et lui tire dessus à bout portant avec un revolver. Vom Rath s'effondre. Il va succomber à ses blessures dans l'après-midi du 9 novembre.

En Allemagne, dès le lendemain matin de l'attentat, une violente campagne de presse s'en prend à la population juive. Le soir du 8 novembre, des synagogues sont incendiées, des magasins juifs pillés. Et c'est dans la nuit du 9 au 10 novembre que, sur ordre de Goebbels aux Gauleiter (chefs de district du parti nazi) réunis à Munich, des pogroms ont lieu dans toute l'Allemagne.

Une centaine de morts et 30 000 déportés

La Nuit de cristal, comme l'appelleront les nazis, entraîne la destruction de 267 synagogues, de plusieurs milliers de magasins, la mort d'une centaine de Juifs et la déportation de 30 000 autres. La mort de vom Rath est ainsi le prétexte à une campagne d'une violence inouïe contre la population juive en Allemagne.

On a longtemps pensé que Grynszpan (ci-contre, à gauche) avait voulu tuer l'ambassadeur d'Allemagne à Paris, Johannes Graf Welczeck. Cet acte désespéré aurait été une vengeance personnelle après la déportation en Pologne de la famille de Grynszpan, domiciliée à Hanovre, à la fin octobre. Dès lors, le diplomate allemand devenait un martyr politique, lâchement assassiné par les Juifs. Le procès prévu contre Grynszpan devait même prouver au monde le combat de la Juiverie mondiale contre le IIIe Reich et contre la paix. Pourtant, il n'aura pas lieu, les nazis ayant découvert les véritables motivations du meurtrier - que des archives nouvelles font apparaître.

Les autorités du Reich s'efforcent d'étouffer l'affaire

Selon le rapport adressé au ministère des Affaires étrangères par l'ambassadeur allemand dès le 8 novembre 1938, Herschel Grynszpan avait dit au portier qu'il voulait parler au secrétaire d'ambassade, et non à l'ambassadeur lui-même, ce que confirme l'adjoint de service de l'ambassade le 18 novembre dans sa déposition auprès du juge d'instruction à Paris. Par ailleurs, Herschel Grynszpan avait été admis librement sans avoir à remplir de formulaire. Autant d'éléments qui laissent supposer que Grynszpan et vom Rath se connaissaient déjà.

D'autres témoignages déposés au parquet de la ville d'Essen, lors du procès contre Diewerge, un ancien conseiller auprès du ministère de la Propagande, prouvent que Grynszpan et vom Rath s'étaient rencontrés en fréquentant le milieu homosexuel parisien. Avant d'être muté, au mois de juillet 1938, à l'ambassade d'Allemagne à Paris, Ernst vom Rath était en poste, depuis 1936, au consulat général de Calcutta, qu'il avait dû quitter, un an plus tard, pour des raisons de santé. De nouvelles sources indiquent qu'il souffrait d'une gonorrhée rectale - maladie provoquée par des rapports homosexuels.

Comment Grynszpan en est-il venu à tirer sur le secrétaire d'ambassade ? En juillet 1938, le ministère de l'Intérieur français refuse au jeune homme une demande de permis de séjour permanent parce qu'il est arrivé en France illégalement, qu'il a « perdu » son passeport et qu'il ne dispose pas de revenus réguliers. Grynszpan doit quitter la France au plus tard le 15 août 1938.

Or, il ne respecte pas l'ordre d'expulsion, préférant rester à Paris dans la clandestinité. Afin de légaliser son séjour et de pouvoir éventuellement retourner en Allemagne, il lui faut impérativement un visa de sortie et d'entrée. Ses parents confirment, en décembre 1938, qu'il a demandé au secrétaire d'ambassade de les lui délivrer. Mais vom Rath refuse, ce qui pousse Grynszpan à commettre l'irréparable.

« Les relations les plus intimes avec son petit Juif d'assassin »

En 1942, au cours de l'enquête sur ce crime, les autorités du Reich viennent à soupçonner des « rapports défendus » entre vom Rath (ci-contre, à droite) et Grynszpan. Les hauts fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères s'efforcent alors d'étouffer l'affaire. Impossible d'avouer que celui dont le meurtre a été le prétexte à la « Nuit de cristal » était homosexuel.

Rappelons en effet qu'à partir du 1er septembre 1935 ceux qui sont convaincus du crime d'homosexualité encourent dans l'Allemagne nazie dix ans de travaux forcés et l'internement à vie dans les camps de concentration. Ils ne trouvent pas leur place dans un pays qui exalte les valeurs viriles et les assimilent à des sous-hommes, susceptibles de pervertir l'équilibre de la société allemande.

Déjà, l'assassinat des cadres SA, lors de la Nuit des longs couteaux (29-30 juin 1934), avait été l'occasion de stigmatiser les pratiques homosexuelles de Röhm et de son entourage. Cette persécution des homosexuels trouve surtout son aboutissement avec leur déportation dans les camps de concentration, où près de 20.000 «triangles roses» vont trouver la mort.

Pour justifier le procès spectacle que les autorités allemandes souhaitent à tout prix organiser contre Grynszpan, on demande donc à l'ambassadeur Welczeck de faire une déposition prouvant que c'était lui qui était visé.

Grynzpan se serait attaqué au secrétaire d'ambassade faute de mieux. Mais le comte Welczeck se refuse à toute déclaration sur un projet d'attentat contre sa personne.

Finalement, à l'automne 1942, les préparatifs du procès sont interrompus sans motivation officielle. Quant à Herschel Grynszpan, il semble qu'il ait été exécuté au camp de Sachsenhausen.

La vérité sur l'assassinat de vom Rath aurait pu éclater dès 1938. A l'époque, André Gide déclarait : « On saurait de source certaine que l'attaché d'ambassade von [sic] Rath qui vient d'être assassiné avait les relations les plus intimes avec son petit Juif d'assassin. De quelle nature fut l'assassinat ? Il n'importe. L'idée qu'un représentant du Reich, qui vient d'être glorifié, péchait doublement au regard des lois de son pays, est assez drôle, et les représailles atroces n'en paraissent que plus monstrueuses, plus simplement intéressées, utilitaires. Comment ce scandale n'est-il pas exploité par la presse (*) ? »

(*) Cahiers André Gide, Les Cahiers de la petite dame, 1937-1945, Paris, 1975, p. 122

L’Histoire n°274, Hans-Jürgen Döscher, mars 2003, pages 18-19


Lire aussi sur ce blog :

- TÉLÉVISION/HISTOIRE : Un amour à taire un téléfilm de Christian Faure

- CINÉMA : « Paragraphe 175 » : La déportation des homosexuels pendant la Seconde Guerre Mondiale

- LIVRES : Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel - Les oubliés de la mémoire de Jean Le Bitoux


Lire aussi sur le net : Herschel Grynszpan


"La Nuit de Cristal" au Mémorial de la Shoah (17 rue Geoffroy-l'Asnier, 75004 Paris)

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Regard sur Corydon par André Gide (1942)

Publié le par Jean-Yves Alt

Corydon reste à mes yeux le plus important de mes livres ; mais c'est aussi celui auquel je trouve le plus à redire. Le moins réussi est celui qu'il importait le plus de réussir. Je fus sans doute mal avisé de traiter ironiquement des questions si graves, où l'on ne reconnaît d'ordinaire que matière à réprobation ou à plaisanterie. Si j'y revenais, on ne manquerait pas de penser que je suis obsédé par elles. On préfère les passer sous silence, comme si elles ne jouaient dans la société qu'un rôle négligeable et comme si négligeable était dans la société le nombre des individus que ces questions tourmentent. Et pourtant ce nombre, lorsque je commençai d'écrire mon livre, je le croyais beaucoup moins grand qu'il ne s'est révélé par la suite et qu'il n'est en réalité ; moins grand pourtant en France, peut-être, que dans nombre d'autres pays que j'ai pu connaître plus tard ; car dans aucun autre pays sans doute (l'Espagne exceptée) le culte de la Femme, la religion de l'Amour et certaine tradition de galanterie, n'asservissent autant les mœurs, n'inclinent aussi servilement la conduite de la vie. Je ne parle évidemment pas ici du culte de la femme dans ce qu'il a de profondément respectable, non plus que de l'amour noble; mais de l'amour avilissant et de ce qui fait sacrifier aux jupes et à l'alcôve le meilleur de l'homme. Ceux mêmes qui haussent les épaules devant ces questions sont ceux qui proclament que l'Amour est ce qu'il y a de plus important dans la vie et qui trouvent tout naturel que l'homme y subordonne sa carrière. Il s'agit naturellement ici, pour eux, de l'amour-désir et de la jouissance ; et, à leurs yeux, le désir est roi. Mais, selon eux, ce désir perd toute valeur dès qu'il n'est plus conforme, ne mérite plus d'être pris en considération dès qu'il n'est plus semblable au leur. Ils sont très sûrs de leur affaire, ayant pour eux l'Opinion.

Je crois pourtant avoir dit dans ce livre à peu près tout ce que j'avais à dire sur ce sujet importantissime, et que l'on n'avait pas dit avant moi ; mais ce que je me reproche, c'est de ne l'avoir pas dit comme il fallait. N'importe ! Certains esprits attentifs sauront l'y découvrir plus tard.

André Gide

in Journal 1942-1949 d'André Gide, Gallimard, 1950, 19 octobre 1942, pp. 38/39

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Amyntas d'André Gide

Publié le par Jean-Yves Alt

André Gide a réuni dans « Amyntas » les notes prises sur son carnet durant les séjours successifs qu'il fit en Afrique du Nord aux alentours de 1900.

Les divers morceaux qui composent ce petit volume sont datés de 1896, 1899, 1900, 1903, 1904. On y trouve tel événement notable de la journée, telle image qui a ravi l'auteur, tel parfum qui le troubla ou encore telle réflexion que ses lectures lui inspirèrent.

Dans l'églogue virgilienne, Amyntas est le nom d'un petit berger à la peau très brune. Quand Gide aperçoit un berger, il ne dit – dans ses notes – rien de plus que ce qu'il voit :

« Je me souviens de ce svelte berger, dans les jardins d'El-Kantara, qui, du haut d'un abricotier énorme, pour son troupeau, faisait pleuvoir les feuilles. Déjà colorées par l'automne, sitôt qu'il agitait la branche, elles tombaient. C'était comme une averse d'or qui couvrait un instant le sol, qu'incontinent séchaient les chèvres. » [chapitre : Le renoncement au voyage, Alger (Fort National)]

« En guise de salut au train qui passe, le petit Kabyle berger se montre tout entier, tout nu, sous sa gandourah qu'il relève. Il semble chèvre entre ses chèvres et ne se distingue pas du troupeau. » [chapitre : Le renoncement au voyage, Bou-Saada]

« Son plus jeune frère, que je ne connaissais encore pas, m'offrit des figues et des dattes. J'aurais voulu pouvoir raconter à l'enfant des histoires ; ses grands yeux amusés m'écoutaient déjà ne rien dire. » [chapitre : Le renoncement au voyage, Bou-Saada]

Si André Gide entraîne son lecteur en quelque café maure, il le laisse à la porte de l'arrière-salle :

« Des planches formant banc ; je m'assieds. Et sitôt assis j'entends au tournant de la rue le crissement de la guitare arabe. Un café maure est là ; j'en perçois à présent la faible lueur dans la nuit ; elle écarte la nuit à peine, et pas plus que ne repousse le silence le son discret de la guzla. M'approcherai-je ? Pour quoi voir, qu'une échoppe très misérable, douze Arabes couchés, un musicien très probablement laid... Demeurons. Que la nuit entre en moi, s'insinue avec la musique... Un Arabe sort du café, s'avance vers moi, me croit ivre ; et en vérité je le suis. » [chapitre : Le renoncement au voyage, Alger (Fort National)]

« Il y avait là-haut, dans une rue point très secrète, mais dans tel pli secret de la rue, un tout petit café... Je le vois. Au fond de ce café, en contre-bas, commençait une seconde pièce, étroite semblait-il, et prenant jour sur le café ; de la place où j'étais, on ne la voyait pas tout entière ; elle continuait en retrait. Parfois un Arabe y descendait, qui venait tout droit de la rue et que je ne voyais plus reparaître. Je suppose qu'au fond du réduit un escalier secret menait vers d'autres profondeurs... » [chapitre : Le renoncement au voyage, Alger (Blida)]

On devine pourtant, à la connaissance de l'ensemble de son œuvre, que la « déviation de l'instinct » était déjà, dans Amyntas, présente mais en retrait. Gide plus tard ne craindra pas, en effet, de dire à quel idéal sensuel, correspondaient chez lui ces invocations. L'auteur a-t-il jeté le trouble dans les âmes des lecteurs de son époque (son livre est paru en 1906) ? Ses notes pouvaient-elles être prises seulement comme une simple révérence au latin ? :

« … c'est l'Algérien. On est tout étonné de l'entendre parler français. Jeune il est beau, souvent très beau ; son teint n'est pas éclatant, mais verdâtre ; ses yeux sont grands, pleins de langueur ; la fatigue chez lui se confond avec la paresse, et semble une lassitude amoureuse ; il garde tard la bouche entr'ouverte, la lèvre supérieure soulevée, à la façon des très jeunes enfants. » [chapitre : Le renoncement au voyage, Alger (Blida)]

« Non, je ne perdrai pas au travail ce jour splendide ! Je resterai dehors jusqu'au soir. Temps radieux... J'adresse ma dévotion ce matin à l'Apollon saharien, que je vois, aux cheveux dorés, aux membres noirs, aux yeux de porcelaine. Ce matin ma joie est parfaite. » [chapitre : Le renoncement au voyage, Biskra]

« Que viens-je encore chercher ici ? Peut-être, ainsi qu'un corps brûlant trouve joie à se plonger nu dans l'eau froide, mon esprit, dépouillé de tout, trempe dans le désert glacé sa ferveur. Les cailloux sur le sol sont beaux. Le sel luit. Au-dessus de la mort flotte un rêve. » [chapitre : Le renoncement au voyage, Biskra]

Amyntas, c'est, d'une certaine façon, des paysages vus dans l'heure qui précède le désir ou dans l'heure qui le suit, sans que la particularité de celui-ci fût cependant dite, sans que son heure fût non plus montrée.

■ Amyntas d'André Gide, Editions Gallimard/Folio, 1994, ISBN : 2070388646


D'André Gide : Le Prométhée mal enchaîné - Le retour de l'enfant prodigue - Isabelle - Corydon - Saül (Théâtre)

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Platon triche avec la chair par André Gide

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans les Annales du Centre Universitaire Méditerranéen, grand plaisir à trouver le Cours sur l'Art et la Pensée de Platon, du Père Valensin. Il signe Auguste Valensin, car lui déplaît cette sorte d'isoloir que risque de faire sa soutane, dans ses rapports avec le public, avec autrui; et on lui sait grand gré de rester sur le plan humain le plus possible, de se mettre de plain-pied avec vous. Egalement gré d'aborder sans effarouchement certaines questions scabreuses. Il en parle fort bien, avec la décence que l'on pouvait attendre de sa soutane, et avec une sorte de hardiesse qu'on n'osait espérer.

Néanmoins il est amené à tricher un peu, sans le vouloir, sans le savoir. Car enfin cette chasteté triomphante qu'il propose n'était pas un idéal païen ; pas même selon Platon, semble-t-il (ou qu'exceptionnellement), lequel cherche avant tout le bien-être harmonieux de la Cité et, comme le dit Valensin : « Une seule fin règle tout : assurez de beaux types d'humanité. » De sorte que la question reste tout urgente, laquelle il escamote ; à laquelle il ne devrait pas se dérober : Cette surabondance de pollen qui gêne l'adolescent, va trouver à se dépenser comment ? Espère-t-il que l'abstinence la résorbera tout entière ? Il sait bien que non ; ou que très exceptionnellement ; et en vue de quel idéal de sainteté que seul le christianisme peut légitimer... C'est sur ce point précis que porte la tricherie : on escamote l'exigence de la chair, de l'exonération nécessaire des glandes, pour laquelle il n'y a que quelques solutions, passées sous silence et pour cause : masturbation ou éjaculations spontanées, durant le sommeil ; et avec quels rêves érotiques ? Ici Platon lui-même triche en sublimant tout cela, qui reste d'ordre tout réel, et matériel, et... pratique. Je soutiens que le bon ordre de la cité se trouve moins compromis par le contact recherché entre jeunes mâles, et tire moins à conséquence que lorsque la libido dirige aussitôt les désirs de ces adolescents vers l'autre sexe. Je ne puis croire que ces rapports d'adolescents tels que nous les propose l'antiquité, soit entre eux, soit avec des aînés, restassent chastes, c'est-à-dire non accompagnés d'émissions libératrices ; et si Platon n'en parle pas, c'est par décence et parce que, la chose allant de soi, il devenait inutile et malséant d'en parler. Platon sait fort bien que, lorsque Socrate se dérobe aux offres et provocations d'Alcibiade, il propose une sorte d'idéal quasi paradoxal, qui prête à la fois à l'admiration et au sourire, parce qu'il n'est pas naturel et ne peut servir d'exemple qu'à de très rares. Il s'élève ainsi au-dessus de l'humanité, direz-vous ; en vue de quelle récompense mystique, ou satisfaction de l'orgueil ?

Et lorsque Valensin écrit : « La question est donc tranchée : Platon ne peut être annexé par les partisans du vice » (ce mot péjoratif comporte en lui-même déjà un jugement qui n'est pas de mise, car il n'y avait pas là vice, à proprement parler, aux yeux des contemporains de Platon) ; « il condamne les comportements de la Vénus vulgaire. Il les condamne autant qu'il approuve et encourage ceux de la Vénus céleste », il s'agit aussi bien des rapports hétérosexuels que des homosexuels. Il oppose (Platon) vertu et laisser-aller au plaisir, quel que soit celui-ci.

André Gide

in Journal 1942-1949 d'André Gide, Gallimard, 1950, 11 juin 1948, pp. 299/301

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La révolte des hannetons, Marcel Réja (1928)

Publié le par Jean-Yves Alt

Calomnie ou médisance ? Les entomologistes affirment que dans les idylles du hanneton la bergère se trouve souvent être un jeune berger.

Ce détail de mœurs, qui n'empêche nullement les vers blancs de pulluler, autorise certaines sectes érotiques à emprunter le nom de ce pervers coléoptère pour désigner leurs amours inter-masculines.

Les hannetons donc, rompant avec leurs habitudes bien connues de discrétion, viennent de déclencher une offensive de grand style contre l'opinion publique. Ils en ont assez d'être considérés comme des créatures monstrueuses. Ils en ont assez même de n'être pas considérés du tout, et grâce à quelques écrivains de talent ils prétendent réviser leur procès. Le coryphée de ces aimables insectes a cristallisé cet état d'âme dans un volume petit quant au format, mais formidable quant à sa signification : c'est le cri de révolte des hannetons. C'est Corydon par André Gide. […]

Vont-ils donc supplanter définitivement les gens normaux ? Ceux-ci seront-ils à leur tour obligés de se cacher honteusement pour satisfaire leurs appétits sexuels ? Il était fatal, il était nécessaire qu'une protestation se produisît, qu'une réaction s'amorça au nom du bon sens, au nom de la Raison, au nom des mœurs d'hier et d'avant-hier, au nom de Vénus gauloise et d'Aphrodite parisienne, au nom de l'Amour tout simplement.

Mais qui voudrait assumer ce rôle ingrat de l'homme raisonnable et réactionnaire, qui vient parler bon sens et morale à une assemblée de petites folles en ébullition et de snobs en plein délire de nouveauté ?

Ce fut François Porché que, sa conscience désigna pour cette entreprise à laquelle nous devons L'Amour qui n'ose pas dire son nom.

M. François Porché […] a un solide bon sens, une dialectique vigoureuse et une notion très ferme de la réalité, notion qu'il ne craint pas d'étayer, le cas échéant, d'érudition historique, littéraire, voire scientifique.

Mais comment lutter contre la pieuvre uraniste ? En poète, en homme ouvert et cultivé. Il se rend compte qu'il faut avant tout dissiper l'atmosphère trouble qui est si favorable à la progression du monstre, démolir la forteresse de sophismes et de paralogismes dont il s'enorgueillit si follement, ramener chacun à la notion de ses devoirs et de ses droits en matière de pratique sexuelle.

Pour cela, il était nécessaire de nous donner une vue d'ensemble de la question aussi objective que possible, et c'est à quoi l'auteur s'efforce en débordant le cadre strictement littéraire qu'il s'était d'abord imposé. […] Cette question qui paraît si simple aux esprits simplistes, à l'homme de la rue qui d'un cœur allègre déverse son mépris sous la forme d'une injure rituelle, cette question est en réalité très, compliquée... terriblement compliquée... et l'œuvre de François Porché lui-même, n'est pas sans donner prise à la critique.

Un fait bien avéré tout d'abord, c'est la réprobation vigoureuse, générale, que provoquait chez nous hier encore tout commerce d'homosexualité. […]

Il y a […] des exceptions à notre réprobation. Comment diable allons-nous, les justifier ?

Mais de la façon la plus simple du monde. Nous consacrons tout un chapitre ému à ce développement. Et ce n'est, ma foi, pas trop ! Cela s'appelle Dans le climat de la poésie.

« La poésie, dit Porché, lorsqu'elle imprègne un sujet donné, transforme complètement son apparence… Elle gagne le fond des choses, de sorte qu'elle modifie le sujet dans son essence même. » […] « Quelque action qu'ait commise Verlaine nous ne nous sentirons jamais le courage de le juger ni de le condamner. » […] « Mais quand il s'agissait d'autres que lui ou bien de l'homosexualité en général, nous retrouvions notre rigorisme ».

[…] Nous voilà dans une situation symétrique à celle de M. Tartuffe, lequel ne pouvait sentir les représentations picturales de certaines choses, mais avait « de l'amour pour les réalités ». […]

Mais il y a autre chose. Tout d'abord ce fait d'observation banale que toutes les civilisations, quelles qu'elles soient, (primitives, adultes ou faisandées) comportent des manifestations plus ou moins riches d'inversion sexuelle.

« On n'apporte aucune clarté dans le débat, affirme François Porché, lorsqu'on fait valoir cet argument que l'instinct homosexuel est de tous les pays et de toutes les époques. »

Et notre auteur, concédant gracieusement que l'impératif moral varie selon les temps et les lieux, déclare négliger tout ce côté de l'enquête et ne s'intéresser qu'à l'opinion des Grecs classiques.

A mon humble avis, il eût pourtant mieux valu serrer de plus près ce côté de la question, plutôt que de consacrer tout un chapitre aux divagations de ce psychologue pour femmes du monde qui a nom Freud et dont les théories pleines de choses fort intéressantes sont noyées dans un fatras d'insanités sans nom. […]

[…] Il y a un argument de l'amour grec : c'est même l'argument par excellence. Lorsqu'un homme sensé essaie de faire honte à un homosexuel de ses mœurs infâmes, l'autre se met à ricaner : — Vraiment, mon pauvre ami, vous n'êtes pas à la page. Et l'amour grec ? qu'est-ce que vous en faites ? […]

Mais tous ces homosexuels n'invertissent-ils pas la vérité ? […]

« Platon, avoue François Porché, a montré, en effet, une indéniable indulgence envers des mœurs que nous blâmerions aujourd'hui. Il est cependant plus sévère dans les Lois que dans les Dialogues. Mais c'est du point de vue social qu'il condamne alors la pédérastie plutôt que du point de vue moral » […]

Pour Xénophon, l'épouse est une ménagère. L'amour après le mariage va aux courtisanes : avant le mariage au compagnon d'armes, au camarade de palestre.

[…] Mais les Grecs sont-ils seuls à approuver ? Et nous-mêmes, sommes-nous seuls à réprouver ? […]

Cette attitude du monde hellénique prend toute sa valeur si on la confronte avec celle d'une des plus grandes civilisations du monde, dont elle est à certains titres le prolongement, je veux dire de l'Égypte. […]

En premier lieu, une constatation : notre déchiffreur de hiéroglyphes n'a trouvé dans toute la littérature égyptienne ni loi, ni procès concernant l'homosexualité.

Cependant la religion et la morale étaient d'accord pour la proscrire aux vivants. En effet dans la confession négative qui exprime les règles applicables aux vivants sur terre, le mort déclare expressément :

N'avoir jamais violenté de femme mariée ;

N'avoir jamais forniqué avec un mâle.

Mais ils la recommandaient aux morts :

« Défunt X., on t'apporte ton ennemi, on permet que lu sois derrière lui, que tu te mettes sur lui, apparaissant reposant sur lui et que lui ne sodomise pas dans toi. »

Voilà distinguées les deux sortes de sodomie active et passive. Seule l'active est, permise aux fidèles d'Osiris, mais la passive, toujours infamante, semble être le lot exclusif des étrangers vaincus. […]

Le plus ancien document historique connu, la Bible mise à part, le code d'Hammourabi fait mention de l'inversion sexuelle, au moins par allusion, et atteste une réprobation très nette de cette pratique, en même temps qu'il en trahit la fréquence dans les milieux même les plus relevés.

Dans le monde de l'Islam, l'homosexualité, théoriquement proscrite par le Coran, s'épanouit en fait en toute liberté. Pas seulement chez les Turcs ! Les petits danseurs schleuhs de Marrakech (Kif-Kif Fatma, ti sais, Monsieur !) n'évoluent-ils pas en toute liberté sous l'œil bienveillant de nos administrateurs ?

Mais François Porché, qui a limité son étude à la civilisation hellénique et à l'amour grec, ne veut pas lâcher la partie sans avoir discuté le coup. Sans doute, le divin Platon lui-même est tout imbu des conceptions homosexuelles ; mais voyez comme chez lui ce sentiment peut s'élever, atteindre au plus haut degré de la sublimation. […] A la faveur de la confusion classique, l'amour homo et quelquefois même hétérosexuel se mussant volontiers sous le masque de l'innocente amitié, le poète ne tend à rien de moins qu'à nous montrer en ce que nous appelons l'amitié pure, la vraie, une forme plus ou moins larvée de l'homosexualité.

O Freud !... Voilà bien de tes coups !... Malgré le brillant développement de ce point de vue mystico-clinique sur l'instinct masqué et l'amitié pure, qu'il nous soit permis de ne voir là qu'un jeu littéraire prestigieux, et qui n'est d'ailleurs pas fait pour simplifier la question.

Mais revenons à nos hannetons.

[…] Il n'y a en somme que l'objet de l'amour qui est changé : hétérosexuel en deçà de notre morale, homo au delà. Mettez au féminin le nom de l'aimé dans n'importe quelle idylle homosexuelle et vous retombez dans l'idylle la plus normale du monde.

La question des invertis doit-elle donc en bonne logique être résolue dans le sens de la tolérance la plus large, comme le réclame Corydon et avec lui toute la gent uranienne ?

Il en serait ainsi si celle-ci ne contenait que des invertis-nés. Mais tel n'est pas le cas... Il s'en faut. Il s'en faut même de beaucoup. Les invertis-nés sont, on peut dire, l'exception.

Le gros de la troupe est en effet constitué par ce qu'on peut appeler les invertis d'occasion.

[…] J'entends bien que l'honnête conformiste, orthodoxe en amour, se révolte avec indignation à l'idée qu'il pourrait, qu'il aurait pu... […]

Il semble bien que nous soyons maintenant en mesure de mener contre l'ennemi une attaque frontale décisive.

Corydon ou plutôt André Gide, ayant au mépris de toute pudeur déclaré que l'homosexualité, loin d'être une monstruosité, un vice, était la chose la plus normale, la plus recommandable du monde, et ayant essayé de nous le prouver par raison démonstrative, c'est André Gide que nous combattons d'une façon courtoise, mais implacable.

Axiome liminaire, selon Gide : c'est une erreur de ne voir dans l'amour humain qu'une forme de l'instinct de reproduction. Loin d'être confondus, l'instinct de procréation et la poursuite du plaisir iraient se dissociant de plus en plus à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des êtres (?)

Évidemment, voilà une de ces réflexions qu'il vaut mieux éviter de faire en récitant son catéchisme ! Ce n'est pas ce qu'on peut appeler une pensée de père de famille...

Mais ne serait-ce pas une simple vue de l'esprit ? François Porché est bien bon de suivre A. Gide sur ce terrain où l'on confond délibérément la cause immanente et la cause immédiate. Existe-t-il au monde un seul animal, y compris l'homo sapiens ! qui dans l'activité sexuelle ne soit poussé par l'appât de la volupté ? M. Gide croit-il que les hétérosexuels disent à leur compagne : « Viens que nous assurions l'avenir de la race !... » et que seul le philosophe hautement évolué est capable de penser ou de dire : « On va passer un bon moment !... »

S'il en est ainsi, M. Gide se trompe. Et il se trompe également quand il parle d'élévation dans l'échelle des êtres. N'exagérons rien. S'apparenter avec le coq, le pigeon, le chien, le bélier, le bouc, voire le chat, le canard et le hanneton... y a-t-il de quoi s'enorgueillir tellement ?

Cependant M. Porché veut bien passer outre. Mais lorsque Corydon ajoute : la quête du plaisir et les fins de l'espèce se trouvant ainsi différenciés, l'homosexualité cesse d'être une chose antinaturelle : halte-là !...

Vainement Gide établit que les animaux (certains au moins) se livrent tout naturellement à ce jeu...

Porché reconnaît les faits qui sont patents. Mais il ne va pas pour ça reconnaître que l'homosexualité soit une chose naturelle... Ah mais non !...

« La cause de l'animal et celle de l'homme ne sont, dit-il, pas liées le moins du monde... pour cette bonne raison que l'homme n'est pas un animal... ou plus exactement, ce n'est pas un animal comme les autres... c'est un animal moral. »

Pardon ! pardon ! Je ne sais pas si François Porché est très content de cet argument, mais, quant à moi, je le trouve déplorable pour de multiples raisons.

Nous discutons présentement pour savoir si une chose est naturelle ou hors nature. Gide cite des faits que vous ne pouviez nier et vous me répondez en parlant d'autre chose... Tenez-vous toujours que l'homosexualité soit un fait hors nature ?... Il va donc falloir admettre qu'il y a dans la nature des choses qui sont hors nature ?

Ce n'est pas là logomachie. Il faut être beau joueur, M. Porché, avouer que le mot hors nature, qui est consacré par l'usage, est un mot impropre, qui avait simplement pour but d'exprimer l'énergie de votre réprobation. Vous auriez dû dire simplement : l'homosexualité est une chose immorale !...

Seulement, voilà... c'était s'engager dans une autre affaire. Vous, lui, moi, tous, nous savons que la morale n'est pas une chose absolue. […] N'empêche que beaucoup de « morales » ont toléré sinon approuvé l'homosexualité : la nôtre est même à peu près la seule à ne pas vouloir l'admettre.

En sorte que le mot immoral, que nous devrions substituer à l'ancien mot hors nature, signifie une chose qui me dégoûte, moi, aujourd'hui, mais qui peut-être ne m'a pas dégoûté hier et ne me dégoûtera pas demain.

Non, non, cet argument ne me paraît pas de très bonne trempe. Mais cela n'empêche pas que vous avez eu cent fois raison de pousser votre cri d'alarme, et les conclusions de L'Amour qui n'ose pas dire son nom n'en demeurent pas moins très éloquentes : « L'Impudeur d'un pédéraste disons d'un sodomiste a quelque chose de particulièrement antipathique à nos mœurs. »

Et lorsque, croyant nous embarrasser, Gide nous demande :

— Au nom de quel Dieu, de quel idéal, me défendez-vous de vivre selon ma nature ? — nous lui répondons en citant son ami et coreligionnaire Oscar Wilde : « Le grand plaisir du débauché, c'est d'entraîner à la débauche. »

C'est-à-dire que, selon la détestable coutume de ceux qui ont un vice (ou une, foi quelconque) les homosexuels n'ont pas de plus grande joie que de propager leur vice en recrutant de nouveaux adeptes. Ce qui nous autorise, nous, simples hétérosexuels, à nous considérer comme en état de légitime défense, au nom du droit imprescriptible des majorités.

Car c'est un fait : nous disposons encore de la majorité !

Marcel Réja (1)

Mercure de France, 1er mars 1928, pp. 324-340


(1) Marcel Réja est le nom de plume du psychiatre Paul Meunier.


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