Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Recherche pour “christian gury gide et lyautey”

Yasmina... et autres nouvelles algériennes, Isabelle Eberhardt

Publié le par Jean-Yves Alt

La consonance germanique du nom de l'illustre journaliste et nouvelliste, en réalité d'origine russe par ses deux parents, forme un singulier contraste avec le titre du livre : Yasmina, car c'est au Maghreb que la jeune aventurière Isabelle Eberhardt vécut les années les plus palpitantes de sa brève existence.

Trente ans avant que Chanel ne libère la femme européenne de l'entrave du corset, elle chevauche à travers le désert, se vêt du costume arabe, se fond dans la société musulmane jusqu'à épouser un maréchal des spahis...

Une photographie la montre coiffée d'un burnous qui auréole son visage, « aux longs yeux d'ombre et de langueur » pareils à ceux du major qu'elle campe dans une de ses nouvelles.

Certes l'inspiration de ces brefs récits est parfois un peu sentimentale. L'auteur fait appel aux ressorts du mélodrame : ici, le roumi infidèle abandonne la pauvre indigène, après l'avoir séduite, puis la retrouve dans un bouge, dévorée par le chagrin et la phtisie galopante ; là, une passion torride unit un Arabe de sang et une prostituée obscure.

L'intérêt n'est pas là. Ce qui compte, c'est que cette transfuge de la société européenne ait réussi à comprendre la civilisation du Maghreb lorsque tant d'écrivains, sensibles au goût et à la tradition orientaux, n'en offrent qu'une image conventionnelle et artificielle. Du labyrinthe de la casbah à Alger, au « moutonnement infini » du désert, les images les plus belles et les plus justes jaillissent sous la plume de l'écrivain-amazone comme les pierres sous le sabot de son cheval.

Toutefois, lorsqu'elle évoquait le danger des « oueds boueux qui roulent des arbres déracinés et des rochers arrachés au flanc des hautes collines rouges », savait-elle qu'elle préfigurait son propre destin ?

■ Yasmina... et autres nouvelles algériennes, Isabelle Eberhardt, Éditions Liana Lévi, 1999, ISBN : 2867461995


Isabelle Eberhardt (1877-1904), née sur la rive suisse du lac Léman, part à vingt ans à la découverte du Maghreb. Habillée en cavalier arabe et sous le nom de Mahmoud Saadi, elle adopte la religion musulmane et voyage dans le Sud algérien où elle rencontre Lyautey. Elle meurt à vingt-sept ans, emportée par la crue d'un oued.

Voir les commentaires

L'homosexualité vue dans le dictionnaire de la bêtise de Guy Bechtel et Jean Claude Carrière

Publié le par Jean-Yves Alt

● En 1926, la revue « Les Marges » lançait, parmi les personnalités de l'époque, une enquête sur l'homosexualité dans les lettres, et publiait les réponses dans son numéro du 15 mars. En voici deux extraits :

Il s'agit maintenant d'une littérature compliquée et savante, dont les derniers et les plus remarquables types sont l'Albertine disparue de Proust et ces Faux Monnayeurs que nous a laissés Gide après le double scandale de son Corydon et de sa vente : j'avoue me divertir énormément en voyant l'embarras des critiques alambiqués et serviles devant ces deux puddings de prose assommante et vénéneuse.

Camille MAUCLAIR, journaliste et essayiste

Le jour où une saine et brave Française chassera d'un salon, en lui mettant sa main sur la figure, une « gousse » par trop « voyante » ou une « tapette » ostentatrice, les mœurs changeront d'un coup. Et les hommes feront des lois.

Georges MAUREVERT, écrivain

● L'Église ouvre la bouche :

L'homosexualité, bien qu'elle soit réprouvée par la Doctrine comme ne servant pas la procréation, mérite aux yeux du Saint-Père l'assistance que les évêques doivent porter à ceux qui sont confrontés à des choix oraux difficiles.

Le Panorama du médecin, septembre 1983

● Et tous les espoirs restent permis :

Il faut que les homosexuels qui liront ce livre [Jean-Paul de Marcel Guersant] sachent qu'une issue « par le haut » leur est ouverte.

Abbé ORAISON, Arts-Spectacles, 27 mai 1953

■ in Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement, Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière, Editions Bouquins/Robert Laffont, 1998, ISBN : 2221087844, pages 199/200

Voir les commentaires

Culture homosexuelle en Europe dans les années 20 par Florence Tamagne

Publié le par Jean-Yves Alt

Le centre de la culture homosexuelle des années 1920 fut incontestablement Berlin. Des centaines de bars, de clubs, comme le légendaire Eldorado, qui présentait aux touristes des spectacles travestis, y accueillaient les homosexuels en toute légalité.

Les mouvements homosexuels s'y multiplièrent ; ils regroupaient des milliers de membres et se firent connaître en publiant leurs propres revues. André Gide, René Crevel, Christopher Isherwood ou Klaus Mann visitèrent la galerie de portraits d'homosexuels célèbres et de travestis de l'Institut pour la connaissance sexuelle, fondé en 1919 par Magnus Hirschfeld, et qui accueillait pour des consultations des homosexuels venus du monde entier.

Les mouvements homosexuels tentèrent également d'intéresser le gouvernement et le Parlement à leur action. La pétition du WhK, lancée en 1897 et constamment rééditée, qui réclamait l'abolition du paragraphe 175, fut signée par plus de cinq mille personnalités, parmi lesquelles Hermann Hesse, Thomas Mann, Rainer Maria Rilke, Stefan Zweig, Albert Einstein, Émile Zola ou Léon Tolstoï.

Ce militantisme homosexuel restait cependant spécifiquement allemand. La tentative anglaise de fonder un mouvement semblable au WhK fut un semi-échec et la France s'enferma dans un modèle individualiste.

Certes, certains intellectuels, comme Marcel Proust et André Gide, contribuèrent, à travers leurs œuvres, à faire connaître l'homosexualité au grand public, mais ils s'exprimaient avant tout à titre personnel. Si Sodome et Gomorrhe (1921-1922) fut le point de départ du débat sur l'homosexualité en France, Corydon, publié en 1924, fit de Gide le héraut des homosexuels français ; pourtant, malgré le courage indéniable de leur auteur, ces dialogues présentaient des arguments convenus.

Bar louche par Félix Topolski

[extrait de Paris disparu, croquis des années 30, Paris, Weber, 1974]

Gide restait cantonné à la défense de la pédérastie. Il vulgarisait en outre une vision de l'homosexualité élitiste et intellectuelle qui ne correspondait guère à la réalité de l'époque : il passait sous silence celle des bars de la rue de Lappe, où dansaient ensemble les marins et les lopes, celle des pissotières où les truqueurs étaient à l'affût du client bourgeois, celle des bals de mardis-gras, comme celui du Magic-City, où les folles travesties arboraient les noms de guerre de La Fonlange, La Sévigné, La Duchesse de Bouillon (1)...

Les années 1920 voient en effet l'essor de la prostitution masculine, prostitution militaire bien sûr, à Londres, Douvres, Hambourg, Toulon, et prostitution ouvrière, en particulier en Allemagne où les crises, celle de 1923 puis celle de 1929, jettent sur le trottoir des dizaines de milliers de jeunes gens au chômage. A Berlin, on compte alors vingt-deux mille prostitués !

C'est dans les années 1920 que l'identité homosexuelle masculine et féminine se construit. La mode camp, sorte d'exagération de la pose et des clichés de ce milieu, impose un nouveau vocabulaire et des codes vestimentaires. Si la grande majorité des homosexuels préfère se fondre dans la masse des gens normaux, d'autres innovent et adoptent un style spécifique. Certains accessoires deviennent des signes de reconnaissance : les chaussures en daim ou le manteau en poil de chameau. L'habitude du maquillage se répand et la possession d'un poudrier est désormais assimilée par la police à une preuve d'homosexualité. Les Bright Young People anglais, comme Stephen Tennant, Cecil Beaton, Harold Acton ou Brian Howard, imposent un nouvel esthétisme et se font les hérauts de la mode androgyne. Stephen Tennant, qui fut photographié par Cecil Beaton pour Vogue, incarne l'esthétique homosexuelle portée à son apogée dans les années 1920 : « Je ne sais pas si c'est un homme ou une femme, mais c'est la plus belle créature que j'ai jamais vue », dira l'amiral Sir Lewis Clinton-Baker.

Florence Tamagne

(1) Les lopes étaient les clients homosexuels, également désignés dans l'argot du milieu comme tantes, tapettes, corvettes, ou rivettes. Les truqueurs étaient de jeunes voyous qui aguichaient les clients dans les pissotières ils opéraient généralement par deux. Pendant que l'un draguait, l'autre attendait, caché, une matraque à la main, près à sauter sur le client récalcitrant. Les prostitués étaient connus comme poisses, jésus, gigolos, mignards, etc.

■ in L’Histoire n°221 (Dossier : Enquête sur un tabou – Les homosexuels en Occident), mai 1998, pages 51-52


Lire de Florence Tamagne : Histoire de l'homosexualité en Europe : Berlin, Londres, Paris, 1919 – 1939


Lire aussi : L'Allemagne et la Caricature Européenne en 1907 : Derrière "Lui" de John Grand-Carteret

Voir les commentaires

Amour nuptial, Jacques de Lacretelle (1929)

Publié le par Jean-Yves

Ce roman dit le tragique destin d'un couple. Le mari conte l'histoire, et Lacretelle l'entoure de tant de détails empruntés à sa propre vie, le figuier d'Aiguesbelles, Silbermann, ses romans, que le livre a l'attrait direct d’une confidence.

Le roman suit les progrès de l'aversion qu'éprouve à l'égard de sa femme ce romancier, tyrannisé par ses besoins intellectuels ; dessèchement de la sensibilité, règne d'un cruel égoïsme.

Le mari dissocie les plaisirs de la chair et ceux de l'âme ; il souffre de devoir à sa femme à la fois les uns et les autres ; dans cet état de trouble, il hait ses liens, il hait toutes les qualités de sa femme, cherche à détacher d'elle l'idéal qu'il s'est formé pour lui seul, ne se sent heureux que lorsqu'une maladie empêche Élise d'être physiologiquement sa femme ; mais la femme ne peut supporter cet amoindrissement, et elle meurt.

L'Amour nuptial évoque L'Immoraliste d' André Gide par la sévérité de l'analyse et la netteté des notations, avec une défiance des images et de la rhétorique. Jacques de Lacretelle maintient discret une sensibilité qui affleure à chaque page. Dans la forme, Lacretelle se distingue par le goût du récit bien fini, sans défaut, sans rien qui choque ou qui surprenne ; sa pudeur de cœur s'étend aux images, aux mots, dans un parfait bon ton.

■ Amour nuptial, Jacques de Lacretelle, Éditions de La Nouvelle Revue Française, Librairie Gallimard, janvier 1929


Du même auteur : Silbermann - La Bonifas

Voir les commentaires

Jean-Paul Sartre a-t-il imité Paul Bourget ?

Publié le par Jean-Yves Alt

L'ouvrage intitulé « Le Roman français depuis la guerre », que Maurice Nadeau vient de faire paraître en livre de poche, dans la collection « Idées », déconcerte par des absences et des présences également injustifiables. Par quel cheminement de pensée ce représentant de l'intelligentzia a-t-il pu en arriver à passer sous silence l'auteur des « Amitiés Particulières » et à consacrer une demi-page à celui de... « Caroline Chérie » ? Il est vrai que c'est pour nous apprendre que Cecil Saint-Laurent, sous le nom de Jacques Laurent, a rompu des lances contre Sartre, en le rapprochant de Paul Bourget, autre romancier à thèse.

Au lieu de se couvrir de ridicule en publiant un essai intitulé « Des raisons par lesquelles un intellectuel, s'il lit Kant, abuse d'une vierge et la tue », Paul Bourget publie « Le Disciple ». Il gagne l'adhésion du lecteur en lui faisant voir un garçon sympathique et studieux. Ce brave garçon lit Kant. Sa lecture terminée, il séduit lâchement et empoisonne la fille du château dont il est précepteur. Et voilà le lecteur convaincu. (Malebranche aurait vu là un bel exemple de l'effet contagieux des imaginations fortes).

La leçon de Bourget n'a pas été perdue, pense Jacques Laurent. Un demi-siècle plus tard, Jean-Paul Sartre s'est gardé de publier un traité ayant pour titre « De l'homosexualité considérée comme la phase préparatoire au fascisme ».

« C'est Lucien dans « L'Enfance d'un Chef », et Daniel dans « Les Chemins de la Liberté », qui se chargeront d'imposer le tandem illégitime (de l'inversion et du fascisme) aussi dociles à Sartre que Robert Greslou à Bourget » cité par Maurice Nadeau. La formule est amusante, surtout quand on la rapproche de la tentative de ce psychanalyste américain, cité par Francis Jeanson dans Sartre par lui-même (Seuil), qui identifie précisément Sartre avec Lucien et pousse la candeur à expliquer l'œuvre de Sartre par le grand trauma conté dans une scène (transposée naturellement!) où Lucien (environ 3 ans) passe une nuit dans la chambre de ses parents. Jacques Laurent touche au moins à un point délicat de la philosophie de Sartre : quelle est sa position sur le problème de l'homosexualité ?

Les Arcadiens sont des « jansénistes » : on l'a dit, et c'est vrai. Mieux que personne, ils savent que l'homosexualité n'est ni un caprice, ni une perversion, ni le résultat d'une finalité consciente bien qu'implicite. Ils savent que les biologistes, les psychiatres, les psychologues ont raison de voir en elle un tropisme, une loi biologique mystérieuse, mais singulièrement plus forte que les volontés individuelles et les lois de la société. Comment ne seraient-ils pas sceptiques en lisant les termes par lesquels Sartre, balayant le déterminisme, conclut son essai sur Baudelaire : « Le choix libre que l'homme fait de soi-même s'identifie absolument avec ce qu'on appelle sa destinée ». En ce qui concerne le penchant homophile, il n'y a pas de choix libre. Dès ce monde les jeux sont faits.

Les brillantes démonstrations n'ont jamais porté sur le fait homophile. Dans Saint-Genet, Sartre montre que Jean Genet, pupille de l'Assistance publique, a choisi délibérément d'incarner le vol et le mal parce qu'on l'avait traité de voleur pour un menu larcin qu'il commettait comme un somnambule, sans le savoir, aux environs de sa dixième année :

« Chassé du paradis perdu, exilé de l'enfance, de l'immédiat, condamné à se voir, pourvu soudain d'un « moi » monstrueux et coupable, isolé, séparé, bref changé en vermine... la honte du petit Genet lui découvre l'éternité : il est voleur de naissance, il le demeurera jusqu'à sa mort, le temps n'est qu'un songe : sa nature mauvaise s'y réfracte en mille éclats, en mille petits larcins mais elle n'appartient pas à l'ordre temporel ; Genet est un voleur : voilà sa vérité, son essence éternelle ».

Bien entendu, ce n'est là qu'une illusion : Jean Genet n'est pas un voleur : c'est un petit garçon qui, pour remédier à sa solitude et à son angoisse, pour se donner l'illusion de détenir ce monde où il se sentait de trop, a volé sans le savoir c'est-à-dire qu'il s'est trouvé dans une situation telle qu'il a agi comme il l'a fait. Mais, ayant choisi le Mal, il s'en est fait le chantre inspiré dont le chant « paradoxalement s'élève en une flamme haute et pure » (Nadeau). Si Genet tient volontairement l'homosexualité pour un vice, c'est qu'il cherche la sainteté du mal. « Pour cet homosexuel, le mal c'est la virilité, remarque Maurice Nadeau. C'est après elle qu'il court, tragiquement, sans jamais pouvoir la rejoindre, sans jamais pouvoir la connaître autrement que par le sexe ».

Sartre semble bien rendre ici l'homosexuel responsable de sa destinée. « L'inversion », dit une formule bien contestable de Saint-Genet, « n'est pas l'effet d'un choix prénatal, ni d'une malformation endocrinienne, ni même le résultat passif et déterminé de complexes : c'est une issue qu'un enfant découvre au moment d'étouffer ». Mais le philosophe n'accepte pas ce qu'il appelle « la morale des flics et des procureurs ».

La formule de Sartre appelle des réserves. Sans doute, comme l'écrivait P.-V. Berthier dans Liberté, le journal de Louis Lecoin, du 1er janvier 1964, « les lois humaines qui sont de nos jours en vigueur dans le domaine de la sexualité ont été forgées par des juristes et votées par des députés qui ne savaient de la question que ce qu'on en savait alors, c'est-à-dire à peu près rien, en des temps où les lois biologiques étaient totalement ignorées ». Mais aujourd'hui, à partir d'un certain échelon tout au moins, les représentants des pouvoirs publics ne s'accrochent plus à une morale rigide, archaïque et bornée. Comme Voltaire, il a toujours fait entendre sa grande voix généreuse toutes les fois que venait à sa connaissance un crime, une torture, une injustice. A l'opposé de Cecil Saint-Laurent, il est tout proche d'E. Armand, « L'En-Dehors », et des libertaires qui mettent l'accent sur le rôle que les transgressions jouent dans l'évolution. Il a loué Rimbaud d'avoir tenté de devenir son propre auteur. Lorsque Rimbaud « définit sa tentative par son fameux Je est un autre, il n'hésite pas à opérer une transformation radicale de sa pensée, il entreprend le dérèglement systématique de tous ses sens, il brise cette prétendue nature qu'il tient de sa naissance bourgeoise et qui n'est qu'une coutume » (Baudelaire). C'est une des formules employées par A. Gide dans Corydon ! Si Lucien devient fasciste ce n'est pas parce qu'il est homosexuel : c'est en entrant dans le monde du sérieux, où l'homme se fait tel qu'il soit attendu par des tâches placées sur sa route ; il devient chef comme son père ; il est justifié (comme les salauds de « La Nausée ») par les valeurs de son milieu, de sa classe sociale, il est justifié dans ses convictions les plus imbéciles (il est raciste) et jusque dans son lit (il renie l'âge de la bohème, de la gratuité, de l'émancipation sexuelle).

C'est à Sartre et à Cocteau que Jean Genet doit sa liberté. L'important essai sur Baudelaire est dédié à cet écrivain en marge, dont le « lot aura, de fait, été jusqu'à présent», note Michel Leiris, « de se targuer d'être un coupable en même temps qu'un poète et que la société a, effectivement, tenu derrière des murs nombre d'années durant ».

Loin de chercher à imposer un prétendu tandem de l'inversion et du fascisme, Sartre tient André Gide en haute estime. En présentant « Les Temps Modernes », il oppose l'attitude de Gide mesurant sa responsabilité d'écrivain lorsqu'il dénonçait l'administration du Congo à celle de Flaubert et de Goncourt qu'il tient « pour responsables de la répression qui suivit la Commune parce qu'ils n'ont pas écrit une ligne pour l'empêcher ». Dans son Baudelaire, il oppose l'attitude de Gide à celle de l'auteur des Fleurs du Mal acceptant la fausse vertu « révélée par les prophètes, inculquée de force par le fouet des prêtres et des ministres ».

« Dans le conflit originel qui opposait son anomalie sexuelle à la morale commune, il (Gide) a pris le parti de celle-là contre celle-ci, il a rongé peu à peu, comme un acide, les principes rigoureux qui l'entravaient ; à travers mille rechutes il a marché vers SA morale, il a fait de son mieux pour inventer une nouvelle table de la loi. Pourtant l'empreinte chrétienne était aussi forte chez lui que chez Baudelaire : mais il voulait se délivrer du Bien des autres ; il refusait de se laisser traiter au départ comme une brebis galeuse. A partir d'une situation analogue, il a choisi : autrement dit, il a voulu avoir une bonne conscience ; il a compris qu'il se libérerait seulement par l'invention radicale et gratuite du Bien et du Mal ».

Sans doute, Sartre reste convaincu que, comme dit Francis Jeanson, « le véritable sujet, le sujet agissant, celui qui n'est pas condamné à voir tous ses actes se changer en gestes, c'est celui qui parvient à se dépouiller de son moi, à dépasser en lui tout « caractère », tout souci d'être quoi que ce soit, toute tentation de se laisser « prendre » en une quelconque « nature ». Cependant, il ne dit pas que Gide a choisi son anomalie sexuelle (Et bien entendu il ne dit pas non plus – ce qui serait absurde – que cette anomalie sexuelle l'incline vers le fascisme !). Il présente celle-ci comme un élément de la situation particulière sur laquelle s'engrène la liberté de l'auteur de Corydon. Plus courageux que Flaubert et Goncourt, plus lucide que Baudelaire, celui-ci a surmonté dans une synthèse les deux aspects de sa réalité : sa contingence et sa liberté ; sa facticité (son être de fait, son être-là) et sa transcendance (son pouvoir de se faire). Au lieu de vivre son homophilie dans la mauvaise foi et dans la honte, il l'a vécue dans l'authenticité. Gide est un héros de l'existentialisme parce qu'il a compris que l'homme est l'unique fondement de toutes les valeurs, injustifié, injustifiable.

Selon qu'il parle d'homosexuels imaginaires ou d'homosexuels réels, le ton de Sartre est différent : Lucien, Daniel, Inès (de « Huis-Clos ») sont des personnages déplaisants ; l'autodidacte de « La Nausée » est, comme Bouvard, ridicule et un peu touchant. Ces personnages n'ont pas « le courage de revendiquer la grande solitude libre, le choix de soi-même dans l'angoisse qui seront le lot et le destin d'un Lautréamont, d'un Rimbaud, d'un Van Gogh ». Leurs attitudes sont des attitudes d'échec et de mauvaise foi. Par contre Lautréamont, Rimbaud, Gide, Genet sont des porteurs de lave – et Sartre les préfère aux porteurs de bave. Le rapprochement de Sartre et de Bourget, le projet d'essai ridicule sur l'homosexualité comme phase préparatoire au fascisme ne dépassent pas le niveau de la plaisanterie un peu laborieuse.

Reste à expliquer le cas de Lucien et de Daniel – Daniel, dont le modèle, nous apprend Simone de Beauvoir, cherchait l'amour fou dans les kermesses de Montparnasse. Ils deviennent fascistes parce que ce sont des révoltés qui n'ont pas le courage de devenir des révolutionnaires. L'opposition sartrienne du révolté et du révolutionnaire est une de ces vérités philosophiques que les grands philosophes laissent dans leur sillage, et qui valent indépendamment de la doctrine dont elles sortent.

« Le révolutionnaire veut changer le monde, il le dépasse vers l'avenir, vers un ordre de valeurs qu'il invente ; le révolté a soin de maintenir intacts les abus dont il souffre pour pouvoir se révolter contre eux » (Baudelaire).

Lorsque Jean Genet feint d'accepter la morale bourgeoise, atroce et stupide, qui considère l'homosexualité comme un vice, lorsqu'il souhaite un régime pénitentiaire plus féroce et qu'il admire la structure admirable des lois du monde bourgeois, il est révolté. (Et ce n'est pas sans quelque malice que Sartre lui dédie l'essai qu'il consacre à un autre grand révolté : Baudelaire). Mais il est révolutionnaire quand, en devenant le Poète, en trahissant le Bien pour le Mal et le Mal pour le Bien, il s'oppose seul et victorieusement à toute une société – tel Oreste, dans la scène finale des Mouches, tenant tête à une foule surexcitée.

Rimbaud, révolutionnaire, écrit : « Merde à Dieu », sur son pupitre d'écolier et chante la Commune en vers de sang et d'or. Baudelaire, révolté, accepte le conservatisme étriqué de Joseph de Maistre – le fascisme de l'époque. « Il préfère être condamné par ces valeurs-là que blanchi au nom d'une éthique plus large et plus féconde qu'il devrait inventer lui-même... Dans cette société dont il veut être l'enfant terrible, il faut une élite de fouetteurs ». (C'est à peu près ce que se dit Daniel en voyant défiler les S.S. sur le boulevard Saint-Michel).

Baudelaire ne négligeait rien pour qu'on le crût homosexuel. Il « fut embarqué », dit Buisson, « comme pilotin, à bord d'un navire marchand qui partait pour l'Inde. Il parlait avec horreur des traitements qu'il avait subis » (cité par Sartre). Il est sans doute à l'origine des bruits selon lesquels il aurait été chassé du lycée Louis-le-Grand pour homosexualité. Il teint ses cheveux en vert, porte des ongles de femme, des gants roses, de longues boucles. Camille Lemonnier a laissé de lui ce portrait : « A pas lents, d'une allure un peu dandinée et légèrement féminine, Baudelaire traverse le terre-plein de la porte de Namur, évitant méticuleusement la crotte et, s'il pleuvait, sautillant sur la pointe de ses escarpins vernis dans lesquels il se plaisait à se mirer ».

Comme les prêtres des messes noires, qui conservent ce qu'ils feignent de nier, les homosexuels scandaleux sont des révoltés, quand ce ne sont pas des bouffons. Exhibitionnistes plutôt qu'homophiles, ces pâles imitateurs de Baudelaire s'assimilent à Satan. « Mais qu'est-ce au fond que Satan », écrit Sartre, « sinon le symbole des enfants désobéissants et boudeurs qui demandent au regard paternel de les figer dans le cadre du bien pour affirmer leur singularité et la faire consacrer ? ». Les homophiles d'Arcadie sont des révolutionnaires. Pas nécessairement des révolutionnaires politiques, mais – ce qui est plus rare, et peut-être plus difficile – des révolutionnaires moraux. En contestant par la dignité de leur vie les fausses valeurs et les jugements inauthentiques ils participent à ce qu'Alain appelait « la révolution permanente et diffuse ».

Arcadie n°125, Serge Talbot, mai 1964

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 > >>