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Recherche pour “galerie au bonheur du jour expo maisons closes”

Le livre disparu, Colin Thompson

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans une immense bibliothèque contenant tous les livres du monde, les rayonnages s'animent dès que le dernier lecteur a quitté les lieux. Tout un petit peuple s'éveille donnant vie aux livres. Le jeune Peter Robinson est à la recherche d'un livre, disparu depuis deux siècles et dont il est le seul à connaître l'existence : « Comment ne jamais vieillir »..

Après deux années de quête dans le labyrinthe des rayons de la bibliothèque, Peter parvient à un groupe de quatre sages chinois qui vont le mener dans le monde du Vieil Enfant, détenteur de l'ouvrage. Ce dernier lui expose les avantages et les inconvénients de la lecture de ce manuel d'immortalité et, après une réflexion solitaire, Peter décide de ne pas le lire. «Tu es plus raisonnable que je ne l'ai été. » conclut le Vieil Enfant en le reconduisant vers le monde.

« Avec son millier de salles, la bibliothèque donnait sur une rue tranquille et bordée d'arbres. Sur ses rayons se trouvait un exemplaire de chacun des livres publiés dans le monde. Tous ? Non. il en manquait un. Deux cents ans auparavant, quelqu'un avait caché la fiche sous un tiroir et le livre avait tout bonnement disparu. Il avait pour titre "Comment ne jamais vieillir".

Lorsque la bibliothèque était fermée et que le gardien de nuit s'était endormi dans son grand fauteuil, les étagères s'animaient. Des portes et des fenêtres apparaissaient au dos des livres, des lumières s'allumaient, des voix s'échappaient d'entre les pages.

Sur un rayonnage de livres de cuisine, à la lettre C, dans l'album Confitures de coings, quinze recettes vivait la famille Robinson : la mère, le père, la fille Lucie, très sérieuse, et le fils, prénommé Peter. Peter était le seul à connaître l'existence du livre manquant : une nuit, alors qu'il s'était faufilé dans le fichier où son chat Brian poursuivait une souris, il avait trouvé la fiche. Mais lorsqu'il avait voulu chercher le livre, un espace vide l'attendait, rempli de poussière. C'est alors que le garçon avait décidé de retrouver à tout prix ce livre perdu. »

Un album aux nombreuses références littéraires : petite analyse incomplète du texte :

- Dans les lieux : La bibliothèque du livre disparu possède deux particularités, sa taille (1000 salles) et sa prétendue exhaustivité en matière de livres (tous les livres publiés y trouvant place). Ainsi présentée, elle rappelle précisément la nouvelle de Jorge Luis Borges, «La Bibliothèque de Babel» composée elle «d'un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales» dans laquelle un bibliothécaire de génie découvre qu'«il n'y a pas, dans la vaste Bibliothèque, deux livres identiques».

- Dans les noms de famille : Celui du héros (Robinson) renvoie le lecteur au personnage éponyme des aventures sur l'île déserte de Daniel Defoe. Celui de sa soeur (Lucie) évoque celle de Robinson dans «Vendredi ou les limbes du Pacifique» de Michel Tournier [Gallimard]. La famille Robinson habite dans un livre de recettes de confitures : on peut y voir là une référence quasi «proustienne».

- Dans la recherche, véritable quête du Graal : Peter ne part pas à la recherche d'un objet quelconque mais symbolique (un livre : «Comment ne jamais vieillir.»), véritable métaphore de l'Éternité, de la Connaissance comme c'était déjà le cas dans « Le nom de la rose » d'Umberto Eco [Grasset, 1990], avec le volume perdu de la Poétique d'Aristote. Sauf qu'ici, nous sommes plus près des modalités de la «Quête du Graal» car il n'y a pas plus de repères temporels que d'indices géographiques. Si l'objet est connu, les chemins pour le retrouver appartiennent à l'errance.

- Dans la sagesse sous-jacente : Au départ la recherche est conçue comme un jeu pour occuper les longues soirées de la bibliothèque fermée. Cette recherche prend une autre dimension à partir de la rencontre avec les quatre vieillards chinois : comment ne pas y voir une transposition x94 à peine masquée x94 des piliers de la sagesse caractéristiques des philosophies extrême-orientales. Pour Peter le jeu est alors terminé : ce qui se « joue », c'est son aptitude à réfléchir, à décider, et surtout à préférer le principe de réalité au principe de plaisir. À l'issue de sa recherche qui était en fait une quête d'identité, Peter est devenu adulte.

L'immortalité est par essence inaccessible ce qui n'est pas contradictoire - un certain temps - avec la quête de Peter, condition nécessaire pour accéder à la connaissance de soi.

Comment ne pas conclure ce commentaire avec cet extrait emprunté à Jorge Luis Borges :

« Comme tous les hommes de la Bibliothèque, j'ai voyagé dans ma jeunesse ; j'ai effectué des pèlerinages à la recherche d'un livre et peut-être du catalogue des catalogues. » (La bibliothèque de Babel in Fictions, Gallimard, Folio, 1997, page 72)

Le foisonnement des images dans cet album est tel que le lecteur peut s'égarer facilement dans le labyrinthe des interprétations possibles, comme le personnage principal Peter erre dans le labyrinthe des livres. Exercice périlleux, que l'analyse "in absentia" des illustrations : le parti-pris adopté ici est le respect de l'ordre des illustrations. Je n'ai principalement retenu dans cet article que la représentation des livres et son évolution.

La première double page représente la cour d'entrée et la façade d'un bâtiment néoclassique que le texte permet d'identifier comme étant la bibliothèque. Il s'agit de l'entrée commune à la British Library et au British Muséum, à Londres. Ce sera le seul moment où sont présentés des humains. Jusque là rien ne permet de lire autre chose qu'un texte narratif réaliste.

La troisième double page nous offre une vision des rayons de la bibliothèque dont la couverture nous avait donné un aperçu. Les éléments apparus jusque là se conjuguent en une fresque extravagante. Les rayonnages rompus, étayés qui par un cric, qui par une jambe, ponctués d'échelles et d'escaliers, soutiennent tant bien que mal des objets apparemment hétéroclites et des livres qui ont en commun d'être pour la plupart des romans et d'avoir tous des titres parodiques ou simplement humoristiques.

De nombreux petits personnages marionnettes sont disposés dans les rayons. Si l'on se réfère au texte de cette page, on peut légitimement y voir une résurgence du motif de l'animation des objets, traditionnel dans la littérature enfantine du XIXe siècle, dont l'exemple le plus connu est le Pinocchio de Collodi. Sont présents aussi des arbres fruitiers disposés sur l'étagère la plus élevée ; il s'agit apparemment de pommiers et l'on ne peut s'empêcher de penser à l'arbre de la connaissance. Les arbres sont d'ailleurs nombreux et leur présence se fera de plus en plus forte au fur et à mesure qu'on avance dans l'album. Il est vrai que l'arbre, vivant ou transformé, est synonyme de longévité dans de nombreuses civilisations, en même temps qu'il a acquis - pour les occidentaux - une signification symbolique en relation avec les préoccupations liées à la nature et à sa protection. Mais aussi l'arbre, matière première de la pâte à papier, est menacé par le livre : ce qui fait que voisinent vieux rayonnages, arbres verts et logiciels informatiques (Windows 3.1).

La quatrième double planche nous présente le lieu de résidence des Robinson (lettre C) qui habite un livre de cuisine. Les ouvrages présentés portent la marque du temps ; c'est ainsi que dans le voisinage, "Crustacés en croquettes" est publié par les Editions des temps anciens. Chaque ouvrage, dont la base est une maison et le sommet un livre, porte une côte (comme dans la bibliothèque de Jorge Luis Borges, et comme dans toute bibliothèque soumise à la classification Deway), à l'exception du livre à vendre, inoccupé, et dont le titre est évocateur : Champignons de tous les jours. La maison des Robinson, vue en éclaté, nous permet de faire connaissance avec Peter et sa famille. Seule la mère est absente.

La cinquième double planche nous ramène à Jorge Luis Borges : «L'univers (que d'autres appellent la Bibliothèque) se compose d'un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d'aération bordés par des balustrades très basses.»

La septième double planche nous  fait découvrir une bibliothèque où les livres se font rayonnages, à moins qu'il s'agisse du contraire. Les livres - qui sont autant de savoirs enclos - ne sont pas enfermés dans des rayonnages qui forment le deuxième cercle du savoir, ils constituent la forteresse (qui a quelque ressemblance avec une pyramide vue en coupe) et définissent eux-mêmes les alvéoles ouvertes sur le monde. Monde étrange ou certains détails sont directement empruntés aux œuvres de Jérôme Bosch : les chaumières proviennent de La tentation de saint Antoine, la fontaine, la meule rouge, les personnages grimpant à l'échelle sur fond d'incendie sont repris du Jardin des délices : nous sommes dans les réserves secrètes remplies de livres interdits. Sur les toits d'inquiétantes cheminées - livres cruciformes qui, associée à la pyramide-tombeau renvoient explicitement à la mort.

La huitième double planche présente une bibliothèque infiniment haute : l'altitude sied à la sagesse. Sous les combles, au contact des nuages, se fait La rencontre. La figuration des personnages lève l'ambiguïté du texte. Il s'agit bien de chinois, dans un environnement d'arbres torturés.

On découvre dans la double planche suivante (la neuvième) les "livres chinois" présents ici. Il s'agit en réalité de livres portant des titres latins : Ante tempus = avant le temps ; tempus serpit = le temps poursuit sa marche insensible ; tempus stat = le temps demeure ; quid sibi vult ? = que veut-il pour lui ?; numquid vis ? = que veux-tu donc ? Il y a aussi une esquisse de labyrinthe (muraille de Chine ?), qui cloisonne le paysage. Sur chaque muraille-escalier-labyrinthe chemine un vieillard courbé sur son bourdon. Tout en haut des livres s'envolent qui nous renvoient aux dessins de Folon. Les livres se transforment : de livres maisons ils deviennent livres arbres.

La onzième double planche montre la "maison-livre" ouverte. Cachés en son sein, des paysages offrent au regard un univers incohérent et continu, clos et décloisonné, que seul ordonne le sablier brisé donnant naissance à la source qui devient ciel. Ici et là des escaliers sans but. Nous sommes toujours dans un univers borgésien, celui du "Jardin aux sentiers qui bifurquent" qui montre le monde comme un assemblage d'éclats emboîtés sans cohérence mais non sans continuité. Mais en même temps vient à l'esprit une autre référence, celle des paysages de contes merveilleux, peuplés de nains et de maisons lilliputiennes que guettent du coin de l’œil des insectes et animaux bien plus grands qu'elles.

La treizième double planche présente le Vieil Enfant qui trône sur une chaise haute, dont trois répliques fantomatiques disposées à l'arrière-plan renvoient à la trinité chrétienne. Les livres se fondent et s'effritent dans les soubassements de la chaise, laissant voir une dernière maison-livre en piteux état. Un seul livre subsiste, "Ledger domain", c'est-à-dire "Le catalogue des catalogue" ou encore "Le registre des registres" : associé à la trinité des sièges-trônes, ce "grand livre" est une indice d'une grande limpidité. Le vieux chinois a disparu, toute trace de vie humaine aussi.

Dans la quatorzième double planche tout livre a disparu. Peter et le Vieil Enfant, de dos, contemplent un paysage nu : collines à pâturages, vallée noyée de brume d'où émergent des clochers d'églises entourés de sapins. Dans le ciel, non pas la lune mais notre terre, bleue et rosé. Cet univers dans lequel vit le Vieil Enfant pose problème : le monde de la Connaissance serait-il vide ?

Au cœur du livre se trouve le livre. Cette double-page adopte la présentation labyrinthique d’une sorte de jeu de l’oie. Les cases cernées de rouge contiennent pour certaines une foule d’objets regroupés par thèmes.

Quel itinéraire de lecture adopter ? On peut formuler l’hypothèse que la première case est celle contenant les outils du dessinateur, condition nécessaire pour qu’existe la représentation graphique. Parmi les regroupement qui font sens, on trouve le thème de la thésaurisation, le mobilier de repos, les instruments de musique (chinois), les bagages, les ustensiles de cuisine, le nécessaire à thé (plus la muraille de Chine), les balais de sorcières, la mesure du temps et les grandes inventions : poudre, fusée, boulier, roue, papier. Quatre autres cases se réfèrent à l’eau (bassine, baignoire, plage, mer). Au centre un chinois assis dans un fauteuil vert entouré de livres, près d'un poêle, semble dormir.

En dehors de l’intérêt esthétique, plusieurs pistes s’offrent au lecteur pour interpréter cette double-page :

■ Le thème du jeu en premier lieu. Outre la possibilité d’un jeu de l’oie et les découvertes fortuites qu’il propose, la thématique ludique est omniprésente, en particulier dans les images d’eau : jeux dans la baignoire où l’on se cache, sur le sable de la plage, où la mer semble s’être vidée par la bonde - de baignoire - qui figure au premier plan, dans la bassine secouée par des mains invisibles.

■ Cependant, en associant le texte (ci-dessous) et l’image, nous pouvons risquer une autre interprétation qui n’annule pas la précédente mais paraît plus forte :

Peter suivit les vieillards à l’intérieur d’un livre volumineux et jauni. Il embaumait le parfum des épices et des souvenirs anciens. De luxueux tapis recouvraient le sol et, le long des murs, des étagères laquées de rouge abritaient des milliers d’objets.

"Vous êtes venu pour cela, je présume", dit le troisième vieillard en tendant un petit livre à Peter.

Ce dernier le prit et en lut les caractères pâlis : Comment ne jamais vieillir ou Manuel d’immortalité pour débutants.

Nous sommes en présence d’une représentation du monde, à la mode ancienne. Ce monde avec ses milliers d’objets sur les étagères n’est pas interprétable par la perception immédiate. Nous devons en trouver le sens par une quête dans ce labyrinthe qui nous paraît incohérent, et que nous parcourons sans en posséder les clés et sans avoir de repères. C’est une quête dictée par le hasard, au contraire des joueurs qui, dans le jeu de l’oie, sont confrontés à un itinéraire identifié et numéroté.

Dans ce labyrinthe, émergent des points forts : le désir (via la thésaurisation), le divertissement (de l’objet de la quête), la superstition (via les balais de sorcières lui symbolisent le faux savoir), la connaissance (via les inventions) mais une connaissance à l’échelle humaine, la Connaissance enfin. Au centre exactement, un tapis. Et l’on se souvient alors de la nouvelle de Jorge Luis Borges « L’Ecriture du dieu » [in Labyrinthes, Gallimard, La Croix du Sud, 1953, pp 83-98] : «...je parvins aussi à comprendre l'écriture du tigre» (p. 96) et aussi . «Que meure avec moi le mystère qui est écrit sur la peau des tigres.» (p. 97). Le dessin du tapis comme la peau du tigre, ne livrera l’explication du monde qu’à un seul être, à un seul instant et en un seul lieu qu’aucun moment de la recherche n’aura laissé prévoir. Ainsi la quête n’est pas faite d’actions humaines cohérentes, elle résulte d’une spéculation, dont le sujet n’a pas nécessairement conscience au moment où il lance les dés.

Tout pourtant n'est pas élucidé : ainsi que représente l’image de cette masse indistincte dont on ne voit que les yeux qui émergent dessous une nappe (ou une tente ? ou un tapis ?) sur laquelle pousse quelque peu de végétation ?

Le livre disparu pose de multiples questions, tant sur l’interprétation des textes, des images et la part du lecteur.

On peut tout d’abord dire que cet ouvrage n’a pas pour seul public celui que prétend lui destiner l’éditeur, les trois-six ans. Ce n’est pas faux, si l’on prend en compte l’utilisation que l’on peut faire des détails des illustrations et l’histoire - qui n’est pas sans intérêt. Mais pourquoi se priver de lecteurs de tous âges, potentiellement ouverts à toutes les découvertes ?

À propos du fameux manuel d’immortalité, si on en parle beaucoup, on ne le voit guère : là où il se trouve, les livres disparaissent. Dans la ligne de Borges on peut risquer une dernière interprétation : dans la vaste bibliothèque du monde, la multitude des livres représente la multiplicité et la dispersion, voire la parcellisation des savoirs. Au fur et à mesure du déroulement de la quête, les livres se fondent dans le paysage, comme si les savoirs humains disparaissaient, voués à l’inutilité. Ne reste que LE LIVRE, par la parole du Vieil Enfant. Or ce livre, absent, n’existe que par le Verbe, et il est donné pour immortel. Qui donc a pu écrire un livre immortel, qui procure la vie éternelle sinon un personnage jamais évoqué qui serait l’Auteur, l’Unique.

Le Livre disparu, Colin Thompson, Editions Circonflexe, 32 pages, 1998, ISBN : 978-2878331684

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En marge du centenaire de Han Ryner : La fille manquée (1903) par Robert Amar

Publié le par Jean-Yves Alt

« Le plus étonnant retourneur de mots et d'idées que je connaisse » écrivait Jean Aicard, dès 1889, du conteur et romancier Han Ryner, dont on vient, en Sorbonne, de fêter le centenaire.

Dans le Comité de cette juste commémoration, on trouve, à côté de Charles Baudouin, président des amis de l'auteur, André Billy, André Chamson, Georges Duhamel, Jean Giono, Jean Rostand, parmi beaucoup d'autres.

Guetteur attentif, Han Ryner était à l'affût de tout ce qui heurtait sa nature généreuse ; avec la finesse de son observation et la puissance de son verbe, il partait à l'attaque des bastilles du conformisme et du dogmatisme. Son « œuvre » énorme dépasse infiniment l'acception littéraire de ce terme car elle est tout à la fois pensée et action.

Dans le champ de sa vision – si large fût-elle – l'homosexualité aurait pu ne pas se trouver ; par chance, elle le fut. Et c'est ce qui nous vaut, daté de 1903 et publié chez l'éditeur Genonceaux, un roman : La Fille Manquée (1903).

Comme Ibsen qui disait : « Mon rôle est de poser les problèmes ; à chacun de les résoudre pour soi-même », il y attirait l'attention d'un large public sur un comportement qui, pour n'être pas celui de la majorité, n'en existe pas moins et mérite la compréhension.

En décrivant un cas, avec une sensibilité digne de son sujet, il sut troubler la « bonne conscience » de beaucoup, en suggérant tout ce qu'il y avait d'injuste dans leurs jugements.

Cela se passait en 1903, avons-nous dit ; une telle prise de position – qui n'était en rien un plaidoyer pro domo – constituait alors une bonne et courageuse action. Arcadie ajoute ses raisons personnelles à toutes les autres en s'associant, avec gratitude, à ce centenaire.

Au surplus, en relisant pour nos lecteurs ce roman devenu introuvable et en reprenant le récit avec un certain détail, pour ce motif même, sommes-nous assurés de les intéresser comme nous le fûmes nous-mêmes : par le fond, certes, mais aussi par une forme très classique qui le fait échapper au sort de la plupart des productions de cette époque, le style nous les faisant tomber des mains.

Rarement on a vu analyser avec une telle pénétration psychologique l'éveil et le développement de l'amitié de collège sous ses différents aspects ; avec beaucoup de délicatesse mais aussi avec une précision qui ne serait plus permise aux écrivains d'aujourd'hui : preuve supplémentaire du recul certain de la liberté d'expression.

Le récit est écrit à la première personne, constitué par les cahiers intimes de François de Taulane. Dès l'abord apparaît l'intention de l'auteur, nous disant qu'un vers d'Alfred de Vigny :

« L'homme a toujours besoin de caresse et d'amour. »

se retrouve souvent en haut des pages, en bas, dans la marge, à toutes les places libres.

« Il nous a semblé parfois une excuse murmurée, parfois un sanglot qu'on retient, plus souvent un grand cri venu du fond de l'abîme, un appel qui n'espère pas. »

François n'a pas connu ses parents, morts alors qu'il n'était qu'un bébé ; il n'a d'eux que des portraits, rendus vivants par une longue contemplation et ce qu'on lui a conté sur eux. Mais lorsque ses rêves construisent une enfance douce, c'est dans les bras de son père qu'il se sent bercé et c'est son regard qui le fond de tendresse, sa mère ne lui inspirant que de la frayeur.

C'est au foyer de son tuteur qu'il va vivre désormais, l'oncle Bertrand (que ses premiers frôlements de félin sauvage et ses élans à l'assaut des baisers n'étonnent pas), la tante Désirée, une orgueilleuse et intolérable femelle, leurs deux filles, Louise – son aînée de six ans – qui le bouscule et le bat, Elisabeth – Lisa – de son âge, dont la douceur n'est qu'apparente, lui imposant les rôles les plus déplaisants et inventant des jeux pour l'humilier et le tourmenter.

Sous ces trois espèces, la femme lui apparaissait comme un tyran rude et sournois, une créature intolérante et intolérable. Il ne lui échappait que le soir lorsque, longuement, dans son lit, il savourait le calme et pouvait appeler les rêves conscients à son secours. « Je couchais parfois auprès d'un père, mon corps tout de joie tiède, pelotonné contre une grande tendresse protectrice ; d'autres fois, je me pressais le long d'un frère, mêlé à lui en une étreinte. »

C'est dans ces dispositions d'esprit que, frêle et maladif, il fut envoyé dans une petite ville de Provence, en pension à l'Institution Saint-Louis-de-Gonzague. Une vraie délivrance ; car « la règle, pour celui qui échappe à des tyrannies capricieuses, s'appelle liberté ».

Une vaste maison, des cours avec des allées de vieux platanes formant terrasse sur la mer ; là, les élèves – une centaine d'internes – menaient la vie dure au pion et aux professeurs sans rien risquer car le directeur, très attaché à ses intérêts, les renverrait, eux, plutôt qu'un seul élève.

L'heure triste était celle du soir, survenant après celles de la clarté et de la gaieté ; s'il pleurait dans son lit, c'était par nostalgie de l'inconnu, non par nostalgie du passé : « Ce que mes sanglots appelaient, c'était toujours la caresse. »

Les tapotements sur la joue, les bons sourires et les bonbons de l'abbé Saurien, le directeur, le satisfaisaient sans le contenter : il aurait voulu pouvoir lui demander les baisers que son oncle ne lui refusait pas. Se découvrirait-il en confession ? Il n'osait, imaginant les réponses opposées qui lui seraient faites.

D'autres fois c'étaient des caresses fraternelles qui embellissaient ses rêves, annonciatrices – il le sentait obscurément – de joies plus frémissantes.

D'ailleurs, au dortoir, il avait l'impression qu'un mystère l'entourait, fait de chuchotements, de rampements, de bruits indistincts, malgré le pas régulier du pion en surveillance et plus encore lorsqu'il s'enfermait dans son alcôve et que la dernière lumière s'éteignait.

Il ne tarda pas à s'apercevoir que, durant le jour, derrière les platanes des cours ou, en étude, à l'abri des pupitres relevés, des baisers s'échangeaient sans réserve ; que les creux des vallons ou les rochers étaient de propices abris pendant les promenades du jeudi et du dimanche que suivaient aussi quelques anciens élèves, étrangement restés attachés à leur collège. La beauté charnelle du paysage et la proximité de la mer ajoutaient encore leurs charmes au philtre d'amour.

« La volupté de sentir qu'on n'est pas seul et d'étreindre un autre soi-même, de donner une émotion heureuse en recevant une émotion heureuse me hantait de plus en plus. » Il devinait que d'autres, plus instruits, habiles ou hardis, réalisaient son rêve. Et c'est avec jalousie qu'il observait leurs manèges. « J'ai des heures de hardiesse et de timidité farouche. » Presque tous le trouvaient joli ; la plupart des grands et plusieurs petits désiraient de lui quelque chose qui était de la caresse mais aussi de l'inconnu. « Si un seul m'avait voulu, je crois que je lui aurais adressé d'encourageants sourires... mais ils étaient nombreux. »

Il devinait qu'un cercle de jalousies presque écloses entourait son avenir et il craignait, répondant « je veux vous faire à tous les plaisirs que vous voudrez » de ne s'attirer que méprisantes invectives.

Bientôt, sur les murs, sur les bancs, sur les tables, s'étalait son nom, accompagné de déclarations obscènes ou d'injures. « Je les haïssais, ces mots, parce qu'ils rendaient laide et grotesque la plus belle des choses et la plus profonde, la caresse. »

Il avait passé en revue tous ses camarades et avait choisi les plus beaux, trois petits de son âge, deux grands de quatorze à quinze ans, se promettant que l'un ou l'autre de ces cinq recevrait un jour ses caresses et les lui rendrait. Mais aucun de ceux-là ne paraissait le remarquer tandis que d'autres l'entouraient d'un amour virant peu à peu à la haine.

Que trouverait-il, s'il consentait au désir d'un de ses poursuivants ? Au terme de sa recherche, il n'aboutissait qu'à cette réponse : la paix perdue. Il attendrait les vacances et, ce jour-là, il serait l'ami d'un grand, d'un de ceux qui ne devaient plus revenir. Ainsi, après avoir connu la caresse inquiétante, il serait libre de la cultiver ou de s'en défendre.

Bientôt les inscriptions portèrent « M'amselle Françoise » ou « la fille manquée », vocable qui, exprimant sa grâce faible et ses cheveux bouclés, lui plut. Il ne se sentait plus le courage d'attendre ; mais se livrerait-il au premier venu ? Non, il choisirait. Tandis qu'il se reprochait cette fuite dilatoire, sa curiosité avide croissait.

Il va nous dire comment il fut « ami de toutes les manières » de Romanes, de Signoret, de Carminé, de Biradiou ou de Davignon.

A la rentrée d'octobre, les choses ne reprirent pas au point où elles avaient été laissées ; l'un était mort, un autre se refusait au baiser, piège du diable, car il se destinait au Séminaire. Ce fut Jean Provençal, le préféré, qui l'attirait et lui répugnait tout à la fois, avec ses douceurs célestes et ses infernales âpretés. A un autre, il griffonna : « Tout ce que tu voudras, toi et les autres. A partir d'aujourd'hui, la "fille manquée" est une putain heureuse de faire plaisir à quiconque aime le plaisir. Je serai d'abord à toi, puis viendront... Fais passer ce papier à tout le monde excepté à... que ceux qui aiment la "fille manquée" s'inscrivent ; chacun aura son tour. Quand ce sera fini on commencera une nouvelle liste. »

La liste revint à son point de départ couverte de signatures : tous les grands et beaucoup de petits s'étaient inscrits. A la récréation, plusieurs vinrent lui dire, timides, qu'ils n'avaient pas osé laisser voir leur nom à tout le monde mais qu'il fallait les y noter.

François usait de sa nouvelle puissance comme redresseur de torts, le désir et l'espoir faisant dociles ses camarades : de là, un nouveau surnom, « la reine Françoise ». « Moi, l'affamé d'amour, je me voyais aduler de tout un peuple ; moi, si avide de donner du bonheur, j'étais la joie de tous. Chaque jour je me grisais à cinq ou six griseries causées par moi. Quelques-uns sans doute me dégoûtèrent... Toutes passives, ces joies trop souvent renouvelées ébranlèrent ma faible santé. » De fait, les récréations et les promenades ne suffisaient plus ; il lui fallait prétexter un manque d'air, à l'étude du soir, pour gagner la cour, noyée d'obscurité, où certains allaient le rejoindre.

Un chahut monstre faillit déclencher, un jour, la foudre dévastatrice, mais le pion, trop compromis avec deux élèves, ne put qu'accepter le rôle de complice :

« Je ne vous demande que du travail et du silence ; je passerai sur bien des petites choses. »

Après une crise de volupté intense, François s'évanouit ; on le transporte à l'infirmerie où il restera vingt-trois jours. Lui absent, le troupeau va se diviser contre lui-même ; ce ne sont plus que rixes, querelles, rancunes, des couples qui se cachent, des solitaires qui persécutent les couples : son œuvre croulait.

Lorsqu'il reprit sa place à l'étude, le charme était rompu. « Les grands me regardaient avec mépris, les petits me haïssaient ou me redoutaient. Tous craignaient de me voir tomber, défaillant, mort peut-être pendant que je les caressais. »

C'est avec Jean Provençal – brutal et affolant – qu'ivre de convalescence et ivre du printemps il va renouer :

— Je serai ton amant et ton maître ; j'ai envie de toi mais je te hais, putain que tu es fière d'être.

Les injures et les coups ne font qu'affoler sa joie : « Oui, tout est bon de toi. »

Mais la Roche Tarpéienne est proche du Capitole. Le pion, abusant de son triomphe, amassait la haine dans les cœurs. Une conjuration fut ourdie et ses relations suspectes rapportées au directeur qui le renvoya avec un peu d'argent et le conseil de fuir en Italie.

La Justice, à l'oreille fine, s'empara de l'affaire et le scandale fut énorme. L'établissement fut sur le point d'être fermé ; les élèves partaient les uns après les autres. « L'oncle Bertrand m'enleva du milieu empesté. Le pauvre enfant – pensait-il – il est si naïf, il n'a rien dû voir, rien comprendre ; mais à la longue, tout de même, qui sait ? »

Ce départ, pour François, sonna le glas d'une expérience. Une autre allait être tentée pour répondre aux exigences de sa nature. Il revint vers sa cousine Lisa. Comment avait-il pu se tromper si longtemps sur ses sentiments véritables ? Dissipé, l'horrible malentendu. Ils partent ensemble en voyage, se cherchant tous deux : lui, prodigue des câlineries un peu puériles ; elle, vibre, impatiente d'une réalité plus substantielle. « J'ai aimé Lisa comme pourrait l'aimer une femme... Elle a accepté mes caresses..., elle a goûté mon adresse délicate. Mais, après, elle m'a repoussé avec dégoût et aujourd'hui elle boude. »

Hélas ! la « fille manquée » n'est pas un homme elle va bientôt se retrouver seule devant une lettre d'adieu.

Le souvenir de Provençal resurgit avec violence « Seul maître de mon âme, de ma chair, de mon passé, de mon présent, de mes regrets et de mes irrépressibles rêves d'avenir. » Pour l'exorciser, il se voue aux femmes du Quartier Latin ; mais, à leurs yeux, il n'est que « le miché qui ne fait jamais l'amour » et, si lasses qu'elles soient de la brutalité des mâles, il ne parvient même pas à s'en attacher une !

« Je suis incapable de conserver une femme. Tari par le moindre effort, je ne puis satisfaire celles-là même qui demandent le moins à l'homme et à ses énergies... Tous les corps féminins dégoûtent ma vue ou ma mémoire. Quelle collection de laideurs une femme ordinaires !... Mes nostalgies appellent des corps d'adolescents. »

Au Louvre, c'est devant les Apollons, les Antinoüs que s'arrêtent ses méditations inépuisables et devant les sveltesses enlacées de certains groupes de lutteurs. Les androgynes du Vinci, il les aime comme des portraits de ce qu'il peut donner, non comme des portraits de ce qu'il voudrait posséder.

Il cherche refuge dans les insatisfactions solitaires, il lit, il voyage. Mais ces moyens, de même que les déguisements et les bijoux dont il se pare, ne sauraient tromper les avidités de sa nature féminine. « La vraie joie me paraissait toujours consister à faire tressaillir de volupté un beau corps de mâle. »

Et voici, à la date du 26 juin 1901 à 8 heures du soir, la dernière page de son cahier intime :

« J'ai soif de mourir..., je vais dépouiller mon corps. Suis-je bien coupable de l'avoir souillé ? Mon âme passionnée avait besoin d'un corps puissant ; ma faiblesse m'a condamné à l'ignominie. Où serai-je dans quelques minutes ? Et que serai-je ? Oh ! pourvu que je ne sois pas encore un être manqué, un être qui n'a pas les organes de ses instincts ! S'il y a Quelqu'un qui dirige les destinées, osera-t-il me punir du crime qu'il a commis envers moi ? Vous êtes témoin, Seigneur, que j'étais par votre volonté une maison aveugle... La lumière du soleil ne pouvait pénétrer ici. J'ai remplacé par la clarté des lampes, la caresse absente du ciel. Mais seul le jour naturel est une inondation de bonheur. Les lumières artificielles – ah ! comme cruellement vous me l'avez appris – font, autour d'un petit cercle de joie vacillante, un grand cercle de pénombre et de tristesse. Mais je vous le demande – parce que peut-être vous êtes juste — qui est responsable des tentatives où je me suis blessé ? N'est-ce pas Celui qui m'avait exilé des voluptés normales, qui m'avait refusé également les triomphes vigoureux de l'homme et les défaites pâmées de la femme ? Pauvre maison aveugle que j'appelle mon corps, voici que tu vas tomber, démolie. Rendras-tu à une vie plus harmonieuse et à une demeure moins sombre le misérable prisonnier qui languit vingt-six ans dans tes ténèbres ?... »

François de Taulane s'est tué dans la nuit du 26 au 27 juin. Son valet de chambre entendit un coup de revolver. Il accourut. Au moment où il ouvrait la porte, un second coup retentit. Il trouva son maître, tout baigné de sang, les yeux ouverts encore sur l'étrangeté de la vie et frissonnant de son dernier frisson.

Arcadie n°101, Robert Amar (René-Louis Dubly), mai 1962


La fille manquée de Han Ryner, réédition chez GKC, 184 pages, 2013, ISBN : 9782908050844, 17€

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Loin du Brésil, un film de Jean-Claude Tilly (1991)

Publié le par Jean-Yves Alt

Juliette, dans la grande propriété de Normandie où elle vit seule avec Honorine, la bonne, (depuis que son mari l'a quittée pour vivre au Brésil) attend tous ses enfants et petits enfants pour la fête des mères.

Tous viennent pour leur mère, mais les liens entre eux sont complexes et les relations tendues derrière les apparences du bonheur...

Huis clos au vitriol

Jean Claude Tilly pénètre avec ce film dans les rites d'une famille bourgeoise au charme infiniment peu discret. Loin du Brésil prend d'abord des airs bon enfant : le masque même de la cruauté. Provinciale resplendissante et fanée, Juliette - une Emmanuelle Riva tout en grâce et en glace - a convoqué les siens dans le fief familial pour une Fête des Mères de retrouvailles : galerie de portraits qui imperceptiblement vire, d'un ton de gentille ironie, à une acidité corrosive.

La blonde neurasthénique en cours de grossesse et son faux jumeau, rebelle, flanqué d'une femme impertinente qui fait métier d'écrivain ; la pin-up télévisuelle en transit entre deux reportages tiers-mondistes ; l'aîné, le quincaillier aux mains moites, nanti de sa BMW polishée, de sa bourgeoise sur son trente et un, de sa descendance en kilt, façon Sainte-Marie de Neuilly...

Enfin et surtout, le préféré, Benoît, dit « le bézot » (Christophe Huysman), affublé de son amant clandestin Kim (Eric Doye) qu'il essaie de faire passer pour « un ami », sorte de gigolo aux favoris faussement virils.

Réunion idéale, donc, sous l'œil bovin d'Honorine, la bonne obtuse (excellente Jenny Clève), et tout cela baignant dans les effluves de « mauvaise réputation » que le pays prête à Juliette : veuve joyeuse se consolant, dans la débauche d'un club très privé, de la lointaine désertion maritale.

Le film nous achemine avec un très sûr instinct dramatique vers son dénouement abrupt, lorsqu'il deviendra patent que la mascarade de ces retrouvailles indigènes a assez duré. Quand la famille révèle son vrai faciès de veulerie, d'opportunisme.

Dès lors, ce huis clos, à l'humour acide, tout en demi-teinte, franchit aussi, au dernier acte, le cap de la tragi-comédie respectable, pour passer du côté du drame. A l'instar du visage intraitable, décomposé de Juliette, Loin du Brésil bouleverse alors le château de cartes de l'attachement tribal.

« Familles, je vous hais ! » : le mot fameux de Gide pourrait être l'épigraphe de ce règlement de compte d'autant plus efficace qu'il ne s'annonce jamais pour tel. Tout comme les paroles assassines mais qui n'insistent jamais, le comique qui affleure mais sans jouer les renvois d'ascenseur à perpétuité.

Juste, précis, impitoyable, ce petit film délicatement perfide va droit au cœur : la meilleure cible.

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Deux femmes, Harry Mulisch

Publié le par Jean-Yves Alt

Laura, la belle quarantaine, solitaire et émancipée, vit à Amsterdam. Sa vie est celle d'une femme libre, intelligente et passionnée. Divorcée d'Alfred qui a été faire deux enfants ailleurs, elle partage son temps entre la galerie de tableaux où elle travaille et les amis, les sorties, le théâtre. Elle a l'âge de la plénitude et envisage encore sereinement son avenir : plus de contraintes, plus de compromis.

Un jour, l'amour fou passe dans la rue... C'est une jeune fille de dos qui contemple la boutique d'un bijoutier. Laura l'aborde ; sans comprendre ce qui lui arrive ; pourquoi cette jeune fille en bottes rouges dont elle ne voit même pas le visage et qui n'est sans doute même pas jolie ?

« Mais ces imperfections allaient toutes dans le même sens, et ce sens, mystérieusement, était fait pour mes sens. Tout corps humain est un ensemble de messages ; on s'accorde à le reconnaître des yeux, de la bouche, ou des mains ; mais les pieds, la nuque, les mollets tiennent eux aussi un langage, et qui ignore le mensonge. Enlevez la tête et les bras, il n'en reste pas moins un message idéal qui a sa place au Louvre. »

Laura et Sylvia vont vivre une histoire d'amour comme tant d'autres : même complicité, mêmes silences, mêmes brûlures, toutes les données obligatoires de la passion, jusqu'à la tragédie qui brise les êtres, qu'ils soient morts ou encore vivants.

En revanche, la voix de la narratrice, Laura, pose sur son histoire la simplicité et la finesse si spécifiques aux grandes héroïnes de roman.

■ Deux femmes, Harry Mulisch, Éditions Actes Sud/Babel, 2002, ISBN : 2742735372

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Malédiction, une nouvelle de Tennessee Williams

Publié le par Jean-Yves Alt

« Quand un petit homme cherche, angoissé, un endroit où vivre dans une ville inconnue, il se Trouve brusquement privé des défenses que le savoir dresse contre les emprises de la magie. [...] Il regarde moins les maisons que les maisons ne le regardent. »

Ainsi commence cette courte nouvelle - trente pages - qui cherche à nous faire partager le destin tragique de Lucio, un ouvrier qui supporte de moins en moins son travail à l'usine et d'une chatte Nitchevo qui, sous la plume de Tennessee Williams, est bien le centre du récit.

Innocente, Nitchevo, incarne l'idéal de pureté qui fascine tant l'auteur. Le monde dans lequel il vit est illustré par l'opposition entre la logeuse - maîtresse occasionnelle de Lucio - et la chatte qui partage, elle, son existence.

A mesure qu'on avance, tout s'accélère. Le destin accomplit son œuvre. Lucio perd son travail et sa logeuse le congédie. Nitchevo, sans logis, disparaît. Lucio la retrouve enfin blessée à mort. A l'image d'un certain bonheur succède le désespoir.

« Ils disparurent l'un et l'autre dans la rivière, loin de la ville, comme la fumée que le vent emporte loin des cheminées. »

Lucio n'avait pas voulu lui survivre.

Tennessee Williams a mis dans ses nouvelles tellement de lui-même qu'il s'agit presque d'une autobiographie transposée et fragmentaire. Sa sensibilité exacerbée donne de son univers une vision poétique. Mais on sent derrière les personnages la réalité de leur malaise ou de leurs douleurs. Presque tous sont aussi désarmés dans la vie que Williams a pu l'être. Tous sont aussi seuls, aussi fragiles. Leur vraisemblance psychologique donne aux nouvelles un relief inattendu. L'écriture est si juste, les émotions si profondes que le plaisir de la lecture est pratiquement constant.

■ in "Le boxeur manchot", Editions 10/18, 1996, ISBN : 2264004045, (pages 49 à 80)


Lire aussi sur ce blog :

- Le masseur noir

- La nuit où l'on prit un iguane

- La statue mutilée

- Sucre d'orge

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