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Twist and Shout, un film de Bille August's (1984)

Publié le par Jean-Yves Alt

C'est l'époque où la beatlemania bat son plein. Bjorn et Erik sont deux amis de lycée qui étudient dans la même classe où se trouve aussi la jeune Kirsten, petite minette coiffée et habillée très Sheila période "L'école est finie".

Erik en pince pour elle, qui fond dès qu'elle voit Bjorn, mais celui-ci, trahissant le pacte de la classe selon lequel les idylles ne doivent se nouer qu'en son sein, s'amourache de la sensuelle Anna, une fille de l'extérieur sur laquelle il a flashé dès le premier instant, lors d'une soirée sur la piste de danse du Blue Moon, une boîte où des petits groupes d'amateurs viennent imiter les Beatles. Lors d'une boum chez Kirsten, où toute la classe, et seulement la classe, est conviée, Bjorn amène sa conquête. Imaginez la tête de la pauvre Kirsten qui attendait son chéri comme le Messie et le voit arriver triomphant avec la belle Anna.

Ce début pourrait n'être que le prélude à un quelconque film d'amourettes adolescentes. Mais c'est d'abord la reconstitution confondante des années 60, vues à travers les préoccupations d'une jeunesse qui, en Europe, dix ans après les Etats-Unis, s'érige en véritable force sociale dans une société qui saute à pieds joints dans le règne de l'abondance et de la croissance jugée alors illimitée. Cet aspect social est le véritable décor de Twist and Shout.

Erik et Bjorn s'éveillent à la sexualité, chacun dans le contexte différent qu'offrent leurs familles. Leur expérience avec les filles ne sera guère concluante. Erik d'abord : Fils unique, i! supporte à la maison une situation de tension de nature quasi psychiatrique. Depuis des années, sa mère reste cloîtrée dans sa chambre, sur ordre du père qui prétend qu'elle est démente et que cet isolement la préserve des agressions du monde extérieur. Erik a été élevé dans le dévouement à cette mère "malade", prétexte que son père invoque pour l'empêcher de sortir et le maintenir, lui aussi, le plus possible à la maison. Ainsi Erik est-il un garçon plutôt timide et réservé, craintif et résigné. Bjorn est de tempérament plus vif, plus frondeur, dans une famille nombreuse où on lui laisse la bride sur le cou. Tandis qu'Erik apprend l'amour par la frustration, Bjorn vit une passion torride avec Anna. Mais les jeunes amants doivent supporter la trop lourde épreuve de l'avortement, et en plus ça coûte cher. Bjorn doit taper ses amis, y compris Kirsten (qui voit le parti qu'elle peut tirer) et bien sûr Erik, et le voilà à la recherche d'une avorteuse. Leur couple ne s'en remettra pas.

On est loin des mièvreries style "La Boum". Bille August's ne bêtifie pas avec cet apprentissage de la vie que marquent les expériences de l'adolescence. On ne peut pas dire qu'il soit vraiment optimiste. Sa lucidité lui interdit toute vision béate de l'enfance aseptisée. Certes, aujourd'hui, l'avortement, avec la banalisation de la pilule et la légalisation de l'IGV, n'a plus le même impact, mais les problèmes relationnels entre garçons et filles demeurent.

Bille August's montre avec une sourde violence les conséquences possibles de l'échec amoureux à cet âge.

Erik se sent repoussé par la fille qui l'inspirerait sur le moment et, en plus, il a chez lui une image désastreuse du couple hétérosexuel. Par rancœur contre le comportement abusif de son père à l'égard de sa mère, il pourrait très bien refuser d'entrer dans le jeu du schéma traditionnel et préférer la compagnie des garçons, à commencer par son ami Bjorn. Ce dernier d'ailleurs, qui avait été un moment récupéré par la possessive Kirsten au point que soient organisées leurs fiançailles, n'hésite pas à fuir la cérémonie au moment crucial pour aider son ami à sauver sa mère. L'espoir et la réalité tangible d'un bonheur à deux se dessinent alors dans l'amitié des deux garçons. Alors que tout semblait devoir les séparer dès lors que l'amour des filles commençait à les travailler, la déception au contraire les rapproche et intensifie leur lien. Il n'est pas besoin de rêver beaucoup pour imaginer, même si ce n'est pas dit dans ce film d'un réalisme d'une rare justesse, qu'ils vont vraiment bien ensemble.

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Les songes noirs, Denis Rossano

Publié le par Jean-Yves Alt

C’est un conte de fées... noir, mais les contes finissent par des mariages ou des morts. Et deux hommes peuvent-ils se marier, deux hommes qui, de plus, sont frères ?

Les songes noirs noue avec le romanesque le plus invraisemblable, se fiant à satisfaire l'imaginaire du lecteur. On songe bien sûr aux rêves les plus fous ; on pense à « Paul et Virginie », la merveilleuse idylle de deux adolescents innocents, au cœur d'un paradis perdu.

On retrouve des allusions à Bernardin de Saint-Pierre : l'île séparée du monde, l'unique maison et ses habitants, une femme, seule avec sa fille et son neveu et, caution morale, un prêtre sans danger, autant d'éléments et de personnages qui ravivent les souvenirs. Mais Denis Rossano brouille le jeu : le valet de cœur aime son jeune frère, une passion sans issue qui ne peut que se nourrir d'errance et de mort et sombrer dans le feu de la folie.

Sur cette île vit heureux et définitivement à l'abri des horreurs des hommes (du moins le croit-il ?) un adolescent beau et fragile, seul mâle entre sa tante solitaire et sa cousine Laura, belle aussi, tendre, unique. La vie se déroulerait sereinement si ne rôdait le frère inconnu, plus âgé, Julien, dont l'existence, soudain révélée, occulte totalement le simple bonheur des amitiés enfantines.

Éliséo a six ans quand il apprend que loin de lui vit un autre garçon de onze ans, Julien son frère. Les lettres de Julien seront pour Laura et Éliséo le viatique merveilleux, la source de leurs rêves, de leurs jeux. Le temps passe : Éliséo a quinze ans et Julien, vingt ans. Quand les deux frères sont enfin mis en présence – le plus âgé se laissant véritablement séduire par le plus jeune – naît un amour aussi exclusif que torturé qui débouchera sur la mort. Pour avoir un aperçu de ce duo prêt à tous les paroxysmes, sur fond de mer obscure et de lieux vagues, il n'est que de lire ce dialogue :

« Mais qu'est-ce que tu veux, à la fin ? souffla-t-il en s'efforçant de garder son calme.

– Prouve-moi que tu m'aimes, répondis-je très vite, avant même d'avoir réfléchi.

– Te le prouver ? répéta-t-il lentement, les yeux attachés à mon visage.

– Oui, oui. Sinon je ne te croirai pas. C'est ta faute.

Il resta longtemps sans rien dire, me tenant immobilisé entre ses mains ; [...] Nous avions peur.

– Mais comment prouve-t-on son amour à quelqu'un ? murmura-t-il. En l'embrassant, en le prenant dans ses bras, en lui faisant l'amour ?

– Non, cela ne suffit pas. On peut mentir.

– Ah ! je pensais bien, aussi.

– Il faut faire... quelque chose de dangereux, d'unique. Relever le défi. Passer une épreuve. Tout risquer, même sa vie, juste pour montrer à quelqu'un qu'on l'aime. » (p.212)

Denis Rossano ne s'encombre d'aucune contrainte quant à la véracité temporelle ou sociale : il pose délibérément un décor de théâtre et campe des personnages hors des schémas habituels. Quelques repères d'ailleurs flottent volontairement entre deux époques. Les jeunes gens troquent leurs vêtements usuels contre des costumes surannés ; on regarde à la maison de vieux films et notamment (superbe clin d'œil) le fameux Mrs Muir's Ghost – Le fantôme de Mme Muir – avec l'irréelle Gene Tierney dans une Écosse de légende et le secret d'un amour invisible et... parfait.

Mais le roman ne tiendrait pas si cette fantasmagorie d'amour et de mort ne s'appuyait sur une vérité psychologique et cette vérité est au cœur du roman : Éliséo est un tout jeune adolescent privé de références masculines. Il élabore un amour sans failles avec son double plus âgé, Julien, le frère beau et mystérieux. Et c'est Éliséo qui manœuvre cette passion, délivré encore de toute morale puisqu'il accède à l'amour (et à la passion sexuelle) pour la première fois et qu'il veut qu'elle soit sa seule et définitive expérience – c'est-à-dire que le mot expérience, justement, n'a plus cours.

Un amour sans limites, cruel, sans contraintes, un amour qui ne peut pas se vivre parmi les autres, qui n'a que faire de la société, une véritable tragédie antique qui se détourne de toutes les contingences et ne pactise avec aucune forme d'accommodement.

Denis Rossano en profite pour magnifier l'amour entre hommes. Il n'oublie pas l'enfance et sait que les contes de fées (même les plus morbides) en disent beaucoup plus long sur la solitude des hommes que l'analyse la plus raisonnable.

■ Les songes noirs, Denis Rossano, Éditions Régine Deforges, 1989, ISBN : 2905538449

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Du même auteur : Promenade dans la douce folie des gens tristes

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Les dernières clientes, Yves Navarre [théâtre]

Publié le par Jean-Yves Alt

ou dans un sauna, huit garçons nus

Dans un bain de vapeur, qu'est-ce qui se pourrait se passer si brusquement quelqu'un, juste avant la fermeture, une personne, un être humain, se mettait à parler ? Telle est la question, à laquelle s'intéresse « Les dernières clientes ».

Ces « Dernières clientes » sont bien les derniers clients d'un établissement de bains, un dimanche soir, avant la fermeture, avant le quotidien de tout un chacun, la semaine, le boulot, comme tout le monde.

Si le titre de la pièce est au féminin, il ne s'agit pas d'une ironie répressive : les huit hommes de cette pièce - Vicky, Pierre, Mehdi, Eric, Dave, Sébastien, Laurent et Bob - font tout pour être ce qu'ils sont, être, tout simplement, dans une société qui ne rêve que d'avoir, avoir du charme, du fric, du succès, avoir l'autre aussi et le tromper quand on n'arrive pas soi-même à une vérité, pas la grande et sacro sainte Vérité que certains croient détenir, mais la vérité de tous les jours.

Comme dit Vicky « le bonheur, c'est ce qu'on en fait ». S'il le chantait, il aurait pu ajouter « ce n'est rien d'autre, tu le sais » ou bien « au jour le jour, mon amour ».

Cette pièce n'a pas volonté délibérée de choquer, elle aborde le désir de parler et faire parler les autres, alors que ses personnages sont le plus souvent habitués à se taire, à se terrer, ou bien à paraître ce qu'ils ne sont pas.

Le vrai scandale « est » dans la parole. Vicky parle. Il ne prend pas la parole au nom des autres, mais au nom de lui-même, il ne se moque pas des autres, mais avant tout de lui-même, il cherche l'autre, la rencontre, une compagnie possible.

Possible ?

Et les autres sont, tour à tour, invités à être ce qu'ils sont, eux aussi, même s'ils demandent continuellement à Vicky de se taire quand il a le culot de souligner, lieu commun, évidence, que toutes les minorités opprimées sont avant tout des minorités qui s'oppriment.

« Les dernières clientes » frappe l'imagination et provoque l'émotion. C'est pour cela que j'aime cette pièce. Plus qu'à apprendre, qu'à comprendre, il y a à ressentir : des contacts, des refus d'être précis, des envies de l'être… Ce n'est pas objectif bien sûr, le texte d’Yves Navarre est riche en possibilité d'interprétation.

« Les dernières clientes », c'est des amours, plein d'amours : l'amour vers tous de Vicky, l'amour de la vie de Mehdi, l'amour-tendresse de Bob pour Vicky (ou pour lui-même peut-être), l'amour protection-de-soi de Dave, l'amour-prison d'Eric. Enfin on les connaît, ces amours. On les rencontre partout, c'est la vie.

Dans un sauna profond, sous terre, un dimanche soir, huit gars nus, c'est du théâtre.

■ Les dernières clientes, Yves Navarre [théâtre], in Théâtre 2, Editions Flammarion, 1976, ISBN : 208060886X


Quelques ouvrages d'Yves Navarre : Biographie - Ce sont amis que vent emporte - Fête des mères - Hôtel Styx - Le jardin d'acclimatation - Kurwenal ou la part des êtres - L'espérance de beaux voyages - Louise - Le petit galopin de nos corps - Premières pages - Une vie de chat - Romances sans paroles - Les dernières clientes [Théâtre] - Portrait de Julien devant la fenêtre - Le temps voulu - Killer - Niagarak - Pour dans peu

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Manfred ou l'hésitation, Éric Holder

Publié le par Jean-Yves Alt

Manfred Justmann est « au bout du rouleau ». À vingt-quatre ans, il vit encore dans une chambre misérable d'un hôtel du IXe arrondissement. Il tente, par l'écriture, de panser les plaies de quatre années d'amour fou, d'amour raté.

Tout a commencé à Aix-en-Provence où Manfred était allé suivre des cours aux Beaux-Arts. Il voulait devenir peintre. Solitaire et farouche, il ne se liait avec personne. Jusqu'au jour où il rencontre Clara et, avec elle, la promesse du bonheur.

Après son service militaire, Manfred retrouve la solitude, cette compagne encombrante qui ne se laisse pas facilement éconduire. Il porte toujours, sur son corps et dans son cœur, les stigmates de son amour pour Clara. La décrépitude l'engloutit, il ne désire plus qu'« aller assez bas au regard de l'image de soi-même pour ne plus s'aimer ». La descente aux enfers dure quelques mois avant qu'il ne décide de retrouver Clara. Et c'est par hasard qu'il l'aperçoit, un jour, chez Drouot, en compagnie d'un homme plus âgé qu'elle.

Il s'appelle Thomas Bolinger et Manfred le trouve tout de suite fascinant. Ils partent ensemble quelques jours sur une plage de la mer du Nord. Ils se parlent peu, ils sont bien. Manfred associe bientôt Clara et Thomas dans la même affection.

Dans le même amour ?


Mais l'atmosphère se détériore. Manfred repart seul et, par vengeance, cambriole et dévaste l'appartement des parents de Clara. Il fuit vers une île d'Irlande, primitive et difficile d'accès. Il devient l'amant d'une poétesse américaine de quinze ans son aînée. Mais le passé ne cesse de le tarauder.

Il pense plus alors à Thomas qu'à Clara, regrette de n'avoir pas poussé plus loin leur amitié naissante, alors que Thomas devient fou à Paris et se meurt. Clara le tient au courant de la situation, elle qui se détache peu à peu de Thomas à mesure que Manfred s'en préoccupe de plus en plus. Quand il rentrera précipitamment à Paris pour retrouver Thomas, il le trouvera mort, abandonné.

Ce roman d'Éric Holder n'explique pas les mystères des êtres humains qu'il met en scène. C'est au lecteur de disposer les pièces manquantes d'un puzzle dont la passion est le motif. Selon sa propre sensibilité, il pourra éclairer cette hésitation mentionnée dans le titre.

Pour ma part, j'y verrais volontiers une incertitude à choisir d'aimer, contre la raison et l'habitude, celui dont l'appel muet a pourtant touché le cœur. En cela, « Manfred ou l'hésitation » est une analyse de l'engrenage infernal de l'amour, de la tragédie qui résulte de l'incompréhension des autres, et d'abord de soi-même.

À chacun maintenant de lire ce roman très personnel dans lequel les blancs de l'histoire comptent autant que les faits rapportés dans un style tendu à l'extrême.

■ Manfred ou l'hésitation, Éric Holder, Éditions du Seuil, 1985, ISBN : 2020088886

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Jean Genet : La vie écrite, Jean Bernard Moraly

Publié le par Jean-Yves

Pour écrire sa biographie, Jean-Bernard Moraly a rencontré plusieurs personnes qui ont connu Jean Genet : Chantal Darget, Jean Marais, Edouard Dermit ; à Alligny-en-Morvan, Mme Lucie Girard, la marraine de Genet, et une de ses camarades d'école, Mme Primard, lui ont évoqué son enfance. Il y a aussi le Dr Friedrich Flemming qui a réuni un matériel important, témoignages divers (éditions originales, dossiers de presse, films). Par ailleurs, le biographe a eu accès à trois correspondances : les lettres à madame Bloc, une juive allemande à qui Genet a donné des cours de français à Brno en Tchécoslovaquie en 1936 ; les presque trois cents lettres écrites entre 1947 et 1965 à son agent-secrétaire Frechtman ; les lettres à Chantal Darget et à Antoine Bourseiller, ses amis depuis 1969.

 

Jean Bernard Moraly a lu encore les diverses versions des scénarios inédits de Jean Genet ainsi que son livre posthume, "Le captif amoureux", où pour la première fois, il tente, pour de bon, de se souvenir ; à la différence du "Journal du voleur", où Genet composait à des fins politiques une image truquée, celle d'un voleur devenu brutalement écrivain.

 

L'apparition brutale, à trente-deux ans, d'une vocation littéraire que rien, dans la vie de ce marginal, ne semblait pouvoir faire supposer est une image truquée que Cocteau et Sartre ont largement répandue.

 

L'envers du décor est tout autre. On y voit en coulisse, Genet, le lecteur acharné (lettres à Mme Bloch), l'écrivain au travail (lettres à Frechtman) ou l'ami (Bourseiller).

 

Jean Bernard Moraly, dans son ouvrage, tente de reconstituer les grandes lignes de l'aventure de Genet, celle, contraire à la légende, moins surprenante mais plus belle peut-être, d'un artiste entièrement voué à l'écriture. Son essai apparaît ainsi comme une chronologie du rapport de Genet à l'écriture.

 

Les premières années de Genet montre un élève modèle, lecteur assidu, qui obtient le certificat d'études avec mention Bien. Genet est né le 19 décembre 1910. Son « certificat d'études confirme la date de naissance fournie dans le "Journal du voleur". Par contre, il n'indique pas le lieu de naissance. Le nourrisson abandonné par sa mère à l'Assistance publique est transféré à Saulieu puis confié à Charles et Eugénie Régnier. Mme Régnier tenait le bureau de tabac d'Alligny-en-Morvan et Charles Régnier la menuiserie du village. Ce couple au nom royal (Ernestine, dans "Notre-Dame-des-Fleurs" pense descendre d'une noble famille) habite une grande maison, sur la place du village. Genet y vivra de 1910 à 1923. Le 10 septembre 1911, Genet est baptisé sous les noms de Jean-Marcel Genest. » (p. 20)

 

« 1911-1923 : Genet vit au rythme de ce petit village. Il est pieux. Il est enfant de chœur. Le curé Charrault pense l'envoyer au séminaire. […] Et puis il y a l'école. A Alligny-en-Morvan, on ne se souvient pas du voleur, mais du brillant élève, "toujours dans ses livres". » (pp. 20-21)

 

« Le 15 juillet 1923, il obtient le certificat d'études avec la mention Bien. Mais lorsque fin juillet l'attestation du certificat arrive, Genet est déjà parti. Selon l'usage, il a quitté sa famille nourricière pour continuer ses études. Ce n'est donc pas un voleur emporté par les gendarmes dont on se souvient à Alligny-en-Morvan. Le directeur de l'Assistance publique va très normalement confier Genet à René de Buxeuil, un compositeur aveugle à qui Genet va servir de "canne blanche". » (p. 23)

 

« A l'âge de treize ans, les pupilles de l'Assistance publique sont retirés à leurs familles nourricières. La marraine de Genet, Mme Girard, se souvient d'un fait étrange. La propre mère de Genet serait venue à Alligny-en-Morvan le reprendre. Genet aurait-il donc connu sa mère ? Ce couple qui de plus en plus se met au centre de l'œuvre, celui de Saïd et de sa mère dans Les paravents, celui de Hamza et de sa mère dans "Le captif amoureux" renverrait donc, non pas à Mme Régnier, la mère adoptive, mais à cette mystérieuse Gabrielle Genet qui ne le reprend que pour l'abandonner encore. Car, pour la suite des événements, tous les témoignages recueillis à Alligny-en-Morvan concordent. C'est chez le "pianiste" René de Buxeuil que Genet à douze ans et demi, est placé à Paris pour y apprendre la musique. » (p. 26)

 

Genet y fera un passage de quelques mois. René de Buxeuil déclare dans un article publié, vingt-cinq ans après cette période, par Le Populaire de Paris du 1er août 1948 :

 

« Jean Genet parlait alors un peu comme un paysan du Morvan. Enfant trouvé, il possédait là-bas des parents d'adoption. Il montrait déjà pour les arts une grande passion. Un jour, il nous dit : "Je vais écrire mes mémoires". Il se mit alors à remplir de son écriture un petit cahier qu'il signait Nano Florane... Il lui arrivait de dire, le soir après le repas, à Mme de Buxeuil "Je vais faire la vaisselle n'abîmez pas vos mains, jouez plutôt un peu de piano...". Il écoutait avec ravissement... Il avait lui-même des mains très fines... Il s'intéressait beaucoup aussi à la bibliothèque de ceux auxquels il avait été confié. Un jour, ils trouvèrent un exemplaire des Fleurs du mal mutilé : Genet avait arraché les pages portant ses poèmes préférés : "Jean Genet ne se montrait alors ni vantard ni désagréable... Pourtant nous dûmes au bout d'un certain nombre de mois nous en séparer. Il sortait toute la nuit, il nous semblait qu'il se maquillait..." » (pp. 27/28)

 

« A quatorze ou quinze ans, Genet tombe malade. Dans l'interview [réalisée pour Bourseiller pour le vidéofilm de la collection Témoins], il évoque assez longuement ce séjour à l'hôpital à la suite duquel il perd la foi : "Quand j'étais gosse, évidemment, j'ai eu une enfance catholique, mais le Dieu, Dieu enfin, c'était, c'était surtout une image. C'était le gars cloué sur la croix, la jeune fille là, comment elle s'appelle, Marie devenant grosse avec une colombe. Tout cela ne me paraissait pas très sérieux, j'avais quinze ans à peu près, quatorze-quinze ans et j'ai eu une maladie. J'ai été... donc Dieu n'était pas très sérieux et ne comptait pas dans la petite existence d'homme, de gamin de un à quinze. A quinze j'ai une maladie. Peut-être assez grave, pas grave, une maladie infantile en tout cas et tous les jours, à l'Assistance publique, à l'hôpital de l'Assistance publique, et tous les jours, une infirmière apportait un bonbon et disait : "C'est le petit malade de la chambre à côté qui l'envoie." Bon, puis j'ai été mieux au bout d'un moment et un jour j'ai voulu voir et remercier ce gars qui m'envoyait un bonbon. Et j'ai vu un gars de seize ans ou dix-sept ans qui était tellement beau que tout ce qui avait existé avant ne comptait plus, Dieu, la Vierge Marie ou n'importe qui n'existaient plus. Il était Dieu. Et vous savez comment s'appelait ce gars ? Qui était un gamin ? Il s'appelait Divers. Comme l'autre s'appelait Personne, si vous voulez. » (p. 29)

 

Jean Bernard Moraly tente alors « de reconstituer quelle fut la première crise de Genet. Arrivé à Paris pour y devenir musicien, loin de son village, il tombe malade. C'est dans un hôpital que Genet s'éprend du beau malade aux bonbons et ces amours au goût de mort sont déjà tout à fait dans le ton du romancier qu'il sera plus tard. Guéri, il rentre dans un établissement professionnel quelconque des environs de Paris (Meaux, peut-être ?). Il y étouffe, Paris est proche et [on le retrouve], dans le train de Meaux à Paris, sans billet. Sans billet non pas parce qu'il est pauvre, mais parce que tout lui est maintenant permis. Plus de comptes à rendre au "gars cloué sur la croix". Il a quinze ans. Il est beau. Il semble être habité par l'audace des grands timides. Cet adolescent de quinze ans a tous les culots. Il a des rapports sexuels dans des trains dont il ne paie pas les billets. » (p. 31) Genet dira que c'est parce qu'il a été pris sans billet dans le train de Meaux qu'il a été envoyé pour plusieurs années à Mettray. « L'histoire est peut-être vraie mais a-t-il été envoyé à Mettray sur un prétexte aussi futile ? » (p. 31)

 

Quoi qu'il en soit, « Genet serait d'abord enfermé à la Petite Roquette. Il passe ensuite devant un tribunal pour enfants qui le condamne dans les termes suivants : "Acquitté comme ayant agi sans discernement et confié jusqu'à majorité au patronage de redressement." Genet va passer trois ans à Mettray. » (p. 33)

 

Mettray, le Paradis selon Genet ? « Etrangement, dans cet enfer, Genet est heureux. […] Pour les autres détenus, l'homosexualité est passagère. Mais pour Genet, homosexuel passif, la colonie pénitentiaire est la concrétisation de ses fantasmes. Le voici entre quinze et dix-huit ans enfermé dans un harem que fleurissent des princes captifs dont il est amoureux. » (p. 36)

 

« Genet est l'objet de tous les désirs. Le bel enfant est, idéalement, une "loge" aux allures de « "marle". Le fils adoptif de Mme Régnier devient pour de bon "reine de Mettray". L'image de la reine le hantera d'ailleurs longtemps. Une reine de théâtre, bien sûr, fausse, dont la traîne, la nuit, est faite des rideaux de l'appartement (Les bonnes), une reine usurpatrice (Le balcon), exécutée (Les nègres), lapidée (Warda, dans Les paravents), en loques, sordide (Divine vieillissante se couronnant de son dentier dans le bar de Pigalle dans Notre-Dame-des-Fleurs). Reine quand même, radieuse, épousée. A Mettray, Genet a trouvé une famille. » (p. 37)

 

« Entré à Mettray pour avoir trop lu, il en ressort écrivain. La reine de Mettray, ce petit blond au paradis, se rend compte que le bonheur est impossible. Seule compte l'écriture. Il trahit ceux qu'il aime. Il est seul. Il ne reste plus que le chant. » (p. 40)

 

Puis c'est l'armée, le bataillon disciplinaire en Syrie, à dix-huit ans. Il aurait alors déserté. Viennent ensuite une longue période d'errance à travers l'Europe, la prostitution en Espagne, les vols minables... Bref, tout ce qu'il a raconté de façon plus ou moins romancée dans le "Journal du voleur". Et, dans le même temps, Genet se cultive, lit, écrit déjà...

 

« Entre vingt-deux et vingt-sept ans, Genet écrit ses poèmes pour lui-même. Publier, ce serait trahir le Beau. Le vrai poète, comme Rimbaud, n'est pas homme de lettres. Il faut être libre, errant, vagabond. Le service du Beau exige cette ascèse qui refuse les possessions, la famille, la vulgaire concrétisation de soi-même dans la matière. Ces situations (mendicité, prostitution), thèmes nouveaux, héroïques, les vivre, c'est déjà chanter. Et ces bandits, Stilitano, Armand, pourraient bien n'être que les rêves de ce poète qui parcourt en lisant, les décors d'aventures qu'il se bornera à écrire. Genet voyage en lisant, Genet voyage comme il lit. La réalité est ce grand livre ouvert qu'avidement il parcourt ; ces voyages de 1932-1937 sont les premiers d'une longue liste. Et de même que lire pour lui c'est recréer l'œuvre qu'il lit, voyager, c'est se mettre à la recherche d'une patrie. Genet s'identifie aux pays qu'il traverse. En Espagne, Genet devient Espagnol comme en 1967 dans l'avion pour Tokyo, il devient Japonais. Le poète en haillons anticipe sur les poètes errants des années 60 dont les cheveux longs, les haillons brodés étaient culturels. Genet, entre 1932 et 1937, n'était pas comme il veut nous le faire croire dans le "Journal du voleur" (livre fait pour plaire), un voleur fascinant, Rocambole à froufrous. C'était encore Rimbaud, déjà les hippies, des aventures vécues au nom de la poésie pure. » (pp. 66-67)

 

Suit une période d'emprisonnement.

 

« Combien de temps Genet a-t-il passé en prison ? La légende laisse supposer de longues années, une existence, presque, passée au fond des geôles. Fidèle à son mythe, en 1985, il déclare, devant les caméras de la BBC qu'il en était, au moment où il écrivait "Notre-Dame-des-Fleurs", à sa quatorzième condamnation. Risquant alors la relégation, il pensait ne plus jamais sortir. Or, pour encourir la relégation, il ne faut pas atteindre le chiffre fatidique de quatorze. Quatre, plus banalement, suffit. En 1948, Cocteau, Sartre, Colette, etc., signent une lettre adressée au président de la République Vincent Auriol pour qu'on gracie Genet d'une nouvelle condamnation qui lui ferait alors encourir la relégation. C'est donc seulement trois condamnations supérieures à trois mois de prison qu'il faudrait supposer de 1932 à 1948 ? Arrêté fin 1937, ou fin 1938, pour avoir déserté, il passe devant un tribunal militaire. Jean Cau nous dit qu'il fut alors réformé pour "bizarrerie de caractère". En 1941, il est libre, exerce la profession de bouquiniste, sur les quais, où le rencontre Roland Laudenbach. Il va voir le Britannicus monté par Jean Cocteau avec Jean Marais. En 1942, il est libre, toujours, puisqu'il publie à compte d'auteur "Le condamné à mort". En 1943, il se fait présenter à Cocteau et lui communique "Notre-Dame-des-Fleurs". On l'arrêtera (fin juin ?) pour avoir volé "Les fêtes galantes" de Verlaine. Le 21 juillet, il est acquitté, grâce à Cocteau qui voit en lui "le plus grand écrivain de France". Tout cela est évidemment à vérifier mais il semble bien que Genet n'ait purgé que quelques peines légères, pour des délits mineurs. Nous sommes loin, en tout cas, de l'incarcération infinie que supposent "Notre-Dame" et "Miracle". C'est surtout son rapport à la prison que les lettres à Mme Bloch, à Cocteau, permettent de reconsidérer. Genet, dans ses poèmes ou ses romans, chante les douceurs de la prison. […] Or, pour de bon, Genet aime la prison, où il peut, comme dans un monastère méditer, écrire à son aise. » (pp. 74-75)

 

Pendant la guerre, entre trente ans et trente-cinq ans environ, Genet écrit l'essentiel de ses romans. Grâce à Cocteau et Sartre, il atteint très vite à une grande notoriété. Selon le biographe, ce serait plus à cause de cette renommée, et non pas parce qu'il retrouve la liberté, qu'il ne peut plus écrire par la suite :

 

« Inconnu en 1943, le voici en 1949 songeant à publier ses Chiures complètes chez Gallimard. Genet dit un jour à Marais : "Tu as fait beaucoup de mal à Cocteau. Tu l'as rendu célèbre. Un poète doit rester secret." C'est ce qu'il va bientôt lui-même reprocher à Cocteau et à Sartre. En 1949, reconnue, admirée, célébrée, photographiée, couronnée, Madame Miroir sent qu'elle est en train de perdre sa transparence surnaturelle, ses pouvoirs de fée. » (p. 94)

 

« C'est une banalité de le dire. Un succès trop rapide n'est pas favorable au développement d'une œuvre. Or, Genet ne peut supporter le succès. Deux des grandes crises de sa vie, celle de 1952 et celle de 1967, celles où il déchire toute sa production antérieure et frôle le suicide, coïncident avec les moments de plus haute gloire. Le mois où sort le livre de Sartre (qui consacre le romancier) il déchire cinq ans de travail et "pense" au suicide. La création des "Paravents" (qui consacre le dramaturge) provoque la crise de 1967, se déroulant selon le même scénario : destruction des manuscrits, tentative de suicide. Le succès le stérilise puisqu'il lui retire ce dont il a besoin pour écrire : la plus profonde solitude, physique et morale. Si Genet a besoin de l'incarcération, c'est qu'elle lui procure l'exacte formule (solitude, humiliation) dont il a besoin pour émettre son chant. Et le succès de Genet (orchestré par une publicité menée de main de maître, la sienne, ou celle de Cocteau) a été foudroyant. Cocteau avait rendu Genet célèbre à l'échelle nationale. Sept ans ont suffi pour lui assurer une place établie dans le monde des lettres. Dix ans seulement après la publication du "Condamné à mort", Sartre le fait connaître au monde entier. Que l'on ait lu ou pas le "Saint Genet", le poids de l'ouvrage, le nom du philosophe font à Genet une publicité prodigieuse. Sartre est alors au somment de sa célébrité. Pape du mouvement existentialiste tombé dans le domaine public. Ce succès que Genet désire (il ne serait pas parvenu à la gloire sans une consciente démarche pour y arriver) et qu'il craint à la fois, lui vient d'un public qu'il méprise, qu'il hait. » (pp. 97-98)

 

En fait, Genet n'a jamais vraiment cessé d'écrire. Il a donné seulement une partie de son œuvre. Jean Bernard Moraly montre que les ruptures s'inscrivent dans une parfaite continuité : au Genet poète errant d'avant-guerre a succédé le Genet romancier, suivi, de 1954 à 1967, du Genet dramaturge puis, de 1967 à 1986, du Genet poète politique.

 

« Ce "silence" de Genet, dont on parle beaucoup, après 1966, est donc tout relatif. Lorsque Gallimard publiera, ce qui ne saurait tarder, tous les textes politiques inédits en français ("A Salute to 100 000 stars, Here and now for Bobby Seale, etc."), ou parus dans divers journaux, lorsqu'on ajoutera à ces textes ceux de la "mallette Bouglione" (une mallette récupérée par Gallimard, remplie de manuscrits politiques inédits de Genet), l'œuvre politique de Genet sera en fait, fort étendue, plus importante (en volume au moins), que celle du dramaturge, ou du romancier. Et si le Genet dramaturge est très connu, analysé, le Genet "témoin de son temps" comme le théoricien du théâtre n'a jamais fait l'objet d'études, ou d'analyses. Les doctorats vont pleuvoir. Ils devront constater l'unité de l'œuvre de Genet, le prolongement dans ses textes politiques de thèmes traités dans le théâtre, en germe déjà dans les romans. » (p. 149)

 

« L'action sociale des romans et des pièces n'a encore jamais été analysée. Il semble qu'elle ait été, jusqu'à présent, sous-estimée. Les romans de Genet ont donné leur ton au Gay Power. "Notre-Dame" fournit, en 1942, l'image d'un type absolument nouveau d'homosexuel, revendiquant âprement sa différence. "Les Nègres" annoncent les Black Panthers et il faudrait vérifier à quel point cette pièce, jouée si longtemps off-Broadway, n'a pas eu une action directe sur les Noirs américains. "Les paravents" écrits en 1957 anticipent sur la victoire du FLN. Et "Le balcon", c'est déjà mai 1968. » (p. 150)

 

■ Editions de La Différence, 1988, ISBN : 2729102906

 

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