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Witold Gombrowicz et l'homosexualité par André Clair

Publié le par Jean-Yves Alt

Tous les deux ans, à Tunis, treize éditeurs, venus de treize pays différents, décernent un prix à l'écrivain d'avant-garde, qui remplit cette double condition : être méconnu – ou ignoré des lecteurs – et auteur d'une œuvre originale et curieuse. En 1967, à Gammarth, près de la Capitale tunisienne, ce fut Gombrowicz qui, en mai dernier, l'obtenait.

Ce petit évènement littéraire me fournit le prétexte pour étudier, ici, l'un des aspects les plus singuliers d'une entreprise qui reflète, à plus d'un égard, certaines obsessions de notre époque : par exemple, la peur qu'a l'homme d'aujourd'hui de son semblable, ce dangereux adversaire de l'individu personnel ; la relation entre hommes, considérée comme un conflit métaphysique des consciences. Ou encore, thème essentiel à l'œuvre de Gombrowicz, l'opposition, presque irréductible, entre l'être et l'apparence, la forme (la manière d'être, le masque) et le fond : ce qui se manifeste à l'intérieur de chacun de nous. Tout cela n'est pas bien nouveau, certes. L'originalité de Gombrowicz se place sur un tout autre plan : celui de la formulation de cette dualité, et de l'expression cauchemaresque qu'il donne à ces couples antinomiques : être profond de l'homme et son apparence ; masque et vérité ; individu et société ; jeunesse et maturité ; etc.

Dans les préoccupations de Gombrowicz, précisons tout de suite que l'homophilie occupe surtout une place symbolique : elle joue le rôle d'un révélateur d'une certaine réalité intime, humaine, elle constitue l'expression de notre aspiration (toujours dissimulée) à incarner cette réalité intime qui est, en quelque sorte, consubstantielle à nous-mêmes. En d'autres termes, pour la conception que cet écrivain se fait du monde et de la nature humaine, l'homophilie ne saurait intéresser qu'à titre de signe et d'illustration exemplaire.

Mais avant d'exposer la pensée, chère à cet écrivain, quelques mots ne sont pas inutiles sur son existence. Witold Gombrowicz, originaire de Pologne, a commencé à écrire dans l'entre-deux-guerres. Il a fait partie du « Nouveau Roman » des années 30 à Varsovie. Et pour comprendre toute la portée d'un livre-maître, tel que Ferdydurke, paru en 1937, il faut se rappeler l'état de décomposition de la haute société polonaise d'avant guerre. Car ce roman offre d'abord un tableau satirique, assez étonnant, d'un monde inauthentique, décadent, qui n'est plus capable de s'affirmer : tout le monde joue un rôle ; mais il suffit de regarder de près ces comédiens pour découvrir la vérité : ils ne sont pas ce qu'ils prétendent ; ils mentent aux autres et à eux-mêmes. Et, derrière la façade, le vide, le néant. Un an plus tard, en France, un autre jeune écrivain apercevra qu'il en va de même de la bourgeoisie française : cet écrivain, Jean-Paul Sartre, écrira La Nausée.

Pour résumer, Gombrowicz, avant le philosophe existentialiste, prend conscience de cette effroyable réalité humaine : l'individu n'existe pas ; c'est un automate, dépourvu de vérité profonde, qui ressemble au vampire des films d'épouvante : à ceux-ci, il ne faut que toucher les corps, d'une croix, pour les voir s'effondrer en poussière ; pour les personnages de Gombrowicz ou de Sartre, le seul regard étranger, qui se pose sur eux, dénonce leur vide, leur inexistence fondamentale. Alors, ils se dissolvent, se métamorphosent en monstres.

Ferdydurke fut assez mal accueilli en Pologne ; l'aristocratie de Varsovie voyait trop sa propre image, reflétée dans ce miroir grossissant. A l'étranger, il resta ignoré. C'est seulement depuis 1958 qu'en France ce livre-maître est connu. Encore a-t-il fallu tout l'enthousiasme et la persévérance d'un Maurice Nadeau, directeur de la Collection « Lettres Nouvelles », pour en imposer la traduction française auprès d'un petit nombre de lecteurs. Surtout, grâce au jeune metteur en scène argentin, Jorge Lavelli (celui-ci obtint le Prix des Jeunes Compagnies, en 1963, avec Le Mariage), la création à Paris de deux pièces de Gombrowicz (la seconde : Yvonne, Princesse de Bourgogne, théâtre de France, automne 1965), a permis d'élargir l'audience de l'écrivain.

1939 : Hitler attaque la Pologne. Gombrowicz prend le chemin de l'exil. Il débarque en Argentine à Buenos-Aires. C'est là qu'il vivra, jusqu'à ce que la publication de Ferdydurke l'incite à s'installer dans le midi de la France. Il y a neuf ans, environ, que le romancier polonais habite Vence, où il soigne son asthme. En Argentine, il écrit dans les journaux. De cette époque, on trouvera des échos dans son « Journal » des années 53-56. Toujours, d'Amérique latine, date son second roman, Trans Atlantique, dont le héros, Gonzalo, est un homosexuel.

Et, précisément, l'Argentine va lui faire découvrir les affinités métaphysiques de l'homosexualité avec ses propres obsessions philosophiques. Sur ce point, il s'explique longuement dans son Journal de 1955 : « par l'intermédiaire de quelques amis d'une Compagnie de ballets en tournée, je fus, dit-il, introduit dans un milieu où l'homosexualité était poussée, à l'extrême, presque jusqu'à la folie, à la démence... ».

Pour dissiper tout malentendu, car ces lignes pourraient suggérer une hostilité de sa part à l'homosexualité, il ajoute : « je dis "à l'extrême" pour bien marquer qu'il y avait beau temps que j'avais côtoyé les milieux d'homosexualité "normale". Sympathisant, donc – ou du moins, neutre, sans préjugé hétérosexuel. D'ailleurs, dans ce monde où les manifestations homosexuelles se révèlent excessives, "il se trouvait des gens de premier ordre, d'une rare qualité d'esprit..." ». Saluons, au passage, le souci remarquable d'honnêteté et d'objectivité de l'écrivain.

Dans cet univers, qui est celui des boîtes « spéciales » de Buenos-Aires, au Retiro, Gombrowicz a la révélation d'un aspect souvent caché de la chose : il voit s'agiter « des garçons déchirés par (le désir) des garçons comme des chiens ». A la vue de ce spectacle, il est épouvanté, car il aperçoit dans le « sombre miroir de ces mares démentes » (les manifestations de l'érotisme homosexuel) « le reflet de mes propres problèmes ».

Qu'est-ce à dire ? S'est-il découvert homosexuel lui-même ? A-t-il envie de « lever » un beau jeune homme ? D'abord, il commence à s'interroger avec impartialité : en particulier, il aime follement la jeunesse, pour elle-même, et quel que soit son sexe. Mais celle-ci « n'est-elle pas l'objet de l'envie secrète et de la non moins secrète adoration de tous ceux qui, comme moi, se sentaient condamnés à finir ? » Seule différence entre les autres mâles et lui : Gombrowicz ne s'intéresse pas à elle sur le plan sexuel. Il refuse de tomber d'ailleurs « dans l'enfer du sexe ». Aimer une jeune fille, pour les autres hommes, c'est désirer assouvir une passion, posséder une belle proie. Pour le romancier polonais, cela représente une aliénation. Est-ce pour cette raison qu'il veut placer l'adolescent (le garçon) sur le pavois où ils (les autres) avaient hissé la jeune femme... ? Le moyen de « libérer Eros » de l'instinct sexuel ? C'est possible. Gombrowicz ne s'explique pas très clairement sur ce point. Mais poursuivons.

Nous avons évoqué, au début de cette étude, quelle était la préoccupation essentielle de Gombrowicz : dénoncer le mensonge de la forme, révéler le vide essentiel de la personnalité – ou plutôt son absence. Dans Ferdydurke, tout le monde joue un rôle pour cacher son inexistence (ou sa non-essence) : rôle de professeur, de lycéen moderne, de palefrenier, etc. Mais sur un simple regard d'autrui, la façade s'écroule, le néant du cabotin apparaît. Et, d'une certaine façon, on peut affirmer que toute l'histoire de ce livre se limite au combat, sans cesse recommencé, d'un homme pour récupérer son masque. On m'arrache celui-ci ; je le récupère, par le moyen le plus simple : employer l'arme de l'adversaire, lui retirer le sien. C'est un perpétuel duel de regards qui enfonce la victime dans l'impersonnalité.

Mais celle-ci, ce vide, cette absence d'être, quelle forme (si l'on peut dire) emprunte-t-elle dans la pensée de Gombrowicz ? Pourquoi l'auteur parle-t-il de la jeunesse, comme d'un état admirable ? Qu'entend-il au juste par ce mot ? Eh bien, pour Gombrowicz, la jeunesse a plusieurs significations : d'une part, c'est l'adolescence (dans le sens habituel), riche de tous ses possibles. C'est l'immaturité (comme nous l'entendons généralement). D'autre part, c'est ce qui se dissimule, au profond de l'homme : ce néant, cette impersonnalité, cette matière informe, caractéristique de la nature vraie des individus. L'immaturité est une notion très ambiguë : elle exprime une source de valeurs, ce qui se trouve au début de toute chose, à la naissance de toute vie, à l'origine de toute création (fût-elle romanesque) ; elle est, en quelque sorte, l'Existence même dans son mouvement d'océan, que rien ne saurait endiguer, arrêter, éterniser (comme on peut s'en rendre compte, Sartre et sa théorie de l'instant ne sont pas éloignés de Gombrowicz). Mais, en même temps, cette source de valeurs, cette cause principale constitue en soi un chaos effroyable. Si l'on prend conscience de son existence, à l'intérieur de nous, on ne peut qu'être angoissé. Pourtant, en dépit de notre angoisse, nous sommes fascinés par lui, à notre insu, sans savoir pourquoi : Gombrowicz observe, dans sa préface à la Pornographie, que, si l'homme aspire à l'absolu, à la perfection et à la maturité, il tend aussi à plonger dans l'informe, l'inachevé, la verdeur juvénile. Cela lui est sensible dans son for intérieur.

L'originalité de Gombrowicz, c'est de mettre l'accent sur la part positive de l'immaturité, sans oublier toutefois de nous la présenter sous la forme d'un épouvantable chaos. En revanche, tout ce qui relève de l'être, de la personnalité – maturité, culture définie, mode de vie particulier, conditions sociales – représente, aux yeux du romancier, le véritable néant, le mensonge abject de ce qu'il appelle la « forme ». Les défenseurs de celle-ci sont les frères des salauds de Sartre (les bourgeois de Bouville dans La Nausée). Pour résumer, l'Immaturité est source de valeurs, image de la vie dans son mouvement même : cette Immaturité est inhérente à nous-mêmes. Mais il y a une autre Immaturité, qui, elle, nous est imposée du dehors : alors, nous sombrons dans un néant répugnant ; et, du fait même de notre chute, nous sommes métamorphosés en n'importe quoi : nous avalons tout ce que la société nous offre – manières d'être, de penser, goûts, opinions politiques, etc. – nous sommes aliénés, mystifiés. Enfin, Gombrowicz mentionne l'existence d'une dernière Immaturité, qui, elle, n'est pas « innée (ni) imposée ». En quelque sorte, elle incarne l'élan vital qui entraîne l'homme, incapable d'assimiler une certaine culture, à s'en fabriquer une autre à son propre usage : une sous-culture.

En fait, cette distinction, établie entre les trois formes d'immaturité, demeure abstraite ; dans la réalité, simplement, « nous sommes infantilisés par toute forme supérieure », déformés par toute information trop instructive, et le chaos que nous retrouvons en nous, c'est toujours le même : que le responsable en soit autrui, cet arracheur de masques, ou notre goût personnel de l'informe, ou encore la complexité de la culture. Et cette Immaturité, c'est aussi cette source de vie et de valeurs. Dans Ferdydurke « deux amours se combattaient... et deux tendances : l'une vers la maturité, l'autre vers l'immaturité qui, elle, perpétuellement rajeunit : ce livre est l'image même du combat qu'un homme amoureux de son immaturité mène en faveur de sa propre maturité ». Réflexion paradoxale ? Sans doute. Surtout, elle ne rend compte que d'un moment de l'évolution d'une pensée : plus tard, Gombrowicz prendra le parti définitif de la jeunesse (en France, vers 1963).

Déjà, pourtant, en Argentine, il parle d'elle sur un ton qui ne trompe pas : c'est, décrit-il dans son Journal, « un amour sauvage, illégitime, secret, véritablement démentiel ». L'adolescent symbolique doit faire l'objet d'un culte. Tout le reste, le monde de l'adulte, n'est qu'une immense pourriture, une escroquerie monumentale, une arme de guerre. Gombrowicz traque les mythes, comme il accuse l'adulte de pourchasser la jeunesse : la jeune femme pour satisfaire sa libido ; le garçon, parce qu'il a peur de celle-ci. Pourquoi cette peur ? Mais un adolescent n'est-il pas un adversaire de la maturité ? Le propre de la jeunesse, d'ailleurs c'est bien connu, consiste à renverser les idoles, à démystifier les gens qui se prennent au sérieux. A cet égard, Gombrowicz a bien raison de regretter que la critique n'ait pas assez remarqué la part de l'humour dans Ferdydurke – ou dans son théâtre – car on y trouve un comique, unique dans toute la littérature contemporaine, fait d'obscénités, de « vacheries », de grotesque agressif : un comique adolescent.

Le péril jeune, si redoutable pour l'adulte, provoque une riposte immédiate de celui-ci. Gombrowicz insiste sur toutes les mesures préventives que les hommes prennent contre un tel danger : d'abord, maintenir la jeunesse en esclavage (disons faisons d'elle une impuissante sociale, économique, etc.) ; ensuite, pour plus de sécurité, on l'envoie au casse-pipe. Il y a toujours une guerre fraîche et joyeuse, quelque part, sur cette charitable planète : Vietnam, par exemple. Et, parfaite incarnation de l'adulte à mes yeux, toujours aussi une jungle de généraux se dévoue dans certains pays (Grèce, si l'on veut), pour faire un coup d'Etat histoire d'emprisonner la révolutionnaire adolescence (« Toutes les guerres sont avant tout des guerres de jeunes, d'adolescents, de non-adultes... ») : « Ne semblait-il pas que la faim que ressent l'adolescent, la douleur de l'adolescent, la mort de l'adolescent eussent ainsi moins de poids que la mort, que la douleur, que la faim des adultes ? » Cette question, quelques années plus tard, sera posée, en termes vigoureux, par toute une génération de jeunes aux « croulants ». La réponse, on la connaît : partout, les adultes lâcheront leurs flics.

Mais l'homme, lui, est-il débarrassé pour autant de la jeunesse ? Et « ne pouvait-on soupçonner que si l'adulte avilit et dégrade ainsi son cadet, c'est pour ne pas tomber à genoux devant lui ? » Finalement, l'Immaturité, pour Gombrowicz, s'affirme quand même, sous une autre forme : « la vague infinie de l'amour interdit – amour qui véritablement jette l'adulte à genoux devant l'adolescent – n'était-elle pas la revanche de la nature sur le viol que l'homme vieillissant perpétrait sur l'adolescent ? »

Toutefois, cette réflexion n'est pas l'une des plus importantes que lui inspire le spectacle du Retiro. Il est temps, d'ailleurs, de s'interroger sur la signification que le romancier attribue à ce milieu homosexuel : en quoi celui-ci reflète-t-il ses « propres problèmes » ? Mais, on l'a compris déjà : « le vrai secret du Retiro, le secret diabolique... c'était que rien n'y pouvait arriver à terme... tout y était dans sa phase préliminaire... ». Et « toute culture fondait comme sucre dans une juvénile insuffisance, dans l'évolution et l'inachèvement de la jeunesse, et elle n'en devenait que pire – car ce qui est encore capable d'évoluer sera toujours inférieur à son propre accomplissement ».

Lieu commun péjoratif, digne d'un psychanalyste de la vieille école ? Non, justement : parce que « telle était la vie vivante, admirable ».

Pour Gombrowicz, d'ailleurs, l'une des expressions les plus détestables de la maturité, c'est un certain type d'hétérosexualité : la virilité qui croit se réaliser. L'Homme, avec la majuscule de vanité, ce crétin qui exhibe ses muscles, son pistolet (ô le joli symbole psychanalytique), sa bombe atomique, sa police et sa vertu (courage + connerie morale). Contre cet imbécile, et ses enfants (spirituels et matériels), le romancier se déchaîne, avec une violence qui réjouirait Simone de Beauvoir et tous les Féministes : « je ne la connaissais que trop, la belle virilité que les hommes savent se fabriquer à leur usage, s'excitant et se forçant mutuellement les uns les autres, saisis d'une peur panique devant la Femme qui est en eux... ces mâles crispés, spasmodiques, qui se livrent à une haute voltige de virilité ».

Dans tous les domaines, l'Homme-viril n'a apporté que malheur, misère, destruction : et « ce n'est qu'artificiellement qu'un homme de cette espèce rend ses vertus plus puissantes... il fait celui qui l'emporte par la violence ». Finalement, l'« esprit de virilité » ne s'illustre pas seulement dans la mort, les tortures des victimes ; mais il est responsable aussi de l'impuissance du bourreau : « En ai-je vu de ces hommes à qui leur virilité panique enlevait non seulement toute mesure, mais aussi toute intuition sur la manière d'agir dans le monde ». Le mâle absolu, en définitive, s'identifierait complètement au Mal absolu.

Si le mythe de la virilité est destructif dans tous les domaines, il l'est, en particulier, dans celui de l'homosexualité. Gombrowicz, lui-même, confesse qu'au Retiro, il a été forcé de « vaincre en moi-même d'abord la peur du féminin ». Il faudrait citer, à ce propos, tout ce que l'écrivain remarque dans son journal, tant cela est vrai, et de portée universelle : « Point de domaines (comme l'homophilie) que la passion ait obscurci de plus d'idées fausses et de mensonges. La fureur, doublée de répugnance qu'éprouvent les hommes virils, couvant, élevant, amplifiant à loisir, leur virilité ; les anathèmes de la morale, toutes les ironies, les sarcasmes et les colères de notre culture qui veille jalousement sur la primauté du charme féminin, tout cela s'abat d'un bloc sur le jeune éphèbe qui louvoie sur la lisière ombreuse de notre existence officielle ». Comme cela est juste ! Comme cela s'applique, entre autres, à l'hypocrite société sud-américaine ! Ici, comme en Espagne, on cultive l'esprit de virilité pour lui-même, d'une façon frénétique. Des hommes, suspects de relations homosexuelles, sont passibles de « tribunaux d'honneur ». Cette honte du genre humain ! Cela, surtout dans le beau monde hispanique – cette quintessence de la pourriture organisée ! Car. « en bas, dans les bas-fonds, personne ne le prend tellement au tragique, ni sur le mode sarcastique : les garçons les plus simples et qui jouissent d'une parfaite santé s'y livrent simplement par manque de femmes, chose qui... ne les dévie d'aucune manière ni ne les pervertit, et ne les empêche pas de se marier, par la suite, le plus correctement du monde… ». Voilà qui, à mon avis, fait justice de cet autre mythe : celui de l'hétérosexuel détourné des femmes par un contact homosexuel — ou, pour la même raison, rendu impuissant !

Après une rafle de police, dans le milieu du Retiro, il demande : « Qui, au fond, ici est malade ? Seulement, les malades ? Ou bien aussi les biens portants ? C'est juger d'une manière bien étriquée que de voir là une simple perversion sexuelle... ». Et quelle prétention de la part des hétérosexuels : « Les problèmes de l'âge et de la beauté sont loin chez les gens réputés normaux d'être suffisamment tirés au grand jour ». Mais la littérature et la philosophie sont coupables, elles aussi, de ce culte que les hommes ont voué à la virilité. Gombrowicz dénonce notamment la théorie de Nietzsche, en des termes fort vifs : « rien de plus livresque ni de plus risible, ni conçu avec moins de goût que son fameux Surhomme et sa jeune Bête Humaine ! » Et quoi de plus faux, par conséquent, que son « affirmation de la vie » !

Bref, pour l'auteur de Ferdydurke, « l'Homme est faible et borné. Il n'arrive à redoubler, amplifier ses forces que dans un seul cas : si un autre homme lui prête sa force ». Belle formule. Et l'auteur me pardonnera, j'espère, de l'entendre dans un sens homophile. Gombrowicz, en définitif, se donne à lui-même ce conseil : « Eviter d'être un Homme avant tout : être un homme qui n'est homme qu'au second plan, ne jamais s'identifier à la virilité... ».

Tel sera d'ailleurs l'objectif qu'il poursuivra (et atteindra) dans la Pornographie, quelques années plus tard : l'adulte – l'Homme, le Monsieur qui se prend au sérieux, etc. – sollicite de lui-même l'Adolescent : que celui-ci fasse de lui ce qu'il veut ! Délibérément, il s'abandonne à l'Immaturité vivifiante.

Il est difficile de conclure : la thèse de Gombrowicz est discutable. On peut trouver, par exemple, qu'il est excessif d'identifier le phénomène homosexuel à la seule illustration de l'Immaturité. D'abord, le comportement érotique d'une « folle » (les clients du Retiro, en grande partie) n'est pas comparable à celui d'un homophile « normal » (comme Gombrowicz, lui-même, le reconnaît). Ensuite, l'homosexualité peut-elle se réduire à l'expression de ses conduites sexuelles ? Toutefois, on ne saurait nier cette faculté que nous avons (si c'en est une !) de confondre les imposteurs, de détruire les mythes, d'arracher les masques. Plus que l'hétérosexuel, sans doute, nous sentons l'existence dans l'homme d'un vide essentiel et d'une déchirante dualité : en d'autres termes, nous hésitons, en dépit de tout (éducation, culture, etc.), à accréditer absolument ce qu'on appelle « les valeurs ». Dieu existe-t-il ? Nous ne saurions l'affirmer – même si nous croyons avoir la foi. Le socialisme est-il vraiment un Bien ? Même, engagé dans la politique (à Gauche, bien sûr !), nous continuerons à nous interroger. Nos choix sont sincères pourtant : mais nous sentons obscurément que l'essentiel est ailleurs aussi : le devenir constitue notre présent, la folie une sagesse cachée, même le vice une pureté secrète.

Gombrowicz n'est d'ailleurs pas le seul à nous voir sous cet angle. Et il faut mettre l'accent sur la façon nouvelle qu'ont des philosophes, des écrivains, d'envisager le phénomène homosexuel non plus comme un non-sens, une erreur, une absurdité (je parle des esprits non-sympathisants, ou même des hétérosexuels compréhensifs pour nos « péchés »), mais, au contraire, comme l'expression d'une vérité cachée, indéchiffrée encore, un élément nécessaire à l'ordre de la nature. Je pense, en particulier, à ce qu'un Raymond Abellio écrit sur nous, dans la Structure de l'Absolu (Gallimard/Bibliothèque des Idées), ouvrage très ardu, mais d'une extrême richesse et d'une rare force de pensée : « Si l'homosexuel est comme un enfant prolongé, retenu trop longtemps dans son sein par une mère abusive, ce retard le contraint à une sorte de participation accrue aux forces les plus obscures, à un approfondissement matriciel qui le maintient plongé non seulement dans les eaux originaires de la mère elle-même, mais dans celles de la Mère cosmique... au sein de la connaissance globale sans la comprendre ». Pour ce philosophe spiritualiste, l'homosexuel joue un peu le rôle du poète dans la société : il diffuse les messages de la connaissance, de la vie profonde, mais il est inconscient de leur portée. En revanche, l'hétérosexuel, lui, peut déchiffrer ses messages. Pourquoi cette inconscience de l'homosexuel ? Pour une raison très simple : nous existons, d'après Abellio, comme un être endormi. Nous sommes inachevés, irréalisés. L'hétérosexuel, en revanche, a constitué sa personnalité ; il appartient tout entier au monde réel. Mais, pour ce faire, il a perdu contact avec les « forces souterraines, invisibles, globales ». En revanche, il est doté de ce qu'il faut de conscience pour comprendre le sens de nos productions : « Cependant, tant que les temps ne seront pas venus, il est tout à fait vain d'attendre que l'échange ou la communication s'établisse dans l'ensemble du monde, entre les individus qui portent ces signaux et ceux qui devraient les déchiffrer ».

La raison ? Pour Abellio, l'homosexualité doit d'abord s'intégrer au monde. Attention ! Il ne s'agit nullement de faire accepter les homosexuels par la société : tout au contraire, ceux-ci doivent sortir de leur homosexualité, comme un papillon de la chenille, s'ils veulent y parvenir : ce qui signifie : les homophiles sont obligés de mourir, pour renaître sous une autre forme, plus accomplie. Bien entendu, je laisse à Monsieur Abellio la responsabilité de cette affirmation (contestable, à mes yeux). Mais ce philosophe est trop spiritualiste pour croire à la mort ! Cela dit, il reste significatif de voir que, même des esprits étrangers (comme le sien), reconnaissent l'existence d'un élément positif dans l'homosexualité : celle-ci « est là pour porter témoignage, au même titre que la féminité, du jeu irréductible bien que créateur de la double transcendance qui divise l'homme et l'humanité, et dont le mouvement dialectique est le moteur de l'histoire ».

Arcadie n°171, André Clair (Pierre Hahn), mars 1968


Lire aussi : Un amoureux flou de la jeunesse : Witold Gombrowicz - L'école comme triomphe du “cucul”

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Les lumières de l'Histoire par Marc Daniel

Publié le par Jean-Yves Alt

Certaines habitudes sont si bien prises qu'elles peuvent, si l'on n'y prend garde, faire figure de données naturelles et éternelles. Nous sommes si accoutumés à manger assis qu'il ne nous vient pas à l'idée que les Romains préféraient prendre leurs repas couchés sur le côté. Mais personne ne soutiendrait aujourd'hui que cette façon de se tenir à table est « contre nature ». Tandis que ceux qui ont le malheur d'aimer d'amour les personnes de leur sexe ont droit à toutes les condamnations et à tous les anathèmes. Or l'histoire nous enseigne que cette attitude est toute relative ; et cela est de la plus haute importance. Car si l'on veut parler de « nature » et de « contre nature », encore faut-il qu'il s'agisse de faits absolument constants ; sinon, comme le notait déjà Montaigne, ce n'est plus de « contre nature » qu'il s'agit, mais de « contre coutume », — ce qui est tout autre chose. Dans la lutte — qui est celle de chaque homosexuel — contre l'incompréhension, le préjugé, les idées toutes faites, et même la méchanceté agressive de certains partisans d'une soi-disant « morale virile », les arguments que fournit une étude impartiale de l'histoire sont essentiels. Aucun homosexuel ne devrait les ignorer, au moins les principaux d'entre eux. Les voici.

L'homosexualité a-t-elle toujours été considérée comme « contre nature » ?

Que les actes homosexuels soient contraires à la nature, tel n'a pas été l'avis de toutes les civilisations, ni de toutes les philosophies, ni de toutes les législations, ni de toutes les religions. Sans parler même des peuples « primitifs » — dont il serait trop aisé de récuser l'exemple sous prétexte de leur faible degré d'évolution —, nombreuses sont les sociétés qui ont admis l'homosexualité comme une composante normale de l'activité sexuelle humaine. L'un des plus anciens poèmes de l'humanité, Gilgamesh (époque babylonienne, XXIIe ou XXIe siècle av. J.-C.), met en scène l'amitié amoureuse d'un héros mythologique et de son compagnon Enkidu. L'histoire nous a livré de nombreux témoignages d'homosexualité chez les Hittites, chez les Gaulois, chez les Germains, chez les Incas, sans parler des Arabes, qui en ont gardé la tradition ; nulle part les lois de ces peuples ne portent trace d'une condamnation de l'homosexualité en tant que telle — tout au moins avant l'influence chrétienne. Mais il y a mieux. Chez deux peuples au moins, l'homosexualité a été intégrée à la vie quotidienne de la société, jusqu'à en devenir une des caractéristiques essentielles. Et quels peuples ! La Grèce antique, patrie de la démocratie, de la philosophie et de l'art, où les plus grands hommes prônaient et pratiquaient l'amour des garçons, de Solon à Plutarque, de Socrate à Platon ; et le Japon féodal, terre d'héroïsme et d'abnégation, où la morale austère du « Bushido » faisait du lien amoureux entre le jeune homme et l'adulte le ciment même de la société. Si l'Italie de la Renaissance — le pays des Michel-Ange, des Leonard de Vinci, des Ange Politien, des Benvenuto Cellini, tous homosexuels — n'a pas « légalisé » l'amour des garçons, c'est que l'Eglise catholique, avec son dogme, s'y opposait ; mais il n'en pénètre pas moins toutes les réalisations de cette civilisation unique.Il serait donc entièrement faux de s'imaginer que, dans tous les pays et à toutes les époques, ou a méprisé et condamné l'amour homosexuel. Bien mieux : nombreuses sont les religions qui ont fait à l'homosexualité sa place, la reconnaissant comme aussi digne de paraître devant la Divinité que les autres formes de la sexualité. En Orient, à l'époque babylonienne, en Inde jusqu'à une date beaucoup plus récente, des prêtres homosexuels officiaient dans les temples, et des rites homosexuels, intimement liés à des rites magiques primitifs, étaient célébrés. Les Grecs, dans leur mythologie, adoraient même des dieux pédérastes, Apollon et son ami Hyacinthe, Zeus et son ami Ganymède. Les historiens des religions ont, depuis longtemps, mis en lumière les liens qui unissent homosexualité et prêtrise, homosexualité et mysticisme, homosexualité et liturgie. Ne commettons donc pas l'erreur de croire que la religion condamne forcément l'homosexualité : c'est vrai à certaines époques et dans certains pays ; ce n'est pas toujours vrai, ni partout vrai.

L'homosexualité constitue-t-elle un danger démographique ?

Un des arguments qu'on jette le plus souvent à la face des homosexuels est que leurs amours sont stériles, et que, par conséquent, ils constituent un danger de dépopulation. Ne parlons pas, ici, de ce que cette façon de raisonner a de critiquable au moment où beaucoup des premiers penseurs du monde dénoncent au contraire les périls d'une multiplication accélérée de l'humanité. Tenons-nous en aux données historiques. Certes, les Juifs de l'Ancien Testament avaient peur que les pratiques homosexuelles, très répandues chez eux comme chez les autres peuples de l'Orient antique, gênent leur expansion démographique. C'est ainsi, entre autres raisons, que s'explique la vigueur de la condamnation portée par leurs législateurs contre l'homosexualité, et dont a hérité, par l'intermédiaire du juif Saül devenu saint Paul, le christianisme. Mais les exemples abondent pour prouver que cette crainte était injustifiée. Homosexuel ne signifie pas impuissant, loin de là. Les Grecs, précisément, et les Japonais, ont si bien proliféré, malgré leur homosexualité légalisée, qu'ils ont essaimé au loin, peuplant, les uns tout le nord de la Méditerranée, les autres tout l'ouest du Pacifique. Les Normands, ce peuple prolifique qui, venu de Scandinavie, a conquis successivement la Normandie, l'Angleterre, l'Italie du Sud et la Sicile, ont étonné l'Europe chrétienne par leurs mœurs homosexuelles, et les ont implantées jusqu'aux bords de la Tamise, comme le prouve l'histoire du roi Guillaume le Roux. Et je ne pense pas qu'il soit besoin d'insister sur l'extraordinaire expansion arabe, qui, sur les ailes d'une démographie pléthorique, a acclimaté conjointement, du Gange au Guadalquivir, l'Islam et la pédérastie. Ce qui menace un peuple de stérilité, ce n'est pas la plus ou moins grande diffusion de l'homosexualité en son sein, c'est son enlisement dans le confort, et même une certaine conception du mariage, qui sacrifie le sort de la famille à la commodité des conjoints. Les homosexuels mariés ne sont pas, et de loin, les moins prolifiques des parents. Sans doute — ne jouons pas sur les mots — tous les homosexuels ne se marient pas. Tous ne sont pas même, physiologiquement, capables de relations sexuelles avec les femmes. Mais ceux qui poussent l'homosexualité à cet extrême sont, de toute façon, assez rares, et ce n'est pas à leur catégorie qu'appartiennent les « incertains » et les « bisexuels ». Ils ne sauraient en aucune façon constituer un problème démographique à l'échelle nationale ; dans aucune civilisation ils n'ont sans doute dépassé 1 % de la population totale, — ce qui, du point de vue de la propagation de l'espèce, rend leur cas plus négligeable que celui, par exemple, des prêtres et des religieuses catholiques, dont ni l'Irlande, ni l'Italie n'ont à se plaindre pour ce qui est de leur expansion démographique.

L'homosexualité est-elle une cause de décadence des civilisations ?

S'il est un argument qui résiste encore moins à l'examen que celui de « l'homosexualité danger démographique », c'est bien celui de « l'homosexualité symptôme de décadence des civilisations ». C'est, je crois bien, Gibbon qui a popularisé en Europe au XVIIIe siècle l'idée que la chute de l'Empire romain était due essentiellement à deux causes internes : la pédérastie et le christianisme. Le temps et l'Église aidant, l'on a oublié le second de ces éléments pour ne se souvenir que du premier. Aujourd'hui, c'est une image d'Épinal que de montrer en premier plan l' « orgie romaine » à la façon de Thomas Couture (éphèbes, esclaves et citharèdes), avec, en fond de tableau, les hordes barbares envahissant l'Empire. On oublie simplement une chose : c'est que ladite orgie, dont les traits sont empruntés au Satiricon de Pétrone, se situe au Ier ou au IIe siècle de notre ère, sous les Césars ou les Flaviens, alors que la ruée barbare n'a guère déferlé qu'au Ve siècle, au moment où la morale chrétienne était devenue la morale officielle de l'Empire. Sans doute, l'amollissement des mœurs de l'aristocratie romaine, sous l'influence du luxe importé d'Orient, a, dès avant l'époque de Pompée et de Jules César, contribué à affaiblir le sentiment civique et à transformer la Rome de brique en une Rome de marbre. Mais pendant plusieurs siècles encore l'armée romaine allait continuer à accumuler conquête sur conquête, victoire sur victoire. Des moralistes et des rhéteurs comme Tacite ou Sénèque auraient tendance à nous faire croire que l'Empire était en déclin dès le let' siècle. Ce serait oublier l'apogée de Marc-Aurèle, d'Antonin, d'Hadrien (un pédéraste notoire, notons-le en passant, et dont la figure, somptueusement ressuscitée par Marguerite Yourcenar, n'a rien d'une personnalité décadente). En réalité, les patriciens romains ont aimé les éphèbes au moins dès leurs premières conquêtes en Grèce ; et il serait insensé de faire remonter au temps de Flaminius l'affaiblissement de l'Empire. Après tout, Jules César, e femme de tous les hommes et mari de toutes les femmes »-, Jules César qu'on appelait « la Reine de Bithynie », n'est-il pas resté le symbole même de la gloire inégalable de Roma Invicta ? L'exemple de Rome est particulièrement frappant, parce que c'est le plus connu. Mais combien d'autres décadences de civilisations, où l'on ne décèle aucun rôle joué par l'homosexualité ! Byzance, endormie dans le bruissement de ses querelles théologiques et pétrifiée dans sa haine de l'Occident, alors que les Turcs (combien pédérastes, eux !) faisaient crouler ses murailles. Le moyen-âge occidental, éclatant sous les coups de l'esprit critique renaissant et des nationalismes dans l'enfance. L'Espagne momifiée du XVIIIe siècle, ivre de ses courses de taureaux et de ses bûchers d'hérétiques, coupée du monde. La Russie tzariste, hostile à tout renouveau et sclérosée dans un autocratisme désuet... Ailleurs, nous voyons bien des civilisations fortement marquées par la pédérastie s'écrouler, mais il est aisé de montrer que, comme à Rome, l'homosexualité y existait bien longtemps avant le début de la décadence, et qu'il n'y a là par conséquent aucun lien de cause à effet : la Chine impériale, le Japon féodal, la Grèce classique, l'Empire arabe, la Turquie des Sultans. Les causes de décadence des civilisations sont innombrables ; Arnold Toynbee, qui les a étudiées avec une soi-te de vertige, n'a pas rencontré parmi elles l'homosexualité. Une civilisation commence à décliner lorsqu'elle cesse de croire en elle-même et de se sentir supérieure aux autres : voilà le fond du problème. Si notre Occident est en « régression » sur le plan mondial, c'est que, partout, il se fissure de l'intérieur, et qu'il n'a plus de message à apporter au reste du monde ; ce n'est pas parce que certains hommes ont des goûts sexuels différents des autres, phénomène qui se retrouve de chaque côté de tous les rideaux de fer ou de bambou de la planète.

L'homosexualité affaiblit-elle les armées ?

En fait, il faut même aller plus loin. Non seulement l'histoire ne fournit aucun exemple de peuple « déchu » par la pédérastie, mais elle abonde en peuples dont l'homosexualité a contribué à affermir la puissance. Nous touchons ici à un point essentiel qui, malgré André Gide et Corydon, est étouffé dans l'esprit de la majorité de nos contemporains par cette vaste « conspiration du silence » dont toute l'humanité homosexuelle pâtit : l'homosexualité est un des ciments les plus forts et les plus naturels des armées de tous les temps et de tous les peuples. Certes, même les manuels scolaires ne peuvent ignorer tout à fait le Bataillon Sacré de Thèbes, troupe d'amis-amants sur lesquels pleura Philippe de Macédoine après la bataille de Chéronée, et dont la vaillance légendaire a traversé les siècles. Personne ne peut tout à fait éviter de reconnaître dans les pleurs d'Achille sur le corps de Patrocle un des plus frénétiques chants de désespoir qu'ait inspirés la passion amoureuse. Aucun homme cultivé, un tant soit peu familier avec l'Orient, ne peut tout à fait fermer les yeux devant l'évidence des légendes héroïques inspirées au Japon par le Bushido, code d'honneur et de pédérastie. Mais, à côté de ces exemples célèbres, combien d'autres, moins connus ! Les légions romaines, les troupes des Germains même (qu'on se rappelle le bel épisode de Mérovée et de Gaïlen, qu'a raconté, sans le comprendre, l'évêque Grégoire de Tours), plus près de nous l'armée allemande, sur laquelle les procès de Moltke et d'Eulenburg jetèrent au début de ce siècle de si surprenantes lumières, et l'armée française qui conquit l'Algérie (« en Afrique nous en étions tous », disait Lamoricière : « seul Changarnier en est resté »), pour ne pas parler d'armées contemporaines. En fait, l'homosexualité, par l'exaltation du lien d'homme à homme qu'elle représente, constitue un inégalable élément de cohésion militaire. Louvois — le Louvois de Louis XIV — qui n'était pas suspect de tendances de ce genre, disait un jour au roi qu'il n'était pas mauvais que les officiers eussent de l'amour les tins pour les autres, « car lorsqu'il fallait aller à la guerre... ils étaient bien aises de quitter les dames et d'entrer avec leurs amants en campagne ». On ne saurait mieux dire ; et Frédéric II de Prusse, qui s'y connaissait en armées, regrettait que les préjugés de son époque l'empêchent de rendre obligatoires les relations homosexuelles entre ses soldats. L'atmosphère exclusivement masculine des armées attire, cela va de soi, les homosexuels ; aussi n'existe-t-il probablement aucune partie de la société où ils se rencontrent en si grand nombre, et cela aussi loin que l'histoire remonte. C'est certainement ce qui explique le nombre extraordinaire d'homosexuels et de bisexuels que l'on trouve parmi les grands généraux de tous les pays et de tous les temps. Au hasard, citons : Alexandre le Grand, Jules César, le Grand Condé, Vendôme, le Prince Eugène, Guillaume d'Orange, Charles XII de Suède, Frédéric II de Prusse, Junot duc d'Abrantès, Changarnier, Lawrence d'Arabie, pour lesquels nous avons des témoignages sûrs, sans parler de maints autres moins connus ou simplement trop récents pour qu'il soit possible de les nommer ici. En fait, loin de considérer l'homosexualité comme un danger pour la valeur militaire des peuples (si tant est qu'il y ait là un ordre de grandeur bien authentique : mais cela est une autre question), il faudrait plutôt voir en elle un des éléments qui font les armées solides et les grands chefs. L'homosexualité est-elle synonyme d'effémination ?
Tout le mal vient de ce qu'une propagande insidieuse et largement répandue s'attache à embrouiller les notions et à confondre « homosexualité » et « effémination ».
Sans doute, il y a toujours eu, et il y aura toujours, des homosexuels efféminés. La Grèce antique les a connus, et Aristophane nous en a laissé une description qui, au bout de vingt-cinq siècles, reste étonnante d'actualité. Mais cela n'a pas amené Aristophane, ni l'ensemble de ses contemporains, à s'imaginer que tous les homosexuels étaient ainsi ; et cela prouve à quel point les Grecs, dans ce domaine, étaient plus observateurs que les Français du XXe siècle. L'histoire nous offre, nous l'avons dit, à tous les siècles, des exemples d'homosexuels efféminés : pour la France, qu'il suffise de citer Henri III, Monsieur, frère de Louis XIV, le duc de Villars ami de Voltaire, Cambacérès, Jacques d'Adelswärd-Fersen. Mais, pour un homosexuel de, cette catégorie, on peut aussitôt en citer cinquante parfaitement normaux d'aspect et de comportement. Après tout, il faut s'entendre sur le sens du mot « effémination ». S'il s'agit du goût du travestissement, de la parure, des parfums, on peut bien admettre que ce sont là des travers ridicules ; mais à notre époque l'on voit plus de jeunes filles en pantalon que d'hommes en jupons. Le « danger social » représenté par ces sortes de travestis et de grotesques est bien minime. Mais si, par « effémination », l'on entend le goût des arts, de la musique, du théâtre, alors il faut admettre que cette « effémination » ressemble fort à la civilisation tout court, et que les homosexuels sont loin d'en avoir le monopole. Les civilisations réellement « efféminées », à notre sens, ne sont pas celles où le corps et l'âme de l'homme ont été adorés. Ce n'est pas la Grèce des éphèbes et des athlètes (sport et pédérastie sont deux volets d'une même conception esthétique héritée d'Athènes), ni l'Angleterre élisabéthaine où Shakespeare dédiait ses sonnets à des adolescents, ni l'Italie de la Renaissance où Michel-Ange modelait les muscler, puissants de ses héros en improvisant des vers amoureux pour Tommaso de Cavalieri. Les civilisations efféminées, ce sont celles où l'idéal féminin envahit la littérature, l'art, la pensée, les mœurs. Lorsque la mythologie grecque veut inspirer aux fidèles la peur et l'horreur de l'effémination, elle montre Hercule avili aux pieds de la reine Omphale, — ce même Hercule qui, dans tout l'éclat de sa gloire virile, connaît l'amour avec le bel Hylas. Si l'on veut savoir ce que c'est qu'une société efféminée, il n'est pas besoin d'aller regarder si loin : il suffit de penser au XVIIIe siècle rococo, alangui sous les Pompadour, les Du Barry, les Marie-Antoinette, avec sa littérature de boudoir et son art de salon ; ou encore à la « Belle Epoque » vautrée dans ses cafés concerts, à ses cocottes, sa veulerie, et son hystérie d'adoration de la femme, la femme, rien que la femme. Il est assez étrange qu'on rende responsable de l'effémination d'une civilisation les seuls êtres précisément qui ne se plaisent que dans la compagnie des hommes, et à qui l' « éternel féminin » reste étranger !

L'homosexualité est-elle liée aux phénomènes de dégénérescence ?

Certains, non contents de s'imaginer que tous les homosexuels sont des efféminés, vont, dans la ferveur de leur dégoût, jusqu'à prétendre que l'homosexualité est une névrose, et donc un symptôme de dégénérescence mentale.A cette affirmation insensée il suffit d'opposer les noms de centaines et de centaines d'homosexuels célèbres, de créateurs, de meneurs de peuples, de savants éminents, qui, avec génie ou simplement avec talent, ont contribué pour une part immense au progrès de l'humanité. Dans le domaine de la philosophie : un Socrate, un Platon, un Francis Bacon, un Kierkegaard ; dans celui de la littérature : un Virgile, un Shakespeare, un Byron, un Andersen, un Walt Whitman, un Verlaine, un Rimbaud, un Oscar Wilde, un Proust, un Gide, un Garcia Lorca ; dans celui de l'art : un Michel-Ange, un Vinci, un Sodoma, un Benvenuto Cellini, un Nattier, un Géricault ; dans celui de la musique : un Lully, un Tchaïkovski, un Brahms ; dans celui de la politique et du droit : un Solon, un Jules César, un Hadrien, un pape Jules II, un Frédéric II de Prusse, un Cambacérès, un Cecil Rhodes. On conçoit qu'en comparaison de cette énumération — très superficielle au demeurant — les quelques noms d'homosexuels névrosés, schizoïdes ou aliénés qu'on pourra citer soient dépourvus de toute espèce de signification. Sans doute, Louis II de Bavière a été à la fois homosexuel et schizophrène ; Henri IV de Castille, homosexuel et neurasthénique ; Néron, homosexuel (ou bisexuel) et mégalomane ; Elagabale, homosexuel et atteint de folie mystique ; Gilles de Rais, homosexuel et sadique meurtrier. Mais il ne manque pas, à travers l'histoire, de schizophrènes, de mégalomanes, de sadiques, de neurasthéniques et de fous mystiques entièrement étrangers à l'homosexualité. Tout ce qu'on peut dire, c'est que la réprobation qui frappe les homosexuels dans notre civilisation (sans parler des lois répressives qu'ont connues ou que connaissent encore certains pays) oblige beaucoup d'homosexuels à une dissimulation, à une automutilation morale, qui résultent souvent en névroses. Cela n'est que trop certain. Mais la névrose, alors, n'est pas liée intrinsèquement à l'homosexualité ; elle n'est qu'un phénomène artificiel créé précisément par la condamnation et la frustration. Le problème est tout l'inverse de ce que prétendent ceux qui réclament des lois anti-homosexuelles.

L'homosexualité est-elle un « vice pas français » ?

Il faut bien faire également un sort à l'argument puéril qu'opposent parfois aux homosexuels les plus arriérés des Homais de province : à savoir qu'il s'agit d'un « vice étranger », et que « la France avait ignoré ces mœurs-là jusqu'à notre époque ». D'abord, il convient de remarquer que tous les pays accusent leur voisin de pratiquer la pédérastie ; cela fait partie du folklore des nations. Pour les Espagnols, c'est le e vice français » ; pour les Français, le « vice italien » ; pour les Italiens, le « vice allemand ». On se rappelle le vieux proverbe : « en France, les seigneurs ; en Allemagne, les palefreniers ; en Italie, tout le monde » ; il en existe plusieurs variantes. D'autre part, chaque époque fait d'un certain pays la patrie d'élection de ces mœurs. Cela aussi fait partie du folklore historique. Au XVIe siècle, on disait chez nous « l'infamie italienne » ; au XIXe les orgies allemandes » ; au XXe, nous aurions tendance à situer sur la Tamise le centre de la nouvelle Grèce. Pour les Américains, ce sont des mœurs de décadence européenne ; pour l'Italien Malaparte, c'est l'invasion américaine qui a déchaîné l'homosexualité sur l'Europe à la fin de la deuxième guerre mondiale. Tout cela n'a pas plus de valeur objective que les innombrables slogans et clichés grâce auxquels, tout au long de l'histoire, chaque peuple croit indispensable de se différencier de ses voisins. Mais revenons-en à la France. Il est bien vrai que, depuis le XVIIIe siècle au moins, notre pays s'est fait une spécialité du culte de la femme. Que le prestige que nous en retirons soit d'un aloi très pur, on peut se permettre d'en douter. Le « french-cancan », la réputation mondiale des Folies-Bergère et de Pigalle, les clins d'œil égrillards que lancent, à l'énoncé du seul nom de Paris, les gros éleveurs argentins et les pétroliers du Texas, ne sont peut-être pas ce à quoi le pays de Montaigne, de Descartes et de Voltaire pourrait prétendre de plus relevé. Et des apologies du genre de celle d'Armand Dubarry : « Dieu merci, notre armée ne connaît pas ces abaissements immondes, et du simple pioupiou coureur de bonnes au général en chef, tout le monde y crie Vive la femme ! en même temps que Vive la France ! » sont, à juste titre, plus humiliantes pour notre orgueil national que la gloire universelle d'un André Gide, Prix Nobel et pédéraste.

Cela posé, tordons une bonne fois son cou à la croyance saugrenue que « l'homosexualité n'est pas française ». A toutes les époques, et avant même que la France fût la France, nous trouvons des preuves de l'existence de ces mœurs dans notre pays. Le géographe grec Strabon, au Ier siècle, les considérait comme particulièrement répandues chez nos ancêtres les Gaulois. Aux temps gallo-romains, bien entendu, l'amour des garçons fleurit sur le Rhône et la Seine comme sur le Tibre et le Nil ; les poèmes d'Ausone, né à Bordeaux et qui vécut en Lorraine, suffiraient à le prouver. L'invasion des Francs n'était, en aucune façon, celle de gens ignorant l'amour homosexuel : Tacite, déjà, avait dit combien les peuples germaniques aimaient ces sortes de jeux. L'histoire de Mérovée et de Gaïlen, citée plus haut, nous en restitue l'écho discret au temps des Chilpéric et des Clotaire. Le moyen-âge lui-même, tout chrétien en apparence, est traversé par un courant souterrain d'homosexualité. Des poètes, enveloppant leur inspiration pédérastique dans les voiles de la latinité, chantent les éphèbes au moment même où s'élèvent les monastères et les cathédrales : ainsi un Notker le Bègue, un Marbode du Mans. Les chansons de geste n'ignorent pas que certains chevaliers préfèrent les charmes de leurs compagnons d'armes à ceux des demoiselles : Chrétien de Troyes s'en souvient en écrivant l'histoire de Lancelot, et Marie de France en versifiant le Lai de Lanval. Le troubadour Arnaud Daniel rôtit, selon Dante., en enfer, pour avoir brûlé de feux renouvelés de Sodome. Et plusieurs des mouvements d'hérésie, notamment l'Albigéisme qui marqua si profondément l'histoire du Midi de la France au XIIe siècle, sont unis par de mystérieux liens à une conception homosexuelle de l'univers : leurs adversaires ne manquèrent pas de leur en faire grief, tout comme, plus tard, les ennemis des humanistes du XVIe siècle. Bien que les lois médiévales condamnent au bûcher les « sodomites », le duc de Berry, frère de Charles V — l'amateur d'art qui nous est resté familier grâce à ses Très riches heures — s'affiche avec le jeune Taque Thébaut, et le comte de Blois avec un certain Sohier. Vient la Renaissance. Le nom d'Henri III est sur toutes les lèvres, avec ceux de ses e mignons », de ses poètes favoris qui chantent l'amour grec (ou italien). Le recteur de l'Université de Paris, Dadon, est compromis avec ses étudiants ; l'humaniste Muret échappe de justesse au bûcher ; Ronsard lui-même n'est pas exempt de soupçons d'avoir pratiqué certains jeux avec ses pages. Pour le Grand Siècle, celui de Louis XIII et de Louis XIV, on m'excusera de ne citer que quelques noms parmi des dizaines : Théophile de Viau, le maréchal de Guiche, le Grand Condé, le maréchal de Tallard, le prince de Conti, le maréchal de Vendôme, le Président de Harlay, Lully, sans oublier Louis XIII lui-même, Mazarin, et le propre frère de Louis XIV, Philippe d'Orléans. Il n'est pas jusqu'à Molière dont la vie ne prête à certaines suppositions en ce qui concerne ses relations avec le jeune Michel Baron. Sur tout cela, Tallemant des Réaux, la Princesse Palatine, Saint-Simon sont intarissables. Et les mêmes mœurs fleurissent sous Louis XV et Louis XVI : le jeune duc de Gesvres alla même, dit-on, jusqu'à y initier le Bien-Aimé ! Voltaire ne trouvait pas choquante l'idée de deux éphèbes enlacés, bien qu'il eût peine à étendre sa tolérance esthétique jusqu'aux « matelots hollandais » et aux « vivandiers moscovites » ; mais d'autres, le duc de La Trémoille, le duc d'Antin, le duc de Boufflers, le duc de Villars, ne poussaient même pas si loin la sévérité, et les goûts du peintre Jean-Baptiste Nattier lui coûtèrent la liberté et la vie. Le très évaporé Cambacérès, cible favorite des sarcasmes de Napoléon, a marqué dans l'histoire grâce au Code civil et au Code pénal dont il est le principal auteur. Mais Napoléon lui-même, du temps qu'.il cohabitait avec Junot, ne fit-il pas quelques incursions en terre socratique ? Le bourgeois, romantique et terre-à-terre XIXe siècle français, avec ses crinolines et ses Bovary, nous paraît, à première vue, la moins homosexuelle des époques : c'est oublier trop aisément le marquis de Custine et ses rendez-vous nocturnes, les curieux passe-temps des Dragons de l'Impératrice, le couple Verlaine-Rimbaud, l'armée d'Afrique et Changarnier, le comte de Germiny. Les relations du cynique Louis XVIII et de Decazes ont prêté à bien des commentaires. Balzac n'a pas ignoré l'amour grec, au domaine duquel ressortit, plus ou moins voilé, l'intérêt que porte Vautrin à Rubempré. Stendhal a confessé que, pour certain jeune homme, il se serait volontiers trompé de sexe. Baudelaire, Zola, Paul Bourget même, ont connu ces mœurs autour d'eux. Et l'on voudra bien, pour s'arrêter à l'aube du siècle d'aujourd'hui, m'excuser de n'insister ni sur Marcel Proust, ni sur André Gide, ni sur Jacques d'Adelswärd-Fersen, ni sur Robert de Montesquiou, de peur d'avoir à citer trop de noms de nos contemporains parmi les plus illustres. Comme on le voit, la France, à côté de Vénus — Vénus des châteaux royaux, des beaux quartiers ou des music-halls — a toujours, somptueusement, célébré le culte d'Apollon et d'Antinoüs. Ce n'est peut-être pas assez pour qualifier, comme on l'a fait, la pédérastie de « vice français » ; mais c'est sûrement suffisant pour qu'on n'accuse pas nos compatriotes homosexuels de déroger aux traditions nationales ! Reste enfin à aborder le point le plus délicat, le leitmotiv qui revient le plus fréquemment dans les discours (on n'ose dire les pensées) de tous les Jean Nocher du monde : le péril homosexuel s'accroît ! « ils » se multiplient ! jamais il n'y « en » avait eu autant ! vite, enrayons « leur » expansion avant qu' « ils » submergent tout. En d'autres termes : Notre époque est-elle plus homosexuelle que d'autres ? Et, problème plus grave encore :

L'homosexualité est-elle contagieuse ?

Or, s'il est une question à laquelle l'histoire nous permet de répondre, c'est bien celle-là. Seulement, au lieu de s'obnubiler sur les étalages d'inversion hystérique de Saint-Germain-des-Prés ou de Cannes, il faut considérer plusieurs éléments. — Tout d'abord, il est certain que l'on parle plus librement de ces choses (et pas seulement de l'homosexualité : de toute la sexualité en général), depuis environ quarante ans, qu'auparavant. Le mot sexe, qui n'aurait jamais pu retentir dans un salon vers 1880, est sur les lèvres de toutes les jeunes filles, fussent-elles de la « bonne société protestante ». Il n'est donc pas étonnant qu'on imprime dans les journaux, et qu'on diffuse ainsi dans toutes les classes de la société, des révélations sur les goûts homosexuels de nombreuses personnalités qui, autrefois, auraient été confinées dans un milieu très restreint. Un seul exemple suffira pour illustrer cette vérité; l'aristocratie internationale de 1900 apparaîtrait, à ne lire que les historiens conformistes, comme entièrement vouée aux « grandes cocottes », aux Émilienne d'Alençon et aux Liane de Pougy ; or l'Exilé de Capri de Roger Peyrefitte nous a révélé que, de Paris à Berlin et de Madrid à Saint-Pétersbourg, on y entretenait autant de Ganymèdes que d'Hébés. Ne prenons donc pas, naïvement, notre ignorance pour le reflet exact de la réalité. — D'autre part, un certain climat de plus grande liberté morale, sensible aussi bien dans le domaine du mariage que dans celui des relations pré-conjugales ou dans celui de l'homosexualité, favorise, à notre époque, les prises de conscience sur le plan sexuel. Bien des êtres, qui avaient en eux des inclinations homosexuelles mais qui les auraient refoulées au siècle dernier par peur du scandale et du qu'en-dira-t-on, ou simplement les auraient ignorées, peuvent aujourd'hui les actualiser sans danger, et laissent par conséquent s'épanouir leur personnalité homosexuelle pour le plus grand profit de leur équilibre psychologique et physiologique. Admettons donc qu'il y a sans doute, en notre siècle, plus d'homosexuels « conscients » et « pratiquants » qu'à des époques de puritanisme et d'incompréhension, et constatons que cette expansion est inversement proportionnelle au nombre des névroses provoquées par le refoulement d'un instinct essentiel. — Il est également probable que, dans ce climat de relative liberté, des jeunes gens soient tentés de se prêter à l'homosexualité pour obtenir certains avantages que détiennent des homosexuels notoires (on devine à quels milieux je fais allusion). Mais ces jeunes gens ne sont rien d'autre, sous un certain vernis, que des prostitués. Dans d'autres circonstances, ils se vendraient à des femmes en place ; je ne vois pas ce que la morale y gagnerait. Et puis, notre époque n'a aucunement le privilège de ce genre d' « homosexuels par arrivisme » ! Les favoris des Césars, les « maris » de Néron et d'Elagabale, les mignons d'un Edouard II, d'un Henri III, d'un Jacques 1- d'Angleterre, les modèles de Michel-Ange et de Vinci, les « amis » de Philippe d'Orléans, les idolâtres de l'acteur De Max, les compagnons d'Alfred Krupp et d'Oscar Wilde, n'étaient sûrement pas tous d'authentiques homosexuels. Lorsqu'un homosexuel peu délicat sur le choix de ses relations occupe une position élevée par la naissance, la fortune ou le talent, il est inévitable qu'autour de lui s'agglomèrent les jeunes gens pour qui le sexe est avant tout un moyen de parvenir. Cela n'est pas moral, mais les faveurs épandues sur les maîtresses royales ou ministérielles ne le sont pas davantage. C'est un phénomène aussi vieux que l'humanité, et qui risque bien de durer autant qu'elle. — Enfin, certains milieux — essentiellement artistiques et littéraires — peuvent sembler, de loin et au premier abord, envahis par les homosexuels au point que les chroniqueurs en mal de formules parlent de « franc-maçonnerie rose ». Mais cela aussi a toujours été vrai, même si le publie ne s'en rendait pas compte. Il n'y a certainement pas plus de peintres et de sculpteurs pédérastes aujourd'hui qu'au temps de la Renaissance ; pas plus d'écrivains et de poètes pédérastes que dans la catholique France, de Louis XIII, autour de Théophile de Viau et de Saint-Amant. La haute couture ? Mais imagine-t-on que, sans homosexuels, la haute couture serait ce qu'elle est ? Depuis que le métier de couturier a été inventé, il est bien évident qu'il a attiré les hommes aux inclinations féminines, et que ceux-ci sont souvent des homosexuels. Où est le mal ? En fait, le nombre des homosexuels « constitutionnels » est, autant qu'on en puisse juger en l'absence de statistiques précises (et pour cause !) à peu près constant dans chaque région de siècle en siècle ; seule varie la fréquence des pratiques homosexuelles, selon la plus ou moins grande opportunité offerte aux homosexuels pour satisfaire leurs goûts. Quant aux soi-disant « modes » ou « snobismes » de l'homosexualité, il ne s'agit, dans la très grande majorité des cas, que de prises de conscience d'une tendance profonde préexistante, donc, à proprement parler, d'un épanouissement humain. C'est ce qui explique l'alternance, dans l'histoire, de « grandes époques » pédérastiques, avec une floraison de génies et de talents Homosexuels, tels le siècle de Périclès, celui d'Auguste, le Califat de Bagdad, la Renaissance italienne, l'Angleterre élisabéthaine, le milieu du XXe siècle occidental, — et de périodes « creuses » où les homosexuels n'ont certes pas manqué, mais où une ambiance hostile ne leur a pas permis (le produire tous les fruits dont ils auraient été capables : ainsi l'Empire byzantin, le haut moyen-âge occidental, l'Angleterre victorienne. Le tout est de savoir si c'est, pour l'humanité, un danger ou un enrichissement que de laisser fleurir tous les talents, conformistes ou non. L'histoire, telle qu'elle est enseignée dans nos lycées, et, hélas, même dans nos universités — néglige presque entièrement les facteurs sexuels. C'est tout juste si on ose suggérer, devant un public scolaire, que l'impuissance de Louis XVI pendant les sept premières années de son mariage contribua plus que tout autre phénomène à faire de Marie-Antoinette la coquette évaporée que l'on sait, et joua par là un rôle non négligeable dans l'éclatement de la Révolution française. Il n'y a pas lieu de s'étonner, après cela, si les sous-jacences homosexuelles à travers l'histoire sont soigneusement passées sous silence. Nous avons vu que, pourtant, ni l'histoire de l'art, ni celle de la littérature, ni celle de la philosophie, ni celle des religions, ni celle des armées, ni celle des sociétés humaines n'auraient été ce qu'elles furent sans l'existence d'un courant, souvent souterrain, mais toujours présent, d'homosexualité. Du reste l'histoire, tout comme, de son côté, la psychologie, met en évidence ce que les observateurs superficiels et les amateurs de notions toutes faites oublient fréquemment à savoir que l'homosexualité n'est pas une « anomalie un « monde à part », mais une partie intégrante et normale de la sexualité humaine. Il n'y a pas, dans le monde, « les homosexuels » et « les autres » : il y a, partout et toujours, des hommes capables (le tous les amours, Plus ou moins attirés vers l'un ou l'autre sexe, mais fondamentalement disponibles aussi bien pour Eros que pour Vénus. S'il fallait, de tous les noms d'homosexuels cités au cours de cet article, retrancher ceux des « bisexuels », il n'en resterait pas le dixième. Même Philippe d'Orléans, frère de Louis XIV, qui se fardait et minaudait comme une grande coquette, fut un père, prolifique. C'est pour cela que le fameux « problème social de l'homosexualité » est un faux problème, un problème artificiellement créé. C'est la prohibition, l'ostracisme, qui font des homosexuels des êtres « en marge », avec tous les inconvénients que comporte une situation minoritaire dans la société. Si la Grèce, l'ancien Japon, l'Italie de la Renaissance, n'ont pas connu ce problème, c'est qu'ils avaient su reconnaître le caractère normal de l'homosexualité et l'intégrer dans leur système social. Il faut, en tout cas, garder toujours présent à l'esprit que notre époque et notre pays n'ont aucunement le privilège de ces mœurs, que celles-ci, loin de constituer un danger pour les civilisations, ont au contraire fleuri dans les siècles les plus glorieux de l'histoire; que les sociétés les plus fortement marquées d'homosexualité comptent aussi parmi celles qui ont le plus produit dans tous les domaines et qui ont le plus contribué à enrichir le patrimoine commun de l'humanité ; enfin qu'aucune prohibition, aucune persécution, ni les bûchers du moyen-âge, ni les camps de concentration de Hitler, n'ont jamais, et pour cause, réussi à faire disparaître, même provisoirement, une forme d'amour qui est aussi ancienne que le monde et durera autant que lui.

Arcadie n°82, Marc Daniel (Michel Duchein), octobre 1960

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