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De Candide de Voltaire à une réflexion sur l'optimisme...

Publié le par Jean-Yves Alt

L'optimisme ne se limite pas à une attitude mentale (être confiant dans l'avenir), il se traduit aussi par des attitudes plus actives et des comportements concrets face aux difficultés de l'existence : recherche de soutien et d'informations, application de stratégies adaptées pour régler le problème ou améliorer son moral, etc.

Ces données actuelles des connaissances psychologiques permettent de proposer une définition plus précise de l'optimisme : face à l'incertain, supposer qu’il existera une issue favorable et agir pour la faciliter. L'optimisme est donc de pensée et d'action.

Caricatures et critiques de l'optimisme : Candide

De nombreux préjugés persistent à l’encontre de l'optimisme. L'optimisme est suspect. Au mieux, il fait l’objet de plaisanteries : « Un optimiste est quelque qui commence à faire ses mots croisés au stylo à bille. » Au pire, il est considéré comme un manque de lucidité et d'intelligence. Et tout ça c'est la faute à Voltaire ! Et à son fameux Candide...

Ce conte philosophique, la plus célèbre des œuvres de Voltaire, était en fait une charge en règle contre les thèses du philosophe allemand Leibniz, convaincu de l'excellence de la création divine, et adepte - pour simplifier - du « tout est bien ». Candide, jeune Allemand à l'esprit simple et droit, de naissance noble mais illégitime, a été recueilli par le baron de Thunder-ten-Thronck. Au château, il est l’élève du docteur Pangloss, partisan comme Leibniz du « Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ». Cet enseignement, et une jeunesse agréable, font de lui un optimiste un rien naïf. Mais il se trouve brutalement expulsé de ce paradis, après avoir été surpris par le baron en train d'embrasser Cunégonde, sa fille légitime. Les ennuis commencent alors pour Candide.

De nombreuses aventures, aussi cruelles qu'exotiques, le conduiront de Buenos Aires à Constantinople, et se chargeront de le ramener à la raison (selon Voltaire) : il finira par revenir de ses croyances optimistes, et se retirer modestement pour «cultiver (= travailler, enrichir) son jardin (= monde, esprit, jardin secret)», sans plus prétendre s'embarrasser de métaphysique car il n'y a pas de réponse.

Voltaire avait-il des comptes à régler avec l'optimisme ? Au moment où il rédigea Candide, il était profondément choqué par la grande catastrophe de l'époque, le tremblement de terre de Lisbonne (qui détruisit totalement la ville en 1755, et épouvanta l'Europe), ainsi que par les horreurs de la guerre de Sept Ans. Banni par le roi, vivant en exil à Ferney, près de la Suisse, Voltaire était alors en proie à un pessimisme envahissant : « Un jour, tout sera bien, voilà notre espérance. Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion. »

D'où vient que l'on critique plus volontiers les optimistes que les pessimistes ? Alors qu'en réalité, on recherche davantage leur compagnie. Est-ce dû à un soupçon de jalousie envers ces bons élèves à l'école du bonheur ? N’est-ce pas surtout qu'on ne perçoit de l'optimisme qu'une facette très limitée : la volonté de voir le monde de manière positive, alors qu'il n'y a pas toujours de quoi. Il y aurait dans l'optimisme un certain aveuglement, un désir borné de ne pas se focaliser sur le côté sombre de la réalité.

Dans son conte, Voltaire joue d'ailleurs malicieusement à mettre sur le chemin de Candide tous les malheurs du monde, comme autant de preuves de l'inanité de sa posture philosophique.

L’optimisme n'est sans doute pas seulement un état d'esprit (s'attendre au meilleur et non au pire), mais aussi une attitude globale impliquant des comportements engagés (agir pour que le meilleur survienne).

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L'écrin de l'ombre (The Shadow Box), un téléfilm de Paul Newman (1980)

Publié le par Jean-Yves Alt

Brian a quitté sa femme pour vivre avec Mark. Au moment où il va mourir, elle revient.

Dans une ferme-clinique californienne, deux hommes et une femme vivent leurs derniers jours. Condamnés par la médecine, ils sont installés dans de confortables bungalows où ils peuvent accueillir leurs proches. Dans l'ensemble, la maladie ne les a pas trop diminués et même s'ils sont rongés à l'intérieur, comme dit l'un d'entre eux, ils peuvent faire bonne figure devant les visiteurs.

● Felicity (Sylvia Sidney) est une vieille dame impotente (elle se déplace en fauteuil roulant) et acariâtre. Elle houspille son médecin et sa fille Agnès (Melinda Dillon) qui la chaperonne pourtant avec patience. Mais elle n'a plus toute sa tête et attend la venue de son autre fille Claire, morte depuis de longues années...

● Joe (James Broderick) reçoit la visite de sa femme et de son jeune fils. Par son comportement hystérique, Maggie (Valerie Harper) exprime son refus de voir la réalité en face : le décès prochain de son mari. Elle n'a pas eu le courage, comme il le lui avait demandé, de dire la vérité à leur fils. Mais celui-ci s'avère au courant, tout en l'ayant caché par pudeur. Sa joie de vivre, à la limite de l'indifférence affichée, apporte à Joe ses moments de simple bonheur qu'il n'a jamais su partager avec sa femme...

● Brian (Christopher Plummer) a choisi de tourner sa fin prochaine en dérision. Intelligent, cultivé, plein d'esprit, il se veut combatif, même si la douleur ne l'épargne pas. Il est divorcé et vit aujourd'hui avec son amant, Mark (Ben Masters). Pendant une séance de psychanalyse-vidéo (!), son ex-femme arrive au bungalow et rencontre Mark. Dire que cette première rencontre se passe bien serait difficile ! Bervely (Joanne Woodward), excentrique et saoule, ne peut que se heurter avec le jeune homme grave qui partage les derniers instants de son ancien mari. Elle poussera même la provocation jusqu'à lui lancer : « Vous n'avez pas du tout l'air d'une folle ! ».

Très heureux avec Mark, Brian l'est aussi de revoir Beverly. Ils évoquent des souvenirs, boivent du Champagne sous l'œil réprobateur du jeune homme. Mais les masques tombent vite : Berverly montre l'émotion et le désarroi cachés par son exhibitionnisme et Mark parle de son amour pour Brian, de la tendresse et du réconfort qu'il lui apporte mais aussi du courage qu'il lui faut avoir, parfois, pour supporter la maladie, les crises et surtout la perspective de la fin, aussi proche qu'inéluctable.

Ce film n'est pas un mélo. Jamais il ne s'apitoie sur le sort des personnages. S'il gomme avec pudeur les aspects cliniques de la maladie, il ne cache rien des doutes, des dégoûts, des douleurs, des colères qui peuvent naître chez les trois mourants comme chez leurs proches. C'est l'émotion la plus pure, la moins fabriquée qui porte chaque séquence. Certaines scènes sont déchirantes, d'autres amusantes mais au bout du compte l'espoir seul importe.

L'espoir d'une vieille dame qui veut revoir sa fille avant de mourir, l'espoir d'un père dont le fils réchauffe le cœur, l'espoir d'un homme qui vit au plus fort son amour pour un autre homme jusqu'au dernier instant...

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Les mystères de Pittsburgh, Michael Chabon

Publié le par Jean-Yves Alt

Le narrateur, Arthur Bechstein (on l'appelle Art), rencontre Arthur Lecomte (on l'appelle Arthur) : le premier est homosexuel, à la vie à la mort, l'autre aime les filles, mais…

« Tout d'un coup je l'aimai, sa fermeté pleine de grâce avec les autres, sa pudeur surprenante, les soirées exotiques qu'il fréquentait. Le désir de devenir son ami me fondit dessus avec soudaineté et certitude et, tandis que je délibérais et décidais de ne pas lui serrer la main encore une nouvelle fois, je pensai combien la soudaineté et la certitude avaient présidé à toutes mes amitiés d'enfance, jusqu'à cette longue et misérable période de la puberté durant laquelle j'avais craint de me lier d'amitié avec les garçons et apparemment avais été incapable de me lier avec les filles. » (p. 36)

Arthur Lecomte rencontre Phlox Lombardi, une fille, et Phlox aime Arthur : c'est la passion. Il est si doux pour Arthur d'aimer qui l'on peut aimer. Arthur connaît le plaisir avec Phlox. Mais la jeune fille – le plus attachant personnage de ce roman – a deviné Art et sait... Elle apprend à retenir Arthur, mais, par un beau jour d'été, il se jette dans les bras d'Art, et il connaît le plaisir…

« Les mystères de Pittsburgh » est un très beau roman, qui pose sur l'homosexualité un regard juste, actuel, sans concessions, sans cette volonté de faire « noir », de tirer côté sexe-scandale, sans vouloir à tout prix que les amours masculines soient condamnées à la tragédie.

Au-delà de la flamboyante histoire d'amour qui incendie le roman : Arthur est jeune, Art est jeune, ils sont beaux et ils s'étonnent de tant de joie... au-delà, c'est un roman sur la jeunesse, sur les derniers mois dans une université, et, même s'il pleut souvent, même si beaucoup de scènes ont pour décor la nuit, les chambres, les boîtes ou les plages à la première aurore, c'est du soleil qu'on se souvient, de courses folles dans les rues de Pittsburgh.

« Les mystères de Pittsburgh », c'est l'initiation surprenante et véritable d'un jeune homme d'aujourd'hui qui, avant de trop s'interroger sur l'objet de ses désirs, demande à la vie, exige de la vie qu'elle lui donne ce bonheur de lumière que l'adolescence appelle et que l'âge adulte meurtrit.

Dans ce roman, tout tremble de vie : personnages, paysages, murs des chambres, rues. Michael Chabon aborde la psychologie sans pesanteur. Quant à l'histoire, elle est tenue du début à la fin. Le mouvement hésitant d'Arthur entre Phlox et Art est d'une justesse d'analyse sans accidents. Aucun poncif, mais une vérité : c'est d'un grand amour que chacun rêve avant que de se demander si c'est l'homme ou la femme qui comblera cette quête>.

Roman de l'amitié, roman des zones teintées d'enfance, roman du plaisir comme exaltation, « Les mystères de Pittsburgh » (un titre racoleur, c'est regrettable) est avant tout, un immense roman d'amour...

■ Les mystères de Pittsburgh, Michael Chabon, Éditions Robert Laffont, collection Pavillons poche, janvier 2009, ISBN : 9782221112229

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L'heure des adieux, Jean-Noël Pancrazi

Publié le par Jean-Yves Alt

Les homosexuels vivent trop dans la peur de vieillir. Avec ce roman, Jean-Noël Pancrazi montre un monde troublé où la vieillesse est prétexte à se souvenir de l'amour enfui qu'il décrit avec chaleur et intensité.

La seule arme contre le temps est d'apprendre à conjurer la nostalgie d'avoir, jadis, refermé ses bras sur les corps imaginaires merveilleusement lourds de saveur charnelle. L'auteur met en écriture, les éléments essentiels de toute expérience humaine : le pays, la famille, l'amitié, la passion, dans les perspectives d'une l'histoire individuelle. Une affaire de vie et de mort.

Le cri véritable de ce roman ressemble à celui de l'oiseau solitaire qui plane indéfiniment entre terre et mer. Que voit-il ? Des histoires de désir, des tendresses au crépuscule, des matins d'une lucidité à hurler, des morts qui flottent à la dérive et que notre amour voudrait retenir dans l'éclat de leur ultime transparence.

« L'heure des adieux » est un superbe roman baroque qui ressuscite les joies perdues au fil du temps. Il offre la plus belle histoire d'amour, l'unique, celle que la mémoire invente. Le narrateur aime Jérôme. Jérôme c'est l'adolescent dans la force du sang, c'est aussi l'éternelle quête.

Pages sublimes, la fin du roman laisse différent, amoureux du silence où s'écoute enfin la voix véritable du destin.

« L'heure des adieux » se déroule dans une île qui accède à l'indépendance. Ce pays est le lieu d'une insurrection. Au nom des libertés, des victimes meurent, tirées au hasard de la folie. L'île n'est jamais nommée. C'est une île de la Méditerranée. S'il y a des descriptions d'assassinats ou d'incendies (on pense à la Corse), il n'y a pas de message politique dans ce livre mais un regret, celui d'un vieil homme qui déplore que son île soit ravagée par une sorte de barbarie qui annule un âge d'or rêvé dans lequel il était heureux. Ce roman est un livre de nostalgie, d'un temps où n'existaient pas les forces de régression.

« L'heure des adieux » est un livre d'amour, le récit d'un homme qui se regarde avoir aimé. La vieillesse, c'est peut-être tout simplement la fin du désir, mais pas le souvenir de sa forme.

Ce roman montre qu'il n'y a aucune raison que la vieillesse ne soit pas sereine. Le narrateur a su dominer ses souvenirs, et le souvenir du bonheur avec Jérôme illumine doucement ses derniers jours.

La principale difficulté du vieil âge, c'est sans doute la conscience de ne plus être désiré. Non pas avoir peur de ne plus désirer soi-même mais accepter d'être moins désiré, puis de ne plus l'être. La sérénité, c'est accepter lucidement, doucement de ne plus être désiré, ne pas éprouver de ressentiment, de rancune envers la jeunesse.

Un roman qui peut aider à apprendre à se détacher lentement et à ne pas attendre en vain quelque chose dont on sait pertinemment qu'il n'arrivera pas. Accepter naturellement un état de non-désir de la part des autres.

« L'heure des adieux » est un concerto d'où s'élève le solo du narrateur, vieillard aux portes de la nuit, enfermé dans le « Centre » pour mieux préserver la dernière pulsation qui atténue l'effritement de la vie : sa mémoire.

■ L'heure des adieux, Jean-Noël Pancrazi, Éditions du Seuil/Points, 2000, ISBN : 2020382067


Du même auteur : La mémoire brûlée - Les quartiers d'hiver - Madame Arnoul

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Centenaire de Kavafy (1863-1963)

Publié le par Jean-Yves Alt

A LA VOLUPTÉ

Joie et parfum de ma vie, le souvenir des heures

Où j'ai trouvé et retenu la volupté telle que je la désirais !

Joie et parfum de ma vie, à moi qui ai détesté

Toute jouissance d'amours routinières !

Constantin Kavafis

LETTRES NEO-GRECQUES

Quelle est la contribution des lettres néo-grecques à la volumineuse littérature arcadienne du monde entier ?

Je me suis bien souvent demandé si un compte rendu sur la matière aurait de quoi remplir une page. Mais lorsque je me suis mis à m'en occuper sérieusement, j'ai tremblé devant la lourde besogne qui m'attendait : car, si la production n'est pas massive, elle est souvent d'une qualité si supérieure qu'on ne saurait se permettre de l'examiner en passant. Un nom seul suffirait pour remplir de nombreux articles : Kavafis. Et puis il y a, outre ceux qui ont parlé, ceux qui n'osèrent pas parler ; il y a aussi les commentaires sur les anciens auteurs (1), et encore les victimes de la bigoterie et de l'envie, des victimes parfois tragiques.

CONSTANTIN KAVAFIS

Le poète grec Constantin Kavafis naquit à Alexandrie il y a cent ans, le 17/29 avril 1863 et, exactement soixante-dix ans après sa naissance, le 29 avril 1933, il mourut à l'hôpital grec d'Alexandrie. Aujourd'hui, 29 avril 1963, la Grèce rend hommage à son grand poète à l'occasion de son jubilé ; les grands quotidiens ont publié des articles sur l'œuvre du poète ; la revue Néo Hestia prépare un volumineux Hommage ; l'Institut italien d'Athènes a donné une conférence le 30 avril ; l'Institut français d'Athènes et le Musée Benakis se donnent la main pour des manifestations en l'honneur du poète ; une nouvelle édition de ses œuvres complètes et de ses archives, comprenant une foule de pièces inédites, est annoncée. Les admirateurs de Kavafis trouveront là de nouveaux éléments pour l'étude de son œuvre, de son esprit et de sa vie.

Son importance a déjà dépassé les limites de la frontière grecque. Car en chœur, et sans la moindre dissonance, Anglais, Français, Allemands, Hollandais, Italiens, ont traduit, examiné, commenté son œuvre et ont placé le poète parmi les sommets du lyrisme occidental. Hier encore c'était la belle traduction de M. Pontoni, aujourd'hui c'est la traduction hollandaise de M. Blanken. On l'a toujours dit poète européen, et cette faculté était aisément prouvée à l'occasion d'une rencontre de sa poésie avec la culture occidentale.

Kavafis a été une étape de la poésie néo-grecques. A une époque où le lyrisme impétueux et la prolixité grandiloquente étaient admis comme les éléments indispensable en poésie, Kavafis fut le premier à créer un art d'une sobriété dorique, dénué de tout décor pompeux, un art condensé dans son essence, et dont le charme consiste surtout dans la suggestion. Il a renouvelé la poésie grecque, et son influence a été immense. Ce ne serait pas exagérer que de dire que la nouvelle poésie grecque, d'une façon directe ou indirecte, sort de lui.

Sa poésie, subjective par excellence, est dramatique ; le drame de sa passion, vécu consciemment, est suggéré sans pathos, et son lyrisme est bien souvent modéré par l'humour. Poète pessimiste, anticlassique et antihéroïque en sa pensée, mais classique dans son style imprégné de sobriété, Kavafis est devenu aujourd'hui le poète de l'époque. Une édition de ses poésies en Italie, texte et traduction, lui donne un air classique qu'il n'aurait jamais espéré de son vivant. Car au début il a été traité par le public et par beaucoup de critiques d'une manière insultante et diffamatoire. Son grec spécial —le langage d'un grec de l'étranger ne peut pas toujours être identique à celui qu'on emploie en Grèce — était un autre sujet de raillerie. Le terme e Kavafisme » renfermait une insinuation écrasante. Il est vrai cependant qu'il connut la gloire un peu avant sa mort. Et trente ans après, Kavafis se trouve au centre de la poésie néo-grecque du XXe siècle parmi les grandes figures poétiques de la Grèce moderne, Solomos, Calvos, Palamas, Sikelianos. Kavafis, avec le contrôle presque mathématique qu'il exerce sur ses écrits, ressemble à Valéry et à Eliot. Il est doté d'un charme enivrant et vénéneux, et en même temps il est plein de défauts.

Mais l'élément humain que renferme sa poésie dans son expression condensée se transforme dans l'âme du lecteur en faits, car elle se réfère à des problèmes généraux de l'homme, bien qu'elle prenne son élan grâce à sa passion, qui est pour les autres « son mal ». L'effet que sa poésie apporte à l'âme du lecteur est captivant.

On peut traduire ses poèmes sans porter atteinte à une musique de mots (ce qu'on n'éviterait pas en traduisant Baudelaire), ni détruire les rythmes parfaits ou des rimes millionnaires. En voici un :

LES MURAILLES

 

Sans prudence, sans regret, sans pudeur

On a bâti autour de moi de grandes et hautes murailles.

Et me voici maintenant assis ici, désespéré.

Je ne pense qu'à cela ; mon esprit est rongé par ce destin,

Car j'avais beaucoup à faire dehors.

Ah ! Quand on bâtissait les murailles, comment ai-je pu

Ne pas y prêter attention ?

Mais je n'ai jamais entendu de bruit de maçon ni un son.

Sans que je m'en rende compte, on m'a isolé du monde extérieur. (2)

Il est difficile de trouver, dans n'importe quelle littérature, une expression de la captivité humaine formulée aussi dramatiquement et sobrement que, dans ce poème, qui parle de l'asservissement de l'homme à lui-même, à autrui, aux circonstances.

Voici un autre poème :

MONOTONIE

A un jour monotone, un autre

Identique, monotone, succède. Les mêmes choses

Vont se passer, de nouveau elles auront lieu.

Les moments pareils nous trouvent et nous laissent.

Le mois passe et amène l'autre mois.

Les faits à venir, on les conjecture facilement

Ce sont ceux d'hier, les mêmes, les ennuyeux.

Et demain finit par ne plus ressembler à demain.

« Ainsi les jours s'écoulaient dans la répétition des mêmes ennuis et des habitudes contractées », dit Flaubert (3).

Evidemment, ce n'est pas Kavafis qui a découvert l'ennui, ni qui a été le premier à en parler. Mais de quelle façon il le fait !

Cette plainte sans cris : « et demain finit par ne plus ressembler à demain », combien elle diffère des plaintes qu'on a déjà entendues ! Le premier vers du poème rappelle le commencement d'un autre d'Anna de Noailles :

Le jour morne est d'un jour morne autre suivi. (4)

Mais combien différentes en sont la manière et la philosophie ! Voici la suite du poème français :

Brave et tenace au cours du chemin monotone,

Le corps rêveur escompte un bonheur qui l'étonne ;

Pour ce peu de bonheur que l'on espère, on vit !

Ce sont des vers sobres, et cependant, placés à côté de ceux de Kavafis, ils semblent oratoires et chargés d'emphase. Encore un exemple Kavafien : quelques vers de son poème La Ville :

Tu as dit : j'irai à une autre terre, j'irai à une autre mer...

Tu ne trouveras point de nouveau pays, point d'autres mers,

La ville te suivra...

... Comme tu as gâché ta vie ici,

Dans ce petit coin, tu l'as abîmée aussi sur toute la terre.

Plus pessimiste que le « Any where out of the world » de Baudelaire !

Voici maintenant un autre, symbolique celui-ci :

LUSTRE

Dans une chambre petite et vide, rien que quatre murs

Recouverts de toile toute verte,

Un beau lustre flambe ;

Et dans chacune de ses flammes

Une passion lascive, une fougue lascive brûle.

Dans la petite chambre qui resplendit, ardente

Par le feu intense du lustre,

Cet éclat n'est pas du tout banal ;

Elle n'est pas faite pour des corps timides,

La volupté de cette chaleur.

« La volupté de cette chaleur n'est pas faite pour des corps timides... » Je crois entendre la voix de Wilde : « Weak ? Do you really think, Arthur, that it is weakness that yields to temptation ?... there is no weakness in that ; there is a horrible and terrible courage... » (5)

Expliquant à un de ses contemporains le symbolisme du Lustre, Kavafis avait dit en 1930 : « La petite chambre, c'est la vie de l'individu qui est dominée, presque terrorisée par un certain vice ; en même temps la chambre vide, parce que céans le vice unique, avec sa flamme terrible, a brûlé et détruit toute obligation, tout devoir, toute opportunité de l'individu. » (6)

Il ne fut qu'au début opprimé par l'idée que sa passion était anormale ou malsaine. Cependant, il ne put jamais la regarder en face avec la conviction de l'homophile qui se considère comme aussi normal qu'un hétérosexuel, bien qu'il eût enfin jeté loin les préjugés. Déjà en 1902 il écrivait dans ses notes :

« L'idée m'est venue ce soir d'écrire sur mon amour. Et cependant je ne le ferai pas. Quelle force ont les préjugés ! Moi, je m'en suis libéré ; mais je pense aux asservis, sous les yeux desquels peut tomber ce papier. Et je m'arrête. Quelle pusillanimité ! Que je note cependant la lettre T comme symbole de ce moment. » (7)

Cependant, tout en se donnant des airs de philosophe, il ne s'occupait en réalité qu'à faire des confessions. Il écrivait à un ami :

« Il y a une catégorie de poèmes dont le rôle est de "suggérer"..., chez un lecteur cultivé et de disposition sympathisante, qui se pencherait sur mon poème, je suis sûr que mes vers pourraient suggérer une image de désespoir profond et infini qu'ils contiennent mais qu'ils ne peuvent révéler. » (8)

En effet, sa vie amoureuse ne lui donne pas un moment de bonheur :

« Toujours l'angoisse, la peur, le remords. Son estomac est douloureux. Ses yeux présentent un écoulement continuel. L'insomnie l'épuise. L'oubli efface tout ce qu'il a vécu brièvement, pour ne laisser que des formes vagues, et jamais aucun plaisir de l'âme, rien de noble ou durable, aucun sentiment qui puisse ressembler à l'amour... » (9)

Au début, il jurait toujours de ne pas recommencer. C'était en vain. Le 16 mars 1897 il écrivait :

« J'ai cédé de nouveau. Aucun espoir. A moins que je ne m'arrête. Mon Dieu, aidez-moi. »

Sa santé s'en ressentait. Il avait fait, en cette année 1897, un voyage à Paris. Il en était revenu en août et, 36 jours après son retour, il écrivait :

« Je suis pâle et laid, tandis que pendant les premiers jours on me félicitait sur ma bonne mine... Quelle erreur de croire... Cela a des conséquences. Ce matin j'avais des troubles à l'estomac... Angoisse angoisse... Torture. Je me suis couché à trois heures du matin. J'ai de nouveau cédé. Horreur, horreur. »

Ce n'est que vingt-trois ans plus tard, en 1920, qu'il commença à négliger les convenances.

« L'homme s'unissait au poète. Le drame était fini. La double vie avait cessé, l'équilibre était venu. Les remords, les hésitations étaient inutiles. Qu'avait-il maintenant à redouter ? Si le mariage, la famille, les enfants l'attiraient, oui, il aurait pu se repentir. Mais il détestait tout cela. Penser à son rang social ? Le temps où l'aristocratie d'Alexandrie l'intéressait était fini ! Sa réputation professionnelle ? Heureusement il avait donné sa démission. Il était indépendant. De quoi aurait-il eu peur ? De l'opinion ? Mais les mœurs étaient alors devenues si relâchées ! le monde acceptait déjà sans protester les confessions de Proust, de Wilde, de Gide... Redouter plus spécialement le public de Grèce ? Non plus. Il n'était pas l'anormal qui avait écrit des poèmes, il était le poète à qui il était arrivé, dans sa jeunesse, d'avoir été égaré, qui avait écrit quelques poèmes voluptueux, avec les autres, les poèmes historiques et philosophiques. » (10)

En effet, lorsque en 1924 on osa publier à Alexandrie un pamphlet diffamatoire contre lui, après une protestation des intellectuels Alexandrins, une trentaine d'hommes de lettres d'Athènes signèrent et insérèrent dans trois grands quotidiens une déclaration exprimant leur « entière admiration pour le poète, le premier, le plus haut et le plus grand représentant des intellectuels de Grèce en Egypte, leur très profonde sympathie et leur estime au grand homme, etc. »

Quelques années plus tard, un changement du timbre de sa voix donna le signal d'alarme. En 1932 sa situation avait empiré.

Il vient à Athènes pour se soigner. Toute la presse athénienne lui souhaite la bienvenue, avec des expressions flatteuses. Son hôtel devient un lieu de pèlerinage : hommes de lettres, journalistes, caricaturistes, admirateurs, s'empressent autour de son lit. Il les reçoit avec un plaisir que seuls ses yeux peuvent exprimer, car il ne peut pas parler. Il rentre à l'hôpital, où on lui enlève une tumeur à la gorge. Après l'opération, tous reviennent demander des nouvelles sur son état de santé. Il revient vite à l'hôtel. Quelques jours après, il marche dans les rues d'Athènes... Quelle belle ville ! Une jolie réception en son honneur a lieu. Il est venu à Athènes en juillet, il ne repart pour Alexandrie que fin octobre ! Hélas, il ne sait qu'il est condamné. Et, six mois plus tard, il meurt en pleurant au milieu de ses amis à l'hôpital grec d'Alexandrie, à l'âge de soixante-dix ans.

(1) Entre autres, sept traductions du Banquet de Platon, avec prologue de chaque traduction sur l'amour grec chez Platon.

(2) Traduction mot à mot : « On m'a enfermé hors du monde ».

(3) L'Education Sentimentale.

(4) Ténacité (« Derniers Vers »).

(5) An Ideal Husband, acte II : « Faible ? pensez-vous réellement, Arthur, que c'est la faiblesse qui cède à la tentation ?... il n'y a pas là de faiblesse : il y a un courage horrible et terrible. »

(6) M. Yalourakis, Le Kavafis du T Majuscule, Alexandrie, 1959, pp. 61 et 67.

(7) Loc. cit. — L'auteur de Kavafis du T Majuscule pense que cette lettre est l'initiale du titre Murailles (en grec « tikhi »).

(8) Loc. cit., p. 109.

(9) M. Peranthis, Le Pêcheur (biographie de Kavafis), p. 130.

(10) M. Peranthis, ibid., p. 211.

Arcadie n°120, D. Costandinou, décembre 1963

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