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Les mystères de Pittsburgh, Michael Chabon

Publié le par Jean-Yves Alt

Le narrateur, Arthur Bechstein (on l'appelle Art), rencontre Arthur Lecomte (on l'appelle Arthur) : le premier est homosexuel, à la vie à la mort, l'autre aime les filles, mais…

« Tout d'un coup je l'aimai, sa fermeté pleine de grâce avec les autres, sa pudeur surprenante, les soirées exotiques qu'il fréquentait. Le désir de devenir son ami me fondit dessus avec soudaineté et certitude et, tandis que je délibérais et décidais de ne pas lui serrer la main encore une nouvelle fois, je pensai combien la soudaineté et la certitude avaient présidé à toutes mes amitiés d'enfance, jusqu'à cette longue et misérable période de la puberté durant laquelle j'avais craint de me lier d'amitié avec les garçons et apparemment avais été incapable de me lier avec les filles. » (p. 36)

Arthur Lecomte rencontre Phlox Lombardi, une fille, et Phlox aime Arthur : c'est la passion. Il est si doux pour Arthur d'aimer qui l'on peut aimer. Arthur connaît le plaisir avec Phlox. Mais la jeune fille – le plus attachant personnage de ce roman – a deviné Art et sait... Elle apprend à retenir Arthur, mais, par un beau jour d'été, il se jette dans les bras d'Art, et il connaît le plaisir…

« Les mystères de Pittsburgh » est un très beau roman, qui pose sur l'homosexualité un regard juste, actuel, sans concessions, sans cette volonté de faire « noir », de tirer côté sexe-scandale, sans vouloir à tout prix que les amours masculines soient condamnées à la tragédie.

Au-delà de la flamboyante histoire d'amour qui incendie le roman : Arthur est jeune, Art est jeune, ils sont beaux et ils s'étonnent de tant de joie... au-delà, c'est un roman sur la jeunesse, sur les derniers mois dans une université, et, même s'il pleut souvent, même si beaucoup de scènes ont pour décor la nuit, les chambres, les boîtes ou les plages à la première aurore, c'est du soleil qu'on se souvient, de courses folles dans les rues de Pittsburgh.

« Les mystères de Pittsburgh », c'est l'initiation surprenante et véritable d'un jeune homme d'aujourd'hui qui, avant de trop s'interroger sur l'objet de ses désirs, demande à la vie, exige de la vie qu'elle lui donne ce bonheur de lumière que l'adolescence appelle et que l'âge adulte meurtrit.

Dans ce roman, tout tremble de vie : personnages, paysages, murs des chambres, rues. Michael Chabon aborde la psychologie sans pesanteur. Quant à l'histoire, elle est tenue du début à la fin. Le mouvement hésitant d'Arthur entre Phlox et Art est d'une justesse d'analyse sans accidents. Aucun poncif, mais une vérité : c'est d'un grand amour que chacun rêve avant que de se demander si c'est l'homme ou la femme qui comblera cette quête>.

Roman de l'amitié, roman des zones teintées d'enfance, roman du plaisir comme exaltation, « Les mystères de Pittsburgh » (un titre racoleur, c'est regrettable) est avant tout, un immense roman d'amour...

■ Les mystères de Pittsburgh, Michael Chabon, Éditions Robert Laffont, collection Pavillons poche, janvier 2009, ISBN : 9782221112229

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L'heure des adieux, Jean-Noël Pancrazi

Publié le par Jean-Yves Alt

Les homosexuels vivent trop dans la peur de vieillir. Avec ce roman, Jean-Noël Pancrazi montre un monde troublé où la vieillesse est prétexte à se souvenir de l'amour enfui qu'il décrit avec chaleur et intensité.

La seule arme contre le temps est d'apprendre à conjurer la nostalgie d'avoir, jadis, refermé ses bras sur les corps imaginaires merveilleusement lourds de saveur charnelle. L'auteur met en écriture, les éléments essentiels de toute expérience humaine : le pays, la famille, l'amitié, la passion, dans les perspectives d'une l'histoire individuelle. Une affaire de vie et de mort.

Le cri véritable de ce roman ressemble à celui de l'oiseau solitaire qui plane indéfiniment entre terre et mer. Que voit-il ? Des histoires de désir, des tendresses au crépuscule, des matins d'une lucidité à hurler, des morts qui flottent à la dérive et que notre amour voudrait retenir dans l'éclat de leur ultime transparence.

« L'heure des adieux » est un superbe roman baroque qui ressuscite les joies perdues au fil du temps. Il offre la plus belle histoire d'amour, l'unique, celle que la mémoire invente. Le narrateur aime Jérôme. Jérôme c'est l'adolescent dans la force du sang, c'est aussi l'éternelle quête.

Pages sublimes, la fin du roman laisse différent, amoureux du silence où s'écoute enfin la voix véritable du destin.

« L'heure des adieux » se déroule dans une île qui accède à l'indépendance. Ce pays est le lieu d'une insurrection. Au nom des libertés, des victimes meurent, tirées au hasard de la folie. L'île n'est jamais nommée. C'est une île de la Méditerranée. S'il y a des descriptions d'assassinats ou d'incendies (on pense à la Corse), il n'y a pas de message politique dans ce livre mais un regret, celui d'un vieil homme qui déplore que son île soit ravagée par une sorte de barbarie qui annule un âge d'or rêvé dans lequel il était heureux. Ce roman est un livre de nostalgie, d'un temps où n'existaient pas les forces de régression.

« L'heure des adieux » est un livre d'amour, le récit d'un homme qui se regarde avoir aimé. La vieillesse, c'est peut-être tout simplement la fin du désir, mais pas le souvenir de sa forme.

Ce roman montre qu'il n'y a aucune raison que la vieillesse ne soit pas sereine. Le narrateur a su dominer ses souvenirs, et le souvenir du bonheur avec Jérôme illumine doucement ses derniers jours.

La principale difficulté du vieil âge, c'est sans doute la conscience de ne plus être désiré. Non pas avoir peur de ne plus désirer soi-même mais accepter d'être moins désiré, puis de ne plus l'être. La sérénité, c'est accepter lucidement, doucement de ne plus être désiré, ne pas éprouver de ressentiment, de rancune envers la jeunesse.

Un roman qui peut aider à apprendre à se détacher lentement et à ne pas attendre en vain quelque chose dont on sait pertinemment qu'il n'arrivera pas. Accepter naturellement un état de non-désir de la part des autres.

« L'heure des adieux » est un concerto d'où s'élève le solo du narrateur, vieillard aux portes de la nuit, enfermé dans le « Centre » pour mieux préserver la dernière pulsation qui atténue l'effritement de la vie : sa mémoire.

■ L'heure des adieux, Jean-Noël Pancrazi, Éditions du Seuil/Points, 2000, ISBN : 2020382067


Du même auteur : La mémoire brûlée - Les quartiers d'hiver - Madame Arnoul

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Les aveux interdits : le faiseur de rêves, Michel del Castillo

Publié le par Jean-Yves Alt

Angoissé était le jeune Miguel del Castillo à l'Asile Dumos. Là-bas il rêva, d'où ce titre le faiseur de rêves. Il connut les pires brimades ; mâle parmi les mâles, il subit la concurrence des autres garçons. Révolté, il se situa à côté de cette prison : il y vécut l'atroce quotidienneté des jeux forcés, des disputes entre garçons…

« Je fus interné à l'Asile Dumos (Maison de Réforme « Antoine Dumos ») au début de l'année 1946. Je comptais un peu moins de treize ans. Un inspecteur de police, vague parent de ma grand-mère, m'y fit enfermer. Il avait de sérieuses raisons de se plaindre de moi. S'étant offert, après mon retour d'Allemagne, à me recueillir et à m'élever, j'avais réclamé qu'on me renvoyât en France, auprès de mon père. Je ne désirais retourner en France que pour fuir cet homme qui se montrait fort généreux à mon égard. Il m'avait vêtu, nourri, placé chez les Frères des Écoles chrétiennes et, chaque dimanche, m'emmenait à la Monumental.

Je me lassai pourtant des corridas dominicales et des Frères des Écoles chrétiennes ; j'en avais même assez de l'univers fantastique du Parque Guëll, fait de forêts de colonnes torses et de grottes recouvertes de mosaïques, cathédrales baroques et pagodes chinoises où s'exerçait ma jeune et fertile imagination. » (p.9)

C'est ainsi que le jeune Miguel, le faiseur de rêves arriva, à 13 ans, à l'Asile Dumos, centre de redressement qui accueillait aussi bien les mineurs ayant commis des infractions que les orphelins (un peu son cas, puisque ses parents l'avaient abandonné).

Il y vécut différemment des autres, non parce qu'il pactisa avec les Frères mais sans doute parce qu'il se plaça dans une autre situation, en retrait d'un monde d'ignominie, en marge d'une norme.

Miguel devint le protégé de Frère Manuel. Il fut alors l'un des plus heureux certainement parmi les internés de l'Asile. Bonheur tout relatif, sans doute, mais en ces matières il n'y avait que le relatif qui comptait : il mangeait à sa faim et pouvait se promener librement dans le parc ; il était sous-kapo et jouissait par conséquent d'une autorité sans frein sur ses camarades. Il échappait à son cauchemar, les jeux obligatoires. En classe, monsieur Léon lui prêtait des romans et satisfaisait sa soif de lecture... Qu'aurais-il pu souhaiter d'autre ?

Sa situation allait changer avec la maladie (tuberculose) de Frère Manuel :

« Quoi ! mon bonheur serait compromis ? Je refusai cette éventualité. Petit à petit, je parvins à me convaincre que mon protecteur guérirait, qu'il exagérait certainement son état. Puis, devant l'évidence, mon inconscient s'inventa d'autres ruses. » (p.106)

Miguel possédait une certaine force intérieure, le violent désir d'être heureux coûte que coûte et un amour acharné pour la vie. Il savait se passionner pour le spectacle du monde et réagir avec excès à toute excitation venue du dehors, à jouir intensément de chaque instant. Il ne connaissait pas la résignation.

Miguel va connaître une certaine forme de passion tant avec Frère Manuel qu'avec son ami Pablo qui travaillait avec lui au secrétariat de Frère Basile.

« La sexualité constituait pour la plupart d'entre nous une obsession. Sans doute attribuais-je à tous, ce qui était vrai pour quelques-uns. […] Que les affaires touchant la sexualité éveillassent l'intérêt général, qu'elles aient alimenté nos conversations – rien de plus vrai. Encore convient-il de faire la différence entre ceux qui souffraient d'un manque et ceux qui connaissaient les inquiétudes de la puberté. Les premiers savaient ce qu'était une femme, ils en avaient déjà tenu dans leur bras. Ces souvenirs évoquaient pour eux un bonheur perdu, tout comme pour d'autres le fait de pouvoir se promener librement. S'ils s'adonnaient à des pratiques homosexuelles c'était comme à un pis-aller. Ils n'engageaient ni leur cœur ni leur esprit dans ces aventures. Il est peu probable qu'ils aient contracté de mauvaises mœurs. On ne devient pas homosexuel par habitude. […]

La plupart de mes camarades n'introduisaient aucune malice dans leurs conversations. Ils appelaient les choses par leur nom, crûment ; ils évoquaient des scènes qui me révoltaient d'aise. Pour eux, ces choses-là étaient leur pain quotidien. L'idée d'en faire un roman ne les eût pas effleurés. C'est mon imagination qui pervertissait leurs propos, leur conférait une signification quasi mystique.

Ces pratiques homosexuelles, Frère Basile les punissait avec une extrême sévérité. Il ne fermait les yeux que sur l'onanisme. Aussi gardé-je peu de souvenirs troubles de cette époque. J'ajoute que j'avais treize ans et que bien des détails ont pu m'échapper. La grande crise ne viendra que plus tard, comme j'approchais de ma quinzième année. » (pp.49-50)

Pablo s'éprit de Miguel. Les deux garçons vécurent ainsi une de ces amitiés dites particulières :

« Qu'on m'entende bien : nos rapports restèrent purs. Oh ! non par grandeur d'âme, mais par excès d'imagination. Je mettais tant d'ardeur à aimer, je me faisais une si haute idée de l'être par moi élu, que la pensée ne me venait pas de souiller cet amour par des gestes impurs. Ou plutôt : cette idée m'effleurait mais elle était aussitôt refoulée. L'orgueil avait une part importante dans ce labeur psychique. Ignorant tout, à l'époque, des gestes de l'amour, je craignais de me rendre ridicule. Venait s'y ajouter une pudeur maladive. » (pp.57-58)

Miguel connut aussi la passion, violente, incontrôlable pour Florent, un jeune détenu toujours en cavale :

« En aimant Florent, je commençais d'apprendre ce que l'amour ne cesserait de m'enseigner, c'est de me dépouiller de mon individualité pour m'abîmer dans l'autre qui est l'image de notre mort. » (p.210)

Cet amour répondait aussi à un autre besoin : la quête abandonnée de son père car Miguel cherchait l'être à qui donner sa passion. Le 24 décembre 1949 cet amour va naître. Un cadeau de Miguel suivi de la réponse de Florent :

« Bonne fête de Noël. Je t'attendrai demain, après le déjeuner, cinquième colonne, sous les portiques. Je t'aime. – Florent. » (p.248)

Après plus de quatre ans passés à l'Asile Dumos – à subir mauvais traitements et famine –, Miguel, s'évade du centre. A la gare, il rencontre Raphaël, un homme de près de cinquante ans, qui le prend sous son aile :

« Durant les quatre années passées à l'Asile Dumos j'avais fait l'apprentissage de l'amour. Au moment de mon évasion, mon ignorance touchant les affaires sexuelles demeurait pourtant grande. Je n'ai pas oublié ma première nuit passée avec Raphaël. J'hésite encore à faire ces aveux qui me coûtent...

Je me revois couché dans la paille, guettant la respiration haletante de Raphaël. J'attendais et redoutais l'instant où il tendrait ses mains vers moi. Que devrais-je faire ? Pour rien au monde, je n'aurais voulu le décevoir. […] Oui, plus je pense à cette nuit et plus je me rappelle la crainte de mal faire qui m'habitait. Comme mon inexpérience et ma gaucherie me pesaient !

Ces pensées me hantaient cependant que j'attendais, le cœur battant, que Raphaël tendit la main vers moi. Il se contenta tout simplement de m'attirer vers lui et de me presser contre sa poitrine. Je crus étouffer. Je secouais violemment la tête tandis que ses lèvres cherchaient les miennes. Mon premier baiser me rendit malade d'écœurement, littéralement. Je n'avais pas imaginé que l'amour pût débuter par ce contact gluant, visqueux. » (pp.315-316)

Les manières et le langage de Miguel, sa tournure d'esprit et même sa morphologie trahissaient ses origines bourgeoises : c'est pourquoi il suscitait régulièrement l'étonnement de ses camarades du Centre de redressement, de certains Frères et aussi de Raphaël : chacun éprouvait une jouissance obscure à le persécuter.

« En s'acharnant sur moi c'est de la société tout entière qu'il essayait de se venger. Je sentais bien pourtant que l'être auquel étaient adressées ses injures ne représentait qu'une part de moi-même. On aurait tort d'imaginer Raphaël sous les traits d'une brute ennemie de toute supériorité. Je ne suis pas même certain que ce qu'il haïssait le plus en moi ne fût pas également ce dont il était le plus épris. » (pp.319-320)

A la fin de ce récit autobiographique, Miguel entrevit que de tous les êtres qu'il avait approchés, aimés, il ne possédait aucune connaissance précise :

« J'avais rêvé le Majorquin, le Basque, Florent et tous les autres. Ce n'est pas assez de dire qu'ils ne m'avaient pas fait découvrir l'amour. Leurs visages n'avaient été que des prétextes auxquels j'avais accroché mes rêves d'enfant. Ils furent des signes grâce auxquels j'avais tâché de déchiffrer l'univers. Je n'avais rien vu du monde, rien compris à sa réalité. Je n'avais fait que la modeler d'après cette expérience décisive qui autorise l'action : le Rêve.

C'est en jouant que l'enfant façonne le docteur ou le général qu'il sera plus tard ; en inventant et en assumant des rôles qu'il édifie sa personnalité ; en rêvant qu'il brosse le portrait de celui ou celle que, plus tard, devenu adulte, il saura reconnaître et aimer. Le monde m'apparaissait comme un fantastique théâtre d'ombres et d'illusions. » (p.373)

■ Les aveux interdits : le faiseur de rêves, Michel del Castillo, Éditions Julliard, 1965, 379 pages


Ci-dessus : Michel del Castillo vers 1958 photographié par René Saint-Paul


Du même auteur : La nuit du décret - Le démon de l'oubli - Mort d'un poète - Une femme en soi - Dictionnaire amoureux de l’Espagne

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Psychiatrie et catholiscisme de J. H. Vanderveldt et R. P. Odenwald par Serge Talbot

Publié le par Jean-Yves Alt

Cet ouvrage de 600 pages, édité par la maison Mame et publié avec l'Imprimatur de Mgr l'Archevêque de Tours, est destiné à faire connaître aux parents, aux éducateurs, aux époux et aux prêtres les découvertes de la psychologie des profondeurs.

On peut s'étonner que l'on ait attendu si longtemps à les informer, alors que dès 1936, un catholique éminent, Roland Dalbiez, thomiste convaincu, dans sa thèse sur « la méthode psychanalytique et la doctrine freudienne » avait traduit le freudisme dans le langage scolastique, et que, depuis onze ans, dans la revue Psyché, Maryse Choisy, convertie à un catholicisme strict (« Me voici sans seins dans le Saint des Saints ») et entourée d'une équipe remarquable de psychiatres, rend accessible à tout homme cultivé les différents courants de la psychanalyse. En fait, la présente publication répond à l'intérêt manifesté depuis quelques années par le Pape aux principes et aux pratiques de la psychiatrie. Disons tout d'abord que nous nous en réjouissons, soit que certains puissent voir là un espoir – à vrai dire bien lointain – d'un changement complet d'attitude de l'Eglise à notre égard, soit, tout simplement, parce que nous savons tous quels drames provoque journellement l'ignorance de ces questions chez ceux qui par leur vocation, sont placés devant certains cas de conscience particulièrement délicats et douloureux.

La compétence et la bonne volonté des auteurs sont dignes de la tâche qui leur est confiée. Cependant il me semble que c'est une erreur d'emprunter à l'étranger un ouvrage de vulgarisation ou alors il ne faut pas se contenter de le traduire, il faut l'adapter à son nouveau public. Ce livre-ci a été fait pour des lecteurs américains dont la culture est différente de la nôtre, et qu'aucun enseignement philosophique n'a familiarisés avec les notions de personne, de conscience, de responsabilité. De là des longueurs. Par contre les Américains connaissent mieux que nous les travaux de Moreno, des behavioristes ou de l'école de Chicago. De là (pour le lecteur français) des obscurités. Enfin, et c'est le plus grave, la bibliographie manque son but essentiel en indiquant presque uniquement des ouvrages écrits en anglais. Tel qu'il est, ce livre marque une date importante : celle de la collaboration entre le psychiatre et le pasteur d'âmes.

Que nos amis, pourtant ne se réjouissent pas trop vite. La thèse de Fabrizio Lupo n'est pas près de triompher : « L'Eglise, disent nettement les auteurs, refuse d'admettre que la loi défendant les actions impures – pour employer un terme bien passé de mode – soit une simple loi humaine ; elle croit que de telles actions sont défendues par la Loi Divine et que Dieu doit être obéi : dura lex, sed lex ».

On condamne la thérapeutique de non-direction, de Rogers, méthode anti-autoritariste et centrée sur le client qui laisse à celui-ci la responsabilité de son propre réajustement.

On condamne la thèse freudienne qui fait de l'homme un animal bisexuel. On ne consacre que quelques lignes au Rapport Kinsey. On expose la psychanalyse existentielle de Viktor Frankl, mais on passe sous silence celle de J. P. Sartre. Ce freudisme des familles risque fort de tourner assez vite à la falsification du freudisme. La psychologie moderne n'a pu se constituer comme science qu'en n'admettant que ce qui est rigoureusement établi ; qu'en recherchant la vérité seule, qu'en bannissant toute croyance sentimentale, tout système moral posés à priori : « Des trois forces qui peuvent contester la position de la science, disait Freud, la religion est en vérité, l'ennemi sérieux ».

Si le savant doit, selon nous, écarter tout système métaphysique, le prêtre, lui, a intérêt à connaître les résultats de la science. Ici, nous sommes d'accord avec les auteurs : jadis, on affirmait aux homosexuels « que la meilleure façon pour eux de se guérir serait de se marier. Aucun médecin, aujourd'hui, ne ferait une telle recommandation, les prêtres feront bien de suivre cet exemple. »

Qu'apprennent donc aux prêtres les auteurs dans les vingt pages consacrées à ce sujet ?

L'homosexualité serait la cause de la décadence de certains pays de l'antiquité (ce qui est faux) : l'uranisme s'épanouit non aux périodes de décadence, mais comme l'a noté André Gide, aux époques glorieuses et saines, aux époques où l'art est le plus riche. Mais poursuivons notre lecture. Kinsey croit qu'aux Etats-Unis, 6,3 % du nombre total des orgasmes proviennent de réactions homosexuelles. Les homosexuels sont en général des introvertis dont les troubles sont dus à la répression des conventions sociales établies. « Il semble qu'ils aient fourni à la littérature et aux arts une part plus grande que les autres. »

On passe ensuite à l'étiologie de l'homosexualité et l'on étudie tour à tour la théorie biologique et la théorie freudienne de la bisexualité. A l'appui de la première on dit que Hirschfeld et quelques autres ont remarqué que l'homosexualité est parfois décelée chez plusieurs membres de la même famille, voire chez le père et le fils. Et de récentes observations faites sur des jumeaux ont montré que, si l'un des deux est homosexuel, l'autre l'est presque toujours.

Un paragraphe est consacré à la théorie hormonale, selon laquelle les tendances homosexuelles sont dues à une prépondérance relative des hormones du sexe opposé. Selon les auteurs, aucune de ces trois théories n'est appuyée sur des preuves concluantes.

La théorie psychologique est-elle plus satisfaisante ? Selon Freud, l'homme est bisexuel, et l'homosexuel est celui qui refoule la tendance hétérosexuelle de sa personnalité. Pourquoi cette répression ? Freud insiste sur le complexe de castration : « Quand on s'aperçoit qu'un petit garçon joue avec son pénis, on le gronde, on le punit, on va jusqu'à le menacer de le lui couper. La peur d'une mutilation peut porter alors l'enfant à attribuer à cet organe une valeur excessive et, par déduction à mépriser les filles qui en sont privées.

Un autre facteur présenté par Freud est l'idée de fixation sur la mère. « Certains enfants peuvent être à ce point attachés à leur mère qu'il ne reste plus guère de place dans leur cœur pour les autres femmes. » Les auteurs concluent en suggérant un compromis entre la théorie constitutionnelle et la théorie de l'entourage dans l'étiologie de l'homosexualité.

Tout en refusant d'admettre avec Hirschfeld que l'homosexualité soit absolument incurable, ils sont obligés de constater que « les résultats par la physiothérapie dans le traitement des homosexuels sont assez faibles ». Quelques psychanalystes comme Stekel (et Freud lui-même qu'oublient ici nos auteurs !) se contentent de ramener l'individu à son stade bisexuel qui est, d'après eux la condition normale de tout homme. « Dans bien des cas, tout ce que peut faire la psychothérapie est de faire retrouver à l'individu son équilibre mental, sans parvenir pour cela à faire de lui un hétérosexuel. »

On s'attendrait alors à ce que nos auteurs conviennent comme Hirschfeld que tout ce qu'ils ont à offrir aux homosexuels est de leur conseiller de continuer, tout en évitant à la fois les rigueurs de la loi et l'ostracisme social. Mais pas du tout ! « Si un homosexuel ne peut être transformé en hétérosexuel, il est de son devoir de se résigner à une vie asexuelle. Ce n'est pas là demander l'impossible, puisqu'un nombre infini d'hétérosexuels vivent ainsi. » C'est la thèse de Marcel Guersant dans Jean-Paul.

Pourtant le prêtre doit écouter les homosexuels avec une sympathie compréhensive : « Rien ne justifie qu'on les considère comme faisait partie d'une catégorie de dépravés et de dégénérés. » (Cela nous change brusquement des injures dont nous abreuvent parfois des gens qui se croient « avancés » comme les surréalistes !)

Mais nos auteurs posent la question de savoir « si la castration est permise dans l'espoir d'une guérison de l'homosexualité ». Voyez où cela conduit d'attribuer à cet organe la valeur excessive dont parle Freud ! Ils doutent que cette opération soit licite parce que le caractère organique de l'homosexualité chez un individu ne peut être prouvé.

Ils reconnaissent qu'en général la société n'est pas très équitable envers les homosexuels. Mais il n'y a pas de raison, selon eux, de combattre les lois établies (en Amérique !) contre l'homosexualité. « Néanmoins, comme de nombreux auteurs sont de plus en plus portés à le croire, ces lois doivent être modifiées, le législateur devant considérer que nombre d'homosexuels délinquants devraient être traités au même titre que des malades mentaux, et pour cette raison, envoyés plutôt à l'hôpital, qu'en prison. »

Il faut reconnaître que dans une perspective catholique, l'ouvrage est sympathique et plein d'intérêt. Peut-il nous satisfaire ? Disons-le nettement : non.

1° Les homosexuels ne sont ni des malades ni des pécheurs. Ils n'ont pas choisi leur condition. L'homosexualité fait partie de ce que les existentialistes appellent la situation, c'est-à-dire, notre condition naturelle dans l'espace et dans le temps. Si j'ai des cheveux roux, si je suis homosexuel, si je suis noir dans un pays raciste, si je suis juif en Allemagne hitlérienne, je dois prendre sur moi cette situation, je dois l'assumer, c'est sur elle que s'engrène ma liberté. Toute expérience doit se vivre dans l'authenticité, non dans la mauvaise foi et dans la honte. C'est la marque d'une grande injustice sociale que l'homosexuel, comme le bâtard, se sente parfois coupable d'exister.

2° Les homosexuels ne demandent pas la pitié, mais la reconnaissance de leur condition quand ils l'assument avec dignité. C'est avec les animaux, qu'il convient d'être bon...

3° Maintenant, si c'est une faute de réclamer le droit au bonheur (droit limité seulement par les droits d'autrui), oui, cette faute les homosexuels, la commettent. Une souffrance, comme l'abstention sexuelle, n'est concevable, que si elle contribue au bonheur d'autres êtres. Or, celle que vous leur demandez est un sacrifice inutile. Toute la sexualité, d'ailleurs, ne peut se sublimer : voyez la VIIIe Etude de Psychologie Sexuelle d'Havelock Ellis. Et notre époque accepte de moins en moins les souffrances stériles. Jadis les époux mal assortis se résignaient à mener une vie de martyre. Aujourd'hui ils divorcent, et refont leur vie. Jadis, les homosexuels acceptaient souvent la triste vie asexuelle que vous leur proposez, certains entraient dans les Ordres – comme les amoureuses déçues se réfugiaient au couvent. Aujourd'hui, les homosexuels cherchent, comme tout le monde, la part de bonheur à laquelle ils ont droit sur cette terre, en espérant, s'ils sont croyants, que s'ils ont fait un peu de bien, s'ils ont été justes, s'ils ont été tolérants, le Dieu, qui les a faits ce qu'ils sont, et qui est un Dieu d'Amour, leur ouvrira quand même la porte de son Paradis.

Psychiatrie et catholiscisme de J. H. Vanderveldt et R. P. Odenwald, Éditions Mame, Collection Siècle et catholicisme, 1954, 602 pages

Arcadie n°27, Serge Talbot (Paul Hillairet), mars 1956, pp. 36 à 39

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Centenaire de Kavafy (1863-1963)

Publié le par Jean-Yves Alt

A LA VOLUPTÉ

Joie et parfum de ma vie, le souvenir des heures

Où j'ai trouvé et retenu la volupté telle que je la désirais !

Joie et parfum de ma vie, à moi qui ai détesté

Toute jouissance d'amours routinières !

Constantin Kavafis

LETTRES NEO-GRECQUES

Quelle est la contribution des lettres néo-grecques à la volumineuse littérature arcadienne du monde entier ?

Je me suis bien souvent demandé si un compte rendu sur la matière aurait de quoi remplir une page. Mais lorsque je me suis mis à m'en occuper sérieusement, j'ai tremblé devant la lourde besogne qui m'attendait : car, si la production n'est pas massive, elle est souvent d'une qualité si supérieure qu'on ne saurait se permettre de l'examiner en passant. Un nom seul suffirait pour remplir de nombreux articles : Kavafis. Et puis il y a, outre ceux qui ont parlé, ceux qui n'osèrent pas parler ; il y a aussi les commentaires sur les anciens auteurs (1), et encore les victimes de la bigoterie et de l'envie, des victimes parfois tragiques.

CONSTANTIN KAVAFIS

Le poète grec Constantin Kavafis naquit à Alexandrie il y a cent ans, le 17/29 avril 1863 et, exactement soixante-dix ans après sa naissance, le 29 avril 1933, il mourut à l'hôpital grec d'Alexandrie. Aujourd'hui, 29 avril 1963, la Grèce rend hommage à son grand poète à l'occasion de son jubilé ; les grands quotidiens ont publié des articles sur l'œuvre du poète ; la revue Néo Hestia prépare un volumineux Hommage ; l'Institut italien d'Athènes a donné une conférence le 30 avril ; l'Institut français d'Athènes et le Musée Benakis se donnent la main pour des manifestations en l'honneur du poète ; une nouvelle édition de ses œuvres complètes et de ses archives, comprenant une foule de pièces inédites, est annoncée. Les admirateurs de Kavafis trouveront là de nouveaux éléments pour l'étude de son œuvre, de son esprit et de sa vie.

Son importance a déjà dépassé les limites de la frontière grecque. Car en chœur, et sans la moindre dissonance, Anglais, Français, Allemands, Hollandais, Italiens, ont traduit, examiné, commenté son œuvre et ont placé le poète parmi les sommets du lyrisme occidental. Hier encore c'était la belle traduction de M. Pontoni, aujourd'hui c'est la traduction hollandaise de M. Blanken. On l'a toujours dit poète européen, et cette faculté était aisément prouvée à l'occasion d'une rencontre de sa poésie avec la culture occidentale.

Kavafis a été une étape de la poésie néo-grecques. A une époque où le lyrisme impétueux et la prolixité grandiloquente étaient admis comme les éléments indispensable en poésie, Kavafis fut le premier à créer un art d'une sobriété dorique, dénué de tout décor pompeux, un art condensé dans son essence, et dont le charme consiste surtout dans la suggestion. Il a renouvelé la poésie grecque, et son influence a été immense. Ce ne serait pas exagérer que de dire que la nouvelle poésie grecque, d'une façon directe ou indirecte, sort de lui.

Sa poésie, subjective par excellence, est dramatique ; le drame de sa passion, vécu consciemment, est suggéré sans pathos, et son lyrisme est bien souvent modéré par l'humour. Poète pessimiste, anticlassique et antihéroïque en sa pensée, mais classique dans son style imprégné de sobriété, Kavafis est devenu aujourd'hui le poète de l'époque. Une édition de ses poésies en Italie, texte et traduction, lui donne un air classique qu'il n'aurait jamais espéré de son vivant. Car au début il a été traité par le public et par beaucoup de critiques d'une manière insultante et diffamatoire. Son grec spécial —le langage d'un grec de l'étranger ne peut pas toujours être identique à celui qu'on emploie en Grèce — était un autre sujet de raillerie. Le terme e Kavafisme » renfermait une insinuation écrasante. Il est vrai cependant qu'il connut la gloire un peu avant sa mort. Et trente ans après, Kavafis se trouve au centre de la poésie néo-grecque du XXe siècle parmi les grandes figures poétiques de la Grèce moderne, Solomos, Calvos, Palamas, Sikelianos. Kavafis, avec le contrôle presque mathématique qu'il exerce sur ses écrits, ressemble à Valéry et à Eliot. Il est doté d'un charme enivrant et vénéneux, et en même temps il est plein de défauts.

Mais l'élément humain que renferme sa poésie dans son expression condensée se transforme dans l'âme du lecteur en faits, car elle se réfère à des problèmes généraux de l'homme, bien qu'elle prenne son élan grâce à sa passion, qui est pour les autres « son mal ». L'effet que sa poésie apporte à l'âme du lecteur est captivant.

On peut traduire ses poèmes sans porter atteinte à une musique de mots (ce qu'on n'éviterait pas en traduisant Baudelaire), ni détruire les rythmes parfaits ou des rimes millionnaires. En voici un :

LES MURAILLES

 

Sans prudence, sans regret, sans pudeur

On a bâti autour de moi de grandes et hautes murailles.

Et me voici maintenant assis ici, désespéré.

Je ne pense qu'à cela ; mon esprit est rongé par ce destin,

Car j'avais beaucoup à faire dehors.

Ah ! Quand on bâtissait les murailles, comment ai-je pu

Ne pas y prêter attention ?

Mais je n'ai jamais entendu de bruit de maçon ni un son.

Sans que je m'en rende compte, on m'a isolé du monde extérieur. (2)

Il est difficile de trouver, dans n'importe quelle littérature, une expression de la captivité humaine formulée aussi dramatiquement et sobrement que, dans ce poème, qui parle de l'asservissement de l'homme à lui-même, à autrui, aux circonstances.

Voici un autre poème :

MONOTONIE

A un jour monotone, un autre

Identique, monotone, succède. Les mêmes choses

Vont se passer, de nouveau elles auront lieu.

Les moments pareils nous trouvent et nous laissent.

Le mois passe et amène l'autre mois.

Les faits à venir, on les conjecture facilement

Ce sont ceux d'hier, les mêmes, les ennuyeux.

Et demain finit par ne plus ressembler à demain.

« Ainsi les jours s'écoulaient dans la répétition des mêmes ennuis et des habitudes contractées », dit Flaubert (3).

Evidemment, ce n'est pas Kavafis qui a découvert l'ennui, ni qui a été le premier à en parler. Mais de quelle façon il le fait !

Cette plainte sans cris : « et demain finit par ne plus ressembler à demain », combien elle diffère des plaintes qu'on a déjà entendues ! Le premier vers du poème rappelle le commencement d'un autre d'Anna de Noailles :

Le jour morne est d'un jour morne autre suivi. (4)

Mais combien différentes en sont la manière et la philosophie ! Voici la suite du poème français :

Brave et tenace au cours du chemin monotone,

Le corps rêveur escompte un bonheur qui l'étonne ;

Pour ce peu de bonheur que l'on espère, on vit !

Ce sont des vers sobres, et cependant, placés à côté de ceux de Kavafis, ils semblent oratoires et chargés d'emphase. Encore un exemple Kavafien : quelques vers de son poème La Ville :

Tu as dit : j'irai à une autre terre, j'irai à une autre mer...

Tu ne trouveras point de nouveau pays, point d'autres mers,

La ville te suivra...

... Comme tu as gâché ta vie ici,

Dans ce petit coin, tu l'as abîmée aussi sur toute la terre.

Plus pessimiste que le « Any where out of the world » de Baudelaire !

Voici maintenant un autre, symbolique celui-ci :

LUSTRE

Dans une chambre petite et vide, rien que quatre murs

Recouverts de toile toute verte,

Un beau lustre flambe ;

Et dans chacune de ses flammes

Une passion lascive, une fougue lascive brûle.

Dans la petite chambre qui resplendit, ardente

Par le feu intense du lustre,

Cet éclat n'est pas du tout banal ;

Elle n'est pas faite pour des corps timides,

La volupté de cette chaleur.

« La volupté de cette chaleur n'est pas faite pour des corps timides... » Je crois entendre la voix de Wilde : « Weak ? Do you really think, Arthur, that it is weakness that yields to temptation ?... there is no weakness in that ; there is a horrible and terrible courage... » (5)

Expliquant à un de ses contemporains le symbolisme du Lustre, Kavafis avait dit en 1930 : « La petite chambre, c'est la vie de l'individu qui est dominée, presque terrorisée par un certain vice ; en même temps la chambre vide, parce que céans le vice unique, avec sa flamme terrible, a brûlé et détruit toute obligation, tout devoir, toute opportunité de l'individu. » (6)

Il ne fut qu'au début opprimé par l'idée que sa passion était anormale ou malsaine. Cependant, il ne put jamais la regarder en face avec la conviction de l'homophile qui se considère comme aussi normal qu'un hétérosexuel, bien qu'il eût enfin jeté loin les préjugés. Déjà en 1902 il écrivait dans ses notes :

« L'idée m'est venue ce soir d'écrire sur mon amour. Et cependant je ne le ferai pas. Quelle force ont les préjugés ! Moi, je m'en suis libéré ; mais je pense aux asservis, sous les yeux desquels peut tomber ce papier. Et je m'arrête. Quelle pusillanimité ! Que je note cependant la lettre T comme symbole de ce moment. » (7)

Cependant, tout en se donnant des airs de philosophe, il ne s'occupait en réalité qu'à faire des confessions. Il écrivait à un ami :

« Il y a une catégorie de poèmes dont le rôle est de "suggérer"..., chez un lecteur cultivé et de disposition sympathisante, qui se pencherait sur mon poème, je suis sûr que mes vers pourraient suggérer une image de désespoir profond et infini qu'ils contiennent mais qu'ils ne peuvent révéler. » (8)

En effet, sa vie amoureuse ne lui donne pas un moment de bonheur :

« Toujours l'angoisse, la peur, le remords. Son estomac est douloureux. Ses yeux présentent un écoulement continuel. L'insomnie l'épuise. L'oubli efface tout ce qu'il a vécu brièvement, pour ne laisser que des formes vagues, et jamais aucun plaisir de l'âme, rien de noble ou durable, aucun sentiment qui puisse ressembler à l'amour... » (9)

Au début, il jurait toujours de ne pas recommencer. C'était en vain. Le 16 mars 1897 il écrivait :

« J'ai cédé de nouveau. Aucun espoir. A moins que je ne m'arrête. Mon Dieu, aidez-moi. »

Sa santé s'en ressentait. Il avait fait, en cette année 1897, un voyage à Paris. Il en était revenu en août et, 36 jours après son retour, il écrivait :

« Je suis pâle et laid, tandis que pendant les premiers jours on me félicitait sur ma bonne mine... Quelle erreur de croire... Cela a des conséquences. Ce matin j'avais des troubles à l'estomac... Angoisse angoisse... Torture. Je me suis couché à trois heures du matin. J'ai de nouveau cédé. Horreur, horreur. »

Ce n'est que vingt-trois ans plus tard, en 1920, qu'il commença à négliger les convenances.

« L'homme s'unissait au poète. Le drame était fini. La double vie avait cessé, l'équilibre était venu. Les remords, les hésitations étaient inutiles. Qu'avait-il maintenant à redouter ? Si le mariage, la famille, les enfants l'attiraient, oui, il aurait pu se repentir. Mais il détestait tout cela. Penser à son rang social ? Le temps où l'aristocratie d'Alexandrie l'intéressait était fini ! Sa réputation professionnelle ? Heureusement il avait donné sa démission. Il était indépendant. De quoi aurait-il eu peur ? De l'opinion ? Mais les mœurs étaient alors devenues si relâchées ! le monde acceptait déjà sans protester les confessions de Proust, de Wilde, de Gide... Redouter plus spécialement le public de Grèce ? Non plus. Il n'était pas l'anormal qui avait écrit des poèmes, il était le poète à qui il était arrivé, dans sa jeunesse, d'avoir été égaré, qui avait écrit quelques poèmes voluptueux, avec les autres, les poèmes historiques et philosophiques. » (10)

En effet, lorsque en 1924 on osa publier à Alexandrie un pamphlet diffamatoire contre lui, après une protestation des intellectuels Alexandrins, une trentaine d'hommes de lettres d'Athènes signèrent et insérèrent dans trois grands quotidiens une déclaration exprimant leur « entière admiration pour le poète, le premier, le plus haut et le plus grand représentant des intellectuels de Grèce en Egypte, leur très profonde sympathie et leur estime au grand homme, etc. »

Quelques années plus tard, un changement du timbre de sa voix donna le signal d'alarme. En 1932 sa situation avait empiré.

Il vient à Athènes pour se soigner. Toute la presse athénienne lui souhaite la bienvenue, avec des expressions flatteuses. Son hôtel devient un lieu de pèlerinage : hommes de lettres, journalistes, caricaturistes, admirateurs, s'empressent autour de son lit. Il les reçoit avec un plaisir que seuls ses yeux peuvent exprimer, car il ne peut pas parler. Il rentre à l'hôpital, où on lui enlève une tumeur à la gorge. Après l'opération, tous reviennent demander des nouvelles sur son état de santé. Il revient vite à l'hôtel. Quelques jours après, il marche dans les rues d'Athènes... Quelle belle ville ! Une jolie réception en son honneur a lieu. Il est venu à Athènes en juillet, il ne repart pour Alexandrie que fin octobre ! Hélas, il ne sait qu'il est condamné. Et, six mois plus tard, il meurt en pleurant au milieu de ses amis à l'hôpital grec d'Alexandrie, à l'âge de soixante-dix ans.

(1) Entre autres, sept traductions du Banquet de Platon, avec prologue de chaque traduction sur l'amour grec chez Platon.

(2) Traduction mot à mot : « On m'a enfermé hors du monde ».

(3) L'Education Sentimentale.

(4) Ténacité (« Derniers Vers »).

(5) An Ideal Husband, acte II : « Faible ? pensez-vous réellement, Arthur, que c'est la faiblesse qui cède à la tentation ?... il n'y a pas là de faiblesse : il y a un courage horrible et terrible. »

(6) M. Yalourakis, Le Kavafis du T Majuscule, Alexandrie, 1959, pp. 61 et 67.

(7) Loc. cit. — L'auteur de Kavafis du T Majuscule pense que cette lettre est l'initiale du titre Murailles (en grec « tikhi »).

(8) Loc. cit., p. 109.

(9) M. Peranthis, Le Pêcheur (biographie de Kavafis), p. 130.

(10) M. Peranthis, ibid., p. 211.

Arcadie n°120, D. Costandinou, décembre 1963

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