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Recherche pour “galerie au bonheur du jour expo maisons closes”

Il y a 20 ans, mourait Jean Genet

Publié le par Jean-Yves Alt

Jean Genet est mort voilà vingt ans. Un 15 avril 1986, au lendemain du décès de Simone de Beauvoir. Alors qu'une foule nombreuse assistait aux funérailles parisiennes de celle-ci, le corps de celui-là était enseveli presque furtivement ici même, à quelques mètres de la maison qu'il avait achetée pour Mohamed El Katrani, le dernier compagnon important de sa vie.

La tombe fait face à la mer, au calme, loin de l'agitation du monde. Elle est orientée vers La Mecque, puisque les fossoyeurs de la ville n'avaient jamais enterré un Occidental avant lui. Au loin, derrière les murs, on distingue nettement le mirador d'une vieille prison espagnole toujours en activité. Plus loin encore, au bout d'une rue d'où pointe une nouvelle mosquée toute bétonnée, un petit bordel a fermé ses portes depuis bien longtemps. Genet, dont la vie fut faite de vols, d'errance, de prostitution homosexuelle et d'enfermement avant qu'il n'écrive et ne publie, repose au cœur de son univers.

Genet est décédé dans un petit hôtel du 13e arrondissement de Paris, non loin d'une autre prison, celle de la Santé. Edmund White, auteur d'une biographie monumentale, rappelle que lorsque le cercueil, enveloppé dans un sac de jute, fut descendu de l'avion qui le transporta au Maroc, il était étiqueté «travailleur immigré». L'anecdote fait sourire Tahar Ben Jelloun qui conclut :

« L'image est juste. Genet est là avec ses frères, avec tous ces hommes victimes de l'injustice. »

Tous allongés là sur cette côte de l'Afrique, devant la mer et pour longtemps.

Tombe de Jean Genet à Larache (Maroc)

La plaque de marbre ciselée ne mentionne rien excepté son nom, sa naissance, le 19 décembre 1910, et un étonnant «13-14 avril 1986». Une erreur de date, un raccourci de vie indélicat dû à un chasseur de souvenir dérobant la toute première pancarte posée le jour de la mise en terre. La mémoire émue de ses proches a fait le reste.

Une exposition est consacrée à Jean Genet au Musée des beaux-arts de Tours jusqu'au 3 juillet (02-47-05-68-73)

Le texte de cet article est extrait d'un article du « MONDE 2 » du 15 avril 2006 : Jean Genet se fout de la mort !


De Jean Genet : Querelle de Brest - Elle

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Pente douce, Joseph Hansen

Publié le par Jean-Yves Alt

Si bas qu'on soit tombé, il y a souvent encore quelques marches à descendre pour toucher le fond. Tel pourrait être le résumé de Pente douce.

Comme toujours dans les romans de Joseph Hansen, la description des modes de vie gays fournit le contexte et les ressorts dramatiques du récit. Mais l'absence de Dave Brandstetter, l'enquêteur d'assurance homosexuel qu'on retrouve habituellement de livre en livre, modifie notablement la tonalité de cet ouvrage.

Ici, on quitte le cadre policier traditionnel cher à Hansen : meurtre ou disparition, enquête et mise à jour des mobiles des personnages, puis découverte du coupable.

"Pente douce" relève plutôt du roman noir, radioscopie impitoyable d'un enchaînement logique qui mène un faible à la déchéance morale et au crime...

L'intérêt et l'absence d'amour sont les ingrédients d'une spirale qui conduit Cutler, ex-auteur de pornos gays et homme de compagnie de Moody, agent littéraire âgé et malade, à tuer son bienfaiteur pour hériter plus vite. Mais dans une tragédie, le bourreau devient parfois victime : l'amour fou qu'il éprouve pour Pelletier, bel et jeune arriviste, le conduit peu à peu à renoncer à toute dignité, à tout respect de soi et donc des autres.

Juste retour des choses, Cutler se retrouve exactement dans la situation de Moody. Ensuite c'est la lente descente vers l'abjection, chaque forfait en entraînant un autre, tandis que dans la maison voisine, Véronique, jeune bourgeoise cynique et désœuvrée, s'envoie en l'air avec Pelletier.

A un moment, l'espace de deux brefs chapitres, le noir s'estompe un instant au profit de la rencontre lumineuse de Cutler avec Eduardo, un jeune Mexicain qui lui apporte calme et tendresse... Mais Pelletier veille. Et la spirale se referme sur Cutler : il n'y aura ni espoir ni rédemption.

"Pente douce" est un chef-d'œuvre, où les événements s'enchaînent avec une logique imparable et où les personnages rivalisent de noirceur : j'ai été stupéfié par la cruauté des ultimes répliques du roman.

■ Pente douce, Joseph Hansen, Editions Rivages, Collection Rivages noir, 1989, ISBN : 2869302762


Du même auteur : Les mouettes volent bas - Le garçon enterré ce matin - Un pied dans la tombe - Par qui la mort arrive - Petit Papa pourri


Lire aussi sur ce blog :

Joseph Hansen et son détective homosexuel, Dave Brandstetter

Hommage à Joseph Hansen et chroniques brèves des romans : Le poids du monde - En haut des marches - Les ravages de la nuit

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Le garçon écorché, Robert Quatrepoint

Publié le par Jean-Yves Alt

Quand une famille quitte la maison pour une semaine, laissant à l'ombre du soleil d'été un jeune garçon de treize ans, Nat, et sa gouvernante allemande, Elizabeth, il faut avouer qu'elle tente le diable. Quel diable de dix-neuf ans, passionné d'anatomie de surcroît, ne serait tenté par ce garçon si mince, si beau, qui ne demande qu'à apprendre ?

C'est en allant jouer, au grenier, à « se déguiser », que tout commence. La diablesse de gouvernante a choisi de porter le costume marin d'Edwin, le frère aîné de Nat, mort noyé dans le Grand Canal de Venise.

Pour Nat le trouble ne fait que s'amorcer, son frère soudain ressuscité a la jambe douce, les hanches mystérieusement arrondies. De troubles en ambiguïtés, il choisit quant à lui un simple cache-sexe de fourrure, costume de Mowgli de ses récents jeux d'enfants. La jeune fille ainsi travestie et l'adolescent quasi nu s'installent dans la gondole du grenier, souvenir morbide d'Edwin.

Le soir descend peu à peu, et Elizabeth parle, parle, tandis que Nat fait jouer son doigt sur le lacet qui retient, tendu sur l'os de la hanche, le cache-sexe. L'ôtera ? L'ôtera pas ? Crac ! Le déguisement tombe et le garçon s'étire, libre, nu, superbe dans la lueur mandarine du soir :

« Il se renversa, il fit sortir tous les os qui le peuvent, il ouvrit son ossature, sa douce musculature et son intimité, face à la femme aveugle, en offrande à sa vie et en offrande à sa mort, parce qu'elles n'étaient plus séparables et constituaient un seul monstre à deux faces. »

La gouvernante y met la main, puis travaille en experte à suivre le modèle de ce jeune corps parfait.

Quel remarquable modèle d'étude il ferait : un écorché transparent. Mais si le plaisir qu'elle donne et celui qu'il reçoit semblent les rapprocher, leurs pensées ne cheminent pas ensemble :

« Une vénération sans limite l'attachait maintenant à mademoiselle Fischer, qui était une personne incomparable. Elle l'avait accompagné jusqu'au bout de la peur, jusqu'au bout de son désir. »

Le lendemain, puis les jours suivants, ils poursuivent les jeux. Interdits ? L'autorité grandissante de Mademoiselle légitime tout. Dangereux ? Certes, mais Nat obéit, jusqu'à la fin.

Sans une once de gaudriole, Robert Quatrepoint donne à lire un roman grave et beau dont le style limpide et élégant traduit le cheminement tortueux et toujours tourmenté du désir.

■ Le garçon écorché, Robert Quatrepoint, Éditions Ramsay, 1986, ISBN : 2859565108

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Zapinette chez les Belges, Albert Russo

Publié le par Jean-Yves Alt

Voici Zapinette propulsée en Belgique avec son loufoque tonton homosexuel ("mots sessuels") dénommé Albéric et surnommé par l'infernale gamine "Tintin Bins".. Elle aurait préféré le club de Los Schtroumpfos sur la Costa Brava, mais les aventures qu'elle y vivra seront plus rocambolesques et fantasques que jamais. Son tonton, est à la recherche d'un trésor que lui aurait légué son arrière-grand-père, Popol.

Zapinette est guidée dans cette chasse au trésor par un Esprit qui a choisi d'entrer en communication avec elle. Et lorsque son tonton Albéric disparaît mystérieusement dans une galerie d'africaniste, Zapinette ira jusqu'à se mettre en rapport avec le fantôme de leur ancêtre et fera appel à un sorcier congolais. Elle devra même consulter un masque afin de pouvoir obtenir la libération de son oncle.

Ce voyage, drôle et insolite, est aussi une balade instructive : le lecteur parcourt un petit pays au grand cœur et aux insolubles problèmes linguistiques, en découvre les particularismes et l'histoire au centre d'un récit où le rire et le mystérieux ont décidé de se donner la main pour une nouvelle aventure de Zapinette.

Zapinette est une drôle de petite fille, une sorte d'ouragan de la famille de Zazie de Raymond Queneau. Un rêve d'écrivain ! Un personnage trublion qui, du haut de ses douze ans, nous décrit le monde dans lequel, sérieux et naphtalines dans nos conventions, nous évoluons.

Zapinette, les conventions, elle les dynamite ! Avec toute la justesse de vue des enfants et cette logique qui nous paraît bizarre parce qu 'absolue, sans concession. En fait, c'est nous qui l'avons perdue de vue, la logique. Malgré notre rationalisme, nos maximes et nos règles de vie (qui s 'y conforme réellement, totalement ?). Zapinette observe nos entorses, nos grands-écarts, nos contorsions pour tâcher de retomber sur nos pieds, oublier qu 'une fois déplus, nous venons de nous trahir. De trahir l'enfant qui est en nous et que nous ne voulons plus connaître. Au nom de notre statut d'adulte. Zapinette possède des armes. Un jugement foudroyant, une intelligence des gens, une capacité d'indignation et de colère qui pulvérise l'adversaire. Et quand l'énergie est trop forte, qu'elle est au bord de l'implosion, elle se tourne vers son paratonnerre : Tonton.

Ah, son Tonton ! Comme elle l'aime ! Tout en illustrant avec constance le proverbe : "Qui aime bien châtie bien". Car il en voit de toutes les couleurs, le brave homme. C'est qu 'il n 'est pas habitué aux enfants, il n 'en a pas. Et qu 'il a beau représenter le monde des adultes, il est depuis toujours dans la marge, dans la lune, hors de tout. Et puis, lui aussi, il l'aime, sa Zapinette. On peut même dire que, sans en avoir l'air, il lui donnerait quelque chose qui ressemble à une éducation. Une éducation solide, faite de liberté, de fantaisie et de culture. Qu 'il comblerait le vide de ces papas que maman n'arrive pas à garder. Ou ne veut pas garder. Zapinette le sait bien, même si la "féministe " qu 'elle est le houspille souvent... Albert Russo nous offre un personnage jubilatoire, avec un cœur énorme (à la mesure de ses colères, et elles sont nombreuses). Avec talent, il nous le montre à travers les yeux sans complaisance d'une enfant. Et c 'est une réussite. Car le regard est bien celui, recréé, d'une gamine qui ne comprend pas toujours ce qui se passe. Ce n 'est pas de son âge, dans le sens où ça ne fait pas partie de ses préoccupations. Et pourtant, se dessinent devant nous des portraits d'une grande finesse, des personnages riches... Et puis, il y a le langage. Du grand art. Albert Russo joue des mots en virtuose. Comme pour dénoncer, avec humour, les travers de notre société. Elle ose tout. Tord le vocabulaire, invente des mots. Mais jamais de manière gratuite. C'est qu 'elle traque leur "substantifique moelle ". Avec une créativité bouillonnante. Les aventures de Zapinette sont censées être écrites pour des lecteurs de 10 à 14 ans. Franchement, c 'est tellement drôle, tellement bien écrit, avec plusieurs degrés de lecture, qu 'on peut s'en régaler à tout âge. Ce serait vraiment dommage de s'en priver. Jubilatoire !

Zapinette chez les Belges, Albert Russo, Ed. Hors Commerce, Collection Hors bleu, 2002, ISBN : 2910599965


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com


Du même auteur : Sang mêlé ou ton fils Léopold


L'ensemble des histoires de Zapinette reparaît chez Textes Gais sous le titre "Les Aventures rocambolesques de Zapinette et de son tonton homo", 2017, ISBN : 979-1029402340

« Avec la série des Zapinette, Albert Russo aborde, avec beaucoup d’humour, la vie de tous les jours vue par les yeux d’une enfant. Une enfant qui se nourrit des frustrations des autres, qui ingurgite du vocabulaire en même temps que des images télévisées. Entre sa mère qui connaît des amours multiples et son oncle qui est un mot sessuel, c’est-à-dire un homosexuel, elle intercepte une multitude d’informations de la vie dont le sens est bien inscrit, mais où les liaisons orthographiques se font selon un décodage personnel, lié à l’âge et à la compréhension sémantique. Les gens qu’elle fréquente sont parfois amnésiatiques, la situation patatique et les phrases ézootériques. Son petit frère n’aime pas qu’on l’abandonne à son sort d’anal-fa-bête, et lorsque la situation est tendue, on devient psycho-patte. Son éducation est influencée par son oncle mot sessuel, qui l’emmène du Parc Mon Seau, en Italie, où elle regarde les tableaux de Chat-Gale et de Pique-Assiette. Zapinette, surnom de l’enfant, acquiert un esprit d’observation et une perspicacité d’adulte. Elle saisit, au plus près, les failles de notre société. Pas question de devenir, comme les autres, un objet de consommation. Elle sera une féministe. N’empêche qu’en s’affirmant en tant que femme, il faut bien accepter d’être consommée, au même titre que les hommes. Zapinette, qui découvre trois continents avec son tonton déjanté, nous apporte ce sang neuf d’une lecture pleine de charme, au langage succulent, où l’humour et la dérision nous détachent de la médiocrité. »

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Grandeur et servitudes de la pédérastie par Roger Peyrefitte

Publié le par Jean-Yves Alt

« Il y avait à l'armée un certain Épisthène d'Olynthe, qui était pédéraste. Il vit parmi les prisonniers un beau garçon à peine pubère, porteur d'un petit bouclier et qui allait être tué. Il courut à Xénophon et le conjura d'intercéder pour un bel enfant.

Xénophon alla trouver le roi Seuthès et le pria de ne point faire mourir le jeune Thrace. En même temps, il lui expliqua la passion d'Épisthène, lui raconta que cet officier, en levant autrefois une compagnie, n'avait pas cherché dans ses soldats d'autre mérite que la beauté, et qu'ensuite, marchant à leur tête, il avait été un homme valeureux. Sur quoi Seuthès, s'adressant à Épisthène :

— Consentirais-tu, lui dit-il, à mourir à la place du prisonnier ?

Épisthène tendit le cou.

— Frappe, si l'enfant le désire et s'il doit m'en savoir gré.

Seuthès demanda au jeune garçon s'il désirait qu'Épisthène mourût pour lui. Mais le prisonnier ne le voulut pas, et il supplia Seuthès de ne les mettre à mort ni l'un ni l'autre. A ces mots, Épisthène saisit le garçon dans ses bras et s'écria :

— Viens maintenant, Seuthès, combattre contre moi pour me le prendre ! Je ne le lâcherai pas.

Là-dessus, le roi se mit à rire et parla d'autre chose. »

 

Cette histoire que Xénophon relate dans l'Anabase, est une des plus belles de la pédérastie (1). Elle en illustre à merveille la grandeur et les servitudes : la grandeur, qui rend capable de se sacrifier pour l'objet aimé, et les servitudes dont la première est d'être appelé pédéraste.

Le fait d'être pédéraste ne comporte aucune grandeur, mais il n'en interdit non plus aucune. Peut-être la vraie grandeur de la pédérastie est-elle dans ses servitudes, car, jusque chez les Grecs, qui l'avaient pourtant divinisée, elle obligeait ses adeptes à lutter contre les préjugés du vulgaire. A toutes les époques, la vie du pédéraste a été un combat. Combat, lorsqu'il est jeune, contre ses maîtres et contre sa famille, combat ensuite contre la société, menace perpétuelle pour son honneur et sa position, haine farouche des refoulés, des hypocrites et des imbéciles. Qu'on ne s'abuse pas sur les victoires de certains pédérastes dans des domaines particuliers. Elles sont toujours chèrement acquises et âprement contestées. Enfin, comme la pédérastie est le genre d'amour où le couple idéal est le plus difficile à constituer, à maintenir et à parfaire, c'est celui qui offre le moins de réussites et où le plaisir tient lieu le plus souvent de bonheur.

Le terme, à la fois classique et moderne, pour désigner cette, recherche éperdue de plaisirs fugitifs, est « la chasse ». « Il y a des règles pour la chasse aux amis, comme il v a des règles pour chasser le lièvre », dit Socrate dans un autre ouvrage de Xénophon. Charmante équivoque, puisque le lièvre aux longues oreilles était l'emblème érotique des garçons, figuré sur les vases grecs. Si cette chasse-là n'est pas sans péril dans notre civilisation, la chasse au renard, au sanglier ou au chacal, présente des dangers d'une autre sorte.


Colette, malgré son indulgence pour « l'imperturbable et solide pédérastie », voyait là « des assurances de mourir exceptionnellement ». Pointe féminine, destinée à conduire l'homme vers le havre de la «normalité ». Disons plutôt que la pédérastie ne se distingue pas en cela du lot commun de toutes les relations amoureuses. Si elle conserve une primauté, c'est dans les drames que provoque, chez les jeunes, l'incompréhension des familles ou des éducateurs. Ajoutons que l'imprudence, la confiance, la naïveté, l'enthousiasme de la plupart des pédérastes les exposent à plus de mésaventures que les autres, – on dirait même que beaucoup les recherchent comme un stimulant. C'est la difficulté de trouver le compagnon rêvé qui leur inspire cette boulimie, prise quelquefois pour une névrose. « Chéris sans nombre qui n'êtes jamais assez », a dit Verlaine. Il avait rencontré l'enfant sublime, mais n'avait pas eu l'art de le fixer. Sans doute l'enfant sublime s'estima-t-il en trop nombreuse compagnie.

Ce qui fait que les aventures et mésaventures des homosexuels attirent l'attention, c'est qu'elles concernent une minorité. Découvrir que l'on appartient à cette minorité, est l'un des moments les plus importants de la vie. Il faut se dire alors, pour s'encourager, que l'on entre dans une société secrète, mais ne pas s'en exagérer les avantages. La solidarité y est fréquente ; encore plus l'égoïsme, la jalousie, l'hostilité, la trahison. Les homosexuels étant partout, il serait trop beau d'avoir partout des complices. L'esprit de caste, les intérêts, les idéologies, la tartuferie de ceux que les Américains surnomment des « reines de placard », creusent autant de fossés. Dans un procès en diffamation que me fit une vieille cabotine, son avocat insista lourdement sur mes « mœurs grecques », pour mieux indisposer la magistrature assise. J'ai appris ensuite que ce petit Caton était bien connu dans ce que les magistrats appellent « les milieux spéciaux ».

Certains peuvent me reprocher d'avoir manqué moi-même aux lois de la solidarité en ne ménageant pas des personnes affectées de ces mœurs. Je ne m'y suis résolu qu'à l'égard des hypocrites. Lorsque des hommes considérables entretiennent, par leur attitude, leurs écrits ou même leur silence, des préjugés qu'ils bravent en secret, ils alourdissent des chaînes qui ne sont pas toujours symboliques. Juvénal stigmatise les graves Romains qui « agitent les fesses, après avoir parlé de la vertu ». Que nous connaissons de ces vertueux-là !

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Comme tout amour, la pédérastie a une base physique... Avec des particularités curieuses – Que n'ont pas les amours certes de tous les jours, ou qui, en tout cas, leur sont moins familières. Mais le physique en est souvent la moindre part. « Ce qu'ils ne comprennent pas, me disait un jour Cocteau, c'est que nous sommes des pères. » Verlaine, lui aussi, s'est lavé du sonnet du Trou du cul, composé avec l'enfant sublime : je vous dis que ce n'est pas ce que l'on pensa... Walt Whitman, qui a chanté « l'épouse divine, le camarade éternel et parfait », a également célébré les pures délices de la pédérastie : « Être avec ceux qui me plaisent, est assez. Être entouré de chair belle, curieuse, respirante, est assez ». Ce sont les mots de La Bruyère sur l'amour : « Être avec des gens qu'on aime, c'est assez ». En dépit de tout cela, bien que Socrate ait repoussé les avances d'Alcibiade, bien que Platon ait désapprouvé les rapports sensuels, l'amour socratique et platonique sera toujours suspect. On a innocenté les relations de Henri III et de ses mignons, mais il restera sur eux le vers de Ronsard : Les culs plus que les cons sont maintenant ouverts.

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« Ces goûts abominables, d'où viennent-ils ? » demande Mlle de Lespinasse au médecin Bordeu, à qui Diderot fait répondre : « Partout d'une pauvreté d'organisation dans les jeunes gens et de la corruption de la tête dans les vieillards, de l'attrait de la beauté dans Athènes, de la disette des femmes dans Rome, de la crainte de la vérole à Paris ». Voilà donc l'opinion d'un des philosophes les plus éclairés de son temps. Sachons-lui gré au moins de ne pas avoir qualifié la pédérastie, comme presque tous ses contemporains, d' « antiphysique ». Mais qu'est-ce que cette « pauvreté d'organisation dans les jeunes gens », alors que la pédérastie leur révèle, au contraire, des possibilités inattendues de leur organisme ? Ovide ne sait ce qu'il dit en déclarant inférieures les jouissances des pédérastes, sous prétexte qu'elles ne peuvent être réciproques. La plénitude ! Ils l'ont superlativement. Verlaine s'y connaît mieux.

« Ces goûts abominables » sont-ils vraiment, chez les vieillards, l'effet de « la corruption de la tête » ? Il est possible que des vieillards caducs soient affriolés par des êtres sans défense, petits garçons et petites filles, mais ce serait vouloir ridiculiser la pédérastie que d'en faire leur apanage. Elle naît spontanément entre jeunes mâles, parce qu'elle est une manifestation naturelle de la puberté et de la virilité.

Si elle était due à « l'attrait de la beauté dans Athènes », pourquoi la capitale de la Grèce en garderait-elle le privilège historique ? Partout où il y a beauté masculine, il y a en germe la pédérastie. Et comme il y a la beauté de la force, la beauté de la puissance, la beauté de la faiblesse, voire la beauté de la laideur, personne ne peut être sûr d'y échapper.

« La disette des femmes dans Rome » : éternel argument des adversaires de la pédérastie, pour lesquels on ne s'intéresse aux garçons que faute de filles. Plus on compte de filles aux États-Unis, plus les Américains deviennent pédérastes. Ni en France ni ailleurs les cours mixtes n'affaiblissent la pédérastie. Peut-être même qu'ils lui donnent un nouveau prestige.

Quant à la « crainte de la vérole », c'était, en revanche, un argument fallacieux répandu par les pédérastes. Nombreuses en furent sans doute les victimes dès cette époque. Un des voleurs des diamants de la couronne sous la révolution était un garçon de quatorze ans, atteint de la vérole à l'anus. Bref, des cinq arguments de Diderot, le seul qui ait une valeur relative est l'argument esthétique.

L'homosexualité passe pour une sorte de narcissisme. Il y en a des exemples, mais elle est surtout l'amour d'un autre que soi à l'intérieur de son propre sexe. Elle est un phénomène original de la vie et rien de ce qui est dans la vie ne peut se condamner. Elle est liée au corps de l'homme et l'homme n'est rien sans son corps. Elle fait partie de la sexualité, qu'il serait absurde de réduire au pouvoir génésique. Sans poursuivre les mêmes fins que l'amour ordinaire, elle est aussi normale que lui. Les crimes de la société contre l'homosexualité équivalent à celui de Caïn contre Abel. « Qu'as-tu fait de ton frère ? »

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C'est peut-être parce que nous vivons en des temps où l'idée de fraternisation est plus entraînante, que, pour la première fois dans l'histoire, les homosexuels se voient des alliés au sein de toutes les religions. Ils n'avaient jusqu'ici comme bréviaire que les poèmes d'auteurs païens ou d'auteurs réprouvés. Ils ont maintenant une prière qui me parvient de Hollande et qui est l'œuvre d'un jésuite de ce pays :

« Nous te prions, Seigneur, pour ceux qui ont évolué de telle sorte qu'ils ne trouvent pas leur bonheur auprès d'une femme, mais cherchent une amitié, pour eux plus réelle et plus riche de sens. Nous te prions pour ces hommes-là, qui vivent parmi nous et que nous évitions si souvent. Permets à leur affection de porter des fruits. Qu'ils apprennent à vivre avec les aptitudes qu'ils ont, dans leur condition difficile. Qu'il leur soit donné d'être vraiment des hommes, non accablés par le mépris, mais acceptés, témoignant par là que tu nous accepteras tous, tels que nous sommes, à cause de Jésus-Christ. »

Ainsi soit-il.

Roger Peyrefitte

(1) J'ai jugé superflu d'établir ici une différence entre pédérastie (amour des garçons) et homosexualité, l'usage étant de donner au premier mot le sens global du second.

Illustrations : Un jeune esclave éthiopien, fort apprécié par les Patriciens romains (Bronze trouvé à Chalon-sur-Saône) – Version contemporaine : « Éros callipyge » du peintre Goor (Collection particulière de Roger Peyrefitte) – L'étreinte d'Éros (Berlin)

in Le Crapouillot n°12 (nouvelle série), « Les pédérastes », août/septembre 1970, pages 15 à 18

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