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Au bonheur des voleurs d'âmes par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Chacun sait que les gens ne sont pas vraiment libres, que nous sommes influencés les uns par les autres, de l'éducation que nous recevons de nos parents jusqu'aux doctrines que nous apprenons, sans parfois nous en rendre compte, des églises officielles. Même les romans exercent, semble-t-il, des effets décisifs sur la vie des gens, poussant ainsi don Quichotte à se livrer à des combats contre des moulins à vent. On sait aussi que ces «presque choix» nous amènent à faire quelques bêtises qu'on regrette plus tard, comme se marier avec une personne qui ne nous convient pas ou suivre des études qui nous déplaisent afin de contenter nos parents.

Mais on dit également, peut-être seulement pour se consoler, que ces bêtises sont aussi des leçons, qu'elles nous révèlent bien des choses sur nous-même, ne serait-ce que l'ampleur de notre naïveté. De plus, parmi ces «presque choix», tout un chacun sait distinguer entre être obligé de donner son sac à un voleur qui vous menace d'un revolver, et s'endetter chez Cartier afin de satisfaire les désirs de diamants d'un beau danseur.

On dit que, dans le premier cas, on ne choisit guère, tandis que dans le second on choisit bel et bien, en dépit des regrets que nous pouvons avoir par la suite. Ces dettes-là sont le prix de notre liberté et nous ne voudrions pour rien au monde que Cartier ne vende plus de bijoux à ceux qui s'endettent pour les acheter. Or il semble que, de nos jours, le fait d'entrer dans une secte ou devenir le patient d'un escroc autoproclamé psychothérapeute ne relève plus de cette bêtise ordinaire ou de ces «presque choix», mais de phénomènes bien plus inquiétants. C'est pour cela que l'Etat s'est senti obligé de réagir dès lors qu'une personne regrette de tels choix.

En 2001 fut créée une nouvelle infraction visant à les faire passer pour des non-choix, afin de punir ceux qui ont poussé à les faire. Cet état de non-liberté est défini par la nouvelle loi comme une «sujétion psychologique» résultant de l'exercice de «pressions graves ou réitérées» ou de «techniques propres à altérer» notre jugement, pour nous conduire à un acte ou à une abstention qui sont «gravement préjudiciables» (art. 223-15-2 du code pénal).

En 2004, une loi visant à réorganiser les psychothérapies s'est inspirée aussi de cette idée de «sujétion psychique» à la suite du controversé amendement Accoyer, même si l'on attend encore les décrets d'application qui rendront compte de sa véritable portée.

Si l'on veut comprendre ce que veut dire cette idée de «sujétion psychologique», il faut prendre la peine de lire Sortir d'une secte de Tobie Nathan et Jean-Luc Swertvaegher, les Empêcheurs de penser en rond (2003). Produit d'un travail au sein du centre Georges-Devereux à Paris-VIII, ces auteurs soutiennent qu'aussi bien l'affiliation sectaire que le fait de suivre des psychothérapeutes charlatans est le résultat d'un phénomène qu'ils qualifient de «vol d'âme» :

«De nos jours, dans une société du contrat social, liant les individus singuliers, que l'on cherche à rendre des "sujets éclairés", des personnes sont capturées au su et vu de leurs familles et des autorités. [...] c'est leur âme qui est objet de convoitise. Leur âme ; ce qui les anime, ce qui en fait des êtres autonomes, mus par leur propre volonté ­ c'est de la capture de cette âme que des organismes aux intentions malveillantes attendent des bénéfices.» Ceci se passe sans qu'«aucune pression psychique, aucune violence susceptible de poursuites judiciaires ne s'exerce sur l'adepte pour obtenir sa conversion. Cela va de soi car ce qu'il faut obtenir de lui c'est son consentement, son désir [...]. Le contraste entre l'assujettissement que perçoivent les proches et la participation à un contrat librement consenti que présente l'adepte constitue l'une des spécificités de ce type de problème.»

Un lecteur naïf pourrait penser que ceux qui partent avec une secte à la recherche de leur «jumeau cosmique» dans une lointaine ville du Mexique, quittant enfants en bas âge, conjoint et travail, ont probablement quelques petits soucis. Mais non ! pensent ces auteurs. Ceci n'est qu'un préjugé de psychanalyste voué à rendre les victimes responsables de leur malheur, disent-ils, leur faisant croire que si elles ont emprunté ces voies, c'est qu'elles «ont des problèmes», et donc qu'à leur manière elles sont responsables de leurs choix. Faux ! Ceci peut arriver à n'importe qui, car la puissance qui s'exerce sur les victimes n'est rien d'autre que de la «sorcellerie», les victimes étant bel et bien possédées. Leur plume ne tremble pas en écrivant cela, bien au contraire. Ils ont le courage que donnent la vérité et la lutte pour la justice. On est donc conduit à se poser la question : pour répondre à cette insécurité psychique grandissante, doit-on espérer que les fameux décrets que l'on attend afin de réorganiser la santé mentale transforment enfin les psychanalystes en exorcistes ?

Qui sait ? Peut-être au moment même d'écrire ces lignes, suis-je complice d'une puissance maléfique. N'est-ce pas ce qu'on disait jadis, aux temps de la chasse aux sorcières, de ceux qui se moquaient des «diableries» ? La vérité sur cela, en tout cas, vous ne la saurez jamais, car il est bien connu que le diable est un sacré menteur.

Libération, Marcela Iacub, mardi 22 février 2005

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La vie amoureuse de Jean Valjean par Pierre Gripari

Publié le par Boris du Groupe ASKESIS

Bien plus qu’un roman-social dénonçant les « misères » de son temps, Les Misérables se hissent au niveau d’un mythe exprimant une aspiration profonde en chacun de nous à garder plus d’espoir que de crainte de l’inconnu. Le couple symbolique de Cosette et Valjean est assez emblématique de l’appropriation par l’imaginaire collectif de cette histoire : Cosette représente la part humaine du destin de l’homme, Jean Valjean la part divine. Hugo veut rappeler que le remède aux malheurs du temps réside dans l’homme, et que même si dignité ne peut être retrouvée par le travail, l’amour doit être préservé. Mais si l’écriture hugolienne fait vibrer une dimension épique, ce n’est pas la diminuer mais lui rendre honneur que de reconnaître en quoi elle plonge dans les zones profondes et troubles de l’être. De fait, Valjean a bel et bien été inspiré par un type réel d’homme. On a trouvé dans les papiers de Hugo des notes montrant qu’il s’est inspiré, pour le début de son roman social Les Misérables, de la vie de Mgr Bienvenu Miollis, évêque de Digne, lequel avait recueilli en 1806 un forçat libéré, Pierre Maurin, qui avait été condamné au bagne en 1801 pour le vol d’un pain, avec effraction, comme Jean Valjean, mais aussi coups et blessures. Mais, plus important encore, il appartient à cette figure de l’homosexualité maudite, c’est d’ailleurs celle-ci qui structure secrètement le thème de la rédemption, ce que Hugo se garde bien de nous dire. C’est toute l’intelligence du texte combinée à celle de la vie que nous offre Pierre Gripari pour étayer cette thèse.

Introduction de Boris du Groupe ASKESIS

De même que certains historiens ont nié l’existence historique de Jésus-Christ, de même beaucoup d'auteurs contestent l'existence historique de Jean Valjean. Selon nous ils ont tort, les uns comme les autres. Dans le cas de Jean Valjean, l'argument-massue des non-historicistes peut se résumer comme suit : le seul ouvrage contemporain qui nous parle de lui, c'est Les Misérables de Victor Hugo, son historien officiel. Après la parution de ce livre, il s'écoule un bon siècle avant que soit publié celui de l'historien Gotlib. Encore celui-ci, qui utilise une source inconnue et suspecte, est-il très discuté. À part cela, plus rien. Il n'en faut pas davantage pour faire conclure à certains que Les Misérables ne sont pas un document historique mais une oeuvre de fiction pure et simple, un roman. Jean Valjean, à ce compte, ne serait qu'un personnage imaginaire, une « projection » de l'auteur. Cet argument ne prouve rien et le silence des contemporains s'explique parfaitement par le caractère secret de l'ancien forçat, et surtout par la nécessité où il s'est trouvé, durant toute sa vie, de dissimuler son identité. Victor Hugo lui-même, qui l'a parfaitement connu, puisqu'il en a épousé la fille adoptive, n'a su la vérité sur son pseudo-beau-père que quelques heures à peine avant la mort de celui-ci.
Mais ce n'est pas tout. Il ne suffit évidemment pas de réfuter l'argument des non-historicistes pour prouver l'historicité du personnage. Nous avons un autre argument, positif celui-ci, et que je crois irréfutable : Si Jean Valjean n'était qu'une projection de Victor Hugo, il lui ressemblerait, comme Pierre Bézoukhov ressemble à Tolstoï ou Madame Bovary à Flaubert.

Or, si Hugo apparaît bien dans le livre en question, c'est sous la forme de Marius, et en complète opposition avec le protagoniste.

Marius-Hugo est un jeune homme plein d'avenir et ambitieux. Jean Valjean, au contraire, est un homme qui s'efface, qui se sacrifie, qui ne cesse de se nier lui-même, au point d'en devenir quelquefois suicidaire. Il n'a rigoureusement aucune ambition personnelle.

Marius-Hugo est un idéologue, il a des opinions politiques avancées. Jean Valjean, lui, n'est mû que par des motifs sentimentaux ou religieux. Il se dévoue à des personnes, jamais à une cause. Si nous le trouvons derrière une barricade, il y reste ce qu'il est : un non-violent par principe, incapable de lever la main sur un homme, ce qui est notoirement contre-révolutionnaire.

Marius-Hugo a une vision franchement optimiste du Monde et de l'Histoire. Il croit à l'Homme et au Progrès. Le caractère et le comportement de Jean Valjean suggèrent au contraire une vision pessimiste, nocturne et tragique de la condition humaine.

Enfin Marius est, comme Victor Hugo, un hétérosexuel enthousiaste, un adorateur de la femme. Or, si on laisse de côté le témoignage de Gotlib, témoignage tardif et suspect comme nous l'avons dit, le moins qu'on puisse dire est que Jean Valjean n'est pas très attiré physiquement par le sexe féminin. A la seule exception de Cosette (mais nous verrons plus loin ce qu'elle représente pour lui), il passe son temps à se dévouer, à se compromettre, à se suicider presque pour des hommes : Champmathieu, Fauchelevent, Marius. L'auteur des Misérables, qui nous présente son héros comme une sorte de saint, n'arrive pas à nous cacher cette homophilie flagrante. Simplement, il évite les questions épineuses en faisant passer l'ancien bagnard pour un monstre de chasteté, en lui déniant toute vie sexuelle, ce qui nous fait penser qu'il censure volontairement la vérité sur cet aspect de sa biographie. C'est cet aspect, précisément, que nous nous proposons de mettre en évidence.

Hâtons-nous d'ajouter que nos intentions sont pures. Nous n'avons pas la moindre envie de « démystifier », comme on dit, le héros ni le livre. Nous sommes aussi profondément émus que sincèrement admiratifs devant l'histoire de cet homme à qui, toute sa vie, justice fut refusée, mais qui ne s'en obstina pas moins à la restaurer en lui-même, à l'exercer envers autrui. Le destin exemplaire, et souvent héroïque, de ce paria, perpétuellement en lutte contre une société qui s’entête stupidement à le rejeter dans la pègre ou dans l'anarchie, ce destin n'est pas moins pathétique, il l'est plus, au contraire, quand on sait que le combat est surdéterminé, que l'homme était en lutte, non seulement avec le collectif, mais encore et surtout avec ses démons intérieurs.

Jean Valjean est né, entre 1765 et 1770, à Faverolles, dans le département actuel de l'Aisne. Issu d'une famille terrienne et orphelin de bonne heure, il fut élevé par une sœur plus âgée que lui, et mariée, qui devait avoir sept enfants. Arrivé à l'âge d'homme, Jean devient émondeur, c'est-à-dire, en bon français, castrateur de végétaux... Au lieu de s'installer à son compte, il continue de vivre avec sa sœur, qui est devenue veuve, et il nourrit les sept enfants. Excellent moyen d'échapper, pour lui-même, au piège du mariage... À cette époque, nous dit Hugo, on ne lui connaît pas de « bonne amie » dans le pays : Il n'avait pas eu le temps d’être amoureux, commente naïvement l'auteur des Misérables. Comme si c'était une question de temps !

En 1795, notre héros tente, sans résultat, de voler un pain dans une boulangerie pour nourrir ses neveux. Le but n'est pas atteint, et le moyen était discutable... Ne cherche-t-il pas plutôt à échapper, ainsi, à la famille ?

C'est en tout cas ce résultat-là qu'il obtient. Il est condamné à cinq ans de galères, lesquels cinq ans deviendront dix-neuf ans, à la suite de quatre tentatives d'évasion... Là encore, n'y a-t-il pas un refus inconscient de revenir à la vie « normale » ?

Jean Valjean ne sera donc libéré qu'en 1815. A cette époque, il a donc entre 45 et 50 ans d'âge. Autrement dit, il n'aura pas eu de jeunesse. Remarquons, pendant que nous y sommes, que cette période, l'une des plus agitées de l'Histoire de France, ne laissera aucune trace, ni sur ses idées, ni sur son comportement. Par ailleurs, même plus tard, il ne reverra jamais sa famille. Victor Hugo, qui est visiblement gêné par cette indifférence, nous dit bien quelque part, entre deux virgules, qu'il a fait des recherches... Mais ces recherches ne semblent pas avoir été poursuivies avec beaucoup de constance ! Et nous savons fort bien que, lorsque Jean Valjean veut réellement arriver à quelque chose, il y arrive.

Que fait-il pendant qu'il est au bagne ? Il y apprend à lire, à écrire, à compter. Sans devenir un homme instruit, il cesse d’être un analphabète. Il apprend également à se juger lui-même, et à juger la société, qu'il condamne, ainsi que la Providence divine. A cette époque, c'est donc un révolté contre Dieu. Nous ne croyons pas nous aventurer beaucoup en ajoutant qu'il prend clairement conscience de ses tendances homosexuelles, et sans doute qu'il pratique... En tout cas, il ne peut plus faire semblant de ne pas savoir ! Ce qu'était, à l'époque, la vie sexuelle des galériens, nous le savons par Balzac, biographe lui aussi d'un forçat, le célèbre Vautrin. Toutefois, moins hardi que celui-ci, Jean Valjean gardera toute sa vie un comportement furtif, inhibé, de pédéraste honteux. De là ses actes manqués, cette tendance à l'auto-destruction, cette étrange faculté, que nous retrouvons chez les nazis, de puiser son courage, un courage farouche, désespéré, sublime, non, comme tant d'autres, dans l'espoir de vaincre, mais au contraire dans la certitude de la défaite finale.

En 1815 donc, nous retrouvons notre homme sur les routes, muni d'un passeport jaune qui a pour principale vertu de le faire chasser de partout. Déjà il est en proie (et il le restera jusqu'à sa mort) au fantasme de l'immersion, de l'engloutissement, de l'enlisement, de la lente absorption par l'Océan, le sable ou la boue. Autant de symboles « maternels » qui concrétisent la profonde horreur qu'il éprouve devant la Femme.

C'est ici que se place l'épisode capital de sa rencontre avec l’évêque de Digne, Mgr Myriel.

Celui-ci, un vieillard, est visiblement un homosexuel passif, mais du genre mondain, hypercultivé, artiste. Bien qu'il vive pauvrement, autant par goût de l'auto-punition que par charité chrétienne, il aime la propreté, il n'a pas renoncé à manger dans de l'argenterie et, au lieu de légumes, cultive dans son jardin des fleurs : « Le beau est aussi utile que l'utile », dit-il pour se justifier, et il ajoute : « Plus, peut-être ». Propos qui ne seraient pas déplacés sous la plume d'un Oscar Wilde...

Il vit avec deux femmes : sa sœur et sa servante, ce qui est un bon calcul, car elles se surveillent l'une l'autre, alors qu'une seule pourrait tenter de le séduire. N'étant pas pédéraste « actif », il ne s'entoure pas de jeunes prêtres, mais il est attiré par les hommes dangereux, ou réputés tels : le brigand Cravatte, ou le patriarche conventionnel par lequel il se fait bénir (attitude passive). Ainsi N.S. Jésus-Christ s'entourait-il de collabos, de publicains, de marginaux de toutes sortes.

Malgré l'angélisme du narrateur, nous sentons bien qu'entre Mgr Myriel et Jean Valjean, dès le premier coup d’œil, il se passe, comme on dit, quelque chose. L’évêque fait beaucoup plus que recevoir le délinquant, il le tente, le séduit, le provoque. La nuit suivante, armé d'un chandelier de mineur (instrument phallique), Jean Valjean pénètre dans la chambre de son hôte, dont la porte, bien sûr, est ouverte. Que se passe-t-il entre eux ? Rien, à ce que dit Victor Hugo. Nous avons d'autant plus de peine à le croire que le comportement subséquent de l'ancien forçat est un comportement typique de prostitué homosexuel, comportement féminin du faux mâle qui cherche à justifier, à ses propres yeux, son amour de l'homme par l'entôlage ou le vol. Comme s'il était plus viril de voler que d'aimer son semblable !

Autrement dit, nous prétendons que l'ex-bagnard copule bien, cette nuit-là, avec le prêtre, après quoi il exige, en paiement, ses couverts d'argenterie, avant de repartir.

Arrêté, le lendemain, par les gendarmes à cause de son allure suspecte (« Il allait comme quelqu'un qui s'en va », dit l'un des deux pandores), il est ramené chez l’évêque. C'est alors qu'à sa grande surprise il se voit, non seulement justifié par sa victime, mais gratifié en plus des deux chandeliers d'argent et d'une petite phrase qui fera son chemin :

« N'oubliez pas, n'oubliez jamais que vous m'avez promis d'employer cet argent à devenir honnête homme. »

Stupeur du réprouvé : le « cave », cette fois, lui a donné réellement quelque chose : non plus pour le payer de ses faveurs, non plus sous la contrainte ou le chantage, mais de sa propre volonté, gratis. Le passif, cette fois, s'est montré plus viril que l'actif...

Une dernière fois, sur la grand'route, l'homme se conduit comme un salaud, et vole un petit garçon (après l'avoir ou non violé, nous ne le saurons jamais). Après quoi il éclate en sanglots : « En volant cet argent à cet enfant, écrit magnifiquement Victor Hugo, il avait fait une chose dont il n'était déjà plus capable ». Dorénavant, il sait ce que sera son destin : s'il ne veut pas tomber, tomber plus bas encore, il lui faudra s'élever, s'élever toujours plus haut. La médiocre vertu lui est à jamais interdite.

Quelques années plus tard, nous retrouvons Jean Valjean à Montreuil-sur-mer, sous la forme d'un capitaliste « social », paternaliste, providentiel et tutélaire, qui se fait appeler M. Madeleine (cette grande folle !), sans aucun doute par référence à la pécheresse repentie que Jésus-Christ exorcisa de sept démons... Fabricant de verroterie noire et maire de la petite ville, il se distingue par son besoin de compatir, par son amour de tous les êtres et par son goût des enterrements. Il n'a qu'un seul défaut, mais bien révélateur, c'est son puritanisme, sa bégueulerie presque sauvage, sa constante volonté de séparer les sexes. Des femmes qui travaillent sous ses ordres il exige la chasteté la plus rigoureuse, même dans la vie privée. C'est ainsi qu'il causera la déchéance de Fantine sans la connaître, et la jettera sur le trottoir. Devenue prostituée par la faute de son bon patron, la mère de Cosette mourra, abandonnant sa petite fille au couple Thénardier. Lorsque Monsieur le Maire s'apercevra de son erreur, il sera trop tard.

Le couple Thénardier, qui fait partie des éléments négatifs dans la biographie de notre héros, mérite qu'on s'y arrête un peu.

Paradoxalement, c'est un ménage heureux. C'est même le seul exemple, dans toute cette histoire, d'un couple hétérosexuel parfaitement réussi. La femme, grande, rousse, charnue, anguleuse, est une mégère à la fois romanesque, sotte et violente : « une minaudière hommasse », dit Victor Hugo, qui la compare tour à tour à un gendarme, à un charretier, à un bourreau, à une bête. Elle n'aime que ses deux filles, et abandonne ses trois garçons. C'est l'anti-Jean-Valjean, dans la mesure où elle méprise l'homme, le mâle, à la seule exception de son mari. Celui-ci est un petit être louche, mystérieux, inconsistant, pervers, capable de tout pour cette raison qu'il n'a pas de personnalité bien précise : un être du genre pieuvre, mollusque, uniquement déterminé par la cupidité, l'astuce et la prudence. Petit, chétif, bas et féroce, il n'est pas vraiment bête, et il exerce sur sa femme une vraie autorité. Elle et lui sont unis, par ailleurs, comme peu de couples le sont, par une scélératesse commune et par une complicité presque animale, quasi-biologique...

Mais si les Thénardier sont destinés à représenter, pour Jean Valjean, le danger d'en-bas, l'ennemi du côté de la pègre, il aura fort à faire aussi avec l'ennemi d'en-haut, l'ennemi du côté de la Loi, qui est le policier Javert. Ce flic irréprochable est d'autant plus dangereux qu'il est lui-même un autre Jean Valjean : « Chien né d'une louve », dit Victor Hugo, alors que Valjean-Madeleine est un loup devenu chien, à l'instar du Croc-blanc de Jack London.

Les parents de Javert étaient des repris de justice. Pour échapper à la fatalité du sang, leur fils s'est mis au service de l'Ordre. Il s'y est mis d'une façon fanatique, passionnée, monacale, c'est un Templier de la Loi, de l'Autorité, de la Répression. Sobre, dévoué, sévère, chaste lui aussi, ce serait plutôt un sodomite qu'un pédéraste proprement dit. Son gibier, ce n'est pas le dominé, le dominant non plus, c'est l'autre homosexuel viril, qu'il désire maîtriser, réduire, éliminer, comme le chef du troupeau, chez les animaux qui vivent en société, élimine les autres mâles, ou les contraint à la chasteté forcée. Au demeurant, Javert est le plus honnête homme du monde. Sa rectitude confine à la sauvagerie.

Inspecteur de police à Montreuil-sur-mer, il flaire, dès le début, en M. Madeleine, le forçat en rupture de ban. Lors de l'épisode bien connu de la charrette Fauchelevent, il lui laisse clairement entendre qu'il le soupçonne véhémentement d’être ce qu'il est. En sauvant la vie du charretier, M. le Maire se compromet donc d'une façon irrémédiable. C'est la première fois, mais non la dernière, qu'il se condamne lui-même pour sauver un homme.

À quelques jours de là, le maire et le policier s'affrontent de nouveau, mais cette fois au sujet de Fantine. Javert, furieux, envoie alors sa dénonciation à qui de droit, et puis, presque aussitôt, croyant s’être trompé, réclame avec insistance sa propre destitution... Pourquoi ce revirement ? C'est que la police vient d’arrêter un certain Champmathieu, qu'elle prend pour Jean Valjean, et que la cour d'Assises s’apprête à renvoyer au bagne en cette qualité...

Que va faire M. Madeleine ? S'il se tient coi, il laisse condamner un innocent. S'il parle, il fait le malheur de ses ouvriers, de sa municipalité, de Fantine, de Cosette. D'un côté, un seul homme, âgé de plus de cinquante ans ; de l'autre, une population de travailleurs, une femme et une petite fille innocentes. Maintenant que nous connaissons Jean Valjean, nous pouvons parier, sans risque d'erreur, qu'il choisira de sauver l'homme. C'est ce qu'il fait, au terme d'une longue lutte avec lui-même à peine coupée par une période de sommeil, qui nous vaut une page onirique justement célèbre : c'est le récit du rêve où il se voit lui-même, mort, traversant un village de morts.

Résultat : Champmathieu est sauvé, Javert triomphe, Fantine meurt désespérée, Cosette reste encore entre les griffes des Thénardier, les usines ferment, la ville de Montreuil-sur-mer décline, l'ancien forçat retourne au bagne. Ainsi se termine le premier des cinq tomes des Misérables. Dramatiquement parlant, c'est, de toute évidence, le plus fort, et les quatre suivants ne feront qu'en approfondir les thèmes.

L’histoire finirait là si Jean Valjean ne s'évadait pas, en 1823. Ce n'est pas sa première tentative d'évasion, mais c'est la première qui réussit, sans doute parce que, cette fois, il ne s'évade pas pour lui-même, mais pour accomplir un devoir envers autrui.

Notons que c'est en sauvant, une fois de plus, un homme en danger de mort (thème de l’homosexualité) et en faisant croire qu'il s'est noyé (thème de l'immersion) que notre bagnard se libère. On peut également voir, dans cette démarche, un rite de passage, une sorte de baptême ou de parcours initiatique : mort symbolique et apparente, suivie d'une nouvelle naissance. Le hasard, certes, y est pour quelque chose, mais, tous les psychologues le savent, chacun de nous se débrouille, d'une manière mystérieuse, efficace, infaillible, pour appeler à lui les situations, même tragiques, qui lui conviennent, ainsi que les individus, amis ou ennemis, qui le complètent.

Aussitôt libre, notre héros récupère une partie de l'argent qu'il a mis en lieu sûr, du temps qu'il se faisait appeler M. Madeleine, et se met en devoir de délivrer, de récupérer, d'enlever, de racheter Cosette, la petite fille dont Fantine était la mère.

Chaque Français conserve, au fond de sa mémoire collective, la vision quasi-mythologique de la petite Cosette marchant de nuit, dans la forêt, en portant un seau plus gros qu'elle. Il est donc inutile d'insister sur cet épisode archi-populaire. C'est ici, cependant, qu'il nous faut discuter le témoignage de Gotlib.

Est-il vrai, comme le prétend cet historien, qu’après avoir aidé la petite fille à porter son seau d'eau, Jean Valjean se soit fait payer par elle en nature, en l'induisant à pratiquer sur lui une certaine opération, difficile à désigner dans des termes honnêtes, mais pour laquelle nous disposons du mot latin fellatio ?

Sincèrement, nous ne le croyons pas. Sans aller jusqu'à suspecter la bonne foi de Gotlib, qui paraît sincère, nous nous permettons simplement d'émettre l’hypothèse qu'il a trop fait confiance à un document de seconde main, entaché de malice, de malveillance même, peut-être aussi influencé par des préoccupations politiques.

À l’extrême rigueur, nous admettrions que Jean Valjean ait pu se faire faire l'opération susdite par Petit-Gervais, pour le voler ensuite. En ce cas, l'épisode Petit-Gervais ne ferait que doubler, d'une manière à la fois plus sordide et plus tragique, l'épisode Myriel. Mais avec Cosette, pendant la nuit de Noël 1823, dans le bois de Montfermeil, la chose nous paraît impossible, et pour plusieurs raisons :

À cette époque, d'abord, l'ancien bagnard a déjà opté, depuis longtemps, pour le bien, la vertu. De plus, nous le savons à présent, la femme lui inspire une véritable horreur physique, il est parfaitement incapable de la considérer comme un partenaire sexuel. Enfin, la suite des événements le montrera, tout son comportement vis-à-vis de Cosette vise à faire d'elle un être immaculé, un être pur et intouchable. Dès cette première nuit, il lui fait don d'une poupée. Autrement dit, il fait d'elle une vierge-mère. Loin de représenter pour lui une tentation amoureuse, la fille de Fantine représente déjà, et ne cessera plus jamais de représenter une thérapeutique morale, l'instrument du salut. Par sa seule présence, grâce à l'urgent besoin qu'elle a d’être nourrie et protégée par lui, elle fait de lui un père, un homme complet, responsable et solide, elle lui permet de s'épanouir, elle lui donne le droit de se défendre enfin contre ses instincts de mort, elle l'oblige à entreprendre, à poursuivre et à mener à bien la plus prodigieuse, la plus héroïque, la plus poignante aventure morale de la littérature universelle. Loin de chercher, comme Vautrin, une revanche sur la société qui le condamne, Jean Valjean va se voir contraint de devenir un saint laïque, une conscience exemplaire, d'une bonté presque surnaturelle, d'un dévouement poussé jusqu'au sacrifice. Cosette lui assure, pour l'avenir, l'équilibre intérieur, la stabilisation affective, la réconciliation totale et définitive avec le monde, avec lui-même.

Peu importe que Cosette se conduise, plus tard, comme une petite dinde, superficielle et ingrate. Le bien qu'elle fait à son père adoptif et le rôle de bon ange qu'elle joue auprès de lui ne dépendent absolument pas de ses qualités personnelles.

La suite, on la connaît. Possédé d'une passion de chasseur, d'un amour monstrueux pour « son » forçat d'élection, le policier Javert retrouve la trace de notre homme. Mais celui-ci, cette fois, sent qu'il a charge d'âme, et ne se laisse plus prendre. Au terme d'une poursuite haletante, il arrive à se faire accepter, comme aide-jardinier, dans un couvent de femmes, où Cosette recevra l'éducation qui lui convient. Rappelons que l'entrée au couvent est marquée, elle aussi, par un rite de passage, par une mort simulée suivie d'une résurrection. Cloué dans un cercueil et menacé d’être bel et bien enseveli, Jean Valjean s'évanouit en entendant tomber sur lui les premières pelletées de terre. Il n'est sauvé, in extremis, que grâce au père Fauchelevent, qu'il a tiré jadis de sous la fameuse charrette.

Ici encore le récit pourrait finir. Avant de faire redémarrer l'action, l'auteur des Misérables, au début de la troisième partie, nous fait faire la connaissance de deux personnages nouveaux : Gavroche et Marius.

Du premier nous parlerons peu, car ses rapports avec notre héros sont pratiquement inexistants. Jean Valjean aime les hommes, les jeunes hommes, mais il dédaigne les petits garçons... De plus, il nous faut bien l'avouer, ce gamin nous irrite. Même si l'on admet qu'il représente, lui aussi, un personnage historique, sa conception suppose, chez Victor Hugo, une bonne dose de ce que nous nous permettons d'appeler l'hypocrisie révolutionnaire. Car enfin si l'on trouve normal, légitime, voire sublime que des enfants fassent la guerre, et même la guerre civile, on doit trouver normal aussi que les enfants se fassent tuer. Nous n'avons pas plus envie de pleurnicher sur la mort de Gavroche que de feindre l'indignation devant les représailles allemandes à l'époque de la Résistance. Et c'est avec raison que l'écrivain romantique Alfred de Vigny remet les choses en place quand il nous montre, dans Servitude et grandeur militaires, que le « gamin héroïque » n'est rien d'autre, en fin de compte, qu'un inconscient, un lâche et un criminel de guerre.

Quant à Marius, nous l'avons dit, c'est Victor Hugo jeune, et nous devons remercier l'écrivain, cette fois, pour s’être présenté lui-même, qualités et défauts, avec une telle franchise.

Bouillant, brouillon, républicain de fraîche date et volontiers sectaire, le jeune homme possède, à peu de chose prés, tous les défauts de l'intellectuel de gauche, y compris le snobisme, le goût du costume, l'angélisme bigot, le souci très bourgeois de sa respectabilité. Avec un délicieux mélange d'humour et de complicité attendrie, Victor Hugo nous montre ce fantôme de sa jeunesse tombant amoureux de Cosette, intriguant pour la rejoindre, rompant avec sa famille, s'affiliant à un groupe d'étudiants révolutionnaires, comiquement partagé entre son légitime désir de protéger le père adoptif de sa belle, et les faux devoirs qu'il se forge envers l'abominable Thénardier.

L'épisode du guet-apens dans la masure Gorbeau n'est qu'une cascade de retrouvailles et de reconnaissances. Sous le nom d'Ultime Fauchelevent, Jean Valjean est reconnu par les Thénardier, retrouvé par Marius qui l'avait perdu de vue, et plus ou moins subodoré par Javert. Le tout sans conclusion bien nette car tout le monde ici, pour différentes raisons, est, tantôt inhibé, tantôt empêché d'agir.

La quatrième partie, qui s'enchaîne directement à la troisième, nous raconte comment le héros, malgré son hostilité pour Marius, finira tout de même, au terme d'une âpre lutte intérieure, par accepter ce qui est pour lui le sacrifice suprême : renoncer à Cosette, faire le bonheur de la jeune fille en la donnant à l'homme qu'elle aime, et la perdre à jamais. La chaîne de forçats qu'il regarde passer, avec elle, dans le petit matin, ce n'est pas seulement l'image de ce qu'il a été : c'est celle aussi de ce qu'il pourrait redevenir, s'il cessait d’être père.

Mais il nous faut aller plus loin. La jalousie de Jean Valjean, comme toutes les jalousies du monde, comporte également une bonne dose d'homosexualité refoulée, le raisonnement subconscient étant à peu prés celui-ci : cet homme est séduisant, il m'attire ; il doit donc l'attirer, ELLE aussi... De fait, la suite nous le démontrera, Jean Valjean est vraiment amoureux de Marius, d'une façon contradictoire, violente, mais certaine.

De même que l'épisode de la masure Gorbeau n'était qu'un festival de reconnaissances, l'épisode de la barricade, dans lequel tous les personnages du livre, même absents, se trouvent directement impliqués, n'est qu'un festival de sauvetages, de sacrifices, de comportements suicidaires. Javert, d'abord, qu'on aurait cru plus astucieux, se fait démasquer comme mouchard et condamner à mort. C'est pour chercher la mort que Marius se trouve là, de même que ses compagnons et Gavroche : pour eux, en effet, l'échec final de l'insurrection ne fait aucun doute. Même comportement chez Éponine, la fille déguisée en garçon, amoureuse de Marius. Et Jean Valjean lui-même, quand il vient s'enfermer, à son tour, dans cette souricière, serait bien incapable de dire s'il vient pour assister, par esprit de vengeance, à la mort de Marius, ou bien pour mourir avec lui.

En fin de compte il le sauvera, nous le savons. En attendant, fidèle à ses principes de non-violence, au lieu de tirer sur la troupe, il se contente de « faire de la bonté à coups de fusil » et trouve moyen, ce qui est un comble, de sauver la vie de Javert ! Une fois de plus nous retrouvons chez lui cette impuissance, congénitale et paralysante, à tuer ou blesser un homme...

Avec la fuite par les égouts, nous assistons à une troisième et dernière palingénésie. L'élément maternel, cette fois, ce n'est plus l'eau de la mer, ni la terre du cimetière, c'est la boue, comparée, dans un chapitre célèbre, à la finesse perfide et féminine des sables mouvants. Qui plus est, en portant Marius inconscient pour lui rendre la vie tout en risquant la sienne propre, Jean Valjean le fait sien, l’intègre à son propre corps, assume la fonction de la femelle gravide. Après avoir été le père de Cosette, il devient mère du jeune homme qu'elle aime.

Pour émerger vivant de ce séjour des morts, le sauveteur et le sauvé devront payer tribut (un lambeau de redingote et l'argent qu'ils possèdent) à un « gardien du seuil », en l’espèce Thénardier, qui joue ici le rôle du Charon ou de Cerbère. Mais, à peine revenus à la lumière du jour, l'homme-mère et son fardeau sont immédiatement cueillis par Javert. Notre héros, qui a d'ores et déjà renoncé à tout, même à la liberté, ne demande au policier qu'une faveur : qu'il lui permette de rapporter le garçon chez son grand-père, et d'en faire parvenir l'adresse à la jeune fille. Après cela, la vie ne lui étant plus de rien, il accepte de retourner au bagne.

Javert consent. Il organise lui-même le double voyage et... disparaît inopinément, sans arrêter son homme. Que s'est-il donc passé ? Quelque chose de très simple, et aussi de très grave, de très beau : l'homme et la Loi se reconnaît moralement vaincu. Il renonce au statut de mâle dominant, et s'incline devant cette virilité supérieure. Après avoir mis, lui aussi, ses affaires en ordre, il se donne la mort, incapable qu'il est de supporter cette défaite, et surtout ce manquement aux principes moraux qui ont dirigé toute sa vie.

Arrivés là, nous sommes à la moitié de la cinquième et dernière partie des Misérables. Le dernier dixième de cette chronique, d'une lecture à la fois navrante, bouleversante, grandiose, inoubliable, élargira encore, jusqu'à ses dernières conséquences, le thème du salut par le sacrifice et de l'oubli de soi.

Cela recommence très gaiement. Marius le républicain se réconcilie avec son grand-père royaliste. Cosette, qu'on croyait pauvre, se révèle richement dotée par les économies de M. Madeleine. Le mariage se décide, le mariage se fait, tout va donc pour le mieux...

Dès le jour de la noce, pourtant, nous sommes alertés par l'attitude de Jean Valjean. Il a quitté la table (ce n'est pas par hasard) lorsque le grand-père s'est mis à faire l’éloge de la Femme. Par ailleurs, comme personne, dans la maison, ne l'a reconnu, il dissimule que c'est lui qui a sauvé Marius en le transportant par les égouts. Chacun de ses gestes, de ses mots, de ses silences, nous fait deviner son intention de se mettre en marge, de se faire oublier. Lorsqu'il apprend enfin qu'une chambre lui est réservée dans l'appartement du jeune ménage, il provoque la rupture. C'est l'épisode capital de la dernière partie du livre : au cours d'une conversation seul à seul avec Marius, l'ancien forçat lui avoue tout...

Mais quoi, « tout » ? Que faut-il entendre par ce « tout » ? En fait de témoignage, nous sommes bien obligés de nous contenter de celui de Marius-Hugo, pour la bonne raison qu'il n'y en a pas d'autre... Nous sommes sûrs, cependant, que ce témoignage est incomplet, et que Victor Hugo, par pure pudibonderie bourgeoise et républicaine, en omet l'essentiel.

Jean Valjean avoue-t-il à Marius son amour ? Lui dit-il qu'il préfère, étant amoureux de lui, s'éloigner du jeune couple afin de n'en pas perturber l'existence ? Ce n'est pas certain, mais c'est possible. Même s'il ne va pas jusque-là, lui avoue-t-il ses penchants homosexuels ? Ici, nous répondons oui, sans hésiter. Car seule une telle confession peut apporter un semblant de justification à la réaction de Marius : réaction absurde, si l'on veut, odieusement bigote, mais excusable, il faut le dire, si l'on tient compte des préjugés de l'époque, même et surtout dans les milieux radicaux et laïcs. Si Jean Valjean n'avait rien révélé de plus que son passé d'ancien forçat repenti, l'attitude adoptée par Marius et Cosette, pendant les jours suivants, demeurerait inqualifiable.

Malgré cette omission, malgré cette censure, la scène rapportée dans le livre est émouvante, profonde, révélatrice. Bien qu'affreusement choqué par la révélation qui vient de lui être faite, Marius ne peut s’empêcher de répondre, même à ce que son beau-père n'est pas censé lui avoir dit : « Mais a quoi bon me raconter tout ça ? Vous ne pouviez pas vous taire ? C'était si facile ! Vous seriez resté avec nous, vous auriez fait partie de la famille... »

Mais, au seul mot de famille, notre héros bondit. Il réplique fougueusement, presque violemment, par quelques pages d'un lyrisme sombre, qui suffisent, à elles seules, à éclairer le personnage et son destin :

« En famille ! Non, je ne suis d'aucune famille, moi, je ne suis pas de la vôtre, je ne suis pas de celle des hommes (...). Il y a des familles, mais ce n'est pas pour moi (...). Je me serais assis à votre table... je vous aurai filouté vos poignées de main (...). Et ce mensonge, je l'aurais fait tous les jours (...). Est-ce que j'ai le droit d’être heureux ? Je suis hors de la vie, Monsieur ! (...). Pour que je me respecte, il faut qu'on me méprise... »

De telles paroles ne laissent aucun doute. L'aveu de Jean Valjean, ce n'était pas seulement l'aveu de son passé pénitentiaire, c'était aussi celui que nous évoquions ci-dessus. Sur ce sujet, les gens qui savent ne nous contrediront pas. Nous pouvons ajouter que le mal de vivre de l'homosexuel exclusif ne s'était encore jamais exprimé, dans la littérature écrite, avec autant de force et d'intensité dramatique. Ce n'est pas la moindre ironie de cette histoire, qu'il ait fallu un trousse-jupons comme Victor Hugo pour nous transmettre ces paroles !

On connaît le dénouement : Jean Valjean ne demandait à Marius qu'une seule concession : le laisser voir Cosette une fois par jour. Mais, après son aveu, c'est encore beaucoup trop. La permission, bien qu'accordée, se voit petit à petit reprise, rognée, annulée. Le jeune couple exclut le vieil homme, lui par pruderie, elle par bêtise, d'une façon lâche, détournée, vulgaire, hypocrite, passablement ignoble, et Jean Valjean mourrait tout seul, autant de chagrin que de faiblesse, si l'affreux Thénardier ne venait le justifier, très involontairement, aux yeux du jeune époux. Il n'en mourra pas moins, mais dans les bras de Cosette, ce qui est une consolation très relative.

Que faut-il penser de ce happy end ? Correspond-il vraiment à la réalité historique ? N'est-ce que l'expression des remords de l'auteur ? Cette question restera sans réponse.

Quoi qu'il en soit, nous espérons en avoir assez dit pour faire comprendre à tous que le personnage de Jean Valjean n'a rien à voir avec la personnalité consciente de Victor Hugo, qu'il s'y oppose même à tel point que celui-ci n'a jamais pu se résoudre à dire tout ce qu'il savait sur celui-là. On a pu lire Les Misérables comme une épopée morale, radicale et spiritualiste, pour ne pas dire spirite, et l'on n'a pas eu tort. Il nous reste à les lire maintenant comme la biographie quelque peu expurgée, mais pas moins transparente, d'un être exceptionnel, d'un monstre d'humanité, d'une personnalité si complète qu'elle assume, à elle seule, et plus encore que Jésus-Christ, toute la condition humaine, depuis la boue originelle jusqu'aux rayons célestes, et aussi admirable par ses efforts en vue du Bien que touchante par son appartenance à la race maudite des réprouvés sexuels

Pierre Gripari (revue REBIS n°12, Pardès, 1987)


Lire aussi : Le septième lot de Pierre Gripari - Culture gay par Pierre Gripari - L'homosexualité dans les jeux de mots de Frère Gaucher - L'homosexualité dans « Frère Gaucher » à travers la lettre de Charles Creux

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La course au bonheur (histoire d'une vie, gay), Benoît Lapouge

Publié le par Jean-Yves Alt

Benoît Lapouge comme la plupart des hommes est un être blessé et à la fois plein de vie : son livre est écrit comme s'il s'adressait à un frère imaginaire, pour faire un point sur sa vie, pour prolonger son chemin.

Nous sommes tous semblables en cela. Nous saouler de mots, afin de mieux nous découvrir, pour lutter contre notre solitude, contre les enfermements de toutes sortes, rugir nos amours disparus avec la fougue du désespoir…

Dans le récit de Benoît Lapouge, le lecteur découvre un homme, à différents âges de sa vie, quels que soient les événements qui l'ont enthousiasmé ou blessé. La souffrance est l'envers inévitable d'une existence tendue vers l'avenir, confiante en son renouveau. C'est la force et le charme de ce livre d'être ainsi le lieu intense des recommencements, de la joie du corps, des expériences amoureuses, sexuelles également, mais empreintes profondément de la découverte des autres (à travers notamment la pratique de la moto), leur chair mais aussi leurs différences d'âme qui les rendent chacun si précieux.

La sexualité dont parle Benoît Lapouge n'est jamais complaisante. Elle est révélatrice de lui et des autres protagonistes rencontrés dans ce temps historique marqué par le sida.

Benoît Lapouge est un homme qui ne déguise pas le sens de ses réalités. Il est un homme qui vit dans des moments importants de l'Histoire des homosexuels, avec les batailles sur les droits, avec les luttes ou les rapprochements entre gays et lesbiennes, avec les déchirements liés à l'irruption du sida, etc.

Portrait d'un homme conscient de sa différence mais la vivant ou la subissant aux plans individuel et collectif. Un homme de chair qui choisit la vertu intellectuelle et la passion littéraire pour dire sa vie. Un homme intraitable avec les faux-semblants des certitudes. Un homme en colère qui ne désespère de rien. Un homme qui rêve toujours en un avenir meilleur.

La course au bonheur (histoire d'une vie, gay), Benoît Lapouge

« La course au bonheur » est un livre total dans la mesure où sa trame est en même temps, une mine de connaissances sur un homme, une époque – du début des années 70 à aujourd'hui –, et la formation d'une pensée personnelle.

Les nombreuses notes de bas de pages apportent un enrichissement et offrent de nouvelles pistes pour poursuivre les réflexions lancées dans cet essai.

Le texte est découpé en très courtes séquences : les temps forts dans la vie de l'auteur-narrateur alternent avec des respirations qui déploient sa mémoire qu'il reconnaît comme « un mécanisme fragile, évanescent ». Le rythme scandé de l'écriture, la non chronologie accentuent la force des moments qui l'ont meurtri comme le sida nommé « la maladie rouge ».

Pourtant, il y a toujours un fil sous-jacent qui exprime un espoir. Benoît Lapouge dit finalement sa quête profonde, commune à tous les hommes : comment atteindre l'autre et, à travers le plaisir, le retrouver, être avec lui dans la paix et le respect ? Les histoires de sexe, d'ardeur, de frénésie ne sont pas gratuites. Si le narrateur se jette parfois à corps perdu dans la sexualité, c'est sans doute parce qu'il est à la recherche de son âme.

L'objet livre est très beau. La photographie de couverture choisie est lumineuse et judicieuse. Corps tourné vers un passé jamais renié. Et, en même temps, tête et regard affirment le choix d'être tourné vers l'avenir. Cette photo de l'auteur en couverture montre combien le médecin consulté à l'adolescence n'avait rien perçu de la détermination du jeune Benoît : « Vous savez, vous vous engagez dans une vie malheureuse, douloureuse. »

Benoît Lapouge rappelle que le bonheur n'est pas un dû. Il faut aller le chercher dans les relations amoureuses, amicales, militantes ou de hasard. Il n'est jamais à trouver dans les manques. Le bonheur, ce n'est pas : « je serais heureux, si j'avais… ». L'auteur, tout au long de sa vie, a su composer avec les difficultés de chaque moment. Il a réussi à trouver, avec chacune de ses « batailles », de nouvelles directions qui lui ont permis de rester debout. C'est cela sa « course au bonheur ».

Bouleversant.

La Course au Bonheur : histoires d’une vie, gay de Benoît Lapouge, éditions L'Harmattan, février 2016, ISBN : 978-2343079257


Quatrième de couverture : 1967. J'ai tout juste quinze ans. Le mec, il traverse la rue, ni une ni deux il me saisit au col. Qu'est-ce que t'as à m'reluquer, espèce de pédé ! Baisse les yeux, tapiole ! Et un coup de boule, un, pour arranger les choses. Ça commence fort.

Heureusement le médecin trouve les mots. Vous savez, vous vous engagez dans une vie malheureuse, douloureuse. Merci Docteur pour le réconfort !

2015. Tant d'images me reviennent. De Medhi, le tapin de la rue Saint-Anne, à Jean-Luc, coeur battant de ma vie, emporté par le sida ; leur histoire et la mienne s'entrechoquent. Avec en fil rouge une histoire gay. Histoire d'une émancipation, et de mille batailles. Je reviens de loin.

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Pour toi, Anissa, je fonce à deux cents années-lumière, Clotilde Bernos

Publié le par Jean-Yves Alt

Un père annonce à sa famille son homosexualité. Il va quitter la maison. Son fils, Louis, 17 ans, découvre au même moment avec Anissa, des sentiments nouveaux pour lui. Mais la vie de la jeune fille, d’origine algérienne, est bien différente de la sienne : un véritable monde inconnu avec la violence exercée sur les femmes.

Anissa en dehors du lycée ne peut sortir : ses frères, particulièrement son frère aîné, Youssef, la surveille de très près. Son univers, en dehors de l’école se résume à l’immeuble de sa cité et le bac à sable (Louis l’appelle le "bac à crottes") où elle emmène sa petite sœur. Elle arrive de temps à autre, pour un court moment, à retrouver Louis sur la terrasse de son immeuble où leur amour mutuel se développe. Le père du jeune homme, sans doute culpabilisé par sa nouvelle vie, couvre son fils de cadeau alors que celui-ci ne demande rien en particulier : « À croire que l’homosexualité est le seul sujet de débat sur la terre ! » Son ex-épouse gère la situation du mieux qu’elle peut ; Louis étant le dernier enfant présent à la maison elle ne souhaite pas en "rajouter" de peur de le perturber un peu plus. Louis se fera petit à petit à l’idée que son père vive avec un autre homme afin qu’un jour, Youssef, le frère d’Anissa se fasse aussi à l’idée qu’il puisse vivre avec elle.

Ce roman pour adolescent, raconté sous le seul point de vue de Louis, aborde donc la question de l’homosexualité qui le concerne indirectement via son père. Louis se demande bien à un moment - à cause de l’hérédité - si lui aussi, sera homosexuel. Cette interrogation ne semble pas vécue comme une crainte. Il «digère comme une vache repue que rien ne peut émouvoir.» Ce qu’il ressent pour son père, après l’annonce faite, est particulièrement bien analysé : il n’a pas envie de changer sa vie parce que son père se déclare «un autre, le même autre». Il n’a pas non plus envie de l’absoudre de sa culpabilité. Il semble que ce qui le touche le plus soit la séparation de ses deux parents plutôt que la connaissance de l’homosexualité de son père.

« Mon père est un type embrouillé. Je croyais qu'il était le phare de mon port d'attache, mais il fait, depuis longtemps, la bouée qui dérive en moi, nous, quel courant va nous emporter ? »

Il faut ajouter qu’à ce même moment, il découvre la naissance de son amour pour Anissa qu’il avait pourtant déjà croisée plusieurs fois mais sans jamais s’arrêter sur elle : la circonstance d’une chute à la sortie du bus amorcera leur histoire commune. Anissa, bien que souvent cloîtrée chez elle, semble en connaître davantage que Louis sur les relations humaines. Elle essaiera de lui évoquer, ce qu’elle a vu alors qu’elle était encore dans son pays, la violence sur les femmes qui ne veulent se conformer à la loi des Hommes.

« Tu sais, Louis, on peut tout rêver à sa façon, avant. Mais quand les choses arrivent, elles ne sont jamais comme dans le rêve, jamais à sa hauteur. Pas la peine de se presser. Tu veux voir mes poitrines ? Eh bien, les voilà, dit-elle en soulevant son tee-shirt. Et maintenant, t’es bien avancé ! Ces deux trucs de rien du tout, qu’est ce que ça a d’extraordinaire, hein, à part que c’est défendu ? »

Avec beaucoup d’humilité, elle lui fera partager un peu de sa vie, de ses craintes, de sa révolte à l’idée d’avoir une vie comme celle de sa propre mère.

Il y a aussi Mouhrid, un SDF algérien, à qui Louis apporte des restes de repas, et qui lui fait découvrir, à sa façon, avec le regard d’un homme, la vie, et les femmes de là-bas.

« Il est venu ici pour travailler, mais aucun des siens ne l’a rejoint. Et puis il a perdu son travail. Trois toutes petites phrases en résumé de sa vie. »

Il y a encore Martin un jeune aveugle que Louis rencontrera alors qu’il part rejoindre son père en vélo : il lui montrera l’importance d’être déterminé dans sa vie. Et qu’il faut parfois s’attendre à en «perdre le mode d’emploi»… L’important, étant de «détourner ses croyances» pour être acteur de sa propre vie. Ni intolérant ni pantin.

■ Pour toi, Anissa, je fonce à deux cents années-lumière, Clotilde Bernos, Editions Syros, Collection Les Uns Les autres, avril 2005, ISBN : 2748502930


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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L'homme incendié, Serge Filippini

Publié le par Jean-Yves Alt

Un roman qui comblera tous ceux qui se régalent des longues histoires, en compagnie d'un héros fascinant qui a réellement vécu au XVIIe siècle et a parcouru l'Europe : Giordano Bruno.

La vie et la mort de ce philosophe italien condamné par l'Inquisition, sont transmises par un récit autobiographique: « L'homme incendié », imaginé être le dernier livre posthume du penseur Bruno.

Bruno se souvient de Henri III de France, de Michel de Montaigne, d'un acteur très jeune plus tard connu sous le nom de Shakespeare...

Giordano Bruno aime les hommes. Une scène très belle ouvre le roman, la rencontre du narrateur, alors jeune moine, et du troublant et superbe Cecil :

« Et toi, Cecil, la mort t'a épargné, n'est-ce pas ? Quelles passions ta maison de Malamocco abrite-t-elle aujourd'hui ? Quel damné homme d'État ou puissant seigneur s'enivre-t-il de tes lèvres, à l'heure où je crève de solitude, abandonné et maudit ? Ah ! Je l'entends ronfler, le drôle, gavé de tes coûteux plaisirs, nu comme au premier jour, vaincu et endormi contre ta hanche indifférente ! Guidée par quelque songe, sa main cherche à tâtons sous le drap parfumé le souvenir d'une douce épaule. Mais ton regard déjà s'est absenté, fasciné par les flammes qui animent les ombres autour d'une cheminée de marbre. Puissent tes pensées me rejoindre, Cecil, fût-ce le temps d'un éclair, car les murs du cachot où l'on m'a jeté exhalent l'odeur du tombeau. Ton Philippe, le sais-tu, a giflé la mort une fois de plus, à coup sûr la dernière, et ce ne seront pas mes amis, non, mais mes ennemis qui pleureront à mon chevet, et jusqu'au bout m'accableront de leurs sinistres psalmodies. Bien que la crainte me torture de voir Orazio ouvrir la porte à une théorie de frères noirs, la spirale des images s'enchaînant les unes aux autres finit par franchir le rideau arachnéen qui sépare la veille du sommeil. Je marche soudain, dans une maison inconnue, sur un pavement à motif géométrique. Peint à même le mur, un enfant trop confiant s'éloigne du rivage à bord d'un frêle esquif, sur l'océan qui va bientôt l'engloutir. Où suis-je ? À Londres ? À Prague ? Je monte un escalier majestueux dominé par Hermès et pénètre dans une chambre. Depuis le lit où il est étendu, un Cecil vieillissant me regarde approcher, triste, immobile, et nul frémissement de plaisir n'anime son visage. Cecil ! Par un de ces tours dont les rêves ont le secret, la distance qui nous sépare ne cesse à présent de s'accroître, et mes jambes entravées par des fers s'alourdissent à chaque pas. Me glace soudain la terrible certitude de progresser ainsi vers la mort. Crier ? À cause d'un coin de bois qu'on m'a enfoncé dans la bouche, aucun son ne peut jaillir de ma poitrine. Déjà les griffes d'une bête sauvage se ferment sur mon épaule... »

L'homme incendié, Serge Filippini

Un roman total dans la mesure où la trame romanesque fort passionnante est en même temps, une mine de connaissances sur un homme, un siècle, la formation d'une pensée. Conçu comme les plus fascinants des romans, « L'homme incendié » réjouit parce que son personnage principal et de nombreux comparses préfèrent les garçons. Ce qui prouve combien, la fiction n'a pas besoin de se disculper quand elle fait intervenir des sentiments et des désirs minoritaires. Et d'ailleurs étaient-ils si minoritaires en ce temps-là et dans ce milieu ?

« L'homme incendié » n'est pas sans rappeler « L'œuvre au noir » de Marguerite Yourcenar et « Les funérailles de la Sardine » de Pierre Combescot. Deux illustres parrainages.

■ L'homme incendié, Serge Filippini, Editions Phébus/Libretto, 2012, ISBN : 978-2752908650

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