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Recherche pour “galerie au bonheur du jour expo maisons closes”

Recrue, Samuel Champagne

Publié le par Jean-Yves Alt

Maxence, 16 ans, arrive tout juste d'Angleterre ; il est gay et son homosexualité, connue de tous, ne semble pas lui poser de grosses difficultés. Il se demande néanmoins ce qu'il en sera dans son nouvel établissement scolaire. Sera-t-il si facile de le dire ouvertement ? Max a appris aussi à « se ranger sur le côté » (p. 23)

Maxence remarque très rapidement un élève dont le comportement l'intrigue : Thomas. Mais comment aborder ce garçon si secret dont les réponses incitent plus au rejet qu'à l'empathie. Thomas a des cheveux blonds et longs ; son visage fin, ses yeux bleus ne laissent pourtant pas insensible Maxence.

Maxence ne sait pas avec qui il se liera d'amitié dans son nouvel environnement ; il se dit qu'il est préférable – au moins dans un premier temps – de cacher son homosexualité.

Maxence est sportif et adore le football (à Montréal, on dit « soccer »). Très rapidement des élèves de sa classe lui demandent d'intégrer leur équipe. L'un d'eux, Simon, lui propose de « liker » cette équipe sur un réseau social où elle est inscrite. Maxence préfère dire qu'il n’est pas inscrit sur ce réseau car sur son mur de présentation, il y a des photos de la dernière parade de la fierté gaie de Londres, à laquelle il a assisté. Et surtout... dans la case sur l'orientation sexuelle, il a coché « interested in men », alors... il n'est pas question que les membres de l'équipe de soccer soient au courant. Maxence se promet d'effacer son compte et d'en créer un autre. Il n'a pas envie qu'on lui pose des questions. Maintenant qu'il est ici, il veut tout recommencer à zéro.

Il reste que Thomas continue de l'intriguer et de l'attirer. Mais les autres élèves de la classe préviennent Maxence de ne pas le fréquenter car alors tout le monde pensera qu'il est aussi une « tapette », un « fif » (1) car pour eux, il n'y a aucun doute, Thomas est gay. Maxence se demande comment ils peuvent en être sûrs :

« Il fait de la danse. De la danse avec des collants, tu vois le genre. Tu peux pas aimer ce genre de danse et être straight ! C'est pour les filles, le ballet » répond Simon. (p. 29)

Maxence n'a jamais été gêné – auparavant – de parler de son homosexualité. Il se disait qu'il n'y a rien de mal à être gay, rien de mal à être hétéro, rien de mal à demander, donc... Mais ça, c'était avant. Depuis son arrivée à Montréal, depuis qu'il essaie de faire connaissance avec Thomas, il remet en question tout ce qu'il pensait savoir et comprendre à propos de sa propre homosexualité. Il n'a plus cette confiance dont il était si fier auparavant.

Pour Thomas, les interrogations sont tout autant pénibles :

« Arrête, tu sais que tu l'es, se morigène-t-il, tu le sais. Souviens-toi comment tu as regardé les fesses de Max. Comment tu as réagi quand il t'a touché. Les frissons et tout... Et puis, quand il s'approche, ce n'est pas de la gêne que tu ressens, c'est du désir. Du désir ! Et les gars du cours de danse ? N'essaie pas de prétendre que tu les regardes juste pour étudier leurs mouvements... Tu n'aimes pas les filles. Tu n'aimes pas les filles. Tu. N'aimes. Pas. Les. Filles. […] En plus, j'ai un kick (2) sur Maxence... » (pp. 92-93)

Maxence et Thomas se rapprochent peu à peu et se sentent heureux ensemble.

Les injures ne cessent pas et Maxence en devient également la cible :

— J'espère que vous allez pogner le sida et crever, maudites tap... (p. 236)

Simon qui est le seul à avoir découvert sur le réseau social le profil de Maxence fait chanter ce dernier : contre argent, il ne parlera pas…

Maxence et Thomas seront-ils un jour heureux, impatient du bonheur de l'autre, apaisé d'appartenir à quelqu'un, disponible pour connaître l'amour, la paix ?

Ce roman traite avec beaucoup de minutie et de précisions les interrogations des deux jeunes protagonistes : il montre subtilement les déductions erronées que font chacun des personnages à partir d'un événement sans signification particulière ; il témoigne comment une situation fortuite peut prendre une signification totalement subjective ; il rappelle que souvent seuls sont retenus les épisodes perçus comme négatifs ; il atteste la contamination de toutes les relations à partir d'une seule perception négative ; il confirme enfin que trop souvent les réactions viennent d'une analyse sans nuance des moments vécus.

(1) Fif : Au Québec, un fif est un homosexuel. Se faire traiter de fif est l’insulte suprême, surtout pour les jeunes garçons de 12 à 18 ans.

(2) Kick : Nom masculin propre au langage populaire québécois, avoir un kick c'est avoir le béguin pour quelqu'un.

■ Recrue, Samuel Champagne, Ottawa (Canada), Éditions de Mortagne, Collection Tabou, 284 pages, 7 août 2013, ISBN : 978-2896622788


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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Rendez-vous sur le lac, Cathy Ytak

Publié le par Jean-Yves Alt

Chronique adolescente

Marion est une adolescente qui préfère sa vie villageoise au brouhaha du lycée ; les longues promenades en forêt aux leçons scolaires ennuyeuses. Observer la nature réelle plutôt que celle décrite dans les livres.

Elle adore aussi sa "jeune" grand-mère qui en connaît un rayon sur les secrets des plantes… sans oublier qu'elle sera particulièrement présente pour déceler différents tracas de sa petite fille. Elle ira jusqu'à lui montrer qu'il est parfois nécessaire de désobéir.

Marion a aussi une copine de lycée, Aurélie, qu'elle ne comprend pas, car elle change de petit copain comme de chemise. Marion est à l'image de la petite vallée où elle habite : silencieuse, froide, taiseuse comme lui dit l'homme chargé de l'entretien de la chaudière :

Taiseuse... Je me tais souvent et je ne suis guère bavarde, c'est vrai. Mais pourquoi les gens croient-ils toujours que si on se tait c'est qu'on ne pense rien ? En fait, je n'arrête pas de penser. Si les gens me parlaient de ce qui m'intéresse, je serais certainement plus loquace... (page 14)

Pour les vacances de Noël, sa grande sœur, Camille, l'invite à venir passer quelques jours à Paris où elle travaille. Marion accepte, non pas pour le plaisir de découvrir Paris, mais pour revoir sa sœur aînée qu'elle n'a pas vue depuis quelques temps. Là-bas, Camille lui annonce que sa colocataire, Julie, est aussi son amante :

- Marion, j'ai quelque chose à te dire...

- Hum...

Sa voix devient grave. Je connais assez ma sœur pour percevoir son trouble, et mon cœur s'emballe.

- C'est pas très facile, mais... je préfère t'en parler avant d'aller chez nous.

Une gorgée de chocolat. Un silence. Je plonge mes yeux dans ceux de Camille, et lui souris. Elle soupire.

- Marion... Tu sais que je partage l'appartement d'une collègue de travail, Julie.

- Oui, je sais.

- Eh bien... On ne partage pas seulement l'appartement... En réalité, on vit ensemble. Je fronce les sourcils. Je n'ai rien compris.

Camille soupire de plus belle.

- Bon... Julie, c'est... mon amoureuse. Voilà. (pages 69-70)

Marion n'est pas choquée mais plutôt déboussolée car elle croyait parfaitement connaître sa grande sœur.

Nous avons passé tant de temps ensemble... Je croyais que Camille n'avait pas de secrets pour moi, et c'est comme si, d'un seul coup, je me retrouvais devant une sœur que je ne connais pas et qui m'échappe un peu. Je finis par répondre :

- Non, ça me choque pas. Je suis surprise, c'est tout... (page 70)

Camille lui fait comprendre qu'elle ne pouvait pas rester au village car les habitants l'auraient rejetées :

Ils sont sympas quand tu leur ressembles, mais en réalité, ils ont peur de tout ce qui bouge. Parfois, ça frise le racisme ; si tu ne penses pas comme eux, c'est l'horreur. […]

- Pourquoi tu crois que j'ai quitté le village, Marion ? Pourquoi tu crois que je suis montée à Paris ? Hein ? […] il ne faut pas te voiler la face. Des cons, il y en a partout... Autant chez nous qu'ici, à Paris. La différence, c'est qu'ici, à Paris, personne ne t'empêche de vivre ce que tu veux, et comme tu veux. Il n'y a pas de commères qui vont tout raconter à leurs voisines. (page 81)

Marion retourne dans sa combe du Haut-Doubs plus ouverte au monde des sentiments. L'amour que sa sœur porte à Julie lui montre aussi le vide sur ce côté-là de sa vie.

(page 87)

Confrontée aussi aux sentiments de sa grand-mère qui se prépare à se remarier avec un homme veuf du village, Marion s'interroge sur ses rapports avec Clément, un jeune garçon du village :

Je ne dors pas. Je pense à Clément. L'année dernière, je suis sortie avec deux garçons. Pas longtemps. Et j'ai l'impression que cela n'avait rien à voir avec ce que j'éprouve maintenant pour Clément. Comme si j'avais vieilli de plusieurs années d'un coup. Ce que j'aime avec lui, c'est parler de la nature, skier, observer les oiseaux, les plantes, les animaux... Plus que tout. Mais en songeant à cela, je nous revois dans la pente, lui qui m'aide à me relever, et moi dans ses bras. Et ça me trouble terriblement. J'essaie de penser à autre chose, je soupire et me rends à l'évidence: je suis amoureuse, amoureuse jusqu'au plus profond de mon cœur. Et c'est un mélange de bonheur et d'inquiétude étrange. Est-ce que Clément dort à côté ? Est-ce qu'il regarde, lui aussi, le plafond dans le noir ? (page 104)

Cathy Ytak aborde avec talent (j'ai particulièrement aimé la façon discrète de l'auteur de me confronter aux sentiments des différents personnages), les thèmes qui devraient toucher de nombreux adolescents comme les premiers émois amoureux, les relations au sein de la famille (notamment quand Marion prend conscience du regard soupçonneux de sa mère par rapport à Clément), la ruralité et l'urbanité (pas de vision idyllique intemporelle ni universelle de l'une ou de l'autre), la normalité sociale (par exemple, y a-t-il un âge pour aimer ?), l'homosexualité.

Ce dernier thème (le lesbianisme), même s'il n'occupe pas une place centrale, n'en est pas, pour autant, anecdotique : il s'articule, finement et tendrement, aux autres problématiques abordées.

■ Rendez-vous sur le lac, Cathy Ytak, Editions J’ai Lu Jeunesse, 2003, ISBN : 2290333328 et Editions La cabane sur le chien, 2008,ISBN : 9782916468143


Lire la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com


Du même auteur : 50 minutes avec toi - Lluis Llach : la géographie du cœur - D'un trait de fusain

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Montherlant intime par Robert Amar

Publié le par Jean-Yves Alt

Mes relations avec Henry de Montherlant remontent très loin dans le temps ; elles eurent pour point de départ un article paru dans un journal littéraire qui critiquait très injustement ses Olympiques auquel répondit, avec toute son expérience, mon oncle, joueur international de football.

Deux ans après, en 1926, je publiai un livre sur l'amitié, ce sentiment qui devait séduire l'entendement des pères de la philosophie aussi bien que la sensibilité des poètes les plus récents. Il voulut bien lui donner une préface en ces termes : « Vais-je ajouter ma pensée sur l'amitié à celles qui composent ce volume ? Mais non il me suffira de rappeler que l'amitié est le thème de chacune de mes œuvres. Rappeler ? Hé, je crois bien que c'est votre démarche qui m'en fait prendre conscience pour la première fois.

« La Relève du matin, qu'en resterait-il si on en ôtait l'amitié de collège ? »

« Le Songe est, comme l'Iliade, l'histoire d'une amitié à travers les combats. »

« Les Olympiques sont, avant tout, le poème du sport vu à travers l'amitié de stade ; peut-être même, tout simplement – comme les coupes de Hiéron – le poème de l'amitié de stade. »

« Le chant funèbre, dédié "à mes chers camarades" est un long thrène sur la camaraderie de guerre. »

« J'envoie mon salut cordial à celui qui, comme Scipion l'Africain, génie de mon enfance, s'est consacré aux lettres et à l'amitié. »

C'est dans ses Carnets (1) qu'il se révèle, avec une totale franchise, beaucoup plus que dans ses romans et dans son théâtre. J'ai eu l'idée de réunir ici ses réflexions et ses jugements, sur quelques thèmes, épars en quelques centaines de pages, pour dessiner un portrait ; cela à la manière de ce jeu de patience fait de fragments découpés qu'il faut rassembler pour reconstituer une image qu'on appelle un puzzle.

« — Dans un journal suisse je vois cité comme un exemple de "vices d'animaux" le fait qu'un mouton dévore une cigarette ! Or tous les moutons mangent des cigarettes. Cela en dit long sur ce que le monde traite de vice. »

« — Le plus grand service qu'on puisse rendre à un être : lui apprendre de très bonne heure à savoir user de la vie. »

LE DÉSIR

« Une âme sans désirs, c'est un vaisseau démâté, jouet des flots jusqu'à ce qu'il sombre. »

« Chaque être beau qui passe, et qui n'est pas à nous, nous perce d'une nouvelle flèche. Un saint Sébastien percé de flèches. »

« Je ne puis me soutenir qu'avec un plaisir vif par journée ; faute de cela, je languis et m'étiole. »

« Il n'y a pour moi de journée humaine que celle où je caresse ou celle où j'écris. »

« Unum necessarium. Il est pour moi d'aimer et de créer. Les jouissances du cœur, ni celles des sens, non plus que celles de l'esprit, ne demandent beaucoup d'argent. »

« La possession charnelle me donne la plus forte idée qui me soit possible de ce qu'on appelle l'absolu. Je suis sûr de mon plaisir. Je suis sûr du plaisir de l'autre. Pas d'arrière-pensée, pas de questions, pas d'inquiétude, pas de remords. » « J'ai formé des œuvres et des êtres pour le plaisir, le leur autant que le mien. Je n'ai jamais formé rien d'autre. »

« Pendant huit ans, je n'ai vécu que pour le plaisir, la libération de tous les instincts. Ces saturnales de huit ans. A peine avais-je le temps de désirer. J'y ai sacrifié une partie de mon œuvre, mes intérêts, ma carrière, mes relations. Je ne saurais trop rappeler combien je crois qu'il n'y a de véritable et de raisonnable, au milieu de toutes les choses "sérieuses" que la jouissance dont nous avertissent directement les sens, sans l'intermédiaire de la raison. »

« Le sens du baiser est : vous êtes pour moi une nourriture. »

« Nous n'aimons pas les mains blanches, et molles, et veules ; mais que vienne quelqu'un que nous désirons et avons, et qui les ait telles, nous adorons ces mains blanches et molles et veules. »

« Ma famille, ce sont les personnes avec qui je couche. »

« Mohamed courait la course de vélos Alger-Miliana. Mais il était hypnotisé par les fesses ondulantes du jeune Français qui le précédait dans le peloton et il ne pouvait se résoudre à le dépasser. Le jeune coureur perdant toujours plus de terrain, Mohamed en perdait toujours plus derrière lui. Au moment du sprint final, débat cornélien en Mohamed ; eh bien non ! C'est plus fort que lui : à ce moment même, d'où dépend le sort de la course, rien à faire, il ne se détachera pas de la vision paradisiaque. Et il reste en queue de peloton. Si cette histoire, telle qu'elle me fut contée, est vraie, et elle l'est sûrement, elle a sa grandeur. Toute puissance de la passion sensuelle. Sa victoire sur les autres passions, l'esprit sportif, la vanité, l'intérêt, etc. »

« Besoin d'amour dans les beaux pays pour être d'accord avec le pays. »

« Que Dieu bénisse les corps qui m'ont donné tant de bonheur, et les âmes qui leur ont inspiré de me le donner ! »

LA MORT

« Les vieillards meurent parce qu'ils ne sont plus aimés. »

« Plus une vie est heureuse, plus il horrible de la quitter : c'est le paiement. »

« Mes deux forces essentielles : le goût du plaisir sexuel et le goût de la création littéraire. Le jour, où l'âge venu, ces deux forces me manqueront, que me restera-t-il ? Rien. Il me restera de mourir. »

« J'aime que le drap de notre suaire soit celui-même qui a contenu les plus exquises délices de notre vie. Etre enterré dans ce qui justifie pour nous la terre ! »

Arcadie n°318, Robert Amar (René-Louis Dubly), juin 1980


(1) 1930 à 1944, N.R.F., 1957

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La vie ardente de Michel-Ange, Irving Stone

Publié le par Jean-Yves Alt

David, la Chapelle Sixtine, Saint-Pierre... Quelques jalons célèbres dans le monde entier d'une vie entièrement consacrée à l'art, et à travers lui, à la beauté.

Car Michel-Ange fut avant tout, et quatre-vingt-dix ans durant, un fou de la beauté qu'il n'avait de cesse de traduire ou de créer par la sculpture mais aussi par la peinture, l'architecture et la poésie. Le livre passionnant que lui a consacré Irving Stone est un juste hommage à l'un des génies les plus remarquables de l'histoire.

Malgré l'opposition de son père qui veut faire de lui un bourgeois, Michel-Ange Buonarroti est engagé, en avril 1488, comme apprenti chez Ghirlandajo, l'atelier le plus prospère d'Italie. A treize ans, cet « adolescent grave et appliqué », ce garçon maigre au visage mal dessiné montre déjà des dons exceptionnels pour la peinture et le dessin. Mais c'est la sculpture qui le passionne. Laurent de Médicis crée une école, le jardin de la Piazza San Marco, pour que la sculpture florentine retrouve ses jours de grandeur. Le vieux Bertoldo, élève de Donatello, y admet Michel-Ange, au comble du bonheur.

Invité par Laurent le Magnifique à vivre et travailler au palais des Médicis, Michel-Ange effectue ses premiers travaux, qui préfigurent le génie, la richesse et la modernité de toute son œuvre. Il a dix-sept ans quand meurt Laurent. Commence alors une longue période de combats et de heurts avec les multiples protecteurs qui le tiennent à leur merci par leurs commandes. Sa vie entière, il devra lutter pour préserver son idéal artistique. Il partagera sa vie et son travail, qui ne feront toujours qu'un, entre Florence, sa ville natale et le berceau de sa jeunesse, et Rome où l'appellent les papes qui se succèdent et le pressent de travailler pour eux.

Avec le Vatican, ce seront de continuels rapports de force car il doit exécuter, contraint et forcé, des commandes papales pour pouvoir continuer de donner libre cours à la grande passion de sa vie : la sculpture du marbre blanc.

Mais quelque travail qu'il accomplisse, œuvre imposée ou profondément désirée par lui, « il y avait au plus profond de lui-même cette incapacité de donner autre chose que la perfection. Il lui fallait créer au-delà de ses possibilités, parce que rien de ce qui n'était pas nouveau, frais, différent, capable d'agrandir l'art de façon tangible ne le contenait. Il n'avait jamais accepté de compromis avec la qualité; son intégrité était le rocher sur lequel il avait bâti sa vie. Si, par indifférence, si, par lassitude, il laissait le roc se fissurer, s'il laissait aller les choses, c'en était fait de lui. »

Très jeune, Michel-Ange avait été tenté par la peinture de nus, interdite par l'époque puritaine (au moins en ce qui concernait l'art). Clandestinement, il pratiqua la dissection, punie de mort, pour mieux comprendre les mécanismes du corps humain. Aussi souvent que possible, ses œuvres, qu'elles soient sculpturales ou picturales, étaient un chant magnifique dédié à la beauté physique et plus particulièrement celle du corps masculin. « Pour lui, la beauté du corps humain avait toujours été le commencement et la fin de l'art. »

Michel-Ange n'avait pour ainsi dire pas de vie privée. L'essentiel de son temps était consacré au travail et il en oubliait même souvent de manger ou de dormir. Pourtant, adolescent, il avait été frappé par la beauté fragile de la fille de Laurent de Médicis, Contessina. Cet amour, bien que réciproque, ne se concrétisa jamais, ce qui n'empêcha par Michel-Ange d'éprouver un grand attachement pour Contessina, jusqu'à la mort de celle-ci. Il y eut aussi plus tard une passion charnelle brûlante pour une jeune et jolie femme mariée de Bologne, puis, sur la fin de sa vie, un sentiment platonique et passionné pour Vittoria Colonna, qui paya de sa beauté et de sa vie ses idées contraires à la politique de l'Eglise.

La légende veut que Michel-Ange eût été homosexuel. Le livre d'Irving Stone ne permet en rien de l'affirmer, sinon pour indiquer, au début et à la fin de sa vie, deux passions dont le sexe semblait être absent. Au jardin de sculpture des Médicis, Michel-Ange adolescent éprouve un tendre attachement pour un jeune camarade, « beau garçon solidement bâti, aux yeux gris et aux cheveux blonds » : Pietro Torrigiani. « Michel-Ange n'avait jamais connu quelqu'un d'aussi beau ; ce genre de beauté physique, touchant presque à la perfection, lui donnait, lorsqu'il considérait ses propres traits et sa petite stature, un sentiment d'infériorité (...) Il éprouvait pour Torrigiani une profonde affection, presque de l'amour. Il se savait très simple ; avoir conquis l'admiration d'un jeune homme si beau, si désirable... c'était comme le vin capiteux pour celui qui ne boit jamais. »

Au soir de sa vie, un autre garçon, vingt-deux ans posé, cultivé et l'héritier d'une famille patricienne de Rome, l'éblouit par sa singulière beauté Tommaso de Cavalieri « avait des yeux d'un gris bleu lumineux, un nez classique, une bouche qu'on eût dite sculptée par Praxitèle dans un marbre couleur chair un front haut et bombé équilibrant le menton accentué, des cheveux châtains, des joues longues aux pommettes saillantes et le teint vif des jeunes athlètes de la Grèce antique. » Malgré les trente cinq ans qui les séparent, « la seule présence physique de Tommaso lui donnait un choc, une sensation de vide au creux de l'estomac. Il n'était qu'un seul mot, il le savait, pour décrire ce qu'il éprouvait : l'amour. »

Cette amitié amoureuse, qui illumina les dernières années de Michel-Ange, était-elle de nature homosexuelle ? Toute une partie de la vie sexuelle et sentimentale de Michel-Ange a-t-elle été occultée par l'auteur ? Peut-être...

Mais comment ne pas, au-delà de ces détails, louer l'intelligence et le talent d'Irving Stone qui fait vivre à ses lecteurs, près de cinq cents pages durant, aux côtés de Michel-Ange, à Florence et à Rome, dans son atelier ou auprès du pape, solitaire ou entouré de ses amis ? Ce livre n'est pas seulement une biographie précise et documentée, c'est aussi et surtout un formidable roman, passionné et passionnant, sur le symbole et l'incarnation du génie qu'était Michel-Ange.

■ La vie ardente de Michel-Ange, Irving Stone, Editions Plon, 1983, ISBN : 2259010393


Lire aussi sur ce blog : Michel-Ange par Pierre Leyris

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La Russie des artistes homosexuels avant et après la révolution russe

Publié le par Jean-Yves Alt

Jamais comme au début du XXe siècle on n'a vu, du fait du relâchement de la censure tsariste après la Révolution de 1905, un tel foisonnement d'écrivains homos. Les fleurons en sont Mikhaïl Kouzmine (1872-1936), Nicolaï Kluev (1887-1937), le poète symboliste Viatcheslav Ivanov (1866-1945), Lydia Zinovieva-Annibal, auteur de récits et de romans sur des thèmes lesbiens et Sergueï Essenine (1895-1925), qui se suicida à trente ans.


Auteur d'un roman « Les Ailes » (Kryl’ya, 1906), qui est une sorte d'Éducation sentimentale homosexuelle, et de nombreux poèmes, Mikhaïl Kouzmine occupait une place de premier choix dans les lettres russes du début du siècle. Amoureux du beau style élégant et clair, il a chanté l'art du bien vivre et les jeux de l'amour, surtout entre hommes.

« Un inconnu se baigne

En cachette dans l'eau.

Naïvement il promène

Un regard inquiet.

Pas la peine de cacher

Ta nudité pudique,

Les passants du pays

N'ont pas souci de toi.

Un bref signe de croix,

Avant de plonger de la berge...

Tu serais plus malin,

Tu jouerais à Narcisse. »

Mikhaïl Kouzmine

in La truite rompt la glace, Éditions ErosOnyx, 2017


Plus rustique, la poésie de Nicolaï Kluev est constamment empreinte d'un certain mysticisme paysan. Évoquant la vieille Russie traditionnelle, Kluev aura toujours des amants d'origine paysanne, tel le poète Sergueï Essenine. Il saluera la Révolution d'Octobre et l'avènement des bolcheviques, croyant trouver en Lénine un nouveau tsar-paysan prêt à sauvegarder les traditions russes. Il sera vite désillusionné. Dénoncé dans la presse, principalement pour ses orientations sexuelles, il ne pourra plus publier vers le milieu des années 20. Arrêté en 1933, il sera condamné à plusieurs années de camp de travail. Trimbalé d'un coin à l'autre de la Sibérie, il mourra d'une attaque, dans un train archi-comble, en 1937.

« Cet homme aux yeux verts

Sent le gingembre et la menthe.

Quel Tigre et quel Euphrate

Coulent dans le sang de ses veines ?

N'y a-t-il pas un coucher de soleil du désert dans le lobe de ses oreilles.

Des léopards s'abreuvant à leur source ?

Dans les aigres bourgeons des trembles

Il y a un vinaigre biblique de la suffocante Chaldée.

Les cris d'une guilde de charpentiers russes

Sont un écho d'un campement arabe.

Dans une tempête de neige lapone on discerne

La danse coralline d'un africain.

Coraux et cuir russe

Autant de causes des débordements printaniers de la poésie.

Dans une chapelle orthodoxe, un mufti vêtu à la manière arabe

Est en larmes sur un ancien livre liturgique.

C'est une rencontre, parmi nos sillons natals,

De grain et de mamelons de terre.

Dans les orbites de cet homme, comme des étoiles,

Il y a une verte flamme nocturne,

Comme si parmi des forêts de bambou

De petits tigres étaient sortis furtivement sur les traces de leur mère,

Comme si sur des saules blancs, furieusement,

Du gingembre et de la menthe chilienne avaient poussés. »

Nicolaï Kluev (1924)


Sergueï Essenine, qui fut l'amant de Kluev, épousera par la suite la célèbre danseuse Isadora Duncan.

« La pluie d’hier n’est pas encore sèche

Et l’herbe est toujours une eau verte !

Champs labourés et laissés, tristes,

L’arroche se flétrit, se flétrit.

Je rôde par les rues et les flaques ;

Jour d’automne craintif et sauvage.

Dans chaque visage rencontré,

Je voudrais saisir ta chère image.

Tu regardes de vagues contrées,

Plus énigmatiques et plus belles.

Pour toi seulement notre bonheur,

Mon amitié te reste fidèle.

Que par la volonté de Dieu

La mort vienne fermer tes yeux :

Telle une ombre dans un champ pur,

Je vous suivrai, je te le jure. »

Sergueï Essenine (1916)

in Poèmes (1910-1925), Éditions La Barque, 2017

Sergueï Essenine - Pluie d'hier - 1916

Sergueï Essenine - Pluie d'hier - 1916

En 1925, Sergueï Essenine, alors qu'il avait à peine trente ans, se suicidera (c'est la version officielle), laissant ce message (écrit avec son propre sang ?) à Nicolaï Kluev :

« Au revoir, mon ami, au revoir,

Mon tendre ami que je garde en mon cœur.

Cette séparation prédestinée

Est promesse d’un revoir prochain.

Au revoir, mon ami, sans geste, sans mot,

Ne sois ni triste, ni chagrin.

Mourir en cette vie n'est pas nouveau,

Mais vivre, assurément, n'est pas plus neuf. »


Ni franchement révolutionnaires, ni vraiment réactionnaires, mais plutôt individualistes, ces artistes homosexuels du début de ce siècle ne formeront pas un groupe à proprement parler.

Appartenant chacun à différentes écoles, ils diront leur vérité jusque vers 1922, date à laquelle les bolchéviques, qui ont commencé à régler les problèmes les plus urgents, s'occupent d'eux. À partir de cette année-là, en effet, l'homosexualité, preuve de la décadence bourgeoise va disparaître peu à peu de l'art soviétique.

Les artistes homosexuels, en général, rentrent dans les rangs, tel Kuzma Petrov-Vodkine (1878-1939), célèbre peintre de nu masculin qui se marie après la Révolution et ne peint plus que des portraits de sa femme ou des scènes du monde rural.

Kuzma Petrov Vodkine – Les garçons qui jouent – 1911

Kuzma Petrov Vodkine – Les garçons qui jouent – 1911

Certains artistes, plus « malins », comme le grand cinéaste Eisenstein, se contenteront d'être homosexuels à Paris ou au Mexique et orthodoxes à Moscou.

Ceux qui ne peuvent pas « dissimuler » connaîtront un plus triste sort. Kluev finira au goulag et Kouzmine cessera de publier après les années 20. Vivant à Leningrad, ce dernier se contentera de traduire Shakespeare.

Difficile d'être homosexuel et de surcroît poète (c'est-à-dire un homme qui par excellence dit toujours la vérité) dans la Russie soviétique.


Lire aussi un poème du poète russe du XIXe : Ivan Tourgueniev (1818-1883)


Bibliographie :

■ Sur Mikhaïl Kouzmine :

* La truite rompt la glace, (Forel’razbivayet lod), Mikhaïl Kouzmine, traduit du russe par Serge Lipstein, postface de Pierre Lacroix, notice biographique d'Yvan Quintin, Éditions ErosOnyx, édition bilingue, 94 pages, mars 2017, ISBN : 9782918444336, 16€

* Mikhaïl Kouzmine, Vivre en artiste (1872-1936), de John E. Malmstad et Nicolas Bogomolov, traduit de l'anglais par Yvan Quintin, avec la collaboration de Pierre Lacroix et de Serge Lipstein, Editions ErosOnyx, coll. « Documents », 478 pages, 15 octobre 2018, ISBN : 9782918444367, 25 €

■ Sur Nicolaï Kluev : lire la thèse de Daria Sinichkina (2016)

■ Sur Sergueï Essénine : Poèmes (1910-1925), Édition bilingue. Traduction & postface Christian Mouze. Éditions La Barque, 128 pages, 2017, ISBN : 9782917504130, 18€

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