Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Recherche pour “galerie au bonheur du jour expo maisons closes”

Herculine Barbin, dite Alexina B, présenté par Michel Foucault

Publié le par Jean-Yves Alt

Bouleversant document que ce témoignage, empreint de finesse et de modestie, qui, à travers les yeux d'une fille simple, rapporte la plus troublante des expériences, celle de se retrouver homme après avoir vécu en fille.

C'est cet « exil » qu'eut à endurer Adélaïde Herculine Barbin, née en 1838 à Saint-Jean-d'Angely et retrouvée morte trente ans plus tard sous l'état civil d'Abel Barbin, dans une chambre du quartier de l'Odéon où elle s'était donné la mort, asphyxiée par les émanations d'un réchaud à charbon. À ses côtés se trouvait le manuscrit de ses souvenirs, resté inachevé, que Michel Foucault contribua à faire connaître.

« Le vrai ne dépasse-t-il pas quelquefois toutes les conceptions de l'idéal, quelque exagéré qu'il puisse être ? Les métamorphoses d'Ovide ont-elles été plus loin ? » interroge Abel, alias Herculine, du profond de son désarroi.

Depuis l'époque de la puberté, des indices n'avaient cessé de jeter le trouble en son esprit sans qu'elle puisse les interpréter.

« À cet âge, où se développent toutes les grâces de la femme, je n'avais ni cette allure pleine d'abandon, ni cette rondeur de membres qui révèlent la jeunesse dans toute sa fleur. Mon teint, d'une pâleur maladive, dénotait un état de souffrance habituelle. Mes traits avaient une certaine dureté qu'on ne pouvait s'empêcher de remarquer. Un léger duvet qui s'accroissait tous les jours couvrait ma lèvre supérieure et une partie de mes joues. [...] Quant à ma taille, elle restait d'une maigreur vraiment ridicule. Tout cela frappait l'œil, je m'en apercevais tous les jours. »

Au séminaire où elle partage la vie des pensionnaires, rien ne semble pourtant alerter ses camarades. Seule elle perçoit, sans la comprendre, sa différence, qui lui demeure énigmatique – tout comme elle le reste au lecteur jusqu'à la révélation finale.

Le souvenir lui revient d'une scène de baignade avec ses compagnes où toutes se déshabillent à l'exception d'elle seule :

« Qui m'empêcha d'y prendre part ? Je n'aurais pas pu le dire alors. Un sentiment de pudeur, auquel j'obéissais presque malgré moi, me contraignait à m'abstenir, comme si j'eusse craint, en me mêlant à ce divertissement, de blesser les regards de celles qui m'appelaient leur amie, leur sœur ! »

À cette même époque, elle ressent les premiers émois à l'endroit de ses camarades.

« J'avais un cœur de feu. »

Mais, encore ignorante des choses de la vie, elle ne soupçonne rien des passions qui agitent les hommes.

« Une préoccupation constante s'était emparée de mon esprit, j'étais dévorée du terrible mal de l'inconnu. »

À ce mal s'ajoutent bientôt des souffrances physiques qui ne cessent de la tourmenter.

« [Elles] se manifestaient surtout la nuit et m'ôtaient jusqu'à la possibilité de pousser le moindre cri. »

Et puis c'est le scandale, elle devient l'amant de la fille de la directrice de la pension, où elle est devenue elle-même institutrice. À partir de cet événement, de même que dans les romans sentimentaux le passage du "vous" au "tu" signale que les amants ont partagé une nuit d'amour, tous les adjectifs qualifiant Herculine, qui étaient jusque-là employés au féminin, deviennent masculins. On l'envoie consulter un médecin qui décrète la nécessité d'un jugement en rectification de l'état civil de la jeune fille.

Le texte d'Herculine demeure très discret sur les résultats de cet examen (1). Dès lors, la vie d'Herculine devenue Abel bascule dans l'inconnu, le désert, l'indétermination et la solitude auxquels seule la mort pourra l'arracher.

« Je m'ensevelis vivant, jeune, dans cette solitude éternelle que je trouve partout au milieu des agitations de la foule. »

Mais avant de mourir, Herculine a le courage d'épancher sur le papier cette douleur que peu de ses sœurs (de ses frères) en hermaphrodisme ont eu le loisir d'exprimer.

« Moi, élevé jusqu'à l'âge de vingt et un ans dans les maisons religieuses, au milieu de compagnes timides, j'allais comme Achille laisser loin derrière moi tout un passé délicieux et entrer dans la lice, armé de ma seule faiblesse et de ma profonde inexpérience des hommes et des choses. […] Et maintenant seul !... seul !... pour toujours ! Abandonné, proscrit au milieu de mes frères ! […] Dans ce vaste univers où toutes les douleurs ont place, tu y chercheras en vain un coin pour y abriter la tienne. Elle y fait tache. […] Je plane au-dessus de toutes vos misères sans nombre, participant de la nature des anges ; car vous l'avez dit, ma place n'est pas dans votre étroite sphère. À vous la terre, à moi l'espace sans bornes. […] Et c'est à moi que vous jetterez votre insultant dédain, comme à un déshérité, à un être sans nom ! »

Est-il possible d'exprimer avec plus de délicatesse le fatal exil de l'hermaphrodite ?

■ Herculine Barbin, dite Alexina B, présenté par Michel Foucault, Éditions Gallimard, 1978, ISBN : 2070299600


(1) : on trouve de nombreux détails dans le rapport publié par le Dr Tardieu en 1874 dans « La Question médico-légale de l'identité dans ses rapports avec les vices de conformation des organes sexuels » (pp. 147-148, sur l'exemplaire du site Gallica) :

« Les traits du visage […] restent indécis entre ceux de l'homme et de la femme. La voix est habituellement celle d'une femme, mais parfois, dans la conversation ou dans la toux, il s'y mêle des tons graves et masculins. Un léger duvet recouvre la lèvre supérieure [...]. Les règles n'ont jamais paru. […] La région sus-pubienne est garnie de poils noirs […]. À la partie supérieure se trouve un corps péniforme, long de 4 à 5 centimètres […]. Ce petit membre aussi éloigné par ses dimensions du clitoris que de la verge dans l'état normal, peut, au dire d'Axelina, se gonfler, se durcir, s'allonger […] »


Lire « Mes souvenirs par Adélaïde Herculine Barbin » paru au éditions Le Boucher.


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com


Lire l'article de Michel Foucault paru dans la revue Arcadie n°323 (novembre 1980) : Le vrai sexe

Voir les commentaires

Laurel & Hardy : couple le plus gay de l'histoire du cinéma ?

Publié le par Jean-Yves Alt

Comment ces deux "abrutis" de Laurel et Hardy ont pu échapper aux bistouris de la censure ? Parce que, dans leurs films, ça y va franchement : des mollets poilus aux talons aiguille, des pantalons envoyés en l'air, des nuits blanches transpirées dans le même lit, et même, des envie de faire un bébé ensemble…

Alors, le petit Laurel et le gros Hardy, seraient-ils l'archétype même du couple homosexuel clandestin ?

Il faut toutefois faire attention aux clichés bâtis à la truelle ! Facile de dire : « Oliver Hardy, le balaise, le moustachu, celui qui lance les ordres et qui bougonne comme un gros ours, c'est l'homme. Et Stan Laurel, le maigrelet aux épaules en forme de cintre, c'est la femme. » Non, c'est plus subtil que cela.

La mythologie « Stan-Ollie » commence en 1927, avec le film Putting Pants on Philip. On y découvre les premiers signes d'une sex story latente : Laurel, déguisé en Ecossais-jupette, débarque en Amérique et retrouve son oncle Hardy. Un Hardy tout efféminé, quasi manucuré, alors que Laurel, lui, sautille de joie (mouvements de jupette) en rencontrant des bouquets de femmes en pâmoison. Outré comme un pape, affligé par cette mascarade, et sans aucun doute jaloux de ne pas pouvoir garder son neveu pour lui tout seul, Hardy va tout faire pour remplacer le kilt de Laurel par un vrai pantalon de bonhomme. Avec une avalanche de gags : on trouve dans ce film le coup de la bouche d'aération (cf. Marilyn, la robe qui s'envole), particulièrement corsé, puisque Stan, jupette au vent, perd en plus sa petite culotte en éternuant. Ensuite, sous prétexte de mesurer sa longueur de jambe, Hardy abuse d'un Laurel abasourdi et complètement désorienté.

Faut-il voir dans ces rapports un symbolisme sexuel ? Quand Hardy impose le port du pantalon à Laurel pour qu'il passe inaperçu, le désir de possession semble clair. Alors qu'en apparence on pourrait attribuer le rôle de la femme à Laurel, il se révèle - quand sa jupe se soulève et que des femmes s'évanouissent - qu'il est un mâle en pleine possession de ses moyens. Viril, donc, Laurel est une menace pour Hardy, lequel a besoin de s'affirmer par rapport à l'autre pour prouver une supériorité, qui, ratée, l'obligerait à reconnaître sa nature véritable.

Dans Putting Pants on Philip, Laurel est encore un sacré coureur de jupons.

Le comble de l'allusion homosexuelle est atteint en 1929, avec le célèbre Liberty [Vive la liberté] : évadés du bagne, Laurel et Hardy ont enfilé en vitesse deux, trois vêtements civils. Hélas, ils ont interverti leurs pantalons. Tout au long du film, ils vont tenter de s'échanger leurs culottes, sombrant ainsi dans des situations délicieusement scabreuses.

Si les personnages de femmes sont rares dans l'univers de Laurel et Hardy, c'est qu'ils se placent délibérément sur un terrain où les femmes ne sont guère indispensables. Liberty pousserait ainsi, à l'extrême, l'utopie d'un paradis des hommes seuls. Il offrirait - à celui qui sait lire - le geste irréprochable de l'amour contre nature.

Mais si les deux comiques jouent sur des éléments équivoques de l'intrigue, ne faut-il pas y voir qu'un ressort comique, et non pas un hymne à l'homosexualité ?

Il reste que de nombreux films de Laurel et Hardy offrent des éléments concrets au plaidoyer homosexuel : le curieux attachement indéfectible des deux compères, la misogynie qui se dégage de toutes les comédies matriarcales dont ils furent les interprètes, et, plus concrètement, les nombreuses scènes de lit, les déshabillages intempestifs, les jeux de travesti, les scènes de jalousie et les triangles passionnels dès qu'une femme montre le bout du nez. Ainsi, dans Their First Mistake [Bonnes d'enfants] (1932), Hardy, marié, se voit réprimander par sa femme : « Si tu te promènes encore avec ce Laurel, c'est fini nous deux ! »

Embarrassé, Hardy va quand même se confier à son ami : « Elle prétend que j'ai plus d'affection pour toi que pour elle. », ce à quoi Laurel réplique, ingénument :

« Et c'est vrai, n'est-ce pas ? », et Ollie, bougon, enchaîne : « N'entrons pas dans ces détails. » Des détails, on le voit, qui laissent pas mal de sous-entendus. Un peu plus tard, dans le même film, la conversation se poursuit :

Stan : Sais-tu ce qui nous manque pour être heureux ?

Ollie : Quoi ?

Stan : Un bébé dans la maison !

Ollie : Je ne saisis pas le rapport.

Stan : Mais si, de cette façon, l'esprit de ta femme sera occupé ! Et tu pourras sortir avec moi, ça lui sera complètement égal !

Ces sous-entendus se trouvent carrément mis au jour quand la femme de Hardy demande le divorce et fait poursuivre Laurel pour « détournement des sentiments de M. Hardy ». On croit rêver !

Dans Brats [Les bons petits diables] (1930), il est toujours question d'enfants, mais, cette fois-ci, c'est à Laurel et Hardy de jouer les papas-poules. Leurs femmes ayant pris la clé des champs le temps d'une leçon de tir, nos deux compères se transforment en parents pour s'occuper de leurs gamins (des Laurel et Hardy en version miniature). Alors, Laurel et Hardy font-ils vraiment tout pour chasser les femmes de leur vie ? Sans doute, si l'on compte le nombre de films où les épouses trahies, jalouses, ou tout simplement excédées, plaquent le nid conjugal et s'en retournent chez leurs parents.

En 1929, Stan et Ollie tournent That's My Wife [C'est ma femme]. L'histoire est simple : l'épouse de Hardy, minée par la présence de Laurel, fait ses valises une bonne fois pour toutes. Le même jour, Hardy reçoit une lettre d'un oncle richissime. Celui-ci lui annonce qu'il lui léguera sa fortune à condition que la bonne entente continue à régner dans son ménage. Aucun problème : Laurel saute dans un décolleté, et le tour est joué.

Les deux héros n'hésitent jamais à se glisser dans un fourreau, bas de satin sur les guiboles et colliers de perles sur la poitrine ! Laurel et Hardy : des virtuoses du travesti, des amoureux de la jarretelle, des siphonnés du soutien-gorge… En un mot : deux folles divines !

Dans Twice Two [Les Joies du mariage] (1933), Laurel et Hardy sont tous deux travestis, jouant leur propre personnage et ceux de leurs épouses (Stan version « homme » étant le mari d'Ollie version « femme », et vice versa).

Ce double rapport ne suggère-t-il pas, on ne peut plus directement, l'amour qui existe entre eux ? Ce qui reste bien sûr une interprétation et non une vérité.

« Est-ce un soulagement réel d'apprendre que Laurel et Hardy ne sont pas des homosexuels, mais ce couple de deux belles-mères de sexe masculin condamné à vivre ensemble ? »

Voir les commentaires

Les Chasse-regrets, Serge Brousseau Morin

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce livre rend un son qu'il n'est pas courant d'entendre dans la littérature dite « gay » : la vieillesse. Voilà de quoi être fort réjoui.

Cependant je reconnais que les cinq premières pages de ce livre m'ont déçu assez pour avoir hésité un instant à en poursuivre la lecture. Je me suis contraint de les reprendre attentivement, et je dois dire que le sentiment, qu'elles m'avaient inspiré, a persisté. A quoi attribuer ce sentiment ? Serait-ce que l'auteur y parle avec emphase en faisant référence à un homme politique du Québec qui ne m'évoque rien ? Quoi qu'il en soit, cette restriction que j'apporte est la seule.

Alors que l'histoire d'Abélard Loïse vieillissant et de Jean-Marie Isabelle est si émouvante : non pas l'image fastueuse d'un patriarche débordant de sagesse qui aurait droit de cité dans la mesure où il proposerait une vision optimiste du futur. Abélard, ancien professeur de philosophie, hétérosexuel toujours vierge, est montré dans sa réalité, avec le bilan qu'il fait de sa vie, ses regrets.

— Bougre d'imbécile ! Je ne veux pas te baiser, je ne l'ai jamais voulu non plus. Tu ne saisis pas, idiot congénital : tu es mon rêve, ma mascotte, mon héros. Je suis Pygmalion et toi, ma statue..., espèce d'ignorant ! Tu te vantes de m'aimer assez pour te jeter devant un train afin de me sauver. Alors, préserve mon honneur et laisse-moi apprécier ce qui a tant fait jouir les femmes. Qu'est-ce que tu crois ? Que je suis un sodomite, sans doute ? Une espèce de dégénéré de la bagatelle entre hommes ? Non, non, très peu pour moi... Oh ! Là ! J'aime les femmes, moi, mon vieux ; je ne peux pas croire que tu ne t'en sois jamais rendu compte ! Celles à la poitrine généreuse où je pourrais me perdre, leur mont de Vénus que j'escaladerais pour enfin y tremper mon épée...

La suite de cette étonnante révélation arrivant distordue à mes oreilles, j'eus de la difficulté à saisir son aveu tant la voix s'était amoindrie.

— Mais comme elle est trop petite, je fabule en imaginant la tienne, si tu veux le savoir.

 À cet instant, fébrile, en sueur et halluciné, il cria l'allégresse qu'il avait eue :  

— Je les fais jouir, leur déchirant les entrailles de plaisir, les pétrissant avec toute la fougue de tes largesses... Ne me regarde pas ainsi ! OUI ! J'aime la lubricité, comme tout le monde et peut-être davantage que les autres, et je mourrai..., je mourrai... Je n'ai jamais fait l'amour, Jean-Marie ! cria-t-il en postillonnant. Est-ce clair ? Je suis vierge, à mon âge ! (pp. 60/61)

Que se passe-t-il dans un corps usé qui n'en a pas fini avec une perception du monde qui, bien qu'amoindrie ou fataliste, garde sa vigilance ?

Comment, très âgé, Abélard perçoit-il la présence de Jean-Marie – de huit ans son cadet – qui a toujours hésité entre le respect et la désinvolture ?

Le roman se déroule sur les douze heures qui précèdent l'arrivée des invités pour fêter les 70 ans d'Abélard.

Les personnages de Serge Brousseau Morin ne rêvent pas de mettre au jour une image intemporelle de leur être, qui serait enfouie sous les sédimentations du passé. Rien de plus vain que d'amasser des renseignements dans ce but, ou de déchiffrer des souvenirs, ou de proposer des explications : à aucun moment, leur entreprise ne relève de la psychologie ou de la logique. Il s'agit plutôt pour eux de pulvériser des barrières innommables, en créant un mouvement qui mette à plat et qui ne serve à rien d'autre. Tel est bien le rôle qu'ils accordent à la parole, à la fois moteur mais aussi arme redoutable pour peu qu'elle se nourrisse d'un tiers, comme cette Estelle qui a soutenu tous les fantasmes d'Abélard et qui est devenue, un temps, la maîtresse de Jean-Marie, avant qu'il ne se reconnaisse homosexuel.

Estelle, prise au piège, a été spectatrice et acolyte passive. Peu importe qu'elle ait compris : Jean-Marie l'a entraînée dans une aventure qui ne la concernait pas en l'investissant par un inépuisable discours.

Sous prétexte de se comprendre lui-même, Jean-Marie se met à dessiner des cercles concentriques, à dresser des inventaires, à énumérer des images.

« Les premières années ne furent qu'une série de tirs à répétition, au hasard des rencontres. En mettant une croix sur les femmes, qui cloîtraient mon espace vital de façon bien involontaire, je ne cessai plus de courir de découverte en découverte. Les hommes surchargèrent mes nuits. À trente ans, en pleine possession de tous mes moyens, mêmes les plus subtils, la journée de travail enfin achevée dans le satisfaisant épuisement, j'exorcisais mes problèmes d'architecture métallisée en échafaudant des structures de chair humaine. Tout était prétexte à mes épanchements subliminaux : la rue, les saunas, les discothèques, les centres commerciaux, les restaurants, et aussi le parvis de ma maison. Tout être, affublé d'un tel débordement, s'enfermerait dans un dédale de folies s'il refusait de laisser exploser cette énergie capiteuse. Je n'étais pas un satyre, quoi qu'on en pense ; il s'agissait plus de complaisance dans l'oubli. Je déclinais les avances amoureuses ; offrir sur un plateau d'argent mes sentiments, mes lubies, mes goûts, que l'on partage mon cœur en échange de vœux similaires me répugnait. Craignant le viol de mon intimité, je convolais en injustes noces d'une ou deux nuits. J'y mis un terme, ce jour béni où je réalisai mon affection profonde pour Abélard. Un partage entre mes folles virées et l'amour platonique grandissant envers mon ami. Il n'était nullement question de rendre public cet attachement. Je n'aurais guère plus voulu entraver cet amour par des liaisons physiques qui m'apparaissaient burlesques et qu'Abélard aurait d'emblée rejetées, non sans raison. J'aurais ri, il en aurait été choqué. Et notre amitié s'en serait allée dans les affres d'une erreur. J'ai donc vécu les deux états en parallèle, sans que jamais l'une n'intervienne dans l'autre. » (pp. 82/83)

Abélard et Jean-Marie en savent davantage sur leur propre compte que les chantres de l'épanouissement forcené qui clament leur absence de complexes et qui vivent au bord des larmes.

■ Les Chasse-regrets, Serge Brousseau Morin, Éditions PopFiction, collection Homonyme, juin 2010, ISBN : 9782923753126

Voir les commentaires

Marseille, les lieux du désir dans les années 1900

Publié le par Jean-Yves Alt

Au début du XXe siècle, comment les homos pouvaient-ils se rencontrer pour draguer ? A Marseille, toute la ville était un vaste terrain d'aventures, parfois dangereuses. Car la maréchaussée, si l'on en juge par les archives policières, ne chômait pas.

A partir de 1791 et jusqu'au gouvernement de Vichy, la France ne dispose pas, contrairement à d'autres pays européens, comme la Grande-Bretagne de Victoria ou l'Allemagne de Bismarck, d'une législation répressive vis-à-vis de l'homosexualité. Cette absence n'est pas fortuite. Il n'y a aucune raison pour que le corps social légifère sur un sujet dont il ne veut pas reconnaître un seul instant la réalité. N'existe que ce qui est nommable et nommé, même péjorativement, même négativement.

L'arsenal répressif utilisé est le même pour tous, même si l'homosexualité figure au nombre des circonstances aggravantes. Les homosexuels surpris dans des lieux publics sont poursuivis pour « vagabondage », « scandale ou rassemblement sur la voie publique », « attentat à la pudeur », « outrage public à la pudeur » ou « excitation de mineurs à la débauche », comme les hétérosexuels en pareil cas, et la police des mœurs ne contrôle pas plus les hôtels, les clandés ou les bars fréquentés par des homosexuels que ceux où la prostitution féminine non contrôlée a cours.

Les extraits de procès-verbaux des services de police qui suivent proviennent des archives départementales des Bouches-du-Rhône, à Marseille. Un florilège étonnant.

Champ de tir du Pharo 25-26 décembre 1911. Outrage public à la pudeur. Les nommés P. Virgilio, 27 ans, journalier, demeurant boulevard de l'Église (Chartreux) n°8, et B. François, 45 ans, demeurant rue de la République n°35, surpris sur le champ de tir du Pharo, pantalons bas et se livrant à un acte sexuel contre nature, ont été écroués à la disposition du Parquet.

Cours Pierre-Puget 9-10 octobre 1914. Arrestation pour outrage public à la pudeur. A été écroué à la disposition du Parquet le nommé L. Georges, 46 ans, représentant de commerce (...), qui, vers 2 h 30, s'est livré, sur le cours Pierre-Puget, a des attouchements obscènes sur la personne du zouave S. Louis, du 3e régiment, 6e compagnie, en garnison au camp de Sathonay et en permission à Marseille.

Hôtel américain rue du Lycée 7 décembre 1925. Procès-verbal. (...) Le 16 novembre, un jeune inverti, R. André, 17 ans, a été arrêté pour racolage de pédérastie par la brigade Pellequer et déféré au Parquet pour vagabondage. Interpellé, il a reconnu se livrer à la pédérastie depuis un mois environ et conduire tous ses clients de débauche à l'Hôtel américain, 9, rue du Lycée. Le 17 novembre, une autre visite de contrôle faite dans cet hôtel y a fait constater la présence de trois autres pédérastes mineurs qui y logeaient (...). Une nouvelle procédure pour excitation habituelle de mineurs à la débauche a été établie contre les logeurs, attendu que l'hôtel loge des individus de mœurs spéciales.

25 janvier 1926. Le commissaire de la Sûreté au chef de la Sûreté : Mme C. Jeanne est propriétaire de l'Hôtel américain, situé rue du Lycée n°9, dont elle avait donné la gérance au sieur B. Fernand. Ce dernier avait transformé l'hôtel en véritable maison de prostitution, logeant des filles soumises, des pédérastes et recevant en passe des personnes des deux catégories. Ces faits avaient provoqué plusieurs plaintes... Le sieur B., qui a été condamné le 29 juin 1925 à 100 F d'amende et le 4 février 1926 à 200 F d'amende pour excitation de mineurs et de mineures à la débauche. En outre, une visite de l'hôtel y a fait constater la présence de trois pédérastes (...).

Rue du Musée 28 mars 1925. (...) Le meublé situé rue du Musée n°10 était signalé à notre service comme donnant asile, jour et nuit, à des individus de mœurs spéciales, qui s'y rendaient dans un but de débauche. Plusieurs surveillances avaient fait constater les allées et venues d'individus notoirement connus comme pédérastes, se rendant dans cet hôtel. Le 15 mars (...), une visite de contrôle a été effectuée dans cet établissement à minuit. Nous avons trouvé dans le couloir du 1er étage le sieur S. Marius, patron du meublé, en compagnie du né T. Barthélemy, qui a déclaré être venu rendre visite à son ancien camarade de régiment. Il y avait également un matelot, qui a déclaré y être venu pour passer la nuit. Dans le salon d'attente, où se trouve un large divan, était couché et endormi, entièrement vêtu, le né P. Charles, 20 ans, homosexuel notoire, lequel interpellé a déclaré qu'il habitait l'hôtel, où il faisait ses passes avec des individus qui lui étaient présentés par le patron. Dans une chambre du 2e étage, nous avons trouvé, couchés dans le même lit, en chemise, les nommés C. Marcel, 31 ans, et L. Gabriel, 18 ans, ce dernier pédéraste connu. Sur le lit, entre les deux hommes, se trouvait une serviette. [Procédure contre S. Marius pour excitation habituelle de mineurs à la débauche.]

Place de la Bourse 1er septembre 1910. Lettre de M. D., gérant du Regina Bar, place de la Bourse n°3, au préfet : (...) Faire le nécessaire pour débarrasser les gens de mauvaises mœurs qui encombrent le trottoir devant et en face de mon établissement.

24 septembre 1910. Du commissaire de la sûreté au commissaire central : (...) Plusieurs rafles ont été faites sur la place de la Bourse. L'une d'elles a amené l'arrestation du nommé G. Alfred Ulysse, âgé de 19 ans, pédéraste professionnel et expulsé pour ce motif. Il est exact que des gens de mauvaises mœurs, hommes et femmes, se trouvent la nuit dans ce quartier, mais ils y sont attirés, surtout après 2 heures du matin, par des établissements de nuit dans le genre de celui que le sieur D. gère lui-même.

Plage de Bonneveine 3-4 juin 1908. Ont été écroués à la disposition de la justice les nommés B. Henri, 16 ans, messager cycliste, demeurant rue des Princes n°98, C. Elie, 16 ans, sans profession, demeurant rue Glandevès n°25, et T. Sauveur, 15 ans, sans profession, demeurant rue Corneille n°10, surpris hier après-midi, sur la plage de Bonneveine, se baignant sans caleçon et se livrant à des actes obscènes en présence des passants.

Rue Jules-Ferry 11-12 octobre 1915. Outrage public à la pudeur. Ont été écroués à la disposition du Parquet les nommés G. Xavier, âgé de 54 ans, domicilié rue Sénac n°73, et A. Mohamed, âgé de 30 ans, domicilié rue des Chapeliers n°4, surpris à 2 heures, rue Jules-Ferry, par deux gardiens de la paix et leur brigadier, se livrant à des actes de pédérastie.

Rue Curiol 12 février 1885. Le né S. Eugène, boulanger, domicilié rue Curiol n°50, a été mis à la disposition du Parquet pour s'être livré sur les toits de sa maison à des actes immoraux et avoir montré ses nudités.

Tasse de l'Opéra 13-14 juillet 1916. Outrage public à la pudeur. Surpris dans l'urinoir du Grand Théâtre se masturbant mutuellement, les nés M. Mathieu, 45 ans, demeurant rue Fortuné-Jourdan, et B. Émile, 18 ans, employé rue Saint-François-d'Assises, ont été écroués à la disposition du Parquet.

Théâtre de l'Alcazar 3 mai 1896. Le commissaire de police au commissaire central : La représentation donnée hier soir à l'Alcazar n'a donné lieu à aucune remarque défavorable. Des renseignements recueillis dans cet établissement, j'ai appris que l'on y avait joué une saynète intitulée « La Terreur de Pentagone ». On représentait sur la scène un soldat français courtisant une bonne d'enfant place d'Aix ; arrive une tapette qui parle au soldat et l'enlève à la bonne. Celle-ci, en colère, fait une scène terrible au militaire et à la tapette. Cette saynète a été jouée trois ou quatre fois au commencement de la semaine dernière. On ne la joue plus depuis trois jours. Soit transmis à monsieur le préfet : défense a été faite au directeur de faire représenter cette saynète.

in Agenda n°8 de TÊTU n°57, juin 2001, pp. 12/15

Voir les commentaires

Aperçus greeniens par Gilles Daes

Publié le par Jean-Yves Alt

L'œuvre greenienne, pour ample et forte qu'elle soit, se refuse toujours au tapage, à ces fracassantes révélations qui font la une de nos journaux, à tous les éclats factices qui, faute de talent et de réelle envergure, réussissent à imposer leur homme. D'aucuns diront que la récente parution de deux inédits (dont la transparence de « l'aveu » éclipse l'intérêt strictement romanesque), qu'une Radioscopie de Jacques Chancel (France-Inter, juillet 1974) à l'occasion de la sortie en librairie d'un essai autobiographique sur sa Jeunesse autorisent les plus grandes réserves. Ce serait un vain procès d'intentions, une méconnaissance du rapport privilégié et très complexe, qui s'est tissé entre l'homme et son œuvre. L'âge et la relative tolérance de la capitale, ont pu enhardir notre académicien (successeur de François Mauriac) à sortir de son silence, à jeter le masque ; n'en disconvenons pas. La maturité, toutefois, dans son acception d'épanouissement et d'apaisement, de reconquête et de maîtrise de soi, fournit à notre avis une bien meilleure explication. Elle rend compte du lent cheminement littéraire de Green, des mutations profondes de l'homme et de son travail d'écrivain. Le Journal nous en offre des preuves irréfutables :

« Si je n'avais pas écrit, je n'aurais pas conservé mon équilibre, je serais devenu fou... Mes romans sont le journal de l'inconscient. »

L'écriture, la parole revêtent leur pureté primitive, l'exorcisme. Ecrire pour dire ce qui ne peut pas l'être, pour avouer, pour se défendre en se libérant, pour en finir avec cet autre qui l'habite : « Je me sens autre, je me sens seul, je ne parle pas le langage qu'on parle autour de moi. » Cette problématique du dire, de l'aveu d'une passion douloureusement endiguée est inévitablement l'épicentre psychologique, le ressort dramatique par excellence. La solitude, la souffrance intime et lancinante étoffent cette toile d'araignée où l'homme s'englue.

Dans L'autre sommeil (Plon), Denis remonte le cours de ses souvenirs d'enfant ; la mélancolie et la tristesse président à ses rêveries, à ses premiers désirs impérieux, à son premier amour, son cousin Claude. La Seine et ses eaux sales et grasses, pour toile de fond symbolique. Alors puiser dans l'ennui, dans l'amertume feutrée de l'échec, dans la lassitude de l'adulte déçu par la vie, pour y retrouver le pur joyau de l'Amour-Passion. Un cristal de mille reflets, de mille images comme celle où le corps touche enfin de son ombre le corps aimé, où une main en effleure une autre. L'admirable pudeur qui accompagne la lente découverte de cette passion, rend plus captivante encore l'exploration des profondeurs insondables du personnage et plus émouvants certains moments remarquables d'intensité dramatique : l'avortement de l'aveu, la sidérante impuissance. Cet adieu à l'enfance, qui contrairement à ce qu'on pourrait penser de prime abord n'a rien de timoré (le passage à l'acte n'est pas son objet) restitue ce mélange d'impétueux désirs et d'hésitations, d'interrogations pressantes et de doutes, cette anarchie sensuelle un peu à la dérive dans laquelle tout adolescent essaie de se frayer un chemin. Dans le cours tumultueux et souterrain des émois et des sourdes inquiétudes, l'auteur pourrait se livrer à une sombre ou morbide délectation. Le besoin de souffrir laisse plutôt sa place à l'émergence naturelle d'une irrésistible attraction où le corps et le cœur sont en totale harmonie, et où le péché semble exclu. Le sens du mystère, du tréfonds onirique de l'homme (procédant peut-être d'une tradition fantastique anglo-saxonne à laquelle Green a été formé) brident, s'il le fallait, cette tentation facile d'un masochisme galvaudé. « Du plus profond de ses rêves surgit parfois le visage extasié de l'enfant torturé d'amour. » Quelles traces déceler dans ce possible sous-titre ? Nulles.

L'atmosphère sera tout autre dans Le malfaiteur (Plon), beaucoup plus chargée, où l'accumulation de la violence qui lacère et déchire celui qu'elle habite, ne peut mener qu'à une issue fatale, qu'à un ultime éclat de non-retour. Le malfaiteur, c'est Jean : coupable d'aimer les trop beaux garçons, il vit obscurément tapi dans une société bourgeoise qui l'ignore, jusqu'à ce que le scandale le désigne comme une proie de prédilection. Très longtemps Jean vivra caché avant de se confier à Hedwige qui ne peut le comprendre mais qui aime le même garçon que lui et, plus que tout, il veut détourner la jeune fille de ce destin misérable de femme amoureuse d'un homme incapable physiquement de s'intéresser à elle.

La confession de Jean est le récit de ses expériences, un « miniroman » d'apprentissage où peu à peu cœur et corps désormais s'excluent ; il cherchait l'amour et n'a trouvé dans sa quête que des nuits blanches, des peurs atroces, et quelquefois de furtifs instants de plaisir, dérobés à la grisaille quotidienne. Au fond de lui, il y avait un sourd appel à la beauté, incarnée par la statuaire antique qui l'avait émerveillé dans son enfance, mais il avait oublié, que dans nos contrées, on ne la consommait qu'au féminin. Alors Jean se révolte contre cette société qui l'oppresse. « La passion qui s'est ancrée en moi peut vous sembler bizarre et répugnante, à moi elle paraît belle. Elle m'a enrichi plus que ne l'eussent fait les tranquilles amours de l'homme à femmes, elle a aiguisé mon intelligence et développé dans mon âme timide, le goût du risque et de l'aventure. La réprobation de ce qu'on appelle les honnêtes gens a vite cessé d'être pour moi un épouvantail... Je sais à présent ce que valent les défenseurs de la vertu : ils se recrutent pour la plupart dans la foule immense des adultères. » Jean compte se défendre en écrivant un roman intitulé Le Malfaiteur. « Un esprit d'apostolat m'animait, je voulais être vrai, je voulais porter témoignage et prendre la défense de ceux qui n'osent pas parler. » Roman dans le roman, où sa vie se déforme, se transfigure ; la fiction et la réalité s'interpénètrent sans possibilité de tracer des frontières et recréent sans cesse la relation vivante du vécu à l'œuvre et inversement. Sa faiblesse de caractère annihile le duel des deux hommes qui sont en lui, et entre lui et les autres. Cette confession doit s'y substituer. Elle ne parviendra jamais, hélas, à Hedwige. Elle tombera entre les mains de la mort « bourgeoise », Mme Pauque, un des piliers de la famille qui met chaque printemps des boules de naphtaline dans les vêtements d'hiver et qui écrit, placide et sèche, les faire-part et surveille les mœurs. Ce sera la préfiguration symbolique de l'issue finale : le suicide de Jean à Naples. La révélation de la vraie nature de Gaston Dolange, le « double aimé », conduira à son tour la jeune fille vers une mort salvatrice. L'incompréhension qui règne en maîtresse absolue et le tourment du Désir que sillonne l'obsession de la foi seront les deux dominantes de ce livre. Mais loin de filer, avec plus ou moins de bonheur, un ou deux thèmes, Green s'occupe de destinées humaines ; ses héros dramatiques acquièrent une stature, une présence sans pareilles.

Il faut voir comment ces destinées mi-hasardeuses mi-fatidiques parviennent à se recouper, à s'emboîter pour mieux converger vers telle ou telle figure, l'emprisonner, et la pousser à accomplir son forfait, pour en être convaincu. L'inscription de ce drame dans une réalité provinciale étouffante, permet une plus grande corrélation « des consciences malheureuses », une meilleure et plus sournoise démolition du bel édifice (cercle familial, bourg de province) déjà miné par de silencieuses hostilités.

Et certains critiques de l'époque de s'empresser de dire que Green : « c'est Poe dans la robe de chambre de Balzac ». L'opinion est d'autant plus discutable que le fantastique de Poe dérive surtout du ténébreux et du macabre (ce qui n'est pas le cas de Green) et que, même lorsqu'il s'immisce dans la vie quotidienne de ses personnages, il ne se révèle pas réaliste à la Balzac. A moins d'entendre par là ce qu'Albert Béguin avait remarquablement saisi : l'impression de réalité ne naît que de la présence en filigrane de tout un univers de forces obscures et diaboliques.

Certes le vieil hôtel bourgeois aux armoiries effritées qu'occupent des couples mal assortis et quelques solitaires maléfiques, n'est pas sans rappeler la pension Vauquer du Père Goriot. La construction serrée du roman, un style minutieux, voire pointilliste, agençant les moindres détails, étayaient aussi l'hypothèse d'un renouveau naturaliste. Le roman greenien s'avérait alors opération du regard. Mais ce regard à force de s'aiguiser sur les objets bascule vers l'intériorité : traversant la réalité brute et opaque, dans la fusion des sensations et de la vision crue surgit l'autre réalité. Spirituelle ? Monstrueusement charnelle? Ce sont les deux univers confrontés (plutôt enchevêtrés) nécessaires à cet écrivain « réaliste ».

L'écrivain est le lieu où ces deux mondes se concilient ou se déchirent. « Troublé par le problème que j'ai pris l'habitude d'appeler le problème des deux réalités : la réalité métaphysique et la réalité charnelle. Vais-je leur servir de champ de bataille jusqu'à la fin de mes jours ? »

Le lieu circonscrit le secret fondamental (l'écart sexuel). Sans lui pas de romans possibles, pas d'écrivain, pas de langage. Ce secret permet le romanesque, l'étoffe d'une mystérieuse étrangeté, où fourmillent les voix « brouillées de l'intérieur ». Ces voiles diaphanes qui parent ce secret n'existent que pour être ôtés (un à un – avec l'indicible plaisir de l'effeuillage), que pour nous inviter à un voyeurisme subtil et raffiné.

Du voyou au voyant, du prosateur au « somnambule hanté », ce sont les étapes d'un long itinéraire spirituel que les romans, plus que le Journal, dévoilent subrepticement. A nous maintenant de déchiffrer les signes épars de cet univers, et de recomposer dans leur touffeur, notre propre itinéraire.

Arcadie n°255, Gilles Daes, mars 1975


Une interview : Julien Green par André-Michel Calas (1974)

Jeunesse de Julien Green par Jean-Noël Segrestaa

Voir les commentaires