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L'étoffe des héros, un film de Philip Kaufman (1983)

Publié le par Jean-Yves Alt

Vive l'Amérique et ses beaux pilotes

Il y a un peu plus de quarante ans, les Américains relèvent le défi : Non, les "méchants" Russes ne seront pas les premiers hommes sur la Lune ! L'étoffe des héros nous rappelle cette merveilleuse histoire de la conquête de l'espace.

Voilà l'exemple type de grande fresque historique (3h13 de projection) efficace et réussie. Philip Kaufman a eu l'ingénieuse idée de porter à l'écran les débuts de cette course dans l'espace que se livrèrent les deux super-puissances mondiales, avec un arrière goût d'anticommunisme, sublimé par l'héroïsme, la bravoure et la compétence d'une nation faite par des winners, des gagnants pour des gagnants !

Tout débute sur la base d'Edwards, où le pilote d'essai Chuck Yeager, (magnifique Sam Shepard ci-contre) réussit le premier passage du mur du son, le 14 octobre 1947. Grâce à sa renommée et à ses exploits, il contribuera au succès de la base d'Edwards, où se dérouleront les heures les plus glorieuses de l'aéronautique. Yeager est la figure même du héros mythique américain : audacieux, taciturne, fonceur. Il reste le modèle de tous les futurs astronautes qui s'essayeront dans cette course du "toujours plus". Les élèves affluent.

Le 9 avril 1959, sept noms s'étalent à la une des journaux : Shepard, Glenn, Carpenter, Grissom, Schirra, Cooper et Slayton. Ces hommes sont des pilotes d'essais, investis d'une mission très spéciale : l'Amérique les a choisis pour partir à la conquête de l'espace. Elle les a retenu pour leur courage, leur endurance, leur intelligence et leurs compétences techniques. Ils ont l'aura magique des champions ; ils ont l'étoffe des héros.

Mais le 12 avril 1961, Youri Gagarine est le premier homme dans l'espace. Un Russe, cela paraît inconcevable. Pour lui donner la réplique, le 25 mai 1961 John F. Kennedy prophétise devant le Congrès l'imminence d'une nouvelle aventure américaine. Il proclame venu «le moment pour cette nation, d'affirmer clairement sa vocation de guide dans l'espace» .

Le film reste fidèle à l'histoire, et s'intéresse tout spécialement aux huit héros. Tout commence par leur arrivée sur la base d'Edwards, où chacun rivalise de prouesses pour dépasser un record. Les épouses se réunissent entre elles, causeries pleurnichardes et dépressions : « Quel métier dangereux ! Que vais-je devenir s'il meurt, avec deux enfants sur les bras ? » Jusqu'au jour où le gouvernement américain, ne voulant pas se faire doubler par les Russes, s'enquiert des meilleurs d'entre eux, après une série de tests compliqués.

On découvre également l'empire de la presse. Life a décroché l'exclusivité des reportages : couvertures avec les sept couples (femmes et enfants compris), visites des maisons respectives et soirée au coin du feu avec les épouses, ces angoissées, mais aussi l'exclusivité des entraînements à la NASA.

Les sept pionniers s'insurgent, ils s'aperçoivent que sous le couvert d'être des héros, exemples de l'Amérique, ils sont aussi des cobayes. Les hommes politiques, Johnson en tête, crée un incident diplomatique car Mrs Glenn refuse de recevoir les caméras de la télévision le jour où son mari est dans l'espace. La pauvre est handicapée par un bégaiement, excluant toute prestation télévisuelle.

On ne s'ennuie pas un instant et on redécouvre avec bonheur les images qui ont fait les plus belles heures de notre télévision dans les années soixante. L'intérêt du film est dû principalement à la force du scénario qui n'hésite pas à épingler quelques comportements outranciers des Américains, même sous leur aspect le plus héroïque.

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L'âge d'ange, Anne Percin

Publié le par Jean-Yves Alt

Dès le début de ce roman, le lecteur est préparé à un drame. Puisque la narratrice, Anja, parle au passé d’un garçon polonais, Tadeusz, qu’elle a connu au lycée :

« Le choc fut si violent que, des années plus tard, alors que j’écris ces lignes, je tremble. » (page 14)

Ce lycée huppé du duché du Luxembourg, avec ses filières d’excellence, accueille quelques élèves des quartiers défavorisés. Mais le métissage social n’est pas dans les têtes.

Anja, timide et sensible, nées de parents fortunés occupés à leurs carrières, n’a qu’une passion, le grec. C’est toute sa vie.

On devine, dans cet établissement où les élèves rivalisent entre eux, obsédés par leur réussite, que le grec lui permet d’exister.

La jeune fille passe tout son temps libre à la bibliothèque où elle rêve en lisant l’ouvrage "Les amours des dieux et des héros" :

« La couverture poussiéreuse dissimulait des illustrations que les adultes, s’ils en avaient eu connaissance, se seraient empressés de nous cacher. La beauté de ces images est encore dans mes yeux. Ce fut pour moi, pendant des mois, la vraie beauté, la seule possible. » (page 22)

Un jour, elle constate que quelqu’un a emprunté ce précieux livre. Qui a pu la priver de cette pépite ?

A la faveur d’une absence d’un professeur, elle découvre à la bibliothèque que Tadeusz feuillette "Le" livre :

« De ma chaise, j’observais son profil très doux que j’avais déjà devant moi en classe de russe. À la limite, on pouvait même lui trouver une tête romaine. Un peu comme Marlon Brando, du temps de sa splendeur. Le fait est qu’il avait l’air gentil, malgré une force assez animale. […] C’était lui. » (pages 38/39)

Dès lors, Anja va peu à peu s’attacher à Tadeusz. En écoutant les grognes populaires qu’il lui rapporte, elle discerne que les hommes ne vivent pas tous dans une bulle feutrée.

Un soir, à la sortie du lycée, elle, dont l’habillement masque sa féminité, se fait attaquer alors qu’elle accompagne son ami chez lui. Elle a le front fendu.

Quand Anja demande à Tadeusz pourquoi l’un des agresseurs lui a dit qu’il les « ramenait à la maison » (page 73), le garçon embarrassé répond qu’elle a été prise pour un mec. Quand enfin elle lui demande s’il est amoureux d’elle, elle l’entend répondre :

« Non. Je t’aime, mais c’est... pas comme tu dis. Je te demande pardon. Je croyais que tu avais compris. » (page 101)

Si Tadeusz est bien du même monde social que celui des agresseurs, il est un étranger pour eux car « sa différence, il la porte dans son cœur » (page 104)… jusqu’à la rencontre de son fatal destin, l’homophobie ambiante, partagée entre salauds et braves types, encourageant cette criminalité spécifique.

La lecture commune ("Les amours des dieux et des héros") des deux amis préfigure les drames et les joies qui tisseront les rapports des deux adolescents. Leur vérité qu’ils ne se cacheront pas, sera un rempart à l’amour qui les aurait livrés l’un à l’autre. Une voie de salut.

Témoin de son temps, critique féroce des injustices, Anne Percin tisse une fresque, pleine de suggestions, où se mêle le destin de ses héros.

Une fille au destin d’homme, un homme amoureux des garçons, sont réunis dans l’égalité du "combat", exaltés dans leur différence par les grossièretés et les horreurs du monde.

« L’âge d’ange » n’est pas le simple récit de l’amour perdu d’une femme. Les taudis des banlieues d’une grande ville, les éclats trompeurs des salons fortunés, les révoltes de ceux qui n’ont plus rien à perdre constituent le décor d’une aventure hors du temps et dans le temps. C’est, plus qu’un récit mythique, un mythe devenu livre dans l’espace universel de l’amour. C’est le destin d’une femme solitaire qui s’est rapprochée de la vie, la vie étant cette force vive où se déchirent les passions, se greffent les espoirs, se consument, fragiles, les jours.

Un roman qui hait indistinctement les injustices, l’hypocrisie, l’homophobie et tout ce qui dégrade l'homme. Un roman qui s’inscrit dans un destin de condamnation et de salut. Magnifique.

■ L'âge d'ange, Anne Percin, Editions L’école des loisirs, collection Médium, sept. 2008, ISBN : 978-2211092180


D'Anne Percin :Point de côté - Bonheur fantôme


Le site de l'auteure


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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Le droit chemin, Michel Manière

Publié le par Jean-Yves Alt

Le héros Pierre Dautun, jeune écrivain homo, qui a dépassé la trentaine et a obtenu, pour son dernier roman, le prix Médicis, est à un tournant de sa vie.

Au début de l'histoire, il vient d'enterrer sa mère, n'arrive plus à poursuivre le livre qu'il a entrepris et, de surcroît, se retrouve seul, car son petit ami, plus jeune que lui d'une dizaine d'années, après lui avoir déclaré « qu'il connaissait son trou du cul comme sa poche et avait besoin de mystère », s'est envolé pour les Etats-Unis, en quête d'aventure(s).

Face à son désert familio-sentimentalo-professionnel, il ne lui reste plus qu'Odile, une amie de longue date. Et pourtant, même avec elle, si proche et si présente, il comprendra que leur amitié, vieille de quinze ans, est terminée.

Cependant, Pierre Dautun tente de continuer à vivre et décide de quitter l'appartement qu'il partageait depuis plusieurs années avec son petit-ami-fugueur.

Un jour, il rencontre par hasard Jean, son ancien amant, un architecte de son âge. Lui aussi sort d'une histoire malheureuse. Les deux hommes vont alors s'offrir, inespérément, une parenthèse amoureuse pleine de respect mutuel et de tendresse. Pierre va t-il prendre le duplex ensoleillé de Montmartre et proposer à Jean, qui ne demanderait pas mieux, de le partager avec lui ?

Sur le point de s'engager dans cette voie, il fait marche arrière. Il ne croit plus à rien. En esthète parfait, en dandy accompli, il ne peut s'empêcher de trouver cette forme de bonheur un rien vulgaire. Il décide alors d'acheter un appartement, ou plutôt un vaste volume années 30, porte Molitor dans le XVIe, et l'aménage à la manière d'un élégant et froid tombeau. Dès lors, son destin est tout tracé…

Livre grave et léger, pathétique et drôle (il y a de nombreux passages irrésistibles) Le droit chemin est un très beau roman, dont l'écriture confirme un auteur attachant.

« Rassurez-vous. Je ne vais pas vous violer. Je n'ai aucune envie de vous toucher. D'ailleurs, ce qui entre autres me plait en vous, c'est précisément que vous n'aimiez pas les femmes. Regardez-moi dans quelle tenue vous êtes venu ici ! Je suis sûre que vous ne l'avez pas fait exprès. Une sorte de lapsus, d'« acte manqué »... Vous qui êtes plutôt dandy, à ce qu'on dit, vous êtes venu dans un jean élimé et moulant. On voit tout ! Vous êtes venu en pédé. Et vous avez bien fait. J'admire les gens qui aiment leur cul. S'aimer soi-même ou pas, la belle affaire ! Ce qui compte, c'est d'aimer son cul. Je suis grossière. C'est ma manière. Comme vous avez raison de ne pas toucher aux femmes ! Je ne connais rien de plus sordide et de plus dégradant que les rapports entre sexes opposés. Quel piège écœurant que celui de la nature ! La vue d'un gosse me fait vomir. Et la nature... si j'en ai sous mes fenêtres et devant ma maison, c'est pour mieux la tenir, pour mieux la dominer ! Vous voyez, tout en étant passablement fêlée, je suis lucide ! Plus lucide en tout cas que bien des gens « équilibrés ». J'ignore si vous vous y connaissez en jardinage... je vous le dis tout de même : la date de tailler les rosiers est passée. Je ne taillais pas les rosiers, tout à l'heure, je coupais leurs sales petits bourgeons. Bien sûr, j'en épargne quelques-uns : les plus beaux... les élus ! Hélas, je suis de plus en plus difficile. Le nombre diminue tous les jours. Cette année, je ne sais même pas s'il en restera un au bout du compte ! » (p. 124)

■ Le droit chemin, Michel Manière, Editions P.O.L., 1986, ISBN : 2867440696


Du même auteur :

La fatalité célibataire : Trois histoires exemplaires plus une

A ceux qui l'ont aimé

Le sexe d'un ange

Les nuits parfumées du petit Paul

Du côté du petit frère

Parfois, dans les familles

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Espace d'or, d'argent, d'azur dans « La comédie humaine » par Jean-Louis Verger

Publié le par Jean-Yves Alt

« L'amour, ce mâle et sévère plaisir des grandes âmes, et le plaisir, cette vulgarité vendue sur la place sont deux faces différentes d'un même fait. »

Balzac  

Le Baron de Charlus, lecteur attentif des romans de Balzac, aimait le personnage de Lucien de Rubempré, sans doute parce que celui-ci, né Chardon, réussit par sa beauté à reconquérir le nom de ses ancêtres maternels, et à porter de gueules, au taureau furieux d'argent, dans le pré de sinople, couronnant ainsi de noblesse ses autres qualités naturelles : intelligence, tendresse, hardiesse, faculté d'aimer celui ou celle qui lui assure une vie facile. Ce dandy romantique, ce gigolo parfait qui est étudié non sans complaisance dans plusieurs volumes de la Comédie Humaine (1) ne devait cependant sa première éducation sentimentale ni à Mme de Bargeton, ni à Coralie, ni à Esther-La Torpille, ni même à Vautrin, mais à un jeune homme simple, au cœur généreux, qui ressemble à Balzac lui-même : l'imprimeur David Séchard. La grande fresque des Illusions perdues s'ouvre en effet par une admirable idylle, trop peu connue. L'amitié de David et de Lucien est un temps de repos, un coin de ciel clair, un âge d'or.

David Séchard était « une de ces natures pudiques et tendres qui s'effrayent d'une discussion et qui cèdent au moment où l'adversaire leur pique un peu trop le cœur ». Après ses études au collège d'Angoulême son père l'avait envoyé apprendre la typographie chez Didot, puis l'avait contraint de racheter l'imprimerie familiale. David revint donc à Angoulême où « il refoula ses douleurs dans son âme, se voyant seul, sans appui. »

Il y retrouva un de ses amis de collège, Lucien Chardon, fils d'un pharmacien de l'Houmeau, mais descendant par sa mère de l'illustre famille de Rubempré. Son père mort, la pharmacie vendue, Lucien n'eut pour tout héritage que « la merveilleuse beauté de sa mère, présent si souvent fatal quand la misère l'accompagne ». Lucien était, au moment où il retrouva David « sur le point de prendre un de ces partis extrêmes auxquels on se décide à vingt ans... » (2). David lui donna généreusement quarante francs par mois en lui apprenant le métier de prote « quoiqu'un prote lui fût parfaitement inutile ».

« Les liens de cette amitié de collège ainsi renouvelés se resserrèrent bientôt par les similitudes de leurs destinées et par les différences de leurs caractères... L'amitié de ces deux jeunes gens devint en peu de jours une de ces passions qui ne naissent qu'au sortir de l'adolescence. David entrevit bientôt la belle Eve, et s'en éprit comme s'éprennent les esprits mélancoliques et méditatifs. L'Et nunc et semper et in saecula saeculorum de la liturgie est la devise de ces sublimes poètes inconnus dont les œuvres consistent en de magnifiques épopées enfantées et perdues entre deux cœurs !... Lucien fut donc pour David un frère choisi... Il le gâta comme une mère gâte son enfant. » (3).

Cette Eve, dont Balzac n'a parlé jusqu'ici qu'incidemment pour la présenter comme la sœur de Lucien et dont il ne reparlera que beaucoup plus tard, vient ici tout à coup remplacer son frère dans l'analyse de la passion de David de telle façon qu'elle fait figure d'allégorie. « David entrevit bientôt la belle Eve »; il faut peut-être comprendre : dans la passion qu'il avait pour Lucien, David entrevit en lui le mythe de l'Amour, entrevit en lui la femme. Lucien de Rubempré sera toujours présenté par la suite comme un de ces hommes-femmes dont Proust dira qu'ils sont les descendants des habitants de Sodome (4).

Le portrait que Balzac fait aussitôt après, où il compare Lucien tantôt à une femme, tantôt à un enfant est, me semble-t-il, assez clair :

« Lucien se tenait dans la pose gracieuse trouvée par les sculpteurs pour le Bacchus indien. Son visage avait la distinction des lignes de la beauté antique : c'était un front et un nez grecs, la blancheur veloutée des femmes, des yeux noirs tant ils étaient bleus, des yeux pleins d'amour, et dont le blanc le disputait en fraîcheur à celui d'un enfant. Ces beaux yeux étaient surmontés de sourcils comme tracés par un pinceau chinois et bordés de longs cils châtains. Le long des joues brillait un duvet soyeux dont la couleur s'harmonisait avec celle d'une blonde chevelure naturellement bouclée. Une suavité divine respirait dans ses tempes d'un blanc doré. Une incomparable noblesse était empreinte dans son menton court, relevé sans brusquerie. Le sourire des anges tristes errait sur ses lèvres de corail rehaussées par de belles dents. Il avait les mains de l'homme bien né, des mains élégantes à un signe desquelles les hommes devaient obéir et que les femmes aiment à baiser. Lucien était mince et de taille moyenne. A voir ses pieds, un homme aurait été d'autant plus tenté de le prendre pour une jeune fille déguisée, que, semblable à la plupart des hommes fins, pour ne pas dire astucieux, il avait les hanches conformées comme celles d'une femme. Cet indice, rarement trompeur, était vrai chez Lucien, que la pente de son esprit remuant amenait souvent, quand il analysait l'état actuel de la société, sur le terrain de la dépravation particulière aux diplomates qui croient que le succès est la justification de tous les moyens, quelque honteux qu'ils soient. L'un des malheurs auxquels sont soumises les grandes intelligences, c'est de comprendre forcément toutes choses, les vices aussi bien que les vertus. » (5).

Mais Balzac anticipe : les sentiments de Lucien sont encore désintéressés car « ces dispositions d'ambitieux étaient alors comprimées par les belles illusions de la jeunesse, par l'ardeur qui le portait vers les nobles moyens que les hommes amoureux de la gloire emploient avant tous les autres. »

La figure et le caractère de David Séchard forment avec ceux de Lucien un « contraste vigoureusement accusé ». David avait « les formes que donne la nature aux êtres destinés à de grandes luttes, éclatantes ou secrètes. Son large buste était flanqué par de fortes épaules... Son visage, brun de ton, coloré, gras, supporté par un gros cou, enveloppé d'une abondante forêt de cheveux noirs, ressemblait au premier abord à celui des chanoines chantés par Boileau; mais un second examen vous révélait dans le sillon des lèvres épaisses, dans la fossette du menton... dans les yeux surtout le feu continu d'un unique amour. » (6).

Quelle lutte secrète soutient David ? Quel est cet unique amour, sinon la passion que lui inspire Lucien depuis le collège ? (« Lucien fut un des plus brillants élèves du collège d'Angoulême où il se trouvait en troisième lorsque Séchard y finissait ses études... »). D'autre part la ressemblance physique de David Séchard avec Vautrin, comme avec Balzac lui-même, n'est-elle pas révélatrice ? David ressemble à un chanoine, l'abbé Carlos Herrera est chanoine honoraire du chapitre de Tolède, et Balzac aimait se vêtir d'un froc. David Séchard, imprimeur comme le fut Balzac, a comme lui un large buste, un gros cou, d'abondants cheveux noirs. Herrera était « gros et court, avait un large buste, un teint de bronze... ». Je crois que l'on peut déceler en David Séchard une première incarnation de Vautrin, mais d'un Vautrin jeune, généreux, plein d'illusions et peut-être n'est-il pas trop téméraire de voir en ces deux hommes : David et Vautrin, le poète et le cynique, le travailleur et l'aventurier, un double portrait de Balzac par lui-même et « les deux faces d'une même réalité ».

Quoi qu'il en soit, « Depuis trois ans les deux amis avaient donc confondu leurs destinées... Dans cette amitié déjà vieille, l'un des deux aimait avec idolâtrie, et c'était David. Aussi Lucien commandait-il en femme qui se sait aimée. David obéissait avec plaisir. » (7).

Sur ces trois années de vie commune nous n'avons que peu de détails. « Ils lisaient les grandes œuvres qui apparurent depuis la paix sur l'horizon littéraire... ils s'essayaient en des œuvres avortées ou prises, quittées ou reprises avec ardeur. Ils travaillaient continuellement sans lasser les inépuisables forces de la jeunesse. » (7). Comme l'écrira Balzac plus tard, toujours à propos de Lucien : « Le bonheur n'a pas d'histoire et les conteurs de tous les pays l'ont si bien compris que cette phrase : Ils furent heureux termine toutes les aventures d'amour. Aussi ne peut-on expliquer que les moyens de ce bonheur vraiment fantastique... Ce fut le bonheur sous sa plus belle forme, un poème, une symphonie de quatre ans !... Enfin la formule : Ils furent heureux, fut pour eux encore plus explicite que dans les contes de fées car ils n'eurent pas d'enfants. » (8).

Pour tenter d'expliquer le bonheur des deux amis Balzac se contente de les peindre, assis l'un près de l'autre, dans la cour de l'imprimerie.

« En 1821, dans les premiers jours du mois de mai, David et Lucien étaient près du vitrage de la cour... Tous deux s'assirent sous un berceau d'où leurs yeux pouvaient voir quiconque entrerait dans l'atelier. Les rayons du soleil qui se jouaient dans les pampres de la treille caressèrent les deux poètes en les enveloppant de sa lumière comme d'une auréole... »

L'un près de l'autre, ils lisent ensemble les idylles d'André Chénier : Neère, Le Jeune Malade, l'élégie sur le suicide, L'Aveugle.

« Quand Lucien tomba sur le fragment : S'ils n'ont point de bonheur, en est-il sur la terre ?, il baisa le livre, et les deux amis pleurèrent, car tous deux aimaient avec idolâtrie. Les pampres s'étaient colorés, les vieux murs de la maison, fendillés, bossués, inégalement traversés par d'ignobles lézardes, avaient été revêtus de cannelures, de bossages, de bas-reliefs et des innombrables chefs-d'œuvre de je ne sais quelle architecture par les doigts d'une fée. La fantaisie avait secoué ses fleurs et ses rubis sur la petite cour obscure... La poésie avait secoué les pans majestueux de sa robe étoilée sur l'atelier où grimaçaient les singes et les ours de la typographie. Cinq heures sonnaient, mais les deux amis n'avaient ni faim ni soif, la vie leur était un rêve d'or, ils avaient tous les trésors de la terre à leurs pieds. Ils apercevaient ce coin d'horizon bleuâtre indiqué du doigt par l'Espérance à ceux dont la vie est orageuse, et auxquels sa voix de sirène dit :

— Allez, volez, vous échapperez au malheur par cet espace d'or, d'argent ou d'azur. » (9)

Au milieu de cette transfiguration de David et de Lucien par l'amitié et la poésie, Balzac ajoute : « La Camille d'André Chénier était devenue pour David son Eve adorée, et pour Lucien une grande dame qu'il courtisait. » L'idylle est terminée. Ici commence le romanesque. David épousera cette Eve fantomatique, doublure féminine -de Lucien. Quant à Lucien, il va imiter les héros de roman du xviii, siècle. Il entre à l'Hôtel de Bargeton comme le chevalier de Meilcour « entrait dans le monde à dix-sept ans avec tous les avantages qui peuvent y faire remarquer ». Lucien aux pieds d'Anaïs ressemble comme un frère à Meilcour sur le sofa de Mme de Lursay. L'amour devient pour lui un jeu de société, ce que Crébillon appelait « une sorte de commerce où l'on s'engageait souvent même sans goût », un jeu où il pense gagner sa position sociale – il perdra d'ailleurs cette illusion, comme les autres. C'est par vanité, par ambition, par conformisme qu'il se laisse aimer et qu'il croit aimer ses maîtresses. Au milieu de tous les plaisirs, il restera insatisfait. Cet égarement du cœur et de l'esprit le conduira au suicide. Du moins Balzac avait-il voulu, avant de suivre Lucien de Rubempré au cours de sa destinée orageuse, laisser entrevoir au lecteur la véritable nature de son héros et ce qu'aurait pu être pour lui le bonheur : la vie simple, à Angoulême, près de son ami David.

(1) Les Illusions perdues; Modeste Mignon; Splendeurs et misères des courtisanes.

(2) Lucien, éternel désespéré, restera toute sa vie prêt au suicide. Plusieurs sursis lui seront cependant accordés, grâce à des rencontres qui l'obligeront à vivre : David le sauve une première fois; plus tard il trouvera Vautrin en allant se noyer. « Je vous ai pêché, je vous ai rendu la vie, lui dit Vautrin, et vous m'appartenez comme la créature au créateur. » Lucien ne vit que par ses amis.

(3) Œuvres complètes de Balzac, édition définitive, Calmann Lévy, 1879, t. VII : Les Illusions perdues, p. 151-152.

(4) « Il est beau, cet enfant-là », dit Camusot de Lucien.

— Vous trouvez ?, répond Coralie. Je n'aime pas ces hommes-là, ils ressemblent trop à une femme » (id. Illusions perdues, p. 418) ; et surtout :

« Le mal, dont la configuration poétique s'appelle le diable, usa envers cet homme à moitié femme de ses plus attachantes séductions. » (id. t. IX, Splendeurs et misères des courtisanes, p. 77). Cette fois, Lucien, tenté par Vautrin, c'est Eve elle-même, allégorie de la femme, tentée par le diable.

(5) id. Illusions perdues, p. 155.

(6) id. Illusions perdues, p. 154.

(7) id. Illusions perdues, p. 156.

(8) Souligné par Balzac dans le texte. Edition citée, t. IX, Splendeurs et misères des courtisanes, p. 63.

(9) id. Les Illusions perdues, p. 157.

Arcadie n°26, Jean-Louis Verger, février 1956


« L'homosexualité » dans « La comédie humaine » de Balzac

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Les clés de saint Pierre, un chapitre inédit de Roger Peyrefitte

Publié le par Jean-Yves Alt

« Le chapitre que l'on va lire était le cinquième de la deuxième partie des Clés de saint Pierre. C'est la confession du cardinal Belloro à l'abbé Victor Mas. Je l'ai écrite, parce que j'avais de bonnes raisons de savoir qu'elle correspondait à des réalités. Je l'ai supprimée, parce qu'elle aurait pu laisser subsister certains doutes sur les relations de l'irréprochable Éminence et du petit abbé. Ce ne fut pas sans mal que je me résolus à ce sacrifice. L'occasion me paraissait opportune de rappeler que les erreurs de jeunesse ont parfois des conséquences inattendues. Comme me l'écrivait, au sujet de mon premier livre, un de mes anciens chefs dans la Carrière : "Ces amitiés particulières que l'on persécute dans les collèges religieux, peuvent former, plus tard, des saints, des martyrs, des héros". Nous ne prétendons pas si loin pour notre propre compte, mais nous avons voulu seulement en faire juges les lecteurs d'Arcadie. »

Roger Peyrefitte

Au milieu de la nuit, l'abbé fut réveillé en sursaut par la lumière ; stupéfait, il vit le cardinal drapé dans une houppelande pourpre, debout au pied de son lit. Il se dressa sur son séant et fit le geste de prendre sa robe de chambre pour se lever, croyant que son vénérable maître avait besoin de lui. Le cardinal lui fit signe de rester couché, poussa un fauteuil et y prit place. Il demeura quelques instants absorbé par ses pensées, comme s'il ne pouvait dire ce qu'il avait à dire. Le jeune homme, bouleversé par cette visite et ce silence, retenait son souffle. Enfin le cardinal, regardant en face de lui, vers la porte close, parla tel que dans un rêve :

— Mon enfant, mon enfant chéri, tu m'as fait, l'autre jour, une confession muette. Je viens t'en faire une sans ambages. Je t'ai donné des conseils qui étaient le fruit de mon expérience : je veux que tu saches ce qu'elle a été ; au moins ne serai-je plus seul à le savoir. Tu as ressuscité en moi des souvenirs qui n'étaient pas tout à fait morts, mais que je ne croyais pas si vivants. Depuis plusieurs nuits, ils troublent mon sommeil. Excuse-moi d'être, venu troubler le tien. Tu es mêlé, d'ailleurs, lointainement à cette histoire et je t'en devais le récit à un double titre. Tu verras que les fautes les plus graves peuvent avoir une heureuse issue et qu'il ne faut pas désespérer de Dieu.

« J'avais treize ans, j'étais interne à Mondragone – interne, comme le voulait la règle de la maison, et bien que j'en fusse tout voisin, ma famille habitant Frascati. J'étais plongé dans le grec et le latin et aussi dans autre chose. Ces instructions que les enfants se donnent à l'insu des maîtres, avaient eu en moi un bon élève et c'est sans le moindre scrupule que je menais cette existence secrète au milieu de toutes nos petites dévotions. Je n'avais pas compris encore la grandeur de la religion, malgré l'exemple de mes parents et de mes maîtres, et j'étais porté à croire que c'était une invention des hommes pour brimer la jeunesse. J'adoptai sans la connaître la formule de l'inscription pompéienne que je te citai (1). Je ne m'imaginai pas qu'il pût y avoir dans l'univers de plus grande félicité que celle-là. Une espèce de prosélytisme m'incitait à communiquer à d'autres la science dont on m'avait fait profiter.

J'avais ma religion et mon apostolat. Les disciples étaient nombreux.

Mes yeux ne s'étaient pas encore élevés très haut, n'est-ce pas ? Un jour – c'était quelques mois après ce beau début – je m'avisai de regarder mes camarades. Les initiés, comme nous disions, et les initiateurs, c'est-à-dire les grands qui avaient leur chambre où nous trouvions bien moyen de les rejoindre, bref, tous me semblèrent épouvantables. Les plus impurs étaient presque toujours les plus laids. Ils avaient l'air d'être heureux de souiller ainsi la beauté des autres. Ceux qui étaient beaux me parurent de ces fleurs où traînent des limaces, quand ils ne me parurent pas des monstres d'hypocrisie. L'un d'eux pourtant, qui avait deux ans de plus que moi, m'évoquait la vraie beauté et le vrai front des anges, bien qu'il ne se conduisît pas comme eux.

Je m'attachai à lui et il me rendit cet attachement. Peu à peu, nous avions rompu tout lien avec nos camarades. Nous avions continué de faire ensemble les mêmes choses, mais nous nous étions devinés, puisque, d'un commun accord, nous décidâmes bientôt de ne plus les faire. J'avais compris soudain pourquoi, moi, j'y renonçais, mais ne voulus pas le lui dire, avant de savoir pourquoi, lui, il y renonçait.

Il répondit à ma question que c'est parce qu'il m'aimait. Oh ! que je l'aimais aussi ! C'est parce que je l'aimais plus que tout le reste que je lui sacrifiai cela. Je l'aimais, comme David aimait Jonathan, d'un "amour au-dessus de l'amour des femmes".

Je ne t'ai pas encore dit que ce garçon, dont la famille habitait Rome, était Français par sa mère et que sa mère était de Versailles. Nous passâmes ainsi le reste de l'année scolaire. A la fin des grandes vacances, le sort nous sépara. Sa famille se transférait en Argentine dans de vastes exploitations qu'elle venait d'hériter. A notre dernière rencontre, il me demanda si je savais ce que c'était qu'un serment, un serment à tenir jusqu'à la mort, et je lui assurai. "Je te demande cela, dit-il, et tu ne sais même pas, nous ne savons même pas ce que c'est que la vie." Je lui dis que je le savais, puisque nous nous étions connus. Alors, il me jura de rester toujours à moi, à moi seul. « Je ne te réclame rien, me dit-il, j'ai voulu m'engager et te laisse libre. »

Sans hésiter, je lui fis le même serment, qui le remplit d'une joie indicible. Il n'avait que seize ans et moi quatorze, mais nous n'étions plus des enfants.

A ce moment-là, nous nous trouvions dans la campagne, sur une route solitaire, non loin de Frascati. Nous aperçûmes entre les oliviers une ruine monumentale en forme de tour, qu'on appelle le tombeau de Lucullus et où s'est adossée une vieille église, elle-même en ruine. Jamais nous n'avions parlé de Dieu : c'était pour nous un thème scolaire, un mot vide de sens, à force d'avoir été seriné. La porte de cette église était ouverte, une lampe, allumée sans doute par un pâtre, brillait mystérieusement et nous attira. On eût dit la dernière flamme entretenue par le dernier fidèle dans le dernier temple d'une religion croulante. Nous avions l'esprit tout occupé encore de nos serments : ne dépassaient-ils pas nos forces ? ne préjugeaient-ils pas du temps ? Les auréoles des fresques à demi effacées dansaient dans la pénombre. Mon ami me prit la main tout à coup et je sentis les battements de son cœur dans la sienne. "Tu es certain de garder ta parole ?" me demanda-t-il d'une voix que je ne lui avais jamais entendue, car ce n'est pas chaque jour qu'on entend la voix de l'âme. Je ne pus dire un mot, mais les pleurs qui coulaient sur mes joues étaient ma réponse. "Eh bien ! poursuivit-il, nous allons refaire ici notre serment devant quelqu'un à qui nous ne pensions pas et qui nous aidera peut-être à le tenir."

Nous ne nous sommes jamais écrit, nous ne nous sommes jamais revus. J'ai appris par hasard, l'automne dernier, qu'il était mort il y a vingt ans. Il était entré dans un ordre missionnaire et soignait les lépreux en Afrique.

Tu vois, mon enfant, que les combinazioni de Dieu, pour faire un vrai saint et un pauvre cardinal, sont plus surprenantes que toutes celles des hommes. »

Arcadie n°130, Roger Peyrefitte, octobre 1964

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