Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Recherche pour “galerie au bonheur du jour expo maisons closes”

Les « jésus » par Félix (*) Carlier (1887)

Publié le par Jean-Yves Alt

Ancien chef du service des mœurs à la Préfecture de Police de 1860 à 1870, Félix (*) Carlier publia en 1887 un gros ouvrage, extraordinairement documenté, sur « Les deux Prostitutions » (1). Nous détachons quelques curieuses anecdotes de la seconde partie du livre qui donne un suggestif panorama de la prostitution masculine à Paris.

Les prostitués qu'on désigne sous les noms génériques de petits Jésus ou de jésus se décomposent en trois sous-classes : les honteuses – les travailleuses – les persilleuses. Les persilleuses et les travailleuses affichent carrément leur ignominie. Les honteuses, comme leur nom l'indique, la cachent le plus qu'ils peuvent.

A cette classification tirée de l'argot, adoptée par le monde des voleurs et par celui de la prostitution, nous préférons celle-ci : les insoumis – les entretenus – les raccrocheurs – parce qu'elle se prête mieux au plan de cette étude.

Nous devrions peut-être employer ces trois adjectifs au genre féminin, parce que les individus qu'ils qualifient ont tous pour signes distinctifs une tenue, des allures, des minauderies efféminées qu'ils s'étudient à pousser jusqu'au ridicule.

Entre eux, ils ne se connaissent et ne se désignent que par des appellations féminines.

Ces appellations ont des origines bien différentes. Certaines ont des prétentions à la noblesse : la Duchesse de Lamballe, la Marquise, la Baronne, la Maintenon, la Margrave de Saint-Léon, la Duchesse Zoé, Valentine d'Armentières, Marie Stuart, la Princesse Salomé, etc., etc.

D'autres sont tirées de romans ou de pièces de théâtres : Fœdora, la Fleur fauchée, la Bisbérine, Adrienne Lecouvreur, Lodoïska, la Esmeralda, la Fonctionnelle.

D'autres appartiennent, ou ont appartenu à la galanterie parisienne : Rigolette, Pomaré, Marguerite Gautier, Cora Pearl, la Schneider.

Enfin les défauts de nature, les habitudes, les lieux d'origine et les professions font donner des sobriquets au plus grand nombre : la femme Colosse, la Déhanchée, la Louchon, la Naimbot, la Délicate, la Roussotte, la Blondinette, la Tabatière, la Poudre de riz, la Salope, la Normande, la belle Allemande, la Brésilienne, la Parfumeuse, l'Institutrice, la Cochère, Louise la Misère, etc., etc.

Dans la conversation, ils se traitent de ma chère, de ma toute belle. Si un passant, en réponse à des gestes provocateurs, les rudoie un peu, ils disent : « Vous n'êtes pas galant pour les dames », et si, écœuré, il les malmène, ils lui répondent : « Vous êtes un lâche de maltraiter une faible fille comme moi ».

Pour exprimer la séduction que peut exercer l'un d'entre eux, ils disent de lui : c'est une chatte. Ils se traitent dans leurs correspondances de : « cher cœur, adorable trésor », et, dans leurs disputes, « de p... de vache, de salope, de voleuse ».

Tous cherchent à se donner une voix douce, et certains arrivent à des timbres de fausset près desquels les voix de la chapelle Sixtine sont des voix graves.

Lorsqu'ils se trouvent plusieurs réunis dans l'intimité, c'est un caquetage assourdissant entremêlé d'éclats de voix aigres qui pourraient faire douter de leur raison. C'est cet amour immodéré du verbiage qui leur a valu le surnom de tapettes (2).

Ils emploient tous les moyens possibles pour se rendre imberbes ; ils cherchent à faire tomber leur barbe à l'aide d'onguents ; certains se la font même arracher brin à brin et se résignent à cette souffrance atroce pour être bien certains qu'elle ne repoussera pas.

Dans les bals masqués, dans leurs soirées intimes, sur la voie publique, où ils se montrent en plein jour pendant les fêtes du Carnaval, c'est toujours en femmes qu'ils s'habillent, et c'est avec des fleurs artificielles, des couronnes et des guirlandes qu'ils se parent ; chez eux, où ils se livrent volontiers à des travaux d'aiguille, c'est encore ce costume qu'ils affectent de porter.

Leurs professions de prédilection, quand ils travaillent, sont encore des professions ordinairement exercées par des femmes. Ils sont fabricants de chapeaux de paille pour les dames, ouvriers en fleurs fines, ouvriers en tapisserie à l'aiguille, modistes, repasseurs chez les blanchisseuses, couturières. L'un d'eux avait acquis dans cette dernière profession un goût et une habileté tels qu'il était engagé à l'année par une des grandes marchandes à la toilette de Paris, pour remettre à neuf les robes de soirée démodées.

Lors d'une perquisition faite chez un jeune homme, on le trouva repassant un bonnet ; à ses côtés était assis un autre jeune garçon qui cousait une robe ; enfin un troisième individu, celui-là étranger à la maison, leur faisait voir des échantillons de rubans pour lesquels il faisait la place.

Ils ont, pour les colifichets, les étoffes de soie, les bijoux, les parfumeries, un goût insatiable, désordonné. Le linge de corps les préoccupe beaucoup moins. Ils sont, pour une certaine catégorie, d'une malpropreté repoussante. Souvent couverts d'habits sordides, de linge dont la seule vue donne des nausées, ils ne considèrent même pas la chemise comme un vêtement indispensable; ils la remplacent volontiers par un faux col fixé à l'aide d'une épingle au col de leur gilet, et par une loque de linge blanc étalée sur leur poitrine. La vermine et la gale, qu'ils propagent partout, sont leurs hôtes habituels et respectés; mais ils portent tous sur eux un flacon d'odeur, de la poudre de riz, un pompon dont ils se servent à chaque instant, même sur la voie publique. La possession d'un coupon de soie voyante les transporte de joie ; les bijoux surtout les passionnent outre mesure. Ce sont là les cadeaux qu'ils préfèrent. A défaut de diamants, ils portent du strass, à défaut d'or, ils achètent du doublé, tout ce qui brille leur plaît.

in Le Crapouillot n°30, « Les Homosexuels », août 1955, p. 20

(*) Il ne faut pas confondre Pierre Carlier (1794-1864), qui fut préfet de police, avec Félix Carlier, auteur d'un ouvrage fameux sur Les deux prostitutions (1887), la « prostitution antiphysique » constituant la seconde partie de l'ouvrage. Par ailleurs, le catalogue de la BNF semble responsable d'une erreur assez répandue au sujet de ce dernier, en charge de la police des moeurs de 1860 à 1870, l'initiale F. de son prénom étant interprétée dans le catalogue par François au lieu de Félix. Un article de lui paru dans les Annales d'Hygiène publique et de méd. lég. (1871 p. 282) tranche la question : son prénom est bien Félix.

Jean Claude Féray

in Le registre infamant, éditions Quintes-Feuilles, octobre 2012, ISBN : 978-2953288568, pp. 12-13


(1) Félix Carlier, Les deux prostitutions, Paris, Editeur E. Dentu, 1887, deuxième partie : Prostitution Antiphysique, chapitre II : Classification des pédérastes, pp. 322 à 326 pour l'extrait cité, (téléchargeable sur le site Gallica)

(2) En langue verte, on dit d'une personne qui cause beaucoup et à tort et à travers : « A-t-elle une tapette ! » Tapette, en argot, est synonyme de bavard.


Lire aussi : Jésus La Caille, un roman de Francis Carco (1914)

Voir les commentaires

Alex et la vie d’après, Thierry Robberecht et Fabrice Neaud

Publié le par Jean-Yves Alt

... un outil de promotion de la santé et de prévention du VIH/Sida auprès des homo-/bisexuels masculins produit par l’association belge Ex Aequo.

Alex est un jeune homosexuel. Suite à un rapport sexuel à risque, il découvre sa séropositivité. Cette nouvelle va bouleverser sa vie... Sa rencontre avec différents personnages va lui permettre, malgré des moments de désespoir, de trouver une nouvelle façon d'envisager l'avenir.

L'histoire d'Alex s'accompagne d'informations sur le VIH/Sida, de témoignages de personnes séropositives et d'adresses utiles à l'attention des homo-/bisexuels séropositifs et séronégatifs, à leur entourage ainsi qu'au personnel médical.

L'outil aborde les conditions de l'amélioration de la qualité de vie suite au diagnostic d'une contamination au VIH/Sida, le suivi médical et l'adhérence aux traitements, la vie affective et sexuelle, y compris la prévention contre le VIH/Sida (surcontaminations) et les IST, la réparation de l'estime de soi et la lutte contre les discriminations dont sont encore victimes les personnes séropositives.

Cette bande dessinée a été réalisée grâce à la confiance d'un groupe de gays séropositifs qui ont livré leur expérience : Claude, Nicolas, Maurice, Patrick, Pascal et Xavier ont partagé leur vécu pour construire l'histoire d'Alex. A partir de leurs expériences de vie, le scénariste Thierry Robberecht a construit un récit réaliste et émouvant mis en forme par les dessins sensibles et vivants de Fabrice Neaud.

Association sans but lucratif de promotion de la santé créée en 1994 et soutenue par le Ministère de la Santé de la Communauté française, Ex Aequo a depuis de nombreuses années mené des actions de prévention Sida/IST à l'attention des homo-/bisexuels masculins séronégatifs pour empêcher de nouvelles contaminations.

Une enquête menée en Belgique [1], montre que les homosexuels séropositifs déclarent un nombre de prises de risque élevé, en particulier ces dernières années. Aussi, des travaux menés dans d'autres pays soulignent combien le rapport des gays séropositifs à la prévention est différent du reste de la population homosexuelle. D'une part, ils sont déjà de « l'autre côté de la barrière » ce qui peut amener des comportements de prise de risque et donc une fragilité par rapport aux autres IST (syphilis et hépatite B notamment) ; d'autre part, ils sont impliqués différemment dans le processus préventif (puisque pour eux la protection concerne l'autre et non plus seulement eux-mêmes). Cette situation peut introduire un sentiment d'exclusion, une appréhension à dire son statut sérologique par anticipation du rejet, et finalement un repli sur soi. De plus, les gays séropositifs sont doublement stigmatisés : de par leur orientation sexuelle (homophobie encore présente malgré les avancées légales et la tolérance sociale accrue) et de par leur statut sérologique (le Sida est encore une maladie tabou).

Dès lors, l'association Ex Aequo a souhaité adresser des messages spécifiques aux homosexuels masculins qui vivent avec le VIH : d'où cet outil.

Mais ne s'adresser qu'aux séropositifs risquait d'être stigmatisant et contradictoire avec la notion de co-responsabilité d'où l'idée d'émettre un message décliné aussi vers les séronégatifs et ceux qui ne connaissent pas leur statut sérologique.

Les auteurs de la bande dessinée :

 Fabrice Neaud est un auteur français. Son Journal, bande dessinée autobiographique en 4 volumes (à ce jour) a été acclamé et a notamment reçu le prix Alph'Art « Coup de cœur » au Festival international de la bande dessinée d'Angoulême en 1997. Des récits inédits sont également parus dans le collectif éponyme de la maison d'édition Ego comme X ainsi que dans la revue Bananas. Il travaille aujourd'hui sur de nombreux projets dont l'un consacré à des super-héros pas comme les autres.

 Thierry Robberecht est un scénariste et écrivain belge, spécialisé notamment dans la littérature jeunesse et la bande dessinée (La Smala chez Dargaud). Il publie régulièrement des polars jeunesse et des livres illustrés pour les enfants. Il a scénarisé « William se pose des questions » et « Le Monde de William », deux brochures de prévention Sida/IST à l'attention des jeunes homo-/bisexuels, éditées par Ex Aequo.

Contacts :

http://www.exaequo.be

http://www.jeunexaequo.be

Responsable du projet Alex et la vie d'après et contact presse : Frédéric Arends : frederic.arends@exaequo.be

Cet outil a été réalisée grâce au soutien du Ministère de la Santé de la Communauté française, du Ministère de la Santé, du Service de l'Education permanente - Direction Générale de la Culture - de la Communauté française, de l'Action Sociale et de l'Egalité des chances de la Région wallonne, de la Direction Ressources humaines et Egalité des chances de la Région Bruxelles-Capitale et de la Direction de l'Egalité des chances de la Communauté française.


[1] «Modes de vie et comportements des gays face au sida» - Rapport de l'enquête 2004 pour l'association Ex Aequo, Vladimir Martens, Observatoire du Sida et des sexualités (FUSE), août 2005.


Cet article est tiré du dossier de presse réalisé par l’Association Ex Aequo pour la sortie de cet outil le 13 mai 2008


Lire aussi la chronique de Didier Pasamonik

Voir les commentaires

La Friponnière, Didier Denché

Publié le par Jean-Yves Alt

« Il y a bien longtemps que je n'ai pas lavé, de sang, mon visage, et que Tisiphone n'y a baigné ses membres altérés. » (p. 163) : cette tirade du vieux poète Eumolpe, tirée d'une version peu connue du Satyricon, pourrait être la clé de l'énigme policière de ce roman.

L'histoire tourne autour d'un forum internet intitulé « La Friponnière » qui aborde l'amour de l'homme pour le garçon. De nombreux intervenants participent au dialogue en ligne. Trois groupes contradictoires échangent leurs idées : les généreux qui sont d'une compréhension admirable pour les pédophiles, les haineux à leur égard, et un unique, Philippe Sourphères, intelligent et plein d'humour.

Pour échapper au sort de « délinquant sexuel », ce dernier explique une méthode qu'il a tirée de la lecture d'un ouvrage de Hervey de Saint-Denys sur les rêves et les moyens de les diriger. En quelques mots, il suggère aux participants du forum de vivre leurs amours en rêve, plutôt que dans la réalité. Que chacun soit le véritable scénariste de ses rêves.

Mais reprenons les faits depuis le début : le sept mars, à cinq heures du matin, Stéphane Prévane, un informaticien de vingt huit ans, est retrouvé mort, la carotide tranchée. Un meurtre commis à l'arme blanche. Ce jeune homme dialoguait sur le forum. L'assassin a laissé une marque sur le cadavre de sa victime : deux épis de maïs. Quelques jours plus tard, un traducteur de russe, Sergueï Stupasseief, est descendu par balles à son domicile de Pantin. Ce poète bilingue était aussi pédophile et dialoguait également sur ce même forum. L'assassin a déposé, cette fois-ci, sur le cadavre : trois harengs saurs.

Paul Lisaneur est l'inspecteur chargé de l'enquête. Il n'a rien de l'image classique d'un inspecteur portant sur son visage des heures de sommeil en retard, mangeant un hot-dog entre deux interrogatoires et auquel son bon sens permet toujours de se sortir de situations inextricables.

Paul Lisaneur n'est pas un redresseur de tort ; seulement un homme qui a foi en l'humanité tout en ne faisant pas d'angélisme quant aux hommes. Il sait s'occuper de son fils Mathieu dont il a la garde. Il est divorcé d'avec sa femme qui s'est découverte lesbienne. Lisaneur fouille autant les consciences que les fiches de police afin de voir qui se cache derrière ce que la vindicte populaire appelle les « épouvantables assassins ». En affichant ses préjugés, en les interrogeant, il interpelle aussi ceux des lecteurs. Ce policier est sympathique à l'image de Dave Brandstetter, le détective homosexuel de Joseph Hansen. Il faut souhaiter que ce roman policier soit le premier d'une longue série.

« Ni les études de médecine, ni même le serment d'Hippocrate n'apportent de garantie quant à l'honnêteté d'un homme. À cette réflexion, Paul songea justement au serment d'Hippocrate. […] Ce serment, en effet, par ce qu'il lui avait révélé sur l'amour de l'homme pour le garçon, ne lui annonçait-il pas la nature de sa future enquête ? Dire que des générations et des générations de médecins l'avaient prononcé, en occultant ce qu'Hippocrate disait clairement sur l'attrait exercé par les jouvenceaux !

"Dans quelque maison que j'entre, j'y pénétrerai pour l'utilité des malades, me préservant de tout méfait volontaire et corrupteur, et surtout de la séduction des femmes et des garçons, libres ou esclaves."

Paul, en découvrant le contenu de ce serment, fut très étonné qu'un texte auquel non seulement tout une profession, mais l'humanité entière prêtait un caractère presque sacré, recélât une vérité aussi déconcertante. Hippocrate, comme d'autres savants ou philosophes grecs, mettait la paidérastie sur le même plan que l'amour des femmes. Et encore, certains de ces derniers, paraît-il, lui donnaient souvent la précellence ! » (pp. 34/35)

Est-il exagéré de dire que dans « La Friponnière », l'assassin a vengé tous les enfants de la terre ? Il n'a, ni plus ni moins, fait assassiner des personnes qu'il assimilait à l'ogre, image développée dans l'imagerie universelle de la pédophilie. Par le sang versé, l'ogre cesse d'être assimilé au monstre, au bourreau et devient victime. En même temps, celui qui représentait la normalité de la société, en devenant assassin, se pare des attributs démoniaques qui échouaient aux pédophiles.

Le croquemitaine, traqueur de chair infantile, peut être un homme qui se donne… assoiffé de tendresse et d'amour. Celui, que l'on nomme l'ogre, devient même parfois un ami par excellence, un modèle, un héros pour l'enfant, contre vents et marées. Tel Philippe Sourphères pour Mathieu, onze ans… fils de l'inspecteur Paul Lisaneur :

« — Est-ce que je peux embrasser Mathieu pour lui dire au revoir ? demanda timidement Delta de Céphée (il s'agit du pseudo de Philippe Sourphères).

— Naturellement ! répondit Paul, dans un élan de profonde sincérité.

Philippe ne se contenta pas d'un petit bisou : il prit carrément Mathieu dans ses bras, et le serra contre son cœur, comme pour un adieu. Mathieu sourit de plaisir. » (p. 168)

Ici la thématique de la séduction, du rapt est totalement chamboulée puisque c'est presque l'enfant qui manifesterait le désir d'être kidnappé.

Il faut lire encore « La Friponnière » pour les très nombreuses références culturelles – littéraires, cinématographiques, musicales – disséminées tout au long de l'enquête. Pour les calembours dont l'auteur maîtrise parfaitement le maniement. Pour l'enquête, bien évidemment, hors des chemins battus. La palette du romancier-poète est parfaite.

Avec Didier Denché (je devine un pseudonyme), le romanesque est plus vrai que la vie et la vie vraie peut devenir un roman.

■ La Friponnière, Didier Denché, Éditions Quintes-Feuilles, décembre 2008, ISBN : 9782953288506, illustration de couverture : peinture à l'huile de Mario de Graaf


Du même auteur : Dieu lui-même n'en sait rien

Voir les commentaires

Le cinéma et l'homophilie par Sinclair (1956)

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce pourrait être la matière d'une thèse ; plus modestement dans un article de revue, on se bornera à poser quelques jalons, à marquer de repères les œuvres les plus importantes qui ont évoqué ce sujet.

L'homophilie féminine a toujours été, on le sait, plus facile à mettre en scène parce que de tous temps considérée comme moins choquante par les hétérosexuels les plus farouches.

De bonne heure les metteurs en scène nordiques ou allemands l'ont abordée. La France n'a suivi que plus lentement.

Dès le temps du muet, Pabst avait eu l'intelligence et l'heureuse fortune de confier la vedette de plusieurs films à une des plus étonnantes actrices de cette époque : Louise Brooks. Que ce soit dans Trois pages du Journal d'une fille perdue, dans Loulou ou la Boîte de Pandore, il sut en faire le centre de toutes les passions sans en excepter les homosexuelles. C'est ainsi que dans l'avant-dernière partie de Loulou, on voit une amie fidèle de cette dernière pleurer lorsque Louise Brooks se laisse aller à la prostitution – puis jalouse, assassiner le client de passage. Ce film reste volontairement une peinture des bas-fonds et toutes ces scènes sont situées à bord d'un tripot bateau-de-fleurs extrêmement sordide.

Beaucoup plus important du point de vue de l'homophilie est le film allemand de Leontine Sagan, Jeunes filles en uniforme. La qualité exceptionnelle des interprètes (Dorothea Wieck notamment dans le rôle de l'institutrice), une technique très sûre, enfin un tact et une discrétion hors de pair le nimbaient d'une poésie rare.

Sur ces traces on a pu voir en France après la libération Olivia, Julie de Carneilhan et autres Mademoiselle de la Ferté, œuvres qui ne sont pas absolument négligeables mais qui auraient peut-être sombré plus promptement dans l'oubli, n'était le caractère d'exception de leur sujet.

Plus subtil, plus intelligent aussi et infiniment plus pervers All about Eve de Mankiewicz apportait une peinture aussi cruelle que vraie de l'homophilie féminine dans les milieux de théâtre aux Etats-Unis. Anne Baxter (Eve) après avoir longtemps vécu dans l'ombre de Bette Davis (Margo), puis être parvenue à l'évincer, voit à la fin du film se dresser devant elle la silhouette inquiétante, attirante de la très jeune Barbara Bates : roue éternelle de l'intrigue et du désir. L'ambiguïté était assez grande toutefois pour que le vrai sujet passât complètement inaperçu aux yeux de la plupart des spectateurs. Une critique malicieuse eut beau annoncer que Mankiewicz préparait All About Adam, il va sans dire que ce projet, s'il existât jamais, ne fut pas suivi de réalisation.

C'est que pour des raisons fréquemment exposées dans cette revue, l'homophilie masculine est beaucoup plus délicate à évoquer dans un livre, à plus forte raison à l'écran. Le recours au biais des souvenirs d'enfance ou d'adolescence (1), voire les échappatoires sadomasochistes de mode actuellement y sont aussi plus malaisés.

Subsiste vieux comme le spectacle et d'un effet sûr : le travesti. Aussi que ce soit Fatty, Keaton, Chaplin dans la très équivoque Mademoiselle Charlot et bien d'autres, tous les grands comiques de l'écran y ont fait largement appel. Le modèle du genre ne reste-t-il pas toutefois la séquence de Charlot machiniste embrassant sur la bouche Edna Purviance en casquette et salopette d'apprenti ? Surpris par son chef d'équipe, il assiste effaré à la mimique aussi claire que précise à laquelle se livre cet acteur grand, gros et fortement moustachu qui singe avec toutes les minauderies d'usage un funambule en marchant à petits pas sur un tapis roulé dans le studio.

En France sensiblement à la même époque se réalisaient des œuvres d'une esthétique qui a mal vieilli, telle L'inhumaine de Marcel l'Herbier ou certains films de Germaine Dulac. Elles proposaient aux foules un type assez invertébré de jeune premier dans le même temps où l'Amérique faisait ses délices de Rudolph Valentino.

Il serait injuste de passer sous silence Le sang d'un poète de Cocteau. Il parait être une des œuvres les plus valables de cette époque et aussi une des moins fanées quoi qu'il y soit fait un large emploi du bric à brac cher à l'auteur et depuis devenu célèbre (statues, glaces, ange, masque, etc.). Sous le voile d'un certain hermétisme, ce film n'eut pas de peine à déjouer les censeurs de l'époque plus soucieux de politique que de « morale ».

Un film allemand plus précis, Chaînes de Dieterlé n'eut pas cette chance. Il connut des démêlés avec la censure qui le mutila au point de le rendre peu intelligible. N'avait-il pas eu l'imprudence et aussi le courage de toucher à un sujet entre tous « tabou », à l'homophilie dans les prisons ?

A la disparition du film muet s'ouvrit une fort longue période de tâtonnements dont les années 36-38 virent à peine le terme. Il faudra attendre la fin du conflit pour que surgisse une floraison de films traitant peu ou prou de l'homophilie.

Aux Etats-Unis un film comme Gilda montrait aux côtés d'une percutante créature (Rita Hayworth) un mari qui dissimulait mal un certain goût pour les garçons.

Les questions raciales (Crossfire) de Dmytrick, le moule commode du Western (Le Banni d'Howard Hughes, ou Johnny Guitare de Nicholas Ray) constituaient autant d'alibis et permettaient de camper quelques gracieuses silhouettes d'adolescents. Le Banni affichait même un tel mépris de la femme que la censure américaine lui fit sous divers prétextes attendre son visa pendant quatre ans.

Cette misogynie essentielle se retrouvait sans qu'il en fût donné d'explications valables dans un film aussi surprenant que L'Homme à l'affût de Dmytrick où le héros abattait au moyen d'un fusil à lunettes plusieurs femmes isolées dans la nuit d'une ville.

Plus net, plus libre – combien plus poétique aussi – Sciuscia nous a été donné par une Italie toujours généreuse. C'est le chef d'œuvre des amours adolescentes, admirablement symbolisées par le cheval, conquête suprême des deux enfants. Je ne sais s'il serait aujourd'hui possible de réaliser un film aussi hardi, de montrer une scène aussi émouvante et profondément vraie que celle où l'un des deux garçons ôte sa ceinture pour infliger à celui qui, croit-il, l'a trahi une indispensable correction. La grâce des interprètes et un certain bonheur d'expression font de ce film une œuvre inégalée dans la peinture des passions juvéniles, ce qu'auraient pu apporter certains livres de Peyrefitte si catholicisme et bourgeoisie ne les embuaient.

En France, Cayatte dans quelques scènes d'Avant le Déluge mettait un timide accent sur l'amour malheureux d'un adolescent pour un autre.

Deux autres films, Le salaire de la peur de Clouzot et l'Air de Paris de Carné, abordaient avec une grande circonspection la très difficile évocation à l'écran de l'inclination qui pousse un homme mûr vers un compagnon plus jeune. Dans l'un et l'autre cas, l'habileté du metteur en scène était suffisante pour que ce sujet restât en filigrane, le camion chargé de nitroglycérine dans un film, la boxe dans l'autre accaparant la vedette.

Sur le plan poétique deux films très importants ont vu le jour l'un en Amérique, Fireworks, de Kenneth Angers, l'autre en France, Un chant d'amour, de Jean Genet. Tous deux constituent des réussites certaines et il faut regretter qu'ils n'aient pu être projetés que trop rarement devant le public forcément restreint des ciné-clubs.

Le film d'Angers est une évocation au moyen de symboles ignés le plus souvent, mais extrêmement clairs toujours, d'un orgasme provoqué par le goût très vif de l'interprète principal pour les marins. Traité moins comme un rêve que comme une suite de souvenirs d'une grande précision, il possède un rythme et des qualités incontestables. Son iconographie ne pouvait manquer de le faire condamner par toutes les censures officielles ou non. Il fallait une audace extrême pour montrer une théorie de marins U.S. armés de casse-têtes et de chaînes fonçant avec la précision d'une machine étonnamment réglée sur le héros du film qui perd connaissance et vie dès la rencontre. Quand on sait les rigueurs du Code américain tant pour les civils que pour les militaires homophiles comment s'en étonner ?

Le film de Genet ne pouvait être qu'une évocation de l'univers concentrationnaire chéri de son auteur. Son leitmotiv, le bouquet se balançant entre deux lucarnes de cellules grillagées de leurs barreaux, bouquet qui finit par être saisi par une main avide aux termes de longs efforts suffirait à en définir la ligne. Il constitue dans les limites voulues par son créateur une réussite entière.

Tout au plus peut-on regretter que ces deux œuvres qui, incontestablement ouvrent une voie nouvelle, soient consacrées à la peinture d'une névrose ou d'un monde de contrainte. Telles quelles, elles ont une importance considérable et marquent une date.

C'est une entreprise également difficile à approuver sans réserves qui a été celle d'Hitchcock dans La Corde. Un certain esthétisme – le goût du crime gratuit – entraîne un meurtre commis par un couple de jeunes gens vivant dans le même appartement à New-York et nantis d'une situation sociale très au-dessus de la moyenne. On pourrait d'ailleurs trouver à ce meurtre un autre mobile relevant d'une haute antiquité celui-là : la jalousie.

Plus allusif, L'Inconnu du Nord-Express présente un discret rappel de l'homophilie dans un récit qui relève, en apparence seulement, du répertoire de la série noire.

Mais ce sont deux films récents qui me paraissent particulièrement significatifs de cette orientation très précise du jeune cinéma américain. L'un est Le Grand couteau de R. Aldrich, l'autre dont on vous a déjà entretenus ici même est La fureur de vivre de Nicholas Ray.

Le Grand couteau de R. Aldrich a été exploité en France peu de temps après l'extraordinaire En quatrième vitesse du même auteur. Il reste une œuvre proprement incompréhensible si on veut ignorer la nature exacte des rapports qui ont uni le héros du film – interprété par Jack Palance avec son expressive laideur et l'acteur jouant le rôle du producteur. A la vérité ceci est bien difficile puisque ce dernier proclame avoir besoin de « la personne physique » de son acteur. Ce producteur est paraît-il, la peinture très exacte et nullement caricaturale d'un véritable réalisateur de films, co-directeur d'une des plus grandes firmes cinématographiques des Etats-Unis. Le Grand couteau est le récit des vains efforts de Jack Palance pour échapper à l'emprise de ce personnage tout puissant pour le destin d'une vedette. Le chantage très banal par lequel on prétend amener Palance à capituler – la divulgation d'un accident d'auto – suffirait-elle à affoler une idole d'Hollywood et à l'amener en définitive au suicide ? Nous en saurons peut-être davantage lors de la création prochaine à Paris de la pièce d'où est tiré ce film. Retenons plutôt ainsi qu'il en est fait très discrètement mention qu'il s'agit de la mort d'un très jeune garçon.

Sur La fureur de vivre on a déjà attiré votre attention dans cette revue. Je suis entièrement d'accord avec le rédacteur de cet article lorsqu'il déclare qu'il a eu l'impression d'un changement dans le cinéma après avoir vu le film de Nicholas Ray. L'admiration amoureuse de Sal Minéo (Platon) pour James Dean y est traitée avec une noblesse, une émotion contenue et une délicatesse à ce jour sans égale. Si ce n'est pas encore le Roméo et Juliette de l'homophile dont d'aucuns ont rêvé, disons que nous n'en sommes plus tellement éloignés. La part faite aux mythes est grande dans La fureur de vivre depuis le Planetarium, moderne caverne, platonicienne elle aussi, jusqu'au Paradis terrestre que constitue la demeure inhabitée où se réfugient les adolescents traqués, sans parler de la tunique de Nessus qu'évoque la veste rouge cause de la mort de Platon – et son linceul. A-t-on souvent vu à l'écran des gestes plus nobles que celui de James Dean sanglotant tandis qu'il commence à clore très lentement sur le cadavre de son ami la fermeture-éclair du blouson écarlate en disant : « Il avait toujours froid » ? La caméra s'attarde un dernier instant sur la seule partie du corps que l'on aperçoive, les jambes de l'adolescent abattu, puis sur les pieds revêtus de chaussettes de couleur différente, l'une bleue, l'autre rouge. Et ce détail qui avait été souligné au cours d'une scène antérieure où il prêtait à sourire prend alors sa pleine, tragique et intense signification.

Ce rappel de films choisis parmi les plus marquants où une place était faite à l'homophilie reste forcément incomplet. Il fait apparaître néanmoins une évolution dans le sujet traité, un sérieux plus accentué dans la façon dont les cinéastes abordent ces problèmes.

Peu à peu et en se dégageant, espérons-le, des complaisances d'une mode, les auteurs de films renonceront à mettre l'accent sur les apparences extérieures caricaturales ou crapuleuses de l'homophilie, abandonneront même la peinture de la névrose ou de l'obsession pour dégager les valeurs plus profondément humaines.

Nous verrons peut-être dans l'avenir quand ces questions pourront être traitées autrement qu'en filigrane ou par allusion, quelques très grandes œuvres cinématographiques abordant de front ce sujet et n'hésitant pas à en montrer les constantes universelles.

Ainsi fleurira sur les écrans une grâce à ce jour inimaginable, dont un premier et délicieux exemple peut être trouvé dans la scène entre maîtresse et servante de l'exquis Sourires d'une nuit d'été.

(1) Vigo s'y est essayé dans Zéro de conduite mais il a été, semble-t-il, trahi par une certaine pauvreté de moyens ainsi que par des erreurs de distribution (le nain Delphin dans le rôle du proviseur par exemple).

P. S. — Les dessins animés américains pourraient, au moins sous l'angle psychanalytique, être l'objet d'une étude utile. On connaît l'utilisation dans ces « cartoons » du Superman des comics américains – ou d'un « Supermickey-mouse ». On sait quel substitut d'érotisme constituent les scènes fréquentes de vol sur fond rouge suggérant l'orgasme – sans parler de l'attirail ordinaire de ces films (longues chevelures, pantalons collants, capes et travestis, suspensoirs bien garnis, etc.). Mais je ne crois pas que l'on ait souvent vu en France le pendant du Superman, la Super Female ou Wonder Woman familière au public américain – lesbienne exerçant souvent des sévices variés sur une femme en robe de mariée.

Arcadie n°33, Sinclair (René Dulsoux, septembre 1956

Voir les commentaires

La civilisation grecque par Thomas K. Fitzgerald

Publié le par Jean-Yves Alt

La documentation sur les grandes variations possibles des adaptations humaines peut se trouver aussi bien dans l'étude des époques historiques que dans celle des civilisations primitives. L'idée que le comportement de l'homme est en quelque sorte déterminé par la « nature humaine » est, en vérité, bien naïve. L'existence même du potentiel d'ajustement semble suggérer que l'homme aime le changement pour lui-même. « L'histoire humaine est de plus en plus dominée par la quête de la variété, parfois en faveur de la création, plus fréquemment pour le seul désir de la récréation, mais, de toute façon, sans aucune relation avec les forces qui déterminent l'évolution des traits biologiques » (1).

L'« homosexualité » dans la civilisation grecque, à l'époque où celle-ci dominait toutes les civilisations humaines, est le témoignage suprême de la relativité de la notion de « normalité sexuelle ». Westermarck, dans son Origine et développement des idées morales, affirme que chez les Grecs l'homosexualité n'était pas seulement autorisée, mais louée, comme la formule la plus haute et la plus pure de l'amour, « œuvre de la divine Aphrodite, chemin menant à la vertu, arme contre la tyrannie, sauvegarde des libertés civiques, source de la grandeur et de la gloire de la patrie ». Il est difficile, sans doute, pour un Européen ou un Américain du XXe siècle, de comprendre une telle attitude vis-à-vis de l'homosexualité ; mais il est indéniable que cette conception a été le résultat d'un libre choix (2).

L'homosexualité était appelée par les Grecs paiderastia (de pais, « garçon avant atteint sa maturité sexuelle », et de erastia, « amour »). La logique grecque reconnaissait à l'homosexuel masculin les mêmes droits et les mêmes libertés naturelles qu'aux hétérosexuels. L'homosexualité était intégrée au système social, et devint un élément à la fois d'enseignement et de force militaire ; non seulement on la tolérait, mais on lui attribuait une valeur spirituelle, et on l'utilisait pour le bien de la société (3).

La question importante, ici, est de savoir si cette conception de l'homosexualité a vraiment été, comme le disent si souvent les historiens, le symptôme de certaines conditions sociales ou un moyen d'adaptation à ces conditions. Il nous faudra pour comprendre la notion grecque d'« amour », considérer quel était leur point de vue sur les femmes et leur idéal de la beauté, ainsi que leur conception de la païdéia (éducation).

Le mode de vie grec, selon G. Lowes Dickinson (4), manquait de vie de famille telle que nous l'entendons. Les femmes étaient comparativement ignorantes et sans intérêt. Bien que certaines hetaïra (« compagnes ») fussent honorées et écoutées – en fait, les plus riches et les plus cultivés des Grecs de l'époque les prenaient pour maîtresses – rares étaient les femmes qui, par la beauté, l'éducation et la culture, pouvaient rivaliser avec la fameuse Aspasie, l'amie de Périclès ; la plupart des hetaïra étaient « proverbialement mal élevées ».

Le mariage était regardé essentiellement comme un moyen d'avoir des enfants, et le « romantisme » n'y jouait à peu près aucun rôle. Au moins en théorie, et jusqu'à un certain point en pratique, la procréation d'enfants était considérée comme une responsabilité civique (dans les spéculations de Platon, l'enfant appartient plutôt à l'Etat qu'à la famille). Pour Dickinson, « la position de la femme dans la Grèce antique était simplement celle de souffre-douleur domestique ». Même si on ne souscrit pas à une opinion aussi extrême, on peut néanmoins trouver une certaine explication de l'importance de la paiderastia en tant qu'institution dans la situation des femmes chez les Grecs.

L'idéal grec de la beauté aide, lui aussi, à expliquer l'« amitié passionnée » entre hommes. Le monde antique était centré sur l'homme ; l'élément mâle était le cœur de toute vie intellectuelle. L'attachement durable entre l'homme et l'adolescent, qui n'était certes pas exempt de sensualité, était une émotion puissante et masculine, dont l'histoire d'Achille et de Patrocle donne une image héroïque (5). L'opinion grecque admettait la possibilité d'une affection permanente entre amis – à condition qu'il s'agît d'hommes libres, non d'esclaves – L'amour, dans cette optique, était le désir de cette beauté virile, sur le plan spirituel et sur le plan sensuel ; rien d'étonnant par conséquent, à ce que ces sentiments se soient exprimés sexuellement, et à ce qu'une « communion spirituelle » ait été recherchée dans l'union sexuelle avec les adolescents. Les Grecs trouvaient, auprès des compagnons sexuels en qui ils avaient confiance, un refuge aussi bien social qu'intellectuel.

Il est vrai que, dans la plus importante œuvre littéraire homosexuelle en prose de l'Antiquité grecque, le Banquet de Platon, Socrate définit cet « amour », « le désir de l'immortalité … Eros atteignant l'idéal le plus élevé qu'on puisse concevoir, où le sensuel et le spirituel se mêlent en une harmonie merveilleuse ». Mais la spéculation philosophique est une idéalisation de la réalité. Comment, s'il en était autrement, expliquer le kinaïdos – le « demi-homme », aux gestes et aux comportements féminins, à la figure fardée, méprisé par toute la société ? (6).

Les Grecs n'avaient pas notre rigueur dans leurs adaptations et dans leurs options sociales ; pour eux, l'homosexualité en soi n'était ni « mauvaise » ni « bonne », ni « morale » ni « immorale », ni « utile » ni « nuisible ». C'était une forme d'amour que l'organisation sociale approuvait, mais « tout amour qui fait barbarement fi des impératifs sociaux se réduit lui-même au rang de déviation sociale ». A toutes les époques, les Grecs ont fait preuve de discernement dans leurs jugements sur l'homosexualité en tant que facteur social, jamais le simple fait qu'il s'agît d'un phénomène de nature sexuelle n'a déterminé leur définition de la déviation sociale. Le kinaïdos était considéré comme un aberrant, parce qu'il ne respectait pas les conventions sociales, non pour son non-conformisme érotique. Ces distinctions sont indispensables si l'on veut comprendre le concept de « déviation sociale » appliqué à une notion aussi vaste que celle d'« homosexualité ».

L'homosexualité, pour les Grecs, était loin d'être un concept unitaire. Peuple sélectif et créateur, le sentiment qu'ils cultivaient n'avait rien à voir avec l'effémination ni avec, la débauche dégénérée ; à leurs yeux, ces deux formes d'amour étaient radicalement opposées l'une à l'autre ; « l'une est grecque, l'autre barbare », écrivait Maxime de Tyr (Dissertatio IX) ; « l'une est virile, l'autre efféminée, celui qui aime à la façon des Grecs est aimé des dieux, respectueux de la loi, plein de pudeur, aisé de langage. Il ose courtiser son ami en plein jour, et il trouve son bonheur dans cet amour... ».

La prostitution masculine – qui n'a pas forcément quelque chose à voir avec l'amour grec ou avec l'homosexualité – a certainement existé chez les Grecs ; mais, autant ils approuvaient, à toutes les époques, les relations entre homme et adolescent reposant sur l'affection mutuelle, autant ils rejetaient l'amour qui se vend pour de l'argent (7). Un garçon qui vivait de la prostitution était considéré comme une honte et perdait ses droits civiques. Les lois de Solon – qu'on dit avoir été lui-même homosexuel – n'avaient pas pour but de frapper la paiderastia mais de réglementer l'institution de l'homosexualité (8). Bref, on petit admettre que l'idéal grec de l'homosexualité était une idéalisation de l'amour masculin, sans qu'il s'agît nécessairement de garçons efféminés (9), de prostitution masculine, ni de relations « pures » et non-sexuelles (10).

Nous pouvons apprécier plus pleinement le sens du mot grec philia (« amitié » dans l'œuvre de Platon), dans ses relations avec la paideia (« éducation »), si nous lisons le commentaire du Banquet par Werner Jaeger : « Toute société doit être fondée sur l'idée que les êtres humains sont liés les uns aux autres par une norme intérieure qui existe dans leur âme et par la loi d'un Bien suprême qui unit à la fois le monde des hommes et l'univers tout entier. L'idée du "Bien", pour Platon, était fondée sur l'union d'Eros (l'Amour) et de la paideia (I'« éducation » au sens large). Les aspects sociaux d'Eros étaient d'exciter l'ambition et d'inspirer l'arétê (vertu). A toutes les époques Eros est une force éducative. Le concept d'Eros considéré comme l'amour du Bien, est, en même temps, le besoin qu'a la nature humaine d'un réel épanouissement et d'une totale réalisation, et il constitue par conséquent l'impulsion vers l'éducation et la culture dans leur sens le plus vrai » (11).

L'importance de l'institution de la paiderastia reposait certainement, pour une large part, sur cette fonction éducative. Toutefois l'homosexualité féminine n'était ni développée ni honorée en tant qu'institution (à l'exception, peut-être, de Sappho) ; et, d'autre part, l'homosexualité masculine, reconnue par la société et protégée par l'opinion, était, dans l'ensemble, le privilège des hommes libres. Xénophon affirme que chez les Spartiates l'amour entre garçons était encouragé du point de vue éducatif (l'amant enseignait l'«aimé», lui apprenait la vertu en même temps que l'homosexualité : liberté, sports virils, études sévères, enthousiasme, sacrifice de soi, self-control et actions d'audace).

La civilisation grecque offre une occasion de considérer la nature de l'homosexualité et le concept de déviation sociale dans un contexte différent de notre propre organisation, et sous l'angle de l'acceptation et de l'utilité sociale. Nier l'homosexualité chez les Grecs est nier la réussite de leur civilisation. Selon les termes de Théodore Däubler : « Quiconque est incapable de considérer l'amour grec... comme quelque chose d'élevé et de sacré, rejette une part essentielle du message hellénique. Nous sommes plus redevables à leurs amants héroïques qu'aux arts les plus glorieux de l'humanité pour la liberté de l'Europe et pour la destruction complète du despotisme perse, face à la diversité des impulsions naturelles de l'homme » (12)

(1) René Du Bos, Mirages of Health (New-York, Harper & Publishers, 1959).

(2) Dostoïevski : « ... Tout homme désire un choix absolument libre, de quelque prix qu'il doive payer cette liberté et où qu'elle doive le mener ».

(3) John Addington Symonds, A Problem in Greek Ethics (Londres, publ. privée, 1901).

(4) Lowes G. Dickinson, The Greek View of Life (Michigan, University of Michigan Press, 1958).

(5) L'affirmation qu'il n'existe pas trace d'homosexualité dans les poèmes homériques est discutable, car le lien qui unit Achille à Patrocle contient des éléments homosexuels non négligeables, tant dans le sentiment que dans ce qui est suggéré de l'action.

(6) Ainsi, dans la Seconde Catilinaire, Cicéron, en décrivant les amis débauchés de Catilina, n'attaque pas l'homosexualité proprement dite, mais des déviants sociaux, dont la déviation ne consistait pas dans le choix de leurs partenaires sexuels.

(7) Hans Licht, Sexual Life in Ancient Greece (New-York, Barnes & Noble Inc., 1953), pp. 411-525.

(8) Selon Aristote, les Crétois toléraient et réglementaient l'amour des garçons pour éviter la surpopulation (République, 11, 10, 1272).

(9) Une des explications possibles pour la confusion moderne (surtout chez les anthropologues) entre homosexualité et effémination est la croyance erronée que les berdaches, qui pratiquent le travesti, sont des homosexuels. En fait, il a été remarqué que chez de nombreux héros on a pu déceler des traits d'homosexualité, sans aucun caractère d'effémination.

(10) René Guyon, dans son Ethique des actes sexuels, parle de la prétention à l'amour « pur » ou « platonique » comme d' « un essai de réconciliation des sévères préceptes du christianisme, qui n'autorisent les relations sexuelles que pour les seules fins de la procréation, avec le désir naturel de l'homme pour le plaisir ». La notion d'amour chaste, non-sexuel, qu'on appelle « platonique », aurait à coup sûr été aussi étrangère à Platon que la pratique chrétienne de mettre des feuilles de vigne sur les statues!

(11) Werner Jeager, Paideia, vol. 2 (New-York, Oxford University Press, 1944), pp. 174-197.

(12) Théodor Däubler, Sparta (Leipzig, 1923), p. 434

Arcadie n°114, Thomas K. Fitzgerald, juin 196


Lire les articles publiés dans Arcadie n°112, 113 et 114 : Trois analyses culturelles par Thomas K. Fitzgerald : La civilisation des Keraki (Papous) – La civilisation sur l'île de Truk – La civilisation grecque.

Voir les commentaires