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Recherche pour “galerie au bonheur du jour expo maisons closes”

Approche de l'infini par Caspar David Friedrich

Publié le par Jean-Yves Alt

Corbeaux, arbres décharnés, tombeaux, paysages désolés… Telle est la peinture de Caspar David Friedrich.

Ce couple dessiné par Friedrich me tourne le dos et regarde vers le fond de la toile, l'horizon, l'infini.

Abîme mystique où ces deux personnages m'entraînent dans l'ineffable nuit, quand le mystère sacré des astres à travers l'espace vient sans bruit jusqu'à moi.

Peinture visionnaire : ce paysage n'est entaché d'aucune velléité réaliste.

Ce couple figé dans la contemplation hypnotique du lever de Lune prend conscience de sa propre petitesse et se perd dans cet infini.

Caspar David Friedrich – Homme et femme regardant la lune – 1819

Peinture à l'huile, National Galerie (Berlin)

L'huile est utilisée lisse, brillante, et donne à la matière un aspect presque pétrifié.

«Clos ton œil physique afin de voir d'abord ton tableau avec l'œil de l'esprit. Ensuite, fais monter au jour ce que tu as vu dans ta nuit.»

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Jardins du New Jersey, Gary Krist

Publié le par Jean-Yves Alt

Superbe nouvelle (Tribus au nord du New Jersey) que l'histoire de ce fils de divorcés qui, de connivence avec sa mère, ex-femme de son père, tente de mettre celui-ci dans les bras... amicaux d'un quinquagénaire gay, pour rompre une solitude devenue trop coriace.

Papa se pose des questions et titille trop le nouveau mari de son ancienne femme.

Le « gay » en revanche, est bien dans sa peau et compréhensif. Une nouvelle étonnante où fils et ex-femme souhaite que père et ex-mari devienne « gai ».

« Au fait, Papa, commençai-je, sans lever les yeux de mon chevalet, Mona connaît ce type, ce journaliste de radio, c'est plutôt sa mère qui le connaît, en fait, c'est presque un parent, et on pourrait dire, enfin, je ne sais pas, qu'il est dans le même bateau que toi : la cinquantaine, il habite une maison...

— Il habite une maison, répéta mon père.

— Enfin quoi, tu sais, continuai-je, sentant la chaleur gagner mes oreilles. Nous avons pensé que tous les deux, vous auriez sans doute plein de choses en commun, je suppose.

— Étant donné que nous habitons tous les deux une maison », précisa mon père.

[…]

« Tu sais, j'y ai moi-même un peu réfléchi », dit-il ; il me regarda alors et leva les mains.

« Dis-le-moi, si ça te gêne de parler de ça. »

Je secouai la tête.

« Je veux dire, il ne s'agit pas d'amour et j'espère que ta mère a compris ça elle aussi parce que, je veux dire, il n'est pas question de ça. Mais un ami, quelqu'un qui sait ce que c'est – qui habite une maison, comme tu dis si bien. Nous pourrions discuter. »

Il récupéra ses lunettes et se mit à jouer avec les branches.

« Ta mère pense que comme ça je ficherai la paix à Stiva, je parie. Seigneur, c'est fou ce qu'elle sait s'y prendre, cette bonne femme ! » (pp. 19-21)

Jardins du New Jersey, Gary Krist

Les huit nouvelles de Gary Krist qui composent ce recueil « Jardins du New Jersey » sont d'une veine d'inspiration et d'une écriture tout à fait insolites. Une ironie tendre pour des lecteurs qui aiment fabriquer du bonheur à partir du désespoir.

La vie dérape mais donne toutes les apparences du désir de vivre. Des nouvelles qui rappellent le climat cher à David Leavitt.

■ Jardins du New Jersey, 8 nouvelles de Gary Krist, traduit de l'américain par Anouk Neuhoff, Editions Fixot, collection Bleu Noir, 1990, ISBN : 2876450747


Le texte de la nouvelle "Tribus au nord du New Jersey" se trouve dans les commentaires.

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Confession d'un pédéraste (les 4 amours) par Ambroise Tardieu (1873)

Publié le par Jean-Yves Alt

C'est Ambroise Tardieu, professeur de médecine légale à la Faculté de Médecine de Paris, qui a donné le texte de cette confession d'un antiphysique dans sa célèbre Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs (1) :

Il est un dernier point sur lequel il faut insister comme sur une terrible conséquence de la prostitution pédéraste ; c'est le danger auquel elle expose ceux qui en recherchent les ignominieux plaisirs, et qui ont trop souvent payé de leur vie les relations honteuses qu'ils avaient nouées avec des criminels. Les exemples d'assassinats sur des pédérastes ne sont pas très rares ; et les circonstances dans lesquelles ils se produisent ont cela de caractéristique que la victime va d'elle-même en quelque sorte au-devant du meurtrier. Pour ne citer que les crimes qui ont ému Paris, les assassinats de Tessié en 1838, de Ward en 1844, de Benoît et de Bérard en 1856, de Bivel et de Letellier en 1857, auxquels il faut ajouter celui de l'enfant Saurel par Castex et Ternon en 1866, ont révélé avec éclat la fin cruelle à laquelle peuvent être réservés ceux qui ne peuvent trouver que dans l'écume du monde le plus vil ces liaisons inavouées auxquelles ils vont demander la satisfaction de leurs monstrueux désirs.

Un cas plus récent a montré à un autre point de vue qu'une mort violente pouvait atteindre les pédérastes dans des circonstances accidentelles ou dans des rixes provoquées par leurs relations coupables. En 1861, on trouvait dans le vestibule d'une maison de Paris le cadavre d'un pédéraste bien connu, qui au milieu de la nuit était tombé ou avait été précipité par-dessus la rampe d'un escalier.

Je ne prétends pas faire comprendre ce qui est incompréhensible et pénétrer les causes de la pédérastie. Il est cependant permis de se demander s'il y a autre chose dans ce vice qu'une perversion morale, qu'une des formes de la « Psychopathia Sexualis », dont Kaan a tracé l'histoire. La débauche effrénée, la sensualité blasée peuvent seules expliquer les habitudes de pédérastie chez des hommes mariés, chez des pères de famille, et concilier avec le goût des femmes ces entraînements contre nature. On peut s'en faire une idée en retrouvant dans les récits des pédérastes l'expression de leurs passions dépravées.

Casper a eu entre les mains un journal dont je lui emprunterai un extrait, dans lequel un gentilhomme de vieille race, adonné à la pédérastie, a consigné jour par jour, et pendant plusieurs années, ses aventures, ses passions et ses sentiments. Il avouait avec un cynisme sans exemple des habitudes honteuses qui remontaient à plus de trente années, et qui avaient succédé chez lui à un vif amour de l'autre sexe. Il avait été initié à ces nouveaux plaisirs par une entremetteuse; et la peinture de ses sentiments a quelque chose de saisissant. La plume se refuse à retracer les orgies décrites dans ce journal et à répéter les noms qu'il prodigua à ses amants. Des dessins, qui illustrent cette pièce singulière, ajoutent encore à ce qu'elle offre d'étrange.

J'ai eu d'un autre côté l'occasion fréquente de lire la correspondance de pédérastes avoués, et j'ai trouvé, sous les formes de langage les plus passionnées, des épithètes et des images empruntées aux plus ardents transports du véritable amour.

J'en peux donner un exemple qui ne sera pas le document le moins curieux de l'étude que j'ai entreprise. Je cite textuellement cette pièce qui a pour titre : MA CONFESSION, et qui a été recueillie dans un grave procès de chantage au commencement de l'année 1845 :

« 1er amour. — Le premier que j'ai aimé, oh! comment expliquer comment je l'ai aimé ! Comment dire le délicieux frémissement de mes sens lorsque j'entendais sa voix et le bonheur que j'éprouvais à épier son regard, et les tendres soins que je prenais à faire naître un sourire sur ses lèvres ! Et cependant, je dois en convenir, c'était le premier être qui faisait palpiter mon cœur tous les jours, qui parait mes rêves d'images toujours riantes, qui m'ouvrait une vie toute nouvelle, et dès lors je ne compris plus de bonheurs qui ne fussent pas lui, de sentiments qui ne fussent pour lui, de devoirs que je ne sacrifiasse à lui. Chacun de ses mots venait vibrer par tout moi comme une tendre mélodie ; son regard, souriant ou paisible, semblait se refléter en douces joies au fond de mon cœur, je comprenais que c'était ainsi que devait être la volupté des anges.

Aussi, près de lui, je sentais pâlir tous les sentiments de la vie. Qu'étaient-ce maintenant pour moi que des préjugés imposés par les lois ou par l'habitude ! Qu'étaient-ce alors que les plaisirs de la société, les triomphes de l'amour-propre ! Que de fois pour rester près de lui je fuyais mes amis d'enfance. Oh ! pour lui que n'eussé-je point fait sur la terre ! Que n'ai-je point demandé au ciel, et quelle affection rivale aurait pu parvenir à mon âme !

2e amour. — Faut-il le dire pourtant ?... Trois années de cette première ivresse étaient à peine finies, qu'un autre sentiment vint envahir mon cœur. Nulle puissance ne put s'opposer à l'intérêt que m'inspira un être qui n'avait pas sur moi les droits du souvenir, mais dont le front candide éveillait en moi mille charmantes espérances. Il avait de grands yeux bleus, dans lesquels j'aimais à puiser la tendresse ; et lorsque sa tête s'appuyait sur mon épaule, lorsque sur ses lèvres venait errer mon nom, comme le premier accord de notre franche amitié, je me disais : là aussi sera pour moi le bonheur d'être aimé !

3e amour. — Comment à quelque temps de là se trouva près de moi un gentil garçon, au teint pâle, aux yeux noirs, je n'ose vraiment vous le dire.... Toutefois, puisque ma plume veut se vouer à la vérité, et que mon cœur ici doit trahir tous ses secrets, j'avouerai que cette nouvelle passion ne fut pas seulement un de ces épisodes piquants qui passent dans la vie d'un homme, comme ces étoiles éphémères, qui glissent à travers le ciel sans en déranger l'harmonie. Mon jeune amour vint prendre sa part aimante dans mon âme ; et pour l'y fixer, je lui prodiguai mes plus intimes caresses. J'aimai à suivre le développement de ses premiers sens, à rapporter à moi seul tous les efforts de sa sensibilité. Je ne dus point résister au nouveau qui s'offrait, j'en devins fou.

4e amour. — Oh ! si je pouvais environner de mystère ce qui me reste à vous dire, si je pouvais celer au fond de mon âme cette dernière faiblesse de la nature, je m'arrêterais à ce nombre mystique de mes premiers amours. Mais, hélas ! les destinées sont grandes, inexplicables ; et je dus malgré moi finir par adorer un enfant, tombé, je crois, de la voûte éthérée. Beau comme les chérubins qui soutiennent le voile sur le front de la Vierge, sa bouche toute petite avait un de ces sourires qui durent faire faillir Ève, si ce fut ainsi que le diable la prit ; dans ses yeux était une volupté d'innocence qui faisait tout espérer et tout pardonner. Aimable et gracieux, soumis à vos caprices, prévenant vos désirs, il vous couvrait de doux regards et de caresses charmantes; il ne fallait pas le voir, ou il fallait l'aimer... et voilà pourquoi je l'aimai.

Et cependant, si vous voulez comprendre, si vous voulez savoir comment je les aime tous, comment ils m'aiment, et comment nous vivons, soulevez le rideau qui ombre ce tableau... C'est un de ces mystères incompréhensibles que la nature seule révèle. »

Il est des cas dans lesquels il est difficile de ne pas admettre chez les pédérastes une véritable perversion maladive des facultés morales. A voir la dégradation profonde, la révoltante saleté des individus que recherchent et qu'admettent près d'eux des hommes en apparence distingués par l'éducation et par la fortune, on serait le plus souvent tenté de croire que leurs sens et leur raison sont altérés; mais on n'en peut guère douter, lorsqu'on recueille des faits tels que ceux que je tiens d'un magistrat qui a apporté autant d'habileté que d'énergie dans la poursuite des pédérastes, M. le conseiller C. Busserolles, et que je ne peux taire. Un de ces hommes descendus d'une position élevée au dernier degré de la dépravation attirait chez lui de sordides enfants des rues devant lesquels il s'agenouillait, dont il baisait les pieds avec une soumission passionnée avant de leur demander de plus infâmes jouissances. Un autre trouvait une volupté singulière à se faire donner par derrière de violents coups de pied par un être de la plus vile espèce. Quelle idée se faire de pareilles horreurs, sinon de les imputer à la plus triste et à la plus honteuse folie ?

in Le Crapouillot n°30, « Les Homosexuels », août 1955, p. 14


(1) Ambroise Tardieu, Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs, Paris, Éditeur J.-B. Baillière, 6e édition, 1873

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La troisième femme, Hugo Marsan

Publié le par Jean-Yves Alt

Afin d'échapper aux brûlures amères de la mémoire, Jean, Hélène et Thomas sont venus se réfugier dans une petite ville de province, Raffec. Une de ces villes insipides où il ne se passe jamais rien, et dont la banalité feutrée semble garante d'une vie - sinon heureuse - du moins sans histoires.

C'est au fin fond de la campagne, dans deux maisons jumelles que ces personnages ont « enfermé leur étrange destin ».

Jean, professeur d'une trentaine d'années, est marié à Hélène ; Thomas, professeur lui aussi, est leur ami. Mais l'on devine très vite, entre ces deux hommes, un attachement viscéral, une passion d'autant plus forte que nouée dès l'enfance de Jean, à l'ombre de laquelle Hélène paraît s'épanouir étrangement.

Rien de racinien dans ce trio : l'amour circule, à des degrés différents certes, entre Jean, Hélène et Thomas. Tous ont en commun la quête d'un reflet d'eux-mêmes, quête impossible, et sans doute désirée comme telle.

Hélène apparaît comme la gardienne souriante de cette étrange confrérie de fantômes, femme dont on découvre peu à peu qu'elle est moins éprise de son mari que fascinée par la relation tacite qui existe entre ces deux hommes.

Il y a ce bonheur précaire mais poignant : matinées d'octobre luisantes de soleil, embaumées de l'odeur du café...

Seule note d'angoisse dans cette oasis de connivences, ce fantôme que Jean rencontre chaque soir, quand il rentre en voiture de son travail ; cette vieille femme qui surgit de la brume et de la nuit, là, debout sur la route dans sa djellaba blanche, les bras en croix.

Face à ce spectre gémissant, Jean, en proie à la terreur, ne peut pas mettre de nom.

Cette femme aurait-elle un rapport avec sa mère, morte à l'occasion d'un accident mystérieux - peut-être même par sa faute ?

L'apparition d'une femme jeune et désireuse de vivre, Isabelle, va compromettre un moment cette ambiguïté savamment maintenue par les trois amis.

Amoureux, Jean voit enfin s'ouvrir pour lui une perspective riante, la possibilité d'échapper à ce trio à la fois aimé et haï. C'est alors que la machine infernale lentement mise en place va refermer inexorablement ses mâchoires : la tentation de vivre débouche sur la mort, la folie, l'épaisse nuit qui n'est jamais assez noire pour engourdir la souffrance.

Cette histoire, par le suspense et ses crimes inattendus, peut se lire comme un roman policier mais elle est avant tout celle d'une lente dépossession des êtres.

 Celle de Jean, bien sûr, objet d'une manipulation odieuse et subtile de la part de ceux-là mêmes qui disent l'aimer le plus. Jean obsédé par la vieillesse, englouti peu à peu dans la folie, réduit à l'état de momie affective, condamné à l'immobilité pour avoir été un jour cet enfant trop beau courant sous le soleil : papillon éphémère épinglé par l'amour.

 Celle d'Hélène, figure inoubliable qui a troqué sa vie contre un beau mirage, le réel pour l'imaginaire, Hélène qui préfère à l'existence son image, femme-miroir attentive à ne refléter que ces deux visages de garçons qui n'osent pas s'aimer directement, femme alibi dont le destin lui-même est un alibi, une façon de ne pas se rencontrer, de maquiller la mort, ou plutôt de mimer la mort pour ne pas lui faire face : « Je suis la mort dans sa robe noire, je suis la mort noire, grise, soûle... Je suis complètement soûle, je suis grise. Je suis la mort qui se grise : elle s'ennuie de ne pas tuer. »

Quant à Thomas, il a plongé lentement tout l'univers dans les ténèbres afin que soit baigné de lumière un visage unique : celui, bien sûr, de Jean enfant, qu'il a profondément chéri ; celui, éblouissant mais artificiel de Gabriel, ce jeune élève, pour qui, il ne veut éprouver qu'une violente flambée de sensualité. C'est par « cet enfant roi d'un royaume sans blessures » qu'il est mortellement fasciné, cet enfant impossible à atteindre.

Comment tenir en échec le spectre grisonnant de la troisième femme, figure menaçante de la castration, mais aussi de la sexualité et de la mort ?

■ La troisième femme, Hugo Marsan, éditions Acropole, 1998, ISBN : 2735700534


Du même auteur : Monsieur désire - Le balcon d'Angelo - La troisième femme - Le labyrinthe au coucher du soleil - Véréna et les hommes - Saint-Pierre-des-Corps - La femme sandwich - Les absents

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L'abbé Jules, Octave Mirbeau (1888)

Publié le par Jean-Yves Alt

"L'abbé Jules" est une composition de l'imagination (parfois délirante) mêlée à l'esprit candidement anarchique d'Octave Mirbeau.

Jules, dès sa petite enfance, va se révéler tracassier et cruel.

Par ailleurs, intelligent, il sera premier de la classe. Grand garçon à la carcasse dégingandée, il apparaît déjà « une indéchiffrable énigme » (1ère partie – chapitre 3). A peine a-t-il dépassé l'âge de la première communion qu'au grand scandale de sa mère, celle-ci l'entend s'écrier :

« Je veux me faire prêtre, nom de Dieu ! » (1ère partie – chapitre 3)

Ainsi, en fut-il. Et le jour de sa première messe, Jules monte en chaire, s'accusant des pires fornications. Cette attitude non conformiste ne l'empêche pas de devenir secrétaire d'un vieil évêque compassé qui aura la faiblesse de l'aimer.

L'abbé va alors manifester « un besoin grossier et pervers de se divertir en terrorisant les autres » (1ère partie – chapitre 3).

Et Mirbeau de camper son prêtre faisant, dans la campagne, des promenades tourmentées et à grandes enjambées dans un terrible crépuscule.

Lors d'un de ses vagabondages, l'abbé Jules, au corps maigre et pointu, essaie de mettre à mal une jeune paysanne, qui se rebiffe après s'être montrée totalement hébétée. Le mauvais prêtre lui fait une proposition brutale : « Nous insulterons le bon Dieu ensemble, veux-tu, réponds-moi ? » (1ère partie – chapitre 3). Lors de cette scène, la frénésie érotique de l'abbé en devient forcenée. Mirbeau la détaille sans broncher : « Ses doigts impatients se crispaient dans l'herbe ; il en arrachait des poignées que, par un mouvement machinal, il portait à sa bouche et qu'il mordillait ensuite bestialement » (1ère partie – chapitre 3). Il faut bien accorder le paysage ambiant avec cette scène délirante ; aussi bien le romancier continue-t-il, imperturbable : « Quelques nuées, de formes bizarres et changeantes, flottaient au ciel, rouges des suprêmes lueurs du couchant, et il lui sembla que c'étaient des sexes monstrueux qui se cherchaient, s'accouplaient, se déchiraient dans du sang » (1ère partie – chapitre 3).

Si ce livre montre une sorte de phobie hallucinée de la prêtrise, Mirbeau cherche par ailleurs à rendre sympathique son prêtre bohème. Il lui fait s'exclamer : « ça me dégoûte à la fin d’être prêtre ; j’en ai assez de porter cette ridicule robe… de faire des simagrées plus ridicules encore que ma robe, de vivre comme un esclave et comme un castrat » (1ère partie – chapitre 3) mais à d'autres moments s'écrier : « L'homme est une bête méchante et stupide ; La justice est une infamie ; L'amour est une cochonnerie ; Dieu est une chimère… » (2e partie – chapitre 3)

Le scandaleux et grimaçant abbé Jules se prend de tendresse pour un jeune neveu dont il devient le précepteur et auquel il inculque d'aimer la nature : « tu aimeras la nature ; tu l'adoreras même, si cela te plaît, non point à la façon des artistes ou des savants qui ont l'audace imbécile de chercher à l'exprimer avec des rythmes, ou de l'expliquer avec des formules ; tu l'adoreras d’une adoration de brute, comme les dévotes le Dieu qu'elles ne discutent point. S'il te prend la fantaisie orgueilleuse d'en vouloir pénétrer l'indévoilable secret, d'en sonder l'insondable mystère… adieu le bonheur ! » (2e partie – chapitre 3).

Finalement, l'abbé Jules aura une agonie tragique dans la maison isolée du bourg qu'il habite en prêtre habitué. Pendant ses moments, de délire il ne cessera de chanter une chanson obscène. « Ses désirs charnels, tantôt comprimés et vaincus, tantôt exacerbés et décuplés par les phantasmes d'une cérébralité jamais assouvie, jaillissaient de tout son être, vidaient ses veines, ses moelles, de leurs laves accumulées » (2e partie – chapitre 5). Et ailleurs encore, dans cette même agonie : « Poussant des cris rauques, des rugissements d'affreuse volupté, il simulait d'effroyables fornications, d'effroyables luxures, où l'idée de l'amour se mêlait à l'idée du sang ; où la fureur de l'étreinte se doublait de la fureur du meurtre. Il se croyait Tibère, Néron, Caligula » (2e partie – chapitre 5).

« L'abbé Jules » laisse aujourd'hui pantois : s'il avait sa place dans la bibliothèque des bourgeois pacifiques qui l'évoquaient d'un clignement d'œil – en un temps où l'on n'en était pas à couramment parler ni de sexualité ni de freudisme – il manque de simplicité pour dire les tentations et les écarts possibles des gens d'Eglise.


Les illustrations (signées Hermann Paul) de cet article sont tirées d'une édition populaire de L'abbé Jules parue chez Arthème Fayard en 1906.  


Lire sur le net L'abbé Jules

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