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Articles avec #citations tag

La cité du soleil, Tommaso Campanella (1602)

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans cette œuvre, Tommaso Campanella (1568-1639) punit les sodomites en les condamnant à porter leurs chaussures autour du cou parce qu'il considérait qu'ils avaient inversé l'ordre de la nature.

« L’âge exigé pour l'union des sexes, dans le but de la propagation de l'espèce, est fixé, pour les femmes, à dix-neuf ans ; pour les hommes, à vingt et un ans. Cette époque est encore reculée pour les individus d’un tempérament froid, mais en revanche il est parfois permis à certains individus d'avoir, avant l'âge fixé, commerce avec les femmes, mais ils ne peuvent avoir de rapports qu’avec celles qui sont ou stériles ou enceintes. Cette permission ne leur est accordée, que par crainte qu’ils ne satisfassent leurs passions par des moyens contre nature : des maîtresses matrones et des maîtres vieillards pourvoient aux besoins charnels de ceux qu’un tempérament plus ardent et des plus portés aux plaisirs de l'amour. Les jeunes gens confient en secret leurs désirs à ces maîtres, qui savent d’ailleurs les pénétrer à la fougue que montrent les adultes dans les jeux publics. Cependant, rien ne peut se faire à cet égard sans l’autorisation du magistrat protomédecin spécialement préposé à la génération, et qui est un très habile médecin dépendant immédiatement du triumvir Amour. Ceux qu’on surprend en flagrant délit de sodomie sont réprimandés et condamnés à porter pendant deux jours leurs souliers pendus à leur cou, comme pour dire qu’ils ont interverti les lois naturelles, et qu’ils ont mis, pour ainsi dire, les pieds à la tête. S’il y a récidive, la peine est augmentée jusqu’à ce qu’elle atteigne enfin graduellement la peine de mort. Mais ceux qui gardent leur chasteté jusqu’à l’âge de vingt et un ans et mieux encore de vingt-sept ans, sont honorés et célébrés par des vers, chantés à leur louange, dans les assemblées publiques.

Dans les jeux publics, hommes et femmes se livrent aux exercices gymnastiques sans aucun vêtement, à la manière des Lacédémoniens, et les magistrats voient là quels sont ceux qui, par leur vigueur respective et la proportion de leurs organes, doivent être plus ou moins aptes aux unions sexuelles, et dont les parties se conviennent réciproquement le mieux. C’est après s’être baignés, et seulement toutes les trois nuits qu’ils peuvent se livrer aux plaisirs de l'amour. Les femmes grandes et belles ne sont unies qu’à des hommes grands et bien constitués ; les individus qui ont de l’embonpoint sont unis avec ceux qui en sont privés, et celles qui n’en ont pas sont réservées à des hommes gras, pour que leurs divers tempéraments se fondent et qu’ils produisent une race bien constituée. Le soir, les enfants viennent préparer les lits, puis vont se coucher, sur l’ordre du maître et de la maîtresse. Les individus appelés à remplir les fonctions génératrices ne peuvent s’unir que lorsque la digestion est faite et qu’ils ont prié Dieu. On a placé dans les chambres à coucher de belles statues d’hommes illustres, pour que les femmes les regardent et demandent au Seigneur de leur accorder une belle progéniture. L’homme et la femme (Generatores) dorment dans deux cellules séparées jusqu’à l’heure de l’union ; une matrone vient ouvrir les deux portes à l’instant fixé. L’astrologue et le médecin décident quelle est l’heure la plus propice ; ils tâchent de trouver l’instant précis où Vénus et Mercure, placés à l’orient du soleil, sont dans une case propice à l’égard de Jupiter, de Saturne et de Mars, ou tout-à-fait en dehors de leur influence. »

extrait de "La cité du soleil", Tommaso Campanella, éditions Lavigne, 1844, texte traduit du latin par Louise Colet

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Jean Genet, menteur par Tahar Ben Jelloun

Publié le par Jean-Yves Alt

Homosexualité

Lors de sa première visite chez moi à Tanger, il me demanda si au Maroc les gens toléraient l'homosexualité. Si je connaissais des homosexuels qui ne se cachaient pas. Pas évident de lui répondre, j'étais assez ignorant sur la question. Il me dit qu'en Afrique il avait pu constater que c'était tout de même plus facile qu'ailleurs. Je lui demandai comment il s'était découvert homosexuel. Il sourit et me raconta une histoire qu'il était le seul à pouvoir inventer. Peut-être était-elle vraie.

« J'avais quatorze ans, j'étais malade, hospitalisé. Une infirmière m'avait pris en sympathie. Elle m'apportait des bonbons. J'avais remarqué un garçon à l'autre bout de la chambrée. Il avait le visage d'un ange. On se regardait et je crois qu'on se comprenait. Je lui faisais passer les bonbons en donnant le paquet à mon voisin qui se servait puis passait à son voisin et ainsi de suite, mais il restait toujours pour mon copain assez de bonbons. Pour me remercier, il me faisait un clin d'œil. Dès que j'ai pu me lever, je suis allé me glisser dans son lit. C'était naturel. Nous faisions l'amour en silence et sans nous poser de question. Depuis j'ai su que je ne ferais l'amour qu'avec des hommes. C'était si évident que ça ne posait jamais le moindre problème. » Albert Dichy écrit dans la chronologie de l'édition du Théâtre de Genet dans la Pléiade qu'à cette époque, dans son rapport, le directeur de l'école note l'« aspect efféminé » et la « mentalité douteuse de cet enfant abusé par la lecture de romans d'aventure ». En réalité, les choses étaient très simples. Ce n'était ni la lecture de romans d'aventure ni son aspect physique qui firent de lui un homosexuel. Genet me le dit assez clairement : c'était une évidence naturelle. Il n'y avait pas de doute ni de « complexe d'Œdipe mal vécu » !

Quand nous nous sommes rencontrés, j'avais l'impression que la sexualité ne l'intéressait plus. En tout cas, il n'en parlait jamais sauf pour insulter des « pédés » qui essayaient d'utiliser son nom pour la cause homosexuelle ou pour reprocher à Gide de n'avoir voyagé en Afrique du Nord que pour rencontrer des garçons qu'il « payait mal » — Genet méprisait les écrivains épris de tourisme sexuel avant la lettre. Il reprochait à Michel Foucault d'avoir fait pression sur des jurés de prix littéraires pour faire obtenir un grand prix à un de ses amis Juif de Tunisie. Je lui fis remarquer qu'il n'avait pas à préciser que le petit ami de Foucault était juif et qu'il avait oublié tout ce qu'il avait fait pour ses amis. Il ne me répondit pas. Sa mauvaise foi n'avait pas de limites !

Il m'arrivait aussi de me demander comment Genet pouvait être « ami » et vivre avec Mohamed, un homme avec lequel il ne partageait rien de culturel, rien de littéraire, pis encore, avec lequel les rares discussions tournaient autour de généralités. C'est en écoutant Mohamed parler que ce décalage me paraissait immense. Quand Mohamed disait que Genet était un « prophète », il y croyait. Pour lui, Genet avait été envoyé par Dieu ou le Destin afin de lui offrir une autre vie. Une vie toute fabriquée, imaginée, structurée par Genet, bien sûr. Il avait tout prévu, le passeport, le travail, le mariage, la naissance d'un « héritier », l'avortement, le divorce, tout y compris les moindres mots et gestes de Mohamed. Mais tout démiurge qu'il fût, Genet n'avait pas réussi à détourner son ami du haschich et des putes. Mohamed se conduisait comme un enfant gâté, comme un petit, tout petit délinquant, pas même un voleur ou un rebelle. Genet vers la fin de sa vie s'en agaçait, il ne savait quoi faire pour retrouver le Mohamed qu'il idéalisait. Quant à Mohamed, il m'arrivait souvent de parler avec lui en arabe et je percevais chez lui un désarroi, un trouble, voire une déprime. La réaction de son entourage au Maroc l'avait marqué. Était-ce par pudeur ou par naïveté, jamais Mohamed ne parlait devant moi de sexualité. Il allait souvent chez les putes, que ce fût à Paris ou au Maroc, sans doute en réaction aux médisances des voisins de Larache qui par jalousie le taquinaient ou même parfois l'injuriaient. Il ne voulait pas passer pour un « type entretenu par un vieux ». Mais c'était la réalité et les gens n'étaient pas dupes. Peut-être que ses parents aussi s'en doutaient, peut-être eut-il des disputes avec eux à ce propos. Quand Mohamed était au Maroc, il téléphonait à Genet uniquement pour se plaindre et lui demander de l'argent, jamais pour donner des nouvelles. Genet se déplaçait, arrangeait les choses puis revenait à Paris décontenancé. Un jour il me dit : « Mais qu'est-ce qu'il fait avec tout cet argent ? » Comment savoir ? Mohamed ne disait pas les choses clairement, parlait par métaphores. Rien à voir avec la relation qu'entretenait Genet avec Jacky, avec qui il avait des liens Plus forts, parce que plus anciens — des rapports d'adultes, de vrais complices. Il n'empêche, tout le monde autour de Genet était mis à contribution pour que Mohamed et Azzedine vivent dans les meilleures conditions possibles.

Jacky a une vision de Mohamed légèrement différente de la mienne : « Mohamed était triste, il était ailleurs, il n'écrivait pas des poèmes mais les récitait, c'était un poète oral dans la tradition de l'Orient arabe ; il avait une grande sensibilité, il disait des choses magnifiques, parlait sans précaution, sans calcul ; il connaissait le Coran par cœur ; il racontait des choses extraordinaires ; je lui disais : "Tu devrais écrire !" Derrière son apparence d'homme brut, il était très raffiné. Il était seul dans son monde et pensait à beaucoup de choses qui le préoccupaient. Il voyait Paris avec des yeux neufs, il remarquait des choses que nous, nous ne voyions plus. C'était un poète : on s'entendait très bien. Le scénario de La Nuit venue lui a été inspiré par les moments qu'il passait avec Genet, c'est pour ça qu'il a tant insisté pour faire inscrire dans les contrats "d'après une idée originale de Mohamed Al Katrani" ; Genet le mettait en avant, pas parce qu'il était son ami mais parce qu'il méritait d'être mis en avant. Genet avait l'habitude de poser cette question : "Comment tu vois ça ? Tu ne penses pas que... ?" »

Il est vrai que Mohamed était quelquefois étonnant. Comme s'il était soudain ébloui, n'en revenant pas de vivre ce qu'il vivait. « Que Dieu remplisse de lumière la maison de Genet ! Lui qui n'a pas de maison ! » m'avait-il déclaré, un jour, sans raison.

 Tahar Ben Jelloun 

in Jean Genet, menteur sublime, éditions Gallimard, octobre 2010, ISBN : 978-2070130191, pp. 107/110


De Jean Genet : Querelle de Brest - Elle

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Daniel Guérin et la fraternité virile

Publié le par Jean-Yves Alt

« Si elle s'appuyait sur de vastes lectures, ma vue en direction du socialisme n'était pas objective, d'ordre intellectuel. Elle était bien plutôt subjective, physique, issue des sens et du cœur. Ce n'était pas dans les livres, c'était en moi, d'abord, à travers les années de frustration sexuelle, et c'était au contact de jeunes opprimés que j'avais appris à haïr l'ordre établi. La quête charnelle m'avait délivré de la ségrégation sociale. Au-delà des beaux torses durcis par l'effort et des pantalons de velours, j'avais recherché la camaraderie. C'était elle que j'espérais retrouver au centuple dans le socialisme. Une fraternité virile, comme virile est la Révolution... »

Daniel Guérin

in « Un jeune homme excentrique », éditions Julliard, 1965, p. 240


Du même auteur : Le feu du sang : autobiographie politique et charnelle - La vie selon la chair - Homosexualité et Révolution

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L'érotisme vu par John Cowper Powys

Publié le par Jean-Yves Alt

« Il ne faut pas vous impatienter, lecteur, de me voir donner tant d'importance à l'érotisme. Si, conformément à une décision du destin, l'élément érotique n'a pas joué dans votre vie un rôle aussi important que dans la mienne, vous avez à la fois plus et moins de chance que moi! Bien des scènes grotesques de tragi-comédies vous ont été épargnées; mais vous avez été privé d'une foule d'attentes palpitantes et peut-être aussi de quelques assouvissements paradisiaques... Ce sentiment qui m'est particulier, je suis prêt à le défendre en soutenant qu'il est naturel. »

John Cowper Powys

in Autobiographie, Editions Gallimard/Du Monde Entier, 1965, page 432

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Jean-Louis Bory, André Baudry, Roger Peyrefitte et Yves Navarre au « dossier de l'écran » (21 janvier 1975)

Publié le par Jean-Yves Alt

« Je n'avoue pas, je ne proclame pas, je dis parce que c'est comme ça », formula Jean-Louis Bory. « L'essentiel, exprima André Baury, n'est pas qu'on naisse homosexuel ou qu'on le devienne, mais qu'on puisse vivre son homosexualité à visage découvert. » Roger Peyrefitte affirma sans rire qu'il « suffit d'avoir du caractère » pour assumer son homosexualité, tandis qu'Yves Navarre revendiqua pour tous ceux qui étaient absents ce soir-là, les sans-grades de l'homosexualité, ceux qu'on ne connaît pas parce qu'ils se cachent.

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