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Articles avec #films tag

De jour comme de nuit, un film documentaire de Renaud Victor (1991)

Publié le par Jean-Yves

Ou le temps autarcique et sans rupture du détenu en prison.

 

C'est aussi celui d'un tournage où Renaud Victor s'est investi en passant ses jours et ses nuits aux Baumettes, soit deux ans dans cette fameuse maison d'arrêt de Marseille qui d'ordinaire ne se rappelle au souvenir des médias, et donc du grand public, qu'à la faveur d'une émeute ou de quelque évasion sensationnelle.

 

Sensationnel, le film de Renaud Victor ne l'est, intentionnellement, à aucun sens du terme. Il est même décevant, d'une certaine manière, dans la mesure où il ne délivre aucune information en forme de bilan critique sur l'univers carcéral en France, non plus qu'il ne met en forme et à distance son regard.

 

La caméra y est l'interlocuteur omniprésent et invisible qui se pose sur les êtres et voit les choses à travers eux.

 

Rien d'autre, donc, que cet éclatement fragmentaire des paroles qui se livrent et corollairement se censurent, qui émiettent, derrière leur vérité, la vérité de la prison.

 

Le non-dit des témoignages recueille le non-dit du film lui-même, qui est ainsi le miroir exact du mensonge carcéral, et non pas son commentaire.

 

● Il y a la scène inouïe où le maton, à la question de savoir s'il lui arrive de s'imaginer « de l'autre côté de la barrière », répond par un inextinguible, récurrent et pitoyable fou rire, lequel tout à coup s'évanouit dans un «non» presque hébété.

 

● Il y a la parole suspendue du beau détenu pensif, en débardeur blanc, dans sa cellule où l'on entend Caruso chanté dans les sanglots par un Lucio Dalla sur cassette.

 

● Il y a encore le ton du "primaire" (celui qui fait de la tôle pour la première fois) dans ce dialogue abrupt :

« Qu'est-ce qu'on a l'impression de perdre, en passant du temps en prison ?

- Le temps qu'on y a passé. »

 

● Et le petit camé angélique, suicidaire, édenté : « La prison ça fait partie de ta vie ?

- Non (désignant les gardiens) ça fait partie de leur vie. »

 

● L'avocate, très pro, s'adressant, le plus naturellement du monde, à un cas social proche de l'imbécillité en ces termes : « Il faut que vous me donniez des paramètres de réflexion. » On croit rêver !

 

● C'est, encore, le Beur splendide, « fils de riche », comme il se peint avec dérision, condamné à vingt ans et plus pour l'assassinat présumé de sa fiancée et qui, contenant ses larmes, ne se lasse pas de répéter en vain, simplement, son innocence.

 

 

La vidéo rapproche le spectateur des corps. Mais, dans le même temps, elle montre le corps au secret, dans la promiscuité ferraillante de trousseaux, de grilles, de loquets, ou au contraire dans le silence cadenassé des quartiers d'isolements, des cachots où les forçats sont nus, seuls ; ou bien dans l'exiguïté tantôt glaciaire, tantôt équatoriale, de ces 10 m2 pour trois.

 

La vidéo est abrupte, râpeuse, sans apprêt. Elle colle au corps, mais elle ne dit pas le secret des corps. Les corps s'exhibent (ceux des body builders à l'entraînement, par exemple ; ceux des détenus prenant leur douche à poil). Ils taisent, tous, sans exception : le désir, le sexe, l'homosexualité, le sida.

 

● Il y a ce garçon de vingt ans qui n'a connu, depuis l'âge de douze ans, que quatre mois hors des murs et qui racontera comment il s'est fait violer, comment il s'est prostitué, mais tout cela sur le mode du déni de responsabilité : il évoquera « ce salaud de concessionnaire en BM », victime méritée du garçon qu'il convoitait et qui n'avait l'intention que de le voler... Toujours la faute aux pédés.

 

● Il y a ces « malades » dont on nous dit « qu'ils sont nombreux, là, à l'étage » sans que le mot tabou soit seulement prononcé.

 

On peut se demander si le questionneur, en restant elliptique et en n'insistant pas, ne fait pas aussi le jeu de l'autocensure et de la manipulation.

 

● Il y a ce couple de garçons qui s'enlacent, s'embrassent, et se jurent leur amour sur la Bible. Là encore, sans un seul commentaire.

 

Il y a dans toutes ces ellipses l'équivoque - mais également la force - du parti pris de ce documentaire qui refuse la forme solide, objective de l'enquête. C'est, empirique, morcelé, une quête de vérité qui s'avance masquée. Le film ne lève pas le voile, mais le désigne. C'est peut-être là sa profonde authenticité.

 


Une nouvelle projection de ce film aura lieu le mardi 13 mars 2012 au Forum des images à Paris : en savoir plus

 

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Melrose place, la série culte des séries cultes

Publié le par Jean-Yves

Six feet under, Desperate Housewives, Twin Peaks... Toutes ces séries cultes auraient-elles jamais existé sans Melrose place ? Il est temps de rétablir la vérité cher ami lecteur : oui Melrose place est l'alpha et l'oméga du genre narratif audio-visuel. En voici des preuves irréfutables.

 

Tout d'abord les acteurs. Capables de jouer sur un large répertoire difficilement descriptible – l'indignation et la perfidie, pour résumer – les comédiens sont vite devenus la cible de toutes les convoitises une fois la dernière saison achevée.

 

Ce n'est que six ans après son départ de la série et autant de refus de tourner sous la direction de réalisateurs débutants tels que Martin Scorsese, Woody Allen, Francis Ford Coppola et Steven Spielberg que Marcia Cross se décide à incarner la subtile Bree Van de Kamp après avoir donné souffle à la complexe Kimberly pendant tant d'années...

 

Même chose pour Doug Savant alias Matt, « l'homo de Melrose » qui rejoint le même casting très select...

 

En parlant d'homosexualité, quel courage ne fût pas celui des scénaristes de Melrose qui osèrent montrer les premières scènes gay crues à la télé à une heure de grande audience et ce bien avant Six feet under ! Une fois franchies les dernières limites de la pudibonderie, ce ne furent qu'empoignades viriles et franches accolades entre Matt et ses amants.

 

Alors que les personnages hétéros s'accouplaient allégrement en deux minutes chrono sur la table d'opération de Michael Mancini, Matt, pas frustré le moins du monde, prônait lui la forme ultime du safe sex : le no sex ! Il fût également le seul personnage d'une droiture infaillible de la série : les scénaristes, soucieux du réalisme psychologique des personnages, ne voulurent pas charger la bête outre mesure sur le plan moral.

 

Quant à l'influence exercée sur Twin Peaks : même blondeur de reine du lycée, même ambiguïté sournoise chez Laura Palmer et Amanda Woodward. Aux petits malins qui rétorqueront que Twin Peaks est antérieur à l'arrivée du personnage d'Amanda dans Melrose place, je répondrai que ça n'excuse pas tout ! Bref, je pense vous avoir convaincu.

 

E. F.

(article publié avec l'autorisation de l'auteure)

 

in Sortie d’ce cours (magazine des étudiants des Universités de Clermont-Ferrand), n°19, novembre 2008

 

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Les oiseaux de nuit, un document de L. Barnier et A. Lasfargues (1977)

Publié le par Jean-Yves Alt

On peut cacher son homosexualité toute sa vie durant. On peut la vivre à heures fixes, dans les jardins publics ou ailleurs, mais la nuit, quand tous les chats sont gris. On peut la revendiquer aussi.

L'accepter soi-même et s'efforcer de la faire accepter. Ce n'est pas le plus facile. Surtout si on est vendeur sur les marchés, ouvrier dans une usine ou même agrégatif de mathématiques et que, comble de chance, on habite Roubaix, Bayonne ou Aix-en-Provence.

Ces garçons-là justement vivaient à Aix. L'un d'eux dit qu'il est homosexuel depuis sa naissance. L'autre qu'il se travestit depuis l'âge de 5 ans. Il peut nous montrer un petit film de famille qui en témoigne. Il y fait de gracieuses arabesques et des sourires enjôleurs avec un chiffon enroulé autour des reins et un voile de tulle dans les cheveux.

Ils se sont rencontrés tout naturellement, comme il est normal que se rencontrent ceux qui s'efforcent de vivre la clandestinité des minorités scandaleuses. Mais ils ne se sont dit que plus tard leur goût pour le spectacle.

C'est comme ça que le petit garçon danseur est devenu Mimi Crépon, qu'un autre est devenu la Limande Germaine et qu'avec Loulou et Marie Bonheur, ils se sont métamorphosés en « Mirabelles ». La grande parade commençait.

Vêtus de robes somptueuses, ultra maquillés et pailletés, ces « oiseaux de nuit aux plumes gonflées de désir » dansent, chantent, miment avec poésie, humour, ironie féroce ou gravité. La caméra les montre sur scène, dans la rue où, se déhanchant sur leurs talons, enroulés de plumes et les cuisses gainées de collants, ils distribuent le programme de leur spectacle à des passants amusés ou réprobateurs, parfois bienveillants mais toujours ahuris. Elle les suit dans les coulisses où s'opèrent les métamorphoses, aux répétitions dont tout passionnel est banni au profit du professionnel, dans leur vie intime.

« Les Mirabelles » s'expliquent et ce faisant s'interrogent. Ils ont choisi la farce pour vivre leur homosexualité hors du ghetto. Ils ne se cachent plus, ils font le contraire : du spectacle. Ils s'offrent aux regards dans toute leur ambiguïté, agressivement maquillés, vêtus de la façon qui leur convient le mieux, en femmes puisqu'ils se sentent femmes. Et sans paradoxes, ils montrent leurs sexes. Des sexes d'hommes, ni glorieux, ni honteux.

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Au-delà du bien et du mal, un film de Liliana Cavani (1977)

Publié le par Jean-Yves

Deux hommes et une femme, dans leur tentative de vie commune, défient les tabous de la société allemande du XIXe siècle. Un film baroque, inspiré de l'œuvre du philosophe Nietzsche.

 

Liliana Cavani se moque des Nietzschéens. Elle ne s'adresse ni à eux, ni à tous ceux qui tiennent pour sacrée la « vérité » de l'histoire, grande ou petite, avec « Au-delà du Bien et du Mal ». L'image qu'elle donne du célèbre philosophe allemand est inattendue. Ce n'est pas du moins celle que se font les étudiants de philosophie.

 

Ce Nietzsche là (Erland Josephson), celui de Liliana Cavani, ne lit pas, n'écrit pas. Il mange, il boit, se drogue et s'il se retire dans son cabinet, ce n'est pas le cabinet de travail réservé aux nobles esprits, mais dans ce lieu où s'assouvissent les besoins plus prosaïques que provoque l'absorption massive de bière.

 

« L'âme allemande recèle des galeries et des couloirs, des cavernes, des cachettes, des oubliettes ; son désordre a beaucoup du charme du mystère. Et comme tout être aime son symbole, l'Allemand aime les nuées et tout ce qui est flou, mouvant, crépusculaire, humide et voilé; tout ce qui est incertain, inachevé, fugitif, évanescent ou en devenir lui paraît profond, où qu'il se trouve. »

 

À sa table de travail, le philosophe foulait aux pieds la vieille morale judéo-chrétienne et bâtissait le Surhomme. Dans le film de Cavani, dans la vie donc, Nietzsche rencontre Lou Andreas-Salomé. Intelligente et sensible, indépendante jusqu'à l'égoïsme, dominatrice, Lou (Dominique Sanda) est la correspondance vivante de ce à quoi il aspire. Elle, à proprement parler, ne lutte pas contre les vieilles valeurs. Elle vit en marge d'elles. Soumission corps et âme à la puissance du mâle, mariage, enfantement, sexualité normalisée ne la concernent pas. Nietzsche, fasciné, s'engage avec elle dans l'éblouissante aventure d'une relation à trois : Paul Ree (Robert Powell) qui partage l'amour passionné de Nietzsche pour cette femme d'exception sera le troisième membre de cette « Trinité ».

 

Aucune vulgarité en cela. Rien de ce « ménage à trois » avec lequel le théâtre de Boulevard aime faire ricaner les médiocres bien-pensants. Non, rien de cela. Mais une estime et un amour, réciproques, basés sans équivoque sur l'intelligence et le sexe entre Lou et Friedrich, entre Paul et Lou, entre Paul et Friedrich.

 

Ils s'y perdront. Le film se clôt sur la folie tragique de Nietzche, sur le « suicide » de Paul qui a fini par accepter son homosexualité, sur le mariage de Lou qui, parce qu'il lui était trop difficile d'aller jusqu'au bout d'une marginalité réprouvée, rentre d'une certaine façon dans le rang.

 

On peut faire reproche à la réalisatrice de se laisser aller à une complaisance pour les images de fellation, de sodomie, de sexualité agressive, images de cuisses ouvertes dans les bordels et de putain officiant sur un quai de gare. On peut être agacé de cette obstination à agiter le flambeau d'une provocation qui peut paraître dérisoire. On peut lui faire grief aussi que Lou ne soit que prétexte à déballer des fantasmes qui ne seraient qu'à elle. On peut trouver cela racoleur. Mais au bout du compte, il faut être bien sûr de soi pour rester indifférent aux questions que ce film soulève.

 

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Le beau Serge, un film de Claude Chabrol (1958)

Publié le par Jean-Yves

Une histoire terrible dans sa simplicité. Tout y est insolite et sobre. François (Jean-Claude Brialy) rentre au village après plusieurs années d'absence. Personne ne l'attend mais, dès son arrivée, il interroge un camarade d'école sur l'un de leurs amis, le beau Serge (Gérard Blain).

 

« Le beau Serge » est une histoire désespérée d'amitié d'un homme pour un homme. Comme toute passion, elle repose sur le sang versé : ici, sauver Serge de l'alcoolisme où il sombre. Telle est la croix que François décide de porter, au moment où le curé de la paroisse, qui fut aussi leur camarade, renonce à le faire.

 

Serge a épousé Yvonne (Michèle Méritz) parce qu'elle s'est trouvée enceinte (probablement d'un autre que lui) ; il ne l'aime pas. L'enfant, atteint d'une trisomie, est mort. Un autre enfant s'annonce. Serge est persuadé (et espère ?) qu'il ne sera pas viable. Il boit de plus en plus pour oublier les rêves qu'il avait faits avec François.

 

François est diminué physiquement par une maladie pulmonaire. Il a eu quelques aventures féminines. Il accepte une liaison avec une intrigante du village, Marie (Bernadette Lafont), pour ne pas être en reste avec le beau Serge qui a fondé un foyer.

 

François décide de rester au village tant que Serge ne sera pas sauvé. Quand Yvonne accouche, François, malgré une rechute de sa maladie, fait des kilomètres dans la neige pour retrouver son ami : sa femme estime qu'elle ne peut donner naissance à leur enfant que si son mari est auprès d'elle. François arrive à traîner Serge ivre-mort dans la chambre de l'accouchée. Il s'écroule épuisé alors que Serge, encore ivre, rit à pleines dents d'avoir un enfant normal.

 

 

Dans ce film, les femmes paraissent n'être là que pour provoquer les deux hommes et les rendre jaloux. Serge n'aime pas assez la sienne et l'oublie en buvant. François cède à sa maîtresse parce qu'elle lui parle de son ami. Chacune des deux femmes semble être un prétexte : une raison d'exaspérer l'homme. L'amour de la femme ne serait-elle qu'une parodie de l'amitié entre hommes ? L'univers féminin, un repoussoir ? (1)

 

Un film où les sentiments des hommes sont glorifiés au contraire de tout ce qui faisait la vie d'un village des années 50 : la famille, le bal, le mariage, la filiation… Il faut voir avec quelle joie désespérée François administre une raclée à Serge : comme un coup de foudre… qui ne sera pas plus absorbé par la terre que par la chair…

 

Un film qui signe le fiasco de ce qui est généralement considéré comme normal (le mariage, la famille…) et une certaine consécration de ce qui demeure, pour la plupart des hommes, anormal.

 

Parce que rien n'est clairement dit concernant la sensibilité qui rassemble les deux hommes, « Le beau Serge » est un film d'une grande force.

 


(1) cf. cette scène où le père de Marie la viole parce que François l'accuse de ne pas être son père.

 

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