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Articles avec #films tag

Va, vis et deviens, un film de Radu Mihaileanu (2004)

Publié le par Jean-Yves

Le sujet peut sembler lointain. Qui se souvient encore des Falashas, des Éthiopiens juifs accueillis par Israël en 1984 ? C’est le sujet de ce film raconté à travers l’histoire d’un enfant noir, Schlomo, que sa mère chrétienne confie à une mère juive éthiopienne, avant qu'il ne soit adopté par une troisième mère, israélienne : un long voyage, géographique, et plus encore psychique, un périple éprouvant qui démarre en Ethiopie, se poursuit en Israël, passe par la France et s'achève dans un camp de réfugiés au Soudan. Schlomo doit mentir pour survivre : taire sa religion chrétienne, se dire juif et orphelin.


C'est au prix de ce terrible déchirement, qu'il est adopté par une famille israélienne. Schlomo grandira obsédé par ce pays où il a pourtant promis de ne jamais revenir. Il n'aura de cesse de retrouver sa mère restée dans un camp de réfugiés.



L'histoire, touffue, peut paraître complexe, d'autant qu'elle brasse mille et une questions passionnantes sur l'identité juive, la singularité d'Israël, terre d'accueil et d'exclusion, sans oublier le délicat problème de l'intégration des Falashas qui pourrait être qualifiée d’« imposture positive »... Imposture qui permet à Schlomo de survivre. Une question essentielle reste : à quel moment l'adaptation, processus normal, devient trahison de soi et de l'autre ?



Radu Mihaileanu (un cinéaste français d'origine roumaine) ne discourt pas, ne théorise pas, il conte le lien universel entre une mère et son enfant. Il filme des êtres de chair et de sang, des personnes riches et attachantes. Schlomo, l'étranger, le lointain, devient proche. Ce n'est pas là le moindre des miracles de ce grand film bouleversant. Voilà longtemps que je n’avais pas pleuré ainsi au cinéma.


■ Avec : Yaël Abecassis (Yaël), Roschdy Zem (Yoram), Moshe Agazai (Schlomo enfant)



Cet article est également publié sur le site de Castalie

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You I Love [Ja Lublju Tebja] [Je t'aime toi] un film de Dmitri Troitsky et Olga Stolpovskaya (2004)

Publié le par Jean-Yves

Comédie d’amour sur la vie des jeunes gens à Moscou aujourd’hui. Vera, qui travaille comme speakerine à la télévision, fait la connaissance de Timofey, un jeune homme séduisant, employé dans une agence publicitaire. Elle tombe amoureuse de lui et par chance, ses sentiments sont payés de retour.


Timofey est lui aussi amoureux de Vera. Ils ont beaucoup de points communs :ils touchent tous deux un salaire de misère, ils travaillent comme des bêtes et ils sont stressés. En ce qui concerne le stress, leur liaison a un effet optimal sur Vera et Timofey. Rien d’étonnant à ce que leur amour réciproque devienne de jour en jour plus fort. Et puis vient le jour où ils fêtent le premier anniversaire de leur rencontre. Heureuse et de bonne humeur, Vera rentre à la maison pour y trouver Timofey au lit avec Uloomji, un jeune Kalmouk. À partir de là, le contrôle de la suite des événements semble totalement échapper à nos deux héros …


COMPLEMENTS :


Il ne faut surtout pas s’attendre, en découvrant "Je t’aime toi", à voir un film militant. Le premier film gay russe est tout sauf cela puisque ses réalisateurs ont voulu avant tout signer une comédie mode et moderne, rapide et un peu clinquante, propre à séduire le grand public hétéro comme les homos, bref les spectateurs les plus occidentalisés des villes à qui elle tend un miroir très aimable : son petit succès dans la quinzaine de villes où le film est sorti prouve qu’ils ont d’ailleurs touché leur cible. Deux des héros de ce triangle amoureux inédit, la très jolie Vera et le fringant Timofey, font partie de cette élite de nouveaux riches sans complexe vivant des médias et habitant de beaux appartements dans de beaux quartiers d’un Moscou qui pourrait être New York ou Paris (avec ses fêtes pédés, sa tolérance chic, ses fringues élégantes…). Ils tombent vite amoureux l’un de l’autre, bien qu’il lui ait parlé de son homosexualité. Et voilà que surgit la troisième pointe du trio, la plus originale, la plus intrigante, la plus novatrice : Uloomji, jeune Kalmouk (la seule peuplade bouddhiste de la fédération russe) débarqué de sa province lointaine pour travailler au zoo. Uloomji est un naïf qui a toujours vécu à l’écart de la modernité : son effarement face aux distributeurs de billets dit assez à quel point Moscou n’est pas la Russie profonde ! Sûr, dès leur première rencontre (un accident…), de ce qu’il éprouve pour Timofey, Uloomji ne va jamais hésiter dans son amour : et même les manœuvres de sa famille qui le fait interner n’y changeront rien. Toute la force du film tient dans l’obstination têtue et lumineuse de ce personnage sans complexes, sans freins moraux, sans préjugés, pour qui l’amour ne se discute pas. Il est la lueur d’espoir de ce conte de fées qui se termine, comme de bien entendu, autour d’un berceau sur lequel sont penchés les trois parents du nouveau né.


DIFFICULTES RENCONTREES


Oui, il y a une scène gay en Russie. Enfin, à Moscou plutôt, et dans quelques grands centres urbains. Car pour ce qui est de l’immensité de l’ex-empire soviétique, c’est peu dire que l’homosexualité n’y est pas à la mode et que l’homophobie primaire y a pignon sur rue. Le cas de la capitale est donc à part… L’héritage communiste pèse lourdement sur la société russe et la répression dont furent victimes les homosexuels a laissé des traces : stigmatisés par la propagande, passibles de lourdes peines de prison, considérés comme des malades mentaux ou comme des symptômes de la décadence occidentale, il leur a fallu attendre la fin des années 80 avec la "perestroïka" puis la fin du régime soviétique pour voir le carcan législatif se desserrer. Mais la loi n’est pas tout, loin de là, et ce sont surtout les mentalités qu’il s’agit désormais de faire évoluer… C’est un des buts que ce sont fixés Olga Stolpovskaya et Dimitry Troitsky, les réalisateurs de "Je t’aime toi" dont le prochain projet porte sur un couple de femmes dans l’URSS des années 70. "Bien sûr, "Je t’aime toi" est le premier film gay russe mais, au-delà de ça, c’est d’abord le portrait d’une société complexe, celui d’une nouvelle société en pleine transformation où, avec de nombreuses contradictions, tout est en évolution : le travail, la consommation, les mœurs, le désir." Ils n’ont pas tort, en tout cas si on en croit des sondages qui montrent, à propos des homosexuels, des progrès notables quant à leur acceptation : là où, en 1989, 33 % des Russes disaient qu’il fallait "les liquider", 30 % "les isoler" et 6 % les soigner (seuls 10 % proposant de "les laisser vivre en paix"), ils sont désormais 41 % à considérer les homos comme "plus ou moins normaux" et le total de ceux qui préconisent de les isoler ou de les soigner est tombé à 48 % ! On est certes toujours très loin du compte mais il semble qu’il ne faille plus totalement désespérer du pays de Vladimir Poutine. Les multiples embûches rencontrées par les auteurs de "Je t’aime toi" viennent rappeler cette situation.



"Pour le financement, nous avons cherché des fonds pendant quatre ans, discuté avec un nombre inimaginable de producteurs et avons été beaucoup critiqués. Finalement, cela nous a aidés. Nous voulions absolument tourner ce film alors nous en sommes devenus les producteurs. Nous voulons d’ailleurs remercier les distributeurs venus de partout - et notamment tout le personnel de Media Luna entrecroisement et Antiprod en France - qui nous ont aidé à mener à bien ce projet. Le film n’aurait pas vu le jour sans l’aide et le soutien de nos amis."


Mais l’argent n’est pas tout, et une fois les 300 000 dollars réunis, les difficultés étaient loin d’être terminées.

"Quel cauchemar de trouver un jeune acteur russe prêt à jouer un rôle bisexuel ! Et ce fut encore plus dur de trouver une personne d’origine asiatique pour interpréter un personnage gay."

La vraie spécificité de "Je t’aime toi" est en effet de ne pas se cantonner aux nouveaux riches occidentalisés des grandes villes pour qui la sexualité n’est pas vraiment un problème mais bien d’introduire un personnage homo venu d’une province reculée de la Russie et de le confronter tant à son désir qu’à l’homophobie ambiante, celle de sa famille notamment. En cela, cette comédie de mœurs est un sacré pas en avant.



Biographie des rélisateurs :


Olga Stolpovskaya : née en 1969 à Moscou, elle y termine ses études artistiques en 1996 et est diplômée de cinéma en 1997. Cinéaste indépendante, réalise de nombreux courts métrages en vidéo et des installations multimédiales qui sont aussi présentées lors de festivals à l’ouest. « SUD NADBRUNEROM », la vidéo qu’elle produit en 1998, est achetée par le MoMA de New-York.


Dmitri Troitsky : né en 1971 à Moscou. Etudie à l’université jusqu’en 1993 puis termine lui aussi ses études par un diplôme de cinéma en 1997.Travaille comme artiste sur divers médias. Cinéaste indépendant et réalisateur de clips. À produit cet hiver à Berlin un reality-show (traduction du titre : La Faim) pour la télévision russe.


JA LUBLJU TEBJA est le premier long métrage de fiction de ces deux cinéastes.


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Tirésia, un film de Bertrand Bonello (2002)

Publié le par Jean-Yves

Mal accueilli lors du festival de Cannes 2003 où il était, pour les plumes assassines, le film français sélectionné de trop, Tiresia est pourtant un long métrage fascinant, le plus réussi à ce jour du talentueux Bertrand Bonello. Cet auteur ambitieux ose à chaque film confronter son art à de lourds sujets rhétoriques.


Tiresia, un transsexuel brésilien d'une grande beauté, vit clandestinement avec son frère dans la périphérie parisienne. Terranova, un esthète à la pensée poétique (qui se révèlera être prêtre), l'assimile à la rose parfaite et la séquestre pour qu'elle soit sienne. Peu à peu, privée d'hormones, Tiresia va devant ses yeux se transformer : la barbe qui pousse, la voix qui change... Dégoûté de ce qu'est devenue sa Tiresia, Terranova va l'aveugler et la jeter à l'orée d'une banlieue voisine. Tiresia est recueillie dans un piètre état par Anna, une jeune fille un peu simple, qui prend soin d'elle. C'est alors qu'apparaissent chez le transsexuel des dons de prédiction...


Issu d'un mythe grec :


Quelques éléments sur la légende de Tiresia : Il existe dans la mythologie grecque différentes versions du tragique destin de Tirésias. Toutes s’accordent cependant à dire que cette créature, homme devenu femme, fut frappée de cécité et dotée en compensation d’une vision supérieure : la divination. Ce mythe raconte l'histoire d'un jeune homme qui fut changé en femme après avoir regardé puis tué deux serpents en train de s'accoupler. Tiresia fut alors interrogée par Zeus et Athéna, qui voulaient savoir lequel, de l'homme et de la femme, éprouvait le plaisir le plus intense lors de l'acte sexuel. Tiresia, qui l'avait accompli sous les deux états, leur répondit que la femme éprouvait un plaisir neuf fois supérieur à celui de l'homme. Athéna, furieuse que Tiresia révèle ce que la déesse considérait comme un secret, lui creva alors les yeux, et la fit revenir à sa forme masculine. Mais Zeus, ému par le sort de Tiresia, lui conféra le don d'oracle...


MON COMMENTAIRE : Ce film s’efforce de restituer la sphère insaisissable de la mythologie, son irrationalité, sa violence et sa beauté. Il s’attaque à des thèmes comme la permanence des désirs les plus sombres et inavouables des hommes, la confrontation entre les croyances et la foi, l’identité sexuelle mais aussi la dualité de l’être humain. Il en reste quelque chose d’ambitieux et de foisonnant.


Tiresia (parlant en brésilien) - Tu es attiré par les transsexuelles mais tu ne peux pas les toucher ; c’est vrai qu’on a quelque chose de plus et qu’il y a une grande joie mais c’est une chose désespérée, et ça tu ne peux pas le voir.

Terranova - Je ne comprends pas ce que tu dis.

Tiresia - Je ne sais pas le dire en français.

Plus tard, chez Anna, Tiresia écrit une lettre à son frère Eduardo :

Mon cher Edu,

Je n’ai pas pu te donner des nouvelles et je ne peux pas t’en dire plus aujourd’hui. Je ne sais pas où je suis mais ici je suis en sécurité. Je vis avec une jeune fille, Anna qui s’occupe de moi. Je ne sais pas pourquoi mais c’est un cadeau. Ayant perdu l’usage de mes yeux, je ne peux la voir. La seule chose que je sais, c’est que nous ne pourrons probablement plus jamais nous revoir, mais en aucun cas tu ne dois penser que c’est un drame. D’ailleurs je ne verrai plus personne et je voudrais que plus personne ne me voie. Qu’est ce que c’était ma vie ? Là, elle a violemment changé. Mais, je suis heureuse parfois. Il y a de belles choses qui viennent et je les dis. Toi aussi, je me souviens que tu étais très beau, mon frère. Ne t’inquiète pas pour moi, plus rien ne nous appartient.

Tiresia.

Peu après, Terranova, le prêtre, viendra voir Tiresia (avec la peur et peut-être même le désir qu'elle le reconnaisse.) Elle lui redira seulement les mêmes choses qu'elle a écrites à son frère.



Lire aussi : Tirésias, l'androgynie et la bisexualité


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30 ans de culture gay au cinéma

Publié le par Jean-Yves Alt

AINSI SOIENT-ILS. DE LA VISION UNDERGROUND DES ANNÉES 70 EN PASSANT PAR CELLE, RÉDUCTRICE, DES FOLLES ET DES DRAG-QUEENS, IL AURA FALLU TRENTE ANS POUR QUE LE CINÉMA RENVOIE UNE IMAGE DES GAYS FIDÈLE À LA RÉALITÉ.

Garçon sensible, fêtard bodybuildé, pirate urbain, bobo bi, nana lambda, voisin-voisine, anonyme... Depuis dix ans, le cinéma regarde enfin les gays comme ils sont. L'homo de service a servi, il n'est plus, merci. Et lorsque, sur les écrans, il rencontre son double, tout le monde s'y retrouve. Extrait du Ciel de Paris, de Michel Bena (1992). Marc peine à se déclarer à Lucien : «Mais je suis pédé, tu comprends ? - C'est tout ?» Plus récemment, une scène de Grande École, de Robert Salis (2004), où Mécir coince Paul : «Homo, hétéro, tout ça c'est fini, ça n'a plus d'importance, c'est seulement parce que c'est toi.» Le gay est présent, visible, vivant. C'est un avocat mené par son désir (La Confusion des genres), une cadre sup qui plaque tout pour une effrontée (Un homme, un vrai), un patron (Embrassez qui vous voudrez), un banquier (Pédale douce), un prolo (Beautiful Thing)...

AU COMMENCEMENT ÉTAIT L'HOMO SUBVERSIF...

«L'homosexualité n'est pas un sujet de film, même plus une particularité, elle peut être là ou pas», analyse Gaël Morel, comédien et réalisateur de longs métrages qui en parlent ou pas (A toute vitesse, Les Chemins de l'oued). «Ce qui est intéressant, c'est d'explorer le désir entre deux personnes du même sexe, ajoute David Dibilio, codirecteur du Festival de films gays & lesbiens de Paris [12 000 spectateurs en 2003]. Quels en sont les ressorts? En quoi est-ce différent? Quels tabous demeurent? Les personnages interprétés par Romain Duris dans « 17 Fois Cécile Cassard » ou Eric Caravaca dans « Son Frère » sont à ce titre exemplaires. On ne s'attarde pas sur l'homosexualité en tant que telle mais elle reste une donnée - importante - pour écrire un rôle dans sa singularité et sa profondeur.»

Aujourd'hui, et c'est nouveau, le gay est un créneau, un nouvel eldorado rosé, ou plutôt arc-en-ciel. Il s'étale dans la pub et investit les sitcoms («Avocats & associés», «Queer as folk», «Six feet under», «Oz»...) Le Loft en a fait son vainqueur. Pink TV affiche la couleur. Et tient même salon: le Rainbow Attitude. Au festival de Berlin, les films gays reçoivent un TeddyAward. Très tendance, le gay est in, voire déjà out. Tout le monde en est, y compris Jean Lefebvre au théâtre, dans Pauvre France. Bref, au cinéma comme ailleurs, le gay est partout, et tout le monde s'en fout. Ou presque: en janvier dernier, Sébastien Nouchet a été brûlé vif à Noeux-les-Mines parce qu'il était gay, et SOS Homophobie a recensé 89 agressions en 2003 (41 en 2001-02).

«Le cinéma gay pionnier et underground des années 70 en France et aux États-Unis faisait complètement partie de la contre-culture, d'un mouvement contestataire, note David Dibilio. Les gays cherchaient alors à renverser l'ordre établi, à déstabiliser la bourgeoisie en place. Le mot d'ordre était: "La folle à l'avant-garde de la révolution!" Aujourd'hui, l'homosexuel - dans la société ou au cinéma – est de moins en moins synonyme de désordre social, même s'il conserve par nature quelque chose de toujours subversif que l'on essaie trop souvent de gommer d'ailleurs.» Après l'avoir stigmatisé, le cinéma a banalisé le gay. Et pour certains pas dans le bon sens. «Avant, l'homosexuel était vieux et moche, s'énerve Morel. Désormais, il est jeune, con et sympa.» Une guerre de trente ans qui en paraît cent sépare pourtant « Les Amitiés particulières », présenté avec des patates chaudes dans la bouche aux «Dossiers de l'écran» en 1975 sur Antenne 2, et 0 Fantasma (de Joào Pedro Rodrigues, 2002), qui raconte la quête «animale» d'un bel éboueur - le film fit courir les gays et suscita des polémiques au sein de la communauté. Dans les années babas cools, la révolution sexuelle est sans doute en marche au Café de Flore et dans le Larzac, mais au cinéma, les homosexuels font leur place cahin, et surtout très caha. À la télé, c'est pire. En 81, «La confusion des sentiments», réalisé par Étienne Perier, est diffusé avec mille précautions: le film, adapté de l’œuvre de Stefan Zweig, raconte la liaison d'un étudiant et de son professeur. «Le bonus est en ce sens éloquent, rappelle Éric Kertudo, éditeur du film en DVD. Dans l'interview de Michel Piccoli [le prof] effectuée par Bouvard pour l'émission "Passez donc me voir", le mot homo n'est jamais prononcé, tout repose sur l'ambiguïté.»

1982: L'HOMO DÉPÉNALISÉ

L'amour, c'est gay, c'est surtout triste. Malheureux, misérable, ridicule, malade, pervers., psychopathe, criminel, quand il n'est pas strictement banni de l'écran, l'homosexuel vu par le cinéma «hétéro» finit mal. Filmé par des cinéastes homos, le moral n'est pas non plus très haut. Visconti sublime la passion (Mort à Venise), Pasolini la sacralise {Théorème}, Fassbinder décortique les bas-fonds de l'âme {Le Droit du plus fort) et, pour Chéreau, l'homo est un vecteur de drame {L'Homme blessé}. Il faut plonger dans les folles années 80 pour que Frears, Ivory et Almodovar effacent cette vision pessimiste d'une homosexualité morbide et destructrice, et jettent au grand public des héros bien dans leur peau, cools et conquérants. Entre-temps, en 1982, l'homosexualité a été dépénalisée en France. Un nouveau quartier, le Marais, fait des petits à Paris, et Fréquence Gay secoue la bande FM. Frears, Almodovar, Téchiné période « Roseaux sauvages » et, plus tard, Larry Clark, Gus Van Sant, Todd Haynes vont marquer une génération de réalisateurs homo-érotiques qui, à leur, tour, tournent des films bleus, blancs, roses, caressants et irrévérencieux: Morel, Honoré, Lifshitz, Ozon, Giusti, Ducastel et Martineau. «On pourrait presque deviner ce qu'ils font au lit en regardant leurs films», remarque Vincy Thomas, directeur de publication du site Internet Écran noir, qui a créé, dès 1997, une sous-section Écran rose (Écran rose. Net: www.ecrannoir.fr.). «Ces pages dédiées aux films gays ont été lancées par le bouche-à-oreille au moment de la sortie d' « Happy Together », révèle-t-il. À chaque passage télé d'un film gay, on note des pics de fréquentation.» «Il est enfin possible, surtout à partir des années 90, de montrer qu'homosexualité ne rime pas avec jérémiades, haine de soi et mal être», écrit le cinéaste Yann Beauvais dans Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes (Larousse). Cette liberté bute hélas sur les années noires du sida. Les gays en bavent dans « Les Nuits fauves » et « Philadelphia » : tandis qu'en France une génération fauve prend de plein fouet le sida, la bisexualité et la mort de Cyril Collard, le monde entier pleure Andrew, alias Tom Hanks - verser une larme sur un homo au Texas reste historique. «Avec ces deux films, on a atteint à la fois un sommet et la fin de la représentation du sida au cinéma, comme si, après, ce n'était plus possible, comme si c'était une étape infranchissable», analyse Didier Roth-Bettoni, rédacteur en chef du magazine gay Illico, critique de cinéma et auteur de L'Homosexualité au cinéma (à paraître en 2005 aux éditions de La Musardine). Alors que New York invente le new queer cinéma, militant, indépendant, frontal, Hollywood embraye sur la gayttitude - Philadelphia et, plus tard, Boy's dont Cry et Monster rapporteront d'ailleurs des oscars à leurs acteurs.

LES ANNÉES 90 : L'HOMO MÉTRO

Une date, 96, marque d'une pierre blanche la dernière décennie. C'est la découverte de la trithérapie. En 1997, la Gay Pride rassemble dans la fête et la douleur 250 000 Parisiens (2 500 en 1992). Le rainbowflag flotte sur le cinéma. C'est le temps de la décrispation, des drag-queens, du fun et des paillettes. « Pédale douce » ; « Gazon maudit » ; « Priscilla, folle du désert » ; « Le Derrière » ; « L'homme est une femme comme les autres » ; « Le Mariage de mon meilleur ami » ; « Birdcage » ; « In et Out » ; « Le Placard »... Les comédies cassent la baraque. Mais c'est « Pédale douce » - refusé à l'époque par tous les producteurs - qui touche le jackpot (4 millions de spectateurs) et devient un phénomène de société.

«C'est un film personnel né d'une vie de nuit menée à Paris, rappelle Gabriel Aghion, qui tourne en ce moment « Pédale dure ». C'était une façon de transcender le chagrin par l'amour de la vie [il a perdu beaucoup d'amis morts du sida]. Je crois que « Pédale douce » a un peu changé le regard des gens sur les gays. Tout à coup, ils avaient l'impression de les fréquenter. Beaucoup m'ont d'ailleurs demandé si le restaurant d'Éva-FannyArdant existait vraiment.» Depuis, la thématique gay, entre autres, n'a pas quitté le cinéma d'Aghion : « Le Libertin », « Belle-maman », « Absolument fabuleux »... «L'homosexualité est l'une de mes richesses, dit-il. Mais je ne veux pas être catalogué comme un cinéaste gay.»

«Il n'y a pas d'hétéros, il n'y a que des mecs mal dragués», affirmait Adrien-Patrick Timist dans « Pédale douce ». C'est que l'homme a changé. Le féminisme des femmes à barbe soixante-huitardes a transformé les mentalités. Un nouvel homme, straight, fragile mais «dévirilisé» pour certain(e)s, vacille. Le chêne a laissé la place à un roseau, sauvage certes, mais pas très résistant et qui, aujourd'hui, assume sans se prendre la tête sa part de féminité. L'homme de 2004 soigne son corps, s'épile le torse comme Vincent Cassel : c'est un «métrosexuel». C'est Edward Norton qui se projette en Brad Pitt dans « Fight Club ». Le cinéma l'effeuille pour séduire un public féminin. Catherine Breillat l'ausculte à la loupe (« Romance », « Anatomie de l’enfer »). Il joue - et il le sait - une carte dans la nouvelle distribution de l'amour, de l'amitié, de la séduction, du désir, du sexe. «Ce qui m'intéresse, avoue Gilles Taurand, l'un des scénaristes les plus marquants du cinéma français, ce ne sont pas des personnages convaincus de leur sexualité mais la façon dont ils se débrouillent avec. J'aime explorer la part d'ombre et de refoulement, les changements d'axes, les interdits, les fragments de vérité qui font basculer le désir.» Taurand, qui se définit avec humour comme un «troublologue», a écrit « Les Roseaux sauvages », « Nettoyage à sec », « L'homme est une femme comme les autres », « Une affaire de goût »... Autant de scénarios qui tournent autour des courts-circuits d'un héros. «Les scènes de ménage d'un petit couple homo ne m'intéressent pas, dit-il, mais je ne condamne pas pour autant les films qui véhiculent ce message.»

QUE RESTE-T-IL DE NOS ANNÉES FOLLES ?

Convaincre les comédiens d'interpréter ces hommes et femmes qui doutent et sortent du cadre est une sinécure. Pour une Deneuve roulant une pelle à Ardant {8 Femmes), pour un Berling (Nettoyage à sec), un de Caunes (L'homme est une femme...), un Darmon (Pédale dure), combien de non! Tenue de soirée, Les Nuits fauves, Nettoyage à sec essuient une hécatombe de refus. Les films qui ne distribuent pas des pédés musclés ou des chochottes tendance Chouchou (La Cage aux folles des années 2000), bref des caricatures auxquelles on ne peut s'identifier (quoique...), dérangent encore considérablement. Peur du qu'en-dira-t-on, de la famille, de l'entourage. Christian Faure a tourné pour France Télévision «Juste une question d'amour», une histoire d'amour contrariée entre deux jeunes étudiants. «Ce casting aura été le plus difficile de tous mes films de télévision, expliquait-il à l'époque. J'ai compris qu'il était plus facile de jouer un criminel nazi ou un tueur d'enfants qu'un homosexuel anonyme.» Diffusé en 2000 et distribué en DVD par Antiprod, le film est devenu culte dans le milieu homo, a fait deux fois la couverture d'Illico et suscité de multiples forums sur le Net. Son héros, Cyrille Thouvenin (vu dans La Confusion des genres), est une icône gay. Antiprod est l'une des cinq sociétés de DVD spécialisées dans les films gays et a produit, entre autres, la série de courts métrages «Courts mais gays». Car les films gays explosent en DVD. «Ils sortent ou pas en salles, tournent dans les festivals puis connaissent une nouvelle carrière en DVD», note Eric Kertudo de WE &Co. Cette société a développé pour StudioCanal, la collection Rainbow (une vingtaine de références dont « Ma mère préfère les femmes » et « Ma Vraie Vie à Rouen »). «Mais les gays ne consomment pas forcément gay, ajoute-t-il. Les séries "Six feet under" et "Will & Grâce" ont été des flops à la vente. Par contre, le visuel peut déclencher un achat spontané.» L'affiche de « Presque rien », de Sébastien Lifshitz, signée Pierre et Gilles et largement placardée dans le Marais, a compté pour la carrière cinéma et vidéo du film (30 000 DVD écoulés). «L'image a ciblé et presque ghettoïsé le film», note Lifshitz. Un cinéma labellisé, c'est-à-dire gay pour gays (films d'horreur, policier, trash, kungfu), a trouvé son public, mais existe-t-il pour autant un cinéma gay? «Ce serait ridicule de réduire un cinéaste à sa préférence sexuelle ou à sa couleur de peau», balaie Lifshitz. «La sexualité des réalisateurs n'intéresse pas le public», lance pour sa part Morel qui préfère se définir comme un metteur en scène homophile, aimant filmer les hommes. C'est lui qui a levé un tabou dans le cinéma en cadrant des personnages de beurs gays. Choisir les mêmes acteurs (Stéphane Rideau, Salim Kechiouche, Yasmine Belmadi...), c'est un peu le seul point commun entre Ozon, Morel et Lifshitz. Une nouvelle vague de films gays américains surfe sur l'effet P.A.C.S. ou sur le mariage à la californienne, et les scénarios déclinent en boucle des affaires d'adultères et de réconciliations. Une vague de coming-out adolescents a fait long feu sur les écrans. Le cul alterne avec le cul-cul. «L'homosexualité étant anecdotique pour la plupart des réalisateurs occidentaux, du coup, c'est la télé qui se charge de sujets tels que l'homoparentalité ou l'adoption, explique Didier Roth-Bettoni. En réaction, les cinéastes se tournent vers la transsexualité pour redonner une vitalité à l'identité sexuelle.» Gaël Morel, lui, a une position plus radicale: «Gay signifie good as you [aussi bien que vous], un slogan lancé par l'arrière-garde des seventies. Ce qui m'intéresse, c'est bad as you. Car représenter des gays acceptables, c'est miser sur la bêtise des gens. Moi, je ne pense pas à donner une bonne ou une mauvaise image de l'homosexuel, je ne fais pas de la pub. L'idée qu'il faut éduquer le regard, c'est rouge, maoïste, con. Le coming-out, c'est bon pour "Ça se discute". Le cinéma repose sur des personnages compliqués, troubles.» Des hommes, des vrais.

Magazine Première n°326, HUGO DESCHAMPS, avril 2004

· SÉBASTIEN LIFSHITZ, RÉALISATEUR DANS "WILD SIDE" : IL FILME LE CORPS POUR RACONTER L'INDIVIDU

«Quelque chose se durcit dans la société. En réaction à ce retour moral, j'ai voulu radicaliser mon désir de cinéma. Wild Side est le portrait intime de trois marginaux qui incarnent pour moi une forme de liberté: Stéphanie, un jeune transsexuel, un immigré clandestin et un prostitué maghrébin. Ce trio improbable monte dans le Nord pour assister à l'agonie de la mère du transsexuel. Ils sont au bord du gouffre, mais ce lien affectif profond les aide à vivre. Le récit est fragmenté car j'aime laisser une place au spectateur pour qu'il puisse imaginer un au-delà du film et des personnages. Mon obsession des corps est une façon d'évacuer la parole. Je filme le corps pour raconter l'individu. La question centrale reste pour moi l'identité: ce que l'on est ne va pas de soi. Il faut se construire. Au départ, Stéphanie est un homme, mais elle ne s'est jamais pensée comme telle. Ce qui la compose, ce sont ces fragments qu'elle va rassembler. J'ai pensé à David Bowie, à Lou Reed qui ont porté la question de la masculinité à ses limites. Pendant l'écriture de Wild Side, un sexologue m'a démontré combien les classifications habituelles - hétéro, bi, homo - étaient inefficaces pour balayer le spectre de l'identité psychique et sexuelle. »

· GAËL MOREL, RÉALISATEUR "LE CLAN" EST LE FILM QU'AUCUN CINÉASTE N'A JAMAIS OSÉ FAIRE

«Pour moi, Le Clan est un film extrême, mais je l'ai aussi voulu assez public. L'histoire a une dimension mélodramatique comme dans Rusty James et Outsiders, de Coppola. Elle parle d'une fratrie, avec un grand frère qui va décevoir et un petit frère qui ne trouve aucun modèle. Un des tabous au cinéma reste le corps masculin. Cela m'a donc intéressé de filmer des corps: gauches, accidentés, en formation, usés... De montrer tous les états de la masculinité et de la décliner sous toutes ses formes: l'ami, le frère, le père, le macho, qui se tape même les travestis. Ensuite, lorsque l"un des personnages aura répondu à cette question de la masculinité, la femme apparaîtra, comme dans un western, et sa dimension sera gigantesque... J'ai voulu affronter mon désir au-delà de la raison. Faire le film qu'aucun cinéaste homosexuel n'a jamais osé faire. Le Clan, c'est aussi la fin d'une trilogie après À toute vitesse et Les Chemins de l'oued. Après, je m'attelle à une comédie.»

· GABRIEL AGHION, RÉALISATEUR SON "PÉDALE DURE" SERA UNE PHOTOGRAPHIE DES GAYS D'AUJOURD'HUI

«J'ai longtemps refusé de faire un Pédale douce 2. D'ailleurs, Pédale dure n'est pas une suite, plutôt un deuxième volet. J'estimais avoir été au bout de ce que j'avais à dire et je ne voulais pas transformer un succès en bizness. On m'a quand même tout proposé, des T-shirts aux séries télé. J'ai tout refusé. Puis sept ans ont passé. Les temps ont changé. Le maire de Paris est gay, le ministre de la culture aussi; le P.A.C.S., dont je parlais dans Belle-maman, est entré dans les mœurs. J'ai des choses à dire, qui étaient irracontables dans les années 90. Pédale dure sera une photographie des gays d'aujourd'hui. J'ai écrit le scénario avec Bertrand Blier. C'est un Mozart, il a le sens du dialogue comme Prévert, avec ce côté caustique, un peu cruel. Deux histoires d'amour s'y croisent, l'une entre Michèle Laroque, qui fait le lien entre les deux films, et Jacques Dutronc; l'autre entre Gérard Darmon et Dany Boon. Darmon est un peu le clown blanc, il est insupportable. Dany Boon est le Bourvil du couple. Il regarde Darmon comme si c'était Adriana Karembeu. Pédale dure est la belle histoire de quatre personnages qui auraient pu voir leur vie foutue mais qui ont fait le pari de la conduire et non de la subir.»

FILMOGRAPHIE :

■ 1964 Les amitiés particulières Jean Delannoy

■ 1969 Théorème Pier Paolo Pasolini

■ 1971 Mort à Venise Luchino Visconti

■ 1974 Le droit du plus fort Rainer Werner Fassbinder

■ 1978 La cage aux folles Edouard Molinaro

■ 1981 La confusion des sentiments Etienne Périer

■ 1983 L’homme blessé Patrice Chéreau

■ 1986 My beautiful Laundrette Stephen Frears

■ 1986 Tenue de soirée Bertrand Blier

■ 1988 La loi du désir Pedro Almodovar

■ 1992 My own private Idaho Gus Van Sant

■ 1992 Les nuits fauves Cyril Collard

■ 1994 Philadelphia Jonathan Demme

■ 1994 Les roseaux sauvages André Téchiné

■ 1995 Gazon maudit Josiane Balasko

■ 1995 Priscilla, folle du désert Stephen Elliott

■ 1996 Pédale douce Gabriel Aghion

■ 1996 Beautiful thing Hettie MacDonald

■ 1998 L’homme est une femme comme les autres Jean-Jacques Zilbermann

■ 2000 Presque rien Sébastien Lifshitz

■ 2000 Boys Don’t Cry Kimberly Peirce

■ 2000 La confusion des sentiments Ilan Duran Cohen

■ 2004 Monster Patty Jenkins

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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