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Articles avec #livres pour les plus jeunes et les autres tag

Sur les quais, Ingrid Chabbert et Anne Loyer

Publié le par Jean-Yves

Ce roman commence sereinement : les premières phrases coulent, simples et définitives. Le lecteur découvre rapidement une autre dimension bien plus pathétique.

 

Ce récit sublime est pourtant une histoire banale : rien d'autre que la vie et la mort.

 

Depuis la mort de son père, Lisbeth, adolescente, est devenue le seul soutien de sa mère. Cette dernière est inconsolable du décès accidentel de son époux.

 

Lisbeth choisit de changer de collège pour sa rentrée en classe de quatrième. Elle rencontre, dans sa classe, Jeanne qui vit avec ses trois jeunes frères et sa mère « copine » qui ne sait imposer aucune règle à la maison.

 

Jeanne a un corps bâti pour aimer la vie et quand le quotidien devient trop pénible, elle sait s'offrir des voyages intérieurs et extérieurs, là où les espoirs se sauvent des cauchemars. Jeanne peut donc éclairer le quotidien de Lisbeth. Une amitié, qui ne cesse de s'interroger, va naître. Ce roman à deux voix montre que la musique des mots est un mystère toujours poignant.

 

null« J'ai encore la tête dans les étoiles et le feu aux joues. Je n'ose pas la regarder, pourtant j'en meurs d'envie. Je ne sais pas comment c'est arrivé. Enfin si, je le sais. Naturellement. C'est arrivé naturellement. J'avais attendu ce moment sans le savoir.

La douceur de ses lèvres m'a transportée sur un nuage dont je ne veux pas descendre. […]

— Bon, on en parle ?!

— Je... je...

— Tu, tu, TU QUOI ?!

Je dépose un baiser sur sa joue en guise de réponse gênée.

— Ça te va ?

— Ça marche pas comme ça, Jeanne. Faut qu'on en parle !

— Je sais... C'est juste que... c'est bizarre...

[…] J'ai la trouille en fait. Pas très courageuse, la fille. Mais aimer, ça demande du courage aussi. Je crois. […]

— Tu sais, pour moi aussi c'est la première fois... J'veux dire, jusque là, j'ai jamais été attirée par une fille !

— Moi non plus...

— Mais je me sens bien...

— Moi aussi !

Mon sourire s'épanouit, en écho au sien. Nos doigts s'entrelacent. Oui, on est bien. » (pp. 93/95)

 

La rencontre des deux adolescentes se transforme, tout au long de ce court roman, en miracle : les mots inventent un bonheur au bord des larmes, à rendre jaloux les dieux qui ont infligé aux hommes une souffrance qui leur échappe. Le regard que portent les deux adolescentes sur leur entourage est d'une justesse étonnante.

 

« Sur les quais » est – au-delà du souvenir de la difficile expérience d'une adolescente – l'apprentissage de l'amour et aussi des petitesses qui côtoient les moments les plus beaux de la vie.

 

■ Editions Les Lucioles, Triel-sur-Seine, 112 pages, novembre 2011, ISBN : 978-2919472062

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse

 

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Les petites marées, Séverine Vidal

Publié le par Jean-Yves

Dans ce roman, Gaël, 15 ans, jeune homosexuel dans le déni, ne fait qu'entrevoir son amie d'enfance, Mona, dont il feint de croire s'être épris. C'est à travers cette adolescente, compagne sans cesse reprise puis abandonnée, que le couple dont rêve Gaël est possible… jusqu'au jour où il fait comprendre à Mona, qu'il est amoureux de Lucas.

 

Gaël préfère rester avec Mona dans les jeux de l'enfance. Il n'évoque jamais son désir pour la jeune adolescente. Leurs blessures respectives ne parlent que dans le silence. C'est en filigrane, dans les non-dits (exprimés aux lecteurs par le double système de narration), la séparation des corps après les vacances, la distance, les improbables rapprochements, que se joue la blessure vécue par chacun des protagonistes. Le couple Gaël-Mona n'est suggéré que dans ce jeu et ce perpétuel déchirement.

 

Cet amour impossible est exprimé à travers le deuil de la grand-mère de Mona, l'obsession de la mort et ce tissu de soie noir dont l'adolescente se pare pour se cacher. Cette mort finit par l'envahir, à cause de l'amour qu'elle éprouve pour ce jeune homme avec lequel elle aurait tant aimé vivre.

 

Il y a dans « Les petites marées » l'incessant renvoi à la mort comme le flux et le reflux de la mer à travers le temps. Mort de l'enfance. Il y a l'interminable répercussion d'un amour sur un autre, de la mort d'un amour qui tue et transfigure le couple Gaël-Mona.

 

Situation brouillée : ce couple porte en lui la mort réelle de la grand-mère, la mort tout aussi réelle de leur histoire d'amour qui n'a au final jamais existé.

 

nullCe roman fait le constat d'horreur, à travers le silence, l'absence, la fulgurance d'un désastre, d'une véritable tragédie dans une grande sobriété de décors et de dialogue.

 

Dans « Les petites marées », il y a l'écho incessant des gestes, des silences, des appels comme les battements du ressac, dehors du côté du large. L'architecture de ce roman montre l'urgence de dire, de confondre, les amours et les corps, la mort et l'impuissance, le désir et son absence, l'homosexualité, et la présence de la femme. Tout ce mélange a lieu dans la maison de la grand-mère qui se vide peu à peu des meubles, des objets...

 

Il y a dans ces rencontres murmurées, ces échanges de paroles qui ne cessent d'entretenir les blessures, la recherche de la mort. Comme si cette mort pouvait venir au cours des phrases, surgir comme par inadvertance.

 

C'est surtout la jeune fille qui voit la mort. Elle a plus que son ami d'enfance l'intuition de la mort. Elle peut la dévoiler, la découvrir sur un visage, par un simple regard, quelques paroles évocatrices. Elle doit se demander si dans l'absence de désir d'un homme pour une femme il peut y avoir autre chose que la mort pour dernier recours.

 

Heureusement, Séverine Vidal est un sage qui ne se repaît pas du désespoir des histoires d'amour qui meurent :

 

« Sous la couette, bien au chaud, je repense à cet été bizarre, triste et un peu drôle. Je suis sur ma lancée, loin des tempêtes. » (p. 110)

 

■ Oskar éditeur, 110 pages, mars 2012, ISBN : 978-2350008363

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse

 

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Troubles, Claudine Desmarteau

Publié le par Jean-Yves

Camille est une lycéenne, en classe de Première. Ce qu'elle adore avant tout, c'est d'être dans une salle de cinéma, dans le noir, « à l'abri du monde » (p. 169).

 

Le premier film dont elle se souvienne, c'est « James et la Pêche géante ». Ce film, plus exactement le personnage du rhinocéros « lui avait foutu la trouille » (p. 169).

 

Au cinéma, elle a le sentiment que là, il ne pourra rien lui arriver : elle oublie alors le moche de la vie, comme par exemple le fait que ses parents ne s'aiment plus.

 

Au cinéma, elle apprend sans juger, et, surtout sans rien risquer. A plusieurs reprises, elle offre au lecteur sa perception de quelques films qu'elle a vus (1).

 

C'est dans son rapport aux films que se justifie, en premier, le titre de ce roman : « Troubles ». Dans les images (1) accompagnées d'un flux de mots, de sperme et de sang, Camille plonge avant de comprendre dans quel sens il coule. Son adolescence illuminée par les films, où le sang palpite, résonne comme un tambour qui annoncerait un triste destin.

 

Fred, camarade de classe de Camille est son meilleur ami. Sa mère est décédée et d'une certaine manière, la lycéenne joue, pour lui, le rôle d'ange gardien. Ce qui est loin d'être inutile car le garçon ne sait pas maîtriser sa consommation de shit et d'alcool.

 

Il arrive parfois à Fred de secouer son amie tant il la trouve sage :

 

— Putain Camille, toi, c'est quand que tu te lâches ? ! Vis, un peu ! T'es là, tu bouges pas, tu regardes les autres. On dirait une caméra. C'est ça que t'es : une caméra. Un objet mort. (p. 128)

 

Fred est un être enfermé dans sa douleur ce qui ne l'empêche pas d'être sensible et respectueux. D'ailleurs, il ne partage pas les goûts filmiques de son amie (2). Il n'hésite pas à exprimer ses émotions à propos du film « Le secret de Brokeback Mountain » :

 

« C'est un beau film. Triste. J'ai chialé, à la fin. » (p. 137)

 

nullFred pressent un autre trouble chez Camille : celui exercé par la sexualité. Il se demande si elle n'est pas homosexuelle. La jeune fille n'arrive pas à se confier :

 

— Et toi, Camille, t'en es où ?

— Hein ? Nulle part...

— Rien en vue ? Tu kiffes personne, en ce moment ?

— Non. Pour l'instant, c'est morne plaine.

— Camille, je peux te poser une question ? dit Fred en clignant des yeux.

— Vas -y.

— Tu préfères les filles ou les garçons ?

— T'as fumé quoi, là ?...

— Réponds pas, si t'as pas envie. (pp. 144/145)

 

Dans ce roman, il y a de nombreux petits indices qui laissent deviner que Fred ne se trompe pas sur les désirs lesbiens de son amie.

 

Dans le groupe des amis de l'adolescente, il y a Paul, un garçon qui a une vision assez restrictive du respect de l'Autre, notamment concernant l'homosexualité. Camille le mouche rudement :

 

— T'as peur qu'il te mette la main aux couilles ?

— J'ai pas peur, je dis juste que s'il fait ça, je lui fous mon poing dans la gueule.

— T'as peur de bander, s'il te met la main aux couilles. Avoue.

— N'importe quoi. Tu fais chier, Camille. On peut pas discuter, avec toi. (p. 74)

 

Dans la classe de Première, Kilian fait l'objet de toutes les moqueries. En particulier de la part de Paul. Kilian dégage une odeur si forte que même les profs font des remarques ; son problème, « c'est de se laver anormalement peu » (p. 49). Mais comme Kilian est plutôt généreux, il se retrouve souvent invité. Au cours d'un weekend à la campagne dans la maison des grands-parents de Paul, les moqueries contre Kilian dérapent et c'est le drame. Nouveau trouble pour Camille.

 

■ Editions Albin Michel, Collection Wiz, 188 pages, 29 août 2012, ISBN : 978-2226242891

 


1. Films vus par Camille :

« Trouble Every Day » réalisé par Claire Denis (2000)

« Les amours imaginaires » réalisé par Xavier Dolan en 2010)

« In the Mood for Love » réalisé par Wong Kar-wai (2000)

« Les Affranchis » par Martin Scorsese (1990)

« Lady Chatterley » réalisé par Pascale Ferran (2006)

« Dracula » réalisé par Coppola (1992)

 

2. Films vus par Fred :

« Le secret de Brokeback Mountain » réalisé par Ang Lee (2005)

« I Love you Philip Morris » réalisé par Glenn Ficarra et John Requa (2010)


Lionel Labosse, dans son article, fait remarquer à juste titre, qu'aucun indice grammatical ne permet d'identifier Camille comme fille ou garçon. Son ami Fred lui parle comme si ce personnage était un garçon. Ce qui ne prouve rien d'autre qu'une façon particulière d'envisager les relations entre deux mecs. A noter aussi, que la photographie de couverture qui évoque le Tadzio de « Mort à Venise » ne permet pas de résoudre cette interrogation. Si Camille est du sexe masculin, les allusions à l’homosexualité que peut faire le lecteur, s'effondrent. Et si l'auteure avait choisi tout d'abord de « troubler » le lecteur sur cette identité ?

 

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La danse du coucou, Aidan Chambers (2)

Publié le par Jean-Yves

Ça commence par une coupure de presse - fait divers étrange. On referme le livre sur une autre coupure de presse - le même fait divers, élucidé par la plume éclairée d'un quelconque pigiste. Entre temps, vous avez parcouru un très beau livre.

 

Le récit d'une vie, mais aussi d'une passion dans l'Angleterre d'aujourd'hui. Henry, surnommé Hal, dans un style très direct se plaît à nous prendre comme complices. Le lecteur est un exutoire, comme la traditionnelle feuille de papier chargée de recueillir nos émotions comme nos angoisses... Sans difficulté, on marche dans la combine.

 

Nous voilà spectateur d'une fabuleuse histoire d'amour entre deux adolescents, Hal et Barry, qui se rencontrent par hasard et qui durant sept semaines vont s'aimer et tout se jurer. Une dispute violente (pour une fille) les sépare définitivement, Barry se tuant, au sortir de celle-ci, dans un accident de moto. Hal resté seul veut accomplir sa promesse : aller danser sur la tombe de son ami. Cette profanation accomplie suscite une enquête qui entrecoupe le récit de Hal. Cache-cache délicieux entre les deux récits mais aussi jeu avec le lecteur qui progresse dans le roman selon deux rythmes et deux styles différents.

 

Ce livre est remarquable de par le langage résolument moderne. Il s'agit de la langue de notre quotidien, à la fois imagée, argotique et souvent drôle. Toujours riche, sans jamais être impropre même si quelques expressions mode ou branchées sont parfois discutables. Remarquable aussi de par l'histoire.

Relation homosexuelle certes, mais avant tout histoire d'amour. Jamais l'homosexualité ne pose problème à ces deux adolescents (sauf peut-être au moment d'une confrontation avec des loubards). Sans arrêt, le héros questionne l'amour, en relativisant sans la nier sa «couleur» sexuelle.

Ainsi vous n'apprendrez rien sur le «coming-out» des adolescents comme vous ne lirez rien qui puisse érotiser votre imagination quant à leur sexualité débutante...

 

C'est aussi pour cela que ce roman est formidable. Parce qu'il neutralise la sexualité pour mettre en avant l'intensité d'un rapport purement passionnel.

 

En effet. Hal est un garçon de seize ans et demi, pris au piège de sa passion. Il vit ce que nous croyons être des histoires d'adultes. Lui, se sait bouffé par l'amour, se sent impuissant et vulnérable parce qu'à la recherche d'un maître gourou qui lui donne l'envie et l'ambition de vivre. L'autre prend du plaisir à n'être qu'un amant pédagogue, aime les histoires d'amour à leur commencement lorsqu'il faut parvenir à se faire désirer.

 

Aidan Chambers, dans une mise en scène vivante (la structure du roman est presque celle d'un policier) et un décor contemporain, fait revivre dans une histoire l'un des éternels problèmes que posait Barthes dans «Fragments d'un discours amoureux.»

 

Ce roman est aussi l'ébauche d'une réflexion sur l'écriture. Un livre qui se dit prétexte d'une thérapie expiatoire révélant beaucoup sur l'action d'écrire sur soi. Lorsqu'on est sa propre matière première on cesse de penser à soi pour de plus en plus penser à l'œuvre, à l'écriture. C'est du moins ce qu'affirme Hal et qu'il appelle «une mosaïque d'un moi-qui-fus.» Voilà aussi à quoi peut mener une histoire d'amour. Un livre à ne pas négliger.

 

Revue Masques n°21, Didier Varrod, printemps 1984

 

■ Éditions du Seuil, Collection Points-Virgule, 1983, ISBN : 2020066246

 


Lire le premier article


Lire l'analyse de Lionel Labosse


Du même auteur : La maison du pont

 

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Villa des Oliviers, Anne Vantal

Publié le par Jean-Yves

Villa des Oliviers aurait pu être l'histoire de la surface des choses que l'on appelle les événements et de l'envers de la vie que l'on nomme mémoire ; avec un foisonnant mélange de passés inconnus lentement découverts et d'un présent troublant qui aurait glissé sans cesse de l'autre côté du miroir, là où peurs et secrets se mettent en scène.
 
La villa des oliviers est le lieu de rencontre, chaque été, de toute la famille de Manon, la narratrice. Sont réunis autour de ses grands-parents Jacques et Mona, ses parents Jeanne et Antoine, ses tantes et oncles Charlotte et Ludovic, Amélie et Jean-Baptiste, ainsi que de manière plus occasionnelle son oncle Gaspard. Sans oublier les nombreux cousins et cousines, tous, plus jeunes que Manon.
 
Jeanne, l'aînée – mère de Manon –, n'a pas souhaité prendre la relève de l'imprimerie de son père. Charlotte pas plus ; elle est devenue assistante dentaire avant d'épouser le dentiste et de faire des enfants. Amélie, avec son diplôme d'école de commerce et sa formation en finances, aurait pu développer l'imprimerie familiale mais elle a eu d'autres ambitions. Quant à Gaspard, le plus jeune des enfants de Jacques et Mona, il n'a jamais rien fait comme tout le monde ; à seize ans, parce qu'il se sentait incompris, il a claqué la porte pour vivre son existence d'artiste. Autant dire que Jacques a gardé, de cette non-transmission, une certaine amertume.
 
Jusqu'à cet été des quinze de Manon, la villa des oliviers a été vécue comme un véritable havre de paix par chacun. Mais la jeune fille, devenue adolescente ne perçoit plus tout à fait de la même façon les êtres qui l'entourent.
 
Manon aurait pu être doublement au cœur de ce récit puisqu'elle en est à la fois la narratrice et qu'elle en raconte les faits, des années plus tard.
 
Quand on écrit sur son enfance, c'est, au moins en partie, de l'invention. C'est dans la fiction que se niche le génie de l'écriture, pas dans le fait d'être très exact. On ne se souvient pas tellement des petites choses de tous les jours, quelques années après. C'est ce que tente de préciser, maladroitement, Manon.
 
« Cette histoire que je tente de raconter, c'est la mienne, bien sûr, et pourtant elle m'échappe en partie. Je n'ai pas l'ambition de tout dire avec exactitude, seulement l'espoir de décrire au plus juste l'intensité de cet été-là : la violence de ma colère, le malaise diffus des premiers jours, la puissance des sentiments qui se sont emparés de moi, au lendemain de cette heure passée en compagnie de Nicolas à la terrasse de Duc. Je me rappelle avec une netteté confondante cette espèce d'agitation extraordinaire qui faisait battre mon cœur à toute vitesse, ces vagues d'euphorie qui me soulevaient de terre à intervalles réguliers et ces instants de calme intense, apaisée, bien loin de la fureur qui m'avait animée au début de mon séjour. » (pp. 64-65)
 
Il est dommage que l'auteure n'ait pas envisagé d'aller plus loin, en tentant – par l'intermédiaire de sa narratrice – de dire les approximations de la mémoire : aucune correction a posteriori des événements relatés par Manon, aucune interrogation pour savoir si elle a vraiment dit la vérité ou pas…
 
L'arrivée de Gaspard va faire, notamment, basculer la vision du monde perçue par l'adolescente. Car son oncle arrive à la villa des oliviers accompagné par Jérôme. Récit d'un coming-out :
 
« Nous venions de terminer la paella, et Mona découpait la tarte aux figues. Mes grands-parents (Jacques, surtout), tout à la joie de la visite de leur fils chéri, l'avaient assailli de questions pendant la plus grande partie du repas. Il faut avouer que les succès professionnels de Gaspard restent, pour nous autres, teintés de mystère. Nous sommes ravis de l'entendre parler d'une prochaine exposition à Paris. […] Gaspard est intervenu. Il s'est lancé dans des explications destinées à nous faire entrevoir quel genre d'œuvres produisait Jérôme. Nous avons écouté d'une oreille distraite. Et puis, il s'est interrompu d'un seul coup, a posé sa cuillère sur l'assiette, a pris le temps de s'essuyer les lèvres sur sa serviette, a jeté un coup d'œil circulaire à toute la famille réunie devant lui et s'est raclé deux fois la gorge avant de déclarer :
— Jérôme a un talent fou et sans doute un bel avenir devant lui. Mais ce ne sont pas seulement ses qualités artistiques qui ont fait de lui mon ami. En réalité... je l'aime, c'est tout.   
Un petit silence a accueilli cette affirmation pour le moins surprenante. Jacques a commencé à dire, avec un peu d'hésitation :
— Je ne vois pas...
Mais Gaspard l'a arrêté d'un geste.
— Tu vois très bien, Papa. Je viens de te déclarer que Jérôme est mon ami. Si tu préfères, je peux dire mon amant. Nous vivons ensemble depuis Noël dernier. » (pp. 112/113)
 
Il est regrettable, là encore, que la narratrice – au moment des faits puis plus tard quand elle raconte cette histoire – n'ait pas montré sa perception de l'homophobie de son grand-père qui se dissout d'ailleurs très rapidement grâce à un événement approprié.
 
En paraphrasant Mallarmé, Nathalie Sarraute écrivait : « L'enfance, c'est céder l'initiative aux maux ». Anne Vantal aurait pu s'inspirer de cette très belle phrase pour écrire un récit qui aurait alors ondulé entre l'enfance et l'âge adulte.
 
■ Editions du Seuil Jeunesse, Collection : Karactère(s), 139 pages, juin 2009, ISBN : 9782020997829
 

Du même auteur : Rendez-vous en septembre


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse

 

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