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Articles avec #livres pour les plus jeunes et les autres tag

Avoir un (ex) petit ami gai : mode d'emploi, Carrie Jones

Publié le par Jean-Yves Alt

Après deux années de relation avec Dylan, convaincue qu'il est l'amour de sa vie, Belle Philbrick, la narratrice de sa propre histoire, apprend par son propre petit ami qu'il est gay.

Mille questions l'assaillent alors : Depuis combien de temps le sait-il ? Combien de fois m'a-t-il embrassée en souhaitant que je sois un garçon ? Combien de fois a-t-il grimacé à l'intérieur quand je l'embrassais ? Comment se fait-il que je n'aie rien vu ? Comment pouvions-nous faire l'amour presque tous les jours avant de passer à nos devoirs ?...

Belle se sent coincée entre la colère et le désir de ne pas perdre Dylan.

« Je frissonne. La vérité est que je suis vraiment fâchée contre Dylan. Je suis vraiment fâchée, mais pas parce qu'il est homosexuel, parce qu'il a prétendu ne pas l'être. Comment puis-je le dire à ma mère ? Comment puis-je lui dire que le garçon qu'elle croyait que j'épouserais ne m'a jamais aimée de cette façon ? » (pp. 40-41)

Avoir un (ex) petit ami gai : mode d'emploi, Carrie Jones

En exposant les tourments de Belle Philbrick, Carrie Jones ne fait pas seulement œuvre de lucidité et de sincérité. Elle séduit ses lecteurs en montrant l'homosexualité sous un angle encore rarement traité, mais aussi signale une conception de l'existence que nos contemporains ont beaucoup de mal à partager : la plus risible de nos passions est celle de notre identité ; que ce que nous avons en propre, ce sont nos rêves, et quelques fantômes ; que l'idée de notre moi n'est qu'une erreur de grammaire ; que nous sommes faits d'échos, de passions désordonnées, de pensées sans suite ; que nous ne cherchons jamais qu'à nous donner une raison.

« Son regard était triste, mais j'ai essayé d'être drôle parce que je ne pouvais pas supporter de le voir aussi triste ; pas mon jeune prodige, pas mon Dylan. J'aurais voulu pénétrer en lui et chasser toute sa tristesse, mais je voulais également entrer en lui et devenir cette tristesse dans ses yeux, être grande et prodigieuse comme lui, être capable de chanter pour toujours ces airs musicaux. J'avais peur d'être moi et que Dylan soit Dylan, et je voulais simplement..., je voulais simplement que nous soyons ensemble, que nos âmes s'entremêlent comme dans la baignoire. Ou encore, je voulais simplement être une toute petite fille qui pouvait disparaître entre ses bras et ne plus voir ses yeux tristes fixés sur moi, sans rien me dire. » (p. 43)

■ Avoir un (ex) petit ami gai : mode d'emploi, Carrie Jones, Ada Editions, 386 pages, septembre 2012, ISBN : 978-2896676071

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Mauvais fils, Raphaële Frier

Publié le par Jean-Yves Alt

Le thème de « Mauvais fils » (mais peut-on parler de thème dans un texte qui dérive brusquement et s'apparente à la mise en scène d'un cauchemar ?) est la mélancolie, l'insidieuse tristesse qui pose son ombre sur la vie apparemment simple de Ghislain.

L'histoire, d'une terrible causticité, met en scène un adolescent qui n'arrive pas à se fondre dans l'allégresse générale parce ses parents lui ont inculqué, depuis tout petit, une unique façon d'« être un homme » (1). Alors quand les parents découvrent l'homosexualité de leur fils, c'est le drame : le fondement de l'union hétérosexuelle qu'ils pensaient universel est remis en cause. Ce qu'ils ne peuvent accepter. Le père met son fils à la porte.

Ce très court roman est écrit à la première personne : si la douleur du personnage principal est sienne, elle devient rapidement nôtre. Peut-on dire douleur à propos de cette voix cocasse, violente, méticuleuse et en même temps généreuse ? Il faudrait inventer un terme ou inverser le propos, camoufler le désespoir sous l'humour : non pas la joie mais les acrobaties humaines pour croire qu'on est heureux... comme les autres.

Mauvais fils, Raphaële Frier

Le narrateur souhaite la plénitude mais la lumière des bars gays l'aveugle au début : volupté à rebours qui se nourrit de l'échec. Peut-être magnifique lucidité qui le tient écarté, attentif à lui-même, tendant les bras, un temps, vers les paumés. Le gagnant (?), somme toute, est cette jeune femme vieillie avant l'heure, cette laissée pour compte qui incite Ghislain à ne pas suivre son propre parcours.

La rencontre avec Cédric lui fait comprendre que c'est l'amour qu'il recherchait : ils ne se quittent plus. Il délaisse tout pour lui : le conte de fée sera-t-il aussi rose qu'on pourrait le croire ?

Ce livre a reçu le soutien d’Amnesty International

■ Mauvais fils, Raphaële Frier, Talents Hauts, collection Ego, 95 pages, août 2015, ISBN : 978-2362661310


(1) Etre un homme (ou une femme), se comporter avec un homme (ou une femme) n'a pas le même sens aujourd'hui, au XVIIIe, au Moyen âge, en France, en Asie, en Afrique, pour un PDG, un cadre, un ouvrier, un agriculteur, etc.

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A ma source gardée, Madeline Roth

Publié le par Jean-Yves Alt

« On est le 18 août, j'aime un garçon qui en aime un autre, j'attends un enfant de lui, et j'ai mis le premier pull que j'ai trouvé dans l'armoire, alors qu'il doit faire vingt-six degrés, parce que cette nuit, en une seconde, j'ai eu peur de continuer la vie, comme ça. » (p. 49)

Jeanne passe toutes ses vacances dans le village de sa grand-mère et y retrouve à chaque fois sa bande d'amis. Cette année-là, Lucas se joint à eux. Jeanne en tombe amoureuse, éperdument. Lui aussi sans doute, mais ils gardent le secret. Ce bonheur l'habite, elle aime tout de lui. L'été suivant alors qu'elle revient par surprise, elle comprend que cet amour n'est pas complètement réciproque, pas comme elle le pensait. C'est le trou noir qui l'absorbe. Il lui faudra du temps pour en parler, pour évoquer cet enfant qu'elle attendait et qu'elle n'aura pas.

Il y a du Jacques le fataliste dans ce très beau roman. Ce qui fascine c'est le monologue magnifique de Jeanne qui dit « sa » vérité sans se soucier du regard d'autrui, sans se soucier de l'image qu'elle donne d'elle-même.

« On s'aimait d'un amour qui n'était qu'à nous. Toi et moi. Il n'y avait pas d'autre place possible. Pour personne. Pour rien. On s'aimait d'un amour qui s'est arrêté ce soir-là et qui ne reviendrait pas. Je te perdais, je perdais Tom, et Baptiste, et Chloé, et Julie, je perdais cet enfant de toi, et je me perdais, moi. » (p. 56) : phrase clé d'un processus de démolition.

A ma source gardée, Madeline Roth

Lentement, dans le cérémonial d'un éternel soliloque, Jeanne ressasse son échec à vivre dont l'expérience décisive fut sa vision de Lucas et Tom : « Je dis tout haut : "Lucas aime Tom". J'ai la bouche sèche et les mots sortent pas. Je répète. "Lucas aime Tom". "Tom aime Lucas". » (p. 30)

« Lucas, il ne ressemblait à aucun des mecs que j'avais connus avant. Bien sûr, j'avais déjà dit ça de Baptiste et Tom, et c'était vrai, ils ne s'habillaient pas comme les autres, ils mataient jamais de matchs de foot, ils lisaient des BD, on parlait de cinéma, de musique... Baptiste et Tom, ils étaient déjà à part, déjà mieux, loin, différents... Mieux. » (pp. 22-23)

Ce vibrant monologue, Jeanne l'empoigne avec fougue, maîtrisant tous les registres, tantôt offensif tantôt sur la défensive : elle parle, avec toute l'énergie du désespoir, de ses envies, de ses peurs, de ses haines et de ses hontes. Elle poétise et philosophe, s'invente dans l'urgence des principes, mais pour en revenir toujours à Lucas, celui qui devrait l'écouter et qu'on ne voit pas :

« Je crois que tu te trompais, Lucas, ce soir-là. On n'aime pas juste pour pas être seul. Tu es dans moi. Pour toute la vie. Et colère ou pas. Et avec ton enfant ou pas. Je t'ai aimé, et je t'ai fait une place dans moi. Au début c'était énorme, maintenant un peu moins. Ça bat. » (pp. 58-59)

■ A ma source gardée, Madeline Roth, Editions Thierry Magnier, 60 pages, 11 février 2015, ISBN : 978-2364745582

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Kallio, Damien Alcantara

Publié le par Jean-Yves Alt

La collection « Regards », où est publié ce roman, regroupe des romans réalistes ou inspirés de faits réels, des histoires qui, nées du désir de mettre en mots la vie contemporaine, en proposent une vision esthétique et réflexive.

Dans « Kallio », il y a le présent, plat et immense, comme un paysage peint sur une toile dure qui cache le vide : Adrien est un étudiant français, timide et solitaire. Il souffre à s'intégrer, tout en enviant la vie facile et joyeuse de ses camarades. Pour sa dernière année de licence, il a décidé de venir à Helsinki et s'installe dans une résidence universitaire du quartier de Kallio.

Pour Adrien, cette année est un temps qu'il lui faut inventer, à plusieurs reprises. Sa principale difficulté est de se dire alors qu'il préfèrerait manœuvrer le verrou de sa porte sans faire de bruit. Il découvre progressivement que pour jouir de la vie, il faut accepter d'être privé de la perspective bienfaisante du passé qui fait espérer un futur.

« Visiblement, Adrien avait besoin de parler comme si tout ce qu'il avait gardé jusqu'alors jaillissait maintenant. Il avait rapidement terminé son verre et allait se resservir. Tuomas éloigna la bouteille et lui fit remarquer que l'alcool le rendait morose.

— Si tu es venu ici pour t'affranchir, tu y arriveras comme un grand. Pas besoin de ça pour te donner du courage.

La bienveillance de Tuomas le toucha. Il lui sourit, un peu bêtement, mais sincèrement parce que Tuomas avait raison. Il devait trouver seul le courage d'assumer son départ pour réussir son émancipation. » (p. 21)

Kallio, Damien Alcantara

Derrière les magnifiques décors de la Finlande que lui présente son ami Tuomas, il y a la peur et les souvenirs de la peur. Certes, il n'est pas facile pour Adrien de s'accepter tels qu'il est : attiré par les garçons. C'est en étant pleinement témoin du vécu de ses différents camarades, qu'il arrive peu à peu à sublimer ses problèmes réels au quotidien, de solitude et de peur, plutôt que de se trouver des subterfuges, pour faire comme si ces réalités n'existaient pas.

La peur est constitutive de la vie. Adrien n'est pas le seul à l'éprouver :

« Tuomas était inquiet, préoccupé. Adrien était venu ici pour ses études et il devait retourner chez lui à la fin de l'année universitaire. Et si le mois de janvier venait de débuter, la fin de l'année scolaire arrivait aussi vite que les jours s'allongeaient. Il venait de se séparer de Leena. Il venait d'aimer Adrien. Et s'ils devaient être séparés ? Tuomas avait l'impression d'avoir fait tant de mal que le retour de bâton serait effroyable. Il le pressentait. » (p. 57)

La narration de ce récit est particulièrement intéressante : au départ, le narrateur, omniscient, cherche à décrire les signes d'une homosexualité coincée afin de discipliner au mieux le flot des désirs d'Adrien, comme si ce narrateur cherchait lui-aussi à vivre un roman d'amour qu'il n'accepterait pas d'écrire. Puis peu à peu la motivation du bonheur va l'emporter : comme si, le narrateur comprenait en même temps qu'Adrien que la vie sociale est à inventer, que le désir, la revendication de toutes les choses sont à accepter.

La vie d'Adrien pourrait se résumer par ce tableau : un train en partance pour un pays froid avec un l'intérieur un jeune homme qui fuit son passé et redoute l'avenir.

Quand Adrien sort de chez lui (que le lecteur lit le livre), tout lui est donné, immuable et mouvant, sur la place principale où s'entrecroisent, se désirent, s'aiment, se jouent la comédie de l'abandon et du dépit, de la haine et des retrouvailles, des personnages soumis qui rêvent d'errance et de stabilité : la vie de chacun d'entre nous. La principale difficulté est de reconnaître et d'accepter notre propre obscurité.

■ Kallio, Damien Alcantara, Lyon, Editions de La Rémanence, collection Regards, 154 pages, juillet 2015, ISBN : 979-1093552262

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Un garçon comme une autre, Joël Breurec

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans « A la limite des ténèbres », Françoise d'Eaubonne écrivait en 1983 :

« Ce qui m'attire toujours, c'est une totalité, même, dans ce qu'elle a de plus contradictoire. Alors, moi, je tiens l'homosexualité pour l'un des versants de la bisexualité, et la bisexualité pour l'un des versants innombrables d'une sexualité qui n'est finalement totale que chez l'enfant et que la société s'emploie à émonder comme on taille un arbre jusqu'à ce qu'il n'ait plus que le profil d'une potence, tout à fait significative. Il y a réduction. Si nous pouvons souhaiter une société où vivre demain, ce serait une société où nous serions un arbre avec tous ses rameaux et non ce profil de potence, qui commence à se dédoubler grâce au "laxisme" – comme disent nos ennemis – de la société actuelle. »

Le roman de Joël Breurec tente de nous montrer, à travers le personnage d'Ewen, cette sexualité totale. Ce qui, dans la littérature jeunesse, est extrêmement rare, pour ne pas porter ici une attention à cet ouvrage.

Les grandes vacances commencent pour Ewen, jeune garçon de 14 ans. Elles devaient ressembler à celles de l'année précédente : juillet à l'Ile-aux-Moines, avec sa mère divorcée et son meilleur copain, Théo, même âge que lui ; août chez son père, à Saint-Malo. Mais avant l'arrivée de Théo, Ewen fait la connaissance de Mathis, 13 ans, le petit-fils du gardien de la propriété familiale. Très vite, ils sympathisent. Et même bien plus, puisque depuis longtemps Ewen est attiré autant par les garçons que par les filles. Un soir, Mathis rejoint Ewen sans sa chambre. Les amis deviennent amants. Cette découverte se poursuit les jours suivants jusqu'à ce que la petite sœur de Mathis les surprenne.

Ewen, narrateur de son histoire, en ce début d'été, découvre qu'il est devenu un homme, que Théo – son meilleur copain – ne le laisse pas indifférent et qu'il a eu un coup de foudre pour un chanteur anglais, idole de sa sœur. Avec Théo, il rêve aussi de draguer les filles sur la plage. Ewen a ainsi la confirmation que les garçons l'attirent autant que les filles.

« Sur la grande plage, j'ai remarqué d'autres jolis spécimens, filles et garçons. Notamment un petit brun avec un slip bleu turquoise. Et une blonde aux courbes... d'enfer. » (p. 12)

« Wendy m'a demandé : Il n'est pas là, ton copain de l'année dernière ?

— Non, pas encore. Il arrive dans huit jours. Lui, c'est Mathis.

J'aurais pu ajouter : "Mon amoureux."

Le parfum de Wendy sentait la vanille. Comme ma glace préférée. Mais les filles à la vanille – et les autres –, je ne les avais pas encore goûtées. Ce serait peut-être pour cet été, puisque j'étais dans le temps des premières fois. Aimer les garçons et les filles, cela se peut.

Mathis, lui, m'avait dit : "Les filles, ça ne m'intéresse pas." » (p. 26)

Un garçon comme une autre, Joël Breurec

Les trois garçons principaux de ce roman présentent des versants variés de la sexualité. Mathis se sent gay, Théo ressent peut-être une homosexualité de circonstance avec Ewen tout en se vivant hétéro, alors qu'Ewen se vit comme totalement bisexuel. Il peut aimer en même temps Mathis et Raphaëlle, une fille dont il a fait connaissance sur la plage.

Ewen utilise parfois un langage cru sans jamais être vulgaire. Il a aussi intégré des normes qu'il n'interroge pas encore ; comme le fait de ne pas accepter que la nouvelle petite amie de son père soit si jeune.

Ce qui est intéressant, c'est que le regard que porte Théo sur son « pote » Ewen ne change pas, une fois la bisexualité connue :

« Je ris, bien sûr. Et je suis surpris : c'est la première fois que Théo me serre contre lui. Mais avec lui, ce ne sera jamais comme avec Mathis. Théo m'aime bien, il n'est pas amoureux. Et je sais que les garçons ne l'attirent pas. » (p. 49)

Le père de Mathis entre dans une colère terrible quand il apprend la relation que son fils entretient avec Ewen :

« Les mots d'Yves m'ont blessé. "Petite salope", "pédale". Et il croit que c'est moi qui ai entraîné Mathis. Alors que nous avons été entraînés tous les deux par un courant d'or, un souffle de lumière que lui n'a jamais connu. » (p. 54)

Ewen est un personnage qui revendique une frénésie du plaisir.

Le monde d'Ewen est dominé par le rêve d'une communion entre les humains. Il tente de se soustraire à une société qui le refuse. C'est ce que le lecteur peut lui souhaiter de meilleur pour sa vie à venir.

« Un papillon volette devant la porte-fenêtre et se pose sur la vitre. Il bouge doucement ses ailes, et j'ai l'impression qu'il fait toc-toc en silence. C'est un paon-de-jour, qu'on appelle aussi une vanesse. Il et elle... Ne pars pas, je vais t'ouvrir ! Mathis, c'est un joli nom pour un papillon... » (p. 109)

■ Un garçon comme une autre, Joël Breurec, Editeur : Oskar jeunesse, 108 pages, novembre 2013, ISBN : 979-1021401525

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