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Articles avec #livres pour les plus jeunes et les autres tag

Par cœurs, Dominique Dyens (nouvelles)

Publié le par Jean Yves Alt

Mlle Lévêque, professeur de Français, à l'allure revêche, propose à ses élèves de seconde, le jour de la rentrée, un devoir facultatif et anonyme qui consiste à dire ce que représente pour chacun d'eux, l'amour idéal.

 

Huit élèves acceptent ce contrat et remettent leurs copies dans le casier du professeur : ce qui donne le cœur de cet ouvrage où les copies se trouvent, au final, interdépendantes les unes des autres.

 

Il y a les quelques minutes nécessaires à un test de grossesse pour décider du sort d’Anaïs ; Sacha qui apprend par Julie qu'elle n'est pas amoureuse de lui contrairement à ce qu'il imaginait ; le garçon qui ne croit pas à l'amour parce qu'il a sous les yeux, au quotidien, ses parents qui se font « chier » ensemble : arrivera-t-il un jour à oublier ces dommages-là ? ; la solitude de Blaise face à des parents absents ; Audrey qui pense qu'elle n'a pas le droit de tomber amoureuse de Félix, le fils de son beau-père ; le rêve de Manon qui est dans l'attente de son prince charmant et qui se demande si l'amour peut durer toute une vie.

 

Il y a aussi cet autre garçon qui ne pense qu'à baiser une fille alors qu'il n'a toujours que le rôle de meilleur ami :

 

« Demander à des mecs de seconde de parler de leur vision idéale de l'amour, c'est comme demander à un homme d'Eglise de parler de sa première expérience sexuelle ! Je veux dire c'est surréaliste. C'est rien connaître aux garçons de seize ans. La seule chose qui compte pour nous, c'est la longueur de notre teub et comment faire pour baiser ! Et je ne suis pas différent des autres. D'ailleurs Quentin, en classe, il l'a bien dit à [la prof] ! "On n'a pas les mêmes rêves que les meufs !" » (p. 79)

 

Il y a encore la difficulté de Jeremy à dire à ses parents qu'il est amoureux d'un garçon :

 

« On me prend pour un séducteur parce que j'ai une belle gueule. On me soupçonne d'être un bourreau des cœurs. On m'attribue plus de petites amies que je ne pourrais jamais en avoir alors qu'en réalité, je ne rêve que de fidélité et de stabilité ! D'ailleurs je suis amoureux de la même personne depuis deux ans. Malheureusement, à cause de mon redoublement, je ne la vois plus et elle me manque. En classe, j'étais assis derrière elle. […]

Depuis des années, j'entretiens mon image de séducteur. Les filles sont envoûtées et les garçons sont jaloux de mes succès. Dommage ! J'aurais tellement préféré que ce soit les garçons qui succombent à mon charme ! Je suis homosexuel. Un homo. Un pédé. Un gay qui ne s'assume pas. La personne que j'aime s'appelle... Charles. » (pp. 87-88)

 

Ce livre permet-il d'aborder l'ensemble des représentations de l'amour chez les adolescents ? Certes, non. L'essentiel est présent : les sentiments, l'émotion, l'humour, la tendresse, la peur, le rejet. Avec des mots dont l'astucieux agencement engendre cette coulée intime de solitude, d'espoir et de désir.

 

La chute de ce petit opuscule est étonnante et réjouissante : elle donne les motivations de Mlle Lévêque concernant ce devoir… sa façon à elle de vivre son amour idéal… par procuration ?

 

■ Par cœurs, Dominique Dyens, éditions Thierry Magnier, 16 octobre 2011, ISBN : 978-2364740204

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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Au coin d'une ride, Thibaut Lambert

Publié le par Jean Yves Alt

S'il est un thème rarement fréquenté dans la bande dessinée, c'est l'existence cachée des vieillards, encore plus quand ceux-ci sont homosexuels. Non pas l'image fastueuse du patriarche débordant de sagesse qui a droit de cité dans la mesure où il propose une vision optimiste du futur, mais les « vieux » dans leur réalité, hantés par l'ennui, la peur et la solitude.

 

Les personnages d' « Au coin d'une ride » épuisent leur « dernier âge » dans une maison de retraite.

 

Georges et Eric ne s'échinent pas à paraître jeunes. Ils sont encore alertes physiquement. Mais la maladie d'Alzheimer a rendu Georges irascible et violent. Son compagnon Eric, plus jeune, a décidé, à contrecœur, de le placer dans une maison de retraite.

 

Chaque pensionnaire doit prendre conscience que vivre, c'est accepter que l'amour des garçons (ou des filles) ne soit pas seulement cet élan ensoleillé vers la beauté et la jeunesse, mais une banale étape vers la vieillesse.

 

 

 

Le directeur demande à Eric de cacher l'orientation sexuelle de Georges aux autres résidants, ce qui conduit à quelques quiproquos.

 

 

 

Comment continuer alors à montrer son affection ?

 

 

 

Malgré la séparation, il y a continuité de l'amour (au sens d'un besoin toujours vivant d'une communion des corps, des sentiments...) : le temps et le vieillissement ne sont pas synonymes de la destruction irréversible du désir.

 

« Au coin d'une ride » n'est pas un livre de morale. Bien loin de la seule confession d'un vieux couple homosexuel, c'est l'aveu récurrent de l'horreur de la séparation accentuée par la maladie.

 

Livre terrible, « Au coin d'une ride » est aussi (et peut-être surtout) un livre empli de tendresse. On est saisi par l'émotion lorsque les deux hommes, Georges et Eric, essaient de trouver une nouvelle voie, malgré leur séparation physique.

 

Thibault Lambert fait entrer en littérature ces héros sans avenir qui s'accrochent désespérément à une identité qui leur a été arrachée.

 

■ Au coin d'une ride, Thibaut Lambert, Des ronds dans l'O éditions, 11 septembre 2014, 46 pages couleurs, ISBN : 978-2917237700

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Présence de l’absence : l’homosexualité dans le roman jeunesse québécois (1996)

Publié le par Jean-Yves

De plus en plus touche-à-tout, la littérature jeunesse québécoise ose davantage aborder des sujets délicats, auparavant réservés aux adultes. Les marques de tous genres de la sexualité ont pris place dans bon nombre de romans destinés à une clientèle mineure. Pourtant, l'homosexualité reste un aspect que peu d'auteurs jeunesse incluent dans leurs textes.

 

Malgré l'important corpus québécois, nous n'avons pu trouver que dix livres où un ou plusieurs personnages homosexuels évidents participaient plus ou moins à l'histoire. Ce constat est significatif de la crainte qui entoure encore l'illustration de l'homosexualité à l'intérieur de publications destinées à des jeunes.

 

Ce petit échantillonnage est cependant diversifié dans sa représentation de l'homosexualité, ce qui limite les regroupements. Cependant, en faisant un parallèle avec la littérature populaire, nous pouvons rallier ces diverses représentations à des visions généralisées, débordant la littérature jeunesse.

 

Les méchants

 

L'Étrange voisin de Dominique de Jean Gervais, le livre destiné à la plus jeune tranche d'enfants de notre échantillonnage – de huit à dix ans – raconte la mésaventure du jeune Dominique qui subit des attouchements sexuels par le voisin. L'accent est mis sur la prévention, le travail des parents pour déculpabiliser l'enfant et amenuiser l'effet traumatique de l'expérience. Il est difficile de poser un jugement sur ce genre d'ouvrage. D'un côté, il décrit une situation réaliste qui doit être dénoncée. De l'autre, il ne présente qu'une facette négative. Le pédophile n'est qu'un abuseur et l'enfant est toujours une victime innocente. La pédophilie reste un sujet complexe. Elle est trop souvent associée à l'homosexualité, alors qu'une importante différence existe entre ces deux sexualités.

 

Toujours du côté des méchants, mais avec des nuances, Samedi trouble de Chantal Cadieux met en parallèle les aventures d'un frère et d'une sœur. Celle-ci est partie en vacances en France pour oublier sa dernière peine d'amour. Elle y rencontre un nouvel amant et le tout finit par une fausse-couche. Le frère, lui, a fugué vers Hollywood, il y est recueilli par un homme sympathique qui le protège, le nourrit et lui demande de le masser, de se promener nu ou de se faire prendre en photo.

 

L'auteure décrit la relation entre Julien et Jeff comme un échange affectueux et sans recours à la force ou au chantage.

 

Les clichés

 

Le pire cliché de l'échantillonnage apparaît dans La Fille en cuir de Raymond Plante. Au fil de son enquête, la jeune Esther rencontre Cleo Damphousse surnommé la Comtesse : perruque, maquillage. Cleo parle de lui-même au féminin (ce que l'auteur fait également), agrémenté de « mon chou », « petite », « fille » et autres expressions efféminées. Cleo est le stéréotype même de la grande folle travestie même en privé, avec toutes les mimiques et le vocabulaire qui y correspondent. Ce personnage n'est pas sympathique; on le suspecte rapidement de faire partie des méchants, mais il sera tué et le lecteur apprendra qu'il n'est qu'un pion plutôt innocent.

 

Dans le cas de Cleo, clairement identifié comme homosexuel (et non travesti), la représentation de l'homosexualité en prend un coup, reculant aux travestis de Michel Tremblay, sans en avoir la sordide grandeur. La représentation stéréotypée du personnage de Cleo est complètement gratuite dans le roman, n'ajoutant absolument rien à l'histoire.

 

Un autre coup dur, mais cette fois-ci dans la réception de l'héroïne, est le roman Zoé entre deux eaux de Claire Daignault. Zoé est une jeune fille intolérante, moqueuse et imaginative. Croyant que son père a une aventure homosexuelle avec un confrère de travail et de loisirs, elle fait tout ce qu'elle peut pour en avoir la preuve, premièrement, et deuxièmement pour empêcher qu'ils se retrouvent seuls ensemble. Pendant ce déploiement d'ingéniosité et de ruses, elle ne se gêne pas de mépriser le confrère de son père, de l'affubler secrètement de noms peu gentils. Ce mépris s'étend parfois même jusqu'à son père.

 

Cette attitude méprisante ne s'attaque pas seulement à l'homosexualité supposée, mais aussi aux origines françaises du voisin, à sa meilleure amie qui n'agit pas toujours comme Zoé le voudrait, aux garçons qu'elle rencontre lorsqu'ils se désintéressent d'elle, etc. L'auteure se défend du caractère baveux de son héroïne en se déclarant « pas sérieuse pour cinq cents ». Cependant, ses lecteurs et lectrices doivent la prendre au sérieux!

 

Les victimes

 

Raymond Plante continue les aventures d'Esther dans un roman intitulé L'Étoile a pleuré rouge. Cette fois-ci, Esther est témoin du tabassage d'un homosexuel par une bande de voyous. La victime a été précisément ciblée par la bande parce qu'il est homosexuel. Il aurait dû être tué, mais l'intervention d'Esther empêche le geste fatal. Il sera à l'hôpital pour un moment, un poumon perforé et des blessures aux chevilles. Cette histoire rappelle un événement tragique similaire survenu au parc Angrignon dans l'ouest de Montréal. Le roman présente également le même genre de réaction que celle qu'ont eue les médias : « Un autre jogger homosexuel sauvagement attaqué. » Dans le roman, un des garçons de la bande est particulièrement obsédé par les homosexuels, les «crisse de tapettes» (p. 29) comme il les appelle. Tous ces éléments, quoique très réalistes, donnent à l'homosexualité un cachet de victimisation, de sensationnalisme médiatique et d'exutoire physique et verbal à la violence des jeunes criminels.

 

Sur un autre ton, Le Trésor de Brion de Jean Lemieux semble plus positif, même si, en bout de ligne, il y a encore victimisation. Guillaume, avec son amoureuse Aude et son meilleur ami Jean-Denis, part à la recherche d'un trésor. Péripéties, rebondissements, mystères et amour aboutissent à la découverte du trésor de l'abbé Donnegan, accompagné des lettres et poèmes de l'abbé à son amant (platonique ?), le pirate érudit Ratcliffe. S'il est encourageant de lire Guillaume dire : « [...] À cette époque, l'homosexualité devait être un sujet tabou. Encore plus entre un pirate et un missionnaire. [...] » (p. 360), il reste que Donnegan et Ratcliffe sont des victimes de l'étroitesse des mœurs de leur époque. La question à se poser est : est-ce que les choses ont vraiment tant changé ?

 

Représentations positives

 

Une courte nouvelle, « Un autre visage de l'amour » de la jeune Mélanie La Barre (seize ans) apparaît dans le recueil Nouvelles du Faubourg. Lydia découvre que son frère Martin est homosexuel, ce qu'elle prend mal. Mais le temps et l'amour qu'elle porte à son frère l'aident à accepter la situation, même lorsqu'Alexandre, le garçon dont elle croit être amoureuse, s'avère plutôt intéressé par Martin. Un seul point critiquable de cette nouvelle : le problème central est l'acceptation de Lydia face à l'homosexualité de son frère, et non la situation nouvelle et déstabilisante de Martin.

 

Dans les recueils de témoignages La Première fois, le tome deux inclut une expérience homosexuelle.

 

Intitulé « Chronique de l'été 70 » par Jean-Yves Lord, ce texte est franc et détaillé, sans retenue sur la réalité d'une relation sexuelle entre deux garçons.

 

Cependant, deux points ternissent le tout. Premièrement qu'il n'existe que ce seul témoignage homosexuel ; pas de témoignage lesbien. Deuxièmement. Jean-Yves Lord est un pseudonyme. L'homosexualité étant un sujet délicat, l'auteur a préféré rester anonyme, ce qui en dit long sur la supposée tolérance de l'homosexualité.

 

Le roman de science-fiction Temps mort de Charles Montpetit possède deux personnages lesbiennes, les seules de tout notre échantillonnage. Elles sont intelligentes, féminines, tendres. Elles ne sont pas particulièrement militantes, ne s'affichent pas à tous les vents, mais ne sont pas non plus gênées ou honteuses de leur sexualité. Le seul hic est qu'elles appartiennent à une société futuriste. La science-fiction et les genres qui y sont rattachés ont souvent permis l'expression de sexualités différentes comme on peut le constater chez des romanciers comme Vonarburg, Rochon ou Sernine. La différence d'environnement laisse l'espace pour la différence sexuelle.

 

Dans le même vent que la nouvelle de La Barre, mais beaucoup plus développé, le roman  Le Bagarreur de Diana Wieler présente J. A., fervent joueur de hockey dans une ligue mineure, qui découvre que son meilleur ami Tulsa est homosexuel. Cette fois-ci, le lecteur a accès aux pensées de Tulsa, même si J. A. est le personnage principal. La crise entre les deux garçons est soigneusement présentée jusqu'à son aboutissement : confrontation physique où Tulsa l'emporte, confidences de J. A. qui avoue son désir envers Tulsa et finalement refus de Tulsa qui prouve à J. A. que ce désir ne relève pas d'une possible homosexualité chez J. A.

 

Il est intéressant que le seul texte de notre échantillonnage qui ne pose aucun problème soit écrit par une Canadienne anglaise, ce qui devrait l'éliminer de cette analyse de la littérature jeunesse québécoise. Cependant, nous avons choisi de l'inclure puisque le livre est publié en traduction française dans une collection jeunesse québécoise importante.

 

Conclusion

 

Malgré le discours social qui se dit plus ouvert aux homosexualités et malgré la marque de nombreux auteurs et auteures gais et lesbiennes, la littérature jeunesse québécoise a encore un gros problème quant à la représentation de l'homosexualité. De par son caractère formateur, la littérature devrait présenter, avec réalisme et justesse, des images qui aident les jeunes dans leur développement personnel et social. Un jeune homosexuel québécois trouvera peu de réponse à ses questions dans la littérature québécoise. Une jeune lesbienne s'y sentira presque complètement étrangère. Et la majorité hétérosexuelle continuera de véhiculer des stéréotypes, n'aidant pas à la création d'un tissu social plus sain et respectueux des individus qui le composent.

 

Bibliographie

 

CADIEUX, Chantal. « Samedi trouble ». Coll. Inter, Éd. du Boréal, 1992, 223 pages.

DAIGNAULT, Claire. « Zoé entre deux eaux ». Coll. Conquêtes, Éd. PierreTisseyre, 1991, 111 pages.

GERVAIS, Jean. « L'Étrange voisin de Dominique ». Coll. Jeunesse, Éd. du Boréal, 1988,40 pages.

LORD, Jean-Yves. « Chronique de l'été 70 » in La Première fois, tome 2. Coll. Jeunesse Clip, Éd. Québec/Amérique, 1991, pages 129 à 156.

LA BARRE, Mélanie. « Un autre visage de l'amour » in Nouvelles du Faubourg. Coll. Faubourg St-Rock, Éd. Pierre Tisseyre, 1995, pages 39 à 64.

LEMIEUX, Jean. « Le Trésor de Brion ». Coll. Jeunesse Titan, Éd. Ouébec/Amérique, 1995,387 pages.

MONTPETIT, Charles. « Temps mort ». Coll. Jeunesse-Pop, Éd. Paulines, 1988,125 pages.

PLANTE, Raymond. « L'Étoile a pleuré rouge ». Coll. Inter, Éd. du Boréal, 1994, 161 pages.

PLANTE, Raymond. « La Fille en cuir ». Coll. Inter, Éd. du Boréal, 1993, 219 pages.

WIELER, Diana. « Le Bagarreur ». Traduction de Marie-Andrée Clermont. Coll. des Deux solitudes, jeunesse, Éd. Pierre Tisseyre, 1991 (1990), 287 pages.

 

Lurelu, Volume 18, numéro 3, Tony Esposito, hiver 1996, pp. 53-54

 

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Lire aussi : Littérature jeunesse canadienne sur des thèmes altersexuels, un article de Lionel Labosse

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L'oncle Mika, Gwladys Constant

Publié le par Jean-Yves

Un livre contre la bêtise et l'intolérance qui montre que pendant l'enfance on peut rester lucide malgré les mensonges des adultes.

 

Jérémie, huit ans, vit une enfance illuminée grâce à son oncle Mika avec qui il peut tester des expériences qu'il juge exceptionnelles puisque ses parents les lui interdisent comme manger des frites et des hamburgers ou aller au cinéma, à la piscine et à la patinoire.

 

Mais un jour, oncle Mika disparaît. Il ne vient plus les mercredis après-midi et même sa photographie s'est volatilisée. Jérémie pense tout d'abord que son oncle ne l'aime plus ou qu'il a été arrêté par la police ; il imagine encore que son oncle est mort mais il entend une conversation entre ses deux parents qui lui font comprendre qu'il doit y avoir une autre raison :

 

― Je ne pouvais quand même pas lui dire la vérité ! déclare maman. (p. 8)

 

Il est remplacé par une jeune fille, étudiante en pédopsychiatrie, Nina. Celle-ci comprend vite les inquiétudes du jeune garçon.

 

Le lecteur, comme le petit garçon ne sait pas encore de quoi il s'agit. Il comprend seulement qu'il y a un secret de famille.

 

Nina décide de dire la vérité au jeune garçon, à savoir que son oncle Mika est homosexuel. Elle explique à Jérémie ce que cela signifie :

 

— C'est pas une maladie, sourit Nina. C'est... comment dire ?

— C'est une sorte de grosse bêtise ? demande Jérémie.

— Non. C'est une sorte d'amour […]. Ça veut dire que ton oncle Mika aime les garçons.

— Moi aussi, j'aime bien les garçons, c'est mieux que les filles pour jouer, s'emporte Jérémie, j'ai plein de copains, j'aime Théo, c'est mon meilleur ami !

— Là, c'est autre chose, ça veut dire qu'il est amoureux d'un garçon, et pas d'une fille. Ça veut dire qu'il ne va pas se marier avec une dame.

— Et c'est très mal d'être amoureux d'un garçon quand on est un garçon ?

— À mon avis, ce n'est ni bien ni mal, c'est juste comme ça...

— Alors pourquoi papa et maman sont fâchés ? Pourquoi oncle Mika ne vient plus jamais me voir ?

— Parce que tes parents sont déçus, sans doute, ils auraient préféré que ton oncle aime une femme, comme ton père aime ta mère. Alors, ils ont décidé de ne plus lui parler. (pp. 37-38)

 

Avant de disparaître, oncle Mika avait offert un drôle de livre à son neveu :

 

— Comme il n'y a rien d'écrit, tu peux inventer une nouvelle histoire à chaque fois. Et tu ne t'en lasses jamais. (p. 29)

 

Jérémie comprend alors que l'histoire dessinée de l'album est une allégorie de la vie de son oncle :

 

« C'était l'histoire d'un cochon, il n'est pas rose, il est bleu. En plus il a une moustache, tu vois... Les autres cochons, qui sont roses et qui ont juste un groin, ne l'aiment pas beaucoup… » (p. 39)

 

A la fin du livre, Nina provoque le hasard afin que l'enfant revoie son oncle.

 

Ce court roman délivre un message de tolérance et peut permettre de nombreuses réflexions mais il est regrettable que dans un roman jeunesse publié en 2014, le silence des parents et leur homophobie ne soient à aucun moment levés, interrogés, puisque Jérémie retrouve son oncle en cachette.

 

■ L'oncle Mika, Gwladys Constant, Editions Oskar/ Court métrage, 11 avril 2014, 43 pages, ISBN: 979-1021401884

 


Sur le même thème : Les lettres de mon petit frère, de Chris Donner

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La trace, Christine Féret-Fleury

Publié le par Jean-Yves

« La trace » est un roman des trahisons et des amours bafoués, où les personnages tentent de revivre, dans leur cœur déchiré, les nostalgies de leur jeunesse, tout en maintenant leurs ailes déployées vers l'avenir.

 

Sarah LeFebvre est une jeune américaine de Nouvelle Angleterre qui s'apprête à se marier avec Adrian. Sa famille est particulièrement snob et souhaite organiser la cérémonie dans les règles traditionnelles.

 

Au début du roman, Sarah prend plaisir à créer des bijoux fantaisies. Elle s'imagine déjà à la tête d'une boutique à New York.

 

La mère de Sarah a invité une cousine française de sa fille pour être une des demoiselles d'honneur : Rébecca Lefèvre. Son nom a été francisé dans le passé…

 

Plusieurs faits semblent annoncer des difficultés à venir :

 

• Rébecca est aussi amoureuse du futur mari, tandis qu'un ami d'Adrian, Garrett, s'est depuis l'enfance consumé d'amour pour Sarah.

• Juste avant le départ pour rejoindre l'église, Sarah reçoit un bouquet de roses noires. En l'ouvrant, elle se coupe : des lames de rasoir étaient cachées à l'intérieur.

• Sarah, à 15 ans, a été amoureuse de Lewis, un garçon de sa classe ; un soir, celui-ci est tombé d'un pont qui surplombait une voie ferrée et a été percuté par un train. Les parents de Sarah n'ont pas permis à leur fille de rencontrer les parents de Lewis.

• Si Sarah est douée dans tous les domaines, son frère Jonathan n'a pas tant de facilités. Il est secret sur sa vie et n'a jamais invité sa sœur dans le studio qu'il occupe. Comme il ne regarde jamais les filles, sa sœur pense qu'il est gay. Il a aussi tendance à sermonner sa sœur quand il juge son comportement inacceptable à ses yeux.

• Sarah apprend enfin que Rébecca descendrait en ligne directe d'une certaine Sarah LeFebvre, pendues pour sorcellerie à la fin du XVIIe siècle.

 

Au cours de la cérémonie, alors que Sarah rentre dans l'église au bras de son père, elle fait subitement demi-tour et se sauve à toute vitesse. Dehors, elle monte dans sa voiture ; Rébecca et Lavinia la rejoignent.

 

Les trois femmes prennent la route 66 et avalent les kilomètres vers la Californie. En cours de route, elles prennent en stop une jeune fille, Dwight.

 

Chacune des femmes a une raison de partir :

 

— Sarah parce qu'elle veut fuir son passé : « Jusqu'au jour de mon mariage, j'avais avancé dans ma vie en somnambule, une somnambule heureuse devant qui toute difficulté avait été soigneusement aplanie. J'avais grandi dans une bulle où les bruits du monde ne parvenaient que filtrés, et plus tard, j'avais tourné le dos à ce monde, ou plutôt j'avais choisi de ne voir que sa beauté en marge, ces minuscules merveilles, verre, bois, cailloux polis par le temps, morceaux de métal où la soudure avait laissé des traces d'un bleu intense, que je ramassais pour créer mes bijoux. J'avais fréquenté les musées et les salles des ventes, j'avais arpenté les plages, les champs, les friches, les rues, mais je n'avais rien vu ni su du monde. Le monde m'avait rattrapée. Il me serrait entre ses mâchoires de chien fou, il me hurlait sa colère, sa frustration, sa soif de vengeance. Et j'étais incapable de lui tenir tête. » (p. 108)

 

— Rébecca veut découvrir ce qui se cache derrière son apparent effacement puisque jamais personne ne la remarque.

 

— Lavinia souhaite retrouver un amour passé dont personne, dans la famille, ne se doute : « Lavinia, toujours tirée à quatre épingles, toujours douce et polie, toujours discrète, et laissant son mari, puis ma mère, la gouverner à sa fantaisie » (p. 78) était « méconnaissable. Elle portait une chemise blanche, une chemise d'homme, un peu trop grande, aux manches roulées sur les avant-bras, et des Converse grises. Un gros sac de sport était posé sur le sol, à côté d'elle. » (p. 86)

 

Les femmes comprennent qu'elles sont suivies et que quelqu'un en veut à leur vie. Est-ce Adrian par colère ? D'autant que Sarah avait observé que son futur mari pouvait avoir des attitudes étouffantes et dévorantes. Il ne l'avait jamais menacée mais il voulait toujours tout savoir de ce qu'elle faisait et pensait. Ou est-ce en liaison avec les « sorcières de Salem » ?

 

Dwight va permettre à Lavinia de se montrer telle qu'elle est :

 

— Que veux-tu dire, Dwight ? a-t-elle demandé d'une voix neutre.

— Je crois que tu le sais très bien.

Elle a écrasé le joint sous son talon, avec soin, puis l'a ramassé et l'a glissé dans sa poche.

— Inutile de laisser des traces, a-t-elle commenté. Tu es douée pour ça aussi, n'est-ce pas ? Effacer tes traces. Brouiller les pistes.

Comme Lavinia ne répondait pas, elle a enchaîné :

— Pourquoi ne me regardes-tu pas ? Tu es toujours sur la défensive. Raide, fermée, tellement bien élevée, tellement respectable ! Ça doit être épuisant, à la longue. Non ?

Elle a posé ses deux mains à plat sur le mur, de part et d'autre des épaules de Lavinia.

— Repose-toi, a-t-elle chuchoté. Tu en as le droit. Avant de l'embrasser. (pp. 180-181)

 

« La trace » dévoile l'exclusion des homosexuels (des lesbiennes ici) qui fonctionne dans le double mouvement de la répulsion et de la fascination, l'homme (représenté dans ce livre par le tueur) condamnant violemment ce qui l'attire et le trouble dans le domaine sexuel.

 

Dwight, qui avait peut-être deviné quelles pensées m'agitaient, poursuivait :

— Tu dois admettre une chose : Lavinia a vécu toute sa vie prisonnière, à l'étroit. Un peu comme si on t'obligeait à porter constamment des chaussures de deux pointures trop petites. Et elle ne savait même pas qu'elle pouvait y échapper. Ne t'inquiète pas, je ne vais pas m'incruster : je lui montre seulement qu'elle peut les quitter et marcher pieds nus, que ça ne fera de mal à personne. Tu comprends ?

Un demi-sourire jouait sur ses lèvres, rêveur, presque attendri, comme si elle évoquait un enfant têtu, mais plein de promesses.

— Tu es amoureuse d'elle ?

Je n'aurais pas dû poser cette question, je le savais. Dwight a haussé les sourcils, puis m'a tapoté la joue.

— Tu es mignonne. Lavinia a quarante ans de plus que moi, Frenchie. Ce serait une très mauvaise idée. Disons que je l'aime assez pour m'éclipser quand ce sera le bon moment. Ça te va ?

Bien sûr que non, ça ne m'allait pas. Je trouvais ça tordu, mais avant que j'aie pu formuler, ni même imaginer la moindre protestation, une petite lampe s'est allumée quelque part dans un coin de ma tête.

— Mais... mais alors, ai-je bégayé, le premier amour de... qui est en train de mourir, en Californie... C'est une femme ? Dwight a éclaté de rire.

— On peut dire que tu n'es pas une rapide, toi. Évidemment que c'est une femme.

— Qui est une femme ?

Sarah revenait vers nous, les clés du break dansant au bout de ses doigts. Ses yeux étaient cernés, ses traits tirés. Une fois de plus, j'aurais dû me taire, mais j'étais encore sous le choc.

— L'amour de jeunesse de Lavinia, ai-je lâché.

J'attendais une exclamation, une protestation. Sarah allait hausser les épaules, m'opposer un rire de dérision, un nom indiscutablement masculin, une preuve irréfutable, une lettre, une photo trouvée dans un tiroir, la vision tragique mais familière d'un vieil homme gisant sur un lit d'hôpital, un goutte-à-goutte chuchotant dans le silence ouaté de la chambre, et à son chevet, une forme féminine entamant l'ultime veille...

Elle a porté son index à sa bouche et l'a mordu, sans serrer, Puis elle a soupiré :

— Je m'en doutais, en fait. (pp. 187-188)

 

Ce roman montre la désagrégation du monde de Sarah qui ne pouvait imaginer les personnes dans leur étrangeté et leur complexité :

« C'est si confortable de ranger les gens dans de petites boîtes toutes préparées, déjà ornées de leur étiquette : Grand-mère cardiaque, Prince charmant, Père indulgent, Mère tyrannique et obsédée par la réussite sociale, Ami fidèle, Frère rebelle. Je n'avais jamais cherché plus loin. Ma famille, au sens élargi, représentait le cadre immuable de mon enfance : je voulais vivre d'autres expériences, connaître des gens différents, découvrir de lointains horizons, et la retrouver, à mon retour, inchangée. Mais la pyramide des petites boîtes s'était écroulée. » (pp. 105-106)

 

Ce roman à trois voix (Sarah, Rébecca et la personne qui poursuit les femmes), d'une écriture dynamique et facile à lire, brouille habilement les pistes, ce qui en fait un agréable thriller.

 

« La trace » est un roman sur les blessures. Les plus belles pages du livre parlent d'amour, de vérité et de fidélité à l'autre, une surprise pour un thriller. Serait bienvenue en épigraphe cette phrase de Gabriel Marcel : « Dire à quelqu'un : "Je t'aime", c'est lui dire : "Tu ne mourras pas". »

 

■ La trace, Christine Féret-Fleury, Hachette Jeunesse/Black Moon, 252 pages, juin 2012, ISBN : 978-2012023475

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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