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Articles avec #livres pour les plus jeunes et les autres tag

La trace, Christine Féret-Fleury

Publié le par Jean-Yves

« La trace » est un roman des trahisons et des amours bafoués, où les personnages tentent de revivre, dans leur cœur déchiré, les nostalgies de leur jeunesse, tout en maintenant leurs ailes déployées vers l'avenir.

 

Sarah LeFebvre est une jeune américaine de Nouvelle Angleterre qui s'apprête à se marier avec Adrian. Sa famille est particulièrement snob et souhaite organiser la cérémonie dans les règles traditionnelles.

 

Au début du roman, Sarah prend plaisir à créer des bijoux fantaisies. Elle s'imagine déjà à la tête d'une boutique à New York.

 

La mère de Sarah a invité une cousine française de sa fille pour être une des demoiselles d'honneur : Rébecca Lefèvre. Son nom a été francisé dans le passé…

 

Plusieurs faits semblent annoncer des difficultés à venir :

 

• Rébecca est aussi amoureuse du futur mari, tandis qu'un ami d'Adrian, Garrett, s'est depuis l'enfance consumé d'amour pour Sarah.

• Juste avant le départ pour rejoindre l'église, Sarah reçoit un bouquet de roses noires. En l'ouvrant, elle se coupe : des lames de rasoir étaient cachées à l'intérieur.

• Sarah, à 15 ans, a été amoureuse de Lewis, un garçon de sa classe ; un soir, celui-ci est tombé d'un pont qui surplombait une voie ferrée et a été percuté par un train. Les parents de Sarah n'ont pas permis à leur fille de rencontrer les parents de Lewis.

• Si Sarah est douée dans tous les domaines, son frère Jonathan n'a pas tant de facilités. Il est secret sur sa vie et n'a jamais invité sa sœur dans le studio qu'il occupe. Comme il ne regarde jamais les filles, sa sœur pense qu'il est gay. Il a aussi tendance à sermonner sa sœur quand il juge son comportement inacceptable à ses yeux.

• Sarah apprend enfin que Rébecca descendrait en ligne directe d'une certaine Sarah LeFebvre, pendues pour sorcellerie à la fin du XVIIe siècle.

 

Au cours de la cérémonie, alors que Sarah rentre dans l'église au bras de son père, elle fait subitement demi-tour et se sauve à toute vitesse. Dehors, elle monte dans sa voiture ; Rébecca et Lavinia la rejoignent.

 

Les trois femmes prennent la route 66 et avalent les kilomètres vers la Californie. En cours de route, elles prennent en stop une jeune fille, Dwight.

 

Chacune des femmes a une raison de partir :

 

— Sarah parce qu'elle veut fuir son passé : « Jusqu'au jour de mon mariage, j'avais avancé dans ma vie en somnambule, une somnambule heureuse devant qui toute difficulté avait été soigneusement aplanie. J'avais grandi dans une bulle où les bruits du monde ne parvenaient que filtrés, et plus tard, j'avais tourné le dos à ce monde, ou plutôt j'avais choisi de ne voir que sa beauté en marge, ces minuscules merveilles, verre, bois, cailloux polis par le temps, morceaux de métal où la soudure avait laissé des traces d'un bleu intense, que je ramassais pour créer mes bijoux. J'avais fréquenté les musées et les salles des ventes, j'avais arpenté les plages, les champs, les friches, les rues, mais je n'avais rien vu ni su du monde. Le monde m'avait rattrapée. Il me serrait entre ses mâchoires de chien fou, il me hurlait sa colère, sa frustration, sa soif de vengeance. Et j'étais incapable de lui tenir tête. » (p. 108)

 

— Rébecca veut découvrir ce qui se cache derrière son apparent effacement puisque jamais personne ne la remarque.

 

— Lavinia souhaite retrouver un amour passé dont personne, dans la famille, ne se doute : « Lavinia, toujours tirée à quatre épingles, toujours douce et polie, toujours discrète, et laissant son mari, puis ma mère, la gouverner à sa fantaisie » (p. 78) était « méconnaissable. Elle portait une chemise blanche, une chemise d'homme, un peu trop grande, aux manches roulées sur les avant-bras, et des Converse grises. Un gros sac de sport était posé sur le sol, à côté d'elle. » (p. 86)

 

Les femmes comprennent qu'elles sont suivies et que quelqu'un en veut à leur vie. Est-ce Adrian par colère ? D'autant que Sarah avait observé que son futur mari pouvait avoir des attitudes étouffantes et dévorantes. Il ne l'avait jamais menacée mais il voulait toujours tout savoir de ce qu'elle faisait et pensait. Ou est-ce en liaison avec les « sorcières de Salem » ?

 

Dwight va permettre à Lavinia de se montrer telle qu'elle est :

 

— Que veux-tu dire, Dwight ? a-t-elle demandé d'une voix neutre.

— Je crois que tu le sais très bien.

Elle a écrasé le joint sous son talon, avec soin, puis l'a ramassé et l'a glissé dans sa poche.

— Inutile de laisser des traces, a-t-elle commenté. Tu es douée pour ça aussi, n'est-ce pas ? Effacer tes traces. Brouiller les pistes.

Comme Lavinia ne répondait pas, elle a enchaîné :

— Pourquoi ne me regardes-tu pas ? Tu es toujours sur la défensive. Raide, fermée, tellement bien élevée, tellement respectable ! Ça doit être épuisant, à la longue. Non ?

Elle a posé ses deux mains à plat sur le mur, de part et d'autre des épaules de Lavinia.

— Repose-toi, a-t-elle chuchoté. Tu en as le droit. Avant de l'embrasser. (pp. 180-181)

 

« La trace » dévoile l'exclusion des homosexuels (des lesbiennes ici) qui fonctionne dans le double mouvement de la répulsion et de la fascination, l'homme (représenté dans ce livre par le tueur) condamnant violemment ce qui l'attire et le trouble dans le domaine sexuel.

 

Dwight, qui avait peut-être deviné quelles pensées m'agitaient, poursuivait :

— Tu dois admettre une chose : Lavinia a vécu toute sa vie prisonnière, à l'étroit. Un peu comme si on t'obligeait à porter constamment des chaussures de deux pointures trop petites. Et elle ne savait même pas qu'elle pouvait y échapper. Ne t'inquiète pas, je ne vais pas m'incruster : je lui montre seulement qu'elle peut les quitter et marcher pieds nus, que ça ne fera de mal à personne. Tu comprends ?

Un demi-sourire jouait sur ses lèvres, rêveur, presque attendri, comme si elle évoquait un enfant têtu, mais plein de promesses.

— Tu es amoureuse d'elle ?

Je n'aurais pas dû poser cette question, je le savais. Dwight a haussé les sourcils, puis m'a tapoté la joue.

— Tu es mignonne. Lavinia a quarante ans de plus que moi, Frenchie. Ce serait une très mauvaise idée. Disons que je l'aime assez pour m'éclipser quand ce sera le bon moment. Ça te va ?

Bien sûr que non, ça ne m'allait pas. Je trouvais ça tordu, mais avant que j'aie pu formuler, ni même imaginer la moindre protestation, une petite lampe s'est allumée quelque part dans un coin de ma tête.

— Mais... mais alors, ai-je bégayé, le premier amour de... qui est en train de mourir, en Californie... C'est une femme ? Dwight a éclaté de rire.

— On peut dire que tu n'es pas une rapide, toi. Évidemment que c'est une femme.

— Qui est une femme ?

Sarah revenait vers nous, les clés du break dansant au bout de ses doigts. Ses yeux étaient cernés, ses traits tirés. Une fois de plus, j'aurais dû me taire, mais j'étais encore sous le choc.

— L'amour de jeunesse de Lavinia, ai-je lâché.

J'attendais une exclamation, une protestation. Sarah allait hausser les épaules, m'opposer un rire de dérision, un nom indiscutablement masculin, une preuve irréfutable, une lettre, une photo trouvée dans un tiroir, la vision tragique mais familière d'un vieil homme gisant sur un lit d'hôpital, un goutte-à-goutte chuchotant dans le silence ouaté de la chambre, et à son chevet, une forme féminine entamant l'ultime veille...

Elle a porté son index à sa bouche et l'a mordu, sans serrer, Puis elle a soupiré :

— Je m'en doutais, en fait. (pp. 187-188)

 

Ce roman montre la désagrégation du monde de Sarah qui ne pouvait imaginer les personnes dans leur étrangeté et leur complexité :

« C'est si confortable de ranger les gens dans de petites boîtes toutes préparées, déjà ornées de leur étiquette : Grand-mère cardiaque, Prince charmant, Père indulgent, Mère tyrannique et obsédée par la réussite sociale, Ami fidèle, Frère rebelle. Je n'avais jamais cherché plus loin. Ma famille, au sens élargi, représentait le cadre immuable de mon enfance : je voulais vivre d'autres expériences, connaître des gens différents, découvrir de lointains horizons, et la retrouver, à mon retour, inchangée. Mais la pyramide des petites boîtes s'était écroulée. » (pp. 105-106)

 

Ce roman à trois voix (Sarah, Rébecca et la personne qui poursuit les femmes), d'une écriture dynamique et facile à lire, brouille habilement les pistes, ce qui en fait un agréable thriller.

 

« La trace » est un roman sur les blessures. Les plus belles pages du livre parlent d'amour, de vérité et de fidélité à l'autre, une surprise pour un thriller. Serait bienvenue en épigraphe cette phrase de Gabriel Marcel : « Dire à quelqu'un : "Je t'aime", c'est lui dire : "Tu ne mourras pas". »

 

■ La trace, Christine Féret-Fleury, Hachette Jeunesse/Black Moon, 252 pages, juin 2012, ISBN : 978-2012023475

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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Là où je vais, Fred Paronuzzi

Publié le par Jean-Yves

Ce petit roman aborde le chemin de quatre adolescents à partir de leurs vécus passés et immédiats. Les récits de chacun s'entremêlent avec parfois un regard sur le vécu d'un/e autre.

 

 

Unité de lieu : le lycée. Unité de temps : entre 11h10 et midi. Quant à l'unité d'action, si elle n'est pas vraiment vérifiée puisqu'il n'y a pas une seule action principale, il est possible de dire que les événements sont liés soit par des ressemblances, soit par des regards communs.

 

Quatre adolescents :

 

Ilyes, primo-arrivant d'origine maghrébine, a subi de nombreuses moqueries à son arrivée car il ne maîtrisait pas la langue. Grâce à un professeur du lycée, il a pu intégrer un groupe théâtral et se défaire ainsi de son handicap de langage. Peu à peu, Ilyes se fait, de la langue française, une amie. Pourtant, il ressent toujours un malaise vis-à-vis de ses camarades. Il devine que le fond du problème, c'est le décalage entre eux et lui : « On n'est pas du même monde. […] Ma vie me semble toujours tellement étriquée, comparée à la leur. » (p. 67). Néanmoins, Ilyes est épanoui et serein car il a trouvé avec le théâtre, sa liberté, son « infini ». Parce qu'il a trouvé sa ligne de vie, Ilyes entre en résonnance avec Maxime, un élève en souffrance :


« Sans y penser, je pose ma main sur son épaule. Je ne me serais jamais imaginé faire une chose pareille. Cet élan imprévisible. Je me rends compte que je les aime bien, Yohan et lui, au fond, malgré nos différences. Peut-être même à cause d'elles. Sûr que la vie, c'est moins compliqué quand on met les gens à distance, dans des boites avec des étiquettes dessus. » (p. 73)

 

Clément a perdu le goût de vivre depuis que sa sœur Laurie est morte. Il est suivi très régulièrement par la conseillère principale d'éducation, l'infirmière, le psychologue scolaire : pourtant, rien ne change, il est toujours à la dérive, paumé. Clément est un adolescent docile, jamais contrariant, si bien qu'il serait facile de l'oublier. La proviseur adjointe parle de sa sœur qui – si lui était mort – aurait « dévoré la vie », aurait vécu « deux fois plus fort » (p. 31). Ses paroles résonnent en lui :

 

« Un uppercut en pleine poitrine. J'en ai le souffle coupé, lacéré, en pièces. Je respire mal. Les yeux me piquent mais pas question que je pleure. Je serre les dents. » (p. 31)

 

Un conseiller d'orientation lui propose d'intégrer un nouveau lycée pour préparer un diplôme de navigation fluviale. Peut-être est-ce là l'occasion d'un nouveau départ…

 

Océane est mal dans sa peau. Pour être acceptée par les autres, elle sait qu'elle peut faire le contraire dont ce qu'elle a envie. Elle a des copines et donne l'impression d'être sociable. Pourtant, elle trouve qu'elle vit « à moitié » (p. 26). Un jour, elle se décide à accepter de se rendre à une fête organisée par une de ses copines. Là, la situation tourne mal : elle se fait violer et se confie à la conseillère principale d'éducation car elle possède « un rire qui fait la lumière » (p. 15) :

 

« On a dansé, encore, puis bu. Guillaume se montrait de plus en plus pressant. Ses mains se baladaient sur moi. La boisson rendait tout un peu flou, incertain, je laissais faire... Puis il m'a proposé d'aller à l'étage. J'étais carrément ivre et un rien me faisait rire. La maison entière oscillait comme une barque. J'ai répondu que je m'amusais bien, ici, c'était cool. Il a insisté, juste un moment ensemble. J'ai dit OK... […] Quand on est tombés sur le lit, j'étais complètement dans la brume... […] Fallait pas, non, pas de cette façon, pas une première fois... et même pas une dixième. Pas si vite. C'était pas moi, ça. C'était pas ce que j'attendais d'une relation, même d'un soir...

Tu te fous de ma gueule ? Tu crois que tu peux m'allumer comme ça et changer d'avis ? Tu vis sur quelle planète, toi ? Ce sont ses mots, exactement. Jamais je les oublierai. J'ai essayé de le repousser mais il était trop lourd, trop fort. J'ai voulu appeler à l'aide mais sa main s'est plaquée sur ma bouche. Comme une gifle. […] Il y avait cette fissure, au plafond. Je m'y suis raccrochée jusqu'au bout, jusqu'à ce que cette horreur se termine... » (pp. 43-44)

 

Léa a bien remarqué qu'Océane était absente mais elle n'en connaît pas la raison. Léa s'interroge sur une fille de sa classe qu'elle aime : « Dans [s]a boîte crânienne, c'est le maelström, un grand bordel fait de frustration, de colère, de désir, d'envie et de douleur. Et en même temps, c'est d'un banal : je l'aime à en crever – et elle s'en fout. » (p. 6) « Si ses cheveux sont relevés, j'aperçois son cou, long et très blanc. Sa nuque donne envie d'y poser les lèvres, de la mordre. Sa peau au grain serré donne envie d'y goûter. » (p. 8)

 

Ses craintes s'avèrent fausses car Julie aime aussi Léa. Toutes deux prétextent un malaise pour quitter la classe et vivre un moment d'intimité avant de montrer leur amour au grand jour : leur premier baiser est fantastique, il électrise leurs corps : « Nos bouches se cherchent à nouveau. Mes mains caressent l'arrondi de ses épaules, sa nuque, la naissance de son dos. Les siennes remontent mes reins, le creux de ma colonne. Jamais je ne me suis sentie aussi pleinement heureuse. Jamais je n'ai éprouvé un tel sentiment pour personne. » (p. 38)

 

« Nos mains s'enhardissent. Nos bouches se posent sur des morceaux de peau brûlants. Mon sang bat fort dans mes veines. Tant de nouveaux territoires à explorer, de frontières à franchir.

J'ai envie de la voir nue, j'ai envie de me réveiller à côté d'elle, j'ai envie de voir ses cheveux répandus sur un lit, j'ai envie de connaître son odeur de nuit et le goût d'elle le plus secret. J'ai envie qu'on se fasse les promesses les plus folles, les plus déraisonnables. » (p. 53)

 

« Julie est à mes côtés. Je sens sa douce chaleur à travers nos vêtements. Ses doigts cherchent les miens. Les trouvent. Les effleurent. […] Julie serre mes doigts entre les siens et je me fiche qu'on puisse nous voir. J'ose enfin suivre ce chemin qui m'effraie mais que tout réclame en moi, depuis des années. Je suis attirée par les filles. Oui. J'en aime une à la folie. Et alors ? C'est si rare et tellement précieux. Jamais je ne laisserai personne dicter ma conduite. » (pp. 74-75)

 


 

Ce lycée n'est pas épargné par les comportements ou les clichés homophobes. Steven, en s'adressant à Ilyes, parle ainsi de ceux qui aiment le théâtre :

 

— Moi le théâtre, tu vois, c'est pas trop mon kiffe, un bon film d'action, d'accord. Faut dire que toi t'es un intello, dans les bouquins et tout, mais fais gaffe quand même, hein, y a plein de pédés dans ce milieu-là. (pp. 12-13)

 

Léa, alors qu'elle tient la main de Julie, dans l'allée du self de la cantine, entend un commentaire qui siffle à ses oreilles :

 

« Ce n'est pas surprenant. Je ne me suis pas montrée trop discrète, ces dernières semaines. Je ne serais pas surprise que mon attirance pour Julie provoque son lot de sarcasmes. Mais je m'en fous. » (p. 63)

 

Clément, pour sa part, regarde, avec empathie, les deux amoureuses blotties dans un coin sombre d'un escalier du lycée :

 

« Je suis perdu dans mes pensées et je ne remarque pas immédiatement ces deux filles […]. J'ai un mouvement de surprise et je manque de m'étaler. Ma main gauche agrippe la rampe. C'était moins une. Elles tournent leurs visages vers moi, dans un même geste, leurs deux corps immobiles, l'un contre l'autre. » (p. 61)

 

« L'image de ces deux filles me poursuit. Je les envie. Cette intensité, entre elles, cette façon de se dévorer des yeux, ce truc tellement fort et unique. Elles s'aiment, quoi. C'est à la fois banal et parfaitement extraordinaire. Elles s'aiment. Et j'espère bien qu'un jour quelqu'un me regardera, moi aussi, avec ce désir, cette gourmandise. » (p. 69)

 

Ce roman montre que la parole vraie n'a pas sa place qu'aux marges : dans les échanges de mots qui parlent de blessures, il y a la recherche de la vie. Comme si cette vigueur, cette vitalité pouvaient renaître au cours des phrases, par inadvertance.

 

■ Là où je vais, Fred Paronuzzi, éditions Thierry Magnier, 80 pages, janvier 2013, ISBN : 978-2364742079

 

Du même auteur : Mon père est américain

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse  sur son site altersexualite.com

 

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Recrue, Samuel Champagne

Publié le par Jean-Yves

Maxence, 16 ans, arrive tout juste d'Angleterre ; il est gay et son homosexualité, connue de tous, ne semble pas lui poser de grosses difficultés. Il se demande néanmoins ce qu'il en sera dans son nouvel établissement scolaire. Sera-t-il si facile de le dire ouvertement ? Max a appris aussi à « se ranger sur le côté » (p. 23)

 

Maxence remarque très rapidement un élève dont le comportement l'intrigue : Thomas. Mais comment aborder ce garçon si secret dont les réponses incitent plus au rejet qu'à l'empathie. Thomas a des cheveux blonds et longs ; son visage fin, ses yeux bleus ne laissent pourtant pas insensible Maxence.

 

Maxence ne sait pas avec qui il se liera d'amitié dans son nouvel environnement ; il se dit qu'il est préférable – au moins dans un premier temps – de cacher son homosexualité.

 

Maxence est sportif et adore le football (à Montréal, on dit « soccer »). Très rapidement des élèves de sa classe lui demandent d'intégrer leur équipe. L'un d'eux, Simon, lui propose de « liker » cette équipe sur un réseau social où elle est inscrite. Maxence préfère dire qu'il n’est pas inscrit sur ce réseau car sur son mur de présentation, il y a des photos de la dernière parade de la fierté gaie de Londres, à laquelle il a assisté. Et surtout... dans la case sur l'orientation sexuelle, il a coché « interested in men », alors... il n'est pas question que les membres de l'équipe de soccer soient au courant. Maxence se promet d'effacer son compte et d'en créer un autre. Il n'a pas envie qu'on lui pose des questions. Maintenant qu'il est ici, il veut tout recommencer à zéro.

 

Il reste que Thomas continue de l'intriguer et de l'attirer. Mais les autres élèves de la classe préviennent Maxence de ne pas le fréquenter car alors tout le monde pensera qu'il est aussi une « tapette », un « fif » (1) car pour eux, il n'y a aucun doute, Thomas est gay. Maxence se demande comment ils peuvent en être sûrs :

 

« Il fait de la danse. De la danse avec des collants, tu vois le genre. Tu peux pas aimer ce genre de danse et être straight ! C'est pour les filles, le ballet » répond Simon. (p. 29)

 

Maxence n'a jamais été gêné – auparavant – de parler de son homosexualité. Il se disait qu'il n'y a rien de mal à être gay, rien de mal à être hétéro, rien de mal à demander, donc... Mais ça, c'était avant. Depuis son arrivée à Montréal, depuis qu'il essaie de faire connaissance avec Thomas, il remet en question tout ce qu'il pensait savoir et comprendre à propos de sa propre homosexualité. Il n'a plus cette confiance dont il était si fier auparavant.

 

Pour Thomas, les interrogations sont tout autant pénibles :

 

« Arrête, tu sais que tu l'es, se morigène-t-il, tu le sais. Souviens-toi comment tu as regardé les fesses de Max. Comment tu as réagi quand il t'a touché. Les frissons et tout... Et puis, quand il s'approche, ce n'est pas de la gêne que tu ressens, c'est du désir. Du désir ! Et les gars du cours de danse ? N'essaie pas de prétendre que tu les regardes juste pour étudier leurs mouvements... Tu n'aimes pas les filles. Tu n'aimes pas les filles. Tu. N'aimes. Pas. Les. Filles. […] En plus, j'ai un kick (2) sur Maxence... » (pp. 92-93)

 

Maxence et Thomas se rapprochent peu à peu et se sentent heureux ensemble.

 

Les injures ne cessent pas et Maxence en devient également la cible :

 

— J'espère que vous allez pogner le sida et crever, maudites tap... (p. 236)

 

Simon qui est le seul à avoir découvert sur le réseau social le profil de Maxence fait chanter ce dernier : contre argent, il ne parlera pas…

 

Maxence et Thomas seront-ils un jour heureux, impatient du bonheur de l'autre, apaisé d'appartenir à quelqu'un, disponible pour connaître l'amour, la paix ?

 

Ce roman traite avec beaucoup de minutie et de précisions les interrogations des deux jeunes protagonistes : il montre subtilement les déductions erronées que font chacun des personnages à partir d'un événement sans signification particulière ; il témoigne comment une situation fortuite peut prendre une signification totalement subjective ; il rappelle que souvent seuls sont retenus les épisodes perçus comme négatifs ; il atteste la contamination de toutes les relations à partir d'une seule perception négative ; il confirme enfin que trop souvent les réactions viennent d'une analyse sans nuance des moments vécus.

 

 

(1) Fif : Au Québec, un fif est un homosexuel. Se faire traiter de fif est l’insulte suprême, surtout pour les jeunes garçons de 12 à 18 ans.

(2) Kick : Nom masculin propre au langage populaire québécois, avoir un kick c'est avoir le béguin pour quelqu'un.


■ Recrue, Samuel Champagne, Ottawa (Canada), Éditions de Mortagne, Collection Tabou, 284 pages, 7 août 2013, ISBN : 978-2896622788

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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Cauchemar au collège, Karine Reysset

Publié le par Jean-Yves

Ce petit roman se déroule au collège. Lucien dit Lulu en est le personnage principal et le narrateur.

 

Lucien est un garçon autonome et réservé qui ne veut surtout pas causer de soucis à sa mère (elle est divorcée et a aussi une fille plus jeune handicapée), quitte à lui mentir. Lucien ne rentre pas dans le moule type du garçon. Il n'affectionne ni les sports collectifs ni les jeux vidéo : il préfère faire du vélo et lire. Il a hérité des goûts musicaux de ses parents : la musique folk et la vieille chanson française. Il joue du piano et compose des chansons en général tristes. Il écrit aussi des poèmes. Il reste discret sur ses activités.

 

Parce qu'il souhaitait étudier le chinois, Lucien se retrouve dans un nouveau collège. Il perd ainsi au quotidien tous ses anciens amis, notamment Simon avec qui il fait de la musique ainsi que Julie et Margot, ses deux meilleures copines.

 

Dans la classe de Lucien, il y a deux autres nouveaux élèves : un couple de jumeaux, Amandine et Gaël. Les deux adolescents font forte impression auprès de leurs camarades de classe.

 

Les jumeaux invitent l'ensemble des élèves de la classe à une fête, chez eux. La mère de Lucien est réjouie car elle trouve son fils beaucoup trop effacé.

 

Lors de la soirée, Amandine invite Lucien pour un slow. Le garçon ne se sent pas à l'aise et abandonne rapidement la danse. Amandine l'interroge alors :

 

« Tu as une petite amie ? C'est pour ça que tu ne veux pas de moi ?

J'ai secoué la tête rageusement. Elle commençait à m'agacer.

— Alors, c'est que je ne te plais pas ? Je ne suis pas belle ? […]

— Si, évidemment... ai-je bredouillé. […]

— Tu préfères mon frère, alors ? […]

— Ma parole, tu rougis ! » (p. 15)

 

En rentrant chez lui, Lucien est très perturbé. La phrase d'Amandine « Tu préfères mon frère ? » sous-entendu « Tu préfères les garçons ? » lui trotte dans la tête. Qu'est-ce que tout cela révèle sur lui et sur les autres ?

 

Jusque-là, Lucien ne se préoccupait pas des histoires sentimentales. Il n'était jamais sorti avec une fille. Cela ne l'avait jamais intéressé.

 

Alors qu'il consulte ses messages sur un réseau social où il est inscrit, Lucien découvre qu'il a plein de nouveaux « amis » et que ces derniers lui ont tous laissé un curieux message : une ligne de points d'interrogation.

 

Le lendemain, le curieux message est complété par la question : « C'est vrai que t'es gay ? » (p. 19)

 

Et pire que tout, il y a aussi une déclaration de Simon : « Si j'avais su que t'avais des vues sur moi, on n'aurait jamais fait de la musique ensemble ! Mais j'aurais dû m'en douter, avec tes copines homo » (p. 20)

 

Lucien découvre alors ce que le harcèlement scolaire signifie et la souffrance qui en découle : dans cette histoire les tortionnaires sont particulièrement coriaces et retors.

 

Lucien décide alors de fermer son compte sur le réseau social. Du coup, il s'isole aussi de ses vrais amis.

 

Le harcèlement ne s'arrête pas pour autant. Au collège la vie devient un cauchemar. Lucien passe par l'incompréhension très vite relayée par l'appréhension, la peur et l'anxiété généralisée. Il n'ose pas parler de ses difficultés à sa mère. Karine Reysset réussit bien à transcrire les différentes phases émotionnelles vécues par Lucien.

 

Grâce à Julie, Margot et Simon qui devient progressivement le second bouc émissaire, le charisme des tortionnaires va être démasqué : peu à peu les langues se délient, les voiles se déchirent et l'authenticité de chacun transparaît, les comportements se font vrais et sincères. Sous l'apparence angélique se cache parfois un terrible machiavélisme.

 

L'histoire se termine donc au mieux : Lucien reprend ses activités littéraires et musicales. Il se surprend à regarder davantage les filles… et aussi les garçons. Il n'en saisit encore pas le sens. Il accepte juste de se poser ce type de questions. Amandine a réussi à semer le doute dans son esprit. Pour avancer dans sa réflexion, il se décide à interroger Julie et Margot : elles lui confirment qu'elles sont bien ensemble et qu'amour et amitié peuvent être tellement proches.

 

Ce petit roman montre que le harcèlement scolaire peut prendre une dimension diabolique avec l'utilisation des téléphones portables et des réseaux sociaux : des outils qui risquent de se transformer en un véritable arsenal pour détruire quelqu'un.

 

■ Cauchemar au collège, Karine Reysset, Bayard/Je Bouquine n°345, novembre 2012, pp. 7 à 44

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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Frangine, Marion Brunet

Publié le par Jean-Yves

« Pauline, assise par terre au bord du lit, se pliait en avant, coupée en deux par une douleur insoutenable. Le cri, c'était elle. […] La respiration hachée, elle ne reprenait son souffle que pour renouveler sa plainte. De la détresse à l'état pur. Je suis resté immobile, pétrifié. Incapable de faire un geste. Moi, je n'avais jamais connu une telle douleur... J'étais incapable de réagir, incapable de faire quelque chose pour arrêter ce cri. C'était insupportable. […] Une chose terrible m'a frappé : je l'avais déjà vue exactement dans la même position à la maison, assise contre le lit, genoux relevés, sans rien faire de particulier. Plusieurs fois, même. Est-ce que j'étais toujours arrivé trop tôt ou trop tard ? Est-ce qu'il y avait toujours eu ce cri, cette détresse insoutenable, avant ou après ? J'avais été aveugle à ce point ? » (p. 124)

 

C'est la rentrée scolaire. Joachim et Pauline sont frère et sœur : il fait son entrée en classe Terminale tandis qu'elle fait ses premiers pas au lycée. Ils sont nés tous les deux par procréation médicalement assistée. Leurs mères, Julie (la mère biologique) et Maryline (la mère d'adoption), veillent à ce que tout se passe toujours au mieux pour leurs enfants.

 

Si Joachim, qui est le narrateur de cette histoire, n'a pas eu à souffrir du regard devant sa famille différente, il en va tout autrement pour Pauline. Lors de la rédaction de sa fiche de présentation destinée à un professeur, un élève aperçoit ce qu'elle a écrit :

 

« J'ai barré, j'ai mis "deuxième mère", comme toi. Je trouvais ça débile de rien mettre, on n'est plus des mômes. Mais le type derrière moi l'a vu. » (p. 21)

 

Frère et sœur sont très soudés mais Joachim est aussi très préoccupé par une copine de sa classe, Blandine, si bien qu'il ne perçoit pas toujours immédiatement les difficultés que rencontre Pauline. Cette dernière a aussi sa fierté et n'est pas toujours prête à répondre aux questions trop pressantes de son frère. Il met aussi toute son énergie à préparer la fête du passage au nouvel an qu'il compte faire avec ses amis, chez lui.

 

Le harcèlement pour Pauline se met rapidement en place. Pauline n'ose pas en parler chez elle. Elle se renferme et en dehors du professeur d'EPS, qui convoque Joachim, personne ne semble voir la souffrance qui tenaille la jeune fille :

 

« Joachim, tu viendras me voir dans mon bureau quand tu auras fini. Je dois te parler de quelque chose. […] J'ai la classe de ta sœur, Joachim, et je suis inquiet pour elle. Visiblement il y a des moqueries, ou en tout cas... une sorte de mise à l'écart. C'est étonnant parce qu'elle n'a pas le physique des boucs émissaires habituels, et je n'ai pas réussi à savoir ce qui clochait. » (pp. 90-91)

 

Joachim décide de raconter la situation familiale à son professeur. L'adolescent est rassuré par les propos de son professeur et pense même que la situation va très vite s'arranger. Il n'oublie néanmoins pas qu' « un prof reste un prof, […] son rayon d'action est de toute façon limité » (p. 91).

 

Joachim décide d'aller parler à une vieille amie de Pauline, Cathy. Il apprend que certains élèves disent que Pauline doit être lesbienne comme leurs mères. Mais Cathy a peur et n'a pas la force de soutenir sa copine. Joachim apprend par elle qu'il y a trois élèves d'une classe de Première qui disent des choses dégueulasses sur leurs mères :

 

« Du coup dans la classe, y en a qui font pareil. Ça les amuse. […] Y a quelques filles qui veulent pas l'approcher, elles disent que Pauline va essayer de les tripoter. […] Les mecs […] Il y en a qui disent que c'est vraiment dommage parce qu'elle est "bonne", tu sais, ils disent exprès des trucs comme ça, genre qu'elle serait une "super suceuse" si elle était pas comme sa mère. Que peut-être c'est de ça que les gouines elles ont besoin, d'un... d'un bon coup de bite. Quand elle passe ils lui font des gestes ou des trucs avec la langue ou des coups de hanches dans le vide. C'est vraiment dégueulasse. Ça a commencé depuis la rentrée et ça ne s'arrête jamais. » (pp. 94-97)

 

Joachim et quelques-uns de ses amis pensent organiser une « opération de grande envergure », autrement dit en venir au poing. Ils souhaitent coincer les « trois enflures » et les « merdeux » (p. 100) qui pourrissent la vie de sa sœur qui vit dans la peur. La peur et la honte. Honte de ne pas arriver à réagir, honte de baisser la tête, honte de sa mère, honte d'en avoir deux.

 

Pauline aimerait être forte, ne pas être affectée par les mots des autres mais les harceleurs devinent qu'elle est touchée alors ils ne se lassent pas. Ils se régalent.

 

Comment réagir alors que les sévices ne passent que par les mots ? Joachim découvre que l'aide qu'il veut apporter à sa sœur n'est pas sans risque : la solution pour sa sœur est sans doute différente de celle qu'il appliquerait pour lui :

 

« Tu peux pas m'aider. Personne peut m'aider. » (p. 133)

 

Pauline en vient à s'interroger sur les choix de sa mère :

 

« [Julie] avait assumé ses choix, allant jusqu'à les offrir aux yeux du monde en faisant des enfants. Prétendre avoir une vie normale quand rien ne l'est dans la vie qu'on mène, quelle absurdité ! La vie qu'on aime, quelle absurdité. » (p. 170)

 

Pendant ce temps, le prof d'EPS ne reste pas inactif. Il décide de parler aux élèves de la classe de Pauline qui se taisent depuis le début des problèmes :

 

« Tu n'as rien fait, Mathieu ? Mais c'est justement ça le problème ! Vous n'avez rien fait ! Quand des types plus violents que vous s'en prennent à l'une de vos camarades, vous ne faites rien ! Pire : vous riez ! Vous laissez faire ! C'est ça, la lâcheté. […] Et pour ceux qui ont entretenu les persécutions – je sais qu'il y en a –, j'ai une question à vous poser. […] C'était bien ? Vous avez aimé ? C'est agréable d'avoir un bouc émissaire, hein. Une engueulade mal digérée ? Une mauvaise note ? Un bouton d'acné ? J'ai qu'à cracher sur ma voisine, ça ira mieux après ! Je me sentirai tellement bien ! Sans compter que ça crée des liens. Une bonne complicité de petits bourreaux bien entraînés. » (p. 185)

 

Un collègue du professeur d'EPS lui reprochera alors de faire de la « propagande gay » au sein de l'établissement :

 

« […] j'ai juste rappelé quelques principes de base concernant le respect, la vie en collectivité, le genre de conneries qu'on est censés leur transmettre, tu vois ? » (p. 233)

 

Le récit des souffrances vécues par Pauline est entrecoupé par des souvenirs plus anciens des deux enfants et de leurs mères comme le comportement homophobe d'un parent d'élève à l'école primaire vis-à-vis des deux mères, la mauvaise empathie d'une enseignante de Cours Préparatoire, la non-acceptation par la mère de Julie de l'homosexualité de sa fille, les questions sur le partage de l'autorité parentale en cas de séparation des deux mères, la place des grands-parents et les souffrances professionnelles d'une des mères des deux adolescents. Il est regrettable que chaque sujet soit abordé si superficiellement : est-il crédible notamment que Pauline ne s'interroge pas plus sur son père biologique ?

 

Ce roman rappelle que c'est à chacun de construire sa propre éthique tout en conservant sa spécificité, même si nous semblons être des immoraux pour quelques âmes bien pensantes.

 

■ Frangine, Marion Brunet, Editions Sarbacane/Exprim’, 264 pages, mars 2013, ISBN : 978-2848655970

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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