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Articles avec #livres tag

La voie du ténor, Dorian Paquin

Publié le par Jean-Yves Alt

Jésus, que son amant Lu appellera Malin, a quarante ans. Ténor célèbre couvé par deux femmes, sa mère et sa maîtresse, il perd sa voix. Infirme, dans l'optique du monde ou il évolue, il rencontre un autre infirme, un lilliputien que personne n'a jamais aimé.

Amputés d'une expansion vitale, l'amour, ils se trouvent, s'aiment mais ne s'enferment pas dans un couple aveugle. Ils ne perdent pas de temps dans les tergiversations que pourrait susciter leur nouvelle expérience. Ils vivent ce que les autres appellent l'homosexualité comme un miracle. Seule la mère du ténor ausculte les livres, pour s'armer contre le vice.

Le surprenant roman de Dorian Faquin traite de l'amour entre hommes de manière inédite. L'aventure physique n'est pas fondamentale.

Récit d'un amour absolu, « La voie du ténor » est un hymne à la vie. Les deux hommes brûlent le passé mais ne se consument pas en vaines interrogations. Régénérés par une forme neuve de la passion, ils renouent avec les anciens rites du bonheur. Le nain et la star interprètent leur déchéance sociale comme le signe d'un destin plus authentique. Ils quittent l'Europe fatiguée et entreprennent un voyage initiatique en Afrique.

Partir pour revivre. Sek les initiera aux fastes primitifs et ludiques d'une tribu noire. Lu en deviendra le minuscule roi. Ils y apprendront à ne pas souffrir de l'amour, apprivoiseront les multiples violences de la sensualité. Ils connaîtront l'extase de se créer soi-même. Dans le cérémonial du groupe se ravive l'intensité du moi.

« La voie du ténor » se clôt sur un chant wagnérien : l'homme arrache les câbles que notre civilisation greffe sur notre peau. Libéré des entraves, le ténor retrouve sa propre voix, sa voie, dans un individualisme sain, pleinement ouvert à l'amour de l'autre.

Lucide quant aux vicissitudes de la relation à autrui, chacun accepte d'aborder la communication amoureuse et sexuelle avec l'autre : le temps d'accéder a une autre dimension de lui-même.

■ La voie du ténor, Dorian Paquin, Éditions Le Pré aux Clercs, 1984, ISBN : 2714416519

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Conduite à gauche, Hervé Claude

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans ce roman au ton feutré, la révélation a lieu de l'autre côte du Channel. Même si le vrai voyage est intérieur. Pour Erwan, en rupture professionnelle et maritale, les brouillards de Brighton recèlent des rites décisifs.

Ces découvertes, pour un homme blessé, passent par l'amour. Erwan ne s'inquiète pas de ses orientations sexuelles : ce qu'il faut atteindre dépasse le genre du partenaire.

Journaliste parisien, il s'exile à Brighton le temps d'un stage. Le dépaysement permet une écoute plus intime de son être. Il a trente ans, l'âge des premières solitudes. Erwan couche avec Pat, son hôtesse, mais reste frustré après cette évasion strictement sexuelle.

Avec Rupert, un écossais roux, il connaît le sexe au masculin, mais aussi une particulière tendresse qui apaise son errance sans altérer sa liberté.

Ni Pat, ni Rupert n'apportent de réponse au vide de sa nouvelle disponibilité. Mais Rupert est un homme, et Erwan devine sa propre fragilité au travers de désirs qui bousculent les références viriles.

En devenant amoureux d'un gay, Erwan amplifie son rapport au monde et refait son éducation sentimentale, par une autre souffrance et un autre plaisir.

« — […] à Brighton le week-end, il y a beaucoup de choses à faire, des tas de mecs... surtout en septembre. Ça justifie mon séjour ici...

Il dit cela sans forfanterie, à peine une pointe de défi. Détendu, souriant, maîtrisé, tout le contraire d'Erwan.

— Qu'as-tu fais ?

— Les boîtes et du sexe...

— Tu connaissais les types ?

— Non et à présent pas plus, je ne garde jamais d'adresse et je ne me souviens jamais des visages. Alors ne me demande pas leurs prénoms...

Erwan découvre un monde qui le fascinerait certainement si ce n'était pas Rupert qui le lui faisait découvrir. Il envie cette liberté totale de Rupert. Mais qui est réellement cet homme, tantôt en costume soigné qui prend le soleil avec élégance sur une promenade de bord de mer et tantôt dépenaillé, fréquentant des bars louches. Un ami ? Il faudrait une complicité à laquelle ils ne peuvent plus prétendre. Une relation de vacances ? Ils en savent trop et pas assez l'un de l'autre. » (pp. 123/124)

Récit d'initiation, « Conduite à gauche » n'a rien à voir avec la politique. C'est l'enrichissement d'une vie par des conduites différentes : (cesser de s'obstiner à se conduire d'un seul côté de la voie.

Ce roman intelligent est délicatement subversif. Le cérémonial secret de la marginalité – le temps de ressusciter les pulsions de l'enfance – éclaire la vie d'Erwan. L'éclairera longtemps après, même si, en apparence, l'existence récupère ses premières frontières.

■ Conduite à gauche, Hervé Claude, Éditions Ramsay, 1984, ISBN : 285956361X


Du même auteur : Le jeu de la rue du Loup

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Saint-Pierre-des-Corps, Hugo Marsan (Nouvelles)

Publié le par Jean-Yves Alt

Avec ce court recueil de nouvelles – univers tendre et terrible où la jeunesse est reine –, Hugo Marsan exprime, une des grandes cruautés terrestres : la solitude du désir.

Ainsi, ces six nouvelles, aux histoires et aux personnages très différents, racontent-elles la même rencontre, toujours vaine, de celui qui, aux yeux de la société, a déjà vécu, avec celui qui découvre le monde dans la fougue et l'inconscience.

Mais rien ne saurait mourir pour ces hommes qui vivent avec cet indéfectible et terrible compagnon qu'est la mémoire.

Qu'il s'agisse…

▪ de ce voyageur à jamais marqué par l'apparition d'un garçon de quinze ans dans son compartiment (Saint-Pierre-des-Corps)

▪ du garçon installé dans une maison de poupée, trouvant avec un compagnon le prolongement du plaisir solitaire (La maison de poupée)

▪ de l'amour maternel comme d'une référence idéale (Iphigénie)

▪ de ce garçon qui vit depuis toujours avec sa peur et fait tout pour l'exorciser (Cher voleur)

▪ de Frédéric, un gigolo snob, que l'amour pour un adolescent fait déraper et même chuter (L'Éminence rose)

▪ de cet homme blessé dans son amour et qui se souvient d'Émile, de Frédéric, d'Emmanuel, ces trois enfants qui, au-delà des épreuves, ont formé une véritable chaîne de la tendresse (Le chemin latéral)

… la solitude est toujours au rendez-vous de la passion.

Hugo Marsan est un écrivain de la mémoire, un architecte subtil et singulier des images du souvenir, un bâtisseur d'empires imaginaires dans lesquels les mots enfantent des images qui touchent à la fois le cœur et l'esprit.

Toutes ces nouvelles rendent le son d'un romantisme, corrigé par une clairvoyance désespérée. À travers les différents personnages, les chagrins, les désirs, les sacrifices, les renoncements, les rapports femme-homo, mère-fils… ouvrent leurs spirales de cendre où scintillent des diamants.

« Saint-Pierre-des-Corps » propose l'initiation à une solitude, stupéfiante par le luxe d'imaginaire qu'elle propose : peut-on rejoindre l'autre ailleurs que dans son corps ?

■ Saint-Pierre-des-Corps, Hugo Marsan, Éditions Persona, 1984, ISBN : 2903669236


Du même auteur : Monsieur désire - Le balcon d'Angelo - La troisième femme - Le labyrinthe au coucher du soleil - Véréna et les hommes - Saint-Pierre-des-Corps - La femme sandwich - Les absents

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Un instant d’éternité et autres nouvelles, E.M. Forster

Publié le par Jean-Yves Alt

Edward Morgan Forster souhaitait brûler la plupart de ses nouvelles. Nous sommes redevables à ses amis et compagnons de fredaines, Lytton Strachey et T.E. Lawrence, à qui il les montra, d'avoir évité un tel naufrage : car les treize nouvelles d'« Un instant d’éternité » dévoilent l'autre visage de l'auteur de « La route des Indes ».

Un rapport et un lien unissent ces treize récits : le souci constant de brocarder la respectabilité britannique.

Dans la nouvelle « Albergo Empédocle », Lord et Lady Peaslake et leurs amis impressionnent, par une entente tellement harmonieuse : en apparence pas un cil ne bouge, un groupe vraiment charmant, mais un tant soit peu éteint et silencieux pendant le voyage qui les mène de Palerme à Agrigente.

Un fil plus ténu relie ces treize récits l'un à l'autre, dans chacun d'entre eux, un événement, une rencontre imprévue vient craqueler cette façade de respectabilité.

Dans « Albergo Empédocle », le personnage d'Harold, délaissant sa fiancée Mildred Peaslake, s'endort-il du sommeil d'Endymion hors du sentier qui mène au temple, entre deux fûts de colonne : « Son corps déborde de vie, plein de la générosité de la terre et de la chaleur du soleil », un abandon inadmissible pour un citoyen de Sa Gracieuse Majesté, toujours soucieux d'un spectateur éventuel.

Dans « L'obélisque » et « Arthur Snatchfold », c'est un peu plus choquant :

« L'obélisque » relève tout à fait de l'humour anglais traditionnel, par son côté voleur-volé, arroseur-arrosé ; en l'espèce il s'agirait plutôt de la cocufiante-cocufiée...

« Arthur Snatchfold » se rapproche plutôt de Maurice mais comme le héros de Mort à Venise, un veuf, Sir Richard Conway, fait un jour la rencontre de la Beauté, pas sous les traits d'un blond éphèbe, déambulant dans le hall d'un hôtel de luxe, mais sous les traits d'un laitier musclé : chacun sait que le cliquetis matinal du « milkman » rythme autant la vie d'un Anglais qui se respecte que le rituel thé de l'après-midi ! Un peu plus tard Conway, en échancrant le col de chemise de Snatchfold, s'aperçoit, comme Hilda dans « L'obélisque » ou « Maurice » dans le roman qui porte son nom, que la gorge d'un laitier, d'un marin ou d'un garde-chasse ouvre plus d'horizons au désir que celle d'un aristocrate ou d'un instituteur.

Bien que, dans tous les nouvelles, Forster tourne le commutateur électrique un peu trop tôt, il suggère magnifiquement l'orgasme, par l'évocation fugace du décor environnant.

Par la bouche de Snatchfold, se découvre le message et la vraie morale de cet instant d'éternité :

« Qu'est-ce que ça peut bien leur faire, aux autres, si cela ne nous fait rien à nous ? »

À lire absolument !

■ Un instant d’éternité et autres nouvelles, E.M. Forster, Éditions Christian Bourgois, 2003, ISBN : 2267016559


Du même auteur : Maurice

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Un amoureux flou de la jeunesse : Witold Gombrowicz

Publié le par Jean-Yves Alt

Witold Gombrowicz (1904-1969), à travers ses romans [Ferdydurke (1), La pornographie, Trans-Atlantique], ses pièces de théâtre, son Journal, n'a cessé de faire l'éloge de la jeunesse, de l'immaturité.

L'auteur polonais reste une énigme. Mais une énigme tout à fait d'actualité. Parce qu'aujourd'hui on encense, plus que jamais, la jeunesse : sa lecture est de ce fait particulièrement passionnante.

Le rapport avec l'immaturité est quotidien, sous-tend nos activités, nos loisirs, et ceci de la façon la plus grossière, la plus « cuculisante » :

« Il existe aussi, explique Gombrowicz, une immaturité vers laquelle nous fait basculer la culture lorsqu'elle nous submerge, lorsque nous ne réussissons pas à nous hisser à sa hauteur. Nous sommes infantilisés par toute forme "supérieure". L'homme, tourmenté par son masque, se fabriquera à son propre usage et en cachette une sorte de sous-culture : un monde construit avec les déchets du monde supérieur de la culture, domaine de la camelote, des mythes impubères, des passions inavouées... domaine secondaire, de compensation. » (2)

Dans Ferdydurke (1), la manière, dont Pimko « cuculise » les écoliers, parodie avec bonheur la manière dont le pouvoir se sert du peuple :

« Il est vrai que pour nous les jeunes, rappelle Christophe Jezewski, l'œuvre et la pensée de Gombrowicz furent un formidable rempart contre la pression du totalitarisme, contre la "cuculisation" de l'école stalinienne et de la part des mass média, mais aussi des milieux réactionnaires de l'extrême droite. Elles nous donnaient droit à un certain élitisme, à l'indépendance. » (3)

De façon générale, quel que soit le régime politique, la relation entre le Pouvoir (paternel) et le peuple est infantilisante à souhait, comme l'observent moult textes des XIXe et XXe siècles. Sous d'autres latitudes, les entreprises de colonisation, de protectorat, ont engendré aussi ce lien – indispensable à leur réussite –, maturité-immaturité, « cuculisation » oblige.

De tous les âges de la vie, l'enfance n'est-elle pas le plus « cuculisé » de tous ? Et comment asservir le peuple ? Comment diriger les masses ? En tirer profit ? Il suffit d'infantiliser, de « cuculiser ». L'enfant, le nègre, l'esclave, l'exilé, l'homme qui subit une quelconque différence, sont tous aux abois dans un univers friand de boucs émissaires et de martyrs de l'immaturité.

Aujourd'hui, où que l'on regarde, où que l'on se tienne ou se dirige, soufflent les courants d'air de l'immaturité qui font attraper de bons rhumes juvéniles aux plus austères des grands pontes. Cette « cuculisation » n'est-elle pas à l'apogée dans l'art, dans la musique en particulier, laquelle réduite à un bien de consommation, n'est plus qu'une forme juvénilisée, réduite à l'appétit des sens, à la simplification, au conformisme des styles ?

Ces propos pourraient s'étendre aux classes prolétaires et bourgeoises, aux masses, à tous les enfants d'une sous-culture. Peur face à la vieillesse et à la mort qui détermine ainsi l'attirance de l'homme contemporain vers l'immaturité. Gombrowicz n'était pas seulement précurseur d'idées, il était aussi saisi par des fantasmes et des phobies qui animent chacun aujourd'hui de façon consciente ou le plus souvent refoulée.

Tant de slogans « cuculisants » émergent de la société occidentale : protégez votre peau, vos dents, vos yeux, protégez vos enfants, votre avenir... Pêle-mêle, hantise des rayons solaires, des caries, des sadiques, de la crise économique, des virus meurtriers, tout contribue par le biais de la fragilisation à rendre immature, enfantin.

Comme Zuta, dans Ferdydurke (1) qui « voyait la maturité dans l'immaturité », nous découvrons l'immaturité au cœur de la maturité. Il y a une véritable escalade de l'immaturité dans nos sociétés qu'il est difficile d'accepter. Avec l'achat à crédit du canapé, de la cuisine équipée, l'immaturité est installée dans les foyers – en chair, en os, en sourires, en couches-culottes et en babillages : l'enfant. Offert, exposé à la vue du voisinage… une sorte de lifting décoratif, cachant les maléfices de l'arrière-saison qui approche doucement mais sûrement.

De même que nous avons eu l'homo americanus, l'homo-sovieticus, de façon plus vaste, embrassant tous les domaines et tous les continents, s'ajoute au musée d'anthropologie un nouveau spécimen qu'avait flairé depuis longtemps Witold Gombrowicz : l'Homo immaturitus ou Homo cuculicus.

Gombrowicz place une majuscule devant Jeunesse, Immaturité, Infériorité. Parce qu'il a ressenti le feu brûlant de cette Jeunesse, reconnu son pouvoir infernal, découvert la fascination cruelle qu'elle exerce sur certains adultes :

« Regardez... quand s'achève l'enfance et que l'adulte n'est pas encore vraiment là, c'est-à-dire entre quatorze et vingt-quatre ans, l'homme jouit d'une sorte de floraison. C'est chez lui la seule période de beauté absolue. Il existe dans l'humanité une réserve immortelle de beauté et de charme qui est – hélas, hélas ! – liée à la jeunesse. Oh non, il ne suffit pas d'admirer la beauté des tableaux abstraits – elle est sans risque –, il faut l'éprouver à travers ce qu'on a été, ce qu'on n'est plus, à travers cette infériorité de la jeunesse. » (4)

Il faut voir dans Ferdydurke (1) une destruction de la sexualité elle-même, une « cuculisation », une infantilisation de la sexualité. À travers cette histoire grotesque d'un monsieur qui devient un enfant parce que les autres le traitent comme tel, autant dans les rapports de ce monsieur avec la lycéenne moderne, avec Sophie lors de son enlèvement, ou dans les rapports de Pimko avec les élèves, ceux de Mientus avec le valet de ferme, la sexualité est tournée en dérision de la façon la plus sournoise, tombée de son piédestal, dépossédée de sa gravité, de sa lourdeur.

Autant Ferdydurke est écrit avec cette manière si peu sérieuse de voleter, de butiner ça et là, de démolir avec allégresse un édifice des plus imposants, de saper ses fondations d'une chiquenaude, autant le Journal de l'auteur révèle une lutte difficile, douloureuse pour vaincre la sexualité elle-même. La vaincre en la prenant corps à corps ; la vaincre en dansant avec la sensualité de ses jeunes démons, en s'égarant dans les bas-fonds de Buenos Aires. La vaincre non sous la terreur du péché, de la culpabilité qui tenaillent le chrétien, mais la vaincre au nom du Jeune, de l'Immature, de l'Inférieur et de l'immortalité qu'il recèle. On n'est jamais aussi proche de la mort que par l'adhésion au sexe. Le rire, le ton plaisantin et nihiliste de Gombrowicz sont des coups de gueule jetés aux pouvoirs mortels de la sexualité.

Dans l'imagerie classique, Eros lance une flèche sur les amoureux. Ici, au contraire, c'est Gombrowicz qui porte un carquois, bande son arc et transperce de mille traits Eros lui-même.

Lorsqu'entre 1939 et 1947, Gombrowicz explore le Retiro, les bas-fonds de Buenos Aires, c'est un étrange paradoxe, une atmosphère trouble qu'il traverse. Le Retiro est un lieu, une zone délimitée où règne un « secret diabolique » – « c'était que rien ne pouvait y arriver à terme, tout y était forcément en-dessous du niveau admis, demeurant dans sa phase préliminaire, non accompli, baignant dans l'Inférieur> » (5). Là, faisant l'amour avec des jeunes garçons et des marins, Gombrowicz faisait l'amour avec un lieu ombrageux, Immature, Inférieur qui nourrit et enfante toute son œuvre.

Dans son Journal, Gombrowicz vacille entre l'ombre et la lumière, entre la nuit du Retiro et les masques du grand jour, prend conscience, avec une acuité exceptionnelle, des raisons qui empêchent en général l'homme d'aimer l'adolescent, le forcent à s'attacher à la femme, tout en observant son propre cas.

Au seuil de la trentaine, l'écrivain se révèle incapable d'éprouver du sentiment pour une femme, qu'il accède à l'univers de la Jeunesse, qu'il se fourre littéralement en elle. C'est par cette brèche qu'il s'éprend du « blanc-bec », du gamin, de l'adolescent trouble et ne peut cependant goûter à un érotisme complet et réel. L'attirance sexuelle envers la femme est encore trop forte chez lui. Gombrowicz ressent un handicap : la maturité, sa propre maturité, sa vieillesse qui lui tombe dessus tout à coup, alors qu'il se contemple dans une glace, et l'empêche d'accéder au monde de l'adolescent, de l'inachevé, de lever tous les interdits et d'aimer, jusqu'à être dévoré par lui, l'adolescent.

D'où toute une suite de réflexions très profondes dans le Journal sur le ballet incessant, à la chorégraphie parfois hésitante, qui se joue à trois – l'homme, la femme, l'adolescent –, la femme faisant écran, empêchant l'homme de s'éprendre et de se soumettre aux charmes, à la beauté de l'Inférieur, de l'Incomplet, du blanc-bec, de l'Adolescent.

Lorsque Angelo Rinaldi, travaillant alors à Nice-Matin, interviewa le maître à Vence en 1965 et fit allusion à l'homosexualité, Gombrowicz, rapporte le critique, « a éclaté en me disant : "Mais voilà, vous êtes comme tous les Français, vous ne pouvez pas raisonner autrement qu'en-dessous de la ceinture !" J'avais mis le doigt sur quelque chose. » (3) Ce qui est intéressant, c'est de voir l'auteur osciller entre la confidence et le désaveu, entre la lumière et l'ombre, choisissant l'une sans se défaire de l'autre. Ses relations avec le Retiro illustrent cette hésitation douloureuse, entre les bas-fonds où vit la beauté de l'Adolescent, avec son attirance, sa sensualité, et le monde officiel de la Femme, de l'amour "orthodoxe", avec ses rôles attendus qui ne le satisfont pas.

Comment évite l'adulte de tomber sous les charmes ensorceleurs de l'Adolescent ? Par ce « terrifiant avantage [...] social, économique, intellectuel, qui se matérialise avec une cruauté méthodique - acceptée du reste par les victimes [...]. Ne pouvait-on soupçonner toutefois que si l'adulte avilit et dégrade ainsi son cadet, c'est pour ne pas tomber à genoux devant lui ? [...] Et la vague infinie de l'amour interdit et flétrissant – amour qui véritablement jette l'adulte à genoux devant l'adolescent –, n'était-elle pas une revanche de la nature sur le viol que l'homme vieillissant perpétrait sur l'adolescent ? » (3)

L'érotique qui lie l'adulte au jeune garçon en général n'est pas une érotique simple, mais complexe. Sans doute délibérément complexe. La symbiose adulte-jeune est sans cesse à l'œuvre, chaque jour, mais son caractère érotique, son élément sensuel, son moteur sexuel, sont reliés à d'autres caractères, d'autres éléments non moins urgents que la pulsion érotique. L'érotisme jeune-adulte est enchevêtré dans un jeu de nécessités et de besoins sociaux et biologiques. Force d'équilibre, de vitalisation, de sens, de détermination de l'existence. Répondant dans son Journal à Sandauer, un critique, qui voyait en Gombrowicz un pervers, ce dernier réagit vertement :

« Au désir de l'homme d'être Dieu, s'oppose un autre désir, radicalement différent, celui d'être Jeune [...]. Suis-je un pervers lorsque j'affirme que la nature du jeune garçon, tellement particulière, tellement spécifique dans son inachèvement, son insuffisance, son infériorité, dans sa légèreté étrange, est un facteur indispensable pour comprendre la nature de l'adulte – et donc la nature de notre univers d'adultes ? Suis-je malade lorsque j'affirme qu'au sein de l'humanité s'opère sans cesse une collaboration clandestine des âges et des phases de développement, que s'y déroule un jeu d'enchantement, de fascination, de violence, qui fait que "l'adulte" n'est jamais uniquement "adulte" ? Nous disons : l'homme. Pour moi, ce mot ne signifie rien. J'ai toujours envie de demander : l'homme de quel âge, par quel âge fasciné ? À quel âge assujetti ? À quel âge lié dans son humanité ? » (4)

Il y a à travers son Journal un jeu de cache-cache et un jeu de miroir. Gombrowicz joue avec l'adolescent, se révèle à travers lui et se dissimule au lecteur, au nom même de l'Immaturité, de la Jeunesse. Tout dire, tout avouer, ce serait perdre le feu sacré de l'Inaccompli en soi, du Non-achevé.

On est surpris par cet iconoclaste, toujours sur le qui-vive, anticonformiste, se laissant immergé par ce sentiment de honte, auquel de surcroît il semble tenir. Comme si perdant sa honte, Gombrowicz perdrait tout lien avec l'Immaturité, l'Infériorité, la Jeunesse. La honte, domaine de l'obscurité, c'est aussi la Nuit, le lieu de la Nuit qui pour lui par excellence est le Retiro. C'est la Nuit, les quartiers brumeux qui sont le théâtre obscur d'aventures avec des marins et de jeunes garçons. La pédérastie vit ici au cœur des ténèbres.

L'homosexualité devient, pour ainsi dire, l'antithèse du jour. Le Gombrowicz qui s'avance à la lumière garde en lui précieusement la Nuit du Retiro, ses recoins, ses quartiers brumeux, ses bars interlopes, son port et ses secrets, comme des antres où se tissent les liens troubles unissant l'homme au garçon, au Jeune, à l'Immature, dans toute sa sensualité et sa volupté.

Et cette éternité incarnée par la Jeunesse, la fraîcheur, trouve ici son refuge le plus certain. L'éternité s'enfante dans les ténèbres du moi secret. Son visage le moins avouable est fait de sensualité, de beauté juvénile liée aux caresses, aux spasmes de la jouissance. Elle prend naissance dans les ténèbres du moi, avec des chairs et des corps immatures, ou proches de la maturité, comme ceux que caressait Gombrowicz.


1. Ferdydurke, premier roman de Gombrowicz, paru en Pologne en 1937, éditions Gallimard/Folio, 1998

2. Préface à La Pornographie, éditions Christian Bourgois, 1980

3. Magazine littéraire n°287, avril 1991, dossier Witold Gombrowicz

4. Journal, tome III, 1961-1969, éditions Christian Bourgois, 1981

5. Journal, Tome I, 1953-1956, éditions Christian Bourgois, 1981

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