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L'autre péché, Albert La Touche-Espé (1934)

Publié le par Jean-Yves Alt

Alain de Locmaquer, la quarantaine, est un riche avocat parisien. Un soir, qu'il rentre de l'Opéra-Comique, il voit, sur la plateforme arrière du bus qui le ramène chez lui, un jeune homme qui ne le laisse pas insensible :

« La soudaine lumière de ce jeune visage apparut à Alain. Il aperçut l'air de fierté et de profonde honnêteté qui en animait les traits. Il eut le temps de voir aussi qu'une grâce, presque féminine, adoucissait ce qu'il y avait de trop mâle dans la beauté de cette figure. Les yeux, d'un bleu cendré, jetaient, farouches, leur feu d'innocence protectrice et semblaient durs dans leur défense. C'était encore un enfant qui paraissait généreux, peut-être sensuel, mais qui s'ignorait, sans aucun doute. Rien de vulgaire ne se manifestait sur tout cet être. Il semblait appartenir à la catégorie de ces modestes ouvriers de Paris, à qui la Ville donne du goût et de l'expérience […] » (p. 13)

Quand le jeune homme descend du bus, Alain décide de le suivre. Il le rattrape, le dépasse et le précède « suivant la manière ordinaire, pour suivre » quelqu'un. Alain règle la rapidité de son allure sur celle de son partenaire. Il prend garde de se retourner. Au bout d'un moment, ne supportant plus la situation, il se retourne et prononce ces mots :

« Pourquoi, vraiment, me faites-vous endurer ce supplice ? » (p. 21)

Tout en redoutant une terrible réponse, il entend un murmure dépourvu de la moindre équivoque : « Je ne sais pas. » (p. 21)

Le jeune homme, originaire du Nord, se nomme Alfred Lemarce mais il préfère qu'on l'appelle « Roger ». Il est ouvrier et loge dans une « chambre d'hôtel ». Les présentations faites, les deux hommes décident de se revoir le prochain soir.

Alain rentre chez lui avec une intense émotion ; suivant son habitude de s'analyser, il s'efforce de mettre un peu d'ordre, sans y parvenir. Où tout cela le conduira ? Il a honte un peu de ce qui s'est passé. Roger semble un garçon droit, honnête : le détourner de son chemin n'est-il pas le plus grand péché ?

« Mais Alain ne se livra pas longtemps à tous ces remords. Il était sous le charme, était plongé dans un véritable enchantement. Ce qu'il venait de vivre était étrange, sans doute. Mais qu'y pouvait-il. Il avait été mené par une force. Il lui semblait impossible d'essayer de lutter contre elle. Au vrai, il ne semblait nullement en avoir le désir. Renoncer à ce bonheur, s'il pouvait le posséder, maintenant qu'il l'avait entrevu, il n'en aurait pas le courage. Il se sentait comme entré dans une extase. Pour user jusqu'à la limite ses nerfs exténués, il fit un grand détour avant de regagner sa demeure. […] Alain arpentait les rues, se parlant à haute voix, chantant, riant, sanglotant, tour à tour, et se répétant sans cesse, nerveusement, comme pour ne pas l'oublier, ce seul mot qui était pour lui toute une musique, et qui le transportait dans le rêve : "Roger, Roger". » (pp. 32/33)

Alain est un sauvage ; jamais il ne met au courant quelqu'un de sa vie privée, pas même ses amis les plus sûrs ni la domestique qu'il a à son service.

Le lendemain, Marie-Jeanne Lemasle, épouse de Maurice, collègue d'Alain au Palais, qui est furieusement amoureuse de ce dernier, vient lui apporter chez lui des documents importants pour le travail :

Alain, ne m'aimerez-vous donc jamais. N'avez-vous donc pas compris que vous êtes le seul homme que j'aie jamais aimé ; que je vous aime furieusement, jusqu'à souhaiter mourir et que je vous aimerai toujours.

Allons, ma petite Marie-Jeanne, calmez-vous. Vous savez que je vous aime beaucoup aussi. Mais votre mari est mon ami. Que désirez-vous ? Que je parte ; que nous brisions cette charmante intimité, si franche, dans laquelle nous vivons. Vous voulez donc mettre quelque chose de douteux, créer une équivoque entre nous. Elle ne peut convenir à mon caractère. (p. 57)

Alain sent bien qu'il aura les plus grandes difficultés à s'extirper de l'esprit de son amie. Il préfèrerait la voir en aimer un autre que lui. Quand il lui dit qu'il n'a « que faire de [son] amour encombrant » (p.87), Marie-Jeanne reste convaincue du contraire. Alain ne pense qu'à une seule chose : retrouver Roger.

Le soir même, les deux hommes décident d'aller à Montmartre :

« Le taxi filait toujours. Il traversait la place de la Trinité. Alain et Roger n'avaient pas encore échangé une parole et restaient blottis sur les coussins de la voiture, aussi distants que possible, l'un de l'autre, chacun dans son coin. Alain, qui était assis à droite, prit dans sa main gauche le genou de Roger, le serra. Celui-ci ne broncha pas sous cette force qui lui broyait le muscle. Un léger soupir lui échappa, et sa chère tête d'enfant, doucement, s'inclinant, roula sur l'épaule d'Alain. » (p. 98)

Au cours de la soirée, Alain apprend par Roger que ce dernier est marié et que sa femme le trompe. Alain s'interroge un instant : même si cette femme n'aime pas son mari et le trompe, ce dernier n'a-t-il pas le droit d'opter entre elle et Alain ?

« Quelle œuvre entreprenait-il donc là ! Ne devait-il pas prendre conscience de son égarement, essayer de se ressaisir à tout prix ? N'allait-il pas, en outre, apporter une grande perturbation dans sa propre existence, en s'encombrant de ce jeune homme dont il ne connaissait encore ni les goûts, ni les habitudes ; qui n'avait aucune instruction, n'était qu'un ouvrier, était loin de posséder tous les raffinements de sa propre éducation. […] Qu'allait-il faire de ce garçon ? Le laisserait-il à son enclume et à son marteau ? Lui serait-il possible de continuer à le fréquenter s'il ne lui faisait changer d'état ? Et ne ferait-il pas, tout simplement, le malheur de celui-là, s'il le désaxait, l'arrachait à son milieu ! » (pp. 116/117)

Avec sa domestique, Alain utilise le prétexte du surcroît de travail pour prendre Roger comme secrétaire. Le soir, Roger dort chez l'avocat. Alain le découvre nu :

« Alain mettait maintenant au lit Roger ; dans ce lit qu'il lui avait préparé ; qu'il avait composé comme un poème, de ses mains, avec son cœur. Lit frais, intact, virginal, qui n'avait encore reçu le fléchissement d'aucune forme humaine. Alain, lentement, avec des surprises, des impatiences, volontairement refrénées pour n'aller ni ne voir trop vite, avec le plaisir des découvertes, ayant des ravissements d'artiste, déshabilla Roger. Il le tournait, le retournait dans tous les sens ; lui faisait prendre des attitudes, des poses afin d'apercevoir de nouveaux contours, d'autres lignes. Il explorait cette chair, détail par détail. Tantôt il jetait un voile sur cette nudité ; tantôt l'en dépouillait brusquement pour faire apparaître soudain le mystère dont il s'était ménagé les effets. Son jeu dura pendant des heures. Roger participait à ces ébats, ivre de la même ivresse. Il s'amusait à résister à Alain, uniquement pour user sa force contre lui ; dans cette lutte, il déployait ses muscles comme un éphèbe antique. A la fin, harassé, il retomba, presque inerte, sur son lit, et, subitement, sans transition, comme une phrase inachevée, comme un baiser ébauché entre les lèvres, il s'endormit. Alain, alors, doucement incliné sur cette tête d'enfant au point d'en recevoir, brise légère, l'haleine parfumée, d'en respirer la fraîcheur délicieuse, contempla de tous ses yeux, de toute son âme, longtemps, longtemps, le sommeil calme, confiant, adorable de cet archange échappé du ciel. » (p. 146)

Après un procès difficile (longuement relaté), Alain et Roger décident de prendre quelques jours de congés aux Sables d'Olonne. Marie-Jeanne, totalement délaissée par son mari, les accompagne. Là-bas, Roger rencontre Geneviève qui tombe rapidement amoureuse de lui. La jeune femme utilisera tous les artifices pour obtenir ce qu'elle désire : épouser Roger qui vient d'obtenir son divorce. Alain est évidemment sous le choc mais il s'y attendait depuis longtemps :

« Alain osa lui demander si, actuellement, il […] fréquentait toujours [des femmes]. Roger confirma qu'il était seul. — A cause de toi, Alain. Il faut que tu me croies. Avec toi, je ne sais pas ce qui se passe. Mais c'est autre chose. C'est beaucoup plus fort. Je me sens capable de me préserver pour toi. Mais je ne puis dire que je t'aime d'amour. J'ai besoin de ta caresse, et non de ton corps. Explique cette énigme si tu peux, toi qui analyses tout. Ah, si j'étais une femme, comme je t'eusse aimé ! Je crois que je te cause de la peine. Que veux-tu, je ne suis pas responsable. Pardonne-moi. » (p. 143)

« Tout à coup, les yeux de Marie-Jeanne, effarouchés, se mirent à battre des paupières, comme un oiseau, pris de peur, battrait des ailes. Ils s'étaient fixés, immobiles, sur quelque chose qui les épouvantait. Marie-Jeanne n'aurait pas poussé le moindre cri devant quoi que ce fût qui l'eût effrayée. Toute convulsée, elle alla, seulement, se blottir contre Alain, comme pour lui demander protection contre ce qu'elle regardait et qui la regardait. Il fallut qu'elle arrachât Alain à sa méditation :

— Voyez, je vous en supplie, ce qui nous observe, obstinément, et qui pleure en nous observant.

Alain leva les yeux, les porta dans la direction qu'elle lui indiquait d'un geste éperdu. Et, lui-même, ne put réprimer un léger mouvement de recul. Tout à côté d'elle, tout à côté de lui, en effet, à contre-flanc de la falaise, taillée dans le vif d'un rocher, se détachant en effigie, et comme suspendue en l'air, une immense face d'homme s'apercevait là, extrêmement triste, dont les yeux pleuraient. On eût dit l'empreinte d'une physionomie humaine ciselée dans cet énorme bloc de pierre, qui, pour ajouter encore à l'horreur de la vision, était criblée de trous, remplie d'alvéoles. Tous les traits d'une figure d'homme y étaient marqués. Et le visage semblait animé. Des larmes coulaient lentement des yeux, de ces yeux qui regardaient interminablement Marie-Jeanne et Alain, leurs fronts rapprochés.

Mais que disait-il donc, que voulait-il exprimer, ce regard où se lisait tant de souffrance ? » (pp. 282/283)

« Sur le faîte de la falaise, juste au point où ils s'étaient assis côte à côte, où, tremblants d'effroi, ils l'avaient découvert tout près d'eux, là, là, elle apercevait de nouveau aujourd'hui, devant elle, presque contre elle, le masque affreux. Elle était seule, toute seule, cette fois. Alain n'était plus là pour qu'elle pût se réfugier auprès de lui, pour qu'il la défendît contre l'horreur du spectre. Mais, étrange répercussion d'une puissante hallucination, mouvement réflexe de l'âme surprenant, la terreur de Marie-Jeanne se dissipa en un éclair. Marie-Jeanne ne cachait plus ses yeux pour s'épargner de voir la face pleurante dans le rocher. Elle la considérait, tout au contraire, lentement, longuement, avec paix, avec une immense pitié. Cette effigie représentait pour elle le visage d'Alain lui-même. C'était Alain, dont les yeux étaient mouillés de larmes et qui la regardaient.

— Alain, Alain, cria-t-elle dans le vent et le fracas des vagues qui étouffaient sa vocoix, pourquoi nous avez-vous quittés, pourquoi avez-vous abandonné Roger, pourquoi m'avez-vous laissée ? » (pp. 284/285)

L'écriture d'Albert La Touche-Espé est tantôt confidence ou simple narration descriptive : les différentes images qui se forment à la lecture sont très importantes puisqu'elles servent de fil conducteur à l'enchevêtrement des passions, celle de Marie-Jeanne pour Alain, celle d'Alain pour Roger et enfin celle de Geneviève pour Roger. Un narrateur externe n'hésitant pas à intervenir régulièrement en faveur d'Alain ou de Roger : ce narrateur – le lecteur le découvre à la fin du livre – était, de sa prime jeunesse, le seul ami d'Alain.

Ce récit s'offre ainsi bien à la peinture de l'instant, à la fulgurance de la scène, qu'à la description d'une vie tout entière, d'un destin. L'homosexuel n'est pas ridiculisé à bon compte, il est plutôt considéré comme un destin tragique sauvé du grotesque par la puissance de la passion. L'auteur cerne parfaitement la spécificité de l'amour, de la jalousie et de la solitude dans la relation homosexuelle : l'amour, la jalousie et la solitude, quoi de plus désespérément humain…

■ L'autre péché, Albert La Touche-Espé, Société Générale d'Imprimerie et d'Édition, Paris, 1934, 293 pages

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Les amours dissidentes, Boris Arnold (1956)

Publié le par Jean-Yves Alt

Souvenirs amoureux des années d'occupation

Boris Arnold révèle dans ce récit les expériences homosexuelles de son personnage, Maurice Maurel – pendant son enfance et les premières années de sa vie adulte sous l'occupation.

Les premières lignes annoncent la couleur :

« Tout d'abord, une vérité première – comme l'eût dit notre grande Colette – une vérité qu'à l'inverse de Mme Peloux, mère de Chéri, il n'est pas besoin de répéter : "J'aime les hommes" !... Et du plus loin qu'il m'en souvienne, je les ai toujours aimés, dès l'heure même où j'étais à cent lieues d'imaginer les agréments qu'il était et sera toujours possible de goûter par eux. J'avais à peine sept ans lorsque j'eus, non point encore la révélation, mais l'intuition de la nature dont le Destin m'avait fait le redoutable et merveilleux présent. Je recherchais déjà les garçons : des garçons plus âgés et plus forts que moi et toujours – j'étais intraitable sur ce chapitre – des garçons intelligents, beaux et surtout très soignés. » (L'éveil, chapitre I, p. 9)

Maurice supporte mal qu'on ne le tienne que pour un dragueur habile dont tout le talent se limiterait à savoir passer à l'action puis à raconter ses périples voluptueux. Il a encore à prouver qu'il est un homme respectueux et respectable.

« Mes confessions, des "polissonneries" et leur auteur – personne pudique s'il en fût ! – une "fameuse grue" ? Les gens ne comprennent rien à rien, décidément ! » (A cœur fermé, chapitre IX, p. 216)

Maurice ne livre pas son corps au premier venu. Ses premiers émois restent longtemps chastes.

Le corps de Maurice est en accord avec les canons de la beauté masculine de notre XXIe siècle : une part de féminité accompagnée « d'une incontestable virilité de caractère et d'un goût marqué pour le commandement » (L'éveil, chapitre I, p. 11) ; Maurice admire – chez les hommes – une plastique développée : il réagit pourtant, face à cette dernière, par un surinvestissement intellectuel et affectif.

Maurice – dans ce récit teinté certes de légèreté – reste un homosexuel, écrasé par des siècles de culpabilité. Il est ainsi une victime expiatoire idéale :

« […] il est des soirs où tout s'efface devant les exigences les moins nobles de la Nature et je ne pense pas que ceux qui hantèrent les bosquets de l'Avenue Gabriel, du Champ-de-Mars et d'ailleurs auront le front de me jeter la première pierre. Ceux-là, j'ose le dire, ont fait plus que moi, beaucoup plus, et pour leur seul bon plaisir. Mais si la recherche de l'amour n'est pas plus justifiable, pour certains, que celle de la volupté ; si mes "irréductibles" souhaitent que j'en sois puni, ils peuvent se rasséréner : mon crime – si crime il y eut – a été expié, et au-delà. » (Le cœur fermé, chapitre VI, p. 189)

Maurice n'en reste pas moins un modèle des plus séduisants. Le récit insiste surtout sur ses rencontres avec des soldats allemands, Hans, Karl, Rudolph et Waldy :

« […] lorsque je m'éveillai, dans le lit et entre les bras de M. le Conseiller Karl Hohlbein, je me demandai pourquoi les Allemands s'obstinaient à se rendre si désagréables en faisant la guerre, alors qu'ils pouvaient dispenser tant de bonheur en faisant l'amour ? » (La saison d'amour, chapitre II, p. 62)

« Je sens et je sais, je ne saurai jamais assez en convenir, qu'il y a eu dans ma vie et, ce qui est peut-être plus révoltant encore aux yeux de certains, dans mon cœur, beaucoup d'Allemands, beaucoup trop. Et ces Allemands – me l'écrivait, d'ailleurs sans indignation, un tendre et indulgent ami – "y ont joué un rôle important, multiple, et toujours beau". […] Ces Allemands – encore une fois – m'ont aimé comme jamais je ne l'avais été, comme jamais plus je ne le serai, et comme j'avais toujours eu le besoin de l'être, c'est-à-dire non point seulement pour des jouissances charnelles que m'ont toujours demandées, uniquement hélas, les autres homosexuels, mais encore, et surtout, avec affection, avec tendresse. » (Le cœur fermé, chapitre VI, pp. 188/189)

Si l'on peut regretter un certain manichéisme dans le choix des personnages et un manque de profondeur dans l'évaluation des mécanismes psychologiques qui les attachent, il n'en reste pas moins que Boris Arnold a su trouver un ton original pour relater des rencontres singulièrement troublantes. Ce n'est déjà pas si mal.

Bien sûr, Boris Arnold n'a pas dans son écriture, la hauteur de Claude-Michel Cluny dans « Sous le signe de Mars ».

« Car, bien qu'il fût Allemand, c'est-à-dire de la race maudite, détestable, haïssable et tout ce qu'on voudra, Hans n'en était pas moins un être admirable et à tous points de vue : moral, intellectuel et, mon Dieu ! physique ! » (La saison d'amour, chapitre II, p. 55)

« Je redescends sur le quai et le train m'emporte mon petit Boche, ce petit Boche que je devrais haïr et que j'aime cependant un peu parce qu'il est tendre, sincère, parce qu'il n'y a jamais eu de haine dans son cœur et parce qu'enfin, au-dessus de toutes les frontières et au milieu de tous les conflits imbéciles déclenchés par des gens immondes et pour des intérêts particuliers, sordides et scandaleux, il y aura toujours, pour certains êtres, un terrain éternellement calme de fraternité véritable et d'amour sans calcul. » (Le cœur fermé, chapitre VI, p. 175)

Si Maurice prend conscience des véritables sentiments qui circulent entre Marc et lui (un amour où n'entre rien d'autre qu'un élan incontrôlable), il ne sait pas en prendre acte :

« Marc ne m'aimait point, mais l'amour extravagant et passionné que j'avais pour lui flattait son orgueil et il tenait à le conserver, aussi bien par amour-propre que par nécessité ; aussi, lorsqu'il me sentait ému par les multiples et si délicates bontés de Hans, il s'en irritait et s'ingéniait à m'accabler de flèches perfides qui me faisaient un mal terrible. » (La saison d'amour, chapitre II, p. 55)

Ce récit est – sans doute en partie – une autobiographie de Boris Arnold ; les mots utilisés sont touchants : ils engagent dans ce voyage de l'autre qui lui est si personnel. Comment alors se produit la séduction ? Peut-être par un débordement de tendresse et de commisération – qui n'a rien à voir avec la pitié – pour tous ceux désignés par la vindicte des âmes bien pensantes.

La commission de censure considéra pourtant que ce roman était de nature extrêmement dangereuse, et l'interdit.

■ Les amours dissidentes, Boris Arnold, Paris, Prima-Union, 1956, 219 pages, tirage limité à 320 exemplaires numérotés


Lire quelques chapitres de cet ouvrage


Lire aussi la chronique sur le blog « Bibliothèque Gay »


Lire l'article de Marc Daniel paru dans le numéro 34 de la revue Arcadie (octobre 1956).

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Moi, Augusta Vidal, Francis Robert

Publié le par Jean-Yves Alt

Une femme. C'est Augusta Vidal, quatre-vingt-trois ans : elle dit, dans son langage, sa longue existence et le refus d'une mort anonyme. Francis Robert prête sa voix à cette magnifique chronique de la campagne, d'une solitaire vibrante de mémoire, d'une femme solide, au corps et à l'âme jamais éteints.

Une exceptionnelle performance du « je » qui devient femme et vieille.

Augusta Vidal n'est pas l'archétype de la femme de la campagne : c'est une paysanne certes, elle aime sa terre, sa maison, l'odeur de la soupe, la lente liturgie des travaux domestiques. Mais elle est aussi l'étrangère, celle qui sait et qui ajoute à la sagesse coutumière accordée au rythme tellurique, la subtilité et l'intelligence de ceux qui sont partis, ont aimé, ont accepté la douleur comme un écho juste de la joie.

Augusta est autre et ne craint pas de fustiger les raideurs et les tabous des villages. Ne sait-elle pas se servir de ses poings, femme sans homme, pour rosser femmes et hommes qui tenteraient de l'atteindre dans sa dignité, qui n'a rien à voir avec la morale coutumière. Ne parle-t-elle pas avec émotion et une rude tendresse de cet autre exilé, rivé à ses champs, et qui pourtant est condamné par ses voisins :

« Une tapette, à ce qu'on entonnait. S'il s'en était pris aux hommes, on s'en moque ! Mais aux petits drôles... j'entendais dire ça. Les langues l'ont envoyé dix années à l'ombre, au fort du Hâ à Bordeaux... Revenu de prison, René retrouva sa maison pillée, sa vigne perdue... Il ne parla plus à personne... J'étais la seule à ne pas lui tourner le talon. »

La seule... le terme qui définit le mieux Augusta : la seule à ne pas accepter que les autres décident de sa vie, de sa mort. La seule à se faire traiter de pute et à continuer à aimer qui elle aime, à enfanter qui rappelle le souvenir d'un homme, la seule à ne pas se fondre dans le chant discordant des bien-pensants. La seule à lutter contre la pente désespérée des laissés-pour-compte quand le conte n'est plus bon et que la fille, pressée, tient à faire les comptes et à expulser cette mère qui coûte et qui tarde à mourir.

Francis Robert a écrit un livre traversé par une émotion contenue, un livre hommage, un livre de l'amour. Il offre, avec la beauté d'une vie entre terre et ciel, une langue souple et dense, odorante, comme les soupes. C'est aussi un très beau roman sur la vie, celle qui est, pas celle qu'on rêve.

■ Moi, Augusta Vidal, Francis Robert, éditions Souffles, 1988, ISBN : 2876580128


Du même auteur : La presqu'île des brouillards

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Le ciel s'est habillé de deuil, Maurice Périsset

Publié le par Jean-Yves Alt

Un autre roman riche en univers secret et en qualité de mystère psychologique où le drame naît lentement de la tension qui s'établit entre les personnages. Le noir chez Maurice Périsset est nuancé, crépusculaire. Pas d'affreux crimes ou d'insoutenables cadavres. Le drame naît lentement de la tension qui s'établit entre les personnages.

La Maunière, une belle maison isolée dans la campagne provençale et, dans cette maison, un vieil homme retranché du monde : Gabriel Genebuzin romancier célèbre une décennie plus tôt mais qui, après la mort de sa femme, a cessé de publier. Le démon de l'écriture le reprend et, pour l'aider à rédiger ses mémoires, il engage Fabien Duparc par l'intermédiaire d'une petite annonce.

Habite aussi chez lui, pendant les vacances, Cyril, son jeune neveu, homosexuel sans complexe qui loge son amant, Eric, dans une auberge voisine.

Cyril n'a jamais eu d'attirance pour les filles […] ; quelques aventures de collège avec des garçons, les années où il a été interne. Il en a connu quelques-uns avant Eric, mais c'était sans importance. Et puis, il y a eu Eric. Il souffre de ne pas pouvoir l'imposer à la Maunière, de manquer de courage pour affronter son oncle. D'où une certaine amertume et beaucoup de ressentiment envers lui. (page 188)

 Qui est Fabien, jeune homme discret mais mystérieux, qu'une quête inlassable va conduire, de révélation en révélation, jusqu'à une vérité redoutable ? Et pourquoi a-t-il sollicité cet emploi de secrétaire ?

 Pourquoi l'écrivain n'a-t-il rien publié depuis dix ans et pourquoi les notes qu'il demande à son secrétaire de trier ne sont-elles pas de la même main ?

 Pourquoi les premiers livres de Gabriel Genebuzin – rangés dans la bibliothèque de sa femme – sont-ils reliés en simple toile alors que les suivants le sont en cuir ?

 Pourquoi tant de médicaments dans la salle d'eau de l'écrivain ?

Morts troublantes, faux-semblants, pièges, la vérité qu'il s'efforce de traquer va, bien au-delà de ce qu'il pressentait, jusqu'à ce qu'il provoque lui-même le coup de théâtre final.

Ecrire ne permet-il pas de brouiller les pistes et toute vie n'est-elle pas un roman plus complexe que la fiction ?

■ Le ciel s'est habillé de deuil, Maurice Périsset, éditions Hermé/Suspense, 1991, ISBN : 2866651391


Du même auteur : Deux trous rouges au côté droit - Les collines nues - Les tambours du Vendredi Saint - Soleil d'enfer - Laissez les filles au vestiaire - Corps interdits - Les noces de haine - Avec vue sur la mort - Les grappes sauvages - Gibier de passage

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Accointances, connaissances et mouvances, Denis-Martin Chabot

Publié le par Jean-Yves Alt

Aimer malgré l'adversité d'un handicap, d'une religion contraignante et d'une homophobie toujours latente, tel est le défi des personnages du dernier opus de la série Les Chroniques du Village.

Dans cette chronique, le lecteur comprend très vite qu'il n'y a pas de « bonheur ». Dès les premières pages existe une tension – intérieure ou interpersonnelle – insupportable chez et/ou entre tous les personnages. Lu comme la peinture d'une vaste « névrose », ce roman m'est apparu d'un extrême intérêt psychologique.

Tous les personnages – comme tous les êtres humains – sont possédés par des conflits. Ils sont d'abord des victimes de l'homophobie, des carcans familiaux, de la religion, de l'éducation, des clichés qui circulent…

Chacun, à sa façon, jouera sans chercher forcément à tricher et réussira à se faire aimer. En acceptant de gagner et de perdre en même temps.

♦ Bertrand Leblanc, acteur américain, est un veuf « honorable » depuis qu'il a perdu successivement ses deux hommes : Roger Marchand, dans un accident de voiture, Patrick Rivard, dans les tours du World Trade Center. La solitude peut-elle s'apprivoiser ?

♦ Marcel Cantin, jeune hémiplégique, se déplace dans un fauteuil roulant ; il drague sur internet en faussant son profil ; il se fait appeler Martin. Peut-on être aimé quand on est handicapé ?

♦ Ginette Clavet et Lucie Rivard sont deux lesbiennes. Elles élèvent leurs deux fils, Mathieu et Patrick. La première effectue des missions militaires en Afghanistan tandis que sa conjointe reste à la maison. Comment ressouder un couple quand la parole a disparu et que l'alcool s'est invité comme un tiers ?

♦ Ahmed Hassan, algérien, aime les hommes mais sa religion le lui interdit : comment être gay et amoureux dans un pays musulman ? Il rêve de Paris et de Montréal. Aussi de Martin qu'il a rencontré sur le net. Ahmed découvre le monde de l'argent et de la prostitution. Tout doit-il se monnayer ?

♦ Karim Zénouda, algérien d'origine, avocat parisien, veut bien aider Ahmed à rejoindre le Canada. Mais comment accorder ses principes avec ses désirs ?

♦ Imonfri Sanou, malien, a été l'amant de Roger Marchand. Séropositif, il a contaminé plusieurs partenaires occasionnels ; culpabilisé, il ne sait plus ni où ni comment vivre sa vie. Le pardon des victimes est-il possible ?

♦ Alexandre Trottier vit avec la veuve de Mathieu Rolland, mort en Afghanistan. Peut-on élever, avec la mère, le fils de son amant décédé ?

♦ Frédéric Dupire, étudiant, drague sur le net. Il a été quelques temps en contact virtuel avec Martin. Frédéric mourra suite à une agression homophobe.

♦ Il y a aussi le couple de policiers, André et Damien. Qui est le « Supergai » qui a vengé la mort de Frédéric Dupire ? Faut-il dénoncer un justicier aux autorités ?

Le style adopté, qui fait se dérouler l'action dans un continuel présent contribue à donner vie à chacun des personnages.

La présence, tout au long du roman, d'une autre narration (formée de très courts chapitres – imprimés en italique) permet un dévoilement progressif du dénouement. Loin d'être un artifice, cette seconde narration apporte de la curiosité et du piquant.

Un peu moins de polissonnerie n'aurait pas, à mon goût, déparé ce récit ; mais les jeunes adultes apprécieront et sauront bien y reconnaître une histoire très humaine.

Le lecteur trouvera aussi dans le roman de Denis-Martin Chabot une quantité de formules, de réflexions, qui pourraient passer pour des aphorismes, des clichés : est-ce par volonté de rester dans une morale « politiquement correcte » ? J'aurais aimé plus d'audace dans les idées : pourquoi ne pas avoir envisagé, par exemple, des vies à trois, avec le mari, la femme et l'amant du premier ?

Je regrette la fin tragique de ce récit, non pas pour l'absence d'un happy end mais parce qu'elle rend difficile la mise en valeur des chemins parcourus par chacun. Même si les identités personnelles ont volé en mille morceaux, même si certains contacts les plus intimes n'ont créé aucune relation véritable, ces chemins n'auraient pas conduit à rien. Plutôt que la mort finale de nombreux protagonistes, j'aurais aimé lire qu'il ne peut y avoir de vérités en conclusion, que l'inquiétude demeure, mais que cette dernière peut se faire joyeuse : car tous ces chemins mènent au cheminement lui-même, à cet effort constamment renouvelé pour laisser aux choses le goût étrange qu'elles ont, et aux autres le goût très étranger qu'ils ont. Il serait dommage que les lecteurs concluent que la vie manque de sens. Ce qui manque en général, c'est la puissance de se réjouir.

Les dernières lignes du roman montrent heureusement que Bertrand et Marcel sont sur la voie de cette compréhension.

Marcel est un personnage que j'ai trouvé particulièrement attachant : le no man's land, où il vit en dehors de toute humanité, crée une impression d'immatérialité, accentuée par son refus de tout contact humain et son retranchement dans une communauté virtuelle. Auto-défense contre les tentatives de l'extérieur pour violer son moi. Sa panique irréfléchie devant les avances audacieuses d'internautes, son besoin encore puéril de reprendre sans cesse contact, tout cela fait de lui un être de chair et de sang, muré seulement en lui-même. Rien à voir avec un orgueil démesuré.

Un récit distrayant pour cet été et un tableau violent d'une société à la recherche d'un souffle.

■ Accointances, connaissances et mouvances, Denis-Martin Chabot, Éditions Popfiction, collection Homonyme, mai 2010, ISBN : 978-2923753133

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