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Articles avec #livres tag

Dans la poussière des Dieux, Rupert Chawner Brooke

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce recueil de poèmes, édité par le regretté Claude Michel Cluny, rassemble les rares textes de Rupert Brooke. La préface est de Henry James. Dans la postface, Patrick Hersant éclaire la vie et l'œuvre de ce jeune homme qui ne s'est pas attardé dans « ce monde usé, ce monde las et froid », ce jeune écrivain du début du XXe siècle si peu connu en France (1).

Le miracle s'accomplit. Le lecteur peut lire les superbes poèmes du beau Rupert :

« Nous sommes les favoris de la terre, nous savons sa leçon. / La vie est notre cri... (page 71) Nous irons parmi l'air, lumineux, de passage, / Autour des lieux qui nous ont vu mourir. (page 73) »

On songe – c'est délicieux et cruel – à ces frères lointains qui se baignèrent, nus, dans les rivières anglaises et dont certains, fauchés par la mort dans l'adolescence, ont disparu de nos mémoires.

Dans la poussière des Dieux, Rupert Chawner Brooke

Rupert Brooke voulait que la guerre de 14 fût le prolongement exalté d'une jeunesse qu'il ne savait pas quitter.

Vivre, c'était accepter que l'amour des garçons ne fût pas cet élan ensoleillé vers la beauté et la jeunesse, mais une banale étape vers la vieillesse.

La poignante et pure poésie de Brooke témoigne du bref destin d'un héros « trop aimé des Dieux » (quatrième de couverture).

■ Dans la poussière des Dieux, Rupert Chawner Brooke, Editions La Différence/Orphée, 126 pages, 1991, ISBN : 978-2729106584

Quatrième de couverture : Rupert Chawner Brooke (1887-1915). Sa mort au début de la Grande Guerre, à Skyros, en mer Egée, parachève le bref destin du jeune poète trop aimé des Dieux. Sa réelle beauté, sa place parmi les « Néo-Païens » et la Fabian Society, le charme troublant de ses vers, la foi dans l'avenir des Sonnets de guerre ont assuré sa gloire, que l'on aurait pu croire plus fragile alors qu'elle s'est pérennisée dans ce double symbole : la jeunesse et la grâce. Célébré après sa mort par Henry James dans ces pages de présentation inédites en français, son œuvre de poète n'avait jamais été publiée en France. Le choix, la traduction et la postface sont dus à Patrick Hersant.


(1) A noter : la parution en 2015 d'un hors série de la revue « Inverses » : Rupert Brooke, ou les sortilèges de la beauté, ISBN 978-2952881098, 205 pages, 15 €, avec frais de port: 18,70 €

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Rumeurs dans la salle des profs, Clarisse Nicoïdski

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman de Clarisse Nicoïdski est une tragédie. Dans son sens classique : des personnages exceptionnels sont brutalement soumis au ravage de conflits intérieurs. « Rumeurs dans la salle des profs » en respecte les règles. Unité de lieu : des professeurs (un seul homme) sont réunis. Unité de temps : l'heure du déjeuner. Unité d'action : une jeune collègue, mademoiselle Trame, s'est suicidée et la conclusion habituelle du drame en devient le prétexte. Unité de style aussi : le roman est entièrement composé de dialogues et de monologues, un chant antique qui s'élèverait vers les dieux pour leur demander le sens d'une vie, le désespoir ordinaire.

Chaque personnage met dans son langage toute sa conception pédagogique et surtout le sens (souvent unique) qu'il veut donner à la communication avec les élèves, la distance plus ou moins abolie entre l'adulte-enfant qui enseigne et l'enfant-adulte enseigné. A travers les mots de chaque prof, le lecteur saisit les raisons d'un choix, leur métier, un métier étrange, le seul qui force ses émules à ne jamais quitter le lieu du drame, sans contact avec l'extérieur.

L'élève devenu prof ne quitte pas la salle de classe se contentant de se déplacer de la table au bureau, d'inverser le face à face. Il est sorti du chœur et croit s'être approprié le premier rôle. Le mouvement de scène est traumatisant en dépit de la courte distance parcourue.

Oui chacun a son langage, usé au contact des élèves. Chacun aime les joutes oratoires : parler plutôt qu'agir. Continuer le monologue intérieur de l'adolescence, dans ce cocon à odeur de sueur et de craie, loin de la concurrence des hommes matures. Ils auscultent leurs reins et leur cœur avec des fureurs d'enfant exigeant et des complaisances d'adulte fragile. Ils se récupèrent dans les mots.

Rumeurs dans la salle des profs, Clarisse Nicoïdski

Mademoiselle Trame est morte. Elle était grise, insignifiante, faible, peu diplômée. D'elle, ils ne veulent pas se souvenir. Elle était l'envers désastreux de leur vie. Pas de quoi pleurer. Mais la mort a des séductions théâtrales et en mangeant, au rythme de la déglutition, dans ces minutes où l'on absorbe le monde et digère ses rancœurs, dans ce travail délicat qui consiste à nourrir un corps avec lequel on entretient tant de relations équivoques, la mort de mademoiselle Trame ne passe pas mais suscite une jouissance : moi, je suis encore en vie.

Parce que la vague et tiède culpabilité de n'avoir pas su l'aimer et l'écouter remet sur le chantier intérieur de chaque prof les sempiternelles aigreurs et réconforts de l'existence, Trame, déesse noire du non-dit, ressuscite le passé. Ils mangent et « se passent » le film de leur vie, leur petit théâtre, le lieu amoindri de leurs conquêtes et de leurs espoirs.

Et l'estomac rempli par la bouffe ou le dégoût, c'est du sexe qu'il est toujours question, de l'amour à ras de terre, scènes brutales de la découverte de la jouissance, ce lien le plus trouble qui les fait détester et aimer leurs élèves parce qu'ils savent, eux, qu'on ne s'en remet jamais de la morale qui rôde vorace au moment où la découverte du plaisir sexuel devrait avoir les couleurs du ciel. Mais ici dans cette pièce fermée où le soleil n'entre pas, les interdits se prélassent parce que la nostalgie du sexe cogne trop fort au bas des ventres repus.

Clarisse Nicoïdski a mis en écriture l'enfer. L'enfer des autres mais surtout le petit foyer jamais éteint de notre enfer intime. La salle des profs devient la métaphore de cet au-delà que l'on préfère imaginer horrible pour se donner encore l'espace de la tragédie mais qui n'est en fait que le décor d'une comédie de boulevard, un drame de salon, avec des portes qui ne s'ouvrent que sur les coulisses du corps, jamais sur les déserts, huis clos, dialogue de sourds, mémoire qui tourne en rond.

Comme les enfants, ils se rassurent. Le roman de Clarisse Nicoïdski ne rassure pas. La mort de mademoiselle Trame se noiera dans la trame du temps. Il n'y aura pas de drame. Juste une tragédie cachée, sans issue. L'enfer.

■ Rumeurs dans la salle des profs de Clarisse Nicoïdski, Ramsay/de Cortanze, 198 pages, 1990, ISBN : 978-2859568696


Du même auteur : La nuit verte - Guerres civiles

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Beaux à se damner, Gordon Merrick

Publié le par Jean-Yves Alt

Avec la couverture de « Beaux à se damner » : vous êtes déjà dans le vif du sujet !

« Beaux à se damner » est le seul best-seller américain de Gordon Merrick à avoir été traduit en français : une gay romance qui célèbre l’amour et les émotions.

Peter et Charlie ? Plus beaux, tu meurs !

Plus membrés aussi, et plus riches et plus talentueux, et plus « glamour » et plus... bref, deux fantasmes de chair et de sang. Et ils s'aiment. A la folie, pour la vie... Pour la vie ?

On a beau être tout ce qu'ils sont et plus encore, le bonheur n'est pas forcément garanti.

Dans le roman, l'adversité a à deux reprises le visage d'une femme. Et elles sont diaboliques. Mais Peter et Charlie vont être plus forts que ces deux femmes : chacune représente une facette de la société castratrice, et c'est une figure d'homme qui leur apportera le soutien dont ils ont besoin.

En lisant « Beaux à se damner », le lecteur souhaitera, à un moment où à un autre, être l'un ou l'autre des héros et peut-être parfois les deux à la fois.

Gordon Merrick n'a jamais milité pour ce qu'on appelle aux USA les gay right. C'est même des gays militants qu'il a reçu les critiques les plus acerbes. Les autres adoraient ses romans car, à l'époque, ils contribuaient à étayer cette Arlésienne qu'était la « culture gay ». Gordon Merrick ne croyait pas à la militance, il croyait en la romance.

■ Beaux à se damner, Gordon Merrick, Traduction de Michel Caignet, Éditions Entre Chiens et Loups, Collection Dorian Gray, 473 pages, 1987, ISBN : 978-2906540408

Beaux à se damner, Gordon Merrick

Quatrième de couverture :

Entre le New Jersey et New York, Charlie, un étudiant « beau comme un dieu », va rencontrer à l'aube de sa vie d'homme celui qui sera (malgré lui et malgré la femme dévoreuse) l'homme de sa vie, le jeune Peter, « beau et tendre à se damner »... Vendu à un demi-million d'exemplaires aux U.S.A., voici enfin le récit d'une passion de notre temps signée d'un des plus célèbres et des plus populaires des romanciers gay d'outre-Atlantique : Gordon Merrick.


Préface de l'éditeur :

North Manchester, Indiana, hiver 1982. Je dévore, dans ma chambre de collège, The Lord Won't Mind, titre original américain de Beaux à se Damner. J'ai trouvé ce livre dans une librairie du centre commercial de Fort Wayne, pour ceux à qui ça pourrait dire quelque chose, en tout cas pour dire que si on le trouve à Fort Wayne, Indiana, c'est qu'on le trouve partout ! Pas étonnant : il s'est vendu à 500.000 exemplaires.

Le livre terminé, complètement accro, je me précipite avidement sur les autres romans disponibles de l'auteur. Le stock épuisé, et moi, toujours pas rassasié, je continue à chercher avec d'autres auteurs le bonheur connu avec Gordon Merrick.

Et je ne comprends pas, alors, pourquoi ces livres, et tout particulièrement ceux de Gordon Merrick, ne sont pas publiés en France. Trois ans après mon retour dans mon pays, je me lance, avec Jean-Michel, Michel, Roger et Eric, dans la création d'une maison d'édition. Evidemment, c'est Beaux à se Damner que je leur propose d'éditer en premier car, pour moi, c'est là l'archétype des romans de la collection Dorian Gray.

Après deux mois de recherche aux États-Unis, Merrick est introuvable. Ses romans sont-ils le fait d'une équipe d'auteurs payés à la ligne ? Non, finalement Gordon Merrick existe et, s'il est introuvable aux États-Unis, c'est qu'il vit tout simplement en Normandie.

Je le rencontre à Paris, dans une brasserie près de la gare Saint-Lazare et ne suis pas déçu par le personnage. Gordon Merrick a soixante-dix ans et sa vie est un roman. Vous en découvrirez une partie, à peine romancée, dans Beaux à se Damner. Quel destin romanesque que celui du rejeton d'une richissime famille américaine, qui se lance sur une scène de Broadway, puis est envoyé comme espion en France à la fin de la guerre par ce qui est la C.I.A. d'alors. Il rencontre son Charlie à Paris, alors que celui-ci est danseur au Casino de Paris. Ils ont vécu dès lors entre Paris, la Grèce, la Normandie et Ceylan... et Gordon Merrick vit toujours avec Charlie.

Quand nous parlons de la vérification de la traduction de Beaux à se Damner, il m'annonce qu'il sera à Ceylan quand celle-ci sera prête à être revue. Comment faire ? « Mais venez donc m'y rejoindre ! », me dit-il d'un air enjoué.

Et c'est comme ça que je me suis retrouvé à Ceylan – je ne parviendrai jamais à dire « Sri Lanka » – en janvier 1987, un gros paquet de feuillets sous le bras, dans un hôtel de style colonial hollandais, plein de charme et de fleurs. Finalement, à causer, causer, causer, nous n'accordons que peu de temps au manuscrit dont, à quelques retouches près, Gordon Merrick semble satisfait. Charlie nous fait visiter la ville, cicerone à l'humour très américain ; j'adore.

Le voilà donc, ce livre, somme de nos phantasmes idéalisés, de nos rêves d'un Prince Charmant. La question est : quel homosexuel français de moins de quarante ans se reconnaît dans l'Hadrien de Marguerite Yourcenar, dans Charlus, dans Vautrin, dans les héros du Petit Galopin de nos Corps d'Yves Navarre, dans le Grand Vizir de la Nuit ? qui, si proches de nous par certains côtés, n'en restent pas moins éloignés du lecteur par leur contexte, leur vécu. Ces belles figures ne sont pas des modèles, je veux dire de la façon dont toute une génération a cru se reconnaître dans le René de Châteaubriand. Que disent-ils de ce que nous sommes vraiment ? Arrivent Peter et Charlie, les héros de Beaux à se Damner. Ce sont nos dragues, nos jalousies, nos baises, nos désirs, nos phantasmes.

Wilde dit qu'un des plus grands drames de sa vie a été la mort de Lucien de Rubempré de la Comédie Humaine. Si une telle sensibilité n'est plus de notre temps, il n'en demeure pas moins qu'il m'a fallu un moment pour me remettre de la mort d'un autre des héros de Merrick : ces romans gay, c'est tout notre imaginaire -qu'ils chamboulent !...

Peter et Charlie, quant à eux, sont déjà entrés dans ma mythologie à moi.

Et pour ceux que ce roman choquerait, voilà ce qu'en dit un des personnages du roman, Saphir Hall, que Merrick a peut-être rencontrée en chair et en os, à Harlem, en 1940 : « Je dis toujours que, si c'est de l'amour, le Bon Dieu ne peut pas y voir du mal ! Il y a assez de haine comme ça dans ce monde. »

C.H.


Critique parue dans le quotidien « Le Monde » :

Rose et bleu

Vous avez vu ce qui s'est passé hier soir en Pennsylvanie ? Six cents nanas ivres de colère ont foutu en l'air le cabaret où devait avoir lieu un strip-tease masculin, annulé à la dernière minute. Déchainées, elles étaient des vraies guenons, s'est exclamé le shérif ! Il a fallu mobiliser les effectifs de cinq commissariats de police pour en venir à bout. Ça vous en bouche un coin !

Attendez, voilà autre chose : les romans roses tournent au bleu. Bleu, c'est la couleur des homos aux Etats-Unis. Ça y est, ils ont débarqué, on va pouvoir en trouver dans les gares et dans les aéroports. Ils sont signés Gordon Merrick, le roi des best-sellers outre-Atlantique. Rien que des histoires d'amour toujours entre GM (gais milliardaires). Ils se baladent en yacht et en jet privé de Hongkong à Acapulco sur le tapis volant d'un rêve sentimental arrosé au champagne. Petit déjeuner à New-York et diner aux chandelles sur la Costa del Sol. On est beau, on est riche et on s'aime.

Marrant, non, cette inversion des rôles traditionnels ? Au jour d'aujourd'hui, les femmes veulent voir et même toucher. Il suffit d'y mettre le prix. Ça fait partie de l'attrait de ces effeuillages au masculin avec danse du ventre, poses lascives et tout et tout. Et les hommes, les hommes pour hommes, d'accord, veulent planer sur le nuage doré de la romance fleur bleue au bord des piscines en forme de coeur.

Vous me direz : avec toutes les maladies, toutes les saloperies qu'on chope sous la couette, là, en ce moment, vaut encore mieux aller en boite pour se rincer l'œil ou se shooter à la passion sur papier imprimé. Ça fait partie de la panoplie du safe sex. Du self-sex aussi. C'est vrai. Moi, la seule question que je me pose, elle est insoluble. Sur ce marché-là, comme sur les autres, qu'est-ce qui commande, l'offre ou la demande ? On aimerait bien savoir. On ne peut pas.

Le Monde, Claude Sarraute, 11 mars 1987

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Le fou de Dieu, Héliogabale, Jean-Claude Perrier

Publié le par Jean-Yves Alt

« O Temps ! O Mœurs! » se serait écrié le vieux Caton, s'il avait connu le règne de l'empereur Héliogabale ; ou s'il avait lu la biographie romancée que Jean-Claude Perrier consacre au petit neveu de Septime Sévère.

Plutôt que de s'adonner à des plaisirs sybaritiques, l'adolescent aurait mieux fait d'étudier dans Tacite et Suétone la vie des dynastes julio-claudiens : il se serait davantage méfié des intrigues ambitieuses des impératrices syriennes : sa mère Julia Mammaea et surtout sa grand-mère Julia Maesa. Pourtant, Néron lui montrait l'exemple ; hélas, ces régentes de l'histoire romaine ont la peau dure : on a beau les empoisonner à petit feu, couler leur galère, remplacer la bourre de leurs oreillers par un nid de vipères, elles persistent et signent ; elles reviennent à la nage, à moins que les vipères elles-mêmes ne succombent à leur morsure.

Singulière destinée que celle d'Héliogabale : éclat fugitif d'une beauté et d'un règne qui durent à peine plus longtemps que l'éclipse de l'astre auquel il voue un culte fanatique, au grand scandale des sénateurs et des derniers Romains restés fidèles aux dieux traditionnels.

Le fou de Dieu, Héliogabale, Jean-Claude Perrier

Sur les tablettes de Jean-Claude Perrier renaissent Emèse et Rome, décors de carton-pâte plus vrais que nature : villes de mille et une nuits où des serviteurs muets gardent les palais de Roxane où des esclaves tout nus et peints en doré président aux luxueuses bacchanales offertes pour le mariage impérial. Sur quel critère sont-ils choisis ? D'après les proportions colossales du troisième membre inférieur, que Marlène, elle, ne possède pas. Quant aux jeunes épousées successives, malheur à elles si elles ne peuvent assurer la descendance : elles finissent dans la piscine, livrées aux crocodiles.

L'auteur est un ancien élève de Pierre Grimal qui a tant fait pour montrer l'originalité dionysiaque et raffinée de la civilisation romaine, dégagée de son modèle grec.

Les qualités de conteur de Jean-Claude Perrier sont indéniables ; mais certaines scènes frisent l'anachronisme (comme celle où Julia Maesa dépouille son courrier) ne sont bonnes qu'à jeter du haut de la roche Tarpéienne.

■ Le fou de Dieu, Héliogabale, de Jean-Claude Perrier, Editions Olivier Orban, 339 pages, 1988, ISBN : 978-2855654041


Lire également de Roland Villeneuve : Le Divin Héliogabale, César et prêtre de Baal

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L'immortalité, Milan Kundera

Publié le par Jean-Yves Alt

L'être humain copie indéfiniment des schémas de comportement qui entravent sa liberté. Milan Kundera s'en régale qui, dans la description de la répétition des modes de vie, trouve une solution à son désespoir. Certes, l'homme n'est pas immortel bien que les consolations religieuses s'entêtent à en balbutier les promesses, mais il acquiert une immortalité plus banale, dérisoire ; « un mot creux », à la hauteur de son destin inquiet : il agit aujourd'hui comme d'autres ont agi hier, où le geste d'une main amoureuse inscrit son éphémère volute dans une galerie de miroirs qui masquent l'étroitesse du lien et délimitent un infini factice : deux êtres accrochés à des mensonges, jouer la seule tragédie qui importe, celle de l'amour.

Quel est donc le thème du roman de Milan Kundera : L'immortalité (avec un « i » minuscule) ? :

Nous sommes immortels et la vie est excitante parce que nos actes, nos élans (un peu forcés vers les autres), nos dons, nos dialogues passionnels d'une pièce éternellement rejouée avec d'autres et par d'autres pour que survive l'amour frénétique, toute cette activité jugée essentielle est gravée depuis toujours sur le disque dur du grand ordinateur de l'histoire des hommes. Nos vies individuelles n'en sont que le fragile duplicata. Le grand mouvement de nos existences appartient aux images déjà enregistrées. Cette certitude dont le romancier détient le code nous réconforte et permet à nous prouver (et à prouver aux autres) que nous appartenons au mouvement éternel de la planète, à ses pompes, à ses œuvres. Nous sommes branchés, c'est notre perversion : nous soumettre aux images et nous croire unique, nous inventer des scénarios qui nous persuadent que nous sommes seuls à vivre ce que chacun a de toujours vécu, une manière de nous approprier l'histoire, Dieu et l'immortalité.

Kundera invite à penser que dans notre société on ne lutte pas pour quelque chose mais contre quelqu'un (« Le mot lutte, [...] implique que dans votre noble effort se cache le désir de jeter quelqu'un à terre. »). Une société où la royauté appartient aux journalistes eux-mêmes, soumis à l'imagologie qui serait la science de la toute-puissance de l'illusion.

« Le monde est devenu un droit de l'homme et tout s'est mué en droit… », n'est-ce pas pour cacher que l'individualisme se détraque ? : « L'amour est-il pensable sans la poursuite angoissée de sa propre image dans la pensée de la personne aimée ? Dès que nous ne nous soucions plus de la façon dont l'autre nous voit, nous ne l'aimons plus. »

Cruel constat de ce roman tonique. D'abord parce que l'épreuve de l'intelligence est toujours un bienfait, ensuite parce que ce regard qui englobe le temps, rassemble des moments d'histoire intime qui réconcilie avec l'humanité. Les femmes et les hommes répètent la grande affaire de leurs vies ; l'immortalité de leurs gestes est le signe de leurs souffrances et de leurs joies.

L'immortalité est un mirage, une image du vivant projetée dans un futur où elle se dissout. La force de la vie est de nous faire agir, même dans les moments les plus désespérés, comme si l'immortalité nous était acquise. Cette toute puissante illusion est notre maigre victoire.

■ L'immortalité de Milan Kundera, Editions Gallimard, 1990, 412 pages

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