Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Articles avec #livres tag

L'espace du souffle, Geneviève Pastre

Publié le par Jean-Yves Alt

Cette autobiographie de Geneviève Pastre montre que la vie essentielle et profonde est celle du sexe et de l'amour.

L'auteure a eu le courage d'écrire son histoire intime et à la fois universelle. Il est souvent plus facile de commenter nos faits et gestes, émergences factices, faux-semblants, masques... comme autant d'apparences qui font amende honorable. Geneviève Pastre a choisi de déchirer l'épiderme des hypocrisies.

Elle écrit la violence du corps qui clame son désir, le vrai, celui qui crève sous la peau égale et maquillée. En deux longs poèmes chantés dans un seul souffle apaisé, elle raconte son amour des femmes, elle ressuscite la mémoire du corps-femme qui reconnaît son semblable.

L'espace du souffle, Geneviève Pastre

Ce texte n'a cure de la haine de l'homme. C'est, bien au contraire, une découverte lucide et extasiée de la femme, sans fausse pudeur. Les cuisses largement ouvertes sur la vulve victorieuse dévoilent un paysage de dômes où le sexe, le clitoris et les fesses d'une femme s'offrent comme le navire de toutes les traversées du plaisir.

L'univers poétique de Geneviève Pastre est loin des fantasmes masculins qui, somme toute, s'inquiètent du même appendice brandi, extérieur au ventre, mécanisme simplifié du pouvoir social. Il s'agit d'une autre totalité pas toujours acceptée par les femmes elles-mêmes, une plénitude insoumise, libérée de l'obsession ou de la peur de la pénétration.

« L'espace du souffle » chante le corps de la femme, une jouissance « active » débarrassée enfin des sempiternelles connotations masculines ou féminines.

« J'allais vers ta vallée telle qu'elle est décrite dans les paradis et j'entendis un chant plus doux que tout soupir toute larme tout rire et enfin je fus apaisée je connus la musique du monde. »

Geneviève Pastre charrie les métaphores éternelles, pulvérisant avec allégresse et force la morale chrétienne, la famille, les peurs ténébreuses d'émasculation et de viol, les folies de la virginité, autant d'amères soumissions que l'homme impose à son corps jouissant. Elle parle de l'amour véritable de soi, dans le paroxysme de la jouissance.

■ L'espace du souffle de Geneviève Pastre, Editions Geneviève Pastre, 120 pages, 2000, ISBN : 978-2908350012

Voir les commentaires

Les vertus de l'oiseau solitaire, Juan Goytisolo

Publié le par Jean-Yves Alt

« Dans la cave intérieure / de mon Aimé j’ai bu », écrivait saint Jean de la Croix.

« Un vin qui nous a enivré / avant la création de la vigne », disait le poète Ibn El Farid.

Ces deux exergues ouvrent parfaitement « Les vertus de l'oiseau solitaire ».

Ce livre est un superbe poème en prose, surréaliste, mystique et érotique, dont les échos se réverbèrent des chants soufis à la « nuit obscure » de Jean de la Croix, des chambres noires où se célèbre l'amour physique aux « lieux doux » que sont tour à tour un sauna parisien, une station thermale où s'assemblent des réfugiés, voire un asile psychiatrique illuminé de visions.

Les vertus de l'oiseau solitaire, Juan Goytisolo

Mais qui sont les mystérieux protagonistes, amants, poètes et persécutés ?

On voit passer, mis au féminin, l'Archimandrite en grands falbalas et aux « gros mollets poilus », le séminariste aux jarretières roses, son « accompagnant » qui expie du « fléau que nul ne nomme » et un jeune professeur d'arabe nommé Ben Sida.

Tous, portés par une narration simultanéiste aux méandres ophidiens, conjoignent les amours les plus sulfureuses et les terreurs modernes – nucléaire, fascisme, maladie inguérissable – aux extases de la fusion avec le Divin, analogues chez le saint espagnol et le derviche tourneur d'Islam.

■ Les vertus de l'oiseau solitaire, Juan Goytisolo, traduit par Aline Schulman, Editions Fayard, 195 pages, 1990, ISBN : 978-2213024912

Voir les commentaires

Tout fout le camp !, Dan Kavanagh

Publié le par Jean-Yves Alt

Dan Kavanagh est un pseudo de Julian Barnes. « Tout fout le camp ! » amène le privé londonien, Duffy, à s'offrir une partie de campagne toute professionnelle à Braunscombe Hall, superbe résidence de Vic Crowther, financier douteux à la retraite.

La satire des années Thatcher est féroce : le « châtelain », ironique modèle du « self-made man », a épousé une star du porno chic et choc, et vit entouré de parasites impécunieux et névrosés : fille accrochée à la cocaïne, fils attardé à sa maman et ex-gangster se piquant de sociologie...

Cette faune branchée, souvent drôle, est peu sympathique et même Nicki, la gamine de Vic, est détestable !

Tout fout le camp !, Dan Kavanagh

Kavanagh brosse également deux portraits d'homosexuels odieux, peu susceptibles d'attirer la sympathie du lecteur.

« Tout fout le camp ! » confirme cependant que la sexualité, lorsqu'elle est décriée sinon criminalisée, peut déboucher sur la psychose et le crime.

■ Tout fout le camp ! (Going to the Dogs) de Dan Kavanagh, Editions du Seuil, Points Policiers, 216 pages, 1982, ISBN : 978-2020198592

Quatrième de couverture : Il se passe des choses bizarres à Braunscombe Hall. Et le jour où on y découvre un "cadavre" dans la bibliothèque, le maître de maison charge Duffy – le privé cher à Kavanagh – de les élucider. Voici donc notre Duffy, ex-flic prolétaire et londonien, bisexuel de surcroît, condamné à mener la vie de château au milieu d’une bande de rupins qui lui paraissent aussi étranges que l’air insupportablement vierge de toute senteur urbaine. Son apparente naïveté face aux mœurs d’une semi-haute société de parvenus ne nuira en rien au succès de son enquête, et de cette confrontation naît une série délectable de portraits où un humour sarcastique se teinte aussi de tendresse.


Du même auteur : La nuit est sale - Arrêt de Jeu

Voir les commentaires

L'homme qui devint femme, Sherwood Anderson [1926]

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans le fascicule 18-19 des Cahiers du mois, publié en 1926 par les Editions Emile-Paul Frères, le lecteur découvre une traduction de trois nouvelles de Sherwood Anderson, intitulées respectivement « L'homme qui devint femme », « Débris » et « Histoire de l'homme ».

C'est la première de ces trois nouvelles qui présente un intérêt ici.

Dans sa préface, Bernard Faÿ (le traducteur) indique que Sherwood Anderson, à l'âge de seize ans, alla à Chicago où il mena la vie de vagabond, « bricolant sur les champs de courses comme palefrenier, adorant les chevaux et la race étrange d'hommes qui fréquent ces lieux » (p. 10). Or, dans son récit, Sherwood Anderson raconte précisément l'aventure dont il a été lui-même le héros à ce moment-là, car l'homme qui devint femme, ce fut lui, un certain soir...

Voici l'histoire : l'adolescent, qui n'avait jamais eu de rapports sexuels avec qui que ce soit, se prit de passion pour le jeune Tom, un lad comme lui :

« A dire vrai, je suppose que je m'étais mis à aimer Tom Means, qui avait cinq ans de plus que moi ; mais je n'aurais jamais osé le lui dire alors. Les Américains sont honteux et timides quand il s'agit de dire une chose comme cela ; un homme là-bas n'ose pas reconnaître qu'il aime un autre homme, je m'en suis rendu compte ; ils ont peur de se l'avouer à eux-mêmes. A mon idée, ils ont peur que ça puisse être pris pour quelque chose d'autre, que ça n'est pas du tout. » (p. 23)

Et comme il ne se passe rien entre son camarade et lui, il laisse son imagination vagabonder par un étrange chemin de traverse, se plaisant à rêver qu'il est une femme et que le cheval dont il a la garde est un homme ; il aime alors cajoler le cheval, lui prodiguer des caresses, frotter sa joue contre le naseau de l'animal...

« C'est quelque chose en nous qui veut être grand et important et imposant et qui ne veut pas nous laisser être tout simplement comme peut être un cheval, ou un chien ou un oiseau. Par exemple "Hardi mon gars" [nom d'un cheval] avait gagné une course ce jour-là. Ça lui arrivait rudement souvent cet été-là. Eh bien, il n'était ni fier comme j'aurais été à sa place, ni avachi intérieurement non plus. Il était tout simplement lui-même, et il faisait ce qu'il faisait avec une sorte de simplicité. Voilà comment était Hardi mon gars et je pouvais sentir ça en lui, quand je marchais avec lui doucement dans l'obscurité qui tombait. Je pénétrais à l'intérieur de lui, d'une certaine façon que je ne puis expliquer, et il pénétrait en moi. Souvent nous nous arrêtions de marcher sans raison et il mettait son naseau contre ma figure. J'aurais voulu qu'il soit une jeune fille quelquefois, ou être moi une jeune fille et lui un homme. C'est une drôle de chose à dire, niais c'est un fait. A rester avec lui comme ça si longtemps, et d'une façon si tranquille, ça me faisait un peu de bien à l'intérieur. Souvent, après une soirée comme celle-là, je dormais très bien et je n'avais pas ces sortes de rêves dont j'ai déjà parlé. » (pp. 40-41)

L'homme qui devint femme, Sherwood Anderson [1926]

Un soir, les autres lads quittent l'écurie pour aller faire la noce dans un village assez éloigné et le laissent seul. A force de penser qu'il est une femme, il arrive à s'en convaincre, et dans un estaminet proche où il va boire un whisky, il se regarde dans une glace et croit se découvrir un visage de jeune fille ; il est alors affolé à la pensée qu'il est devenu réellement femme et s'imagine que les hommes attablés auprès de lui dans le cabaret vont lui courir après. A noter qu'il est vaguement conscient de son homosexualité latente, puisque pour apaiser sa conscience il éprouve le besoin de s'exclamer en lui-même :

« Je ne suis pas une tapette ! » (p. 53)

Il quitte précipitamment le bistro et sous une pluie battante rentre à son écurie. Ne disposant pas de vêtements de nuit, il doit se dépouiller de tout son linge trempé par l'ondée et se rouler tout nu dans une couverture pour passer la nuit dans le foin. A peine vient-il de s'endormir qu'il est réveillé par deux de ses camarades qui rentrant ivres du village et l'apercevant nu, veulent lui faire subir les derniers outrages ; ils lui disent en bafouillant :

« T'en fais pas, bébé en sucre. On va pas te faire de mal. » (p. 67)

Toujours sous le coup de son obsession, il pense que les deux lads le prennent pour une femme :

« Mon corps était bien blanc et mince dans ce temps-là, comme le corps d'une jeune fille, je suppose. » (p. 66)

Bref, il n'a d'autre ressource que de chercher son salut dans la fuite et c'est dans le costume d'Adam qu'il doit, sous une pluie torrentielle, traverser des cours, des champs, des herbages, pour échouer finalement dans l'enclos des moutons, auprès desquels il trouve chaleur et sommeil pour le reste de la nuit. Mais le matin, il devra, entièrement nu, regagner son box sous les huées de tous les autres garçons d'écurie, ce qui le déterminera, dans sa honte, à quitter immédiatement son emploi.

■ L'homme qui devint femme, Sherwood Anderson, traduction par Bernard Faÿ, Editions Emile Paul Frères, Les Cahiers du Mois n°18/19, 190 pages, 1926, pp. 17 à 77


A lire dans les commentaires un article de Benjamin Crémieux paru dans "La Nouvelle Revue Française" n°170 du 1er novembre 1927, pages 694-698

Voir les commentaires

Vous êtes toute seule ?, Claude Pujade-Renaud

Publié le par Jean-Yves Alt

Si ces nouvelles posent de manière aiguë le problème de la solitude, elles s'interdisent la solution de l'amour. Dans l'univers de Claude Pujade-Renaud, l'être que nous désirons est le premier témoin d'un échec dont il est aussi acteur. Dans la fusion des corps, chacun émet à l'infini des fantasmes solitaires qui séparent les êtres.

A force de nous imposer la forme de notre jouissance, il se crée des dommages sans retour relayés par la famille, l'école, etc. Il reste ce psychanalyste caché (dans « Le café d'en face ») qui ne peut qu'extraire ses patients du ventre où ils s'enfoncent et les adapter aux violences de ceux qu'ils s'entêtent à vouloir aimer.

La danse (dans « Pas de deux ») simule un entracte charnel. Lucide et blessée, l'auteure guette les faux pas de ses personnages, subjuguée par l'écriture dont elle maîtrise le solo, faute de pouvoir mystifier le lecteur par des duos dont la perfection ne serait que théâtre.

La nouvelle qui donne son titre au recueil : « Vous êtes toute seule ? » confirme de manière narquoise, désespérée et subtile une horrible évidence : il suffit de s'inventer un compagnon pour supporter la souffrance d'être seul, comme les veuves victorieuses qui proclament qu'elles ont été aimées.

La vie ne serait finalement que regard et apparences.

Vous êtes toute seule ?, Claude Pujade-Renaud

« Un amour de soie » et « Bagheera Bagheria » cernent avec acuité les terres masculines ouvertes sur le désarroi. Un homme hante un palais où sous l'image toute puissante d'un Christ en érection, il enferme et aime jusqu'à la folie une femme trop belle.

En peu de phrases tout est dit de cette différence entre homme et femme, car plus que l'égalité des sexes qui paraît vaine, seule une nouvelle répartition des rôles viendrait à bout de la surdité réciproque.

La femme capte sa suprématie dans le regard de l'homme mais elle n'est pas dupe de son plaisir qui se coule dans l'image qu'il lui renvoie. Lui n'aime pas le bonheur. C'est son destin qu'il traque dans le corps violé de la femme et dans la guerre. Il redoute la volupté passive de son corps bandé en canon. Macho ou misogyne, il fuit la minute de vérité où chaque sexe extirperait son double. Pourrait-il, comme Francis (dans « Les îles ») s'enfermer dans le rêve dont le « hasch » fut jadis l'adjuvant et ainsi renier cette loi des hommes ?

Au fond du « Lac des signes » des comportements, Claude Pujade-Renaud déterre l'indicible : l'homme n'aime la vie que parce qu'il peut la détruire. Il reste à la femme à arrondir son corps aux dimensions de la terre, pour faire reculer la mort.

■ Vous êtes toute seule ? de Claude Pujade-Renaud, Editions Actes Sud/Babel, 154 pages, 1999, ISBN : 978-2742703371

Quatrième de couverture : « ─ Vous-êtes toute seule ? Ça se voit, non ? Et cette façon d'appuyer sur toute ! Elle le sait qu'elle est seule, inutile de le souligner. Et depuis plusieurs semaines qu'elle vient chaque midi, cette garce de serveuse pourrait lui épargner la répétition de l'interrogation ! »

C'est la déchirure surgie dans le destin de ses héroïnes, obscures ménagères ou danseuses étoiles, que Claude Pujade-Renaud souligne ici d'un trait vif. Son écriture dévoile la dramaturgie du quotidien, force à l'aveu, révèle l'indicible. Et de ses nouvelles, tissées comme un filet qui retient l'âme des personnages, à notre tour nous demeurons prisonniers.

Voir les commentaires