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Articles avec #livres tag

Sebastian ou la perdition, Eilahtan

Publié le par Jean-Yves

Un roman est souvent destiné à donner l'illusion du réel. Etabli et reconnu, le réel donne aux événements et aux personnages une crédibilité dont joue l'imaginaire. Le roman d'Eilahtan procède d'une manière inverse : l'imaginaire est le fond sur lequel se dessine le réel.


Sebastian ignore son âge, il a peut-être seize ans. Enfant sans origine, il est manipulé par une société victorienne qui le châtie et l'honore : prostitué par ceux-là mêmes qui l'ont adopté, il porte une malédiction que l'on rattache rapidement au nom de Sodome.


C'est la condamnation qui traverse le temps et trouve cette réalité que l'Angleterre de la fin du XIXe siècle sut si parfaitement organiser. Sebastian est donc, avec ce prénom légendaire, un voyageur incarné, c'est-à-dire un être imaginaire qui prend une forme provisoire dans un lieu historiquement déterminé.


C'est une femme qui raconte les événements : amoureuse de Sebastian, Mathilde tente, par les moyens maladroits de l'amour, de percer son énigme. Après avoir fui Sebastian, elle prend le ton du mythe et celui du réalisme.


Elle était vouée, pensait-elle, à l'ordinaire : trop d'échecs l'avaient détournée d'amitiés et d'amours idéales. Elle ne prévoyait ni ses échecs ni ses idéaux. Sebastian est-il condamné à la prostitution ? Sebastian a-t-il choisi d'aimer les hommes exclusivement ?


Mathilde croit, parce qu'elle aime immédiatement Sebastian et parce que leurs gestes d'amour échappent à toute contrainte, que leur plaisir et leur reconnaisance les isolent d'un monde d'ordre, de fatalité et de médiocrité.


Mais Sebastian ne porte pas sur lui-même et sur leur relation le regard affranchi que Mathilde espère. Les maquereaux poursuivent Sebastian qui prétend les rechercher lui-même.


Apparaît Kenneth qui les emporte dans un autre exil. Mathilde n'est pas alors le simple témoin de ce nouvel amour, mais participe au risque de leurs trois vies. Chacune des trois peut faire remonter sa rencontre avec les deux autres au plus loin : car si Sebastian se retourne toujours sur un passé qui exclut et accueille Kenneth, Kenneth lui-même n'appartient pas seulement à ce Londres du XIXe siècle et Mathilde découvrira, dans sa propre histoire, de quoi s'inscrire dans un destin de condamnation et de salut.


Ce livre n'est pas le simple récit de l'amour élu et perdu d'une femme et de deux hommes dans l'Angleterre qui devait produire et détruire Oscar Wilde. Les bouges des docks de la Tamise, les échos des opéras de Covent Garden, les éclats trompeurs des salons aristocratiques, les églises désertes, des baraques foraines et surtout un lit constituent le décor d'une aventure hors du temps et dans le temps.


■ Editions de la Différence, collection Ligne droite, 1993, ISBN : 2729100814


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Achilléide, Stace

Publié le par Jean-Yves

Achille, aurait-il été le premier travesti de l'histoire de la littérature ?


Le héros de la guerre de Troie, le fils du roi Pélée et de la déesse Thétis, vécut en effet un an, vêtu d'habits de fille, à la cour du roi Lycomède. Thétis est soucieuse, depuis qu'il est né, de protéger son fils de la prédiction qui le destine à mourir à la guerre en héros.


Sa mère commence par le plonger dans les eaux du Styx, censées le rendre invulnérable, excepté au talon par lequel elle l'a tenu. Lorsqu'il a neuf ans, ayant eu vent de la guerre de Troie qui se prépare, elle décide de l'emmener dans l'île de Scyros chez le roi Lycomède dont la principale qualité est de n'avoir que des filles.


Ainsi Achille ne saura-t-il rien, pense-t-elle, de l'art de la guerre. Il sera habillé en fille et ne connaîtra d'autre divertissement que les paisibles jeux de ses compagnes. Elle se heurte de prime abord à quelques réticences de la part d'Achille et doit argumenter pour le convaincre de revêtir l'habit de femme :


« Renonce un peu à ton orgueil de mâle et ne méprise point les habits que je porte. Si la Lydie a vu la rude main du Tirynthien (1) manier la quenouille et des thyrses de femme, si un Bacchus ne dédaigne pas de marcher en balayant de sa robe brochée d'or la trace de ses pas, si Jupiter a pris l'aspect d'une vierge […], permets, je t'en supplie, que s'éloignent ainsi les menaces d'un perfide nuage. »


Achille finit par accepter, mais sa soumission doit peu aux arguments de sa mère. Il a remarqué la belle Déidamie dont il tombe amoureux instantanément. Pour rester près d'elle, il accepte de se prêter au travestissement. C'est dire si Achille persiste à être un homme sous l'habit de femme et si ce travestissement, aussi incongru et poétique soit-il, est en réalité loin de tout jeu sur l'indétermination sexuelle !


« Alors [Thétis] assouplit la raideur de son cou, abaisse ses épaules massives, essaie d'atténuer la robustesse de ses bras, puis dompte et ordonne ses cheveux mal peignés avant de passer au cou bien-aimé son propre collier; et tandis qu'il se prend les pieds dans les broderies de sa robe, elle lui apprend à marcher, à faire des gestes, à parler avec réserve. »


Peu après, Achille, tout travesti en femme qu'il est, violera la belle Déidamie et lorsque, un an plus tard, une délégation conduite par Ulysse viendra le chercher pour rejoindre les guerriers de Troie, il sera à l'instant séduit par l'attrait des armes et du combat.


Le stratagème de Thétis n'aura servi à rien.


Cette histoire rappelle que l'habit ne fait pas le moine et qu'il ne suffit pas de se travestir pour être ce que la nosographie des inversions sexuelles nomme un travesti.


■ Éditions Belles Lettres, traduction de Jean Méheust, 1971, ISBN : 2251012559



(1) Il s'agit d'Hercule habillé en femme chez la reine Omphale


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Actes impurs suivi de Amado mio, Pier Paolo Pasolini

Publié le par Jean-Yves

Un Pasolini intime dans sa jeunesse éblouie : révélation d'une vie somptueuse et déchirée.

 

Actes impurs et Amado mio (ce deuxième titre garde en italien l'exacte coloration des paradis perdus) ont été édités en 1982. Dans une postface, Concetta d'Angeli précise qu'Actes impurs se présentait sous forme de manuscrit inachevé.

 

Ce récit, où Pasolini s'est totalement investi, garde les excès et les redites d'une confession brûlante d'authenticité. Ces pages difficilement distanciées du cri initial, encore dans leur phase d'élaboration littéraire, gagnent en sincérité.

 

Amado mio devait contenir deux parties succédant à une introduction : Pasolini a laissé la seconde à l'état d'ébauche. Seule la première est proposée au lecteur.

 

Actes impurs et Amado mio sont deux récits essentiels sur la découverte de l'amour homosexuel. En évoquant son Frioul natal, Pasolini réunit, dans des textes exaltés et meurtris, les paysages et les mœurs d'une campagne imprégnée de traditions rustiques et la quête obsessionnelle de relations amoureuses et sexuelles avec les très jeunes garçons qui l'entourent. On est autour des années 45. Pier Paolo a 23 ans. Les garçons qu'il aime ont de 12 à 18 ans. Le livre ose dire la brutalité du désir, les rites de la jouissance mais aussi l'infinie tendresse de Pasolini pour ces adolescents. L'écrivain, lucide quant au scandale que susciteraient de telles confidences, est en même temps tout à fait conscient des répercussions sur son avenir de ces années d'éducation amoureuse. Il comprend qu'elles enferment, au-delà de leur miracle immédiat, l'essence d'une éternelle quête de l'absolu à travers une forme particulière de plaisir sexuel.

 

Pasolini ne parle pas d'homosexualité. Quand il ressuscite Nisuiti, jeune et vulnérable, totalement dévoué, comblé par l'attentive sollicitude de Pier Paolo, c'est le mot amour qui saigne dans la mémoire. Et quand l'adolescent se trouble devant les exigences sexuelles de son ami, les accepte au nom (et en dépit) de son adoration pour l'aîné, le cadre d'une homosexualité tapageuse ne convient plus. Pour comprendre Pasolini, il faut réconcilier des perspectives apparemment antagonistes. Il aime les jeunes garçons dans la première violence de leur virilité : dans ces deux récits les aventures débonnaires ne manquent pas. Pasolini livre ainsi tous les détails de la chasse aux garçons, du climat de camaraderie nécessaire qui aboutit, au gré des circonstances et des pérégrinations, à l'explosion brusque et crue d'un duel sexuel. Ces garçons séducteurs par instinct, gonflés de sève et turbulents, ne s'interrogent pas sur leurs désirs. Ils en jouent, ils y succombent. La chair dénudée au bord des rivières est la même qui, cachée dans les épis de maïs, s'abandonne aux caresses de Pier Paolo. Ainsi va la vie quand on a quinze ans et que l'été brûle les corps.

 

Mais Pasolini sait déjà qu'il n'aimera que les garçons, et ceux justement que l'hétérosexualité reprend. Pasolini sait aussi qu'il est jeune et qu'il peut user encore de l'ambiguïté de son âge. Ses partenaires peuvent faire semblant de croire que, comme eux, il expulse une sensualité que la maturité orientera vers la femme.

 

La femme, pour Pier Paolo, est pourtant proche. Son regard dérange Pasolini dans l'état d'innocence où il se réfugie. Il y a d'abord la mère avec qui Pier Paolo vit, repliés tous les deux, dans une ferme de Viluta (c'est le temps de la guerre, une atmosphère de liberté liée à la fragilité du présent qui n'est pas sans favoriser les " amours " de Pasolini). Cette mère qu'il aime et vénère, Pasolini la préservera toute sa vie. Il y a surtout Dina, qui joue du violon, aime Pier Paolo, devient la confidente de ses turpitudes et de ses souffrances, faute de devenir son amante ! Ce paradis est fissuré parce que s'établit un partage. D'un côté la magnificence de la campagne frioule, ses coutumes apaisantes, son soleil, sa transparence, la campagne comme le réservoir fastueux et pur d'une jeunesse impétueuse, à la fois nimbée d'enfance et puissamment curieuse du sexe ; d'un autre, Pier Paolo qui "sait", qui d'une certaine manière triche pour satisfaire un désir exclusif, Pasolini qui connaît les limites et les pièges de ses paradis. Il y a Pasolini qui regarde ces champs dorés où se cachent ses joies, qui se sert de sa "différence" pour conquérir ses amants mais souffre de ne pas recevoir la joyeuse sensualité de l'adolescence dans le même éclat désinvolte où elle se donne.

 

Ainsi parlait Nisuiti...

 

Nisuiti est une chance parce que, plus sensible, plus intelligent, amoureux du "vrai" Pasolini, il permet d'exprimer la tragédie de l'amour. En mêlant le remords à la jouissance, les liens qui entraînent Pier Paolo et Nisuiti vers la passion ouvrent des perspectives qui, bien que douloureuses, sont les germes d'une future désillusion.

 

Nisuiti est au cœur du souvenir, dans un flamboiement de l'extase amoureuse qui donne à Actes impurs les dimensions d'un très grand roman.

 

L'amour de Pasolini pour Nisuiti définit le propos du livre, car n'y a-t-il rien de plus désespéré, et en même temps de plus indispensable à la création, que l'évidence de la précarité, quand deux êtres s'aiment au plus pur de l'absolu et se cognent trivialement à l'exutoire dérisoire de la jouissance ?

Ce que fut Nisiuti, ce soir-là, au milieu des siens, ce fut pour moi quelque chose d'indicible. Il se taisait, dans l'animation générale, dans cet échange sentimental que l'heure tardive rendait si agréable et émouvant, mais son regard, son corps, sa présence étaient d'une intensité qui dépassait toutes les voix.

Il était assis sur un petit siège de bois, prés de sa mère, tout droit, tendu, dirigé vers moi, en me mangeant presque du regard. Ses yeux – que la sympathie rendait d'une limpidité délicieuse – se fixaient avec ardeur sur moi, comme le signe d'une offrande, d'un don – que le garçon considérait de toute façon comme indignes de moi : et c'était de cet extraordinaire sentiment de défiance envers soi-même que se reflétait tièdement dans ce regard une lumière si intérieure qui se répandait à l'insu du garçon, comme détachée de lui. La chaleur de l'étable lui enflammait la peau du visage et adoucissait sa touffe brune, qui relevée en l'air, sur son front, donnait à son expression une simplicité de garçon pur et honnête, sans caprices qui ne fussent ceux, très doux, de sa nature affectueuse.

Il ne parvenait pas à détacher son regard de moi, qui bavardais avec sa famille : et bien qu'il ne prît pas part à la conversation, il comprenait qu'il était uni à moi par quelque chose de particulier, une attention, une curiosité, presque une complicité que les autres ne remarquaient même pas. Bien que la pensée n'osât même pas l'effleurer, il sentait qu'au milieu de ses frères, de ses cousins et des autres garçons de Viluta, j'avais pour lui un regard chargé de protection et de sympathie.

Et il y répondait, en s'offrant avec toute la tendresse de ses yeux. À présent, son expression était chargée du don qu'il faisait de lui-même. Même en novembre, en décembre, durant les premières semaines de notre rencontre, je l'avais vu là, sur cette banquette, parmi les siens, dans la tiédeur de l'étable, avec ses yeux ouverts qui se fixaient, resplendissants et légers, sur moi : mais alors, tout était flou, ce n'était que la sympathie incertaine d'un adolescent, et il n'y avait en moi que la crainte, inconsciente, de m'y abandonner.

Non pas que maintenant, au fond, les choses eussent beaucoup changé : nous nous connaissions, nous nous parlions et nous avions confiance, voilà tout. Il n'y avait pas eu en moi la moindre allusion qui fit comprendre à Nisiuti la naissance de mon amour, contre lequel moi-même, d'ailleurs, par paresse je me protégeais. Mais combien plus s'était exprimé Nisiuti, maintenant, dans ce regard.

Il semblait, bien plus que moi, prévoir notre avenir, ce qui devait se produire entre nous, deux années entières d'amitié, où il ne devait pas y avoir un seul jour où nous ne nous fussions vus et embrassés. Parce que, peut-être plus encore qu'un amour, ce fut une amitié, et plus qu'une amitié, une passion. Nisiuti était parfait, devant moi, avec son odeur de foin et de lait, sa carnation rose et intense, à présent un peu noircie par les premiers rayons du soleil printanier, ses pupilles brillantes et pures.

Tout était contenu en lui, tout ce qui est nécessaire à l'amour. Et rien de fermé, d'inexprimé, d'assombri : son mystère resplendissait avec clarté comme son regard. (pp.109-111)

■ Traduit de l'italien par René de Ceccatty. Editions Gallimard/Folio, 2003, ISBN : 2070301087

 


Du même auteur : Descriptions de descriptions - L'odeur de l'Inde - Les ragazzi


Lire encore : Pier Paolo Pasolini, une biographie de Nico Naldini


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Meurtres sur le Palatin, Cristina Rodriguez

Publié le par Jean-Yves

La façon de raisonner des Romains est si différente de la nôtre qu'elle en semble invraisemblable. Ils ne peuvent justifier l'homosexualité, mais ils la tolèrent. Au fond des pensées des gens de cette époque, il y avait sans doute un présupposé partout présent, autant que pour nous la démocratie et les Droits de l'homme. Ce présupposé était que tout homme doit être un militant très actif dans la société où il est ; ceci ayant pour conséquence un idéal de virilisme sur fond de militantisme.


Un civisme dont nous n'imaginons plus la violence et qui tient à des raisons politiques tout à fait particulières. Pour comprendre le mécanisme des comportements amoureux des Romains, il faut se rappeler qu'au départ, Rome n'est qu'une entité minuscule, menacée de toutes parts, et que l'état d'esprit qui règne alors dans la Cité est comparable à celui d'un parti militant d'aujourd'hui. Dans cette atmosphère de militantisme très violent, il y a une chose que le citoyen-soldat doit fuir par-dessus tout, c'est la mollesse et le plaisir qui engendre la mollesse. En conséquence, tout plaisir (qu'il soit homo ou hétéro) est suspect parce qu'il rend suspect de mollesse le militant. Toutefois, les Romains ne condamnent pas le plaisir pour ce qu'il est, mais parce qu'ils craignent qu'il ne conduise le citoyen sur une pente anti-civique dangereuse.


Au long des 300 pages qui ne laissent pas une minute de repos, Cristina Rodriguez sait tout cela et fait partager son amour de l'Antiquité romaine. L'auteure pénètre au cœur de la Rome impériale, sous le règne de Tibère, et la fait découvrir avec émotion, tendresse et violence.


C'est une intrigue qui structure son récit : cette intrigue convaincante – la découverte d'un premier cadavre mutilé, sous la langue duquel on a glissé un denier – sert de prétexte à la mise en scène d'un monde trouble qui se nourrit aussi de sa propre contemplation. Univers narcissique où chacun dans son excès devient le miroir exalté de l'autre.


Tout y est : les hommes avides de pouvoir et d'argent, les femmes mystérieuses, l'androgynie, les corps graciles et la chair au paroxysme (bisexualité souveraine, frénésie du plaisir), et aussi, en vrac, les fascinations que sont les combats des gladiateurs, la corruption, les paris truqués, le crime, le vin, la nuit…


À Rome, tout le monde doit gagner de l'argent. On a le droit de trafiquer, même si on est de la bonne société. Les gens bien, pour séduire une femme du monde ou un adolescent peuvent leur proposer de l'argent comme s'ils étaient des prostitués et il est même tout à fait usuel de proposer de l'argent au fils d'un grand personnage de l'état... sans que cela soit considéré comme déshonorant.


« Seul dans sa chambre, Mnester apportait les dernières touches à son maquillage de scène et peignait ses longs cheveux de néréide en soupirant. Ce soir, c'est lui qui ouvrirait le spectacle par une danse et il frémissait déjà de dégoût en imaginant les regards torves et lascifs des hommes, venus satisfaire leur goût du sang et leurs fantasmes de violence en assistant aux combats organisés par Marcus. Mnester détestait ce genre de soirée arrosée de mauvais vin et poivrée de brutalité. Après avoir vu des gladiateurs combattre jusqu'à presque s'entretuer, les clients étaient pris d'une sorte de folie bestiale qu'ils assouvissaient – du moins ceux qui pouvaient se le permettre – dans le lit du jeune homme ou dans celui des autres prostitués de l'établissement. Le lendemain matin, lui et les pauvres victimes de la fougue cruelle de ceux qui croyaient que le prix d'une passe les affranchissait de toute mesure n'auraient plus qu'à soigner leurs bleus, bosses, morsures ou pire encore... Durant les cauchemars éveillés qu'étaient les heures passées à supporter les assauts de ces brutes, Mnester entendait parfois les hurlements de cette pauvre Clio, sur qui un client particulièrement vicieux avait déversé l'huile brûlante de la lampe. Les yeux furieusement clos, il revoyait le jeune Alexandre exsangue, les organes génitaux tranchés par un vieil édile à demi impuissant, vexé de n'avoir pu lui prouver sa virilité ; ou la douce Helena, les seins tendres lacérés à coups de couteau par un préfet ivre. Pourquoi la vue de sang et de la violence déclenchait-elle chez les hommes cette folie furieuse et leur donnait envie à leur tour de malmener leurs semblables ? Il avait beau être un homme lui aussi, Mnester ne comprenait pas toujours leurs étranges réactions. Et chaque jour passé dans cette maudite taverne le dissuadait un peu plus d'en apprendre davantage sur ses semblables. » (pp. 143-144)


L'histoire est passionnante. Kaeso jeune centurion du corps des prétoriens impériaux, a le courage de ses idéaux. Il se rend sur le lieu du crime, accompagné de son inséparable léopard apprivoisé, Io. Le maître des lieux est un mystérieux personnage qui se prétend l’oracle d’Apollon. Quand celui-ci apparaît, Kaeso est subjugué par sa beauté et devine qu’il deviendra un favori de l'aristocratie romaine :


« Kaeso détestait les hommes maniérés. Plus encore s'ils s'entouraient de mystères et étaient friands de mises en scènes enflammées comme celle que le garçon était en train de lui jouer ! Enfin, "garçon"... c'était vite dit. Car si Apollonius avait aisément pu donner le change dans un jardin chichement éclairé par la lune, il n'en était plus de même maintenant que la lumière du jour filtrait à travers les rideaux (pourtant épais) de la litière. Il avait beau avoir étudié sa posture et la façon dont les soieries jetaient des ombres avantageuses sur son corps d'éphèbe, à peine recouvert par une tunique blanche honteusement courte, Kaeso distinguait parfaitement les ridules qui creusaient les coins de ses yeux et de sa bouche. Et la main qui tenait la coupe, pour fine et élégante qu'elle puisse paraître, n'en était pas moins celle d'un homme et non d'un adolescent. Les veines et les tendons jouaient sous une peau qui avait perdu depuis quelques années déjà la souplesse et le velouté de l'enfance. […] Vingt-cinq ? Trente ? Quarante ans ? Apollonius faisait partie de cette classe d'hommes qui, jusqu'à un âge avancé, ressemblent à de jeunes garçons. » (pp. 50-51)


Et si le crime concernait la sécurité de l'État ? Les sommes des paris clandestins engagées lors des combats de gladiateurs sont énormes. Cela pourrait mettre en danger la sécurité des citoyens lors de rixes de factions rivales, fournir des moyens de pression et de chantage sur des personnages importants endettés. La guerre entre écuries souvent acharnée pourrait-elle aller jusqu'à assassiner froidement un homme ?


« Les conséquences de cette maudite guerre entre bandes rivales – que ni lui ni ses hommes ne parvenaient à circonscrire en dépit de tous les efforts qu'ils déployaient – étaient de plus en plus imprévisibles et désastreuses. Mois après mois, Subure devenait un État dans l'État et, si rien n'était fait au plus vite, le conflit étendrait ses tentacules empoisonnés à travers les sept collines et se répandrait dans toute la cité comme une gangrène. » (p. 95)


Les passages les plus intenses du roman sont les rencontres de Kaeso avec Apollonius. Ce dernier représente le mythe futuriste du corps-dieu, même quand celui-ci perd de son prestige après une nuit à participer à l'extinction d’un feu dans le quartier de Subure :


« Toute la nuit, Kaeso et ses hommes, ainsi qu'Apollonius, son esclave et des dizaines de volontaires, aidèrent les vigiles autant que possible. Au petit matin, tous s'écroulèrent, épuisés. Il restait bien encore quelques foyers à surveiller mais le chef des vigiles de Subure informa Kaeso et plusieurs autres divisions prétoriennes, dépêchées spécialement du fort qui se trouvait aux portes de la ville, qu'il n'y avait plus de danger. Apollonius, assis sur un seau vide, poussa un soupir déchirant. Sa tunique de soie était en lambeaux, ses cheveux tombaient sur son visage et il était couvert de suie des pieds à la tête. Sa position ridicule, accroupi sur son seau, fit éclater Kaeso de rire. Quelle différence entre cet oripeau détrempé et l'apparition diaphane rencontrée dans le jardin de la maison d'Apollon ! » (p. 91)


Qui trompe qui et pourquoi ?


Les hommes ont-ils oublié le cœur et les sentiments ? Habitués à régner sans partage et comme beaucoup de tyrans quand leur pouvoir chavire, ils essaient jusqu'à la fin d'entraîner les autres dans leur chute.


« Le masque du garçon chut sur le sol de terre battue et le gladiateur, à l'instar de la plupart des gens présents, ne put retenir un hoquet de surprise en voyant le flot doré qui tomba sur les épaules du mime. Ses cheveux ondoyaient jusqu'à ses reins étroits et encadraient un visage que l'on ne pouvait s'attendre à voir ailleurs que sur un cou de femme. Insensible à la réaction que sa beauté venait de provoquer, le danseur fixait le spectateur indélicat de ses grands yeux clairs et un tremblement agita ses lèvres. Une larme coula silencieusement sur sa joue et s'écrasa à ses pieds, sur la terre rougeâtre. L'homme bedonnant hoqueta et jeta alentour des regards perdus, ne sachant comment réagir.

— Ne suis-je donc à tes yeux qu'une terre aride à retourner, fouiller et labourer ? murmura le mime de sa voix sensuelle. » (p. 150)


■ Éditions du Masque, novembre 2009, ISBN : 9782702434697



Le site de Meurtres sur le Palatin


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Le prisonnier du temps qui passe, Nicole Adrienne

Publié le par Jean-Yves

Le drame de ces hommes qui, pour mener une vie « normale », ont étouffé leur homosexualité est au cœur de ce beau roman, baigné de nostalgie et de regrets.


André a cinquante ans. Une maladie qui le ronge et réduit chaque jour un peu plus ses forces. Pourtant, il ressent tout neuf, au fond de lui, ce désir de gloire, cette certitude de réussite, cette adolescence si présente qu'elle devient une torture.

Sa vie offre tous les signes extérieurs de la normalité : d'abord architecte, il a quitté son cabinet pour réaliser des films industriels. Son ambition ne s'arrête pas à cette tâche de bon faiseur ; il voudrait écrire des scénarios intéressants, les réaliser, mais cela n'aboutit jamais. Il ne parvient pas à concrétiser ses aspirations.

Marié à Juliette, il est père de trois enfants qui, même s'ils vivent auprès de lui, ne lui semblent pas moins étrangers.

Sa femme le soigne avec sollicitude et lassitude aussi, sans comprendre les tourments qui l'agitent, les motifs de la dépression qui, peu à peu, l'engloutit.

André cherche refuge auprès d'une jeune fille, Isabelle, rencontrée dans un musée ; mais avec elle, ce sont les remords de tromper son épouse qui le tiraille.


Le corps et l'âme brisés, il se réfugie dans ses pensées où s'entremêlent souvenirs d'enfance et fantasmes longtemps refoulés.


Pendant toute son adolescence, l'image d'un homme l'a accompagné, un homme avec lequel il vivait silencieusement une sexualité intimement désirée, délicieusement sublimée et pourtant consciemment refoulée. Dans son souvenir, il quête cette protection virile, cette force qui se refermera sur lui et le protégera, cette chair semblable à la sienne, cette tendresse lisse dans laquelle il pourra se blottir, sans crainte qu'elle le dévore.


Il revoit Jérôme, son ami d'enfance, avec lequel il goûtait ce plaisir neuf, il revit une scène de jeunesse avec Laurent, leurs vacances d'amoureux insouciants. Avec sa mère, vieille aujourd'hui, et qui se lamente du gâchis que son fils a fait de sa vie, il évoque les moments de bonheur qu'ils partageaient ensemble, lorsqu'elle cédait à son désir de porter ses vêtements, de se maquiller...


Sans cesse, la conscience d'André vogue du passé au présent. Avec une infinie tristesse, qui est bien plus que de la mélancolie, il se réfugie dans la mémoire jusqu'à ne plus se soucier de sa maladie, des gens qui l'entourent, qui l'aiment sans réponse. André poursuit un inexorable parcours d'autodestruction, effectue une terrible descente dans son enfer personnel.


Le Prisonnier du temps qui passe est un livre douloureux, dont la puissance d'émotion est aussi grande que l'inéluctable pessimisme. Mais curieusement, sa lecture, loin d'oppresser, procure une ineffable douceur.

■ Editions des Presses de la Renaissance, 1984, ISBN : 2856163068



Du même auteur : Le calicot


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