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Articles avec #livres tag

Je suis pas un camion, Annie Saumont (Nouvelles)

Publié le par Jean-Yves Alt

Annie Saumont possède ce don exceptionnel de l'écrivain de pouvoir se mettre totalement à la place de l'autre, aussi éloigné soit-il de sa propre expérience.

C'est particulièrement vrai dans la nouvelle « Cherche Bomec », une nouvelle sur les fantasmes homosexuels, l'histoire d'un homme qui rêve à partir de petites annonces. Cette nouvelle où l'auteur prend corps et langage d'un gay coincé – envahi par l'amour de sa mère – n'est pas la seule qui aborde une thématique homosexuelle.

Cherche Bomec pour parties hard Tu étais dans l'avion Bordeaux-Paris le ___ Moi je suis triste et solitaire Bon baiseur pourtant, bien looké.

« Voyons maman tu le sais.

— Alors pourquoi parler de me quitter, mon ange ? Vendons la maison, achetons un appartement. Près de ton travail, si tu y tiens. Quelque chose de suffisamment grand pour que je ne te gêne pas. Je me chargerai de la cuisine. Au moins tu seras nourri sainement. Et je continuerai à m'occuper de ton linge. » (p. 130)

« Pahlay voo fronsay ? » (Parlez-vous français ?) est aussi une magnifique histoire d'incompréhension amoureuse entre deux hommes qui se plaisent mais ne partagent pas le désir.

Annie Saumont sait décrypter tous les langages. Son expérience de traductrice a développé sa faculté de se glisser dans la souffrance et d'en dire la singularité par le truchement d'une écriture minutieusement mise au point jusqu'à faire croire qu'elle est la copie fidèle d'un parler individuel et unique.

La vie est banale, la vie est sublime, la vie tourne les pages d'un livre qu'on croit connaître par corps et par cœur. Mais la vie ouvre des brèches, rapides, fugaces, jamais comblées, des moments particuliers qui restent béants dans la mémoire. C'est cette vie qu'Annie Saumont aborde : enfants qui se posent des questions, des femmes qui jettent leur tablier de cuisine pour s'ouvrir à l'homme de passage, un garçon qui n'est pas un camion, mais quand son « levier des vitesses se dress[e] entre [ses] cuisses » (p. 71), il le sait quand même qu'il jouit comme un camion.

Il faut un exceptionnel talent et un art consommé des mots pour offrir un texte drôle, sensible qui laisse, à ce point, abasourdi de plaisir.

■ Je suis pas un camion, Annie Saumont, Éditions Pocket, Pocket, 2000, ISBN : 2266101595


Lire la nouvelle : « Pahlay voo fronsay ? »


Du même auteur : La terre est à nous - Quelque chose de la vie

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Deux trous rouges au côté droit, Maurice Périsset

Publié le par Jean-Yves

Un roman qui n'a de policier que le prétexte, encore que composé avec une vertigineuse rigueur et un sens aigu du suspense.

 

Brillant député sur la Côte d'Azur, Jérôme Deckert, la quarantaine et plein de charme, voit son existence placée sous le signe d'une triple réussite. Issu d'un milieu modeste, il se retrouve à la tête d'un riche empire immobilier, marié à une femme exquise dont il a eu deux beaux garçons. Par-dessus le marché, ses talents politiques et la popularité dont il jouit dans la région le désignent comme un futur ministre.

 

Bref, étincelante carrière que paraissent compromettre, l'espace d'une saison – le temps d'un roman –, les manœuvres peu catholiques dont il va être la bienheureuse victime.

 

A la faveur d'un cocktail inaugurant ses quarante-cinq ans, Jérôme Deckert voit débouler dans son existence un jeune Américain, Steven, d'une rare beauté soi-disant venu en France pour suivre un stage politique. Pris dans le tourbillon des mondanités, Jérôme Deckert ne prend pas le temps de réagir avec toute la vigueur souhaitée contre l'intrusion bizarre de cet inconnu qui, aux charmes de son physique irrésistible, joint la pétillante arrogance de qui a toujours vu ses caprices exaucés.

 

Très rapidement, le lecteur apprend le véritable motif de la présence de Steven, gigolo de première classe qui a reçu pour mission de séduire le député et de compromettre salement sa carrière politique.

 

La machination est née dans la tête d'un personnage dont la vie a été marquée par un drame qu'il a lui-même provoqué. Au fil des années, sa culpabilité est devenue un besoin quasi obsessionnel de vengeance. Il croit pouvoir détruire ce député, beau, intelligent, peut-être futur ministre, à qui tout réussit. Et comment mieux le compromettre qu'en le menaçant de révéler ce qu'il croit être une homosexualité passée et refoulée. C'est sa vérité à lui.

 

Le curieux, c'est que le député, à mesure qu'il apprend la vérité sur son gigolo d'hôte, ne réagit pas par une saine violence comme on eût été en droit de s'y attendre. Est-ce parce qu'il veut à toute force savoir qui se trouve à l'origine d'une machination aussi machiavélique – lui qui ne se connaît pas d'ennemis – ou pour une raison plus mystérieuse que lui-même ne parvient pas à s'avouer tout à fait ?

 

Par-delà les rebondissements d'une intrigue délicieusement insolite, tout le charme de ce roman tient dans cette ambiguïté du député à l'égard de cette relation homosexuelle que, sans la rejeter tout à fait, il tient à une distance respectueuse, jusqu'à ce qu'il s'aperçoive que le jeune garçon américain, rompu à toutes les ruses de la séduction, lui avoue une véritable passion.

 

Sombre machination suivie, en contrepoint fort ingénieux, par l'amour et les jeux désespérés de deux adolescents, dont le lecteur découvre la correspondance, jusqu'à la mort. Là est le nœud de l'énigme.

 

Jetés dans un piège, le député Deckert et celui qui l'a séduit pourront vérifier, selon Diderot, que les passions contre quoi l'on « déclame » sont aussi la source de tous les plaisirs pour l'homme.

 

Au terme de l'enquête policière, dont l'enjeu se révèle être passionnel, pourrait alors commencer un autre roman...

 

■ Editions Régine Deforges, 1988, ISBN : 2905538285

 


Du même auteur : Les collines nuesLes tambours du Vendredi Saint - Le ciel s'est habillé de deuil - Soleil d'enfer - Laissez les filles au vestiaire - Corps interdits - Les noces de haine - Avec vue sur la mort - Les grappes sauvages - Gibier de passage

 

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L'Impasse Héloïse, Gérard Glatt

Publié le par Jean-Yves

« L'Impasse Héloïse » est le roman de la solitude ; celui qui aime est seul : Antoine est seul en face de Vivien ; Marc le chef d'entreprise quadragénaire en face de Stéphane le gogo-boy, tandis que le narrateur, écrivain à succès, s'interroge sur sa place, en face d'Héloïse, une vieille dame qui croit encore à l'amour.

 

Il n'y a pas de réel dialogue amoureux, seulement une parole, qui se dit, perdue dans le tumulte de chaque individualité ; d'où cette transcription omnisciente du narrateur ; écriture qui tente de prendre la place, là où précisément l'Autre n'est pas. Si chaque histoire a été vécue à deux ou plus, le narrateur – pour fuir la solitude qui le perturbe – est seul à l'écrire. L'absence serait-elle la condition même de l'écriture ?

 

Marc rencontre Stéphane et l'aime totalement. Le meilleur du livre est là : la passion d'un homme dans sa maturité. Stéphane symbolise la séduction ; il est l'étranger, l'être de fuite, le messager qui intensifie la solitude par l'espoir qu'incarne sa jeunesse.

 

Réflexion sur le destin autant qu'hymne à la vie envers et contre les éléments, ce récit grave, à l'écriture subtilement cultivée, est une réflexion sur l'écriture et la solitude, les deux faces d'une même manière d'être et de vivre. Ce roman illustre à la perfection cette phrase d'Aragon que l'auteur a placé en épigraphe : Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur. Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri.

 

« Dans la vie, il y a ceux qui osent et ceux qui n'osent pas. Et puis il y a les autres, les inclassables. Héloïse et Marc seraient-ils de ceux-ci ? Cette journée de juillet – déjà bien avancée, mine de rien, il est un peu plus de dix heures trente –, tendrait à le faire croire. En tous les cas, une chose est certaine : s'ils jouent à se donner des coups, ils y réussissent à merveille. Comme le feraient des personnages de comédie. Je sais de quoi je parle. Parce que, lorsque je suis revenu dans le quartier, cela fait maintenant une dizaine d'années, j'étais comme eux. Par exemple, pour exprimer ma pensée, j'usais volontiers de ces circonlocutions boursouflées que je prête à Marc, du type de celle-ci : « se refusant à croire (...) que la chair puisse continûment l'emporter sur l'esprit ». Ce qui serait passé, selon moi, pour une manière de ne pas avouer, mais tout en espérant très fort que les autres le comprennent, l'attirance que j'aurais éprouvé pour une personne de mon sexe. Et que d'aucuns, sans rien dire, auraient à juste titre qualifiée de tartuferie. De même, le comportement d'Héloïse, qui reproche à son voisin l'attention qu'il lui porte, mais qui lui reprocherait plus encore son indifférence, me paraît familier, qui signifie : « J'ai peur, attendez-moi... » Aurais-je été plus direct qu'elle, il y a dix ou quinze ans ? Je n'en suis pas persuadé. Comportement qu'elle répète ensuite avec Ghislaine, qui a le malheur de se préoccuper davantage de sa comptabilité que de savoir ce qui l'amène. Héloïse lui roule de vilains yeux, tandis que si l'inverse s'était produit, elle lui aurait dit de s'occuper de ses affaires. Drôle de façon de dire à Ghislaine : « Surtout, ne me laissez pas tomber... » Mais pas si étonnante que cela, à la réflexion, pour moi qui aurait agi comme elle, préférant cultiver l'incertitude plutôt que de courir le moindre risque. » (pp. 42-43)

 

« L'Impasse Héloïse » a un côté dérisoire et attachant : on y perçoit dans le ressassement, la tonalité de la solitude.

 

Le roman de Gérard Glatt est un couteau à double tranchant, il faut s'y abandonner et ne pas craindre de s'y reconnaître. Si vous avez la simplicité de sourire du tragique et le goût de la solitude qui permet d'aimer les autres, vous ne tournerez ce symbole de destruction ni vers vous ni vers autrui.

 

Dans cette fresque du désenchantement, cette saga de la désillusion, l'auteur refuse les flamboyances du récit et ne semble dérouler les péripéties romanesques que pour en démontrer la vanité.

 

Le pari d'un patchwork de situations, où les mots sont mis au service d'une écriture égotiste, évoque délicieusement le « bégaiement » dans lequel se trouve chaque personnage.

 

Ce roman nous permet de mesurer nos « impasses » quant au désir ; il faut savoir gré à l'auteur de nous y intéresser sans concessions, avec ce plus romanesque qui rend l'apprentissage heureux.

 

■ Éditions Orizons, avril 2009, ISBN : 9782296087170

 


Du même auteur : Le temps de l'oubli

 

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Bonheur fantôme, Anne Percin

Publié le par Jean-Yves

« Je suis un gratteron. »

 

« Je me souviens de ma stupeur lorsque j'ai fait connaissance avec le gratteron, la liane qui colle. On ne peut plus s'en défaire, on l'emmène avec soi, elle ne pique pas, elle attache, de tout son corps, de toute sa tige, sans faire mal, sans poisser, sans griffer, tout en douceur elle s'agrippe […] on croit la jeter puis on la retrouve dix mètres plus loin, et on comprend qu'on l'avait emportée malgré soi. […] Mon père me disait : "Mais débarrasse-toi donc de ce truc-là, c'est une vraie saloperie !" Et moi, je me disais : Ça y est, j'ai trouvé ma plante fétiche, mon totem. Je suis un gratteron. » (p. 150)

 

Du narrateur, Pierre, déjà héros d'un roman précédent de l'auteure, Point de côté, nous connaissons peu de choses : il n'a pas encore la trentaine, il a fait des études de philosophie qu'il a abandonnées. Il a travaillé un peu dans le mannequinat. Depuis qu'il a quitté son compagnon, R., il vit seul dans la campagne sarthoise où il tient un commerce de brocante. Après avoir abandonné l'idée d'écrire une biographie sur Simone Weil, il s'intéresse au peintre du XIXe, Rosa Bonheur.

 

L'homosexualité de Pierre n'est nullement problématique. Pas plus qu'elle ne l'est pour les personnes qu'il côtoie. Le sésame des campagnes, « Tant que ça ne dérange pas » (p. 35), n'est qu'un reflet de la pudeur.

 

« Et puis, je n'aime pas les définitions. Les termes trop précis qui me caractériseraient, j'ai toujours refusé de les employer. Ainsi, j'ai banni de mon vocabulaire les mots qui ont longtemps servi à m'étiqueter : des mots médicaux, des mots sociaux. J'ai rejeté ce nom de névrose triste à crever, qui prétend résumer l'ensemble des sentiments complexes qui me plongent régulièrement dans un puits de souffrance. […] Ma seule thérapie aura été l'amour. Mais sur cela aussi, à quoi bon poser une étiquette ? Je mets un point d'honneur à ne jamais employer le mot qui permettrait de désigner ce qu'on appelle, comme si c'était une science exacte, mon orientation sexuelle. On me l'a reproché. On m'a dit : "Tu n'assumes pas." Foutaises ! C'est une singularité comme une autre : je ne me souviens pas de l'avoir choisie, alors que veut-on que je revendique ? Je peux bien le reconnaître, et tant qu'on voudra, si l'on admet en retour que ce n'est pas cela qui fait de moi ce que je suis, qui fait de mon amour ce qu'il est. » (pp. 35/36)

 

À défaut de pouvoir mettre son nez dans son propre vécu, Pierre le place dans celui des autres, « dans leur poussière, dans leur saleté, leur mémoire, leurs amours, leurs fantômes » (p. 17). Comme lui dit Paulette, sa voisine, « la vie continue » :

 

« Elle ne sait faire que ça, la vie, de toute façon. Elle roule toute seule comme un train fou. Parfois un wagon déraille, parfois quelqu'un saute du train et puis d'autres en dessous se font écraser, parfois on en a la nausée, tellement ça va vite on est projeté contre les vitres, on en a mal au cœur à se tuer, et ça n'en finit jamais, quand on passe les gares on ralentit à peine, le temps de lire le nom du patelin, et ça reprend. Je voudrais bien, comme Paulette, me caler sur mon siège tranquillement pour attendre le grand déraillement final. Mais par les vitres de mon train, on aperçoit toujours la gare de départ. Je ne suis pas encore assez loin. » (p. 24)

 

Pierre observe ses différents voisins : il sert « de témoin, de faire-valoir, de contrepoint » (p. 15). Si chacun est différemment concerné par la vie des autres, tous sont atteints par des blessures équivalentes. Pierre observe les péripéties de l'amour qu'il désire encore être son futur ; il écoute aussi avec angoisse les ravages de la passion qu'il reconnaît dans son passé. Pierre, toujours au seuil de la vie, comprend la violence des rapports humains, et, en redoute les conséquences hâtives.

 

« En vieillissant, ce qui meurt en nous, ce n'est pas le passé, c'est l'avenir. Lorsqu'on a perdu sa seule raison d'espérer, sa seule véritable force, son unique sujet de fierté, alors il n'y a plus rien à faire que de noyer dans la graisse ses plus belles années, et remplacer par l'ivresse et la bouffe la flamme qu'on avait dans l'âme à vingt ans. » (p. 16)

 

L'événement qui trouble sans cesse, l'ordre des jours, c'est la mort de son frère jumeau dans un accident de voiture, alors qu'ils étaient enfants. Si le regard que Pierre porte sur la vie suinte le bonheur, c'est la mort d'Éric, qui engendre le récit.

 

« Trahison innocente, involontaire, revanche du temps et de la vie sur les morts encombrants. Comme tous ceux qui ont perdu un proche, je sais qu'on est toujours infidèle à la mémoire des morts. On lutte, mais le temps grignote des bouts de souvenirs. On voudrait conserver l'idée de l'autre, se souvenir de ce qu'il était, garder intacts au moins son esprit, son caractère, sa voix ; on ne garde que le sentiment. » (p. 65)

 

Sujet classique, peut-on penser. Classique en surface si l'intérêt du roman résidait dans la seule crise que traverse ce jeune homme. Mais ce que le roman dévoile se situe ailleurs, dans ces zones de l'indicible où Anne Percin œuvre avec une infinie délicatesse. Un ailleurs qui côtoie les rivages de la mort, mais tire sa force de la vie. La mort d'Éric, le frère jumeau, va éclairer d'un autre sens, le dernier amour de Pierre avec R. :

 

« […] quitter quelqu'un qui vous aime, du jour au lendemain, sans raison, c'est un acte d'une rare cruauté. Qu'on me croie ou non, mais en le faisant, je ne le savais pas. » (p. 193)

 

Anne Percin, loin des complaisances, décrit un univers de pudeur, de discrétion, de respect d'autrui, d'attention à l'autre aimé, mais envahi de doutes, d'angoisses incommunicables : un univers conscient de sa fragilité.

 

Dans le silence des maisons, Pierre, R., Paulette, Jean-Michel, Léontine, Jalil, déploient le courage des doux. Ils tentent de se soutenir sans jamais empiéter sur la liberté de chacun : la vie étant si précieuse qu'il serait criminel de priver le compagnon de la part de bonheur que l'autre ne peut lui donner.

 

« C'est R. qui m'a cité un jour cette phrase de Sacha Guitry : "La fidélité n'est rien d'autre qu'un manque d'occasions." Ça m'avait amusé, sur le coup. Pour bien des gens, ça doit être marqué au coin du bon sens. Pour moi, ça n'est qu'une blague. Les occasions, qu'elles se présentent ou non, n'altèrent en rien cette fidélité-là, la mienne, qui n'est même pas une qualité morale. C'est un instinct. Un truc profond qui vient de loin et surtout, qui vient tout seul. On s'habitue à l'inconstance, mais la fidélité est innée. Il n'y a qu'à regarder les bêtes pour comprendre. Les chiens se laissent volontiers caresser par d'autres, mais ne les suivront jamais. Ils n'ont qu'un seul maître, c'est bien assez pour remplir leur vie. Ils craignent trop d'en être abandonnés pour se permettre d'être infidèles. On me dira sans doute que c'est une conception réductrice, que l'humain a besoin de variété, que l'amour est un état qui ne dure pas. Peut-être a-t-on raison. Mais je sais ce que je sens. Je sais aussi ce que j'ai fait, pourquoi je l'ai fait. De quelle race je suis. R. l'ignore, parce qu'il est le maître. Mes chienneries sont en dessous de lui. » (pp. 104/105)

 

Ce roman d'Anne Percin n'est ni pessimiste, ni désespéré, en dépit de la terrible phrase de T. S. Eliot, citée dans le livre : La fin est là d'où nous partons. (...) Nous mourons avec les mourants : voyez-les s'en aller et avec eux, nous-mêmes. Nous sommes nés avec les défunts : voyez-les revenir et avec eux, nous-mêmes. (p. 27)

 

« Bonheur fantôme », c'est l'épuration de la douleur par le culte de la vie. Anne Percin enseigne le bonheur. Non pas une joie béate, mais l'expérience lucide d'un destin en mouvement. Ses recettes ? Une communication privilégiée avec la nature, un hermaphrodisme mental qui garantit contre les entraves et une écriture frémissante et luxueuse, une manière de palper la vie charnelle et d'en conserver l'intense senteur.

 

« Aimer, c'est sentir vivre en soi quelqu'un qui n'est pas soi. Et si je n'étais parti que pour savoir cela ? » (p. 168)

 

Anne Percin nous rappelle notre liberté : rendre l'amour indestructible. Il y a ceux qui fuient la douleur, qui la contournent, épuisent sa mémoire dans le divertissement. Il existe encore quelques élus pour qui la souffrance est l'ombre de la joie, sa menace. Comme, aux yeux de Pierre, Rosa Bonheur :

 

« […] il a fallu que ce soit une femme encore qui me tende son miroir. Une femme qui peignait des vaches, s'habillait en homme et aimait les femmes... […] Elle s'appelait Rosa Bonheur. » (p. 28)

« Rosa Bonheur passait des journées entières aux abattoirs de la Villette. Souvent, sur les chemins poussiéreux des abords de Paris, revenant de ses séances de dessin en pleine nature, elle croisait les troupeaux qu'on amenait alors à pied à leur dernière demeure. […] Comment peut-on aimer les bêtes au point de les suivre jusque dans ce dernier voyage ? [...] On le peut, et même on le doit, quand on est honnête. Elle était honnête, Rosa. Elle allait jusqu'au bout. Jusqu'au bout de l'amour, là où tombe l'illusion, sous le couteau. Voir, voir, voir jusqu'à la limite, et voir encore, car c'est un incessant recommencement. Accompagner une vache, passe encore, mais les accompagner toutes, semaine après semaine, accepter ce massacre sans fin... Cela allait beaucoup plus loin que le seul travail de l'artiste qui veut savoir comment c'est fait, dessous. Accepter de reconnaître qu'on ne vit pas sans tuer, c'est accepter d'être pleinement humain. » (p. 37)

 

La souffrance peut être dominée quand elle est vécue jusqu'à ses derniers sursauts. La souffrance peut être grandie quand elle est ouverte à une meilleure compréhension des autres, une vision plus profonde de l'amour. C'est à cette souffrance qu'appartiennent les personnages de ce roman.

 

« Bonheur fantôme » est un roman sur la générosité et l'humanisme, sur la demande d'amour et le désir d'être là pour l’autre. Narrateur de son histoire, Pierre, dont le récit est truffé de références picturales, littéraires et musicales, montre aussi la nécessité d'anonymat dans un monde étouffé par le bruit.

 

■ Éditions du Rouergue/La Brune, 19 août 2009, ISBN : 9782812600630

 

Ecouter la présentation de ce roman par l'auteure


D'Anne Percin : L'âge d'angePoint de côté


Le site de l'auteure

 

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Freud, le tennis et la sexualité (3/3)

Publié le par Jean-Yves

L'exploration psychanalytique révèle l'existence de conflits psychiques enfantins dans les névroses, et réussit à les guérir en rendant conscients les conflits inconscients et en leur enlevant tout pouvoir pathogène.

 

Il existe néanmoins nombre de gens, qui ont subi des traumatismes sexuels violents ou sur lesquels se sont exercées des influences morbides absolument analogues à celles qui ont perturbé gravement la vie du névrosé, sans qu'ils soient atteints par la folie tennistique. Parce que ce ne sont pas les conflits extérieurs qui sont responsables de la genèse de cette maladie, mais des conflits intérieurs. C'est la façon purement subjective dont l'individu réagit à l'égard des traumatismes psychiques qu'il a subis, qui, en définitive, déclenche ou non la maladie.

 

La cause première de la névrose tennistique est donc d'origine constitutionnelle. Quant aux traumatismes sexuels, ils sont probablement inévitables dans la vie d'un enfant, élevé dans notre société où la sexualité est soumise à des règles sévères. Inévitables comme les bosses qu'il se fait au front, ou les écorchures qu'il se fait aux genoux.

 

« Dès leur plus tendre enfance, ces sujets avaient manifesté des troubles de l'appétit. Assis dans leur poussette, ils pouvaient contempler leur mère en train de jouer au tennis. Leur sentiment, à bien des égards justifié, d'être délaissés et même repoussés hors des limites du terrain s'est transformé en intense jalousie à l'égard de la balle. Celle-ci était peut-être cruellement frappée, du moins était-elle désirée. Au stade oral ou cannibalique, durant lequel l'excitation sexuelle est liée de façon prédominante à l'activité de nutrition, ces jeunes enfants ne pouvaient ingérer que des substances rondes et blanches. Entre parenthèses, telle est sans doute la meilleure explication scientifique de la faveur dont jouit, auprès du grand public, le bouillon de poule servi avec des boulettes de matzah. » (p.70)

 

En dehors du coïtus normalis, toute pratique sexuelle exercerait une influence néfaste sur l'équilibre nerveux du bon joueur de tennis.

 

Excès de prodigalité précoce ou effet de frustration atteignant le plaisir de l'homme, ces deux aspects du mal sexuel conduisent Freud, à envisager le nécessaire châtiment de l'homme coupable d'excès, qui se voit acculé à la névrose.

 

Le tennis dans cette perspective, synonyme de l'acte sexuel, serait l'équivalent d'un travail purgatif : éliminer ce qui, à l'intérieur de soi, est cause d'excitation ou de trouble. Le tennis, comme miroir de notre intériorité ?

 

Certes, il est parfois difficile de déterminer si Freud entendait qu'on le prenne au pied de la lettre ou pas. Entre une acceptation sans discernement de la théorie de l'inconscient tennistique et un rejet qui aurait l'ignorance pour seul alibi, il convient d'être circonspect.

 

Les plus réticents ne feront sans doute que constater certaines coïncidences, les adeptes verront leur foi confortée. Qui a raison, qui a tort ? la question reste en suspens.

 



Le livre : Le tennis et la sexualité : Les écrits secrets de Freud, Préface de Gérard Miller, Editions Navarin/Seuil, 126 pages, 1986, ISBN : 2020092727. Les extraits sont tirés de cet ouvrage.


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