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Articles avec #livres tag

La petite fille aux allumettes, Véronique Olmi

Publié le par Jean-Yves

Andréa, l'héroïne de la Petite Fille aux allumettes est hors du monde, elle est rejetée, elle n'a plus rien et elle s'en fout. Elle n'a qu'un souvenir, celui de sa grand-mère, et c'est la seule chose qui la réchauffe, ou plutôt la refroidit au sein d'une église.


Car, dans cette revisitation du conte d’Anderdsen, il fait une chaleur étouffante, il y a une lumière aveuglante, celle de l'été, des vacanciers, des autres, de tous les autres qui forment ce monde trop lumineux dont elle est exclue. C'est dans la pénombre fraîche de l'église où elle se réfugie le temps d'un instant qu'Andréa trouve un peu de répit, par un souvenir, le seul, on le sent, qui puisse l'aider à supporter de vivre. Comme Job, ce texte dense va à l'essentiel. À travers un portrait intime de la pauvreté aujourd'hui, il pose la question du sens de la vie. Pauvreté matérielle, morale, pauvreté blafarde et désabusée, absolument désespérée. Pauvreté monstrueuse qui fait du pauvre un monstre, celui qui rate tout, et aussi ses vacances car, n'ayant rien, il n'est rien. Ce texte est comme un grand vide, un grand trou lumineux que rien ne vient remplir.


Stock, novembre 2004, 57 pages, ISBN : 2234056918


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Nouvelle : Cambridge de Virginia WOOLF

Publié le par Jean-Yves

La maison des Darwin est une demeure spacieuse, construite au dix-huitième siècle je suppose, et surplombant un espace vert. La première chose que je vis, en entrant, les pieds couverts de neige, fut une vaste salle où brûlait un feu de bois. La maison est très confortable et accueillante. Les ornements, bien sûr, sont d'un genre que l'on associe immédiatement au corps professoral et à la culture universitaire. Dans le salon, la pièce des parents, sont suspendus des dessins de Holbein et de vilains portraits d'enfants; s'y trouvent aussi des tapis sans distinction, des chaises, du verre vénitien, des broderies japonaises. L'effet produit se résume ainsi: couleurs passées et incohérence totale; pas le moindre schéma directeur. Bref la pièce est morne.


La pièce des enfants se rebelle contre celle des parents: ils aiment les murs blancs, les affiches modernes, les photographies de vieux maîtres. S'ils pouvaient se passer entièrement de la tradition, j'imagine qu'ils se contenteraient volontiers de murs nus et d'une table grossière; je suis en désaccord avec ces deux idéaux.


En vérité le tempérament des Darwin mérite discussion. Les parents – seul sir George était visible – sont quelque peu effacés, bien sûr; Sir George est aujourd'hui un monsieur ordinaire et très aimable, qui parvient à mettre ses enfants parfaitement à l'aise. Il est étrange qu'un homme qui a dû connaître tant de grands hommes, et qui, dans son travail, n'affronte que de grands problèmes, n'ait rien de distingué ou de remarquable en lui. Au début, on en est plutôt soulagé, puis, plus tard, on est déçu. Ses réflexions fines et humoristiques, ses petites anecdotes et ses jugements astucieux lui viennent naturellement; point de masque, comme on l'avait espéré. Il est clairement affectueux, porte un intérêt réel à de petits événements sans importance, il est satisfait de sa position. Il est également clair qu'il n'a pas de goût particulier pour la beauté, et que son esprit ne recèle ni penchants romantiques, ni mystère; bref, c'est un objet massif, remplissant sa place dans le monde, et tout ce que l'on peut en attendre est un jugement sain et une humeur joyeuse. La chose la plus vivante en lui est son affection pour ses enfants; il est enclin à se montrer irascible, apprécie la ponctualité, les bonnes manières et l'ordre; il nous a, par exemple, fait la leçon sur l'importance (ignorée trop souvent par les jeunes femmes) d'avoir de bonnes chaussures. Il a l'œil pour les choses les plus ténues; et cette caractéristique, à son âge, lui confère un certain charme. Il est un peu comme un terrier vieillissant mais pourvu d'un pelage raide et gris, aux pattes courtes, aux yeux colériques et prompts aux larmes.


Son épouse (elle était au lit) est une femme grande et sensée; avec un soupçon de détermination américaine; mais, cela mis à part, simplement pratique et aimable; grossière, je pense, dans ses avis, si on s'aventurait à la mieux connaître. Les enfants marquent une préférence presque avouée pour leur père.


Les enfants sont naturellement plus intéressants. Car, à leur âge, dix-neuf et vingt-quatre ans, ils commencent à soumettre le monde à l'épreuve. Ils sont impatients de se débarrasser de la culture traditionnelle des Darwin et ont dans l'idée qu'il existe un monde de liberté bohème au cœur de Londres, dans lequel vivent des individus exaltants. C'est tout à leur honneur; et ils ont pour eux une fougue certaine que l'on ne peut s'empêcher d'admirer. Elle s'applique toutefois aux mauvais objets. Ils s'attaquent à la beauté, et cela requiert le toucher le plus sûr. Gwen a tendance (et ceci est une critique constructive) à admirer des œuvres sincères, marquées par la compétence et la vigueur, mais qui ne sont pas belles; elle affronte les problèmes de la vie dans le même esprit, et finira dans dix ans par être une femme sensée et forte, mais mal fagotée, avec des œuvres d'artistes mineurs et cependant méritants pour décorer sa maison. Margaret ne possède par le charme qui rend Gwen meilleure que le portrait que je fais d'elle; un charme né de la douceur et de l'aisance de son caractère. C'est l'aînée de la famille. Margaret est beaucoup moins formée, mais montre la même détermination à se faire par elle-même une idée de la vérité, et souffre du même manque de discernement. Elles ressentent de violents enthousiasmes pour les choses et s'imaginent que cela vient de leur excellent goût; elles croient qu'en caracolant dans les rues de Cambridge elles élaborent une théorie de la vie. Je pense que je les trouve trop aisément satisfaites de ce qui me semble à moi, par trop évident; je me méfie d'un mécontentement si brutal et des remèdes faciles qu'on y applique. Mais il y a aussi beaucoup de traits que j'admire; je trouve simplement que le tempérament des Darwin est, dans son ensemble, trop net, trop bien charpenté et trop zélé. Ils exhibent une image de la famille anglaise dans ce qu'elle a de meilleur: l'humour, la tolérance, le cœur, la saine affection.


Nous sommes également allées prendre le thé avec James Strachey, et l'on dut considérer les choses sous un angle radicalement différent. Sa chambre d'étudiant, bien qu'étant un logement à part entière, était sombre et sobre; des pastels d'artistes français pendaient aux murs et les bibliothèques étaient emplies de vieux livres. Les trois jeunes hommes – Norton, Brooke et James S. – étaient assis dans de profonds fauteuils; les yeux perdus dans une contemplation douce et appliquée du feu. M. Norton savait qu'il se devait de parler, si bien que lui et moi engageâmes une conversation laborieuse. Ce fut un duo très difficile; les autres instruments demeuraient silencieux; mais le temps presse, et je suis perplexe.


Car, à la vérité, ces jeunes hommes sont clairement respectables; ils ne sont pas très «capables», mais leurs idées me semblent honnêtes et simples. Ils ne sont pas doués pour le bla-bla; si bien que, lorsqu'on est en désaccord avec eux, c'est à des convictions que l'on se heurte. Et cependant, nous n'avions rien à nous dire; j'étais consciente que non seulement mes remarques, mais aussi ma présence étaient soumises à la critique. Ils veulent la vérité et doutent qu'une femme puisse l'exprimer ou l'incarner. J'ai trouvé courageux de leur part de me recevoir; mais pas une once de sympathie. J'ai dû me rappeler que l'on n'est pas totalement développé à vingt et un ans.


En même temps, j'ai admiré l'atmosphère – ou peut-être quelque chose de plus? – et je m'y suis sentie, d'une certaine manière, à mon aise. Pourquoi l'intellect et la personnalité se doivent-ils d'être si stériles? C'était comme si les plus grands efforts des personnes les plus civilisées produisaient un résultat négatif: on ne peut rien être honnêtement. Mais j'exagère; car j'ai senti, comme je l'ai dit, une atmosphère qui ne peut être produite que par des esprits et des personnalités qui, d'une certaine manière, affectent agréablement l'observateur.


Le Figaro Littéraire, 14 octobre 2004


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Comme une chanson dans la nuit d'Alain Remond

Publié le par Jean-Yves

«Nul ne guérit de son enfance», chante Jean Ferrat. Cette phrase pourrait résumer à elle seule le dernier ouvrage d'Alain Rémond.


Après trente ans passés à Télérama, l'ancien chroniqueur a soudain eu du temps pour penser à sa vie. Et pour «affronter son destin, de gré ou de force», via une foule de souvenirs encombrants.


Dans ce petit livre dignement impudique, Alain Rémond revient sur les traces de son enfance. Elle fut à la fois heureuse et infernale, doublement hantée par la guerre : celle qui, en 1944, fit rage à Mortain, là où habitait la «tribu Rémond» avant sa naissance, mais aussi celle que se sont livrée ses parents dans leur maison de Trans. «Pendant des années, tous les soirs dans mon lit, j'ai prié pour que mes parents s'entendent», confesse l'auteur. En vain. Au-delà de cette blessure initiale, que rien n'a pu cicatriser, Alain Rémond tente de démêler l'écheveau de son existence : pourquoi est-il devenu journaliste alors qu'il voulait être prêtre ? Comment Simone Signoret et Yves Montand sont-ils entrés dans sa vie et dans son cœur? Pourquoi ces étranges résonances avec les écrits de J.D. Salinger ? «Dans ma vie, tant sont passées que je n'ai ni voulu ni souhaitées», reconnaît cet homme meurtri de 56 ans qui sait joliment parler du bonheur d'un printemps renaissant alors que sa gorge est nouée et ses yeux pleins de larmes.


■ Seuil, avril 2003, ISBN : 2020604477

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Après toi, Christian Giudicelli

Publié le par Jean-Yves

Le 6 août 1997, deux semaines après la mort de Claude Verdier, son ami, Christian Giudicelli commence un journal de deuil. Plus de trente ans auparavant, Claude et Christian avaient quitté leur ville de province et s’étaient installés à Paris. Christian est un adolescent. Claude veillera sur lui. Ils partageront les épreuves et les espoirs, jamais ils ne se sépareront.



Claude Verdier est un remarquable dessinateur-peintre, Christian Giudicelli est écrivain dramaturge, animateur sur France-Culture. Comment survivre, s’interroge le narrateur, quand on perd celui qui donnait sens à chaque heure de la vie ? Peut-on par la seule écriture sauver un lien aussi définitif ?


Explicitation de l’origine de ce journal dans le chapitre : « Aujourd’hui » (page 207) 26 décembre 2003


Aussi brusquement qu’il avait été commencé, ce journal s’interrompit le 12 mai 1998. Un certain temps, par acquit de conscience, j’ai conservé dans la poche intérieure de mon blouson […] où je prenais mes notes. Début juin, devinant que je n’y ajouterais plus rien, je l’ai rangé presque rempli (138 pages sur 152) […] C’est seulement lorsque, durant quelques semaines, je quitte Paris et ma vie habituelle que je ressens la nécessité, comme un pianiste fait des gammes, de mettre en mots les impressions reçues de paysages et de personnes dont je ne veux pas perdre le souvenir. L’exercice, qui se déroule selon les circonstances dans un hall de gare, une chambre d’hôtel, sur un banc en plein air, ne vise pas à la littérature, bien qu'une arrière-pensée n'en soit pas absente : plus tard, rentré chez moi, à tête reposée (comme on dit bêtement), je feuilletterai un de mes carnets dans l'espoir d'y trouver assez d’éléments pour reconstruire un texte moins elliptique et confus sans en altérer la spontanéité. Ce fonds de livres en puissance, tout écrivain est content de le posséder quand, essoufflé mais peu enclin à se taire, il n’a plus l'énergie d’aborder de nouveaux thèmes. Pendant ces trois quarts d’année où s’accumulaient quotidiennement mes gribouillages […] pas un instant je n’ai songé à une éventuelle publication. […] Je suis persuadé avec le recul que, incapable d’accepter la violence d'un tel malheur, j’en consignais les répercussions, guidé par l’envie secrète de l’atténuer. Tentant de suivre à la trace mon difficile parcours, je me traitais comme un je qui n’était plus tout à fait moi, un Christian que je projetais dans la fiction d'un cauchemar plutôt que je ne l’appréhendais dans le cauchemar lui-même.


Une fois terminée ma rédaction du soir - oui, assez analogue à un devoir de français imposé à un enfant par un maître inconnu -, je me gardais de la relire et, le lendemain, je ne la lisais pas davantage, je poursuivais mon travail de fourmi déboussolée. Ainsi, sans réfléchir, jusqu'à la fin.


Au bout de cinq ans, alors que j'avais à diverses reprises utilisé mes carnets de voyage, j’éprouvai le désir de repêcher […] le carnet […] Je me souviens avoir hésité à le rouvrir : ce qui touche à Claude reste une matière inflammable et je risque d’être réduit en cendres dès qu’il est question de lui. Je savais que je lui avais adressé une sorte de longue lettre qu’il n’aurait jamais sous les yeux, dont j’espérais, en dépit de la raison, que quelque chose lui serait révélé. Si une idée du contenu de la lettre subsistait dans le flou d’une mémoire que je veillais par prudence à ne pas trop solliciter, ce qui lui donnait son, vrai sens, le ton, je ne pouvais plus l’entendre. Le ton me surprit. Une mauvaise surprise. Je fus déçu de son calme apparent. La distance établie avec la réalité était plus grande que je ne l’avais envisagée. Appliquée à la tragédie de ma vie, cette narration m’exaspéra à tel point que je me jurai, sinon de la détruire, du moins de la laisser reposer, comme dans un cimetière, dans le carnet au fond du sac en plastique. Particulièrement furieux de mon impuissance à restituer à Claude son allure, sa parole, son poids de chair, je décidai de me mettre à un livre qui raconterait notre histoire, un roman autobiographique - ils le sont tous - qui justifierait ce passage de trente-huit ans dans un monde où, à notre manière, nous avions su tracer notre chemin. Des brouillons se succédèrent, plus maladroits les uns que les autres, pires que maladroits, d’une banalité les condamnant à l'insignifiance. Je fus vite convaincu que notre aventure extraordinaire, d'une harmonie sans faille, n'était pas à la portée de ma plume. Il me semblait avoir déjà exprimé cette pénible certitude dans mes notes... et me voilà en train, pour le vérifier, de refeuilleter le carnet voué aux gémonies. J’y manifeste en effet, à propos d’une séquence de télévision où étourdiment j’avais déclaré que je te consacrerais mon prochain ouvrage, la même certitude que « les mots se déroberaient devant notre vrai lexique » et qu’il « faudrait du génie pour aborder un tel continent intime ». Donc, me taire ?


Je ne voulais pas m’y résoudre. À quoi sert-il d’être un auteur si l’on renonce à affronter l'essentiel ? Je relus avec attention le carnet. À mesure que j’en tournais les pages, j’eus encore une certitude : aussi imparfaites que soient ces notes, elles disent une part de la vérité, la part de l'épave qui flotte après le naufrage. L’épave - moi, en l'occurrence – s’y ressaisit avec ses moyens dérisoires: ce ton qui essaie d’ordonner le désordre. Après un deuil cruel, la plupart avalent des tranquillisants et vont chez le psychanalyste, un écrivain écrit. Il pleure et il écrit qu’il pleure pour moins pleurer. Se dédoublant, comme je l’ai indiqué plus haut, il devient cette chose informe, souvent misérable, un objet littéraire. À l’évidence, je l’ai été. D’où, au second examen de mon récit, une indulgence relative et la certitude, la dernière cette fois, qu'il me serait impossible de faire mieux. «C'était cela notre amour», ainsi débute l’un des plus beaux poèmes de Georges Séféris. En quatre vers débarrassés de l’anecdote, il nous offre de toucher l’indicible :


« C’était cela notre amour, il progressait lentement À tâtons parmi les choses qui nous entourent, Afin d'expliquer pourquoi nous refusions la mort, Si passionnément. »


Avec les milliers de lignes de ma prose empêtrée d'anecdotes, je suis loin d’atteindre à l’incandescence de ces quatre vers. C’était cela notre amour ? C’était beaucoup plus que cela.


C’était à peine cela. À peine, une dose infinitésimale d'amour. Mais c’était cela ou rien. Au silence, je préfère le balbutiement, le son d'une voix qui se cherche, qui nous cherche. Donc, publier. Ouvrir notre porte à une poignée d'inconnus... Peut-être devineront-ils ce que je ne crois pas avoir suggéré dans mes phrases. Je souhaite un de ces lecteurs de génie dont l’imagination comble les trous du texte auquel il permet d'accéder à une vérité que ce texte n'était parvenu qu’à côtoyer. Car le ton, s’il ne m’exaspérait plus autant, si je n’en contestais plus le naturel - je ne suis pas quelqu'un habitué à pousser des cris lorsqu’il souffre -, ne sonnait pas toujours juste à mes oreilles. Ou alors il sonnait juste un peu faux. Assez ergoté. En août, le jour de l’anniversaire de Claude, j’ai allumé l'ordinateur pour rédiger la version définitive de cet Après toi : Le mécanisme était enclenché, il ne se gripperait plus. Supprimant ça et là des répétitions, fournissant de rapides renseignements sur mes familiers de façon à ce qu’ils ne restent pas que des noms et acquièrent un minimum d’existence, j’ai respecté dans ma copie la relation initiale. J’ai retraversé ces dix mois d'un pas de somnambule qui marcherait en pleine lumière. Aujourd'hui, j’ai terminé avec l'impression de n’être pas plus avancé, soulagé malgré tout […]


Une magnifique leçon de vie dans cette égalité fondamentale du sexe et de la passion..


Jour après jour, d'août 1997 à mai 1998, avec la plus déchirante simplicité - sans révolte, ni revendication, ni tentative de réhabilitation Christian Giudicelli dit sa souffrance glissée dans chaque interstice d'un quotidien obligatoire : le travail, les amis… mais aussi les plaisirs du corps. L’honnêteté et la franchise dominent le journal. Quels que soient les rencontres et les sursauts des jouissances, l’amour pour l’amour perdu reste total. Ce récit lucide, où les larmes ne coulent que la nuit quand s’éteignent les acrobaties du jour, module à l'infini cette seule phrase : plus personne ne m'attend.


Christian Giudicelli continue à écrire et à faire connaître l’œuvre de Claude Verdier : expositions, mise à jour des documents, classement des archives. Il reprend ses visites à l'hôtel Drouot, leur lieu de prédilection où ils dénichaient les illustrations et les projets de décors de théâtre dont ils avaient entrepris la collection. Il revisite leur jeunesse, se remémore leur vie préservée, loin d'un activisme bruyant, une oasis dans le désert de la mondanité parisienne.


Au-delà du mouvement lent de la mémoire, et d’un dosage discret de l’émotion, « Après toi » est un éloge de la fidélité amoureuse. L’affection qui unit deux hommes serait-elle le dernier bastion de l’amour absolu ?


« Après toi » s'adresse à tous ceux qui ont perdu la personne qu'ils aimaient, c'est-à-dire tout le monde. La vie se résumera donc à regarder mourir et à mourir. Cette vérité de glace brille dans « Après toi », bonne chanson d'un amour perdu qu'on ne retrouvera plus.


L'homosexualité abordée sans détour


Des souvenirs de l'auteur avec son ami, Claude Verdier, peintre et des rencontres furtives sont racontés ici et là dans ce journal.


Exemple pour les rencontres furtives page 27 : …Minuit. La Twingo récupérée, je file en direction de la porte Dauphine. Les jeunes ici se foutent des bondieuseries communautaires, ils vivent comme moi au jour le jour ou plutôt au soir le soir. Après pas mal d'hésitations, j’embarque un Mehdi d'une vingtaine d'années. Bavard sympathique, il me dit, durant le trajet vers ma rue Dutot, qu’il a perdu sa fiancée dans un accident de voiture. Mis en confiance, je lui révèle que « l’être que j’aimais le plus m’a quitté ». « Il t’a largué ? » demande-t-il. « Non, mort de maladie. » Il écoute poliment de rapides allusions à ce que fut notre si longue aventure puis, lorsque j’ai terminé : « Elle n’était pas contagieuse, sa maladie ? » Je le rassure... enfin pas vraiment puisque, sur mon lit - on ne se glisse pas dans les draps -, il ne consent qu’à une anodine séance de gymnastique. Je le ramène où je l’ai trouvé. On ne dit plus grand-chose. Avant de regagner les ombres du bois de Boulogne, il me donne son numéro de portable : « À la prochaine... » Tu es parti depuis un mois et j’ai déjà besoin de l’éphémère contact d’un corps inconnu alors que, depuis des années, je n’allais plus dans les endroits de drague. Je me contentais de ce qui se présentait. Je n’étais pas à ce point assoiffé… (page 27)


■ Éditions du Seuil, 2004, ISBN : 2020632829



Du même auteur : Double express - Le point de fuite - Station balnéaire


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L'île atlantique, Tony Duvert

Publié le par Jean-Yves Alt

L'Ile Atlantique, est un roman du monde de l'enfance. C'est la vie de famille dans une quelconque sous préfecture, la vie des gamins, l'ersatz de vie de leurs parents, que Tony Duvert croque ici dans un tableau drôle, charmant et cruel, comme on croque une pomme : en s'en léchant les babines.

Les garçons vivent, tout simplement, joyeusement, avec leur voix frêle, leur langage naturel, pendant que leurs parents meurent à petit feu en tentant de survivre, une agonie qui dure des décennies, avec le souvenir de leurs orgasmes refroidis, leurs perversions morbides, gloutonnes ou insipides.

L'Ile Atlantique gravite autour de ce que l'on a coutume de nommer des « enfants » mais qui n'en sont pas : ce sont des êtres humains complets, totaux, qui vivent pleinement, magnifiquement, dans la mesure où le leur permettent les zombies, les vivants-morts qu'on appelle d'habitude « adultes ». Tony Duvert disait dans Journal d'un innocent :

« L'adulte est seulement la forme que l'enfant est contraint d'adopter pour se reproduire. Et si l'hygiène fait que au lieu de mourir peu d'années après être tombés dans l'état adulte, nous y vivons beaucoup plus longtemps, nous devons oublier où se trouve le comble des perfections humaines : intelligence, liberté, invention, sociabilité, esprit communautaire, gaieté, bonté, courage, spontanéité, générosité, douceur, malice, richesse affective, solidarité, loyauté, beauté, etc. : à savoir dans l'enfance. »

Les adultes de l'Ile Atlantique, avec la nuance péjorative qui s'impose donc sont vus avec le regard d'un homme-enfant ; non pas le regard curieux mais innocent du garçon, mais celui d'un homme, averti et expérimenté, un homme qui se coulerait dans le corps d'un enfant, qui s'exercerait à regarder comme un enfant. Un enfant ayant la trentaine bien sonnée, mais qui n'aurait pas été gâté, perverti, domestiqué, modelé par la société, par les familles. Cet homme-enfant voit alors le monde tel qu'il est, drôle souvent, d'un humour tendre et grinçant à lire parfois au second degré ; mais surtout monde cruel, ubuesque, peuplé de familles qui sont des machines à décerveler.

Les familles sont des engins assez au point. Elles ingèrent de la matière vivante, pétillante, drôle : des gamins ; et elles recrachent après traitement des détritus, qui n'ont qu'une seule fonction : se transformer à leur tour en machines à produire des détritus, et ainsi de suite.

Le principe de la transformation est simple. On soumet la matière vivante à des traitements variés, comme les peaux dans une tannerie. Les risettes gouzigouzantes, les caresses guiliguiligluantes tout d'abord.

Les interdits ensuite :

« Je ne veux plus que tu sortes. Je te l'interdis. Tu entends ? Tu entends ? Tu passeras la journée là. Devant moi. Et je t'interdis de voir personne... Ici ! Devant moi ! Toute la journée ! Et quand tu retourneras au lycée, ce sera pareil ! Je veux. tu entends, je veux la preuve que tu y seras allé ! On aura un carnet spécial que tu feras signer là-bas ! Tamponner par le proviseur ! Tous les jours ! Tu entends ! Et le reste du temps, ici ! Avec nous ! Et les fameux copains, dehors ! Et la nuit bouclé ! Bouclé ! »

Mais l'ingrédient essentiel, c'est encore les coups de fouet, de chaînes. les taloches, les calottes. La moindre occasion est bonne pour jouer la grande scène où les enfants deviennent des punching-ball pour le divertissement de leurs parents.

« Bertrand surtout avait été un partenaire merveilleux. On avait pu le tourmenter comme un esclave, un déporté, un chien. Il résistait, rebondissait, était toujours à la hauteur de la bêtise, de la férocité d'autrui. Il était devenu un gros con qui pesait cent tonnes, un adolescent courtaud, trapu, reconnaissant. Il serait technicien un jour, peut-être ingénieur, peut-être dans l'atome, si on le giflait assez. Quelle promotion pour son père. »

Bien sûr, l'affaire n'est pas toujours très propre, il y a du sang, des cicatrices indélébiles (une vieille : ses douleurs à la colonne vertébrale, c'est une trempe il y a soixante-quatre ans) : mais dans le secret des alcôves, tout cela ne se voit pas trop.

Certes, le rendement de la machine famille n'est pas à 100 : il y a des moments où les gamins vivent tout seuls, inventent milles ruses pour s'échapper, il y a des réseaux de résistance et d'entraide : il y a même des rébus qui refusent de se laisser réduire à l'état adulte (pour cela une seule solution : fuir). Mais globalement le système est assez satisfait de son fonctionnement. Les détritus, quand ils ont réussi une belle opération, à transformer en larve l'enfant sur lequel ils opéraient, jouissent d'une douillette considération sociale auprès des autres détritus. Et ils ne jouissent pas que de cela ; les milles tortures qu'ils infligent, au gré de leurs humeurs arbitraires, aux petits êtres vivants qu'ils appellent leurs enfants, sont pour eux l'occasion de véritables orgasmes. Ah ! les belles raclées à coups de chaînes, les fessées jusqu'au sang qui laissent à leurs pieds d'informes masses de chairs pantelantes et sanguinolentes mais soumises ! Quels délices ! Comme c'est source d'un plaisir jouissif que l'on sent monter, que l'on suit dans la bordée d'injures qui accompagne et rythme les coups ! Plaisir d'autant plus grand que le tout est pour le bien de l'enfant, bien entendu.

Mais attention : pas question dans l'Ile Atlantique de scènes sadiques, où la pornographie viendrait à fleur de page. C'est d'une description clinique, celle de l'homme-enfant expert étonné mais objectif, qu'il s'agit.

Rien d'étonnant dès lors si on n'est pas beau à voir quand on « tombe à l'état adulte » : tous sont des malades, de « ces maladies psychosomatiques que tout le monde attrape de nos jours, mêmes sous les meilleurs climats ». Les hommes sont imbibés, alcoolos jusqu'à la moelle du cerveau, lâches, vicelards, pervers. Les femmes, flasques, graisseuses, nauséeuses, sont mégères, des tyrans domestiques.

Ainsi, Madame Seignelet qui

« avait établi pour toujours à force de hurlements, de plaintes, de commandements, de soupirs et de gifles qu'elle était torturée sans répit. Personne n'eût osé en douter, pas même son mari. Elle se sacrifiait, se crevait, donnait sa vie : qu 'on n 'y croie pas, on avait une calotte (...) Plongée dans son fauteuil comme un petit est au pot (...) elle avait l'estomac bien graissé, les membres bien mous, la cervelle bien veule (...) Elle lisait flasquement, comme les vieux somnolent sur une chaise, et elle peignait ses cheveux avec les cinq doigts, en tirant et repassant jusqu'à les dépermanentiser, et en raclant de tous ses ongles son cuir chevelu gras. Elle recueillait une boue de sébum et de pellicules qui formait, sous chaque ongle. un croissant de lune en saindoux grisâtre. collant, qu'elle reniflait. »

Heureusement, ces adultes finissent par mourir, dans l'indifférence quasi générale d'ailleurs, souvent de mort violente, quelquefois assassinés par leur conjoint ou conjointe en fonction des hasards des haines conjugales. Et c'est mieux ainsi: il vaut mieux ne pas prolonger l'agonie de ces déchets qui ont tous atteint l'âge canonique de 30, 40, 100 ans, l'âge bête par excellence.

Et puis, il y a les enfants, les garçons car les quelques fillettes de l'Ile Atlantique sont là presque par hasard. Eux au moins, quand ils sont à l'abri des coups, vivent. Ils sont innocence et fantaisie, babillent en bandes, bandent en jouissant de leur corps, en toute innocence : ils ne sont pas encore normalisés, dressés, et quand ils ont «un vice», «une manie», ils n'y accordent aucune importance car ils ignorent en être atteints. Ils jouissent de leur corps avec malice, avec délice, s'amusent de leur sexe qui pointe comme un nez, de leur derrière rigolo, et ils ne vous croiraient pas si vous leur disiez que c'est sale, un vice, sexuel : seuls ceux auprès de qui le dressage a commencé à porter ses fruits éprouvent un début de gène, de honte.

De cette honte qui les pervertira, de cette culpabilisation qu'on leur inocule comme un venin pour les transformer en adultes. Eux, alors. commencent à se moquer des pédés, des pédales, tout en continuant à enfiler leurs petits copains.

Les gamins jouissent de la vie en bande, des niches qu'on peut faire aux parents, des vols dont on se vante auprès des copains, depuis le larcin inutile jusqu'au cambriolage en règle, avec mort d'homme à la clé. Mais le vol est considéré comme un art, un sport pratiqué pour la seule beauté du geste, pour l'insolent pied-de-nez qu'il permet de faire à la société. Le vol n'est jamais entaché de ce qui risquerait de l'avilir : le sentiment de propriété, d'appropriation du bien d'autrui.

Les garçons jouissent aussi de leur langage, qui contraste avec celui des adultes qui parlent avec un cadavre dans la bouche, où tout sonne faux, qui ne sont que de mauvais comédiens en représentation dans un théâtre si minable qu'ils en sont les seuls spectateurs. Les garçons, eux, parlent un langage vivant, clair, drôle :

« - T'imagines la vioque quatre-vingts berges ou quelque chose comme ça !

- Ah ouais eh cent berges ah dis donc le bahut ! gloussa Julien Roquin. Putain elle schlinguait si c'est qu'elle a fait dans son froc quand on l'a attachée ! Ah l'bahut dis donc ! Ah il a bien fait l’aut 'salaud !

- Eux ils racontent que c 'est le bâillon, ça l'a étouffée, pas étranglée. Alors c'est de votre faute remarque. Pas plus que celle d'avant ! dit Marc Guillard.

- Mais non, non ! dit Théret. Non ! On lui a à peine mis à moitié dans la bouche, on a même pas serré, faut pas rigoler écoute.

- Rah ça l'empêchait pas d'péter avec son cul eh ! ricana Julien. Ah la vioque eh dis donc !

- C'est pas ça c 'est le dentier, fit Guillard.

- Le dentier ? Quel dentier ? dis René Théret.

- Le dentier. Les vieilles elles ont un dentier. Quand tu les bâillonnent elles l'avalent et ça les étouffe et elles claquent. Tout le monde il sait ça ! »

■ L'île atlantique, Tony Duvert, Editions de Minuit, novembre 2005 (réédition), ISBN : 2707319333


LIRE sur ce blog une autre chronique de ce roman

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