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Articles avec #livres tag

Les règles du consentement, Anita Brookner

Publié le par Jean-Yves

Vous prendrez bien un peu de vitriol dans votre tasse de thé !... Anita Brookner revient avec deux nouvelles héroïnes très britanniques, plus esseulées que jamais.


Le destin a voulu qu'Elizabeth et Betsy naissent juste un peu trop tôt dans le siècle pour bénéficier de la vague de libération des femmes. Aussi se sont-elles pliées à des déterminismes bientôt caducs.


Elizabeth, jeune fille bien née, pragmatique mais sans talent, fait un mariage de raison avec un homme plus âgé, dont le décès la laisse prématurément veuve et désœuvrée. En revanche, Betsy, son ami d'enfance, orpheline, choisit la passion amoureuse, quitte à s'y brûler les ailes. La romancière excelle dans la peinture de ces vies de femmes oubliées de l'histoire... Délicieusement glaçant.


Biographie de l'auteur : Historienne d'art et écrivain, Anita Brookner a publié une vingtaine de romans. Récompensée par le Booker Prize en 1984 pour Hôtel du lac, elle est considérée comme l'une des meilleures romancières anglaises contemporaines.


Editions Fayard, 2004, ISBN : 2213620695


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La rebelle, Benoît Duteurtre

Publié le par Jean-Yves

Eliane Brun, est présentatrice de télévision à «L’Autre Canal» et femme d’édition, elle est «la rebelle» de service ... Elle présente des émissions de télévision dans lesquelles elle tente de mettre en application ses idéaux, de jeunesse pour la plupart, de l’air du temps pour les autres.


Elle souhaite donner la parole aux faibles, parmi lesquels elle se compte volontiers, et lorgne non sans scrupule sur l’éventualité d’un poste mieux payé et plus valorisant.


Eliane entend bien libérer la société de ses préjugés réactionnaires. Mais elle a autant le cœur dur que la tripe sensible : sa compassion pour la misère du monde est à la mesure de son intransigeance pour ses subordonnés et tous ceux qui ne pensent pas comme elle. Elle est surtout contaminée par un terrible virus qui ronge notre époque : la tyrannie du bien.


Dans cet esprit de résistance, elle anime une é-MISSION, «la Chasse aux sorciers», dont le but est de traquer, caméra au poing, tous les affreux de notre temps (l'émission est sponsorisée par Zip, insecticide contre toutes les vermines) : racistes, pollueurs, patrons non citoyens, rien n'échappe à la vigilance d'Eliane. On l'aura compris, la jeune femme est une combattante qui n'hésite pas à invectiver tous azimuts Bush, le pape, Bill Gates, tous les puissants de ce monde qui ne demanderont pas de droit de réponse à sa direction.


Le retour à la réalité sera douloureux. Sitôt éteints les projecteurs du plateau, ne restent que les mécanismes économiques, la dureté et la lâcheté des hommes. Elle est renvoyée de « L'Autre Canal » : Sois rebelle et tais-toi. La vérité est que la chaîne de télévision qui l'emploie vient de se faire racheter.


Elle est alors embauchée à la Cogéca [rebaptisée en « Rimbaud Project » avec visage du poète en logo, afin qu'elle entre de plain-pied dans le XXIème siècle] par Marc Ménantreau, PDG, jeune énarque, qui n’est pas sans rappeler le dirigeant d’un empire économique ayant fait parler de lui il y a peu lors d’un licenciement aux indemnités colossales...


Payée à prix d'or par sa nouvelle entreprise, pour innover dans la fureur subversive et le projet séditieux, elle assume fièrement cette contradiction.


Mais Eliane ne voit pas qu’elle participe au jeu de la domination, un jeu complexe avec baron, bonimenteur, escamotage perpétuel des dés … la rebelle va le payer cher.


Le livre se termine sur l'île d'Yeu et atteint au sublime. Eliane a tout perdu. Elle fait face à la tombe de Pétain. Elle la défie. Elle crache dessus.


La rébellion a toujours le dernier mot.


Il n’est jamais innocent qu’un romancier habite le corps et l’âme d’une femme plutôt que ceux d’un homme (Cf aussi Philippe Besson à propos des « Jours fragiles ») : le sujet, Eliane Brun, permet à l’auteur de balancer, sur le mode de la satire, avec force séquences humoristiques, un certain nombre de bombes sur la société dans son ensemble : un patron qui n'a que les mots «jeunesse», «imagination», «mouvement» à la bouche ; un aristocrate désargenté, Cyprien de Réal, qui veut se refaire en vendant des «fermes éoliennes» génératrices d'«électricité propre» aux élus locaux ; Farid, un jeune informaticien de la Cogeca, homosexuel, lequel vit une relation en demi-teinte avec un homme de dix ans son aîné qui n'a de cesse de lui réclamer une vie de famille calquée sur le modèle hétérosexuel, une «caricature gay de la famille française» selon Farid …


Benoît Duteurtre prend un malin plaisir à mettre en évidence les contradictions qui minent la vie des uns et des autres :


«Etre rebelle, lui dit Marc Ménantreau, c'est refuser l'idée que le monde est figé. Et pour moi, chef d'entreprise, c'est respecter les clients et les actionnaires, les entraîner dans une aventure qui ne soit pas seulement une affaire de dividendes.»


In fine, le constat est assez implacable : il n’y a plus de rebelles si l’on entend par là des esprits contestataires jouissant de l’indépendance qui leur permet de dénoncer les exactions des détenteurs de tous les pouvoirs.


■ Editions Gallimard, 2004, ISBN : 2070735001



L’auteur : Benoît Duteurtre est né en 1960 près du Havre. Auteur d'une dizaine de livres, musicien, critique musical, producteur et animateur d'une émission de radio consacrée à la musique, membre du comité de lecture des éditions Denoël... Benoît Duteurtre joue sur de nombreux tableaux ! Sa carrière littéraire est favorisée par l'incitation de grands noms de la littérature : à l'âge de quinze ans il montre ses premiers textes à Armand Salacrou, puis Samuel Beckett, auquel il a envoyé quelques textes, lui conseille de publier sa première nouvelle dans la revue « Minuit ». Mais c'est en 1985, lors de la publication de son premier roman « Sommeil perdu » qu'il commence à vivre de sa plume. Ce livre lui ouvre les colonnes de la presse, et notamment de la presse spécialisée dans la musique. La musique : la seconde passion de Benoît Duteurtre. Pianiste de formation, il a créé « Musique Nouvelle en Liberté », une association destinée à soutenir les jeunes compositeurs. Il est également producteur à France Musique où il anime chaque samedi matin « Etonnez moi Benoît ». Mais depuis 1989, et « L'amoureux malgré lui » (premier volet d'une comédie sociale moderne), Benoit Duteurtre est surtout connu pour ses romans, traduits dans une dizaine de langues (Tout doit disparaître, Gaieté parisienne, Drôle de temps, Les malentendus, Le voyage en France, Service clientèle).


Du même auteur : Tout doit disparaître


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Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel, Pierre Seel [et Jean Le Bitoux]

Publié le par Jean-Yves Alt

La déportation des homosexuels est une tragédie ignorée en raison de l'indifférence de l'histoire officielle et du silence des rares survivants. Pierre Seel, l'un d'entre eux, s'est replié sur son secret pendant plus de quarante ans. Il livre dans ce livre, avec une dignité et une simplicité poignantes, le récit d'une existence ravagée par une souffrance enfouie sous l'opprobre et la honte.

Le destin de ce cadet d'une famille bourgeoise de Mulhouse, catholique et fervente, a basculé sur un incident qui aurait pu être anodin, sans l'arbitraire policier français. Lors d'une étreinte furtive d'un soir, dans un square de rencontres, un inconnu lui vola sa montre. Au commissariat où il déclara le lieu et l'heure du larcin, il fut aussitôt inscrit sur le fichier des homosexuels de la ville.

Trois ans plus tard, la Gestapo ainsi bien informée l'a arrêté, torturé, violé et envoyé au camp de Schirmeck.

L'ordinaire de la terreur. Pierre Seel a découvert là l'ordinaire de la terreur concentrationnaire, les sévices, les humiliations, l'âpreté des rapports entre déportés, aggravé par ce ruban bleu sur sa vareuse, stigmate du "délit sexuel" compris de tous et qui l'isolait. Il raconte son angoisse lorsque le haut-parleur hurlait son nom, car c'était parfois pour pratiquer sur lui des expériences pseudo-médicales. Et ce moment d'effroi insoutenable, quand au milieu du carré formé par les internés brutalement convoqués, il a vu périr le garçon qu'il aimait, Jo, âgé de dix-huit ans comme lui, livré nu aux chiens, la tête coincée dans un seau qui amplifiait ses cris.

Puis, ce fut l'enrôlement forcé, en tant qu'Alsacien, dans l'armée allemande, la traversée de l'Europe jusqu'au front russe, périple absurde et misérable d'un soldat improvisé, d'un anti-héros qui, un jour, en Yougoslavie, a tué un partisan dans un corps à corps, parce que c'était lui ou l'autre. De cette période ne lui restent que des bribes de souvenirs. Il s'évertuait à survivre en s'effaçant, "obsédé par le souci de ne jamais (se) faire remarquer". Depuis, les événements s'esquivent dans sa mémoire.

Au retour, la guerre était finie, mais l'espérance aussi. Pierre Seel a continué de s'effacer dans un mutisme blessé, dans la construction volontaire et désespérée d'un couple et d'une famille normalisés. Longue et pathétique peine perdue qui l'a mené au seuil de la folie. Cet homme égaré n'a pu se retrouver qu'en parlant, puis en écrivant ce livre, à soixante-dix ans. L'Etat a tardé à lui reconnaître le titre de déporté, la bureaucratie obstinée lui demandant de produire deux témoins, cinquante ans après. Le témoin, c'est lui, qui a eu l'héroïsme de rompre le silence.

■ Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel, Pierre Seel [et Jean Le Bitoux], Éditions Calmann-Lévy, 1994, ISBN : 2702122779


Lire aussi sur ce blog :

- Postface de l'édition allemande de « Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel »

- Les oubliés de la mémoire de Jean Le Bitoux

- Histoire de l'homosexualité en Europe : Berlin, Londres, Paris, 1919 – 1939

- TÉLÉVISION/HISTOIRE : Un amour à taire un téléfilm de Christian Faure

- CINÉMA « Paragraphe 175 » : La déportation des homosexuels pendant la Seconde Guerre Mondiale

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Intergénération : si on VOUS demandait d'évoquer votre ancêtre préféré ?

Publié le par Jean-Yves

13 personnalités [les écrivains Noëlle Chatelet, Madeleine Chapsal, Irène Frain, Pierre Assouline, Jean Chalon, Jérôme Pellisier, le professeur Christian Cabrol, le philosophe Alain Etchegoyen, l'historienne Hélène Carrère d'Encausse, l'illustratrice Nicole Lambert (les Triplés), le généticien Albert Jacquard, le chef cuisinier Marc Meneau, le réalisateur José Giovanni] ainsi que 4 adolescents parlent d'un « ancien » (parfois bien plus jeune que l'auteur !) qu'ils ont aimé ou aiment.


Cela donne un petit livre souple très émouvant, « TRAIT D’UNION » coédité par Bayard et la Fondation Eisai (entreprise japonaise spécialisée dans les traitements contre la maladie d'Alzheimer). Il est distribué gratuitement (contre remboursement des frais d'envoi : un chèque de 3 € par ouvrage à l'ordre de Greenwich) à l'adresse suivante : (sans oublier d'indiquer l'adresse de livraison de l'ouvrage !)


APAJH - Opération Trait d'Union


86/90 rue Edouard Vaillant


92300 LEVALLOIS PERRET


Un extrait... pages 101 à 103


ALEXANDRE, LE JEUNE PHILOSOPHE par ALBERT JACQUARD *


L’an dernier, j’ai découvert un livre intitulé Eloge de la faiblesse [1]. Cela m’a rappelé un de mes livres, Éloge de la différence [2]. J’ai ensuite découvert que ce même auteur avait écrit un autre ouvrage. Le Métier d’homme [3], un si beau titre, j’en étais jaloux. J’ai alors eu envie de rencontrer l’auteur. Nos titres nous ont rapprochés, c’est ainsi que j’ai fait la connaissance d’Alexandre.


Il a été décidé de faire une série de cinq émissions Sur France Culture avec lui. Ces émissions ont bouleversé les auditeurs. Voilà pourquoi. Alexandre est né avec son cordon ombilical autour du cou, il était tout noir, étranglé, les médecins allaient abréger ses souffrances quand sa mère a poussé un cri pour qu’on tente une réanimation et c’est ainsi qu'Alexandre est venu au monde. Il a passé dix-sept ans dans une maison de rééducation, sa vie est une vraie conquête pour ne pas dire un triomphe. Pour lui, arriver à se laver les dents est l’aboutissement d'une grande bataille. Il habite près de Lausanne, a fait des études de philosophie. Comme tout enfant, il a d'abord marché à quatre pattes, mais dans son cas, cela a duré bien plus longtemps. Dans l’institution où il vivait, il avait un camarade qui était aussi handicapé que lui, mais qui ne pouvait même pas essayer de marcher. Quand il voyait Alexandre essayer de tenir debout, il riait en le voyant tomber et se casser la gueule. Mais, quand Alexandre a réussi tant bien que mal à se tenir debout et à avancer, son rire a été encore plus joyeux. C’était la joie du bonheur de l’autre.


C’est Alexandre qui m’a raconté cela. Dans cette institution, il n’a jamais souffert des autres enfants, mais j’ai senti qu’il n'avait pas un bon souvenir des adultes. Il se retient d’en dire du mal, mais j’ai remarqué qu’il avait du mal à leur pardonner. Son handicap l’a obligé à vivre loin de ses parents, séparé d’eux et cela lui a beaucoup manqué.


Pour Alexandre, boire de l’eau dans un verre est un exploit. Parler a aussi été une bataille, il a une voix particulière. Tous ses gestes sont très personnels car il a dû inventer un moyen pour les accomplir. Il n’est pas conforme au critère classique de beauté, il est tordu mais, lors des émissions de radio, ses propos ont été entendus, ses regards sur les gens et les choses ont été compris. Pour enregistrer les cinq émissions de France Culture, on ne savait pas vraiment combien de temps cela allait mettre, mais il lui a suffit d'une matinée, sa parole était claire, la conversation s’est déroulée tout naturellement ; les techniciens étaient éberlués. Quand on pense au chemin parcouru depuis le cri de sa mère pour le sauver, cela est extraordinaire.


On le regarde et on se dit : « Mais de quoi se plaint-on ?» La leçon qu’il me donne, c’est la capacité à être joyeux quand on a besoin de courage. Lui, il pratique la joie dans la lutte, et sa lutte n’est qu'une lutte contre soi-même et non contre les autres. Il nous fait sentir qu’il n'est pas bon d’abandonner, dès qu’on abandonne, qu’on baisse la garde, on s’enfonce plus profondément. Lui a accumulé les raisons de se battre. À son contact, j’ai senti que l’important dans la vie, ce sont les combats que l’on gagne contre soi-même. Une vie d’homme, c’est une succession de rencontres avec soi-même et les autres. Alexandre m’a marqué, il fait partie de ma panoplie intérieure.


Ses réflexions sur lui-même l’ont naturellement porté vers la philosophie et il est actuellement en train de passer son doctorat. « Qu'est-ce que je fais là au milieu de tous ? » est une question qu’il a dû se poser de façon précoce.


L’autre réflexion qui me réjouit au contact d’Alexandre, c’est qu’il n’est absolument pas compétitif. Cela rejoint mes préoccupations sur cette illusoire nécessité, pour ne pas dire ce mal, d’être le meilleur à tout prix, d’écraser les autres, alors qu’Alexandre ne cherche qu’à se dépasser lui-même. La notion d’âge n'a pas de sens pour lui, il a bien plus que son âge à cause et grâce à tout ce qu’il a dû vaincre. J’aime m’apercevoir que le temps ne s’écoule pas de la même manière pour tout le monde, même pour moi. Entre 10 ans et 11 ans, j'ai eu l’impression que c’était très long. Entre 60 ans et 66 ans, ce fût très court.


Dans les deux cas, j'ai augmenté mon âge de 10. Le véritable âge qu’on a intériorisé, c’est le logarithme de son nombre d'années.


Pour certains, un handicap peut se transformer en moteur pour la vie. Il y a, bien sûr, quantité de batailles perdues mais certaines sont des réussites. Qu’est-ce qu'il m'apporte ? Une force extraordinaire et quelques mots simples. Quand on lit ses livres, il apparaît surtout que son combat est joyeux, joyeux car il sait que ça le mène vers la victoire.

Albert Jacquard



[1] Eloge de la faiblesse, de Alexandre Jollien, Éditeur : Le Cerf, 1999, ISBN : 2204063843

[2] Eloge de la différence : La génétique et les hommes de Albert Jacquard, 1981, ISBN : 202005972X

[3] Le Métier d'homme de Alexandre Jollien, Michel Onfray (Préface), Seuil, 2002, ISBN : 2020526069


* ALBERT JACQUARD : BIOLOGISTE, SPÉCIALISTE DE LA GÉNÉTIQUE MATHÉMATIQUE, ÉCRIVAIN, AUTEUR D'UNE TRENTAINE D'ESSAIS ET D'OUVRAGES DE VULGARISATION SUR LES SCIENCES ET LA GÉNÉTIQUE. FERVENT DÉFENSEUR DU DROIT À LA DIFFÉRENCE. IL A ÉCRIT NOTAMMENT AVEC HUGUETTE PLANÉS PETITE PHILOSOPHIE À L'USAGE DES NON-PHILOSOPHES, ET AUSSI AVEC CRISTIANA SPINEDI DE L'ANGOISSE À L'ESPOIR : LEÇONS D'ÉCOLOGIE HUMAINE.


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De collectionner les timbres, Håkan Lindquist

Publié le par Jean-Yves

Apprenant le décès brutal de son ami d'enfance Samuel, Mattias, la quarantaine, se remémore: il avait douze ans, Samuel cinquante; le premier cherchait un camarade, le second vivait dans le souvenir de Vilhelm, son unique amour, un jeune marin rencontré à l'aube de sa majorité. Les obsèques de Samuel sont l'occasion pour Mattias de retrouver le coffret que Samuel et lui avaient caché dans le clocher d'une église. Il y découvre une lettre du défunt où celui-ci divulgue le secret que jamais il n'avait voulu révéler.

 

Car pourquoi Samuel était-il si nostalgique, si triste au point de consacrer sa vie à sa seule collection de timbres, de laisser filer les plaisirs de l'existence, de rêver à un ailleurs au lieu de voyager ? Parce que Vilhelm qui préférait la mer, les voyages, n'était pas resté auprès de lui ? Parce que lui-même avait renoncé à l'amour ? Ou pour une autre raison inavouable ?

 

Håkan Lindquist livre une nouvelle fois un récit à l'écriture aérienne et poétique, où hier et aujourd'hui s'entremêlent au rythme des souvenirs du personnage.

 

MES EXTRAITS

page 129 :

 

« (Mattias s’adressant à sa mère) - Savais-tu... les gens de ton âge, de l'âge de Samuel, comprenaient-ils qu'il était homosexuel ? Je veux dire, quand vous étiez jeunes.

(La mère de Mattias) - Je ne sais pas. Je crois que oui, même si je ne... je ne savais pas vraiment de quoi il s'agissait. Pas plus que je n'avais vraiment de mots pour le dire, peut-être. En fait, je ne le connaissais pas personnellement, je te l'ai déjà dit. Mais évidemment, dans une petite ville, tout le monde se connaît plus ou moins. Ou croit se connaître. »

 

Chapitre 14 - page 195-196 :

 

«Après le petit-déjeuner, je m'assois à mon bureau avec un expresso. J'allume l'ordinateur et regarde par la fenêtre. Il pleut à nouveau, la pluie s'abat en rafales contre la vitre, formant des cascades intermittentes. Je prends une gorgée de café et ouvre le document intitulé Lettres de Samuel afin de poursuivre la tâche que je me suis fixée, à savoir taper les photocopies des textes du coffret trouvé dans le clocher. L'écran se couvre de signes, les signes s'assemblent en mots et en phrases - sous forme de sémèmes et de syntaxe. Ce sont les mots et les phrases de Samuel, les rêves et les désirs de Samuel. Je les lis, et le son de sa voix fait écho à mes pensées.



« Mes rêves et mes désirs se sont modifiés avec les années, j'en suis tout à fait conscient. Quand j'étais jeune, je n'avais finalement qu'un seul rêve : rencontrer un autre jeune homme, quelqu'un qui veuille partager son temps, son amour et sa chaleur avec moi. J'ai rencontré Vilhelm "Willam" Sand le marin lorsque j'avais dix-sept ans. Jamais jusqu'alors je n'avais ressenti un désir aussi violent, jamais jusqu'alors je n'avais eu aussi peur de perdre quelqu'un. Et je l'ai perdu. En réalité, ma vie aurait tout aussi bien pu s'arrêter là, le jour où il m'a quitté. De fait, elle s'est arrêtée là. Et à présent... Mon compagnon depuis l'adolescence, Vilhelm Ekelund, est à travers ses poèmes aussi bien un réconfort qu'un tourment. "Je voyage vers un soir qui tombe lentement, sans ami aucun." C'est ainsi. Et le fait de ne pas être le seul à éprouver un tel sentiment, est un réconfort. Mais j'aurais voulu qu'il en soit autrement. Et c'est un tourment de tous les instants. »

 

« J'ai compris ce jour-là qu'il ne resterait jamais avec moi, qu'il repartirait toujours. Peut-être que jusqu'à ce jour, j'avais espéré qu'il changerait, qu'il se poserait quelque part. Qu'il trouverait le repos. Avec moi. C'était ça, mon rêve. C'était ce que je voulais. J'étais... trop fragile, seul. J'avais besoin de lui. Ou de quelqu'un comme lui. »

 

Je passe en revue le texte déjà tapé et retrouve un autre passage, quelques phrases d'une lettre du coffret, écrite juste après la première rencontre de Samuel et Willam.

 

« Il est toute ma vie, il est le noyau dur autour duquel ma vie a un sens. Il est aussi le seul, excepté maman, qui connaisse mon secret. Je ne voudrais pas vivre un seul jour sans lui. Je ne pourrais pas vivre un seul jour sans lui. Pas maintenant que je sais. Tout ce que ma vie a de triste et de pénible est contrebalancé par ce que j'ai pu vivre avec Willam jusqu'à présent. Il est l'explication de tout, la lumière de ma vie. J'ose presque penser que je l'aime. Je ne crois pas que cela puisse être plus fort que ce que je ressens maintenant. Je ne crois pas qu'un autre être humain puisse me toucher à ce point. »

 

Chapitre 15 - page 213 :

 

…C'est une histoire effroyable, Mattias, et une vérité effroyable. Je l'ai portée beaucoup trop longtemps. Mais ce n'était qu'un accident, même s'il méritait... Non, je ne sais pas si je peux encore dire une telle chose. Il était monstrueux. Toute ma vie j'ai associé les mots « méchanceté » et « violence » à l'homme qui était mon père. Il est mort un soir, alors que je n'avais que dix ans, mais il ne m'a jamais laissé en paix. Ça a été mon châtiment. Il existe des secrets de toutes sortes. Certains sont trop lourds à porter, et ne peuvent avoir qu'un effet dévastateur. Tu trouves peut-être qu'il est inutile que je te raconte tout cela. Mais j'y tiens. Tu sais tellement d'autres choses sur moi et sur ma vie. Et je crois que ça explique beaucoup de choses, des choses que tu t'es peut-être demandées. Car quoi qu'on dise, tout ce qui arrive dans la vie d'une personne dépend de ce qui s'est passé auparavant. Ou, comme disait Carolina quand j'étais petit : tout est lié. Ça peut paraître étrange, mais je me plais à penser que tu es le seul, hormis Willam, que j'ai osé aimer.

 

Ton ami

 

Samuel

 

L'AUTEUR : Håkan Lindquist est né en 1958 dans une petite ville du Småland, sur la côte est de la Suède. II vit à Stockholm depuis l'âge de dix-neuf ans, où il a travaillé auprès des enfants puis dans une librairie et un magasin de disques. L'écriture l'accompagne depuis son plus jeune âge mais il ne publie son premier roman « Mon frère et son frère » qu'en 1993. Autodidacte et curieux de tout, Håkan Lindquist offre une place de choix dans sa vie à l'art, sous toutes ses formes: musique, sculpture, peinture, littérature.

 

Editions GAÏA (Taille Unique), 2004, ISBN : 2847200304

 


Du même auteur : Mon frère et son frère

 

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