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Articles avec #livres tag

Parlons Travail, Milan Kundera : entretien avec Philip Roth

Publié le par Jean-Yves Alt

QUESTIONNER : « Je me méfie des mots pessimisme et optimisme. Le roman n'affirme rien, il cherche, il pose des questions. Je ne sais pas si mon pays va périr et je ne sais pas non plus lequel de mes personnages a raison. Moi, j'invente les histoires, je les confronte, et c'est ma manière de poser des questions. La bêtise des hommes vient de ce qu'ils ont réponse à tout. (pp. 119-120)

La sagesse du roman, c'est d'avoir question à tout. Quand don Quichotte est sorti affronter le monde, ce monde lui a paru un mystère. Tel est le legs du premier roman européen à toute l'histoire qui le suivra. Le romancier apprend au lecteur à appréhender le monde comme question. Il y a de la sagesse et de la tolérance dans cette attitude. Dans un monde construit sur des certitudes sacro-saintes, le roman est mort. Le monde totalitaire, qu'il ait pour base Marx ou l'islam, ou n'importe quoi d'autre, est un monde de réponse plutôt que de questions. Le roman n'y a pas sa place. En tout cas, il me semble qu'à travers le monde les gens préfèrent aujourd'hui juger plutôt que comprendre, répondre plutôt que demander, si bien que la voix du roman peine à se faire entendre dans le fracas imbécile des certitudes humaines. »

Editions Gallimard, collection Du Monde entier, 2004, ISBN : 2070764672

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L'invention d'Alberto Manguel

Publié le par Jean-Yves

Né Argentin et de nationalité canadienne, Alberto Manguel vit près de Châtellerault dans sa bibliothèque de Babel.


…Un lecteur est un homme à qui il manque à peu près tout, sauf les mots des autres. Manguel a fait de ces manques un plaisir, et de ce plaisir, lentement, une profession...


...La lecture était une vertu impunie, infinie, un vice qui le remplissait du plaisir insouciant et pertinent qu'il ne cesse, dans ses propres livres d'«écrivain-lecteur», de redistribuer : dans Une histoire de la lecture [1] et Dans la forêt du miroir [2] (Actes Sud). La redistribution se poursuit dans son nouveau livre, le plus intime de tous : Journal d'un lecteur [3] . De juin 2002 à mai 2003, il relit chaque mois un livre qui l'a fondé. Par exemple, Kim, de Kipling (dont Manguel publie au même moment une brève biographie [4], claire et d'une tendresse didactique) ; les Mémoires d'outre-tombe, de Chateaubriand ; Don Quichotte, de Cervantes ; le Désert des Tartares, de Buzzati ; l'Invention de Morel, de Bioy Casares ; le Signe des Quatre, de Conan Doyle ; etc.


...Chaque livre est le fil rouge d'un mois. Il ouvre bien sûr sur d'autres livres ; sur des souvenirs, des rêves, des observations. Il colore la vie, les idées, les sensations, les opinions du lecteur Manguel sur les événements qui passent : un oiseau dans la neige, deux tours qui s'effondrèrent, une guerre imbécile en Irak, un mur qu'il faut réparer, une insomnie, une discussion avec ses fils. Le livre pourrait ne jamais cesser. D'ailleurs, Manguel le dit, un bon livre n'a pas de fin : il recommence, se redéploie. «J'avais même pensé, dit son auteur, tenir ce journal avec un livre unique. Je crois que j'aurais choisi Don Quichotte. On n'en finit pas. J'ai bien dû l'ouvrir cinquante fois.» Un chapitre, entre autres, le bouleverse : celui où la nièce et le curé brûlent les livres du chevalier. En 1973, quand Alberto Manguel est revenu en Argentine pour quelques mois, sa bibliothèque de jeunesse avait disparu. Dans son Journal, il rêve que sa bibliothèque a disparu : «C'est comme entrer dans une maison vide.» Même l'oubli a disparu...


...Chez Manguel, le lecteur a tous les droits. Il n'a que deux devoirs : lire à cœur ouvert et ne pas s'ennuyer. Quand lui-même s'ennuyait, il changeait de maison, de ville, de continent, ou de livre. Il est très rare qu'il commence par le début et finisse par la fin. Il entre au hasard, musarde, saute, revient, buissonne de page en page : «Nous n'avons pas à céder à la tyrannie de la narration, dit-il. La lecture est un acte libre. Son temps n'est pas fixé entre la première et la dernière page. Les couvertures contiennent le texte ; elles ne le ferment pas. C'est la leçon de Tristram Shandy, de Sterne : nous pouvons plonger dans un texte et en sortir n'importe où.»...


...Il continue de lire des écrivains contemporains : Cynthia Ozick, John Hawkes, Richard Ford, Ian Mac Ewan font ses délices. Les Soldats de Salamine, de Javier Cercas, l'a enthousiasmé. En revanche, il déteste les livres d'Amélie Nothomb et de Michel Houellebecq. Le succès du second, surtout, le dépasse.


«Nous lisons pour entendre l'écho ou la reconnaissance de l'expérience que nous avons eue. Houellebecq, c'est le roi nu que tout le monde voit habillé. Il est vide et plat, et je ne reconnais aucune expérience au néant et à la platitude.»


[1] Une histoire de la lecture, Actes Sud, 1998, ISBN : 2742715436

[2] Dans la forêt du miroir : essai sur les mots et sur le monde, Actes Sud, 2000, ISBN : 274272611X

[3] Journal d’un lecteur, Actes Sud, 2004, ISBN : 2742752005

[4] Kipling. Une brève biographie, Traduit de l'anglais par Christine Le Boeuf. Actes Sud, 2004, ISBN : 2742752013


Extrait d’un article de Philippe Lançon paru dans Libération du jeudi 30 septembre 2004



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Dorian, une imitation, Will Self

Publié le par Jean-Yves

Will Self a eu l’intelligence de ne pas écrire une suite du roman d'Oscar Wilde, funeste idée qui n’a guère réussi à tous ceux qui l’ont utilisée. Il évite l’écueil en optant pour une variation autour du mythe de l’éphèbe londonien à la beauté aussi lisse que son âme est sombre. Le début est habile, un peu convenu même. Son Dorian Gray est le sublime rejeton d’une riche famille d’aristocrates, des années 80.


Naïf, fragile, il devient l’amant d’un homme bien plus âgé, esthète pervers qui corrompra son âme et son corps. Son physique lui vaut de devenir le personnage d’une installation vidéo « porno » intitulée « Narcisse cathodique ». Il ajoute ainsi à ce portrait transposé, un clin d’œil critique, à la folie des installations d’art contemporain qui sévit depuis quelques années à Londres.


Un « Dorian » éternellement jeune ne recule devant rien pour transmettre le SIDA à tous ceux qui ont le malheur de croiser son chemin : mensonges, viols, partouzes … On pourrait y lire comme une apologie du barebacking (faire l'amour sans préservatif). A travers le comportement monstrueux de Dorian qu’il décrit sans aucune complaisance, Will Self se pose d’emblée comme un « témoin à charge » : la description de l’agonie d’un sidéen fait plus pour la promotion du sexe sans risques que pas mal de campagnes officielles. L'intrigue du livre d’Oscar Wilde s'étend sur une quinzaine d’années, mais n'aborde ni les changements sociaux, ni les développements politiques, comme si elle se tenait hors du temps.


Will Self, lui a incorporé une dimension politique. On ressent même une forme d’animosité à l'égard de la haute société britannique, donnant à son roman cette dimension. Il pointe les excès de liberté, de violence de ses contemporains : une société obsédée par les apparences, le culte de la célébrité, la volonté de posséder, le désir des quadragénaires de se comporter comme s'ils avaient vingt ans, le règne de la chirurgie esthétique, certaines dérives de l'art contemporain, du fétichisme moderne, de la transformation de l'homme en marchandise où la vie spirituelle passe au second plan. A tel point, qu’il n’éprouve plus le besoin de prendre à rebours la morale bourgeoise dominante. « Dorian, une imitation » véhicule finalement, une vision réaliste de la fin du XXème siècle. Will Self a joué d'une écriture libre, pleine de culture, mais aussi de néologismes hilarants (ou alors c’est au traducteur qu’on doit ce véritable feu d’artifice de métaphores : ne sachant lire l’anglais, je ne peux lire la version originale pour trancher). Will Self se comporte aussi comme un féroce moraliste, pessimiste, et aussi plein d'humour en ce temps de nostalgie des valeurs perdues de la morale.


L’Olivier, 2004, 320 pages, ISBN : 2879293952


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Lettre à Dieu de Jacques Lanzmann

Publié le par Jean-Yves

Présentation de l'éditeur : Cent lettres à Dieu, de femmes et d'hommes, se trouvent rassemblées dans ce recueil. Les auteurs sont religieux ou laïques : archevêques, cheikhs, imams, moines, prêtres, rabbins ou bouddhistes, écrivains, intellectuels, journalistes, philosophes ou scientifiques originaires d'Europe, d'Afrique ou d'Orient, tous témoins d'un dialogue plus que jamais nécessaire. Ils expriment, dans ce livre, leur foi, leur doute, leur révolte, leurs interrogations les plus intimes, leurs espoirs et leur désespoir.


Qu'ils soient pathétiques, violents, poétiques, lumineux, ces messages forment une mosaïque singulière de la quête des hommes.


Jacques LANZMANN : Né en 1927 à Bois-Colombes (Hauts-de-Seine), Jacques Lanzmann commence une carrière de peintre (groupe de l'Ecole de Paris) qu'il abandonne pour voyager autour du monde. Il gagnera sa vie comme ouvrier dans une mine de cuivre au Chili, joueur professionnel, contrebandier, homme de ménage, camionneur, peintre en bâtiment et rapportera de ses expéditions des romans-reportages pleins de verve et de couleur. Principaux livres : La Glace est rompue (1954), Le Rat d'Amérique (1956), Cuir de Russie (1957), Les Passagers du Sidi-Brahim (1958), Un Tyran sur le sable (1959), Viva Castro (1959), Qui vive! (1965), Le Têtard (1976), Les Transsibériennes (1978), ... Critique dramatique aux Lettres françaises de 1955 à 1958, fondateur avec Daniel Filipacchi du magazine Lui (1963-1969) et d'Edition spéciale avec Jean-Claude Lattès (1968-1973), il a écrit divers scénarios pour le cinéma et la plupart des chansons de Jacques Dutronc.




Lettres à Dieu, Collectif, René Guitton (préface), 2004, Calmann-Lévy, ISBN :2702134467


Pérusson, novembre 2002

Mon Très Cher Inconnu


Il faut choisir : ou bien croire en l'homme, ou bien croire en Toi.


Et comment croire en Toi lorsque Tu imposes à l'homme souffrances, pauvreté, massacres et atrocités de toutes sortes ? L'homme Te fait souffrir ? Non, il T'adore, il T'adule, il se soumet à Tes lois, à Tes dogmes. Là est l'injustice. Tu es une invention de l'homme. Et l'homme ne se souvient plus qu'il T'a créé. Laisse-moi Te le dire en toute simplicité : je ne crois pas en Toi. Mon Dieu à moi, c'est l'Univers, la Terre, les planètes, les trous noirs, les forêts, les océans, les déserts, les tempêtes, les neuves, les signes, l'angoisse, le désespoir, l'espérance, le doute, la grâce, la magnificence. C'est aussi l'horizon, l'infini, les peuples rares, le courage, la générosité.


Un jour, si Tu le veux bien, je T'expliquerai les vertus de l'athéisme. Laisse-moi donc écrire cette Bible de l'incroyance à l'usage des croyants. C'est un gros travail. Bien sûr, je ne T'oublierai pas. Tu seras présent dans tous les chapitres, dans tous les versets. Certes, ma démarche peut Te paraître primaire, mon jugement imbécile et irrespectueux.


Oserai-je Te dire que j'ai dépassé la religion ? Oui, peut-être. Et pour ce faire. Tu m'as bien aidé en infligeant aux hommes, un peu partout dans le monde, des fléaux, des horreurs commises en Ton Nom. Il reste tout de même un mystère sur lequel réfléchir : parfois, quand Tu ordonnes un génocide, une guerre sainte, quand Tu sèmes la mort, la terreur et les dévastations, je me dis que Tu es peut-être. Toi aussi, de chair et d'os, de misère et de désolation, parmi ceux qu'on assassine?


Une réponse de Ta part me ferait du bien...


Jacques Lanzmann


écrivain


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Histoire de la beauté, sous la direction de Umberto Eco

Publié le par Jean-Yves Alt

« La beauté n'a jamais été absolue ni immuable, elle a pris des visages variables selon la période historique et le pays. »

Umberto Eco nous offre une plongée au cœur de la beauté, qui, d'entrée, bat en brèche les théories esthétiques classiques. La beauté est relative. Ce qui la fonde, c'est d'abord le regard. Sa définition n'est pas la même pour un homme de la Grèce antique, du Moyen-Âge ou du XXème siècle. Au point que différents modèles peuvent coexister sur une même période. Certains lyriques grecs évoquent un type de grâce féminine qui sera représenté plus tard dans la peinture ou la sculpture d'une autre époque.

S'appuyant sur une étude détaillée des grandes œuvres de la culture occidentale, l'écrivain nous offre une balade dans le temps, à la découverte des multiples facettes de la beauté en Occident, jusqu'à l'infinie pluralité du XXème siècle et l'éclatement des canons classiques. Loin de se cantonner à l'histoire de l'art, Umberto Eco évoque aussi bien la beauté physique que celle des architectures, des dieux, des saints, des idées ou encore de la nature.

Avec cet ouvrage fouillé et très bien illustré, il mène à bien un projet cher à son cœur, engagé il y a une quarantaine d'années. Pour étayer sa démonstration, il convoque quelques grands textes : Homère, Nietzsche, Shakespeare ou Rimbaud participent, chacun à leur manière, à l'élucidation du mystère qui fascine Umberto Eco.

Histoire de la beauté, sous la direction de Umberto Eco, Flammarion, 2004, ISBN : 2080687115

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