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Articles avec #livres tag

Passé pas mort, Robert de Saint-Jean

Publié le par Jean-Yves Alt

Cet ouvrage tient autant de l'autobiographie que du journal. Les deux premières parties : Bonsoir bonsoir Petit et Chemins perdus relèvent en effet de l'autobiographie dans un style fort proche de celui qu'adopta Julien Green dans Jeunesse.

Dans la suite du livre, Robert de Saint-Jean dresse de nombreux portraits d'hommes et de femmes que les bonheurs de la vie et les raisons du journalisme le conduisirent à rencontrer. Les écrivains d'abord : Malraux, Lyautey, Drieu La Rochelle, Bernanos, Montherlant, Cocteau, Colette et bien d'autres, connus ou moins connus, que Robert de Saint-Jean eut le privilège de côtoyer lorsqu'il fut, dans les années 30, secrétaire de rédaction puis rédacteur en chef de la célèbre revue hebdomadaire dans laquelle il publia des auteurs « neufs », jeunes et parfois scandaleux, qui avaient toutefois déjà reçu la bénédiction de Gide, le « pape de la NRF ».

Des portraits ou plutôt des esquisses tracées avec humour et quelquefois irrespect. On s'étonne de ne croiser Julien Green qu'au détour de courts passages, mais il est vrai que l'amour rend pudique et que l'on ne parle pas de la même manière des amitiés littéraires et du compagnon de toute une vie.

Après les gens de plume, c'est aux hommes de l'Histoire d'être croqués. Ceux qui défirent le monde lors de la seconde guerre mondiale et ceux qui s'attelèrent à le reconstruire. Et c'est au travers du miroir de la presse que Robert de Saint-Jean conte ces heures difficiles puis glorieuses.

Les amours masculines sont souvent évoquées dans ce texte, sans masque ni pudibonderie, avec toute la retenue et l'élégance d'une écriture. Moins poussé que chez Green, on sent chez Saint-Jean le combat de l'âme et du corps :

« Nous aurons traversé des orages sans que cesse ce besoin réciproque de la présence, faim que le temps ne rassasie pas. Pourquoi lui ? Pourquoi moi ? Pourquoi ce bonheur rien qu'à se sentir silencieux dans la même pièce ? »

■ Editions Grasset, 1983, ISBN : 2246330017

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Lluis Llach : la géographie du cœur, Ytak

Publié le par Jean-Yves Alt

Ytak est une femme. Pseudonyme de Catherine Morandeau. Elle est écrivaine et traductrice.

« Lluis Llach : la géographie du cœur » est un livre d'entretiens avec le chanteur-poète catalan Lluis Llach qui dans ses textes – très beaux – suggère son homosexualité. Une large place est faite à ses chansons traduites en français.

Dans le chapitre du livre « La marginalité », il s'exprime peu sur les « passions condamnées ». Mais il affirme :

« Mes habitudes sexuelles sont marginales, ma culture est marginale, ma lutte sociale est marginale... mais j'aime ma marginalité. Je m'y sens bien aussi. »

Lluis Llach : la géographie du cœur, Ytak

Sur le « outing », il se déclare un peu moins à l'aise :

« Je crois que pour se sauver de la marginalisation, on ne doit pas tomber dans les mêmes pièges que ceux qui nous ont marginalisés. »

■ Lluis Llach : la géographie du cœur, Entretien par Cathy Ytak, Syros/Alternatives, 174 pages, 1992, ISBN : 2867387531

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La mer, la mer, Iris Murdoch

Publié le par Jean-Yves Alt

Iris Murdoch explore les méandres de l'être, les motivations dissimulées de l'individu.

Charles Arrowby, metteur en scène célèbre mais vieillissant, s'est retiré dans une maison étrange nichée sur une côte perdue, loin, pense-t-il, de Londres et du monde, afin de méditer sur sa vie écoulée et d'écrire ces mémoires pour lesquels se donne « La mer, la mer ». Mais il apprend vite, trop vite, qu'on n'échappe pas au monde non plus qu'à son passé. Non seulement ses amis londoniens prennent un malin plaisir à se rappeler à son souvenir, et les femmes qu'il a connues, ravies, abandonnées, à lui remémorer ses promesses, mais de plus il s'aperçoit bien vite qu'il s'est réfugié dans la gueule du loup, c'est-à-dire qu'il n'a fait que fuir pour retrouver son adolescence à travers la figure d'Hartley, la jeune fille, elle aussi aujourd'hui flétrie, qu'il avait jadis mythiquement aimée et qui s'était mystérieusement soustraite à lui. S'ensuit, sous les yeux mi-narquois, mi-éberlués d'un aréopage d'abord fasciné puis dessillé de femmes à pédés et d'homos existentialistes, la poursuite d'un passé qui n'a pas eu lieu et ne pourra être rattrapé ni récupéré.

Hartley ne saura, pour cause, jamais répondre à l'image que Charles, dans les méandres du temps s'est forgé d'elle, a inventé pour se rassurer. La fascination de l'absence ne joue plus, malgré qu'il en ait, malgré ses tentatives désespérées pour y croire, à partir du moment où la femme, fatale mais décatie, se présente. La fascination ne joue plus, ou plutôt se déplace. Charles est ramené peu à peu vers une autre femme qui fut la véritable initiatrice amoureuse de l'adolescent ; il se rapproche aussi de James, le cousin énigmatique qu'il haït de jalouser, autant dire d'aimer ; il découvre encore l'étrangeté de Titus, le jeune fils adoptif d'Hartley, dont l'apparition, comme la mort dont se fait porteuse la mer, cristallise les désirs inavoués.

« Le garçon, qui naturellement, en rajoutait, nageait comme un dauphin, gracieux, joueur, faisant luire l'éclair blanc d'une forme cambrée, donnant à entrevoir soudain des mains et des pieds, des épaules actives, des femmes pâles, et un visage mouillé, rieur, exubérant, encadré de cheveux pareils à des algues. Assombris par la mer, raidis, ils changeaient son aspect du tout au tout en lui collant au cou et aux épaules, plaqués sur son visage et le faisaient ressembler à une fille (...) Un plaisir (…) fou s'emparait de moi, la mer était délectable et l'eau salée avait le goût de l'espoir et de l'euphorie. »

Point extrême des miroitements de la métamorphose : Charles en viendra à imaginer une liaison amoureuse entre Titus et son cousin. Et c'est dans la maison de celui-ci, après sa disparition, qu'il viendra embaumer ses meurtrissures et découvrir – peut-être – ce que Sartre appelait la « mauvaise foi ».

Ce qui se dit dans ce roman, c'est tout à la fois la fausseté des relations mondaines – toute relation, peu ou prou, est mondaine, médiatisée – et l'impossibilité de l'isolement qui permettrait de faire un hypothétique point ; ce sont encore les jeux de la séduction et de l'amour propre qui ne se laissent, en apparence, canaliser que pour mieux exercer leur entreprise de corrosion et d'autodestruction ; ce sont, enfin les détours de l'amour, et ses mirages qui amènent le narrateur de « La mer, la mer » à poser explicitement la véritable question dans les dernières lignes du livre :

« Oui, bien entendu, j'étais amoureux de ma propre adolescence. Tante Estelle ? Pas vraiment. Qui est notre premier amour ? »

■ Editions Gallimard/Folio, 1992, ISBN : 2070385272

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L'Archange aux pieds fourchus, Gabriel Matzneff

Publié le par Jean-Yves Alt

Gabriel Matzneff livre dans ce journal deux années de son passé : 1963-1964. Un très beau livre sur la conquête de soi.

1963-1964 : Gabriel a 26 ans. Il est déjà Matzneff. Aucun livre de lui n'a paru mais il sait qu'il est un écrivain. Son destin est là. Il note ses journées, continue depuis l'âge de 16 ans.

Matzneff écrit dans Combat, le grand journal de l'époque. Ses chroniques, personnelles et iconoclastes, dérangent. Gabriel n'est plus un ange : dit ce qu'il pense. Il a de grands amis, mais il se fait haïr. Il est jeune : ses futurs ennemis l'observent. Gabriel connaît déjà le fil trompeur de l'eau, sa jeune lucidité le garde vigilant : « Nous devons tout passer au crible de notre esprit critique, c'est-à-dire de notre intelligence. Il nous faut apprendre à réfléchir par nous-mêmes, et à savoir être seul. »

1963-1964 : c'est le règne de De Gaulle, une Algérie qui n'est plus française, les Turcs contre les Grecs, Khrouchtchev (qu'il rencontre), Jean XXIII, et toujours une Amérique conquérante, dangereuse dans ses certitudes. Matzneff n'est d'aucun parti, mais il prend parti, seul, avec courage : « Le mal patent, c'est l'hégémonie soviétique, le mal souterrain, c'est l'impérialisme américain. Vos croisades ennemies se confondent dans la répulsion qu'elles m'inspirent. »

Le 1er octobre 1964, il note : « François Mitterrand est le seul homme d'Etat de gauche. »

1963-1964 : Gabriel Matzneff consacre sa vie à l'écriture. Il réunit une série d'essais qui paraîtra en 65 : « Le Défi ». Un titre symbolique et prémonitoire pour un premier livre.

Il se réconcilie avec Montherlant à qui il témoignera toujours admiration et affection. Ils partagent trois passions : l'amour des très jeunes, l'histoire romaine et la littérature. Montherlant a ces mots : « Vous et moi nous déplaisons parce que nous avons une pensée personnelle. Il vous en cuira. Il vous en cuira. »

Il rencontre aussi Mauriac : « Mauriac s'égare. Il ne sert à rien de s'enfermer dans sa chambre si c'est pour y enfermer le monde extérieur avec soi. »

1963-1964 : Des randonnées sac à dos avec de jolis scouts... Mais aussi « Venise, une ville pour y vivre la vie inimitable ; mais aussi une ville pour mourir ». Alger, Alger la toujours blanche, retrouvée : les délices sous le soleil et Cherchell presqu'intacte après la guerre, Cherchell revisitée avec un gamin maghrébin : « Comme il serait simple, et bien, et doux de mourir là maintenant. La mort est étendue à mon côté. Elle a son visage d'ange aux longs cils baissés. Elle ne me fait pas peur. Je la suivrais jusqu'aux enfers. »

1963 : l'année Tristan. Parmi tous les visages de jeunes adolescents qui traversent le Journal de leur ineffable splendeur, il y a Tristan – « Tristan me captive. Il est si beau que, dès que mes yeux se posent sur son visage, je pique un fard... » – Tristan victime de l'oppression paternelle, arraché à la tendresse, condamné à l'internement : « De son collège-prison, Tristan m'écrit une longue lettre... Ne crains pas que je crois les racontars me disant qu'il faut te quitter à jamais. Toujours je pense à toi, pour me consoler (...) le pense de plus en plus à toi... tu es l'ami inaccessible. Pourtant, tu es mon seul ami. »

1964 : l'année Thérèse. L'amour d'une jeune et superbe fille. Le corps d'une femme soudain immobilisé dans son regard : « ... Moi, devant cette fille divine, Thérèse L., comme paralysé ... Je suis devant elle comme Aschenbach devant Tadzio, dans La Mort à Venise ». Pour Thérèse se joue la valse hésitation : le mariage ? « Vous êtes tenté par cette paix qui sauvegarde l'amour (ou le ruine) ; vous savez pourtant que vous êtes condamné à la solitude et ses plus hautes jouissances. »

1963-1964 : « Je ne parle bien que de moi-même ; et des autres à proportion que je peux les ramener à moi. »

Qu'il y ait un intérêt historique à ressusciter, à travers la vision de l'auteur, les événements et le climat politique et social de ces deux années, cela ne fait aucun doute. Mais ce n'est pas tout.

Durant ces années lumière Matzneff n'a pas les pieds fourchus : les tracasseries et la hargne ne l'ont pas meurtri, tout en sachant déjà qu'« ... il ne faut jamais dans une société, sous-estimer l'influence qu'y exercent les imbéciles ... ». Son goût forcené du bonheur préserve chaque fragment lumineux de son temps.

Il y a encore cette sagesse… les événements de chaque vie individuelle ne sont pas ceux de la mémoire collective. A l'image de ce vieillard slovaque, métaphore de ce Journal : « Il a soixante-quinze ans, il a vécu deux guerres, une révolution, mais son plus beau souvenir est qu'il s'est baigné dans la mer. »

■ L'Archange aux pieds fourchus, Gabriel Matzneff, Editions La Table Ronde, 1983, ISBN : 2710301334


Du même auteur : Isaïe réjouis-toi

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Le dos, Alain Lercher (nouvelles)

Publié le par Jean-Yves Alt

« Le dos » qui donne son titre au livre et « La famine » qui est l'écho cruel des horreurs de notre temps sont des récits, à l'écriture purifiée de tout effet, qui nous conduisent hypnotisés vers d'atroces évidences.

La nouvelle « Un paradis perdu », énième éducation sentimentale d'un Frédéric Moreau des années 60, texte autobiographique (?) sur la sexualité d'un adolescent quand baiser posait problème à qui ne voulait pas illico s'enfoncer dans les perspectives définitives du mariage, alors que la libéralisation des mœurs pointait son bout de sexe revendicatif.

Le dos, Alain Lercher (nouvelles)

« Un paradis perdu » est le récit le plus authentique de ce recueil, et par là même le plus désespéré, sur des relations amoureuses que nous croyons préservées de la tragédie ordinaire. S'exalter ici pour ces braves hétéros peut paraître excessif. Pourtant, sans vouloir pontifier, Alain Lercher est un remarquable conteur en saisissant toute la mélancolie inhérente à la différence des sexes et illustre sans tapage l'essai d'Elisabeth Badinter : « L'un est l'autre : des relations entre hommes et femmes ».

L'hétéro n'est pas plus heureux d'aimer les femmes, ou du moins de ne devoir qu'aimer les femmes comme si au-delà (ou à côté, ou en plus), il souhaitait connaître d'autres repos où il oublierait d'être guerrier, où l'obligation du désir ne se heurterait pas aux codes.

Car ce jeune homme qui se refuse la tendresse s'ampute de la joie, bloque à tout jamais l'épanouissement de la chair...

■ Le dos, Alain Lercher, 160 pages, Editions Verdier, 1992, ISBN : 2864321467

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