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Articles avec #livres tag

Hommage à Michel Tournier

Publié le par Jean-Yves Alt

Michel Tournier (1924 – 2016) n'a jamais passé son temps à parler de lui-même ni à se mettre en scène. Il n'appartenait pas à la famille des auteurs qui se prennent comme sujet. Il était un romancier et n'était à l'aise que dans la fiction et la réflexion. C'était sa façon d'être sincère.

On pourrait dire que son « patron » était Zola. La question de savoir si Zola avait un masque n'a jamais intéressé personne : il n'aurait jamais eu l'idée d'écrire ses confessions ou de publier son journal. Il s'intéressait aux chemins de fer quand il écrivait « La bête humaine », aux paysans quand il écrivait « La terre ».

Michel Tournier n'est pas dans son œuvre. Ou alors par personnes archi-interposées. Il y est dans la mesure où Flaubert avait le droit de dire : « Madame Bovary, c'est moi » : Madame Bovary était la petite épouse d'un médecin de campagne, quel rapport avec Flaubert ? Flaubert lui avait donné sa vitalité, sa chaleur, sa force, mais ce n'était pas lui vraiment. Michel Tournier était ainsi ; présent dans tous ses personnages, dans la mesure où c'était sa vitalité d'écrivain qui les animait, mais il n'était aucun de ses personnages en particulier.

L'homosexualité n'a pas occupé une place importante dans ses livres. Il y a, certes, un grand personnage homosexuel dans son œuvre : Alexandre (« Les Météores »). Alexandre promène (comme Zénon de « L'Œuvre au noir » de Marguerite Yourcenar) son insatiable curiosité et son intarissable désir à travers le monde. Le lecteur participe ainsi à la quête infatigable du chasseur, au voyage initiatique de l'homosexuel, homme de désir, vers une fin désespérée.

Mais Alexandre est plus le symbole de l'homosexuel que le portrait d'un être humain : « Et moi ? Quel est mon nom au fait ? A propos, quelle est ma profession ? Le désir m'a simplifié, gratté jusqu'à l'os, réduit à une épure. Comment accrocher à ce tropisme élémentaire les pendeloques d'un état civil ? Dans ces moments forcenés, je comprends la peur que le sexe inspire à la société. Il nie et bafoue tout ce qui fait sa substance. Alors, elle lui met une muselière – l'hétérosexualité – et elle l'enferme dans une cage – le mariage. Mais parfois le fauve sort de sa cage, et même il lui arrive d'arracher sa muselière. Aussitôt tout le monde reflue en hurlant, et appelle la police. » (Michel Tournier, « Les Météores »)

Michel Tournier va s'intéresser de plus en plus à la puissance symbolique de ses personnages. Ce qui lui a permis d'aborder de nombreuses questions de société, farfelues parfois au premier abord et pourtant jamais dénuées de pertinence comme celle de l'iconophilie abordée dans le roman où il recrée la légende des rois-mages « Gaspard, Melchior et Balthazar » : en effet le dernier personnage tombe amoureux d'un portrait. Michel Tournier invente là un nouveau dérèglement, celui d'un homme qui n'aime les femmes que peintes ou dessinées et qui ne se marie avec une femme que parce qu'elle ressemble à un tableau qu'il aime. Avec l'abondance d'images dans laquelle nous vivons, ce questionnement est judicieux.

Michel Tournier a compris que les fantasmes ne devaient pas toujours être incarnés dans les histoires. Il aimait la distance qui permet à l'écrivain de dire ses désirs occultes. Il a su choyé le mythe, paysage reconnu par le temps permettant à la vie de s'y épancher librement : « Les légendes vivent de notre substance. Elles ne tiennent leur vérité que de la complicité de nos cœurs. Dès lors que nous n'y reconnaissons pas notre propre histoire, elles ne sont que bois mort et paille sèche. » (Michel Tournier, « Gaspard, Melchior et Balthazar »)

Michel Tournier a assouvi sa passion pour la littérature et a fait que le lecteur ne se retrouve que difficilement en lui, en choisissant progressivement d'affaiblir la portée romanesque de ses récits au profit d'un regard enveloppant l'éternité.

Ses livres, finalement davantage des essais philosophiques, tiennent leur valeur d'une dimension que le nom de roman contient difficilement.


De Michel Tournier : Gilles et Jeanne - Le Roi des Aulnes - Le médianoche amoureux - Angus - La goutte d'or

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Légendes de la rue basse, Daniel Apruz

Publié le par Jean-Yves Alt

Ils sont nombreux à se promener sur les toits des maisons du quartier de la rue basse. A la recherche de quelles vérités ou de quelle nostalgie ? On y rencontre même Séraphin Grollin, bibliothécaire « par haine des livres » qui « racontent des mensonges », un ange de résignation et d'humilité qui croyait aussi « aux histoires d'amour dur comme fer, mais n'en garde qu'une paisible désillusion : il est tombé amoureux. Seulement c'était de son voisin de palier qu'il était amoureux à la folie ».

Les gens de la rue basse ne tiennent pas le haut du pavé. Ils sont exceptionnels à force d'être ordinaires. Et ils sont ordinaires parce que marginaux dans un monde en train de quitter ses derniers idéaux.

Daniel Apruz est un cœur tendre et un écrivain qui ne trahit jamais son rêve de fraternité.

Son roman est poignant sous son apparence drôle ; peut-être pour que nos lendemains chantent et croient au bonheur.

Un humour qui rime tranquillement avec amour. Les gens de la rue basse ont des corps bâtis pour aimer la vie et quand il est trop douloureux de fouler le sol du quotidien, ils s'offrent les voyages de la nuit sur les toits, là où jusqu'à l'aurore les espoirs se sauvent des cauchemars.

Légendes de la rue basse, Daniel Apruz

Au cœur du roman la quête du père, jamais retrouvé. Où il est dit qu'il n'est pas nécessaire de retrouver ses racines : faut-il entendre les premiers engagements politiques, sociaux, etc. ? L'enfant qui naît boucle la ronde de l'oubli et de la résurrection. Fils d'une putain sereine, gagneuse de plénitude, et d'un père ramoneur, Jérémie soulève le toit du monde pour savoir que c'est ainsi que les hommes vivent, entre ciel et terre, entre songe et réalité, entre sédentarité et exil.

En dépit des mille dangers (« Et le sida maintenant... C'est pas une vie, c'est un champ de mines »). Julie et Jérémie font un enfant. La légende des hommes continue.

■ Légendes de la rue basse de Daniel Apruz, Editions Manya, 259 pages, 1990, ISBN : 2878960157

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L'homosexualité dans les Contes des Mille et une Nuits

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans les Mille et Une Nuits, l'homosexualité apparaît comme un besoin narratif pour introduire des thèmes nouveaux qui restent tabous. Dans ces contes il n'est jamais question d'homosexualité explicite, elle arrive toujours pour mettre en scène une idée qui servira au développement du récit.

Dans le conte de Qamar et Halima (Nuits 963 à 978), Mardrus n'hésite pas dès le début de l'intervention du derviche à le traiter de : « Cheikh pédéraste comme un Maghrébin, toujours suivi par son mignon. » ; les assistants aussi se sont vite rendu compte de « l'état d'extase » du derviche à la vue du jeune Qamar et ils s'exclament : « Eloigné soit le Malin ! Le derviche brûle pour le joli garçon ! Qu'Allah confonde les derviches de son espèce ! »

Il semblerait d'après ces propos que les derviches soient accoutumés à ce genre de pratique puisque la foule n'a pas eu de mal à qualifier le comportement de ce dernier de pédéraste. En effet, le derviche récite des poèmes d'amour tout en versant des larmes, situation digne d'un « majnũn », fou d'amour, qui fait tout pour atteindre sa bien-aimée. Il se fait inviter par le père de Qamar qui a compris les intentions du derviche ; le père élabore donc un stratagème pour piéger son hôte mal intentionné ; il dicte à son fils sa conduite face au vieil homme : « Assieds-toi donc tout près de lui, et s'il te prend la main, ne la lui retire pas, car celui qui enseigne aime sentir entre lui et son disciple un lien direct. »

Qamar exécute les ordres de son père pour éveiller le désir du derviche. Le piège tendu par le père de Qamar vient pour justifier le châtiment suprême que ce dernier réserve à son hôte s'il constate, puisqu'il était caché pour voir sans être vu, un égarement envers son fils.

A ce moment de la narration, l'accusé devient victime et l'accusateur invoque le pardon de Dieu pour s'être trompé sur les intentions du saint homme. Le discours se transforme en faveur du derviche qui marque désormais le déroulement des événements. C'est lui qui incite Qamar à partir à Bassora à la recherche de Halima. Cette manière d'introduire un conte reste ambiguë. La conteuse n'avait pas besoin de semer le doute au sujet du derviche pour situer le conte ! C'est peut-être une manière d'enseigner les mœurs de cette époque et monter la condamnation donc de l'homosexualité par la société arabo-musulmane. Le châtiment réservé à celui qui s'égare du « droit chemin » est la mort. (pp. 190-191)

Le conte de Qamar az-Zamãn, fils du roi Shãhramãn (Nuits 170 à 249) met en scène l'homosexualité féminine. Certes, Budûr est contrainte de jouer ce rôle, mais le fait d'avoir recours à cette stratégie comme un moyen pour retrouver son époux n'exclut pas son plaisir à jouer cette comédie. Après avoir perdu soit mari, Budûr se déguise en homme, puisque la ressemblance entre les deux jeunes gens est frappante, pour continuer son voyage sans crainte des ravisseurs de femmes seules. Elle est accueillie par le roi des îles d'Ebènes Armânûs qui lui propose son royaume et sa fille. « Je péris si je n'obéis pas, et je me trahis si je fais mine d'obéir ! » C'est ainsi que Budûr se trouve prise à son propre piège. Elle accepte finalement d'épouser la fille du roi, Hayât an-Nufûs. L'homosexualité n'est pas punie d'emblée puisque la soi-disant épouse aide Budûr à cacher sa vraie identité jusqu'aux retrouvailles avec Qamar az-Zamãn. Budûr a même incité ce dernier à épouser Rayât an-Nufûs en déclarant : « Epouse-la ; je serai sa servante. » Jusqu'au bout de ce conte, l'homosexualité est acceptée comme un besoin pour justifier l'amour de Qamar et Budûr. Elle n'est même pas jugée puisque le roi, garant de la morale : « ordonna qu'on l'écrivit en lettres d'or pour qu'elle soit lue et reste dans les mémoires siècle après siècle. » L'homosexualité semble tolérée dans ce conte d'une part parce qu'elle est féminine et d'autre part parce qu'elle n'a jamais été consommée. La fille du roi est restée vierge corps et âme ce qui justifie l'absence de châtiment de Budûr. Le fait que Rayât an-Nufûs ait accepté ce jeu épargne à Budûr le courroux du roi. Elle ne s'est jamais plainte d'un égarement quelconque de la part de son soi-disant époux. Elle était contrainte de « pratiquer » l'homosexualité, puisqu'elle devait obéir à son père qui lui avait choisi un mari digne d'elle ; de ce fait elle n'était guère blâmable. (p. 191)

Parmi les contes qui traitent ouvertement de la pédérastie celui de « Alã ad-Dîn abî ash Shãmãt », l'Histoire de Grain-de-Beauté, nous paraît fort intéressant dans la mesure où l'acte homosexuel lui-même n'est jamais accompli, mais la description, les péripéties et la mise au point des ruses nous aident à mieux comprendre la position de la société arabo-musulmane face à cette pratique. Tout commence le jour où le père de Alã ad-Dîn, Shams ad-Dîn, amène son fils dans sa boutique pour le dévoiler à ses amis. En effet, les parents de Grain-de-Beauté s'étaient résignés à l'élever dans la cave de leur demeure pour le préserver du mauvais œil tellement il était beau et admiré par tous ceux qui le regardaient. Il vécut ainsi dans le secret jusqu'à l'âge de quatorze ans. Or le jour où Shams ad-Dîn est aperçu avec un « jeune mamelouk mignon dans sa boutique », il est aussitôt soupçonné et taxé de pédérastie par ceux qui étaient jusqu'alors des amis. Il est intéressant de constater la prise de position immédiate de la foule ; sans se renseigner, sans demander l'identité du jeune garçon alors qu'ils connaissaient et respectaient le « syndic », ils l'ont vite mal jugé. On dirait que cette pratique est courante qu'un vieil homme à « la barbe blanche » se transforme du jour au lendemain en pédéraste alors que sa réputation d'homme honorable, devant qui ils récitent la sourate de la Fâtiha, l'Ouvrante, avant d'ouvrir leurs boutiques, est déjà acquise depuis longtemps. Une fois la lumière faite sur la paternité de Shams ad-Dîn, il récupère non seulement sa respectabilité, mais voit grandir la considération qu'on lui manifeste grâce à la beauté de son fils. Une fête est alors organisée en l'honneur du jeune Alã ad-Dîn.

Une autre indication dans le texte, lors de cette fête, nous montre la fréquence de la pratique de l'homosexualité infantile. En fait, le père prend soin de séparer son fils de la table des adultes craignant leurs mauvaises intentions. Il se trouve qu'il y a parmi les invités un grand marchand réputé pour son amour des jeunes garçons. Il profite d'un soi-disant besoin urgent pour user de la naïveté des jeunes garçons et les tenter avec des cadeaux pour arriver à ses fins. Il met en place une ruse pour attirer Alã ad-Dîn loin de ses parents et de ses proches. Le fait de s'isoler avec le garçon lui laisse le chemin libre pour s'adonner à ses plaisirs favoris. La ruse consiste à inciter Alã ad-Dîn à voyager seul, loin des siens pour prouver qu'il est homme et capable de sillonner le monde sans l'aide de ses parents. La ruse du marchand Mahmûd al-Balakhî a réussi ; le jeune garçon fait tout pour convaincre ses parents. Et il prend le chemin du départ, mais le père, prévoyant, confie son fils au muqaddem des chameliers, le cheikh Kamãl.

Celui-ci jouera un rôle important dans la suite des événements. En fait, il sert non seulement de guide à Alã ad-Dîn, mais aussi de protecteur paternel : il empêche la déviation et l'égarement du jeune garçon. Il représente l'entrave principale face aux mauvaises intentions de Mahmûd al-Balakhî. Son rôle dans le texte est celui d'un opposant à l'égarement, de garant de la morale culturelle et religieuse de la communauté musulmane. Al-Balakhî invite tous les soirs Alã ad-Dîn à dîner sous sa tente dans le seul but de s'isoler avec lui, mais le cheikh Kamãl est toujours présent physiquement et moralement. C'est ainsi que le jeune garçon échappe à l'intention perverse de Mahmûd al-Balakhî qui n'arrivera jamais à réaliser ses fins.

Une autre scène nous rappelle le conte de « Masrûr et Zayn » dans la mesure où c'est un cadi, un magistrat, qui succombe au charme et à la beauté de Alã ad-Dîn. Ce cadi fera tout pour le sauver. Sa fonction et sa place dans la société l'aideront à user de son pouvoir pour sauver celui qu'il aime. Ce cadi, « homme d'ailleurs excellent, aime les jeunes garçons à la folie. Or, toi, tu as dû produire sur lui une considérable impression, j'en suis sûre », va jusqu'à abroger un jugement qu'il a rendu la veille pour permettre à Alã ad-Dîn de réunir la somme d'argent nécessaire pour se délier de son engagement. Le cadi ne passera jamais à l'acte mais ses intentions étaient sues et connues de tout le monde, et malgré cela il occupe une fonction ou, généralement, on est irréprochable et au-dessus de tout soupçon.

Dans ce conte, l'homosexualité apparaît à trois reprises, mais elle n'est jamais pratiquée. D'abord le père est accusé injustement et à tort par la foule, mais c'est lui qui, en quelque sorte, favorise la deuxième rencontre où son fils sera victime de Mahmûd al-Balakhî. Cette rencontre, qui s'éternise, puisqu'elle occupe une grande partie de la narration, est une véritable péripétie amoureuse, avec la mise en scène d'une ruse pour décider Alã ad-Dîn au voyage, les invitations, les poèmes d'amour récités par Mahmûd pour amadouer le jeune farouche. Il va jusqu'à lui proposer sa propre fortune en contre-partie d'un instant de bonheur, mais sans y réussir.

Toutes ses tactiques échouent, et il disparaît du conte brusquement. Sa fonction dans le conte cesse d'être dès l'instant où Alã ad-Dîn se marie comme si le fait de se lier avec une femme le sauvait des « griffes » de quelqu'un au service de la police ignore jusqu'à l'existence d'une telle pratique ! Eux (ceux qui sont au service de la police) qui sont au courant de tout ce qui se fait, qui semblent savoir ce qui se passe même au fond des êtres, ignoraient l'existence de l'amour entre deux personnes du même sexe. Ignore-t-il la condamnation du Coran, du Hadîth, la tradition du Prophète, et de la jurisprudence de la déviation sexuelle ?

Dans ce cas il n'est pas digne du nom qu'il porte : Moïn Al-Dîn, l'aide de la religion, n'est plus seulement ironique mais devient une raillerie qui insulte la religion musulmane et tous ceux qui la représentent. Sa fonction devient aussi un sarcasme mordant puisqu'il ignore une pratique condamnable au premier chef et, de ce fait, sa place est ailleurs.

Toujours est-il que le capitaine accepte avec joie d'aider les deux amantes à se retrouver. La jeune fille semble être sûre de son choix puisqu'elle sait d'avance que le capitaine ne refusera pas de l'aider à parvenir à ses fins. Malgré l'importance du rang social de la deuxième jeune fille (en fait elle est la fille du cadi de la ville) Mu'în ad-Dîn se lance dans une entreprise montée par l'amoureuse. (pp. 191-196)

Les exemples d'homosexualité ne sont pas très nombreux dans les contes arabes contrairement à ce qu'affirme Dominique Jullien dans Proust et ses modèles (Ed. José Corti, 1989). Ils ne sont guère tolérés sauf, comme nous l'avons démontré, quand il s'agit de l'amour entre deux femmes et non comme l'affirme Dominique Jullien : l'amour homosexuel s'imprègne naturellement des Mille et Une Nuits. Les invertis connaissent une vie d'un "romanesque anachronique". Le mot "naturellement" implique une pratique systématique de l'homosexualité dans les Nuits, or nous pouvons affirmer que le recours à cette pratique ne se fait pas systématiquement. Nous avons vu que les hommes condamnent sans réserve cette déviation de mœurs et, lorsqu'elle est tolérée, essentiellement l'amour entre deux femmes, qui est très rare et ignoré parce que les hommes n'ont pas le temps de s'occuper des préoccupations des femmes. L'évocation de l'homosexualité féminine est plus directement perceptible – à cause d'une relative tolérance de la société à son égard – que l'homosexualité masculine qui n'affleure le texte que de façon très évasive. Les femmes sont plus discrètes et affichent moins leurs égarements : la comparaison entre le Bilatéral et l'amoureuse de la fille du cadi nous montre d'un côté un homme connu de tous pour son amour des garçons et de l'autre une fille qui choisit une impasse dans le noir pour s'isoler avec son futur adjuvant. Toujours est-il que l'homosexualité est considérée, dans les Nuits comme une déviation méprisable pour tout individu qui la pratique. Nous avons vu que la condition d'un homosexuel n'a rien de romanesque comme l'affirme Dominique Jullien : le père de Alã ad-Dîn est délaissé et mis à l'écart par ses amis comme un lépreux, Mahmûd al-Balakhî est surveillé de près par le cheikh Kamãl, le père de Qamar épie le cheikh et essaye de le piéger pour mieux justifier sa mort. Au contraire il s'agit d'un drame et d'une situation honteuse dans laquelle vivent ces personnages. Si les homosexuels ne sont pas tolérés par la loi, Les Mille et Une Nuits les donnent à voir. L'homosexualité n'est pas revendiquée dans la conscience générale, mais elle est suggérée par le discours. La société musulmane prête une attention particulière a ceux qui préfèrent les gens du même sexe mais poursuit et chasse ceux qui trahissent la loi divine. (pp. 197-198)

Narjess D'Outreligne-Saidi

in De l'Orient des Mille et une Nuits à la magie surréaliste,

Editions L'Harmattan, 294 pages, 2001, ISBN : 978-2747509138

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Je vais comme la nuit, Jonathan Ames

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman traite de la quête d'un jeune homme, en rupture avec les idéaux de la « middle class » américaine, qui plonge dans la marginalité et la sexualité à la recherche de son identité.

Alexander Vine vit à New York où il travaille comme portier dans un des plus chics restaurants de Manhattan. Il arrête les taxis d'un coup puis il rentre chez lui, dans le quartier dévasté du Lower East Side et retrouve ses amis les paumés, les putes, les drogués, les clochards. La nuit passe, le monde s'obscurcit. Alexander s'enlise un peu plus dans le New York souterrain des sex-shops et des peep-shows, cherchant, au hasard des ruelles sombres et des bars, le meilleur moyen de se détruire. Il entreprend alors un étrange voyage dans l'univers de la nuit, du sexe et de la violence.

Alexander est un jeune garçon, étranger à lui-même parce que trop préoccupé d'absolu. Il ne parvient pas à découvrir l'amour – et s'y refuse. Il s'enlise dans la zone opaque de la sexualité.

« Je vais comme la nuit » est rempli de scènes de sexe. Mais elles ne sont qu'alibi. A travers la baise, la violence, la drague et la drogue, les séances de fornication et de masturbation qui en forment la trame, la chair reste triste.

Ce récit est le constat d'une jeunesse confrontée à la liberté sexuelle : les apparences sont trompeuses et qu'à trop dire la sexualité, on fait le procès du plaisir.

Je vais comme la nuit, Jonathan Ames

« Je vais comme la nuit » ne fait pas l'apologie de l'homosexualité tragique : Alexander couche avec des hommes et des femmes : le (ou la) partenaire a peu d'importance, il cherche le sexe mais c'est davantage comme une autodestruction que comme une jouissance. A travers la sexualité, Alexander est en quête d'une spiritualité qui passe par la marginalisation qu'il s'impose. Issu de la classe moyenne américaine, il croit que son errance de clochard, le refus de tout embrigadement, est une esthétique de vie.

Chaque fois qu'il a bu, Alexander va avec des hommes. Mais ça fait partie des expériences et des aventures sexuelles. Alexander couche avec des hommes rencontrés dans les bars. Il les quitte sans hargne mais aussi sans tentative de prolongement. Est-il homosexuel ? Dans ce roman où tout est si noir, la seule évocation positive est le souvenir d'Ethan, l'ami d'enfance. L'amour en quelque sorte, une jouissance des corps et des âmes, furtive certes, qu'Ethan refuse de perpétuer parce que ce n'est pas normal, mais qu'Alexander regrette. Une première souffrance, bien réelle. C'est sans doute une des rares relations où Alexander a voulu être heureux. Mais il était un très jeune adolescent.

« Je vais comme la nuit » est un roman sur la jeunesse qui tourne le dos à l'optimisme de la « middle class » pour laquelle la réussite et l'argent sont les dieux auxquels tout est sacrifié.

Alexander veut trouver l'espoir mais ses conduites vont à l'encontre du but. Il a néanmoins besoin de croire en quelque chose. Il pense que son grand-père le protège et, s'il affronte sans cesse le péril, il a toujours un ultime sursaut de sauvegarde quand, par exemple, un homme veut le pénétrer sans préservatif. Il a peur du sida. C'est ambigu : le roman se termine alors qu'il vient de recevoir les résultats du test. Négatif, mais il était prêt à affronter la séropositivité comme si la maladie l'eût soulagé des questions qui le hantent, en choisissant une issue à sa place.

En fait, c'est sa jeunesse qu'Alexander cherche en vain. Son comportement est contradictoire. Femmes, hommes, plaisir solitaire participent de la même négation : chercher à s'anéantir parce qu'il rêve d'un bonheur impossible.

Comment atteindre l'autre et, à travers le plaisir, le retrouver, être avec lui dans la paix et le respect ?

■ Je vais comme la nuit, Jonathan Ames, traduit de l'américain par François Fargues, Ramsay, 1990, ISBN : 2859568484

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Vivre, Pierre Guyotat

Publié le par Jean-Yves Alt

Il est un aspect de Guyotat qu'il faut éliminer préalablement à toute analyse : « Ne voir dans mes livres que du sexe, que de l'homosexualité, c'est se planter. » (p. 165 – chapitre Les yeux de Dieu)

- Une interprétation psychanalytique de son œuvre est peut-être la plus rassurante : témoin d'un assassinat à quatre ans, violé à sept, découvrant à neuf ans la masturbation, sans oublier cette famille bourgeoise qu'il vomit. Voilà qui expliquerait cette obsession du sexe et du sang qui tourne chez lui au délire. Mais les étiquettes les plus rassurantes sont aussi les moins satisfaisantes ; la complaisance masturbatoire avec laquelle Guyotat fournit les éléments d'une telle analyse n'est-elle d'ailleurs pas étrangement suspecte ?

- Tenter une lecture politique est plus rassurant encore, puisqu'elle garantit le nihil obstat (rien ne s'y oppose) de l'auteur. Le lien entre sexe, écriture et communisme a été largement commenté par Guyotat. « Ce qui est marxiste dans Eden, c'est ma pratique de la langue, c'est le texte dans sa matérialité » ; « du plus loin que je me souvienne, la pulsion sexuelle a toujours recouvert la pulsion vers le prolétariat ». (1)

« Vivre » insiste dans le chapitre intitulé « Langage du corps », sur le lien entre écriture et masturbation. Mais la masturbation n'est-elle pas elle-même une pratique politisée, à travers l'élaboration de ces slips en étoffes grossières, souillées, respectueusement conservés d'une branlée à l'autre ?

« Ainsi ma main bourgeoise triture mon sexe bourgeois au travers d'une étoffe prolétarienne. » (p. 19 – chapitre Langage du corps)

Ainsi son écriture bourgeoise triture une idéologie bourgeoise à travers une langue qui se veut prolétarienne.

Le minutieux travail de Guyotat sur l'écriture s'opère surtout à coups de ciseaux : il veut écrire avec les seuls mots qu'il juge dignes maintenant de figurer dans le vocabulaire matérialiste. Une chasse aux sorcières de plus en plus rigoureuse : après avoir banni les termes psychologiques, les et, les points, Guyotat s'en prend aux e muets, presque partout remplacés par des apostrophes :

« Ce que j'ai recherché et trouvé, c'est donc la langue du crime, celle des organes qui tuent, j'ai utilisé, par exemple, le système de l'apostrophe, qui, entre autres, abolit le e muet. C'est une nécessité rythmique. L'apostrophe, c'est tenter de réduire le mot à sa racine, c'est le tailler, le couper. Voilà plus de dix ans que je respire cette matière, que je restitue une âme à l'anonymat servile sexuel de tous les temps, que je lui respire sa langue éternelle. » (p.178 – chapitre … par qui le scandale arrive)

Le côté iconoclaste de Guyotat est évident. Morale, Religion, Ecriture, toutes les statues bourgeoises tombent une à une sous ses coups de boutoir. Mais cette iconoclastie se tourne le plus souvent contre lui-même.

« J'ai peur de quelque chose de très précis, qui m'est extérieur et intérieur à la fois, qui me regarde et que je regarde, et qui est la folie. Je pèse le mot et je dis, et j'écris surtout : folie. J'ai peur parce que, aussi profond que j'aille dans moi-même, j'y retrouve toujours la même chose, c'est-à-dire l'homme. J'ai peur parce que je dois manger de la bête tous les jours. J'ai peur parce que mon sexe costaud arqué vers le bas par la coutume de masturbation ne peut convenablement agir dans l'opération sexuelle dite de base, parce que cet organe ne peut pénétrer que plié en deux dans le trou de l'autre.

L'eau casse le bâton. Mon organe ne tient pas les promesses de mon corps, de ma stature. Il tient plutôt de la mamelle paternelle, et beaucoup s'en contentent.

J'allaite, j'allaite. J'ai peur parce qu'avec l'âge les journées d'adulte se font de plus en plus courtes en regard de celles de l'enfance, si longues parce que l'enfant n'a pas de sexe, et ce, quelle que soit la saison. J'ai peur parce que je n'ai de haine ni de mépris pour personne. J'ai peur parce qu'écrire me sépare de la horde. J'ai peur parce que je peux encore tourner par écrit autour de ma folie. J'ai peur parce que j'ai de plus en plus peur de me retourner sur ce que je viens d'écrire, comme si peut-être je craignais de faire disparaître ainsi le seul objet, la seule durée avec lesquels je sache encore tenir le souffle. J'ai peur, mais cela depuis toujours, j'ai peur pour les autres. Peur pour leur sécurité.

Peur quant à la sauvegarde de leur survie organique, juridique, administrative, mentale. Sur ce dernier point je n'ai pas assez progressé dans le respect de la liberté de l'autre. Si je savais enfin pénétrer dans l'autre, le violer, peut-être aurais-je moins peur pour sa vie. Toutes ces peurs ne sont pas des craintes, ce sont des terreurs. Je n'ai peur ni de moi – je l'ai prouvé – ni de ce sexe, ni de ces trous auxquels il devrait se plier, ni de ces bouches qu'il allaite, ni des hommes ni des femmes – je l'ai prouvé –, mais j'ai peur de l'histoire. » (pp. 150/151 – chapitre cassette 33 longue durée)

Brûle ce que tu ne peux adorer... Une nécessité blasphématoire

« Vivre » développe à l'envi ce côté sacrilège de toute l'œuvre de Guyotat : quel Christ imaginer, sinon de corps « flagellé, déchiré, qui a sûrement pissé et chié au cours de la crucifixion ? » (p. 200 – chapitre … ton ciel à la sueur de ton sexe)

Une telle violence effectivement ne s'explique que par l'auto-mutilation : n'est-ce pas la voix du jeune Guyotat qui resurgit, du jeune collégien se découvrant une vocation de prêtre interdite par sa mère ?

L'acharnement de Guyotat sur le langage n'est-il pas la vengeance d'un enfant né bègue ? Le rythme saccadé de la phrase, accentué par les énumérations sans fin et par ces élisions qui la hachent évoque un bégaiement de l'écriture. Guyotat serait-il iconoclaste de ses impuissances ? La dernière statue à déboulonner est la sienne, et les entretiens de « Vivre » s'en chargent royalement.

La difficulté de la communication dans l'œuvre de Guyotat n'est-elle pas à articuler au refus du partenaire sexuel ? Refus du partenaire qui entraîne la masturbation : relation privilégiée maître-esclave qui refuse l'identité de l'autre. C'est aussi littérairement, le refus du partenaire-lecteur. Car si Guyotat aspire à une participation active du lecteur, il ne fait rien pour la faciliter.

Mais il ne faut pas caricaturer. Guyotat est un grand nom de la littérature. Même pour des raisons que peut-être il n'approuverait pas. Pour le souffle épique qu'il insuffle à ses romans à partir d'une matière aussi décriée que le sexuel et le scatologique ; pour cette impression de noblesse que confère leur démesure aux actes les plus vulgaires.

Le « Tombeau pour cinq cent mille soldats » (1967) (2) est son chef-d'œuvre. Les bâtiments immenses et silencieux, cet univers de princes, de cardinaux et d'officiers donnent au sang et au sperme leur vraie dimension. C'est dans ce Tombeau que l'on trouve la plus belle formulation de ce paradoxe du sacré qui sous-tend toute l'œuvre de Guyotat : « J'aime aussi le Christ. Il ne peut vous fuir, étant cloué. »

■ Editions Denoël, collection L’infini, 1984, ISBN : 2207229777 ou Editions Gallimard/Folio, 2003, ISBN : 2070425037


(1) Littérature interdite, Pierre Guyotat, Editions Gallimard, 1972, ISBN : 2070281159

(2) Tombeau pour cinq cent mille soldats, Pierre Guyotat, Editions Gallimard/ L'Imaginaire, 1980, ISBN : 2070207226


La pagination indiquée est celle de l'édition de 1984 chez Denoël


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