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Articles avec #livres tag

La faute de l'Abbé Mouret, Emile Zola (1875)

Publié le par Jean-Yves Alt

Extravagant roman où Emile Zola prétend montrer un prêtre en proie aux désirs charnels.

Le jeune abbé Mouret a été nommé « desservant » dans un village perdu qu'avoisine un immense parc à l'état sauvage qui porte le nom de Paradou, variante du mot Paradis, et qui abrite un ancien pavillon datant du XVIIIe siècle où un seigneur de l'ancien régime avait logé une mystérieuse maîtresse.

L'abbé Mouret, de faible complexion, tombe facilement en syncope. Il y est tombé quand le Dr Pascal, son parent, arrive à son chevet et le fait transporter en pleine exubérance de la nature dans le pavillon galant du Paradou, lui donnant pour garde-malade une fraîche jeune fille du village, faunesse ingénue : Albine, au fumet sauvage, a été élevée dans les principes de l'Émile de Jean-Jacques Rousseau.

Zola mène une description du sauvage Paradou et de sa luxuriance échevelée, hallucinée.

L'abbé et Albine en viennent à s'aimer au sens le plus charnel sous un grand arbre patriarcal. « Arbre immense, écrit le romancier, qui respirait comme une poitrine » (Livre 2 – chapitre 15). Et il ajoute, emporté par un lyrisme panthéistique : « L'arbre alors défaillait avec son ombre, ses tapis d’herbe, sa ceinture d'épais taillis. Il n'était plus qu'une volupté » (Livre 2 – chapitre 15). Durant des pages Zola poursuit : « La forêt soufflait la passion géante des chênes, les chants d'orgue des hautes futaies, une musique solennelle, menant le mariage des frênes, des bouleaux, des charmes, des platanes, au fond des sanctuaires de feuillage ; tandis que les buissons, les jeunes taillis étaient pleins d'une polissonnerie adorable, d'un vacarme d’amants se poursuivant, se jetant au bord des fossés, se volant le plaisir, au milieu d’un grand froissement de branches. Et, dans cet accouplement du parc entier, les étreintes les plus rudes s'entendaient au loin, sur les roches, là où la chaleur faisait éclater les pierres gonflées de passion, où les plantes épineuses aimaient d'une façon tragique, sans que les sources voisines pussent les soulager, tout allumées elles-mêmes par l'astre qui descendait dans leur lit. » (Livre 2 – chapitre 15).

Zola, tout en le faisant succomber à la tentation, idéalise son héros, qui reste un pur, dont l'âme ne s'est point troublée.

Du même auteur : La débâcleLa Curée


L'abbé Mouret en pdf


Lire aussi sur le site de Lionel Labosse : Éros & Thanatos au Paradou, pour lycéens : la Faute de l’abbé Mouret

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James Baldwin ou le devoir de violence, Njami Simon

Publié le par Jean-Yves Alt

A vingt ans, James Baldwin (1924-1987) quitte Harlem pour Greenwich Village après avoir été prédicateur. Commence pour le jeune homme noir et homosexuel ce qu'il nommera son « devoir de violence ».

Contre un triple racisme qui le persécute tout enfant à travers la pauvreté de sa famille, la couleur de sa peau et ses préférences sexuelles, l'auteur de Giovanni's Room (Giovanni, mon ami) et de Going to Meet the Man (Face à l'homme blanc) devient le porte-parole de ses frères avilis. Cela pose quelques problèmes. Il se débat entre le « rôle » qu'on l'entraîne de plus en plus à jouer et le temps d'écrire.

Son œuvre – remarque à juste titre son biographe Njami Simon, Noir africain – n'a pas atteint l'ampleur que Baldwin écrivain aurait pu lui insuffler. James Balwin lui-même en a conscience :

« Ce que l'on écrit, on ne peut le puiser que dans sa propre expérience... C'est là la seule préoccupation de l'artiste : recréer, à partir du désordre de la vie, cet ordre qui est l'art. Donc, pour moi, la difficulté d'être un écrivain noir venait de ce qu'en fait les terribles exigences et les risques très réels de ma situation sociale m'interdisaient d'examiner ma propre expérience de trop près. »

Dilemme difficile à gérer. L'ostracisme peut venir de « l'intérieur » comme ce fut le cas pour James Baldwin : certains activistes du Black Power l'accusent de ne « pas s'aimer en tant que Noir, ni en tant que mâle. »

James Baldwin vient en France, s'y installe à la fin de sa vie, s'adonne de plus en plus à l'alcool, entre dans les honneurs (Légion d'honneur par Mitterrand en 1986) et la maladie.

Homme complexe, il se plaît à raconter le « viol » qu'il subit (sans pénétration) à treize ans et dit avoir combattu l'autorité du père en prenant le contre-pied de sa morale sans jamais se défaire de son catholicisme d'origine.

James Baldwin est admirablement « retrouvé » dans cette biographie, travail inspiré et loyal d'un autre écrivain qui « aime » Baldwin mais explique qu'une « biographie ne signifie pas tresser une jolie couronne mortuaire. C'est souvent le moment idéal pour soulever et mettre à jour les contradictions d'un personnage, l'opposition de son image publique avec son image privée, l'incohérence, parfois, entre ses prises de position et ses actes [...] la vraie personnalité de Jimmy, qui est la synthèse de tous les rôles que la vie a pu lui faire tenir. »

■ James Baldwin ou le devoir de violence, Njami Simon, Biographie/Seghers, 1991, ISBN : 2232102475

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Stefan Zweig, l'impossible éducation sentimentale par Pierre Deshusses

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans La Confusion des sentiments, un professeur et un étudiant s'attirent sans pouvoir se le dire ou se le figurer : la culture n'aide en rien et contribue même à étouffer les désirs.
Comme on parle de « roman de formation », on peut parler de « nouvelle de formation » à propos de La Confusion des sentiments tant ce récit est marqué par l'apprentissage. Mais pas de façon univoque. Comme la langue d'Ésope, l'enseignement peut être la pire ou la meilleure des choses — tout dépend de l'enseignant, ou de la personne. On se retrouve confronté au thème de prédilection de Zweig qui, par-delà les milieux, les circonstances et les époques, s'attache d'abord à l'individu. On sait toute l'aversion de Zweig pour les années qu'il a passées au lycée, où il fut un élève médiocre. Il en a abondamment parlé dans son livre « Le Monde d'hier » et a même consacré un récit au drame que peut engendrer la rigidité de certains professeurs : Une jeunesse gâchée. On a moins de témoignages sur sa vie d'étudiant, mais le passage à l'université est d'emblée ressenti comme un passage vers plus de liberté. Comme Roland, le personnage principal de la nouvelle, Zweig a passé quelques années à Berlin, au début de ses études. C'était en 1901-1902. Zweig écrit sa nouvelle plus de vingt ans plus tard. Ce qui marque désormais l'apprentissage, ce n'est plus le dégoût, le refus, le tragique, mais le désir, cet investissement de toute une personne dans un objet ou une autre personne.
Mentor shakespearien
À l'université, la force du désir de Roland ne s'applique pas aux études mais à la débauche que lui permet sa vie d'étudiant. Libre d'assister aux cours ou non, il met à profit ses journées et ses nuits pour fréquenter les cafés et, usant de son physique avantageux, sortir avec des filles de toutes conditions, Il faut l'intervention inattendue de son père pour que cette vie dissolue se transforme en une vie studieuse où le désir est toujours aussi fort, sauf qu'il se reporte sur autre chose que le sexe : les études. Inscrit dans une autre université d'une ville de province, loin de la capitale, de son tumulte et de ses séductions, il fréquente les cours d'un professeur d'anglais qui fouette son enthousiasme pour la lecture et la découverte des textes. Comme le répète son nouveau professeur, l'accès à la littérature doit être commandé par la passion. Immédiatement subjugué par le talent oratoire de ce spécialiste de Shakespeare, Roland est aussi séduit par sa personnalité, sa tolérance, son attention, sa douceur dans les rapports personnels. Incapable de lui cacher qu'il a perdu son temps à Berlin et ne s'est pas soucié de ses études durant son premier semestre, prêt à se faire rejeter par ce professeur si brillant, Roland reçoit au contraire comme réponse, loin de tous les canons et de tous les réflexes universitaires : « La pause fait aussi partie de la musique. » Dès lors, l'accord est scellé entre le professeur hors du commun et l'étudiant fasciné, prêt à tout pour lui plaire. Si la passion de Roland pour son professeur est uniquement motivée par le désir d'apprendre, et si l'on retrouve dans cette fascination l'attachement exalté du jeune Edgar pour le baron dans Brûlant secret, il n'en est pas de même du côté de son mentor. Bien qu'il soit marié, on devine chez lui le lourd secret de l'homosexualité. Zweig a des pages admirables sur le fardeau que représente le fait d'être un homme attiré par les hommes, sur le désir qui pousse à aller chercher la satisfaction du plaisir dans les lieux les plus sombres, sordides ou dangereux, sur la puissance du sexe opposée à la nécessité du secret. Cet homme d'une érudition extrême, d'une finesse exceptionnelle, doit se commettre avec des brutes et s'avilir parfois avec des pervers qui le font chanter, pour détourner ses désirs et ne pas déclarer son amour à son jeune étudiant.
On a souvent dit que Zweig était capable de se glisser dans la peau d'une femme pour en analyser les réactions et la sensibilité. Il est aussi capable de se glisser dans la peau d'un homme qui n'est pas attiré par les femmes. Le sujet parfaitement maîtrisé était néanmoins « délicat », comme l'a reconnu Zweig, qui a exclu que son récit, le plus long qu'il ait jamais écrit, parût en revue pour ne pas choquer le public. Il est d'abord publié en 1927 dans un recueil auquel il a donné son titre ; il est traduit dès 1929 par Alzir Hella et Olivier Bournac. Ce récit obtient un grand succès et atteint des tirages inattendus – 30 000 exemplaires vendus dans les trois mois qui ont suivi sa parution –, preuve que miser avec intelligence sur la tolérance n'est pas un pari perdu d'avance.
On peut parler d'un coup de foudre, même si l'attirance de Roland pour ce professeur n'a rien de sexuel. Et c'est là qu'intervient le désarroi des sentiments, qui donne son titre à la nouvelle, le même désarroi que celui de l'élève Törless dans le récit de Robert Musil.
Roland est amoureux de son professeur sans le savoir, sans vouloir se l'avouer, parce que, pour lui, l'acte sexuel est impossible avec un homme : « Quand la passion destructrice est tournée vers une femme, même de façon pure, elle aspire malgré tout à l'accomplissement physique, la nature lui a accordé une union suprême dans la possession du corps – mais la passion de l'esprit, celle qui existe entre deux hommes, comment peut-elle pleinement accomplir ce qui ne peut être accompli?» Si expérimenté soit-il dans l'art de la séduction et du plaisir, Roland se montre d'une extrême naïveté, prisonnier des conventions. Zweig lui-même, en dépit de sa tolérance et de l'attention qu'il porte à l'attirance entre deux hommes, parle à plusieurs reprises dans sa nouvelle d' « amour déviant ». Un personnage ne peut aller au-delà des possibilités — imaginaires ou non — de son auteur. L'accomplissement de cet impossible désir est reporté sur la femme de son professeur, mais tous deux savent bien, sentent bien, qu'une troisième personne est là, présente dans leurs ébats : ils font en quelque sorte l'amour par procuration.
« Animés par une folle haine commune, nous fîmes quelque chose qui ressemblait à l'amour : mais pendant que nos corps se cherchaient et se pénétraient, nous ne pensions tous les deux qu'à lui, nous ne parlions tous les deux que de lui. »
De la même façon, le désir du professeur s'accomplit aussi par procuration et se reporte sur ses cours, s'inscrivant dans les mots qu'il délivre à ses étudiants. Ce n'est pas le romantisme, ce n'est pas le mysticisme qui donne matière à ses cours, mais le jaillissement brutal du baroque qui mêle le haut et le bas, le noble et le vulgaire, l'inconcevable à l'improbable. Ses élans oratoires sur le théâtre élisabéthain dont il est spécialiste sont assez explicites : « Explosion brutale comme une déflagration, explosion qui dure un demi-siècle, foudroyante hémorragie, éjaculation, mouvement sauvage et unique qui s'empare du monde et le déchire : c'est à peine si l'on distingue les voix et les personnages dans ce débordement de forces brutales. Chacun s'échauffe au contact de l'autre, chacun apprend, chacun vole à l'autre, chacun lutte pour dépasser, surpasser l'autre […], esclaves libérés de leurs chaînes. »

Michel Piccoli et Pierre Malet dans une adaptation de La Confusion des sentiments (réalisée par Étienne Périer et diffusée en 1981 sur FR3)
Un baiser comme un cri de mort
Ce n'est pas un hasard si les premiers théâtres de cette époque en Angleterre ressemblaient à ces arènes où avaient lieu des combats féroces entre animaux ou humains, à la vie, à la mort. Mais Roland ne voit que les mots, le style, l'art oratoire, la beauté désincarnée, là où son professeur inscrit un appel à la vie. Il a beau comprendre qu'il n'y a pas de littérature sans passion, le mot passion reste pour Roland un topos littéraire jusqu'au moment où, un soir, dans la pénombre du bureau de son professeur, les corps se rapprochent. Moment d'effroi, de panique même, moment d'une intensité sans égale : « Ce fut un baiser comme je n'en ai jamais reçu d'aucune femme, un baiser sauvage et désespéré comme un cri de mort. »
Le rapprochement des corps s'arrête à ce baiser, à ces lèvres qui se touchent, se pressent. Roland prend la fuite, jamais plus il n'aura de nouvelle de son maître, jamais il n'oubliera cette épiphanie du désir où les paroles invitaient à se libérer des paroles pour s'abandonner à la vie. Les mots ici ne sont pas un refuge mais un fouet : cette nouvelle est troublante et, ne se contentant pas de raconter un désarroi, crée elle-même un désarroi, car elle invite, au nom de la vie, à sa propre destruction littéraire, tout en montrant que seule la littérature peut sauver de la mort.
Le Magazine Littéraire n°531, Pierre Deshusses, mai 2013

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Si j'avais voulu, Marcel Haedrich (1952)

Publié le par Jean-Yves Alt

Claire Neuvillard s'installe chez le Docteur Didier à Forley. Elle a obtenu le poste de professeur de français au collège de la petite ville. Le Docteur Didier brigue les suffrages des électeurs pour obtenir la place de Maire de Forley. La première nuit, le Docteur essaie de séduire la jeune femme mais celle-ci repousse ses avances.

— Si j'avais voulu…

Le roman se déroule sur plusieurs années. Au départ, Claire est notamment la professeure de Ted, le neveu du Docteur. Ted est un garçon tout en retenue. Il est excellent élève ; pour autant, il manque de chaleur dans tout ce qu'il fait. Claire a aussi une autre excellente élève : Florence. Cette dernière est tellement fascinée par sa professeure qu'un jour elle fait une tentative de suicide par empoisonnement. Le Docteur Didier et Claire réussiront à la sauver.

Quelques années plus tard, Ted et Florence sont partis à Paris pour étudier. Martin, le fils du Docteur Didier est devenu un élève de Claire. Le garçon est plus vif que son cousin ; il est attiré par une camarade de classe, Anne-Marie, mais ne sait comment s'y prendre avec elle.

A l’occasion de vacances scolaires, Florence, changée physiquement – elle est habillée et coiffée en « garçonne », – revient à Forley :

— Comme Paris vous a changé, Florence... Claire correspondait régulièrement avec son ancienne élève depuis qu'elle suivait des cours à la Sorbonne. Quels cours ? Mieux valait ne pas approfondir. En tous cas, Martin, remarqua que l'arrivée de Florence semblait exercer sur Mademoiselle une influence apaisante.

— Je te parlerai plus tard, lui avait-elle dit, en lui montrant la porte. Florence répétait :

— Je suis contente de vous revoir, Claire, et si heureuse de me retrouver dans cette chère école.

Tu parles. Et quel toupet d'appeler Mademoiselle par son prénom. Et quel toupet aussi de fumer dans la cour, où elle a accompagné son ancien professeur.

— Cela vous choque que je fume ?

— Vous n'êtes plus dans ma classe, bredouille Mademoiselle.

Je le regrette, soupire Florence.

Sans trop savoir pourquoi, Claire se sent à la torture. Pourtant, elle aime bien cette fille passionnée et un peu folle qui a failli mourir pour elle. Souvent elle pense à Florence. Souvent elle la revoit, blême, tordue sur son petit lit de fer. Que les adolescents sont compliqués. Que voulait donc Florence ? Qu'attendait- elle de Claire ? (p. 66)

Florence tente de séduire Claire qui n'est pas insensible aux charmes de son ancienne élève :

null « Florence a pris possession du bras de Claire et elle l'entraîne dans la cour, de long en large, en riant fort et en envoyant des bouffées de fumée dans tous les sens. A deux reprises, elle utilise, sans la moindre gêne, et avec un naturel parfait, le mot de Cambronne.

— J'irai vous voir chez vous, décide-t-elle lorsque la récréation prend fin. J'ai tellement de choses à vous raconter.

— C'est cela, approuve Mademoiselle. Vous me direz ce que vous faites à Paris.

— Vous seriez choquée, se moque Florence.

Pour marquer un point, Claire lance, assez sottement :

— Je vous préviens que Ted n'est pas là. Il ne rentrera que dans une quinzaine de jours, après ses examens.

Florence ne relève pas l'insinuation. » (pp. 66-67)

— Si j'avais voulu…

Martin observe, sans comprendre tous les enjeux, le badinage entre Claire et Florence :

« Claire s'est dressée, aussi affolée que si elle venait d'être piquée par une vipère. Florence se trouve hors de portée de la gifle qu'elle lui destine. Agenouillée à trois pas, elle rit avec une perverse innocence, en lissant d'une main ses cheveux de garçon. Martin la dévisage avec stupeur. Pourquoi a-t-elle embrassé Mademoiselle sur la bouche ? C'est de la folie. Florence est sûrement folle à lier. Il s'en doutait. Il observe Mademoiselle, qui paraît déconcertée. Elle respire par saccades. Elle se lève. » (p. 77)

Florence a apporté à Claire le dernier roman de Victor Marguerite, « La garçonne ».

Mais Claire, contrairement à Florence, n'est pas lesbienne (le terme est utilisé page 132). Claire aura une aventure avec Ted. Elle tombera enceinte de lui. Le Docteur Didier, pour sauver la réputation de sa famille, pratiquera un avortement clandestin et la jeune professeure devra quitter la petite ville.

— Si j'avais voulu…

Avec ce roman, le lecteur devine que la société est à la charnière d'un profond bouleversement concernant la famille : les relations entre les individus vont passer au premier plan au détriment des rôles et statuts qui organisaient jusque-là les relations entre les sexes et entre les générations.

En signalant les préjugés discrètement homophobes de Martin, l'auteur donne à son roman une sincérité indéniable. Le personnage de Claire, qui ne juge pas, évite un enfermement dans une étroite vision de caste :

— Tu dois savoir qu'il y a des hommes qui... que... enfin, des hommes qui aiment les hommes.

Martin la laisse patauger ; il arbore un sourire narquois. Pour qui le prend-elle ? Pour un bébé ? Si c'était pour lui raconter ça qu'elle l'a retenu...

— Il y a longtemps que je le sais, grogne-t-il. C'est rudement dégoûtant.

Alors Claire, très vite :

— Eh ! bien, certaines femmes, également...

— Entre elles ?

Claire ne dit plus rien.

— Ça alors, grommelle Martin... ça alors... Les hommes, je me rends compte. Mais les femmes...

Il jette sur Claire un regard chargé de suspicion. Est-ce qu'elle se ficherait de lui ?

— Je ne vois pas du tout, avoue-t-il, mais pas du tout.

Claire lui donne des précisions, en procédant par analogies. Lorsqu'enfin Martin a compris, il crache, avec dégoût. (p. 132)

■ Si j'avais voulu, Marcel Haedrich, Robert Laffont, 1952, 205 pages

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Burlesques, Michel Pradeau (1946)

Publié le par Jean-Yves Alt

A la page 238 de ce roman, l'auteur tient à faire remarquer que les « personnages de son livre ont existé, et que si leurs faits et gestes sont contés de façon burlesque, c'est que l'objet de ce modeste roman n'est point de tracer des portraits mais simplement de faire rire […] avec des caricatures. »

L'histoire est fort simple. René, jeune employé, a l'habitude de fréquenter les vespasiennes pour rencontrer des hommes. Un jour, il est agressé par un « voyou pédéraste » et est retrouvé le lendemain, évanoui dans un terrain vague voisin de la pissotière.

René loge dans une pension de famille tenue par la mère de son amie d'enfance Marie. A partir de ce jour, il décide d'abandonner son « vice » et de se rapprocher de la jeune fille dans le but de l'épouser :

[…] Cette aventure idiote ; dans le terrain vague, m'a servi de leçon. Et ma longue convalescence m'a donné le temps de réfléchir, de peser toute la laideur de ma vie. Je veux me marier, avoir une famille. Je crois vraiment que le bonheur est là. (p. 134)

René a vécu chaste jusqu'à dix-huit ans, nourri de rêves et de chimères d'appartements ; il ne savait de la vie que ce qu'en disent les poètes ; il ne savait de la femme que ce qu'il voyait de sa mère jusqu'au jour où il découvre ses « terribles » attirances :

« Comme tous les tendres écorchés, René s'était enfermé à double tour dans son paradis intérieur. Un paradis où Eve n'avait point de place. Mais, à cette époque, il n'en savait rien lui-même. Il avait fallu, un jour, une lecture de hasard, pour qu'il fit la terrible découverte. Il avait appris avec angoisse qu'il existe d'autres amours que celles qui jettent cet idiot de Rodrigue aux pieds de Chimène, et le chien sur la chienne. Ce livre, un roman démodé de Binet-Valmer, avait bouleversé René. L'auteur disait de son héros que c'était une sorte de monstre, et le jeune homme le croyait. Il ne savait pas encore que le vrai monstre, c'est l'homme de lettres qui, avec une adresse toute jésuistique, affiche bien haut des dégoûts qu'il ne partage point, histoire de faire passer sa salade. » (pp. 76-77)

Tout le roman est construit autour de cette alliance entre René et Marie. La jeune fille n'ignore pas les attirances de son compagnon mais sans prévoir les obstacles qui vont surgir.

Un compagnon de travail de René, Michel, lui aussi pédéraste, tente de faire comprendre au jeune homme qu'il fait fausse route en voulant se marier. C'est ce choix que Michel a aussi fait autrefois et il s'est rendu compte rapidement de l'impasse où son mariage l'a mené :

— Vois-tu, mon petit gars, je me demande parfois si j'ai rendu ma pauvre femme heureuse... Certes, je n'étais pas un mauvais mari : je ne buvais pas, je ne jouai pas aux courses et je ne l'ai jamais battue avec un fer à repasser. Oui, bien sûr, je ne l'ai pas rendue malheureuse au sens banal du mot. Mais le bonheur, c'est tout de même autre chose, que ça... Et quant à moi, n'en parlons pas ! Comme elle vous semble triste, tu sais, la comédie, quand le rideau est tombé sur le dernier acte ! Oui, je l'aimais bien, ma femme, j'étais un homme casé, j'avais l'estime de mon patron et la considération de ma concierge. Et puis après ? Pour si peu de chose, quelle vie de ruses, de mensonges, quels calculs quotidiens pour cacher mes goûts à ma femme […] Mais, vois-tu, quand je repasse dans mon esprit notre longue existence conjugale, sans heurts, sans la moindre dispute, cette vie où il n'y eut jamais d'incendie parce que dans nos corps il n'y avait pas de flammes, je me demande si ce bonheur, au fond, n'a pas été quelque chose d'affreusement factice, d'horriblement vide. Une grande page blanche qu'on appelle bonheur parce que, dessus, il n'y a rien d'écrit. Mais, puisqu'on ne peut rien lire, tout ce blanc, n'est-ce pas, ça peut être aussi du malheur ? (pp. 136-137)

Les parties les plus intéressantes sont constituées par les remarques du narrateur omniscient qui n'hésite jamais à donner son point de vue sur la situation :

« Mais il faut que Michel comprenne que René veut devenir un autre homme, ou plutôt, devenir un homme, tout simplement. Et c'est si difficile... La bête en rut, qui s'en allait, un soir, dans les vespasiennes, elle est restée dans ce terrain vague, où un matin, des ouvriers ont trouvé un jeune homme évanoui dans ses vêtements en désordre. Aujourd'hui, il y a un René lavé, purifié par la maladie, qui s'est refait, pendant de longues semaines une âme blanche dans des draps blancs, à la douceur des potions consolantes, lénifiantes, et d'une main fraîche de jeune fille. Il y a un tout autre René qui veut épouser cette jeune fille et la rendre heureuse. » (pp. 170-171)

René prend donc un petit appartement où il s'installe avec Marie. Là il vit en concubinage platonique avec la jeune femme. Son désir pour Marie se fait attendre longuement et quand il est enfin là, il retombe subitement avant d'avoir pu entreprendre quoi que ce soit.

null « Sur un corps vide (le jeune homme a dû laisser ses sens quelque part avec des boyaux, des viscères et des spermatozoïdes), René a les nerfs tendus comme des cordes à violon. Et si ce n'est que la douceur de septembre qui joue sur lui ses tendresses harmonieuses, qu'importe ! Il y a des mensonges qui ajoutent plus à la vérité que des vérités moins belles que l'imagination, a dit le poète aveugle Henry-Marx, auteur de Ryls, un émouvant roman trop oublié. Bienheureux mensonges, alors, qui mettent tant de joie saine sur le visage de Marie ! » (pp. 196-197)

René retourne à ses attirances premières en fréquentant les promenoirs des cinémas tandis que Marie se laisse séduire par son voisin de palier, Gaston, un homme à la « bonne grosse voix, chaude, un peu vulgaire, mais si masculine ». (p. 278)

« Burlesques » n'envisage jamais le destin homosexuel dans son aspect social. Le groupe homosexuel n'est pas le sujet de ce roman, même si plusieurs portraits d'homosexuels sont présents. L'autre n'intervient souvent qu'au niveau du désir.

Le personnage de René esquisse le portrait d'un homme conscient de sa différence mais la vivant et la subissant au seul plan individuel.

■ Burlesques, Michel Pradeau, Marseille, Georges Roche éditeur, 1946, 279 pages


Lire les deux premiers chapitres.

 

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