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Articles avec #livres tag

Porté disparu, Jonathan Valin

Publié le par Jean-Yves Alt

Harry Stoner, détective privé, est engagé par Cindy Dorn afin qu'il retrouve son ami Mason Greenleaf. Ils vivent ensemble depuis plusieurs années, mais avant de vivre avec une femme, Mason partageait la vie d'un homme.

Son corps est retrouvé dans une chambre d'hôtel. Suicide par un mélange d'alcool et de barbituriques. Il porte également des traces de coups.

Stoner va tenter de découvrir ce qui s'est passé pendant les quatre jours précédant son « suicide », ce qui va l'amener à côtoyer le milieu homosexuel : le regard de la société à son encontre, la violence policière, le sida, la mort, l'amour et la haine, la vengeance...

McCain sourit. « Pourquoi ne pas se rendre à l'évidence ? Il était moitié homo et n'arrivait pas à vivre moitié hétéro. »

C'était la même théorie qu'avaient avancée Cavanaugh et Sullivan – un homme qui avait endossé un déguisement qu'il ne supportait plus et dont il n'avait pas le courage ou la volonté de se débarrasser. C'était net et très possible. Sauf que ça reposait entièrement sur l'hypothèse que la relation de Greenleaf avec Cindy Dorn n'avait été qu'aveuglement. D'après ce que je connaissais de la jeune femme, j'avais du mal à croire qu'elle n'aurait pas flairé ça dès le départ, même s'il était indiscutable qu'elle évitait le passé de Greenleaf. (pp. 96/97)

« Porté disparu » expose et analyse avec maîtrise les ressorts de l'homophobie. C'est donc un tour de force que réussit le roman de Jonathan Valin : traiter de la haine des gays sans tomber dans le pathos ni la caricature.

— Écoutez, je suis désolé que ça se soit passé de cette façon-là. Mais le type a eu tort de venir nous trouver comme ça. Comme si on était à vendre.

— C'était un pédé – c'est pas plutôt ça ?

Sabato soupira. « Pour Art, peut-être. Peut-être pour moi aussi, un peu. » (p. 291)

Si ce roman semble, au premier abord, de facture classique (un détective est recruté par une jeune femme pour retrouver l'amant disparu de celle-ci), rapidement l'homosexualité de la victime – traitée avec tact mais sans afféteries – s'installe comme un personnage à part entière. C'est elle qui provoque événements et confidences, réactions en chaînes et drames, elle qui va bouleverser cette banale enquête pour conduire les personnages – comme le lecteur du reste – à mesurer leur propre tolérance.

« Porté disparu » ou comment faire pour parvenir à vivre harmonieusement dans une société intolérante et injuste quand on n'est pas conforme aux normes établies par la morale publique.

■ Éditions Gallimard/Série Noire, 2002, ISBN : 2070497690

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L'enfant de chœur, René Etiemble (1937)

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman qui se passe dans les années 20, exploite – dans sa première partie – la veine des amitiés particulières au sein d'un établissement religieux.

Le héros, André Steindel, est l'ami de Maurice Bonneau, un nouveau comme lui. Leur amitié romantique est moquée par les anciens :

« Ah ! Ah ! c'est du propre, les bleus ! Déjà du lapinage. Vous allez trop vite en besogne. Pas réglementaire ce truc-là... brailla quelqu'un sans visage. Seuls les grands ont droit aux lapins. » (p. 34)

Le lapinage, c'est l'amour entre garçons. La vie du lycée happe les deux enfants. L'imprudence d'André Steindel, son désir de savoir, l'exposent à tous les dangers. Sa sensualité, peu à peu, se précise : il découvre le plaisir de se baiser le corps.

Maurice Bonneau reste plus réservé : il ne se mêle pas aux conversations des anciens :

« Mais comment n'aurait-il pas vu les graffiti qui sur les murs des cabinets s'enchevêtraient, à moitié cachés, çà et là, par des traînées brunâtres en relief ; comment oublier ces dessins maladroits, affreusement expressifs, qu'on avait complétés, comme s'ils ne signifiaient pas assez, par des mots ou des jeux de mots ? Chaque fois que la nécessité l'amenait en ce lieu, Maurice ne pensait qu'à partir, partir le plus vite possible. Un haut-le-cœur lui contractait les mâchoires. Bien qu'il fermât les yeux, les mots destructeurs agissaient. Il avait beau se dire : "Non ! Je n'en ai pas une ; non, je ne veux pas en avoir une", il fallait cependant qu'il dît "queue". Car, lorsqu'il en venait à se demander : "Qu'ai-je donc, moi ?", il ne pouvait opposer à la force de ces "gros mots" que des gazouillis trop puérils. "Une kékette, une kikitte... quoi ? mais quoi ?" » (p. 53)

Pour faire peur à un nouveau particulièrement naïf, un ancien propose de prendre un bonbon qu'il a dans la poche de son pantalon. Le jeune croit prendre une sucrerie et – parce que la poche est percée – touche le sexe de l'aîné.

En quelques mois, les anciens initient les plus candides aux secrets de la débauche, à laquelle eux-mêmes avaient été condamnés par la guerre. Vaincu par le milieu, Maurice perce lui aussi sa poche gauche. Les plus jeunes en viennent à se masturber sans répit pour hâter leur puberté, qu'ils estiment toujours trop tardive, car un grand est toujours là pour rappeler que « la fonction développe l'organe » (p. 55).

La nuit, des concours ont lieu, les « compals de géo » : on prime les plus belles « cartes de géo » inscrites dans les lits. André est souvent premier.

Honteux de leurs faiblesses, plus Maurice et André réfléchissent à ce que pourrait devenir leur attachement, plus ils s'éloignent l'un de l'autre. Toujours ensemble, ils se parlent de leurs leçons, de leurs collections de timbres mais ils n'osent plus échanger leurs secrets. On les accuserait de « lapinage » ; ils ne se prennent donc plus les mains. Ils souffrent tandis que chacun, qui se croit plus corrompu que l'autre, n'ose plus le traiter en ami.

Très vite ils sont entraînés par le climat général. André devient le « lapin » d'un grand et, « vaincu par le milieu, Maurice, avant Noël, avait coupé sa poche gauche » (p. 45).

André, pendant ce même temps, entretient une relation avec une jeune fille de son âge, Laurence Leroux. Devant ses camarades, il la désigne fièrement sous le sobriquet « ma poule ». Ce lien n'est pas du goût du proviseur qui convoque la mère d'André. Il est convenu que pour occuper le temps libre, le garçon servira la messe. André devient donc enfant de choeur avec Maurice ; ils font l'amour dans la sacristie :

« Cette complicité rapprocha donc les deux amis. Chaque dimanche ils jouaient dans la sacristie. Comme ils en possédaient seuls la clef et que le pas de l'aumônier résonnait de loin sous les voûtes de la nef, la sacristie, avant de se transformer en "coulisses", devenait pendant une demi-heure le refuge de leur tendresse. Ils avaient gravé sur les murs leurs initiales enlacées. La sécurité de l'endroit les incitait aux imprudences. Parfois troublés par l'arrivée soudaine du veilleur, leurs baisers, au dortoir, restaient précaires et tremblants ; dans la chapelle, les choristes se caressaient sans sursauts et sans crainte : "Avoue que mon oncle a eu la riche idée, le jour où, pour me redresser le moral, il m'a fait nommer enfant de chœur." Maurice acquiesçait. » (p. 99)

Les personnages de « L'enfant de chœur » ne sont pas caricaturaux ; aucun n'est décrit avec une « tête vicieuse » ni ne représente une personnification du mal. La femme n'apparaît pas, non plus, comme une honte ineffaçable :

« — Monsieur l'aumônier... vous êtes bon. Je vous aime bien... c'est parce que Laurence, aujourd'hui, m'a révélé ce que je suis... tout le voile, d'un seul coup, s'est déchiré.

— Tu n'as pas commis d'imprudence, mon enfant ?

— Quelle imprudence ?

— Tu n'as pas accompli avec elle...

— Oh ! Non ! Monsieur l'aumônier.

— Ne proteste pas ; je ne te reproche rien, mon petit. J'aime tellement mieux te savoir ami de Laurence que de Maurice... pauvre Maurice ! » (p. 116)

Les manèges amoureux jugent certes sévèrement le système mais sans tomber dans un total anti-cléricalisme :

« — Mon petit André, […] tu ne crois pas au Bon Dieu ? Mais tu l'as en toi, le Bon Dieu, puisque tu viens de me parler. Le Bon Dieu c'est cela. Il n'a pas de barbe, le Bon Dieu ; ni de droite ni de gauche ; il n'a pas de robe. Le Bon Dieu, c'est ce besoin de pureté manifesté par tes paroles ; c'est tes pleurs, tes sanglots, tes yeux rouges. » (p. 115)

René Etiemble partage, étonnament, dans ce roman les idées médicales de la fin du XIXe sur les effets de la masturbation chez les adolescents :

« Leurs corps s'usaient à ces jeux plus vite encore que leurs âmes. Des concours mensuels étaient organisés, qu'on nommait, par dérision, les "compals de géo" – les compositions de géographie. Les moyens élisaient chaque année un "satyre officiel" qui comptait, chaque fin de mois, les "cartes de géo" inscrites dans les lits. Les vainqueurs jouissaient d'un grand crédit. […] Ses yeux toujours cernés, la maigreur de son visage, la pâleur de son teint lui composaient une tête de moribond. Quelque décharnée qu'elle fût, elle semblait encore trop lourde pour les épaules, qui se voûtaient, pour la nuque, qui ployait. Il ne conservait, de sa corpulence passée, que de flasques mollets, qui ballottaient au-dessus des chaussettes. L'engourdissement qui le paralysait chaque matin n'affectait pas seulement son corps, mais aussi ses facultés. » (pp. 100-101)

L'auteur laisse aussi entendre que – dans les lycées – la phase homosexuelle était due au relâchement des mœurs et à la perte d'autorité des parents consécutifs à la première guerre mondiale. À partir de 1924, les nouveaux ne seront plus violés ; la débauche sera moins grande :

« Ceux des grands – et c'étaient les plus débauchés – qui, pour avoir commencé leurs études pendant la guerre, avaient adopté les mœurs courantes – jouir, jouir, jouir toujours jouir, de peur de mourir sans avoir joui – ces grands, enfin, étaient partis. […] Livrés à eux-mêmes, libérés de l'influence de ceux des anciens qui conservaient l'esprit né de la guerre, la plupart de ces adolescents, si corrompus qu'ils fussent, n'avaient point l'âme assez perverse pour imposer aux bleus les tourments qu'ils avaient subis. Echappant enfin à la psychose d'héroïsme qui se transforme, loin du front, en un déchaînement d'érotisme collectif (le fameux "moral" de l'arrière), ils brimaient les "bizuths", leur apprenaient l'argot du "baze", mais ils ne les violaient pas.

Pareils aux mines flottantes, aux nappes d'ypérite, qui, la paix signée, peuvent encore détruire et tuer, les "visites" et le "lapinage" forcé avaient, pendant plusieurs années, prolongé au lycée les horreurs de la guerre. En 1924, les internes nouveaux connurent les avantages de la paix. Bien entendu, l'immoralité moyenne subsista, celle qu'imposent l'ignorance, la puberté, la vie commune, la séparation des sexes et les individus pervers. […] André Steindel avait connu le pire. » (pp. 151-152)

■ Éditions Gallimard, 1988, ISBN : 207071361X

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L'oasis [Siwa], Alain Blottière

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans « L'oasis », Alain Blottière évoque la magie de Siwa, la plus secrète des oasis, à six cents kilomètres à l'ouest du Nil. Au cœur d'un désert absolu, cette oasis a longtemps vécu dans la pureté de ses traditions. Beauté du site, contraste entre la lumière du désert et l'ombre près des sources, Siwa incarne l'utopie, matérialise le rêve. Alain Blottière a écrit sa nostalgie et son angoisse de ce lieu qui risque de perdre les caractéristiques d'un monde isolé.

Alexandre le Grand s'y rendit pour consulter le célèbre oracle d'Ammon. Lorsqu'il pressentit sa fin « juste après la mort d'Héphestion... son ami, son seul amour depuis l'enfance », il souhaita retourner à Siwa.

Pour les homosexuels, Siwa est le lieu d'une coutume à faire pâlir d'envie les zélés partisans du mariage gay :

« Siwa […] pour des raisons de sociologie particulière, a longtemps été une oasis renommée, au point que sa réputation de pays aux mœurs coupables demeure vivace en Égypte, avec son cortège d'ironie d'autant plus facile qu'elle concerne le bout du monde, et même sur un autre registre dans la culture homosexuelle occidentale où elle fait toujours figure d'éden mythique. On a longtemps pratiqué, en effet, dans la communauté des ouvriers agricoles qu'on appelle zaggalas, le mariage entre garçons, ou plus précisément entre jeune homme et jeune garçon faisant office de femme. Un véritable contrat de mariage, établissant la dot accordée à la famille du garçon, était rédigé à cette occasion. L'union donnait lieu à de fastueuses réjouissances publiques. La pratique, sans doute unique au monde, fut formellement interdite en 1928 après la visite du roi Fouad dans l'oasis, mais se poursuivit dans la clandestinité jusqu'au début des années 1950.

Les zaggalas, paysans sans terre au service des riches propriétaires terriens, formaient en effet jusqu'à une période récente une caste à part régie par des lois d'exception. Destinés aux travaux les plus pénibles, devant aussi garder les jardins la nuit (leur nom signifie « porteur de bâton »), ils n'étaient pas autorisés à prendre femme avant l'âge de quarante ans. Ils vivaient en groupe dans les jardins, veillaient durant les nuits en jouant de la musique et en buvant du lagbi (sève du palmier) fermenté autour des feux, passaient leur jeunesse entre eux sans pour autant demeurer chastes.

Une coutume si ancienne a certainement laissé des traces. Mais ayant longtemps souffert, et souffrant encore, d'une réputation jugée indigne, Siwa se cache aujourd'hui sous un voile de vertu et la nature s'y éveille et s'y épanouit, je suppose, à l'abri des regards. Contrairement aux berges sauvages du Nil même en plein Caire, aux rives herbeuses du lac Karoun, aux sources d'autres oasis, aux plages d'Alexandrie et d'autres mers du monde, où le promeneur n'a pas besoin de rechercher le tendre pittoresque des amours mâles adolescentes pour tomber nez à nez dessus. » (pp. 79/81)

■ L'oasis [Siwa], Alain Blottière, Éditions Payot/Petite Bibliothèque Voyageurs, 2002, ISBN : 2228895903


Du même auteur : Saad - Intérieur bleu

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Les hors-nature, Rachilde (1897)

Publié le par Jean-Yves Alt

Chez Rachilde (Marguerite Eymery, 1860-1953), l'homosexualité est sans cesse mise en rapport avec une androgynisation symbolique, permettant l'accès à un mode d'être total. Dans ce roman, Les hors-nature, mœurs contemporaines, la romancière brosse le portrait des deux frères de Fertzen.

Le plus jeune des frères Paul-Eric est décrit ainsi :

« Le cadet des de Fertzen était bien changé, depuis un an, c'est-à-dire depuis que les deux frères avaient quitté Paris. Physiquement, l'adolescent aux fossettes et aux grâces de princesse byzantine disparaissait peu à peu pour laisser croître un être singulièrement idéal, s'émaciant, remplaçant l'homme comme un portrait peut remplacer le modèle. Plus mince, plus pâle, plus fatigué, plus blasé encore, seulement ses yeux brillants disaient l'infatigue de son cerveau où galopaient, comme en un désert, les chimères furieuses dont le furieux galop ne s'entend pas. Il ne se déguisait plus en femme et avait l'air d'une femme déguisée. Il exagérait les modes anglaises, se coupant les cheveux ras, pour dénuder surtout sa nuque, gardait, en la stuart blonde, les deux ondulations naturelles de ses cheveux, un diadème surnaturel où l'on pouvait deviner les naissantes protubérances du démoniaque, se transformant en celui-ci après avoir été tellement celle-là. Et tous les deux, les êtres charmeurs, se mêlaient de plus en plus indissolublement dans un terrible hermaphrodisme. » (p. 194, édition 1897)

Hermaphrodisme qui conduit inévitablement le frère aîné, Reutler, à proclamer son amour pour son frère Paul-Eric :

« Le pied de mon frère s'il se change en le pied d'une courtisane quelconque n'est pas, vraiment, un instrument digne de ma perdition. Je n'aime pas les filles, je n'aime pas les femmes, j'aime encore moins leur simulacre. Je ne transige en aucune manière avec ma conscience, car je suis trop conscient de mon crime... ou de ma vertu ! Rien ne me prouve encore que je ne suis pas supérieur à tous, puisque je suis seul... Eric ? Où es-tu ?... Ah ! Là, près de moi ! Ton cheval me devance un peu... on dirait, dans la nuit, que sa clarté pâle est le rayonnement projeté par le souffle exaspéré du mien. Je ne sais pourquoi nos chevaux tremblent ainsi sur cette route ? Eric, laisse-moi penser vers toi. Je te révèle ces choses sans les unir par les équivoques incidentes d'usage, parce que je suis trop lourd de tout le poids de ma force pour jouer légèrement avec ma passion. Je ne saurais plaisanter comme toi et j'ai assez de toutes tes comédies. Je serais ridicule de t'écouter en me dissimulant davantage. Eric, écoute bien ceci, à ton tour : Je t'aime. Il ne faut plus jouer sur les mots... et encore moins avec les gestes. Pourtant, mon secret n'est pas le tien. Il est toujours mon secret. Dans cet aveu tu ne peux plus saisir, malgré ta grande lucidité d'intellectuel, ton esprit de ruses et de si belles perfidies, qu'une idée folle... ou une honte. » (pp. 228/229, édition 1897)

En ce XIXe siècle finissant, cet intérêt sans précédent pour l'androgynie n'était-il qu'une rêverie masculine destinée à escamoter l'image de la monstruosité féminine ou une arme prête à abolir cette différence entre les sexes, encore synonyme d'oppression ? L'androgyne – tel que Rachilde le présentait – ne permettait-il pas un effritement de la misogynie forcenée ?

La résurgence du thème de l'androgyne, en ces années 1900, était peut-être aussi le revers de l'obsession de la femme fatale. Elle répondait sans doute à la peur inconsciente devant l'apparition d'une femme nouvelle, celle qui justement revendiquait un rôle économique, intellectuel et social.

Rachilde, Les hors-nature : mœurs contemporaines, Éditions Mercure de France, 1897 ou Éditions Séguier, 2003, ISBN : 2840490358

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Le colonel était tout seul, Bruce Cameron (1965)

Publié le par Jean-Yves

Années 50 : Le colonel David Sutton et sa fiancée, Virginia Balir, arrivent à Paris-Orly... et sont aussitôt séparés l'un de l'autre. Virginia disparaît avec des amis de son père, général au Pentagone. Et Sutton est discrètement emmené à l'ambassade américaine où l'attend Larry Adams, un enquêteur du redoutable G-2, le service de renseignements de l'armée américaine.

De quoi accuse-t-on Sutton ? En dix-sept ans de service, il n'a jamais commis une faute et a même accès à d'importants secrets militaires. Est-il un espion déguisé ? Non pas. Lui reproche-t-on d'avoir enlevé Virginia ? Mais il avait la formelle intention de l'épouser. De quoi donc est-il coupable ?

Et c'est alors que, sous le feu roulant des questions posées par Adams, l'agent spécial le plus retors et le plus « dur » de l'armée, Sutton découvre avec horreur qu'on le suspecte d'être homosexuel.

« Sutton était beaucoup trop intelligent. Il avait de bonnes notes et s'en servirait pour se protéger. Il était également assez malin pour savoir que l'armée ne souhaitait nullement réunir une cour martiale pour révéler au public qu'un officier de carrière homosexuel avait eu accès à des documents très secrets, nationaux et internationaux. Non, il valait mieux pénétrer derrière le bouclier, toucher Sutton au point le plus vulnérable. Mais quel était ce point ? » (p. 62)

Et, pour lutter contre la monstrueuse accusation, le colonel est tout seul. Ses collègues lui tournent le dos, ses supérieurs l'ignorent. La secrétaire, Eileen Allison, qui sténographie les interrogatoires, demeure – dans un premier temp – impassible devant les ragots innommables sur lesquels Adams a fondé ses soupçons.

Sutton refuse et se bat, pied à pied, contre Larry Adams. Le colonel, abandonné de tous, même par sa fiancée Virginia Balir, sait, lui, qu'il est innocent et il veut le prouver.

L'enquêteur, Larry Adams, s'irrite de plus en plus de la sympathie de la jeune sténographe envers Sutton.

« Il examina sa pipe un instant, tenté d'approfondir cette réaction bien connue des femmes devant l'homosexualité. Sa femme en faisait autant, elle écartait la perversion à coups de sympathie. Il se demandait si les femmes trouvaient les homosexuels masculins aussi intéressants que le sont les lesbiennes pour les hommes. Ç'aurait été une théorie à mettre au point, mais il n'avait pas le temps. […] Quand un homme commet un crime, il y a des preuves, une douille vide, une arme jetée à la rivière, du sang, des empreintes digitales, un cadavre, il y a toujours quelque chose de tangible pour le prendre au piège. Mais l'homosexuel – et c'est également un coupable – comment recueillir des preuves contre lui ? » (p. 67)

Car le dossier ne comporte pas une preuve. C'est un ramassis d'échos vagues, de potins fielleux, de bavardages de femmes jalouses que le beau Sutton a dédaignées. Et c'est cela surtout qui a rendu Sutton suspect : il n'est pas comme les autres, il est sensible, réservé, il ne se comporte pas comme est censé le faire un officier américain moyen. On ne lui connaît pas de maîtresses, et il n'est pas marié. Il aime peindre et n'a pas hésité à fréquenter l'atelier de certains peintres qui sont des homosexuels notoires.

Sutton, malgré les ruses déloyales et l'entêtement anormal de l'agent spécial, réfute toutes les allégations et réduit à néant tous les ragots, donne des explications claires à tous les événements de sa vie :

« Mais vous visez surtout à me dire que les homosexuels sont des dangers du point de vue de la sécurité et je n'ai pas d'argument à vous opposer, sauf que c'est précisément notre attitude vis-à-vis d'eux qui en fait des dangers possibles. Nous tolérons les gros buveurs à condition qu'ils n'étanchent leur soif qu'après les heures service et ne se fassent pas remarquer. Nous fermons les yeux sur les jeux d'argent dans les casernes et sur les officiers qui parient lourdement aux courses, tant que leurs épouses et leurs créanciers n'inondent pas l'armée de leurs réclamations. Mais pour les homosexuels, nous n'avons pas la moindre tolérance. Dès l'instant qu'un homme est soupçonné d'homosexualité, nous le crucifions immédiatement sous ce prétexte que vous essayez de justifier en ce moment : à savoir qu'il constitue un risque du point de vue sécurité. Eh bien ! la seule raison qui pourrait – j'attire votre attention sur ce conditionnel – permettre à un agent de l'ennemi de le faire chanter et d'en obtenir des renseignements secrets, ce serait la peur de la honte et de la disgrâce que nous attachons à l'homosexualité. Voilà ce que j'entendais par "briser la vie". Je vous ai dit tout à l'heure que j'allais réfléchir à cette question sur les homosexuels qui travaillent pour le Gouvernement. Eh bien ! c'est très clair. Tant que nous les traiterons en parias, que nous les vouerons à la damnation, que nous leur ferons perdre leurs emplois, vous pourrez continuer à craindre qu'ils nous trahissent pour protéger leur vie. je n'ai pas l'intention d'établir des degrés dans l'homosexualité. Mais d'après le peu que j'en sais, il n'a jamais été prouvé que la plupart de ceux qui ont été renvoyés étaient vraiment des homosexuels. Et maintenant, permettez-moi de vous dire une chose. Vous ne cessez de me jeter à la figure mon ami Maurice Noir. En dix ans de fréquentation, à divers intervalles, Noir s'est tenu de façon irréprochable en ma présence ainsi que dans les réunions auxquelles j'ai assisté en qualité d'invité. je ne l'ai jamais vu faire certaines des choses que font les hommes et les femmes normaux. je ne l'ai jamais vu tomber ivre mort, écrire des insanités sur les murs, tirer son portefeuille pour montrer des photos pornographiques, se faire surprendre dans le lit de la femme des autres, séduire des gamines, ou se livrer au pelotage intensif qui, selon certains moralistes, constitue une déviation de la norme tout autant que l'homosexualité. Bref, monsieur Adams, Maurice Noir, qui s'avoue homosexuel, a une conduite irréprochable, en public comme parmi ses amis. Je ne saurais en dire autant de nombre de ceux qui appuient cette politique conçue pour l'élimination des dépravés comme Maurice. Oui, monsieur, il nous manque quelque chose, mais pas un papier élaboré au Pentagone. Il nous manque le courage de faire acte de contrition, en toute objectivité. » (pp. 148-149)

Pour les supérieurs d'Adams, il n'est pas question d'ailleurs de condamner Sutton ; un procès ferait scandale et entacherait l'honneur de l'armée. Mais il faut seulement que Sutton donne sa démission.

Avec une obstination, une force, une agressivité brutale et généreuse, Sutton fait finalement le procès de ses juges.

Le colonel Bill Sanders, le supérieur d'Eileen la sténographe, reçoit un courrier de son ami Buck. Sanders, qui n'est qu'un maillon, prend conscience de la faiblesse du système : la peur qui engendre le conformisme.

« J'ai rencontré Sutton plusieurs fois. Comme tu le dis, il est beau... mais en même temps impressionnant. C'est un solitaire. Ses quelques relations à qui j'en ai parlé sont de cet avis. Je connais aussi quelques-unes des allégations. Mais là encore nous revenons au même point, l'important n'est pas de savoir s'il est réellement coupable, mais bien le fait qu'il ait été accusé. Aujourd'hui, dans l'armée comme ailleurs, accusation égale culpabilité. Une fois de plus, ce n'est pas une doctrine politique mais une maladie. Une dernière remarque. Certains amis de Sutton discutaient de l'affaire à déjeuner, hier. Quelques-uns avaient été interrogés par les mouchards de Flinn. Une chose était claire : pas un seul d'entre eux n'était prêt à prendre fermement position pour soutenir Sutton. Ils atermoyaient. Les vieux clichés : il est brave, honnête, intelligent. Mais défendre vigoureusement un ami accusé, c'était se mettre en péril, risquer de tomber en disgrâce. L'un d'eux a résumé la pensée générale : « Bon Dieu, il faut bien qu'il y ait quelque chose, autrement pourquoi serait-il dans le pétrin » ? En résumé, quand un ami prend ton parti, c'est parce qu'il est ton ami. S'il te dénonce, c'est par honnêteté. » (p. 269)

David Sutton dénonce le conformisme comme une certaine conception de l'existence. Pourtant quand il triomphe, quand il est lavé de tout soupçon, il démissionne, mais cette fois de son propre mouvement.

« […] il vient un moment dans la vie où tout homme doit prendre une décision importante. L'armée l'a souvent exigé de moi sur le champ de bataille. Il est temps que je me l'impose moi-même. […] il vient un temps dans la vie de tout homme où il doit se libérer. Il n'a pas à comprendre pourquoi... Il sait seulement qu'il le doit. C'est comme si tous les hommes qui ont été persécutés dans le monde s'agitaient dans leur tombe et unissaient leurs voix pour le lui ordonner. Non pas seulement de se libérer des Larry Adams et autres. Non, c'est plus profond. C'est de soi-même qu'il faut se libérer. […] L'homme naît de nombreuses fois, mais il ne naît à la liberté qu'une seule fois. » (pp. 360 et 375)

Dégoûté de l'armée et de ses procédés, Sutton part au bras d'Eileen, la secrétaire, que la lutte solitaire et ardente de cet homme courageux a fini par séduire.

Ce roman touche à l’âme des hommes. Dans le combat qui oppose le colonel Sutton, accusé d'homosexualité, et l'agent spécial Larry Adams, c'est le drame du conformisme, de la haine des exceptions, qui est évoqué, au rythme haletant d’un impitoyable duel.

Ce sujet singulier et grave, sous son apparence de scandale, touche aux immenses problèmes de la liberté et de l'honneur.

■ Editions Fleuve Noir, 1965, 378 pages

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