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Articles avec #livres tag

La modéliste, Régine Detambel

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans ce roman, Régine Detambel met en scène une rencontre qui rappellera à beaucoup Cendrillon : une modéliste vient de confectionner une robe, la Robe Fantaisie, qu'elle ne peut imaginer sur d'autre anatomie que celle d'une jeune femme idéale.

Un jour, dans un groupe de lycéennes, elle remarque Frédérique : Frédérique conviendra à merveille, et entre elles deux se nouera une liaison aussi fougueuse que sentimentale.

Une prose élégante sert l'évocation de ces galanteries amazones :

« Au-dessus de la table à coudre, une sanguine qui te représente. Je regarde la sanguine. J'entends ta voix comme si je l'avais toujours connue, comme si tu chuchotais encore "J'ai envie de poser nue" et je me rappelle la fois où, pour moi, tu t'es levée dans ta propre splendeur, sculpture formée de toutes les parcelles de beauté, arène de toutes les prières. Alors la sanguine est une stèle dressée par la reconnaissance. » (p.68, Julliard)

■ Éditions Julliard, 1990, ISBN : 2260007791 ou Éditions 10/18, 1992, ISBN : 2264017686

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Lieux naturels, Mario Fortunato

Publié le par Jean-Yves Alt

« Lieux naturels », recueil de neufs nouvelles qui se répondent l'une à l'autre, révèle un talent au charme discret dont il ne faut surtout pas se priver.

Drogue, homosexualité, sida, folie, enfermement.

Des histoires simples et insolites dont l'unité thématique est la douleur : une Anglaise qui sort de l'hôpital recueille un drogué près d'une cathédrale romaine ; un homosexuel atteint du sida part au bord de la mer et rencontre Madjid, beau et tendre Tunisien, dont il s'éprend…

Si les personnages homosexuels du recueil ont des difficultés à assumer ou à vivre leur sexualité, l'auteur relate les liens homosexuels dans leur simplicité en rejetant tous les aspects esthétisants : le lecteur devine ainsi que les entraves, la douleur, les difficultés liées au rapport homosexuel peuvent être similaires à celles que l'on a dans un rapport hétérosexuel.

Une écriture où ne transpire aucune pitié. Comme si le poids du conditionnement social sur la vie n'existait pas. Comme si la douleur permettait à chaque personnage de s'en sortir. Mais pas dans le sens d'une transcendance religieuse car Mario Fortunato a laïcisé la souffrance dans le sens où elle ne rendrait ni meilleur ni pire.

De ces différentes nouvelles, le lecteur en tire qu'il n'y a aucune normalité. La souffrance n'est pas seulement quelque chose de strictement biologique, clinique ; elle n'est pas non plus le moyen garanti par lequel on arrive à la connaissance… de soi et des autres.

■ Editions Rivages, 1989, ISBN : 286930210X

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Rencontre au bord du fleuve, Christopher Isherwood

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans « Rencontre au bord du fleuve », publié en 1967, Isherwood veut tenter de répondre à cette question essentielle : qu'éprouve l'Occidental qui est un moine hindou ?

Pour ce faire, il imagine la confrontation épistolaire de deux frères : Oliver, moine dans un monastère hindou près de Calcutta et Patrick, son frère aîné, brillant éditeur londonien et producteur à Hollywood.

Oliver rencontre à Munich, où il travaille pour la Croix-Rouge, un Swami dont il devient le disciple. À la mort de celui-ci, il part pour l'Inde afin de s'intégrer à un monastère. Sur le point de prononcer des vœux définitifs, il écrit à son frère pour lui expliquer les raisons de son choix.

Patrick, marié et homosexuel, rationaliste et sarcastique, vient lui rendre visite et tient parallèlement leur mère et Penelope, sa femme, au courant de la situation.

C'est à un véritable dialogue de sourds que le lecteur assiste entre deux individualités que tout oppose – l'ascétisme d'Oliver et la soif de plaisir de Patrick, l'amour sacré de l'un et l'amour profane de l'autre.

Il est important de noter que, sans la tolérance affectueuse du Swami Prabhavananda envers l'homosexualité d'Isherwood, l'itinéraire spirituel de celui-ci en eût, probablement, été profondément modifié.

Dans « Rencontre au bord du fleuve », au-delà des déchirements entre Patrick et Oliver, c'est l'amour, difficile et pudique, de deux frères qui est révélé, dans une forme – le mélange des lettres et du journal d'Oliver – parfois un peu artificielle.

■ Éditions Flammarion, 1992, ISBN : 2080644432


Du même auteur : Adieu à BerlinLe Lion et son OmbreUn homme au singulierMon gourou et son discipleOctobre

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Le voyageur, Natsumé Sôseki

Publié le par Jean-Yves Alt

L'intrigue est quasi absente : Jirô, jeune homme apparement sans problèmes, doit rejoindre à Osaka un de ses amis pour un voyage dans la campagne japonaise. L'ami est hospitalisé, le voyage prévu annulé.

Brusquement, rompant la trame romanesque attendue, le récit dérive sur la chronique familiale.

Ichirô, le frère aîné de Jirô, intellectuel tourmenté, s'interroge sur la fidélité de sa femme Nao et sur le sens du mariage. Nao est-elle amoureuse de son beau-frère ? Est-elle tout simplement attirée par la simplicité du jeune homme ? Rien n'est vraiment élucidé de ces vies à l'abri des contraintes matérielles.

Aux frontières d'un mystère qui, comme l'océan, sans cesse séduit sans jamais révéler la signification de son emprise, le lecteur est aspiré par une souffrance bien plus grande que l'initiation adolescente qui est contée. Cette saga domestique ordinaire glisse hors du drame et frustre de ce qui est l'apanage du roman, un dénouement qui débarrasserait de l'angoisse.

Le lecteur, pourtant fasciné, suit jour après jour ces personnages unis par une tendresse maladroite.

Une nuit de tempête, Jirô dort près de sa belle-sœur. Cette séquence brutalise soudain le récit. Mais pas d'explosion. Ici encore le lecteur est dérouté. Le récit s'accélère néanmoins et signale davantage ce qui le hante : la puissance subversive des mythes de l'amour auxquels chacun secrètement se réfère.

Jirô, beau garçon sans doute, promis à une existence traditionnelle, ne dit rien de sa vie sexuelle, rien non plus de ses aspirations. Ce qu'il évoque le plus intensément c'est l'abîme qui le sépare de son frère : une forme d'amour. Deux êtres cherchent ensemble, séparés, et par des moyens différents certes, à comprendre une parcelle de cette vérité qui guette la maturité : la solitude absurde des hommes ensemble.

La beauté du roman tient aussi au choix du narrateur : Jirô, témoin, raconte, à sa manière, la douleur inguérissable qui habite son aîné. Ichirô reste étranger. Serait-il jaloux, non pas de sa femme, mais de la plénitude sensuelle qu'il croit l'apanage de son jeune frère, solide et voué à la paix des bonheurs accessibles ?

■ Le voyageur, Natsumé Sôseki, Traduction René de Ceccatty, Editions Rivages/poche, 1994, ISBN : 2869307683

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L'odeur de l'Inde, Pier Paolo Pasolini

Publié le par Jean-Yves Alt

En 1961, Pier Paolo Pasolini accomplit un voyage en Inde avec Alberio Moravia et Elsa Morante. Il en rapporte un récit de voyage intimiste fait de ses errances et des profondes affinités mystiques qui l'unissent aux indous. Ce document – traduit pas René de Ceccatty – est plus qu'un compte rendu : les descriptions sont celles du cinéaste : une intensité par le moyen de notations minimales.

Quant à cette « odeur » de l'Inde, Pasolini la fait revivre au plus fort d'une communion clairvoyante : il a le don unique d'être à la fois ce regard démesuré qui déchiffre jusqu'aux plus infimes replis du coeur et ce passant pudique qui écoute et laisse monter en lui la rumeur d'un peuple figé dans sa misère, titubant dans sa faim, souriant aux frontières de la mort :

« Les cris des corneilles nous poursuivent, plus ou moins denses et désordonnés, à travers toute l'Inde. C'est une répétition significative : elles semblent dire : nous sommes toujours là, parce que l'Inde est toujours ainsi. À part la folie qui domine cette brève éructation, insolente, idiote et décomposée, cet air de celui qui ne respecte rien, gratuitement sacrilège. Avec ces rimes persistantes dans les oreilles, nous voyons le paysage lentement se métamorphoser, comme une échine infinie émergeant de la poussière. Mais un véritable changement ne parvient jamais à se produire. En réalité, il reste le même pendant des centaines de kilomètres, de Bombay à Calcutta.

La route, étroite, entourée de deux pistes de terre rosâtre, et par une interminable, extraordinaire galerie de banians et d'autres arbres semblables à nos marronniers, se déroule à l'infini à travers deux décors toujours égaux : étendues en friche, calcinées, avec des buissons de bois taillis, ou bien étendues de terres vaguement cultivées, avec les taches jaune canari, éblouissantes, de mil.

Des files interminables de carrioles de paysans entravent continuellement notre course. Ce sont des carrioles rudimentaires, celles qui ont été inventées par l'homme, il y a deux ou trois millénaires : une caisse sur deux roues pleines et, devant, le buffle, qui traîne, patiemment, l'antique poids de membres humains, sombres et couverts de charpies blanches, ou du faisceau de roseaux.

Notre conducteur, un sikh, fait mille reproches à ces malheureux paysans sur leurs chariots, il suffit de voir comment ils le regardent : un sourire lointain dans leurs grands yeux ourlés de cils épais, un mouvement léger de la tête qui s'incline sous la courbe noire de leurs beaux cheveux, rien d'autre. Et lui, le vieux sikh qui ne cesse de vomir ses injures. Je dois avouer que j'ai éprouvé immédiatement une antipathie instinctive à l'égard de notre chauffeur et des sikhs en général : qui sont, au fait, ces Indiens à cheveux longs, avec une barbe et un turban. Leur tradition militariste m'exaspère, ainsi que leur loyalisme proverbial, leur air de milites gloriosi, leur réputation de bons serviteurs.

C'est ainsi que je me chargerais de répondre aux tirades de notre sikh, à la place de ces doux paysans qui, avec une patience toute gandhienne, ne l'écoutent même pas. » (pp.132-134)

■ Editions Gallimard/Folio, 2001, ISBN : 2070420736


Du même auteur : Descriptions de descriptions - Actes impurs suivi de Amado mio - Les ragazzi


Lire encore : Pier Paolo Pasolini, une biographie de Nico Naldini

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