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Articles avec #livres tag

L'Europe mordue par un chien, Christophe Donner

Publié le par Jean-Yves Alt

« L'Europe mordue par un chien » est le récit de la participation de l'auteur au « train de la démocratie » organisé par les étudiants (UNEF-ID) de France (quatre cent quatre-vingts jeunes Français et des journalistes), un train en route vers les pays de l'Est en rupture de l'abominable communisme...

Et là Donner s'en donne à cœur tristesse. Quel briseur de rêves, quel casseur d'illusions, quel journaliste enfin qui refuse le jeu !

Dans ce journal acerbe d'un voyage truqué, Christophe Donner crève de son regard d'entomologiste la lourde machination qui fait des jeunes Roumains (par exemple), jadis communistes, des renégats épris d'un bonheur occidental ramené à sa plus piteuse misère.

Français et nouveaux « libérés » sont dans le même sac. Avec de superbes éclats, quand Christophe Donner observe des enfants justement et que l'âme flanche. L'écriture est ici au mieux de sa virtuosité, débarrassée de toute complaisance.

■ Editions Ecole des Loisirs/Majeur, 1991, ISBN : 2211016979 ou Editions du Seuil/Points, 1992, ISBN : 2020140519


Du même auteur : Les sentiments - Les lettres de mon petit frère - Tu ne jureras pas - Le chagrin du tigre - Trois minutes de soleil en plus - Giton - Bang ! Bang !

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Giton, Christophe Donner

Publié le par Jean-Yves Alt

Eros qui ajuste ses flèches est un ado. Les adultes aiment se le représenter ainsi. Faut-il voir dans la légende une façon de vénérer un objet du désir souvent interdit ?

Christophe Donner, dans son récit, raconte un amour de hasard entre le narrateur, sculpteur célèbre à qui tout semble réussir et Giton, vingt ans : toute la grâce d'une enfance miraculeusement préservée et la désinvolture gouailleuse de ceux à qui leur physique tient lieu de passeport.

« La beauté est une des extrémités de mon existence, j'y replonge sans cesse, je me regarde, moi, mon enfance, je me repasse l'histoire comme un rite, comme l'entretien quotidien de ma peau, de mon cou de maman. Plus je regarde ce que j'ai perdu et plus la perte s'aggrave, et plus belle alors est ma vengeance sur son corps. »

Ayant pour thème l'adolescence, Giton en exalte l'importance décisive dans la mémoire de l'homme mûr.

Giton, Christophe Donner

« Giton » est donc une histoire d'adolescent et d'amour. Un amour de hasard rencontré au détour d'une pissotière, dans le très poétique contexte – vert et or – du jardin du Luxembourg. Le narrateur tombe éperdument amoureux de Giton, le jeune « faon », cruel reflet de lui-même. Le récit est tout entier la chronique de leurs tribulations au pays du tendre, et du naufrage final par quoi s'interrompt brusquement la fête.

D'où vient qu'à partir d'un thème éculé, le charme opère ? Sans doute en raison du ton, d'une vigueur de style, d'une élégance du cœur qui emportent l'adhésion.

« Sculpteur de miracles et de divinités », le narrateur, flanqué de son ravissant page, mène le lecteur de surprise en surprise, inventant la vie au gré de ses boulimies et de ses giboulées intérieures, passant du coq à l'âne et de l'ange à la bête avec une ravissante grâce. Au fil des instants saisis, se tisse l'odyssée d'une passion qui hésite entre la gravité et l'insoutenable légèreté d'un éros facétieux.

Mais derrière la danse de l'écriture c'est la gravité qui peu à peu l'emporte, une gravité qui détourne au plus aigu de la détresse.

Christophe Donner sait côtoyer le mauvais goût sans jamais y verser, arracher aux situations les plus sordides les éclairs d'une beauté d'autant plus angélique qu'elle a frôlé la boue.

L'écriture enchaîne, à une vitesse hallucinante, les séquences les unes aux autres dans l'allégresse et la fantaisie avec, soudain, ce coup de stylet à l'âme qui porte la marque des futurs précaires.

■ Giton, Christophe Donner, Editions du Seuil, 90 pages, 1990, ISBN : 978-2020116169


Du même auteur : Les sentiments - Les lettres de mon petit frère - Tu ne jureras pas - L'Europe mordue par un chien - Le chagrin du tigre - Trois minutes de soleil en plus - Bang ! Bang !

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Narkiss, Jean Lorrain (1898)

Publié le par Jean-Yves Alt

« Narkiss », ou à la recherche d'un paradis perdu, est une vision pourrissante du Narcisse grec. Jeune éphèbe, prince d'Égypte et descendant d'Isis, retenu dans des temples isolés en plein désert, il trouve la mort dans un marais monstrueux où des plantes abondantes aux parfums enivrants se nourrissent des cadavres, en putréfaction, des sacrifices.

Faut-il rattacher l'engouement d'un certain public pour l'œuvre de Jean Lorrain au rush actuel sur le rétro ? Sans doute, en partie. Il semble bien qu'on ait appris, avec le temps, à juger l'auteur des « Princesses d'ivoire et d'ivresse », des « Histoires de Masques » et de « Monsieur de Phocas », moins superficiellement. Son univers, insolite, bourré d'obsessions, fait de fantasmes érotiques, montre l'attrait d'un univers fabuleux où vivent sphinges, goules, viveurs, catins de luxe et frappes des fortifs : ces personnages font partie d'un cauchemar clos sur lui-même, horrible et succulent.

Lorrain se déplace à son aise dans cet univers hors du temps où tout est grâce malgré les paysages de sables et d'eaux mortes sur lesquels souffle un vent amer. Jean Lorrain en assume tous les malaises. Il nous plonge dans ses peurs grâce à la couleur verte (cf. les illustrations d'O. D. V. Guillonnet pour l'édition de 1908), celle des eaux stagnantes, celle des batraciens qui peuplent les alentours de la prison de Narkiss.

Narkiss, ce prince à la beauté divine, est révéré par tous comme un second Isis. Les prêtres décident pour des raisons politiques qu'il est préférable qu'il soit élevé dans le sanctuaire consacré à la déesse. Dans ce lieu, aucun animal ne lui fera du mal et les quelques personnes de passage s'extasieront d'émerveillement devant le jeune homme. Osiris le jour, Isis la nuit viennent lui rendre visite. Il reste cependant ignorant de sa propre beauté. Mais alors qu'il visite un temple interdit, il aperçoit son reflet dans l'étang voisin. Surpris par l'image d'Isis sur l'eau, il meurt parmi les cadavres des animaux offerts en sacrifice.

« Le lendemain, aux premiers rais de l'aube, les prêtres d'Osiris trouvèrent le petit Pharaon mort, enlisé dans la boue, au milieu des cadavres et de l'immense pourriture amoncelée là depuis des siècles. Debout dans la vase, Narkiss avait été asphyxié par les exhalaisons putrides du marécage mais, enfoncé jusqu'au cou dans le cloaque, il dominait de la tête les floraisons sinistres écloses autour de lui en forme de couronne ; et, telle une fleur charmante, son visage exsangue et fardé, sa face adolescente au front diadémé d'émaux et de turquoises se dressait droite hors de la boue et sur ce front mort des papillons de nuit s'étaient posés, les ailes étendues, et dormaient. »

Narkiss, illustration d'O. D. V. Guillonnet pour l'édition de 1908

Narkiss, illustration d'O. D. V. Guillonnet pour l'édition de 1908

La beauté ne fait pas le bonheur. Pas même celle venue d'Égypte, sous les formes du prince Narkiss. Le prince trompe sa solitude en courant les chemins afin de démentir ses « journées accablées, somnolentes et vides ». Il ne trouvera jamais l'amour ; pas plus le bonheur car ce dernier se trouve seulement dans la mort.

A l'image de Narkiss, Jean Lorrain avait gardé une nostalgie de l'enfance, lieu des contes qui bercèrent cet âge perdu. Tombé dans les enfers de l'âge adulte, il crut le retrouver en recomposant d'autres contes avec des forêts, temples, princes... Et le résultat de cette quête fut notamment ce « Narkiss » qui termine son existence dans le cloaque où sont jetés les animaux sacrifiés.

Narkiss, Jean Lorrain (1898)

Aujourd'hui, il est possible de lire l'œuvre de Jean Lorrain avec un certain recul, mais non sans admiration : sa fantasmagorie, ce ragoût relevé fascinent. Et puis, en somme, ce n'est pas Huysmans qui renseigne vraiment sur les coulisses luxurieuses de son temps ; mais bien Lorrain, allié en cela du Zola de « Nana ». Mais Zola, c'est toujours un peu en sociologue. Lorrain, lui, est poète ; il tend un miroir.

Quel spectacle nous renvoie ce miroir aujourd'hui ? N'y a-t-il pas, aussi, planant au fond des consciences, la peur d'un cataclysme, superstition cyclique d'une échéance qui sonnerait le glas de la race humaine. L'époque a ses angoisses et ses accès d'insomnie, elle s'imagine au bord d'un gouffre, elle a des fièvres, elle prie, soupire, se contorsionne, elle essaie toutefois d'exister au centuple. Autant en profiter jusqu'aux extrêmes...

■ Narkiss (fac-similé de l'édition de 1908), Jean Lorrain, Editions GKC, 78 pages dont 16 quadri, éditions GKC, décembre 2016, ISBN : 978-2908050929, 14 €


Lire : Jean Lorrain par René Soral (revue Arcadie n°233, mai 1973)

Lire encore : Jean Lorrain, barbare et esthète, par Thibaut d'Anthonay

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Ritournelles (Chats, lunes, fleurs…), Robert Vigneau

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce recueil de poèmes montre une nouvelle fois – si besoin était – que la poésie n'est pas morte. Robert Vigneau – avec ses « Ritournelles : Chats, lunes, fleurs… » le prouve magistralement en se nourrissant aux sources essentielles de l'inspiration, sans tapage ni artifices.

L'auteur possède le pouvoir de traduire une vision complexe de l'univers des hommes en des vers d'une étonnante simplicité. Ses poèmes semblent couler de source, mais leur musique est le résultat d'une alchimie subtile : poésie du regard intérieur et du temps saisi dans l'infini de notre monde, à la fois banal et tourmenté.

Ritournelles (Chats, lunes, fleurs…), Robert Vigneau

Ses « Ritournelles » condensent les instants de beauté, comme la note prolongée d'un piano magique :

« Si tu tends bien ton oreille, / La musique de cristal / De la lune t'émerveille : / Tu partages le régal / Des ânons et des lapins / Dont les pavillons s'étirent / Pour capter les baratins / Des contes à debout dormir… / Vite, allonge ton oreille / Vers la lune du sommeil ! » (Lune pour s'endormir, page 49).

Robert Vigneau, à qui nous devons les superbes encres sur papier : Eros au potager, est un grand poète. Dans ses « Ritournelles », il réunit de superbes poèmes écrits dans la marge solitaire d'une méditation dégagée des scories de la philosophie.

L'homme s'absente à lui-même pour mieux saisir l'ampleur triviale et dramatique du monde.

■ Ritournelles (Chats, lunes, fleurs…), Robert Vigneau, Editions La Timbale, décembre 2016


Du même auteur : Une vendange d'innocents, Planches d'anatomie d'innocents

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Poèmes du fond de l'œil, Claude Michel Cluny

Publié le par Jean-Yves Alt

Poète lui-même, les recueils de Claude-Michel Cluny étaient l'occasion intime d'un retour profond à la source du langage, une terre des mots où le corps et l'intelligence retrouvent leur première légèreté qui n'est que notre appartenance à la fusion de l'homme et de l'univers.

Poèmes du fond de l'œil se divise en trois parties :

Les Ossolètes

« Les Ossolètes n'ont pas de ville pour les morts. Ils ignorent la beauté des stèles, des cippes... Leur monde est lisse, comme la peau du ciel, l'innocence, l'eau du temps qui passe... Ils vivent sans passé ni mémoire, et croient leur race neuve comme l'aurore. »

D'ici, les voit-on bien ?

De très beaux textes : Les Restreints, L'Ignoble, Le Refusé...

« Il laisse vide la main qu'à soi-même il se tend. Inutile, refusé. Refusé. »

D'autres planètes 

« Pour eux, mous et laiteux, l'univers est tout en creux. Couloirs, puits, vagins, corridors qu'ils rongent, qu'ils forent. »

Poèmes du fond de l'œil, Claude Michel Cluny

Le recueil se termine par une magnifique lettre d'Erasme au noble Thomas Grey. Écrite de Padoue, elle prend pour thème les songes. Mais pour qui sait qu'Erasme fut suspecté d'homosexualité (1), cette longue poésie est aussi lettre d'amour. Lettre en français vibrante de savoir, de sagesse et de subtiles déclarations :

« Tout d'abord, à quoi veux-tu jauger l'aune de tes rêves ? Sont-ils seulement délicieux ? Tu n'en dis rien, et me prives ainsi de cette autre part de toi où j'aimerais tant que ma félicité repose. Et voilà que je rêve à ton ombre ensoleillée, en changeant ainsi la pensée attique qui veut que ce que j'ai perdu embellisse ce qui me reste. »

■ Poèmes du fond de l'œil, de Claude Michel Cluny, Editions Gallimard, 112 pages, 1989, ISBN : 9782070716227

(1) « Il s'éprit si fortement que le mentor des jeunes gens, un lourd Écossais, s'opposa à grand bruit à leurs relations » (A. L. Rowse, « Les homosexuels célèbres, Albin Michel, 1980)


Du même auteur : Disparition d'Orphée de Girodet d'après Arman - L'été jaune

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