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Articles avec #livres tag

Le pénis et la démoralisation de l'Occident, J.-P. Aron et R. Kempf

Publié le par Jean-Yves

Voilà un essai, qui, il y a plus de trente ans, fit avancer les savoirs (c'est-à-dire non pas les amener quelque part, mais les bouger de là où ils étaient) : la morale ne régit pas sa conduite mais seulement ses discours.

 

Avec un titre comme celui-là, Le pénis et la démoralisation de l'Occident, on aurait pu s'attendre à feuilleter des pages écrites par des rigolos. Or les deux auteurs, Jean-Paul Aron et Roger Kempf, chercheurs (1), n'ont pas écrit à la légère, même si leur plume l'est.

 

Ce livre a été, en 1978, un brûlot jeté dans l'armada de l'officialité médicale anti-homosexuelle, anti-onaniste, anti-sexuelle. L'astuce des auteurs est d'avoir pris comme période le XIXe siècle. La bêtise, les énormités, les évidents rouages idéologiques sont là, irrécusables. Et l'on se dit qu'à l'époque, cela devait passer pour "vérité", "savoir officiel".

 

Aron et Kempf n'ont rien inventé, ils ont un peu théorisé et polémiqué à peine ; ils ont essentiellement cité. Et le lecteur ne peut qu'assister, médusé, au délire médical sur le sexe. Il faut que le bon jeune homme « se mette sur la peau une cotte de mailles du poids de vingt-deux livres, armée intérieurement d'un bassin d'argent destiné à recevoir les organes génitaux, et pourvue de quatre ouvertures, deux pour les bras et deux pour les cuisses ».

 

Le livre fait sourire malgré toutes ces horreurs répressives, il a le ton impertinent qui est nécessaire à ce genre d'essai.

 

Les recherches historiques, décidément, et ce n'est pas le philosophe Michel Foucault qui aurait démenti, ont l'immense avantage d'étayer une position critique.

 

Un essai où le discours totalisant de la norme ne devient plus que discours totalitaire de l'énorme, du dérisoire, du grotesque.

 

■ Éditions Grasset, Figures, 1978, ISBN : 2246006732 ou Le Livre de Poche/Biblio Essais, 1999, ISBN : 2253942863

 


Lire un autre extrait : Le discours sur l'homosexualité et la censure


(1) Jean-Paul Aron a été directeur d'études à l'école des hautes études en sciences sociales, épistémologue et historien. Roger Kempf, a été professeur à l'école polytechnique fédérale de Zurich, écrivain et ethnologue de la littérature : il s'est intéressé, dans ses ouvrages, au corps et aux mœurs dans le champ de l'histoire et de la fiction.


De Roger Kempf, lire aussi : Bouvard, Flaubert et Pécuchet

 

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Jean Genet : La vie écrite, Jean Bernard Moraly

Publié le par Jean-Yves

Pour écrire sa biographie, Jean-Bernard Moraly a rencontré plusieurs personnes qui ont connu Jean Genet : Chantal Darget, Jean Marais, Edouard Dermit ; à Alligny-en-Morvan, Mme Lucie Girard, la marraine de Genet, et une de ses camarades d'école, Mme Primard, lui ont évoqué son enfance. Il y a aussi le Dr Friedrich Flemming qui a réuni un matériel important, témoignages divers (éditions originales, dossiers de presse, films). Par ailleurs, le biographe a eu accès à trois correspondances : les lettres à madame Bloc, une juive allemande à qui Genet a donné des cours de français à Brno en Tchécoslovaquie en 1936 ; les presque trois cents lettres écrites entre 1947 et 1965 à son agent-secrétaire Frechtman ; les lettres à Chantal Darget et à Antoine Bourseiller, ses amis depuis 1969.

 

Jean Bernard Moraly a lu encore les diverses versions des scénarios inédits de Jean Genet ainsi que son livre posthume, "Le captif amoureux", où pour la première fois, il tente, pour de bon, de se souvenir ; à la différence du "Journal du voleur", où Genet composait à des fins politiques une image truquée, celle d'un voleur devenu brutalement écrivain.

 

L'apparition brutale, à trente-deux ans, d'une vocation littéraire que rien, dans la vie de ce marginal, ne semblait pouvoir faire supposer est une image truquée que Cocteau et Sartre ont largement répandue.

 

L'envers du décor est tout autre. On y voit en coulisse, Genet, le lecteur acharné (lettres à Mme Bloch), l'écrivain au travail (lettres à Frechtman) ou l'ami (Bourseiller).

 

Jean Bernard Moraly, dans son ouvrage, tente de reconstituer les grandes lignes de l'aventure de Genet, celle, contraire à la légende, moins surprenante mais plus belle peut-être, d'un artiste entièrement voué à l'écriture. Son essai apparaît ainsi comme une chronologie du rapport de Genet à l'écriture.

 

Les premières années de Genet montre un élève modèle, lecteur assidu, qui obtient le certificat d'études avec mention Bien. Genet est né le 19 décembre 1910. Son « certificat d'études confirme la date de naissance fournie dans le "Journal du voleur". Par contre, il n'indique pas le lieu de naissance. Le nourrisson abandonné par sa mère à l'Assistance publique est transféré à Saulieu puis confié à Charles et Eugénie Régnier. Mme Régnier tenait le bureau de tabac d'Alligny-en-Morvan et Charles Régnier la menuiserie du village. Ce couple au nom royal (Ernestine, dans "Notre-Dame-des-Fleurs" pense descendre d'une noble famille) habite une grande maison, sur la place du village. Genet y vivra de 1910 à 1923. Le 10 septembre 1911, Genet est baptisé sous les noms de Jean-Marcel Genest. » (p. 20)

 

« 1911-1923 : Genet vit au rythme de ce petit village. Il est pieux. Il est enfant de chœur. Le curé Charrault pense l'envoyer au séminaire. […] Et puis il y a l'école. A Alligny-en-Morvan, on ne se souvient pas du voleur, mais du brillant élève, "toujours dans ses livres". » (pp. 20-21)

 

« Le 15 juillet 1923, il obtient le certificat d'études avec la mention Bien. Mais lorsque fin juillet l'attestation du certificat arrive, Genet est déjà parti. Selon l'usage, il a quitté sa famille nourricière pour continuer ses études. Ce n'est donc pas un voleur emporté par les gendarmes dont on se souvient à Alligny-en-Morvan. Le directeur de l'Assistance publique va très normalement confier Genet à René de Buxeuil, un compositeur aveugle à qui Genet va servir de "canne blanche". » (p. 23)

 

« A l'âge de treize ans, les pupilles de l'Assistance publique sont retirés à leurs familles nourricières. La marraine de Genet, Mme Girard, se souvient d'un fait étrange. La propre mère de Genet serait venue à Alligny-en-Morvan le reprendre. Genet aurait-il donc connu sa mère ? Ce couple qui de plus en plus se met au centre de l'œuvre, celui de Saïd et de sa mère dans Les paravents, celui de Hamza et de sa mère dans "Le captif amoureux" renverrait donc, non pas à Mme Régnier, la mère adoptive, mais à cette mystérieuse Gabrielle Genet qui ne le reprend que pour l'abandonner encore. Car, pour la suite des événements, tous les témoignages recueillis à Alligny-en-Morvan concordent. C'est chez le "pianiste" René de Buxeuil que Genet à douze ans et demi, est placé à Paris pour y apprendre la musique. » (p. 26)

 

Genet y fera un passage de quelques mois. René de Buxeuil déclare dans un article publié, vingt-cinq ans après cette période, par Le Populaire de Paris du 1er août 1948 :

 

« Jean Genet parlait alors un peu comme un paysan du Morvan. Enfant trouvé, il possédait là-bas des parents d'adoption. Il montrait déjà pour les arts une grande passion. Un jour, il nous dit : "Je vais écrire mes mémoires". Il se mit alors à remplir de son écriture un petit cahier qu'il signait Nano Florane... Il lui arrivait de dire, le soir après le repas, à Mme de Buxeuil "Je vais faire la vaisselle n'abîmez pas vos mains, jouez plutôt un peu de piano...". Il écoutait avec ravissement... Il avait lui-même des mains très fines... Il s'intéressait beaucoup aussi à la bibliothèque de ceux auxquels il avait été confié. Un jour, ils trouvèrent un exemplaire des Fleurs du mal mutilé : Genet avait arraché les pages portant ses poèmes préférés : "Jean Genet ne se montrait alors ni vantard ni désagréable... Pourtant nous dûmes au bout d'un certain nombre de mois nous en séparer. Il sortait toute la nuit, il nous semblait qu'il se maquillait..." » (pp. 27/28)

 

« A quatorze ou quinze ans, Genet tombe malade. Dans l'interview [réalisée pour Bourseiller pour le vidéofilm de la collection Témoins], il évoque assez longuement ce séjour à l'hôpital à la suite duquel il perd la foi : "Quand j'étais gosse, évidemment, j'ai eu une enfance catholique, mais le Dieu, Dieu enfin, c'était, c'était surtout une image. C'était le gars cloué sur la croix, la jeune fille là, comment elle s'appelle, Marie devenant grosse avec une colombe. Tout cela ne me paraissait pas très sérieux, j'avais quinze ans à peu près, quatorze-quinze ans et j'ai eu une maladie. J'ai été... donc Dieu n'était pas très sérieux et ne comptait pas dans la petite existence d'homme, de gamin de un à quinze. A quinze j'ai une maladie. Peut-être assez grave, pas grave, une maladie infantile en tout cas et tous les jours, à l'Assistance publique, à l'hôpital de l'Assistance publique, et tous les jours, une infirmière apportait un bonbon et disait : "C'est le petit malade de la chambre à côté qui l'envoie." Bon, puis j'ai été mieux au bout d'un moment et un jour j'ai voulu voir et remercier ce gars qui m'envoyait un bonbon. Et j'ai vu un gars de seize ans ou dix-sept ans qui était tellement beau que tout ce qui avait existé avant ne comptait plus, Dieu, la Vierge Marie ou n'importe qui n'existaient plus. Il était Dieu. Et vous savez comment s'appelait ce gars ? Qui était un gamin ? Il s'appelait Divers. Comme l'autre s'appelait Personne, si vous voulez. » (p. 29)

 

Jean Bernard Moraly tente alors « de reconstituer quelle fut la première crise de Genet. Arrivé à Paris pour y devenir musicien, loin de son village, il tombe malade. C'est dans un hôpital que Genet s'éprend du beau malade aux bonbons et ces amours au goût de mort sont déjà tout à fait dans le ton du romancier qu'il sera plus tard. Guéri, il rentre dans un établissement professionnel quelconque des environs de Paris (Meaux, peut-être ?). Il y étouffe, Paris est proche et [on le retrouve], dans le train de Meaux à Paris, sans billet. Sans billet non pas parce qu'il est pauvre, mais parce que tout lui est maintenant permis. Plus de comptes à rendre au "gars cloué sur la croix". Il a quinze ans. Il est beau. Il semble être habité par l'audace des grands timides. Cet adolescent de quinze ans a tous les culots. Il a des rapports sexuels dans des trains dont il ne paie pas les billets. » (p. 31) Genet dira que c'est parce qu'il a été pris sans billet dans le train de Meaux qu'il a été envoyé pour plusieurs années à Mettray. « L'histoire est peut-être vraie mais a-t-il été envoyé à Mettray sur un prétexte aussi futile ? » (p. 31)

 

Quoi qu'il en soit, « Genet serait d'abord enfermé à la Petite Roquette. Il passe ensuite devant un tribunal pour enfants qui le condamne dans les termes suivants : "Acquitté comme ayant agi sans discernement et confié jusqu'à majorité au patronage de redressement." Genet va passer trois ans à Mettray. » (p. 33)

 

Mettray, le Paradis selon Genet ? « Etrangement, dans cet enfer, Genet est heureux. […] Pour les autres détenus, l'homosexualité est passagère. Mais pour Genet, homosexuel passif, la colonie pénitentiaire est la concrétisation de ses fantasmes. Le voici entre quinze et dix-huit ans enfermé dans un harem que fleurissent des princes captifs dont il est amoureux. » (p. 36)

 

« Genet est l'objet de tous les désirs. Le bel enfant est, idéalement, une "loge" aux allures de « "marle". Le fils adoptif de Mme Régnier devient pour de bon "reine de Mettray". L'image de la reine le hantera d'ailleurs longtemps. Une reine de théâtre, bien sûr, fausse, dont la traîne, la nuit, est faite des rideaux de l'appartement (Les bonnes), une reine usurpatrice (Le balcon), exécutée (Les nègres), lapidée (Warda, dans Les paravents), en loques, sordide (Divine vieillissante se couronnant de son dentier dans le bar de Pigalle dans Notre-Dame-des-Fleurs). Reine quand même, radieuse, épousée. A Mettray, Genet a trouvé une famille. » (p. 37)

 

« Entré à Mettray pour avoir trop lu, il en ressort écrivain. La reine de Mettray, ce petit blond au paradis, se rend compte que le bonheur est impossible. Seule compte l'écriture. Il trahit ceux qu'il aime. Il est seul. Il ne reste plus que le chant. » (p. 40)

 

Puis c'est l'armée, le bataillon disciplinaire en Syrie, à dix-huit ans. Il aurait alors déserté. Viennent ensuite une longue période d'errance à travers l'Europe, la prostitution en Espagne, les vols minables... Bref, tout ce qu'il a raconté de façon plus ou moins romancée dans le "Journal du voleur". Et, dans le même temps, Genet se cultive, lit, écrit déjà...

 

« Entre vingt-deux et vingt-sept ans, Genet écrit ses poèmes pour lui-même. Publier, ce serait trahir le Beau. Le vrai poète, comme Rimbaud, n'est pas homme de lettres. Il faut être libre, errant, vagabond. Le service du Beau exige cette ascèse qui refuse les possessions, la famille, la vulgaire concrétisation de soi-même dans la matière. Ces situations (mendicité, prostitution), thèmes nouveaux, héroïques, les vivre, c'est déjà chanter. Et ces bandits, Stilitano, Armand, pourraient bien n'être que les rêves de ce poète qui parcourt en lisant, les décors d'aventures qu'il se bornera à écrire. Genet voyage en lisant, Genet voyage comme il lit. La réalité est ce grand livre ouvert qu'avidement il parcourt ; ces voyages de 1932-1937 sont les premiers d'une longue liste. Et de même que lire pour lui c'est recréer l'œuvre qu'il lit, voyager, c'est se mettre à la recherche d'une patrie. Genet s'identifie aux pays qu'il traverse. En Espagne, Genet devient Espagnol comme en 1967 dans l'avion pour Tokyo, il devient Japonais. Le poète en haillons anticipe sur les poètes errants des années 60 dont les cheveux longs, les haillons brodés étaient culturels. Genet, entre 1932 et 1937, n'était pas comme il veut nous le faire croire dans le "Journal du voleur" (livre fait pour plaire), un voleur fascinant, Rocambole à froufrous. C'était encore Rimbaud, déjà les hippies, des aventures vécues au nom de la poésie pure. » (pp. 66-67)

 

Suit une période d'emprisonnement.

 

« Combien de temps Genet a-t-il passé en prison ? La légende laisse supposer de longues années, une existence, presque, passée au fond des geôles. Fidèle à son mythe, en 1985, il déclare, devant les caméras de la BBC qu'il en était, au moment où il écrivait "Notre-Dame-des-Fleurs", à sa quatorzième condamnation. Risquant alors la relégation, il pensait ne plus jamais sortir. Or, pour encourir la relégation, il ne faut pas atteindre le chiffre fatidique de quatorze. Quatre, plus banalement, suffit. En 1948, Cocteau, Sartre, Colette, etc., signent une lettre adressée au président de la République Vincent Auriol pour qu'on gracie Genet d'une nouvelle condamnation qui lui ferait alors encourir la relégation. C'est donc seulement trois condamnations supérieures à trois mois de prison qu'il faudrait supposer de 1932 à 1948 ? Arrêté fin 1937, ou fin 1938, pour avoir déserté, il passe devant un tribunal militaire. Jean Cau nous dit qu'il fut alors réformé pour "bizarrerie de caractère". En 1941, il est libre, exerce la profession de bouquiniste, sur les quais, où le rencontre Roland Laudenbach. Il va voir le Britannicus monté par Jean Cocteau avec Jean Marais. En 1942, il est libre, toujours, puisqu'il publie à compte d'auteur "Le condamné à mort". En 1943, il se fait présenter à Cocteau et lui communique "Notre-Dame-des-Fleurs". On l'arrêtera (fin juin ?) pour avoir volé "Les fêtes galantes" de Verlaine. Le 21 juillet, il est acquitté, grâce à Cocteau qui voit en lui "le plus grand écrivain de France". Tout cela est évidemment à vérifier mais il semble bien que Genet n'ait purgé que quelques peines légères, pour des délits mineurs. Nous sommes loin, en tout cas, de l'incarcération infinie que supposent "Notre-Dame" et "Miracle". C'est surtout son rapport à la prison que les lettres à Mme Bloch, à Cocteau, permettent de reconsidérer. Genet, dans ses poèmes ou ses romans, chante les douceurs de la prison. […] Or, pour de bon, Genet aime la prison, où il peut, comme dans un monastère méditer, écrire à son aise. » (pp. 74-75)

 

Pendant la guerre, entre trente ans et trente-cinq ans environ, Genet écrit l'essentiel de ses romans. Grâce à Cocteau et Sartre, il atteint très vite à une grande notoriété. Selon le biographe, ce serait plus à cause de cette renommée, et non pas parce qu'il retrouve la liberté, qu'il ne peut plus écrire par la suite :

 

« Inconnu en 1943, le voici en 1949 songeant à publier ses Chiures complètes chez Gallimard. Genet dit un jour à Marais : "Tu as fait beaucoup de mal à Cocteau. Tu l'as rendu célèbre. Un poète doit rester secret." C'est ce qu'il va bientôt lui-même reprocher à Cocteau et à Sartre. En 1949, reconnue, admirée, célébrée, photographiée, couronnée, Madame Miroir sent qu'elle est en train de perdre sa transparence surnaturelle, ses pouvoirs de fée. » (p. 94)

 

« C'est une banalité de le dire. Un succès trop rapide n'est pas favorable au développement d'une œuvre. Or, Genet ne peut supporter le succès. Deux des grandes crises de sa vie, celle de 1952 et celle de 1967, celles où il déchire toute sa production antérieure et frôle le suicide, coïncident avec les moments de plus haute gloire. Le mois où sort le livre de Sartre (qui consacre le romancier) il déchire cinq ans de travail et "pense" au suicide. La création des "Paravents" (qui consacre le dramaturge) provoque la crise de 1967, se déroulant selon le même scénario : destruction des manuscrits, tentative de suicide. Le succès le stérilise puisqu'il lui retire ce dont il a besoin pour écrire : la plus profonde solitude, physique et morale. Si Genet a besoin de l'incarcération, c'est qu'elle lui procure l'exacte formule (solitude, humiliation) dont il a besoin pour émettre son chant. Et le succès de Genet (orchestré par une publicité menée de main de maître, la sienne, ou celle de Cocteau) a été foudroyant. Cocteau avait rendu Genet célèbre à l'échelle nationale. Sept ans ont suffi pour lui assurer une place établie dans le monde des lettres. Dix ans seulement après la publication du "Condamné à mort", Sartre le fait connaître au monde entier. Que l'on ait lu ou pas le "Saint Genet", le poids de l'ouvrage, le nom du philosophe font à Genet une publicité prodigieuse. Sartre est alors au somment de sa célébrité. Pape du mouvement existentialiste tombé dans le domaine public. Ce succès que Genet désire (il ne serait pas parvenu à la gloire sans une consciente démarche pour y arriver) et qu'il craint à la fois, lui vient d'un public qu'il méprise, qu'il hait. » (pp. 97-98)

 

En fait, Genet n'a jamais vraiment cessé d'écrire. Il a donné seulement une partie de son œuvre. Jean Bernard Moraly montre que les ruptures s'inscrivent dans une parfaite continuité : au Genet poète errant d'avant-guerre a succédé le Genet romancier, suivi, de 1954 à 1967, du Genet dramaturge puis, de 1967 à 1986, du Genet poète politique.

 

« Ce "silence" de Genet, dont on parle beaucoup, après 1966, est donc tout relatif. Lorsque Gallimard publiera, ce qui ne saurait tarder, tous les textes politiques inédits en français ("A Salute to 100 000 stars, Here and now for Bobby Seale, etc."), ou parus dans divers journaux, lorsqu'on ajoutera à ces textes ceux de la "mallette Bouglione" (une mallette récupérée par Gallimard, remplie de manuscrits politiques inédits de Genet), l'œuvre politique de Genet sera en fait, fort étendue, plus importante (en volume au moins), que celle du dramaturge, ou du romancier. Et si le Genet dramaturge est très connu, analysé, le Genet "témoin de son temps" comme le théoricien du théâtre n'a jamais fait l'objet d'études, ou d'analyses. Les doctorats vont pleuvoir. Ils devront constater l'unité de l'œuvre de Genet, le prolongement dans ses textes politiques de thèmes traités dans le théâtre, en germe déjà dans les romans. » (p. 149)

 

« L'action sociale des romans et des pièces n'a encore jamais été analysée. Il semble qu'elle ait été, jusqu'à présent, sous-estimée. Les romans de Genet ont donné leur ton au Gay Power. "Notre-Dame" fournit, en 1942, l'image d'un type absolument nouveau d'homosexuel, revendiquant âprement sa différence. "Les Nègres" annoncent les Black Panthers et il faudrait vérifier à quel point cette pièce, jouée si longtemps off-Broadway, n'a pas eu une action directe sur les Noirs américains. "Les paravents" écrits en 1957 anticipent sur la victoire du FLN. Et "Le balcon", c'est déjà mai 1968. » (p. 150)

 

■ Editions de La Différence, 1988, ISBN : 2729102906

 

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Les incarnations d'Eddie Twyborn, Patrick White

Publié le par Jean-Yves

Ce roman laisse une impression curieuse ; on se demande quel est le centre ou le sujet de ce livre avant de s'apercevoir que le roman est découpé en trois parties autonomes qu'un fil secret réunit : la notion d'identité.

 

Dans la première partie, une riche australienne énamourée d'un grec écrit des lettres à Eddie Twyborn depuis une terrasse de la French Riviera. On y apprend qu'elle n'aime pas trop les anglais ou du moins qu'elle n'est pas dupe sur le style colonial de l'Empire britannique à l'égard de ses ouailles australiennes.

 

Changement de décor et de personnages dans la seconde partie : on est en Australie, au milieu des moutons, d'un régisseur qui finit par s'envoyer, dans un tas de foin, Eddy Twyborn, fils d'un juge célèbre et qui est venu sur ce ranch pour se refaire une virilité : échec ? A peine avait-il séduit la femme de son employeur qu'on le surprend à se travestir dans les robes de cette maîtresse inopportune. Alors commence-t-on à comprendre qu'Eddie Twyborn, Eadith Twyborn, Eudoxia Twyborn sont une seule et même personne.

 

Lorsqu'on retrouve dans le troisième volet de ce roman Eadith dans une maison louche de Chelsea à Londres, le secret est consommé.

 

En un sens la force de ce roman est ailleurs que dans ce sujet dont on connaît les traits essentiels depuis Platon.

 

Patrick White ne cherche pas d'ailleurs à développer une théorie de l'androgynie classique. Il essaie plutôt de mettre en scène un personnage qui soit à la fois plusieurs personnages masculins et féminins. Et ce qu'on apprend, c'est l'inquiétante ambivalence des mœurs australiennes, le passage à la virilité obligée, le malaise existentiel des classes aisées qui ne voient dans l'Australie qu'un lieu de passage culturel, un avant-poste intéressant mais nullement le centre de leur culture qui, elle, est toujours en villégiature à Londres. 

 

■ Gallimard/Du Monde Entier, 1983, ISBN : 207020653X

 

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L'esprit de sérail – Mythes et pratiques sexuels au Maghreb, Malek Chebel

Publié le par Jean-Yves

Malek Chebel, anthropologue et psychanalyste, s'intéresse à des sujets – le corps, la sexualité – qui, dans la production dominante de son pays, essentiellement religieuse, apparaissent comme hétérodoxes, voire scandaleux.

 

Dans cet essai, il est question d'androgynie, d'homosexualité, de circoncision, de zoophilie et autres pratiques dites « perverses », dans le monde occidental aussi bien qu'oriental. A la différence près que, dans les pays du Maghreb, et d'influence arabo-musulmane en général, non seulement ces choses-là sont condamnées mais on n'en parle pas.

 

Il n'y a pas de théorisation sur le corps au Maghreb parce que le corps fait partie de l'impur. Seul le sacré peut être formulable en concepts ; le corps est en quelque sorte l'anti-religieux par excellence. On n'en parle pas. En en parlant, en tant que scientifique, Malek Chebel se place en pleine hétérodoxie. Il considère que le corps et les manifestations corporelles sont porteurs de tout un savoir, généralement méprisé par les gens qui brassent des concepts.

 

L'auteur parle du Maghreb actuel (Maroc-Algérie-Tunisie), avec des références à la tradition arabe et à la religion musulmane. Parce que le Coran est la législation la plus rigoureuse et la plus enveloppante qui soit. C'est une réalité sociale. Les gens en tiennent compte dans leurs pratiques quotidiennes. Tout est réglé par le Coran. C'est un fait social, dans toutes ses données.

 

L'homosexualité a une place importante dans cet ouvrage. Non pas parce qu'elle est « importante » mais parce que c'est le problème le plus refoulé. Il y a un consensus sur son silence. Malek Chebel en parle pour dire que c'est non seulement quelque chose qui existe, mais qu'elle fleurit, qu'elle est abondante. Il suffit d'ouvrir les yeux. Le dogme sexuel, tel qu'il a été instauré, continue à fonctionner et à être la source de la légitimité, au moins celle de la censure. On légitime cette dernière par le fait qu'il y a un sexe dominant (l'homme), un sexe dominé (la femme) et des sexualités dont il ne faut même pas parler. Le silence ne veut pas dire absence de pratique.

 

A la différence de la religion catholique, qui renvoie à un Christ chaste et à une culpabilité sur les choses du sexe, le Coran se fait le défenseur d'une sexualité presque hédonistique, qui se cantonne, au demeurant, à une hétérosexualité conventionnelle, de reproduction. La question sexuelle est absolument centrale dans le Coran. Mais, en ce qui concerne l'homosexualité, il ne fait pas dans la dentelle, il n'y a aucune ambiguïté sur la question.

 

La force de cet interdit est liée au fait que les religions sont anti-eugénistiques. Pas d'eugénisme dans la religion. Elles sont fondamentalement pour la prolifération de l'espèce. Il faut qu'il y ait une continuité. C'est moins une peur irrationnelle ou mystique, c'est une peur véritable de voir petit à petit l'extinction de la continuité de l'espèce.

 

De plus, l'homosexuel, qui ose s'affirmer en tant que tel, affronte d'emblée deux codes hégémoniques fondamentalement répressifs : la parole divine, mahométane, qui est absolument fondatrice dans l'Islam, et puis la société, qui est bâtie sur des bases tellement normatives qu'il est difficile d'en échapper.

 

Il y a aussi, dans la société arabe, où le culte de la virilité est si grand, le fait que l'homme, à travers l'homosexualité, se déclasse et retourne au rang de la femme. L'Ordre se veut cohérent. Une cohérence qui est toujours discriminatoire. La cohérence de cette affaire-là, c'est que dès l'instant où un sexe est réprimé, l'autre sexe prend plus de valeur, plus d'importance. La femme a une importance relative au Maghreb. Elle n'existe pas. La communauté féminine dans les pays musulmans est socialement un réservoir d'utérus. Résultat, l'homme est surévalué et la femme sous-évaluée. A tel point que les sexualités intermédiaires n'ont plus aucune existence. On est dans un fonctionnement d'exclusion.

 

L'androgyne a néanmoins son importance. Mais uniquement dans l'imaginaire. Et dans un imaginaire assez évolué parce qu'il faut avoir une certaine culture pour pouvoir voir que, par ailleurs, il y a en parallèle une voie moyenne de la sexualité permettant de ne pas céder à la dictature des extrêmes. L'androgynie reste cette recherche de l'intermédiaire (cf. la « bisexualité psychique » de Freud). Pour avoir droit de cité, il faut, pour un homme, être viril, d'une virilité ostentatoire, quotidiennement mise en avant, et, pour une femme, être absolument soumise, cloîtrée, voilée et productrice. Certains poètes ont vu que cette façon dont les hommes s'expriment, de manière hyper virile, n'est qu'une attitude illusoire, triomphale, et qu'en vérité il y a des fissures. Fissures qui s'expriment par l'impuissance sexuelle ou par cette autre forme de l'impuissance qu'est l'éjaculation précoce. L'impuissance devient l'émergence du féminin. De ce fait, l'expression d'une forme d'androgynie ; d'une certaine manière, c'est la revanche des exclus, telle qu'on la trouve dans les Mille et une nuits, à un niveau où, finalement, les relations humaines peuvent être aussi esthétiques.

 

Un homme actif dans sa relation sexuelle avec un autre homme n'est pas déconsidéré. Au contraire. C'est presque un surhomme, puisqu'il fait l'amour à deux espèces de donneurs : la femme étant aussi une sorte de donneuse, dans son genre. Lui, l'actif, il est plutôt glorifié. Comme partout, il y a une homosexualité de découverte réciproque, entre jeunes gens ; une homosexualité de domination, envers plus jeune que soi ou envers l'Occidental ; une homosexualité pour de l'argent ou parce qu'il n'y a pas de femmes, et aussi une homosexualité pour le plaisir. C'est cette dernière qui est la plus difficile à vivre au Maghreb, c'est aussi la plus vilipendée. Celle-là ne trouve aucune excuse. Elle est méprisée. L'ignominie, c'est d'être passif. A la limite, s'il n'y avait que des homosexuels actifs, il n'y aurait presque pas de problème.

 

Cette homosexualité est d'autant plus difficile à vivre qu'au Maghreb, un homme n'accède à la reconnaissance du père que lorsqu'il devient père lui-même. L'homme est infantilisé jusqu'à un âge très tardif (un homme de trente, quarante ans, peut se faire gifler par son père). Seul le patriarche peut imprimer sa loi et son désir, quelle que soit sa perversion. Car son désir peut être pervers. Et personne ne bougera, ni les femmes, ni même les hommes. Une fois le patriarche disparu, c'est l'aîné de la famille qui prend la relève.

 

Concernant la circoncision, l'auteur parle d'une question d'Ordre : on a donné au pénis une position structurante de la continuité du social. Le pénis est l'épicentre de l'être humain. La circoncision est un geste castrateur qui permet à la société de se valoriser, avec une mise en scène extraordinaire. Ça maintient le pouvoir de l'homme sur la femme, grâce à cette glorification du pénis dans le sang. Le sang a toujours eu cette fonction symbolique de pouvoir introduire du Sens et de l'Ordre. Une société qui fait admettre à ses membres, depuis tant de siècles, la nécessité de circoncire les mâles (malgré la douleur et les risques), ne se pose plus de questions « métacorporelles ». Par ce biais-là, cette opération maintient son Ordre, son pouvoir sur ses membres. Le père castre l'enfant pour maintenir son pouvoir, et l'enfant, une fois adulte, castrera son fils pour pouvoir se justifier de représenter la loi.

 

Malek Chebel voit la zoophilie comme une véritable école de la sexualité humaine. Les gens pratiquent une zoophilie, tout à fait « normale », pour des raisons évidentes de privation. Ce sont plutôt les hommes qui pratiquent cette zoophilie, parce qu'ils sont privés de femmes, tout simplement. Une réalité de la division sexuelle, c'est que les hommes, comme soupape de sécurité, s'orientent vers les animaux les plus proches. Ainsi, la femme musulmane reçoit le phallus de son époux après l'ânesse, la prostituée et le passif.

 

■ Editions Payot/Petite bibliothèque Payot, 2003, ISBN : 2228897035

 

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Le bétail des dieux et autres contes gangétiques, Alain Daniélou

Publié le par Jean-Yves

Dans une courte préface Alain Daniélou précise le sens des histoires qu'il transmet. Les personnages sont réels, affirme-t-il. Ce sont des Sadhous, moines errants de l'Inde. Ceux qui pénètrent les secrets des Sadhous ne retournent jamais à la société ordinaire des hommes et le monde des Sadhous ne change jamais ; c'est un savoir qui se situe au-delà des mouvements historiques et politiques.

 

La morale dans la tradition hindoue n'est pas liée à la vie sexuelle. Il n'est pas question de répression ou de refoulement. Les moines adolescents ne sont pas soumis à l'abstinence. Certains moines prennent une compagne mais la plupart connaissent et privilégient les liens homosexuels.

 

« Le bétail des dieux » occupe la moitié du volume. C'est un court roman : l'amour étrange et insondable entre le narrateur et Shila, énigmatique jeune fille. Appartient-elle au monde de l'invisible ? C'est le point de vue de Petit Thé, très jeune adolescent, profondément amoureux de Prèm qui relate cette histoire. Petit Thé et Prèm se retrouvent sensuellement, mais Prèm connaît un envoûtement définitif pour l'étrange apparition avec laquelle il semble vivre un amour terrestre.

 

Ces contes se situent dans le monde de la magie, du surnaturel. Un surnaturel qui pénètre tranquillement la vie quotidienne. Le mérite de ces contes, outre qu'ils font basculer dans le monde des symboles et des rêves, qu'ils disent mieux que toute analyse la force et le sens des fantasmes, c'est d'évacuer tout ce qui « réduit » l'être humain : l'ambition, la rapacité, les jeux épuisants de l'argent, du pouvoir...

 

Ce sont des contes de la sagesse. Ils apprennent le silence et redisent cette trop vaste vérité, que l'homme ne veut plus entendre en Occident : le seul bonheur est quand nous faisons taire notre orgueil pour regagner la vie intérieure, l'équilibre entre notre corps et les puissances telluriques.

 

Alain Daniélou se montre ici remarquable conteur. Tout ce que ses études et ses connaissances lui ont donné de supériorité quant à la perception des révélations de l'hindouisme tantrique parvient aux lecteurs, dans ces contes, au travers d'une écriture épurée et paisible, une écriture de la paix retrouvée qui exalte le récit.

 

Chaque conte entraîne dans le monde suave de ces très pauvres adolescents à la recherche de la vérité, en quête d'un absolu qui passe par la charité et la pureté d'âme. Ils apprennent l'amour et le détachement. Le serviteur des dieux est prêt à tout donner, même son corps, même son plaisir mais sans jamais être lié, sans jamais appartenir à quelqu'un, sans jamais s'attacher à la tristesse ou à la joie, aux êtres et aux choses.

 

■ Éditions du Rocher, 1994, ISBN : 226801679X

 


Du même auteur : Yoga, Kâma : Le corps est un temple


Lire un article de l'hebdomadaire Le Point du 24 juin 2010 : Alain Daniélou accusé par son dernier disciple d'avoir trahi l'hindouisme

 

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