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Articles avec #livres tag

Laissez les filles au vestiaire, Maurice Périsset (1950)

Publié le par Jean-Yves

Ce roman illustre les mots d'Oscar Wilde : « Chacun tue les objets de son amour. » Le récit donne une idée assez nette de ce qui pouvait peser sur l’homosexualité masculine dans les années d'après-guerre. Il témoigne sur la culpabilité fondamentale avec laquelle ont dû se débattre beaucoup d'homosexuels.

 

Marc est un très jeune acteur convaincu de son anormalité ; il porte en lui les stigmates de sa culpabilité. Orphelin livré à lui-même, il peut grâce à une vieille tante, suivre des cours de théâtre où il rencontre, l'auteur dramatique Eric, la trentaine, chez qui il s'installe. Éric est de suite conquis si bien que Marc devient l'interprète principal de ses œuvres.

 

Quelques temps après, Eric rencontre Clara, une chanteuse de cabaret, plus âgée que lui. Il apprécie son esprit, son sens critique, tout ce qui en elle n'est pas le féminin affecté dont il a horreur. Surtout elle lui laisse entrevoir une existence différente de la sienne. Habitué à créer des personnages, puis à les laisser se débattre dans leur drame intime, Eric se voit lui-même au centre d'une pièce de théâtre ; esclave de son art, il en arrive à se demander quelle scène de sa passion il est en train de vivre.

 

C'est Marc, qu'elle connaît à peine, qui inquiète Clara. Quelle part a-t-il dans la vie d'Eric ? La chanteuse admet difficilement qu'un être humain puisse compter autant pour un autre, au point de ne vivre que par lui et que pour lui : il lui arrive de craindre que, par quelque manœuvre sournoise et incompréhensible, Marc ne détourne d'elle son amant :

 

« Au delà de lui-même, il [Marc] sentait qu'il avait perdu la partie, que rien de sa vie ne se déroulerait comme il l'avait si naïvement souhaité. Jamais, jamais plus Eric ne serait pour lui le grand frère tendre qui le comprenait toujours et souvent même sans qu'il eût besoin de parler. Jamais plus, le soir, son épaule ne serait le refuge chaud et secret où il aimait appuyer sa tête lasse, dans un mouvement enfantin de tendresse. D'un coup, il se détachait de son adolescence et demeurait hésitant sur le seuil de cette vie secrète et d'une plénitude absolue qu'on appelle la vie d'homme. Et c'est peut-être cette adolescence qui n'avait pas consenti à le quitter qui donnait à son rire, à ses lèvres, au vert humide de ses yeux, un reflet de pureté troublante. » (pp. 30/31)

 

« Il [Marc] ne voulait pas évoquer Eric, mais cela lui était impossible. Quelque chose le glaçait et le brûlait à la fois quand il pensait à lui : Eric nu, Eric sur Clara, Eric dispensant le plaisir à Clara seule... Il se mordit les lèvres jusqu'au sang, Marc quitta sa veste, ses chaussures et s'étendit sur son lit. Il éprouvait pour Eric un sentiment que Clara était bien incapable d'avoir pour lui et, voilà, c'était avec Clara qu'Eric était maintenant. Cela n'était pas juste. » (p. 34)

 

En parlant avec Eveline, son amie actrice au théâtre, Marc s'efforce d'oublier la déception que lui cause Eric. Il y voit un peu plus clair en lui : l'idée que ce qu'Eric lui refuse, des centaines d'êtres, sans doute, seraient capables de le lui donner.

 

« Oui, goûter le fruit d'un baiser masculin, la nervosité musclée d'un corps d'homme ! » (p. 58)

 

La peur, que vivent Clara et Marc, se travestit bientôt en relations cruelles et désespérées :

 

« Puisqu'il faut employer les mots, si ce n'est pas de l'amitié que j'éprouve pour Eric, ou de l'affection, mais, comme vous voulez l'insinuer, si j'ai envie de coucher avec lui, ce désir est encore plus propre que vos sentiments, inspirés par je ne sais quel calcul ! […] Avant vous, Eric travaillait, était heureux. Déjà, il l'est beaucoup moins. Bientôt, il ne le sera plus du tout. C'est cela que vous voulez ? C'est pour cela que vous voulez le protéger de ce que vous appelez sans doute "mon vice" ? » (p. 66)

 

Clara et Marc font penser aux gladiateurs romains qui n'étaient forts que d'une certitude : celle qu'il y aurait, en dernière instance, un gagnant et un perdant. Marc tient à Eric plus qu'à tout au monde, même si cet amour ne doit jamais trouver d'aboutissement charnel. Mais Eric, qui lui paraît certes accablé, se tait. Marc pense alors comprendre qu'il n'y a rien entre Eric et lui. Il décide donc de quitter l'appartement. Son amie, Eveline accepte de l'héberger.

 

Eric se rend compte – trop tard – que chaque jour Clara prend un peu plus d'emprise sur lui, trop puisqu'elle lui a fait chasser Marc dont la présence la gênait. Il ne se sent pas délivré, bien au contraire. Déjà, il mesure combien son interprète lui manque.

 

Eveline est secrètement amoureuse de Marc depuis leur première rencontre. Marc, une fois installé chez elle, comprend qu'Eveline veut de lui pour amant :

 

« Envers cette fille qui s'offrait et pour laquelle il ne pouvait rien, il sentit monter en lui une colère froide qui lui faisait mal. Mesurer ainsi le fossé d'incompréhension qui sépare certains êtres, même ceux qui paraissent le mieux faits pour s'entendre, lui donnait envie de partir brusquement, de marcher au hasard de la nuit jusqu'à ce que le sommeil ou la fatigue le terrasse. Eveline essayait d'exaspérer ce qu'elle croyait être son désir, en réalité une mauvaise comédie qu'il se donnait pour n'avoir pas à découvrir la vérité si douloureuse au fond de lui. Elle n'avait pas compris que Marc avait seulement besoin d'une grande affection, située hors du temps, pour ne pas tomber dans un gouffre. Il n'éprouvait aucun désir pour elle parce que son âme était pleine d'un autre. » (pp. 96/97)

 

Le jeune acteur, glacé de désespoir, n'a pas vu le miracle appelé si longtemps de ses vœux.

 

« […] il n'avait pas connu d'étreinte d'homme depuis qu'il avait suivi un gamin qui l'avait entraîné dans sa chambre sordide. Il sentait cependant qu'il sombrait dans l'homosexualité sans possibilité de retour. […] Eveline […] acceptait sa présence dans son appartement comme elle eût toléré, un pékinois, avec, en plus, un peu de pitié. Cette pitié, Marc la percevait vaguement, mais il était dans une période d'abattement, de dépression tels qu'il eût été bien capable de réagir efficacement. Se mettre à la recherche d'un gîte, voire d'un couvert, lui paraissait chose quasi-insurmontable, en tout cas bien au-dessus de ses forces. Alors, il se laissait vivre, attendant il ne savait trop quoi. » (pp. 117/118)

 

Marc passe une nuit avec Alex, un matelot : ce moment n'a pas suscité en lui cette légèreté profonde qu'il a toujours ressentie en présence d'Eric. Personne, il le sait, ne pourra plus capter son amour comme Eric l'a fait. Alors ? Chaque fois que le désir montera en lui, impérieux et brutal, devra-t-il partir à la recherche d'un compagnon de plaisir ? Marc pense qu'on ne gagne pas à ces jeux truqués et perdus d'avance, où il y laissera un peu plus de son cœur, de sa confiance, pour devenir une sorte de monstre à figure humaine et souriante. Il ne lui reste plus qu'à mettre fin à ses jours.

 

Eric, bouleversé par le suicide de Marc, écrira à Eveline : « On n'est jamais prêt au moment où il le faudrait, jamais assez pour comprendre et pour admettre la pureté des autres. » (p. 179)

 

■ Éditions C.P.E., 1950

 


Du même auteur : Deux trous rouges au côté droit - Les collines nues - Les tambours du Vendredi Saint - Soleil d'enfer - Le ciel s'est habillé de deuil - Corps interdits - Les noces de haine - Avec vue sur la mort - Les grappes sauvages - Gibier de passage

 

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Mon fils Gil, Marthe Richard (1948)

Publié le par Jean-Yves

« Mon fils Gil », sous-titré roman, est essentiellement un prétexte à informer sur les conditions de l'existence et les désillusions de l'expérience dans les Centres de jeunesse pendant la période d'occupation, et dans les Maisons de redressement ou Centres de délinquants du ministère de la justice pour l'après guerre.

 

L'objectif de l'auteure est humaniste : travailler pour qu'on ne mêle plus la jeunesse malheureuse à la prison, à la déchéance ou à la mort. Elle ne se contente pas d'accuser la société, ou de chercher dans les faits dont les jeunes sont victimes une excuse pour leurs propres fautes.

 

Son récit analyse les comportements, les motivations, conscientes ou inconscientes, des nombreux individus qui défilent tout au long des pages. D'où les maladresses dans le maniement de la langue.

 

« Le camp de délinquants de Fontainebleau, comme les autres camps ou prisons, comptait ses "caïds", ceux qui sodomisent les jeunes, les plus faibles. Dans les civilisations primitives, les droits du sexe, c'est-à-dire des forts, l'emportent sur tout autre sentiment dès qu'il s'agit de commander. Le roi désigné s'appelait Léon Boudin Ier. C'était un grand costaud, un vrai dur, un moins de vingt ans. Il avait été arrêté comme faux poulet et pour participation à un cambriolage. Mais il faisait merveille au bûcheronnage, quand il commandait une équipe et se trouvait d'humeur à travailler. Par contre, il s'imposait par la terreur pour choisir ses petites amies parmi les mômes les plus délicats. La favorite fut Simone. Son vrai nom était Simon, pauvre gosse à demi-tuberculeux. On l'avait féminisé parce que l'homosexualité était chez lui une véritable vocation, alors que la plupart des autres s'en contentaient à défaut de mieux, mais aussi parce qu'ils n'osaient pas se refuser. Simone s'était coiffée de mousse et affublée d'un tablier d'infirmière, qui laissait son derrière nu. L'assistance sociale étant absente, ses affaires avaient été pillées. » (pp. 52/53)

 

Le récit de Marthe Richard est abondamment enrichi de réflexions et d'enquêtes de philosophes, juges, psychiatres, sociologues : René Le Senne, Jean Chazal, Paul Le Moal, Georges Heuyer, Henri Joly :

 

« Le directeur de Saint-Hilaire, dont on ne saurait trop louer la vigilance et l'esprit d'investigation, a fait une lugubre statistique. Chaque enfant qui arrive est visité par le médecin. Si ce dernier constate des traces et comme les stigmates d'une vie abominable, il en avertit le directeur qui, dès lors, sans crainte d'alarmer la pudeur d'un innocent, pose des questions, recueille des réponses. Je l'ai vu ce martyrologe secret de l'enfance de nos grandes villes : sur 100 enfants qui arrivent à la colonie, 75 ont souffert ou recherché les pratiques antiphysiques. On imagine combien importante est l'organisation de certaines bandes qui, non seulement à Paris, mais dans des villes comme Caen, comme Angers, procèdent à l'aide de rabatteurs ou de souteneurs (car il y a des enfants de sept à huit ans qui en ont, comme les filles publiques). » (Henri Joly, p. 161)

 

Les documents retranscrits dans cet ouvrage expliquent encore les comportements d'adolescents par des facteurs héréditaires et constitutionnels, ou encore par de puissantes motivations inconscientes. Théories dangereuses parce qu'elles usent d'un vocabulaire flou et qu'elles s'exercent à l'intérieur de cadres sociaux et intellectuels figés, incapables de renouvellement.

 

Gil (Gilbert), le protégé de la narratrice, est le fil conducteur qui permet l'évocation d'un monde trouble et marginal. Psychiquement torturé, Gil est un adolescent, sans expérience, qui découvre les pièges et les hypocrisies du monde.

 

« Un détachement allemand passa sur la route. Je conseillai au réfractaire de s'asseoir près de nous. Il obéit. Gilbert se dressa alors, près de l'homme, pour le cacher. Emue (la narratrice a rendu visite à Gilbert), je serrai avec force la main de ce jeune garçon, si prêt à prévenir la souffrance chez les autres et disposé à l'accueillir pour lui-même. Ce danger immédiat n'était pas grave, mais le destin devait nous réserver des instants plus tragiques. » (p. 62)

 

Quatre adolescents profitent de la libération de Paris pour s'enfuir du centre. Ils sont surpris par une patrouille allemande :

 

« La bataille approche. Précipitamment, ils cherchent un abri. Entraînés, ils sonnent à la porte d'un immeuble qui immédiatement s'entrouvre. Dans un appartement au rez-de-chaussée, le locataire les accueille :

— Entrez, jeunesse. Venez par ici. Installez-vous. Nous aurons le temps de faire connaissance. Vous avez un divan dans ce coin, avec des coussins.

Dans ces phrases, une voix féminine alternait avec une voix d'homme. La femme triomphait en chantant à la fin de la phrase. Jeunesse... bien... connaissance... coussins... Le regard de l'individu était charmeur, abrité par de longs cils, les cheveux ondulés, le nez un peu trop long, mais sensuel. La bouche seule trahissait le goût du vice, dès, qu'elle entrait en action dans sa mimique expressive pour prononcer certains mots. Dédé, fureteur, regarda une photo, au-dessus du divan où il s'était installé sans gêne.

— Oh ! c'est marrant...

Il n'acheva pas sa phrase. Casqué de strass et de plumes d'autruche, le visage de leur hôte. On ne voyait que la tête et le haut de la poitrine, le regard alangui, prometteur de rêve, et, cependant, son attitude, dans une robe du soir, était plus maniérée dans sa pose qu'un corps de femme.

— C'est ma sœur, expliqua-t-il, avec un sourire moqueur. Elle a une grâce, un chic... Elle aurait pu en remontrer à la Miss et à la Sorel, mais elle n'a jamais voulu faire du music-hall. Tu perds une fortune, ma chère, lui disais-je... Personne n'était dupe.

— On pourrait voir la robe ? demanda Dédé avec un air de fausse innocence.

— Ah ! Vous aimez vous déguiser. Moi aussi, à votre âge, c'était mon plus grand plaisir. Les rideaux, les tapis de table, tout ce que je trouvais ; j'empruntais aussi les robes de ma mère. J'étais obligé de garnir l'intérieur du corsage. Nous ne sommes pas doués de ce côté-là, nous autres...

[…] Léon Boudin n'est pas foncièrement perverti. S'il a exercé ses droits de caïd sur de jeunes garçons, dans les centres où il était interné, c'est faute de mieux. Libre, il aimerait les femmes et probablement d'une manière exclusive. Selon l'orientation donnée par le milieu d'occasion, il pourrait être maquereau à Montmartre aussi bien que patriarche, chef de guerre ou propriétaire d'un harem en Islam. Assez bon prince et généreux de son sang, une éducation différente dans son enfance l'aurait facilement orienté vers les écoles militaires, la monogamie, la défense de l'ordre social et le goût des décorations. Dédé était aussi peu prédestiné que son camarade à l'homosexualité par sa nature. Appartenant à une famille de six enfants, élevés dans deux pièces, il a assisté à un avortement de sa sœur aînée, Louison. Il avait neuf ans, cette nuit-là, et faisait semblant de dormir. L'année suivante, il vit, d'un peu plus loin, mais sans perdre trop de détails, le viol de sa sœur Annette par un de ses oncles, au fond d'un atelier de cordonnerie. Dans la même semaine, sa plus jeune sœur eut ses règles dans la chambre commune. Ainsi avait-il eu une initiation complète et successive des mystères de l'amour dans le sens inverse du processus normal, vu du côté féminin. Il considérait la femme comme un être résigné, courbé par une sorte de fatalisme. Un grand nombre d'informations complémentaires était d'ailleurs venu se greffer sur cette succession de tableaux. La promiscuité résultant des conditions de logement avait progressivement développé en lui des qualités de voyeur. L'atmosphère d'angoisse et de souffrance, l'odeur du sang dans la scène d'avortement, avaient entaché toute son initiation d'un dégoût général de la femme. Dans son entourage, on avait conditionné « Dédé », jeune garçon sensible, plein d'imagination, pour l'écarter du sexe faible, d'une manière aussi efficace qu'on dresse un chien de garde ou de chasse. Une série de malchances, dira-t-on. Sans doute, mais ces hasards malheureux étaient si abondamment servis par les conditions de vie où il se trouvait, qu'il n'avait guère de possibilités d'y échapper. Toute la famille, d'ailleurs, s'en était ressentie. Si le jeune garçon était un repris, de justice, Louison était devenue une prostituée, Annette souffrait de troubles nerveux graves et le petit Jacques avait été emporté par la tuberculose. Dans les morceaux de ses derniers tabliers noirs, la mère avait taillé des brassards de deuil Pour toute la famille, le jour de l'enterrement, car elle restait attachée à certaines traditions. » (pp. 110/113)

 

De tous les garçons, Gil est celui qui est le plus marqué par un destin implacable. Il est finalement victime de la cruauté et de la bêtise du destin : pour sortir du dernier centre où il est enfermé, il accepte d'intégrer l'armée coloniale en Indochine… il meurt après avoir envoyé à la narratrice une lettre où il parle d'un temple merveilleux qu'elle reconnaît comme étant celui d’Angkor.

 

 

Le corps de Gil crucifié sur un nâga n'a plus aucune importance. Restent tous les autres enfants. Un monde traversé par tous les drames ordinaires de la vie où tout est l'objet de tractations. La moindre des complicités laisse transparaître ses illusions. Chaque parole, son ombre : le profond secret de chacun.

 

■ Éditions Société Les Impressions Modernes, 1948

 


La jaquette de couverture m'a été gentiment transmise par un lecteur des Pays Bas. Qu'il soit ici remercié.

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Ephèbes et Courtisanes, Al-Jahiz

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce livre est un dialogue magnifique entre un homme hétérosexuel et un homme homosexuel qui témoignent de leurs attirances soit pour les femmes, soit pour les hommes.

Dans ce texte sont présents les thèmes et les personnages habituels de la littérature érotique arabe : la courtisane, le mignon, le pédéraste, la femme adultère, l'homme cocu, la prostituée, le théologien, le cadi, le sage, le conteur. Il est également question d'attitudes (l'étourderie des maris), de stratagèmes (la roublardise des épouses), de ruses, de tromperies sans oublier quelques anecdotes salaces.

Pour convaincre, c'est dans le fonds ancien de la sagesse populaire qu'Al-Jahiz va chercher ses arguments ou alors il met dans la bouche d'une « autorité » tel ou tel propos pour le charger de force et de tranchant : l'emprunt est un aliment naturel des ouvrages de l'époque.

« Éphèbes et Courtisanes » s'adresse aux adultes, met en scène des adultes et ne concerne que la sexualité adulte. Toute trace de pédophilie y est bannie : l'évocation des éphèbes est à lire comme un hommage rendu à la fraîcheur évanescente des jeunes gens.

Lorsqu'il veut défendre la femme, ou même l'homosexuel, ce qui relève d'un courage exceptionnel, Al-Jahiz met en exergue les propos favorables qui subliment telle ou telle tendance esthétique.

Pour la femme, Jahiz tourne en dérision les comparaisons « naturalistes » des anciens poètes bédouins qui n'hésitent pas à assimiler les attributs de leur dulcinée à ceux des animaux du désert.

Quant à l'homosexuel, il le défend à partir de la corporation à laquelle il appartient : « Ne blâmez pas un écrivain pour son penchant pédérastique car la pédérastie est une disposition naturelle chez lui. Il se peut qu'il regrette tous les délits, mais des eunuques/mignons il mourra non repenti. »

■ Ephèbes et Courtisanes, Al-Jahiz, Préface et notes de Malek Chebel, éditions Rivages, Petite Bibliothèque, 1997, ISBN : 2743602724


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Dans la main de l'ange, Dominique Fernandez

Publié le par Jean-Yves Alt

Orchestrant avec virtuosité différentes techniques de l'art romanesque, Dominique Fernandez invite à lire un superbe roman. Posant en exergue la phrase de Chateaubriand : « On ne peint bien que son propre cœur en l'attribuant à un autre », il invente les mémoires imaginaires d'un certain P.P.P., patronyme du poète, cinéaste et romancier Pier Paolo Pasolini.

« Dans la main de l'ange » n'est pas une vie romancée de Pasolini : c'est l'auteur, Dominique Fernandez, qui imagine ce qu'il aurait fait s'il avait été Pasolini.

Suivant un ordre chronologique précis, sans exploiter, par choix, toutes les directions possibles, Fernandez évite les pièges d'une « biographie » trop fidèle à la réalité des faits : il brosse le portrait d'un homme hors du commun – un paria – qui, par romantisme et par goût de la liberté, va s'opposer jusqu'à la mort aux formes institutionnelles de la société.

Quatre thèmes sont présents parmi tant d'autres : l'amour de la mère pour Pier Paolo – image récurrente de la vierge et de son enfant crucifié ; la camaraderie frustre du narrateur et des amis d'enfance, plus tard les compagnons des borgates (sensualité, violence et désespoir dans une banlieue déshéritée de Rome, mais aussi l'attrait définitif des garçons qui ne se définissent pas comme homosexuels) ; le chemin de croix du créateur poursuivi sans relâche par les diffamations, les procès, les insultes et les persécutions ; et enfin le cœur battant du roman, l'amour sans issue de Pier Paolo pour Svenn, un jeune garçon à l'apogée fragile de sa séduction :

« Non, Svenn, nous nous retrouverons un jour dans le seul monde qui soit assez grand pour contenir notre amour, quand je serai las de t'avoir cherché en vain sur cette terre. »

Cette « biographie », qui se réfère sans cesse aux propres paroles de Pasolini, à ses textes, est d'une grande richesse. L'homosexualité, loin d'être occultée, est très honnêtement mise en évidence comme un des ressorts premiers d'une vie et d'une œuvre. À croire que pour Fernandez, le génie de Pasolini résidait bien plus dans sa vie (et sa mort tragique) que dans son œuvre.

Se déployant comme un long poème symphonique, véritable chant d'amour, adressé par le narrateur P.P.P. aux jeunes Gennariello, dernier ami hypothétique, ce livre remarquable de Dominique Fernandez s'inscrit dans les plus belles œuvres classiques à côté des Mémoires d'Hadrien.

■ Éditions Grasset, 1982, ISBN : 2246282012


Du même auteur : L'amour - Signor Giovanni - Jérémie ! Jérémie ! - La gloire du paria - L’étoile rose - Eisenstein - L'école du Sud - Dans la main de l'ange - Porfirio et Constance - Porporino, les mystères de Naples

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Homosexualité et Révolution, Daniel Guérin

Publié le par Jean-Yves Alt

Daniel Guérin, historien de combat avait une plume d'artisan consciencieux. Raison de plus, pour tous ceux qui n'ont pas connu la gravité de l'Histoire, d'aller y voir.

« L'orgasme va de pair avec la furia militante » (p. 10), écrit Daniel Guérin. Cet aphorisme peut faire sourire aujourd'hui, et pourtant il a la profondeur d'une sentence biblique. Guérin a vu déferler en France les soldats nazis, au « harnachement » desquels, écrit-il, il n'a « pas été insensible » (p. 13). Comment réagirait la multitude des gays français si un tel évènement venait à se reproduire ? Guérin laisse entrevoir la réponse : les gays se scinderaient en deux clans irréconciliables, prêts à s'entretuer. Ceux, comme Guérin, qui pensent que « l'orgasme va de pair avec la furia militante » et que l'instinct de justice transformerait en antinazis militants, tout en admirant de loin leur sex-appeal. Et les autres qui se rouleraient sur leur couche. C'est que, pour Guérin, la flamme de la justice, de l'honneur, passe devant le prurit sexuel. Ainsi, à La Ciotat, un été, devant les chantiers navals, il assiste à une charge de policiers contre des manifestants. Il ne s'extasie pas devant leur uniforme, leur furia. Il les traite de « gardes-chiourmes » (p. 14), et se voit traîner en correctionnelle où il est condamné à une forte amende.

Guérin a tenu à moraliser le débat sur l'homosexualité. C'est ainsi qu'il dénonce les mœurs crapuleuses de notoires homosexuels qui, sous le règne de l'argent facile, sévissent chez les « grands couturiers », « chorégraphes », « cinéastes », « traiteurs de luxe » et autres « fleurons du Paris nocturne » (p. 19). Il donne toute une liste d'homosexuels de droite, de Marcel Jouhandeau à... Roger Frey ou de Lattre de Tassigny, et même François Mauriac, bien que plus discret celui-ci (p. 19). Sade et Pasolini (p. 15), bien qu'à l'opposé de la droite, ont aussi un fumet qui répugne à sa narine de vertueux artisan.

Cependant, pour conclure, Daniel Guérin n'a qu'un mot, « convergence » :

« Il s'agit donc de faire en sorte que la plus grande convergence possible puisse être établie entre l'une et l'autre. Le révolutionnaire prolétarien devrait donc se convaincre, ou être convaincu, que l'émancipation de l'homosexuel, même s'il ne s'y voit pas directement impliqué, le concerne au même degré, entre autres, que celle de la femme et celle de l'homme de couleur. De son côté, l'homosexuel devrait saisir que sa libération ne saurait être totale et irréversible que si elle s'effectue dans le cadre de la révolution sociale, en un mot que si l'espèce humaine parvient, non seulement à libéraliser les mœurs, mais, bien davantage, à changer la vie. Cette convergence, pour être crédible et effective, implique une révision fondamentale de la notion même de révolution sociale. Le capitalisme d'État des pays de l'Est est autant à rejeter que le capitalisme privé de l'Ouest. Seul un véritable communisme libertaire, antiautoritaire, antiétatique serait à même de promouvoir la délivrance, définitive et concomitante, de l'homosexuel et de l'individu exploité ou aliéné par le capitalisme. » (p. 25)

Dans la seconde partie de son Cahier, Daniel Guérin donne une anthologie de ses textes d'homosexuel militant. On apprend qu'en 1929, déjà, les éditions Albin Michel avaient publié de lui un roman qui lui valut la réprobation de son père, pourtant amateur lui aussi de garçons : « La vie selon la chair ».

Dès les années 60, il est sensible au combat libérateur de la femme : « Ayant compris que ma libération allait de pair avec celle du deuxième sexe, la femme était devenue ma compagne d'infortune, mon alliée. » (p. 34)

Daniel Guérin est d'une époque de pionniers de la libération sexuelle ou l'homosexualité était, du fait de sa clandestinité, une force secrète parce que systématiquement refoulée. Guérin savait le sens de se battre, de souffrir dans l'ombre toute une vie. Il savait que la liberté durement acquise ne pouvait se maintenir qu'au prix d'une dignité vigilante. « Cette génération d'homosexuels sans cache-sexe » (p. 42) dont parle Guérin, si elle se montre avec tant de provocation aujourd'hui, n'est-ce pas parce qu'elle est consciente qu'elle n'est plus rien, confondue dans la masse : elle n'a plus rien à défendre, elle ne choque plus, elle laisse indifférent. La répression rendait-elle l'homosexualité méritoire ?

Que faut-il penser de cette notation : « Il faut vraiment être un malade mental pour ne pas être un peu bisexuel » (p. 65) ? Le « un peu » ne manque pas de sel. Corollaire de cet axiome : l'homme incapable de jouir avec une femme serait-il un handicapé sexuel ?

Le mot d'ordre de Guérin qui a déterminé le combat de sa vie était la révolution par l'homosexualité. Le mot gay, appliqué aux homos, a certes contribué à rendre sympathique le milieu, mais l'a aussi entaché de légèreté. Comme si être gay n'était pas grave et pour beaucoup dramatique. Aujourd'hui encore, Daniel Guérin apporte une leçon de gravité. Il dit que, si la sexualité est le moteur de l'Histoire, l'homosexualité est et doit rester révolutionnaire ; qu'il faut s'en servir, au-delà du facile épicurisme, comme d'une arme, ne serait-ce que pour pourfendre les omniprésentes hypocrisies.

■ Cahier du Vent du Ch'min, 1983


Lire : la première partie - la seconde partie de cet essai


Du même auteur : Le feu du sang : autobiographie politique et charnelle - La vie selon la chair

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