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Articles avec #livres tag

Les œuvres d'Eustace, James Purdy

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman, dans lequel l'auteur développe et amplifie la question du désir sexuel entre deux hommes, a pour toile de fond le Chicago des années 1930.

Entre le krach économique et la guerre, Eustace Chilsholm, poète raté et homosexuel, et sa femme Clara sont au centre d'un groupe de désaxés qui ne parviennent pas à s'intégrer à la société :

○ Amos Ratcliffe, l'adolescent d'une beauté exceptionnelle, qui est amoureux de Daniel Haws.

○ Le terrible capitaine Stadger qui exerce son sadisme sur Daniel pour l'arracher à l'amour d'Amos. Il finit, après d'innombrables tortures, par châtrer Daniel et se suicider, mais Daniel n'en mourra pas moins de sa mutilation.

OEUVRES EUSTACE JAMES PURDYEustace Chisholm joue à manier les ficelles de ces marionnettes humaines. Il prend, pour un trait de son génie, son goût morbide pour ces manigances. Les connaissant mieux qu'il ne se connaît lui-même, il croit les gouverner. Ce sont là ses œuvres, sa création.

Dans une langue d'une grande simplicité et grâce à une technique romanesque classique, James Purdy traite dans ce roman le thème de l'aliénation de l'individu. Aliénation née de l'argent, d'une confusion des valeurs, d'une fausse conception de l'amour et de l'obsession homosexuelle.

Ainsi, l'amour d'Amos pour Daniel demeure un amour contrarié. Daniel reste en effet incapable de vraiment admettre que le sentiment qu'il éprouve pour l'adolescent est de l'amour :

« Incapable de détacher ses yeux du visage du jeune homme, il ne pouvait admettre que le sentiment qui s'emparait de lui était de l'amour - il attribua d'abord son état à quelque malaise physique. En effet, depuis l'apparition de sa virilité, il avait toujours eu des filles, il passait dans sa famille, pour en être fou, et, il avait continué à forniquer en bon soldat jusqu'à la période actuelle, avec une assiduité sans failles. Il ne pouvait pas penser qu'il désirait le corps d'Amos (qui était un garçon maigre, malgré le beau dessin de ses fesses), mais il ne pouvait se dissimuler, dans ses moments de lucidité aveuglante, qu'il avait besoin d'Amos, que c'était Amos qui lui dictait ses émotions, qui incarnait tout ce qu'il demandait. Que son être tout entier fût désormais assujetti à un jeune garçon constituait simplement le dernier de cette longue série de désastres qu'avait été son existence. » (p.89)

Une homosexualité angoissante qui exhale des vapeurs méphitiques d'où, vis-à-vis des personnages, un puissant besoin de compassion ressenti à la lecture de ce roman.

■ Editions Gallimard, collection Du Monde Entier, 1969, ISBN : 2070273059


Du même auteur : Chambres étroites - La tunique de Nessus

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Les volumes éphémères, Gilles Barbedette

Publié le par Jean-Yves Alt

Les volumes éphémères est la possible histoire d'Helga, une femme métamorphose, le témoignage-hommage rendu par Hugo, le narrateur, à la passion de la jouissance quand les plaisirs sont relayés par l'intelligence et la culture.

Les volumes éphémères est aussi l'initiation sentimentale et sensuelle d'un jeune homme ébloui et inachevé qui retarde l'heure des adieux à l'adolescence, un dandy pessimiste qui aurait lu Proust et voudrait de la vie absorber le suc véritable, quand tout est transmué en promesses mais que le cœur bat déjà la chamade du .

Les volumes éphémères est encore le roman de l'obésité et de la maigreur : la vieille sociologie romanesque avait défini les personnages selon leur identité, leur profession, leur classe… Ici, l'auteur a distingué les personnages en fonction de leur obésité ou de leur maigreur. C'est une vision du monde qui est vécue à travers Helga, une femme obèse, atteinte d'une maladie incurable, et Hugo, narrateur, un peu frêle, un peu puceau aussi.

Une grande partie du livre se passe dans un bain. Un bain inventé. Ce bain fait partie d'une mise en pratique des idées d'Helga, qui croit en une espèce de manifeste sensualiste qu'elle a élaboré en fonction de recherches savantes. Pour elle, ce bain est un lieu d'apprentissage corporel. Le lieu de la confrontation à nu de la physiologie des gens.

Dans un tel lieu, où l'on ne parle guère, où il n'y a pas de communication, toute l'appréhension des uns par les autres se fait par le simple aperçu physique. C'est un lieu de rituels qui pour ces gens-là est un moyen d'adoucir les passions humaines. C'est aussi un lieu de confusion des sentiments, des sensations... On y court de graves dangers car on peut découvrir qu'on est beaucoup plus désirable aux yeux des autres qu'on ne le croyait.

C'est ce qui arrive à ce pauvre narrateur qui se pensait absolument inconsommable. C'est là que se fait la rencontre décisive, que naît la passion, entre Helga et Hugo. Ils sont pris d'une sorte de vertige inverse et contradictoire l'un pour l'autre car ils sont absolument opposés. Opposés mais complémentaires. Ce qui les unit c'est un certain mécontentement par rapport à leur physique pour lequel ils ne peuvent absolument rien.

Le ton du livre est totalement cruel, mais absolument pas cynique. Satirique aussi. Humoristique. Gilles Barbedette sait que le rire est de l'ordre de la jouissance, de l'ordre de l'émotion.

Récit émouvant de personnes confrontées à l'utopie, à la jouissance et à la mort.

■ Editions Gallimard, 1987, ISBN : 2070710610


Du même auteur : Baltimore - Paris Gay 1925

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Une semaine un peu folle, Walter Prévost

Publié le par Jean-Yves

Ils sont deux homos, Michel Winckler, la quarantaine, et Jérôme Rousselle, la soixantaine. Tous deux, en 1981, avaient voté Mitterrand : l'un parce qu'il y croyait encore, l'autre (de droite) par opportunisme pur et simple.


Sept ans plus tard, lorsqu'il s'agit de réélire le Président-Soleil, le premier, pigiste à Libé, décide que le sida ne l'achèvera pas dans un lit d'hôpital :


« Il [Michel] se haïssait de jalouser un Jérôme Rousselle, qui resterait à se pavaner dans sa vaniteuse vacuité quand il aurait, lui, tiré sa révérence depuis belle lurette. Il aurait voulu quitter la partie, beau joueur, la tête haute et sans rien regretter, mais il regrettait tout. Il aurait voulu le mépriser, le charmant Jérôme et ses scrupules, et ses délicieuses tractations avec sa conscience, et ses compromis diplomatiques qui sauvaient l'honneur, la morale et les apparences ; il aurait voulu le mépriser, lui et tant d'autres, et tous les autres, et il les enviait. Son appétit de vie lui dévorait les entrailles, et si sauvagement qu'il avait du mal à se convaincre que ce serait bientôt fini – que c'était déjà fini. […] La veille, au bar, il avait compris que ce n'était plus possible, que son sexe était définitivement verrouillé, hors d'atteinte de sa volonté, comme un appendice devenu obsolète et inutile. Cette découverte, au milieu du manège caricatural de la drague et des extases chimiques, l'avait rassuré. D'une certaine façon, ça le délivrait d'un souci, et d'une éventuelle dernière tentation. Mais la nature a horreur du vide, et surtout de celui-là : il ne fallait pas s'y arrêter, il fallait se borner à enregistrer le fait. Administrativement, en quelque sorte. » (p. 155)


Le second, écrivain fini, ne s'attache plus guère qu'à décrocher en bon courtisan les insignes de chevalier de l'Ordre du mérite.


En bref, dans les affres de l'échec solitaire, deux façons bien significatives d'assumer. Ils étaient dans la force de l'âge en 1968, et ils sont ainsi six personnages en tout, d'une insoutenable légèreté, à réaliser que leurs rêves privés les ont trahis, comme ils ont par négligence ou délicatesse laissé les membres de l'intelligentsia « rose » vider de sa substance l'idéal de gauche d'avant 1981.


« À quoi ressemblerait-il [Michel], dans six mois ? À un rescapé des camps de concentration, un cadavre ambulant. Il n'en était pas encore là, pas tout à fait. Il s'agissait seulement de freiner, freiner à mort pour ralentir la débâcle, pour retarder... Pour retarder quoi ? Si on ne lutte pas pour l'emporter, ou pour le plaisir de se battre, cela ne rime à rien. Faire durer le combat de défaite en défaite, endurer des souffrances inutiles, reculer de jour en jour, jusqu'à ne plus se reconnaître dans un miroir – il faut beaucoup tenir à la vie pour ça. Michel pensa qu'il ne tenait plus suffisamment à la vie, ou plutôt : que ça lui était assez indifférent. Arrêter, continuer, ça revenait plus ou moins au même, en définitive ; la balance penchait d'un côté, de l'autre, ça faisait jeu égal. » (p. 336)


Comme quoi la politique, quand ça charrie de l'amitié, de l'amour, de l'espoir et de la joie, c'est bien plus que de la politique.


Un bon roman, extraverti, au désenchantement cruel, mais qui rafraîchit la mémoire : avec juste ce qu'il faut de glace.


■ Éditions Grasset, 1990, ISBN : 2246439515


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Sauna, Jean Pavans

Publié le par Jean-Yves Alt

Avec « Sauna », l'auteur mêle son écriture et sa vie à ceux de trois écrivains aussi dissemblables que possible en apparence, à trois styles de vie et de morale.

Hector Berlioz franchira la porte du bain de vapeur comme on commet un vice irréversible, Anaïs Nin excitée de sa métamorphose sexuelle, curieuse et passionnée, Julien Green l'âme et la conscience torturée.

Jean Pavans restitue – à travers trois pastiches de confession amusants et réussis – l'étendue fantasmatique, sociale et affective du sauna. Labyrinthe des désirs, des croisements, du plaisir et de la transcendance de soi, mais aussi labyrinthe des obsessions des angoisses des échecs et des espoirs.

L'homme sait séparer le sexe du sentiment, il sait jouir de toutes les gammes du sexe et de toutes les gammes du sentiment. Il sait les combiner dans des fusions infiniment variées. L'œil déjà suffit à sa jouissance. L'œil est pour l'homme un organe sexuel. L'homme connaît l'orgasme de chacun de ses sens. Ses sentiments aussi ont des orgasmes.

«Je savourais les gestes autour de moi comme une chorégraphie savante et indéfiniment variée. Les homosexuels les plus vieux et les plus laids profitaient de la promiscuité pour toucher un beau garçon qui s'esquivait aussitôt. Ils attendaient qu'un groupe se forme pour aller prendre leur plaisir dans la masse indistincte des corps emboîtés dans des positions complexes. Lorsque deux homosexuels étaient d'accord pour s'isoler, ils se palpaient avec des gestes codés, et puis ils grimpaient sur les derniers gradins, disparaissaient dans le noir. D'autres au contraire trouvaient un accroissement à leur jouissance en la prenant sous des regards excités. Mais s'ils se plaisaient vraiment, et avaient envie de se connaître davantage que par leur corps, ils s'échappaient du hammam, allaient dans une cabine. Pour la plupart le hammam était indispensable à leur satisfaction. Moiteur et ténèbres d'un ventre. Chaleur maternelle, tendresse et sollicitude de la vapeur tiède. Matrice de la Mère du Monde. L'hémicycle était un théâtre intemporel où se mêlaient les mythes universels.» (Partie III – Anaïs Nin – Vos muscles de jeune tigre – p. 33)

«Pourquoi donc me voyait-on si souvent dans les couloirs et presque jamais ailleurs ? Il faut dire que je répugnais en effet à entrer dans le hammam, et cela pour une raison qui peut paraître étrange à beaucoup. La complète nudité de ceux qui se pressaient dans la demi-obscurité des vapeurs était pour moi absolument incompatible avec leur éventuelle séduction. Car là était le mystère : les parties génitales de l'homme me faisaient horreur, et bien préférable me paraissait le port des petites serviettes de diverses couleurs, qui opéraient la même sorte de censure que le musée du Vatican sur les trésors de la statuaire antique. Ainsi les dieux de chair comme de ceux de marbre ressemblaient davantage aux créatures asexuées dont je peuplais en secret mes cartons à dessins, et qui restaient pour moi l'image même de la tentation. Mais j'en reviens à ma nouvelle rencontre. Me voilà donc errant une fois de plus dans les fascinants couloirs, et je suis charmé par un sourire. Ce sourire m'est adressé par un grand garçon brun au regard doux et rêveur, un garçon drapé comme il convient.» (Partie IV – Julien Green – Le paradis du mal – pp. 77/78)

L'auteur, au delà des passages frénétiques où les corps délivrés se trouvent et vibrent de manière essentielle, pointe les marques de l'amour idéal et mesquin, obsédant et impossible.

■ Sauna, Jean Pavans, Éditions de La Différence, collection Minos, 2006, ISBN : 2729116257


Du même auteur : Ruptures d'innocenceLe théâtre des sentiments

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La petite monnaie, Costas Taktsis

Publié le par Jean-Yves

Treize nouvelles, comme les maillons d'une chaîne. Un récit en pointillé, où les silences jouent un grand rôle. Un fil conducteur, de la petite enfance à l'âge adulte, la formation du narrateur et de sa sexualité. Enfin, une question qui peu à peu s'impose : quel est le je qui parle ici, dont l'auteur dit que c'est lui-même, tout en se contredisant par ailleurs ?


À mi-chemin entre fiction et confession, entre roman et quasi-autobiographie, Costas Taktsis atteint un point d'équilibre, où les deux passions qui l'écartèlent depuis toujours – celle de se travestir, celle de se mettre à nu – s'affrontent sans se départager en un jeu de miroirs sans fin.


L'homosexualité – la façon dont l'auteur la percevait – est une thématique largement présente dans ce recueil. Non seulement, Costas Taktsis l'aborde à tous les âges de la vie en décrivant différentes situations mais il donne aussi son explication de cette homosexualité.


Dans la nouvelle « Un produit moderne » un petit garçon se met de brillantine sur les cheveux puis se fait admonester par sa grand-mère :


« C'est de la brillantine, lui dit-il, j'ai mis de la brillantine de l'oncle, et il porta la main à sa tête pour aplatir les cheveux déplacés, mais elle lui attrapa le poignet, criant, enlève tes pattes de là ou tu vas t'en coller ailleurs, hou, tu vas me faire vomir, mets-toi la tête sous le robinet tout de suite, je n'ai pas encore la vue si basse qu'on puisse me dire que c'est de la brillantine, j'en mettais moi aussi de la brillantine dans ma jeunesse, ton grand-père me la rapportait de Paris par bouteilles d'un litre, et ta sainte femme de mère me la volait pour remplir des petites bouteilles qu'elle vendait à ses camarades, cours vite te laver […] » (p. 37)


Ne peut-on voir en ce jeune garçon si préoccupé de son aspect, le portrait d'un homosexuel en devenir ? D'autant que la grand-mère espère que son petit fils n'aura pas les « autres défauts » de son père (p. 36). À quel autre défaut pense-t-elle ?


Dans « La première image », l'auteur explique que son père est directement lié à son orientation sexuelle :


« C'était l'hiver. Le matin. Dehors il neigeait sans doute. Ma mère se leva du lit, et avant de faire chauffer le lait et le café elle vint à mon berceau (j'avais deux ans), me souleva dans ses bras et alla me jeter contre mon père, qui se prélassait encore sous l'édredon bien chaud. "Prends-la, ta petite merveille de fils, et fais-en ton portrait tout craché..." Mon père ne répondit pas : il ne la prenait jamais au sérieux. Il me prit, m'assit à cheval sur sa poitrine, me retenant de ses deux mains énormes, me fit danser un peu, puis se redressa sur les oreillers, m'allongea sur le dos et se mit à jouer à la petite bête qui monte, qui monte..., et quand ses doigts – les pattes de la petite bête – arrivaient à mon cou et me chatouillaient, je me tordais de rire. Et même, très souvent (oui, cette scène a dû se répéter souvent), j'étouffais de rire avant que les petites pattes n'arrivent à mon cou, rien qu'à entendre les mots "petite bête", comme un chien de Pavlov. Mais ce jour-là, peut-être à cause de la neige et du froid terrible (ma mère n'avait pas encore allumé le poêle), mon père, après deux ou trois chatouilles, me fourra sous l'édredon bien chaud, et moi, me mettant sur le ventre, comme les chatons qui refusent de s'allonger sur le dos comme les humains, tournant sur moi-même et poussé par une attirance mystérieuse, invincible, je m'enfonçai sous l'édredon la tête la première et me dirigeai à quatre pattes, à l'aveuglette, droit sur la source de chaleur – ses cuisses ; et avant qu'il ne me tire de là, riant de mes chatouilles et de sa propre gêne, pour donner un semblant de fessée à mon derrière tout nu, j'eus le temps de jouer un peu avec ses boules, comme j'aurais joué avec mon hochet. Malgré la réprimande, j'étais prêt à reprendre ce doux jeu, mais au même instant ma mère arriva de la cuisine avec un seau d'anthracite et un peu de bois, posa le tout près du poêle, s'approcha du lit, m'enleva des mains de mon père et lui dit : "Cesse de radoter avec ton fils, je te prie, lève-toi, allume le poêle, ne crois pas que je vais tout faire...", puis elle me jeta dans mon berceau. Alors mon père se leva en rajustant son caleçon long, vint se pencher sur moi, me chatouilla encore un peu comme pour me dire qu'il n'était pour rien dans cette interruption de nos jeux amoureux, que notre séparation était provisoire, qu'il me reprendrait au lit avec lui dès que s'attendrirait le cœur de la mégère, et... et après je ne me rappelle rien, l'image est effacée. Hélas ! Un peu plus tard nous fûmes séparés à jamais. Quand ils divorcèrent, et que la garde des enfants fut donnée à ma mère, je perdis pour toujours mon premier amant. Et de le perdre avant que n'intervienne la satiété idéalisa mon père à mes yeux. Si bien que la brève reprise de nos relations – pour une semaine seulement – peu avant sa mort, avec sa conséquence : la déception qu'amène, chez les natures romantiques, le contact avec la réalité brute, fut impuissante à modifier mes penchants. C'était trop tard. Non que j'aie revu en mon père un amant – dieu m'en garde. Mais entre-temps, toutes ces années, je l'avais cherché, et trouvé, en d'autres hommes. Et mon seul sentiment, en le revoyant vieux et malade, ce n'était pas de la tendresse filiale, mais de la pitié, du désespoir à la pensée qu'un jour tous les autres, et moi aussi bien sûr, nous serions vieux comme lui, sans personne pour nous désirer. » (pp. 181-182)


Joli pied de nez à la psychanalyse qui attribue à la mère la cause de l'homosexualité, même si le concept de mère castratrice reste toujours présent dans l'ensemble des nouvelles qui abordent l'enfance.


Toujours dans « La première image », Costas Taktsis dénonce le « matriarcat barbare » qui conduit à ne « tuer que des hommes » :


« Dès ma petite enfance, j'ai vu la vie par les yeux des femmes : ceux de ma mère, de ma grand-mère (ma grand-mère maternelle) ou de ma tante (sœur de ma mère). Et c'est ainsi que j'ai vu les hommes. Les femmes ont régné sur mon berceau, mon enfance et mon adolescence en monarques absolus. Lorsque j'ai fait ma révolution d'Octobre, je ne les ai pas exilées de ma vie. Je leur ai coupé la tête. Et depuis, je n'ai vécu que pour mes remords. […] Ce sont les hommes qui sortent d'un endroit du corps des femmes – je ne savais pas encore lequel. Toute la journée chez moi je voyais et j'entendais dire que les hommes devaient tout aux femmes, jusqu'à leur propre vie ; et ils étaient souvent priés d'acquitter leur dette. […] Sans doute ai-je perdu mon père trop tôt. En tout cas, même quand j'étais sous la coupe de mes oncles (ceux du côté de ma mère), le seul pouvoir que j'aie subi était maternel. La Grèce n'a jamais été pour moi une patrie, mais une "matrie" : une Grèce d'avant les dieux de l'Olympe, un matriarcat barbare, primitif, plein d'ignorance noire, de magie noire, de mystérieux cultes aux serpents, et de sacrifices humains où l'on ne tuait que des hommes... » (pp. 173-174)

« Cette place ambiguë que les femmes ont prise très tôt dans ma vie (à la fois persécutrices et refuges, bourreaux et anges consolateurs) m'a fait, tout bébé encore – et j'étais, semble-t-il, un bébé exceptionnellement clairvoyant – me tourner vers les hommes pour la satisfaction de ma curiosité sexuelle, et plus tard celle de mes instincts ; non sans quelques ultimes tentatives, qui échouèrent, par simple malchance peut-être. » (pp. 178-179)


Dans « La petite monnaie », nouvelle qui donne son titre au recueil, Taktsis raconte l'histoire d'un garçon qui, à chaque fois qu'il fait les courses, se fait dérober – sans violence – son argent par des petits voyous. En rentrant chez lui, il subit la colère maternelle :


« […] tu restais à regarder les garçons qui donnaient un sou pour voir la lanterne magique, ou bien ils te disaient, en te voyant serrer quelque chose dans ta main : "Viens te battre et je te laisserai gagner", et ils te volaient ta monnaie sans que tu t'en aperçoives, et elle, au lieu d'aller les battre, c'est toi qu'elle battait. "C'est ma faute, ma très grande faute ! criais-tu entre deux sanglots, Maman chérie, je ne le ferai plus !" et tu t'efforçais de te cacher derrière ses jupes, mais plus tu lui échappais, plus tu pleurais, et plus elle enrageait, elle n'aimait pas que tu pleures ou implores, elle attendait de toi que tu reçoives le châtiment comme un homme. "Ou bien tu deviens un homme et tu apprends à ne pas pleurer, disait-elle en écumant, frappant où elle pouvait, ou bien je vais te tuer maintenant une fois pour toutes, pour te pleurer et t'oublier, des mauviettes comme ton père, des bons à rien comme ça la société n'en veut plus, allez dis-moi, tu vas devenir un homme ? Dis : Je vais devenir un homme ! Dis-le car tu ne sortiras pas vivant d'entre mes mains, c'est ta dernière heure !" » (p. 20)


Dans « La tache » et « L'alibi », l'auteur évoque les jeux sensuels entre un enfant et un adolescent. Le narrateur adulte de « L'alibi » raconte son adolescence où il était fasciné par un camarade de vacances, un peu plus âgé, Miltos, qui vivait déjà une vie sexuelle mouvementée. Sous la tente, le narrateur observe Miltos :


« Il se gratta de nouveau les parties, cette fois en mettant la main dans le short de gymnastique noir, et dans la pénombre je le vis sourire comme un satyre enfant. » (p. 86)


Derrière des situations innocentes, le narrateur évoque la découverte de moments sensuels dont il apprécie la durée et la tendresse :


« […] puis Miltos revenait vers moi, disant "allons au large" ; alors nous nagions vers le large, et quand j'étais fatigué je lui mettais les bras autour du cou, les jambes autour de la taille et il me ramenait lentement là où j'avais pied. Puis il repartait sous l'eau, attrapait une autre fille et lui faisait boire la tasse. » (p. 87)


À l'inverse, la nouvelle « Une histoire diplomatique » décrit la peur du qu'en-dira-t-on, l'inquiétude d'un adolescent face aux avances de son professeur homosexuel (M. N.) – que Taktsis n'hésite d'ailleurs pas à égratigner allègrement. Le narrateur ne condamne pas l'homosexualité du professeur même s'il répugne à être l'objet de ses désirs : il en reste à un état compassionnel :


« […] j'interrompis M. N. et lui demandai s'il habitait toujours à l'hôtel Grande-Bretagne ; je lui passerais un coup de fil pour aller manger ensemble, et cette fois ce serait lui l'invité, mais pour l'instant, hélas, nous devions partir. Tout le monde se leva. Il nous salua, non pas comme un homme éconduit, mais comme s'il quittait de lui-même un groupe de personnages subalternes, et se dirigea vers les urinoirs publics. Mais en le voyant partir je fus pris d'un grand trouble, et de remords, et de haine pour le Français à cause duquel j'avais dû snober un vieil ami, et soudain, porté par un élan aveugle, je laissai l'autre et courus derrière M. N. Je ferais semblant d'avoir oublié de lui dire une chose, je lui laisserais entendre que je ne le méprisais pas, je lui dirais... je ne savais pas quoi. Mais comme je n'étais plus qu'à quelques pas de lui, je vis venir vers moi deux marins, qui en passant près de lui lâchèrent une phrase injurieuse, dans un grand rire. Je fus cloué sur place. Je reculai. Je ne voulais pas qu'il me voie, je ne voulais pas qu'il sache que j'avais entendu. Je me tournai vers l'autre qui s'impatientait, lui racontai l'histoire, lui décrivis mes sentiments de ce moment-là, mais lui fit la grimace, haussa les épaules et dit "Oh, c'est une tante comme il y en a tant à Toulouse !" » (pp. 144-145)


Dans « Quelques pennies pour l'Armée du Salut », un Grec décide de quitter son pays pour l'Australie. Il n'accepte pas d'être un exclu de la société à cause de son homosexualité. Il pense que, là-bas, il pourra se débarrasser de son vice :


« Ce matin-là c'était une nouvelle vie qui commençait, dans un pays neuf, riche, beau, intact, affranchi de tout ce qui rappelle un passé coupable, ce passé qui nous poursuit, sur notre terre natale, comme un casier judiciaire bien rempli, se dressant devant nous à chaque tentative de retour au droit chemin. Les hommes de ce pays étaient sans malice, pleins d'innocence. » (p. 162)


Le leurre ne dure pas. Alors que le Grec se rend dans des toilettes publiques, pour le seul motif de déféquer, il devient témoin d'une scène qui le pousse à s'enfuir. Comprendra-t-il que l'homosexualité ne peut se fuir puisqu'elle est d'abord en lui ? :


« L'urinoir était enduit de bitume. En face il y avait trois compartiments de bois aux portes munies, en guise de poignée, d'un appareil automatique. Il alla au compartiment du fond, jeta un penny dans l’appareil et entra. La porte se ferma toute seule avec fracas. Il baissa son pantalon et s'assit sur le bois de la lunette. Machinalement il étendit la main pour prendre du papier au rouleau accroché à la paroi de bois. Sa main resta suspendue : le mur était couvert de dessins et d'inscriptions obscènes ; pas seulement les deux ou trois grossièretés sans orthographe qu'on voyait dans les W.C. des cinémas populaires d'Athènes, mais des tirades entières. Presque effacées, sauf l'une d'entre elles. Fasciné, il se mit à lire. L'écriture était confuse, les lettres collées ensemble, il ne déchiffrait pas tous les mots, mais il comprit à peu près de quoi il s'agissait. Le chroniqueur anonyme racontait qu'une fois, dans un parc au crépuscule, tandis qu'il marchait sans bruit sur les pelouses, il avait failli trébucher sur des amoureux : un marin couché sur une fille. Suivait la description de la scène avec tous les détails excitants, et de nombreux gros plans pris par les yeux de l'inconnu, opérateur infatigable, tombé à genoux presque entre les jambes du marin qui ne se doutait de rien. Échauffé, pris de vertige comme s'il avait bu d'un coup toute une bouteille de vin fort, le corps frémissant de désir, il se tourna fébrilement de l'autre côté, tandis que sa main, obéissant à un élan aveugle, animal, descendait entre ses jambes. Mais soudain il resta figé comme s'il avait vu un fantôme. Par un trou de la paroi qu'il n'avait pas remarqué jusqu'alors, il vit un doigt qui bougeait, l'air de dire "viens, viens..." Il le regarda interdit, le souffle coupé, comme s'il avait devant lui un cobra prêt à bondir au moindre geste. Puis le doigt se retira. En se penchant un peu il parvint à distinguer deux cuisses, des taches de rousseur et des poils roux clairsemés. Aussitôt après le trou s'obscurcit, et il vit sortir une chose qui cette fois n'était pas un doigt, il la vit sortir tout entière et attendre, palpitante, provocante. Il regarda, médusé, ce morceau de chair humaine qui semblait issu de la paroi et non d'un être humain, comme si cette paroi de bois sale et sans âme l'invitait maintenant à faire l'amour. Il regardait, irrésolu, plein de désir, mais aussi de peur et de dégoût. Son cœur battait follement. Tout son sang lui était monté à la tête. A ce moment-là quelqu'un tenta d'ouvrir la porte. Pris de panique, il se leva d'un bond et frappa le battant deux fois du poing. Au même instant tout le quai fut secoué par le vacarme d'un train entré en gare. Il remonta son pantalon dare-dare et se rua dehors. » (pp. 169-171)


La Grèce des années 40/60 de Costas Taktsis sonne vraie, loin de tout folklore : elle est saisie par un œil et une oreille ultrasensibles, décrite avec un frémissement d'écorché vif. Ses nouvelles dénoncent son pays qui a si fortement rejeté l'homosexualité. Pourtant avec un sens du cocasse au tragique, du feutré au terrifiant, l'auteur n'a pas – dans ses écrits – été un total défenseur de la cause homosexuelle.


■ Éditions Gallimard/Du Monde Entier, 1988, ISBN : 2070712656


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