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Articles avec #livres tag

Les yeux baissés, Tahar Ben Jelloun

Publié le par Jean-Yves Alt

Une adolescente, à l'âge tout puissant où l'enfant devient femme, est au cœur de ce roman. Et il n'est pas anodin que ce soit une petite fille berbère, gardienne de chèvres, propulsée à Paris.

Entre deux mondes, il y a la légende – qui permet de survivre –, les souvenirs brûlants d'un minuscule village bien réel du Haut-Atlas et la fascinante réalité, encore imaginaire, de la ville occidentale. Il y a l'or du trésor caché que le destin doit lui faire découvrir et la Goutte d'Or des exilés qui oscillent, trahis entre deux cultures et deux espérances.

L'enfant garde les yeux baissés certes parce qu'elle est femme, immigrée, donc doublement soumise, mais elle regarde, implacable comme tous ceux qui doivent tout comprendre pour se faire une place, ceux qui sont écrasés s'ils ne sont pas victorieux.

Ce roman de Tahar Ben Jelloun ne se réduit pas à une histoire. Les yeux baissés pénètrent au plus essentiel de la vie et de l'amour. La bergère épousera peut-être le prince.

Elle rend compte de son voyage initiatique. Une enfant qui se sauve du désastre par l'apprentissage lucide des douleurs et des légendes. La sorcière meurtrière s'incarne dans la tante stérile qui massacre le bonheur. Les faibles sont les paumés et les victimes des violences racistes du Paris des ratonnades. Et il y a l'homme, celui que l'on aime et pour qui il faut ressusciter l'enfance perdue. Il y a aussi les héros titubants des anciennes complaintes qui racontent des destins marginaux comme celui de Lalla, qui se croyait femme ou celui de Rahou qui s'unissait aux chèvres...

L'enfant berbère est sur l'arête vertigineuse d'un monde qui ne doit pas perdre sa mémoire mais n'a pas d'autre espoir que d'affronter l'avenir, tel que l'Occident l'a déjà concocté.

Il y a les mots qui permettent la toute première implosion, qui calme la déchirure intérieure : ceux de l'imaginaire secret de la petite fille, ceux des sacrifices scandaleux comme la mort du petit frère, ceux de la langue française qu'il faut apprendre pour conquérir sa liberté. Mots qui relient le secret indicible de l'adolescente et les images brutales de la vie ordinaire :

« Je suis un secret, le secret est dans la tombe ; la tombe est dans le village ; c'est une terre sourde, c'est une pierre muette ; je suis silence ; je suis souffle ; je suis une prison où des mots sont entassés. »

Tahar Ben Jelloun donne sa voix à la bergère berbère. L'écrivain est conteur pour dire l'enfance bousculée par les songes, âpre journaliste quand il dénonce l'horreur raciste, prophète séducteur quand il joue de l'entrelacement des récits contrastés, imprécateur fou de rage de vivre quand il décrit les mirages de l'amour, tendre quand il en accepte ses oasis.

La fille bientôt femme des Yeux baissés est vulnérable et forte, capable d'apprivoiser les démons, une étrangère qui respecte ses rêves de paradis et sait que sa survie est dans l'amour de ses racines, au-delà de tous les reniements indispensables. Elle n'oublie pas les montagnes du passé où repose le trésor.

■ Les yeux baissés, Tahar Ben Jelloun, Éditions du Seuil, 1991, ISBN : 2020126435


Du même auteur : L'Enfant de sable

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Les nuits fauves de Cyril Collard

Publié le par Jean-Yves

Roman sur le morcellement

 

Le narrateur, un chef opérateur de cinéma, subit l'amour fou d'une jeune fille de dix-sept ans, Laura. Elle apprend qu'il est atteint du sida et comprend, en contemplant à Lisbonne un tableau représentant saint Vincent, que le monde n'est pas seulement une chose posée là, extérieure à lui-même, mais qu'il y participe.

 

Il y a, dans ce roman, une émotion qui est de l'ordre de la souffrance, de la douleur. L'auteur fait de cette douleur le pivot de l'histoire, l'émotion qui anime les personnages : la douleur de Laura en raison de son amour non partagé pour le narrateur, celle de ce dernier face à l'angoisse de la maladie, celle des personnages secondaires face à l'incertitude de leurs existences.

 

Les nuits fauves est un roman sur le morcellement, sur des personnages qui sont tous divisés et sur une société qui ne l'est pas moins. Relation passionnelle qui unit Laura et le narrateur, elle étant amoureuse de lui, alors que lui ne l'est pas (ou si peu).

 

Cette histoire d'amour prend une dimension tragique par tous les satellites qui s'organisent autour : il y a le personnage de Sammy, qui est disponible, prêt à tout, qui couche avec les garçons sans savoir pourquoi et qui glisse vers l'extrême droite comme il pourrait glisser vers autre chose ; il y a le personnage de Jamel, qui est son symétrique, mais qui idéologiquement se situe de l'autre côté ; il y a les « nuits fauves », c'est à dire toutes ces nuits pendant lesquelles le narrateur va à la rencontre de corps anonymes et dont il veut préserver l'anonymat ; et il y a toute cette multiplication de signes de société qui ne sont, en fait, que les figures emblématiques du morcellement des personnages : le répondeur automatique, la caméra vidéo, la ville et ses entrailles...

 

 

Ce morcellement intérieur (le sien, celui des autres), le narrateur pourrait le subir passivement, en toute bonne conscience. Or, il le vit avec un profond sentiment de perte, d'erreur. D'un côté, le narrateur a une sorte d'envie idéologique d'épouser des causes qu'il ne trouve pas et de l'autre, de par les gens qu'il fréquente et par sa manière d'être tout le temps dans l'instant présent, il est sans arrêt confronté à la génération de l'angoisse. Il ne se satisfait ni de l'un ni de l'autre et, au fond, a le sentiment de s'être trompé de vie.

 

Douleur, morcellement, sentiment de perte et de faute, rachat, on ne sort pas de la thématique judéo-chrétienne. A tel point d'ailleurs que lorsque le narrateur apprend l'existence de cette nouvelle maladie qu'est le sida, il a tout de suite le sentiment qu'il en est atteint et qu'elle l'emportera : « Je me réveillai en sursaut. La mort était là ; dans la forme effrayante d'un tas de vêtements posés sur une chaise au pied de mon lit, distingué des ténèbres par un rayon de lune. [...] Elle était là depuis que j'avais lu les premiers articles sur le sida. J'avais eu la certitude immédiate que la maladie serait une catastrophe planétaire qui m'emporterait avec des millions d'autres damnés. » Lorsque le narrateur fait le test et qu'on lui apprend qu'il est séropositif, il n'est pas étonné, tout juste conforté dans ses intuitions.

 

Le sida n'est pourtant pas le sujet principal du livre. Il n'est qu'un des éléments qui le traversent et lui donnent une force tragique, intervenant comme un révélateur.

 

Editions Flammarion, 1993, ISBN : 2080663755

 

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L'Innominato, Roger Peyrefitte

Publié le par Jean-Yves

Les secrets dévoilés par Roger Peyrefitte ne font plus scandale. Non pas que les dessous de la vie mondaine soient purs de toute abomination. S'ils intéressent toujours en partie, ils ne choquent plus. Ce qui n'empêche pas Roger Peyrefitte de bousculer la belle ordonnance des souvenirs édulcorés par les médias.

 

Avec un style, remarquable de concision et d'élégance, l'auteur livre son âme et le magnifique regard nostalgique qu'il porte sur le passé : c'est ce qui peut encore captiver aujourd'hui.

 

On se souvient de quelques anecdotes ; à travers ces « histoires », à travers surtout l'extrême lucidité (et la vision de l'écrivain), Roger Peyrefitte, sans aucun moralisme, peint la vanité du monde, dont il rassemble sans acrimonie les derniers vestiges.

 

C'est la notion de bonheur qui éclate à la fin du livre. Roger Peyrefitte est un homme qui a voulu (certes les circonstances de sa vie le lui permettaient) vivre totalement sa liberté, être totalement dans sa vérité et se servir des avantages de son statut d'homme de lettres révéré pour ôter tous les voiles à propos de lui-même et des autres.

 

« Une de mes gloires, une de mes vertus, est d'arracher les masques et j'en arracherai de nouveaux dans cet ouvrage. La vérité, une fois de plus, surprendra. Jusqu'au bout, je soutiendrai mon personnage : être l'homme de la vérité, c'est-à-dire de la liberté. » (p. 17)

 

La vérité veut que l'on ne cache pas les préférences de Roger Peyrefitte pour les valeurs de « savoir-vivre » et les douceurs de la vie privilégiée de la haute bourgeoisie.

 

Ce qui domine en lui, c'est de toujours déclarer ses positions alors qu'il pourrait utiliser ses amis sans se mouiller. Qu'il soit question de politique ou de religion, Roger Peyrefitte repense les phénomènes de société et, de toute manière, son besoin viscéral de liberté individuelle et de clarté intérieure l'oblige à ne jamais adhérer véritablement à un absolu politique ou religieux.

 

Peyrefitte est un libre penseur ; il s'intéresse en premier lieu aux êtres humains parce qu'il s'intéresse avant tout à sa propre vie.

 

Peyrefitte affirme sans inquiétude que tel prince de sang, tel Monsignore, préfère les beaux jeunes hommes en dépit des apparences ; il n'exerce jamais sa causticité sur les humbles et surtout pas sur les homosexuels qui n'ont pas les faveurs de la fortune pour alléger leurs difficultés.

 

Il n'hésite pas à dire qu'André Baudry (fondateur de la revue Arcadie), jadis, faisait la chasse aux graffitis (graffitis sexuels bien sûr) : « ... un professeur de ses amis, aussi friand que moi de pareilles inscriptions, les relevait dans d'autres établissements et qu'il avait pu ainsi ne pas interrompre son service. Cela ne laissa pas de me faire perdre confiance, car le professeur pouvait s'amuser à fabriquer lui-même des graffitis obscènes, pour donner à Baudry le plaisir de me faire bander. » (p. 210)

 

Peyrefitte est un individualiste. Même s'il comprend les pesanteurs du corps social en matière de mœurs et s'il devine que ce sont les lois, et elles seules, au départ, qui peuvent influencer les mentalités, il a tendance à supposer que presque tous les hommes étant homosexuels, la morale émanerait des contraintes et des refoulements individuels.

 

Peyrefitte parle, au-delà des plaisirs pédérastiques éphémères et libertins, la durée de l'amour : « Trois fois heureux et davantage — Ceux qu'unit un lien indissoluble — Et que l'amour, non brisé par de mauvaises querelles, — Ne détachera point avant leur dernier jour » (Horace, Odes, I, 13) (cité page 213)

 

Dans ce livre, c'est toujours l'homosexualité qui garde l'auteur, au-dessus de la mêlée, attentif, chaleureux : un écrivain de quatre-vingt-deux ans jeune et heureux de sa vie.

 

Un ouvrage à ne pas lire à la légère. Peyrefitte a traversé le XXe siècle et observé ses multiples transformations, notamment l'évolution des mœurs et les réactions de la société. Il a été un exemple de l'homme qui, grâce à son homosexualité, assumée, déclarée et vécue avec bonheur, a disloqué les pesanteurs léguées par un milieu social paralysé de morale.

 

Il a atteint, solitaire et combatif, sa liberté. La liberté d'« une » vie, ce qui, déjà, est considérable.

 

■ L'Innominato nouveaux propos secrets, Roger Peyrefitte, Editions Albin Michel, mars 1989, ISBN : 2226034927

 


Lire le chapitre 4 consacré à l'homosexualité

 

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Les Thibault : Le Cahier gris, Roger Martin du Gard (1922)

Publié le par Jean-Yves

Une amitié, chaste mais exaltée, unit deux lycéens de quatorze ans : Jacques Thibault et Daniel de Fontanin. Leur correspondance, découverte par leurs maîtres, est jugée suspecte et ils sont menacés de renvoi. Jacques, indigné de cette suspicion, décide Daniel à s'enfuir avec lui pour tenter fortune au loin.

 

Jacques appartient à une famille de la bourgeoisie parisienne. Son père, homme de bien, catholique intransigeant, est un despote dont la sensibilité est étouffée par l'orgueil. Resté veuf après la naissance de son second fils, il s'est entièrement consacré à des œuvres sociales et religieuses. Il s'est particulièrement occupé du relèvement de l'enfance coupable, et il a fondé à Crouy un pénitencier modèle.

 

Le fils aîné, Antoine, bien que de dix ans plus âgé que Jacques et déjà interne des hôpitaux, habite encore chez son père, mais, très différent de M. Thibault, dont il juge l'ostentation philanthropique et dont il supporte mal l'humeur autoritaire, s'est détourné de la vie de famille pour se vouer avec passion à sa carrière de médecin.

 

La maison est tenue par une vieille fille dévouée et pusillanime, Mlle de Vaize, qui fait depuis toujours partie de la famille ; elle y élève même une nièce à elle, une orpheline qu'elle a recueillie, la petite Gise, de quatre ans moins âgée que Jacques, et que les deux frères ont adoptée comme une sœur cadette.

 

Daniel de Fontanin appartient à un milieu tout autre. Mme de Fontanin est une nature d'exception, généreuse, mystique. Constamment déçue par un mari infidèle, qu'elle aime malgré tout, bien qu'il l'abandonne sans cesse pour courir de médiocres aventures ; elle lutte, seule, afin d'élever dignement son fils et sa fille ; et elle puise dans sa vie spirituelle une sérénité qui lui permet de surmonter ses déboires. Le père, Jérôme, être séduisant et faible, gaspille ses dons et dilapide les restes de sa fortune en d'illusoires affaires.

 

Quant à la petite sœur de Daniel, Jenny, d'un an plus jeune que lui, elle a déjà un regard trop réfléchi, et sa sensibilité complexe et orageuse est opposée à la nature heureuse de sa mère. Les Fontanin sont d'origine protestante.

 

Cependant, l'escapade des deux collégiens a échoué. On les arrête près de Marseille ; on les ramène à Paris. Là, tandis que Mme de Fontanin accueille son fils repentant avec plus de tendresse que de reproche, M. Thibault reçoit Jacques comme un criminel, et décide, pour mater définitivement l'insurgé, de le soumettre quelque temps au régime disciplinaire du pénitencier de Crouy.

 


Lire : un premier extrait - un second extrait - un troisième extrait - un quatrième extrait


Du même auteur : Le Lieutenant-Colonel de Maumort - Un Taciturne

 

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L'amour n'est pas aimé, Hector Bianciotti (Nouvelles)

Publié le par Jean-Yves Alt

Onze nouvelles de Biancotti : onze boîtes magiques à ouvrir précautionneusement : cadeaux précieux et fragiles.

Les paysages les plus divers sont évoqués : l'Inde de Kipling, l'Europe (la France, l'Italie, l'Allemagne), ses musées, ses paysages du Nord, l'Argentine et sa pampa, grand vide oppressant de villages pauvres construits de bric et de broc, où tout semble bâti au hasard d'imaginations particulières (sans doute désir des hommes d'échapper à l'infinie solitude).

Bianciotti évoque à merveille le besoin infini, de véritable amour, auquel personne n'échappe. « L'amour nous projette dans l'avenir » dit un des personnages. De l'amour dépend notre existence. C'est à partir d'objets ayant appartenu aux êtres aimés que l'écrivain recrée le monde passé, l'imaginant, l'inventant, le déformant. Infidèle malgré lui. L'écrivain est semblable à l'enfant qui ouvre les tiroirs aux souvenirs : et le souvenir apparaît tel un drap depuis longtemps plié ; décoloré. Tout rappelle à la mémoire mais aucune mémoire ne fera revivre le passé : les objets, les fantômes des êtres sont présents... Manque le souffle de vie.

Deux nouvelles – « De la mélancolie des perspectives » et « Des imprudences de la courtoisie » – donnent de l'amour au masculin une image sensible et cruelle : 

- La première est un texte d'une subtile cruauté qui met en scène un mariage qui dérape sur fond d'une amitié entre un écrivain et un peintre.

- La seconde est une petite merveille d'observation des rapports d'un trio inhabituel : la mère, impotente et âgée ramenée d'Argentine par son fils, homosexuel sans relief, que perturbe l'irruption au sein du cercle familial d'un beau et mystérieux jeune homme.

Outrage du temps sur les êtres, sur les souvenirs. Chaque jour, chacun doit se recréer. Artifice de la recréation quotidienne que perce l'amour.

■ L'amour n'est pas aimé, Hector Bianciotti, Editions Gallimard, 1982, ISBN : 2070222268


Lire la nouvelle Des imprudences de la courtoisie


Du même auteur : Ce que la nuit raconte au jour

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