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Articles avec #livres tag

Histoire de son serviteur, Edward Limonov

Publié le par Jean-Yves

Roman de l'autobiographie de l'auteur avec le récit de ses aventures de majordome au service d'un milliardaire américain.

 

Dans « Le Poète russe préfère les grands nègres » (1979, Ramsay), Edward Limonov racontait, d'un ton singulier, sa découverte de New York, non pas la métropole scintillante mais une ville sordide où, dénué de ressources, il faisait l'apprentissage de la pauvreté au pays du roi Dollar : découverte du « monde libre » mais aussi de l'homosexualité avec ces garçons au charme fascinant qui hantent les bas-fonds de Big Apple.

 

Deux ans plus tard paraissait son « Journal d'un raté » (1982, Albin Michel) dans lequel l'auteur poursuivait son investigation fantasmatique de New York, la cité inhumaine.

 

Dans « Histoire de son serviteur », Edward Limonov clôt sa trilogie américaine en abordant la face dorée du rêve américain, plongé en plein cœur du luxe des quartiers chic de Manhattan. A la fin de ce livre, il prend l'avion pour Paris où son premier roman va être publié.

 

Edward Limonov est né en 1943. Dès l'âge de quinze ans, il commence une double carrière de délinquant et de poète. En 1974, il quitte l'Union soviétique pour les Etats-Unis où il vivra jusqu'en 1982, date de son installation à Paris. Mais Limonov n'est pas un dissident de plus. Il serait même l'enfant terrible de cette diaspora dont il ne se prive pas de critiquer les travers, les magouilles et les hypocrisies. Limonov est un solitaire. Il crée un monde qui n'appartient qu'à lui, un monde plein de détresse et de cruauté, de tendresse et de violence, loin des pleurnicheries des Russes en exil, des fioritures ou des faux-semblants.

 

Dans « Histoire de son serviteur », Edward Limonov ne préfère plus les grands nègres mais mesure la vie à l'aune des femmes. Après avoir « flirtaillé avec l'homosexualité, question de désespoir », il est redevenu hétéro mais n'en a pas pour autant perdu un appétit sexuel des plus prononcés. C'est d'ailleurs grâce à une jeune bonne, Jenny, « pas très jolie mais bonne fille », qu'il s'introduit chez Steven Grey, « le multimillionnaire, le magnat des magnats, le roi des multinationales, patron des patrons ». C'est « le businessman par excellence, le symbole même de l'activité et de l'efficacité ». Son parti est vite pris : il deviendra l'homme de confiance du milliardaire de rêve. Il ne tarde pas à s'installer dans le magnifique hôtel particulier au bord du fleuve. Chacun y trouve son compte : le maître de maison est flatté dans son snobisme d'avoir un majordome écrivain et Limonov n'est pas fâché de troquer son petit appartement pouilleux pour une vie facile et opulente. Il peut ainsi se consacrer tout à loisir aux « deux seuls domaines où, avec un peu de courage, l'homme peut encore se réaliser à peu près librement : l'écriture et le sexe ». Et il s'en donne à cœur joie ! Pendant que les éditeurs new-yorkais refusent, l'un après l'autre, de publier son manuscrit, il se soûle d'herbe et d'alcool et entreprend d'élargir un tableau de chasse déjà bien fourni.

 

Cela ne l'empêche pas d'observer sans complaisance le système dont il profite sans en être dupe pour autant. Il avoue « une antipathie égale pour la gueule satisfaite du prolétaire repu et celle de son homologue capitaliste ». Il renvoie dos à dos les régimes de l'Est et de l'Ouest et, même si certains le considèrent comme « un larbin qui joue au littérateur », il ne cesse de dénoncer la bonne conscience générale. C'est un franc-tireur, un empêcheur de tourner en rond.

 

■ Traduit du russe par Antoine Pingaud. Ed. Ramsay, 1984, ISBN : 2859563741

 


Du même auteur : Le double

 

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Soleil d'enfer, Maurice Périsset (Nouvelles)

Publié le par Jean-Yves Alt

La cloison est mince qui sépare le quotidien de l'univers de l'étrange. Dans Soleil d'Enfer, les huit nouvelles de Maurice Périsset se structurent autour d'un même dérapage : les menus événements d'une existence banale prennent, à mesure que la lumière baisse et que la nuit allonge les ombres, des proportions inquiétantes.

Le plus souvent c'est à la suite d'un incident anodin que s'amorce le brutal virage. De petits faits se sont accumulés selon une logique déroutante et trouvent soudain leur place et leur justification dans un monde qui bascule.

Une rue de petite ville de province ou rien jamais ne se passe, une atmosphère étouffante alourdie par l'orage imminent, le rituel pesant et mécanique d'un enterrement servent de toile de fond à des scènes de cauchemar, là où quelques instants auparavant tout semblait simple et paisible.

Au fil du récit, à mesure que les événements, les objets et les êtres se nimbent d'une aura macabre, filtre la sourde inquiétude, puis la peur. Très vite les personnages se sentent pris au piège d'une malédiction inexorable et, accablés de leur impuissance, ils s'abandonnent, victimes finalement consentantes, au destin effrayant que leur a tracé une force obscure et infernale.

Soleil d'Enfer témoigne du talent de conteur de Maurice Périsset, d'un sens extraordinaire de l'étrange et d'une suprême habileté à faire naître l'angoisse.

■ Soleil d'enfer, Maurice Périsset, Éditions L'Instant noir, 1986, ISBN : 2869290373


Du même auteur : Deux trous rouges au côté droit - Les collines nues - Les tambours du Vendredi Saint - Le ciel s'est habillé de deuil - Laissez les filles au vestiaire - Corps interdits - Les noces de haine - Avec vue sur la mort - Les grappes sauvages - Gibier de passage

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Histoire de Volubilis, Jocelyne François

Publié le par Jean-Yves Alt

« Aller à Volubilis sera comme effacer des pas, lisser la terre autour, oublier des allées et venues incessantes pour avancer vers ailleurs, vers autrement. Peut-être. »

La ville évoquée n'est que l'éblouissant prétexte à un récit décisif : comment garder l'amour quand l'amour se dérobe ? Quand le temps affole et que chacun reste seul, physiquement près de l'autre, pour affronter le combat dont il est l'enjeu, le témoin, le partenaire ?

La pérennité de l'amour n'existe que si chacun entend le mouvement du temps mais résiste à ses meurtres.

Cécile a quitté son mari ; elle a accepté de ne plus garder totalement ses enfants pour vivre avec Elisabeth, l'aimée, l'unique. Cécile et Elisabeth ont construit leur bonheur pierre à pierre dans cette maison d'un village perdu. Les enfants reviennent, les enfants grandissent, les années passent, Cécile écrit, Elisabeth peint. Le paysage pose ses grands espaces de recueillement. Cécile est vigilante, attentive, elle sait que la vie est un pari, que le crime est de ne pas créer le quotidien amoureux avec la même endurance qu'on ose bâtir l'œuvre d'art.

Cécile et Elisabeth enfouissent leurs joies dans la maison et son jardin, portes et grille grandes ouvertes. Les autres s'arrêtent, reprennent des forces, repartent : Gala et Vaïk, jeune couple déchiré et leurs enfants, Pauline, Bernard...

Mais aussi les intrus, les étrangers qui jugent, épient, pronostiquent, détruisent. Ils sont venus rôder : Julio et Agatha. Et Elisabeth a chancelé. Histoire banale d'un coup au cœur qui sépare et annule. Elisabeth, dans son désarroi, invente des mirages qui brillent plus fort que ce quotidien d'amour tellement évident qu'il s'oublie.

« Autrefois Cécile regardant Elisabeth admirait qu'elle pût prendre une place aussi juste dans les lieux où le hasard la conduisait. Elle, Cécile, se sentait presque toujours empêtrée, séparée par des obstacles invisibles aux autres, en porte à faux. Oui, elle admirait ce don. Le corps d'Elisabeth possédait une présence légère, subtilement accordée à ses gestes. Elle aurait aimé non pas être comme Elisabeth mais Elisabeth elle-même. Maintenant cette sensation a presque disparu. Aux côtés d'Elisabeth, Cécile va, reliée enfin aux événements et aux lieux, mais c'est au moment où elle s'y attend le moins que remonte en elle d'une région enfouie le sentiment d'inaccessibilité à un état qui est le naturel d'Elisabeth. Ce sont des moments de grâce fugitive, ils annulent les années, ils font de Cécile en quelques secondes une femme sans assise plongée dans la pure admiration, voyant distinctement le fil tendu entre les choses et entre les êtres. Une sorte d'« Ici et maintenant » brillant, savoureux dont Elisabeth sans le savoir est la provocatrice et qui rend Cécile à ses origines d'ignorance et de fertilité. »

Histoire de Volubilis est un texte superbe, sur le temps menacé ; temps minutieusement mesuré par Cécile qui survit, mieux, qui construit. La souffrance comme initiation.

■ Éditions Mercure de France, 1986, ISBN : 2715213840


Du même auteur : Le sel - Le cahier vert/ Journal 1961-1989

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La ville et la maison, Natalia Ginzburg

Publié le par Jean-Yves Alt

À cinquante ans, Giuseppe vend son appartement romain pour aller vivre chez son frère Ferruccio à Princeton, petite ville universitaire du New-Jersey. Il quitte le petit groupe d'amis qu'il voyait régulièrement, il quitte une vie routinière qu'il trouvait insupportable mais qu'il commence à regretter avant même son départ.

Giuseppe n'aime ni les voyages ni l'aventure : il part en Amérique rechercher la présence rassurante de son frère aîné, avec la sensation amère d'avoir gâché sa vie par manque de résolution.

Cet exil volontaire est relaté uniquement par la correspondance qu'entretient Giuseppe avec ses amis romains et son fils. Peu à peu, de ces lettres se dégage l'évocation émouvante d'existences oscillant entre la nostalgie d'un passé révolu et l'inquiétude face à un présent aléatoire.

La vie de Giuseppe en Amérique ne sera qu'un long malentendu. Son frère s'est marié et lui est devenu étranger. Il meurt peu après son arrivée et Giuseppe finit par épouser sa veuve, se donnant ainsi un personnage qu'il ne veut pas assumer, comme auparavant il avait refusé, à Rome, d'aller jusqu'au bout de son rôle d'amant et de père.

Parmi les protagonistes du roman, seul son fils, Alberico, semble un moment échapper à cette insidieuse aliénation, à ce perpétuel inassouvissement de désirs imprécis. Il vit avec détermination son homosexualité et ne se laisse étouffer par aucune contrainte ; intrépidité qu'il paiera d'une mort violente.

De cette correspondance, morcellement du temps et de l'espace, sourd une lancinante tristesse. Ces lettres où se mêlent propos futiles et drames absurdes masquent à peine la pitoyable solitude de leurs auteurs.

■ Éditions Denoël/Denoël & d'ailleurs, 2002, ISBN : 2207253805


Du même auteur : Je t'écris pour te dire

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Le double, une nouvelle d'Edouard Limonov

Publié le par Jean-Yves

Un paquet dans la boîte aux lettres. Expédié par une organisation religieuse américaine. Je le tourne et le retourne sans comprendre. Comment ont-ils eu mon adresse ? J'ouvre et découvre un livre, une bible de poche en russe. Sur la page de garde, surprise, une dédicace signée « John » : « à Edouard, en souvenir de notre rencontre, pourvu qu'elle ne reste pas unique. Son jumeau. »

 

Le souvenir me revient : mon double... Le révérend John avait juré de me convertir et il tient sa promesse.

 

Un ami avait organisé notre rencontre à New York : « Je veux te faire connaître un type curieux ». Et Steve, visiblement inquiet de ma réponse, d'ajouter aussitôt : « Crois-moi, on ne s'ennuiera pas. Viens dimanche, il sera là ».

 

Le jour fixé, un dimanche d'août, je suis chez Steve à Saint Mark's Place, on sonne, « c'est John ».

 

L'homme a les mêmes lunettes que moi et la même taille. Il s'assoit à la table où nous buvons du vin et prend un verre. Nous échangeons quelques mots. Steve me regarde sans arrêt, attendant quelque chose. A la fin : « Edouard, tu ne trouves pas que John et toi vous ressemblez beaucoup ? » Je considère l'homme avec plus d'attention.

 

A première vue, non, il me reste inconnu. Mais en y regardant de plus près... je reconnais peu à peu mes propres traits ; oui, ce visage est le mien – nez, bouche, crâne, cheveux... Ce n'est pas moi, mais nous sommes identiques, nous sommes une seule et même situation ou un seul et même objet perçu de positions différentes. Je reconnais mon double alors que je m'imaginais moi-même autrement, et parvenais à me voir autre.

 

Le visage de John ne me plaît pas. Il a quelque chose de mauvais et même d'inintéressant. Observation troublante. Se peut-il que j'aie cette tête-là pour mes vis-à-vis ? Surtout, il a l'air trop sain. Et rien, quand je le regarde, ne révèle une quelconque spiritualité.

 

Et puis, cette tête est complètement « square », style businessman, sans la moindre fantaisie. Elle pourrait être celle d'un propriétaire de magasin de fringues bon marché, même pas de vêtements chics. Il pourrait aussi être ingénieur dans une usine de bagnoles de Détroit.

 

C'est seulement un peu après, au restaurant, que cette découverte – le visage de John égalant celui de l'écrivain Edouard Limonov – me frappa et m'horrifia. Face à mon double, sirotant mon vin rouge, j'étais soudain obligé de réexaminer l'image que j'avais de moi-même, de reconsidérer la façon dont les gens me voyaient.

 

« Suis-je donc si peu sympathique, si laid ? » pensais-je. Ces lèvres minces et pâles, ce nez retroussé, ce menton fuyant avec un pli perfide en dessous, hérité de ma mère, tout cela non seulement contredisait les canons de la beauté virile, mais correspondait à ceux de la médiocrité masculine rancie. Depuis 37 ans que je promenais ma trombine, je découvrais ce jour-là le monstre invraisemblable que j'étais.

 

« Monstre, monstre », pensais-je en regardant John, me demandant si mon visage reflétait donc ma perversité sexuelle... Disons l'amateur de quelques coups de cravache ci, d'un masque et d'une paire de menottes de cuir là.

 

Non, à bien dévisager John, je concluais que rien dans son/mon visage ne laissait transparaître mon appartenance à l'ordre glorieux des sadiques. Rien. John était un brave père de famille.

 

Au sortir du restaurant, Steve nous a quittés, nous livrant à nous-mêmes. Libres. Pour être plus à l'aise, j'avais enlevé ma chemise militaire-US Air Force. Le révérend père remarqua que j'étais « bien fait ».

 

Bien. Steve était gay, Steve était mon ami et je n'aurais rien vu d'étonnant à ce que John fût gay. Mais le révérend John Ça devenait intéressant.

 

Désormais, je jetais des coups d'œil sur monsieur le pasteur en me demandant – pure curiosité professionnelle d'écrivain – s'il en était ou pas. L'amener aux aveux ? Dans la 59e Rue, au Colombus Circle, lui laissant toujours croire que j'allais le quitter d'un instant à l'autre, je lui proposai de boire quelque chose ; de siroter une bière de supermarché sur un banc en bavardant, au milieu de la ville, au milieu de la nuit. Mais le père John a proposé un bar, il avait de l'argent et paierait. OK.

 

Finalement nous avons choisi un café de Broadway, face au Lincoln Center, un de ceux qui ont été ouverts récemment dans l'Upper West Side par des homos entreprenants, lesquels, à présent, émigrent en foule de Greenwich Village surpeuplé vers Colombus Avenue.

 

Le garçon, un jeune chimpanzé sympathique aux sourcils fournis, fondit sur nous avec ses patins et nous déclara illico « frères ». John et moi acquiesçâmes après avoir échangé un sourire d'encouragement. Soit, les frères ont commandé chacun une bière.

 

A une heure du matin, et à la troisième Guinness, la conversation tournant toujours autour de la littérature, je fixai le father droit dans les yeux et lui dis : « Père John, pardonnez-moi cette question peut-être déplacée, à laquelle vous n'êtes pas obligé de répondre, mais êtes-vous homosexuel ? » Il prit seulement un air triste et ne se troubla pas lorsqu'il me répondit simplement : « Oui. Mais je vous en prie, ne le dites à personne. Non que j’aie honte, mais mes collègues ont une conception différente de l'amour et du monde, plus étroite. Ça me coûterait ma carrière, et pire, il me faudrait renoncer à la religion et à la prédication, et aussi étrange que cela puisse paraître, je reste profondément religieux ».

 

Puis, après un silence : « Je ne suis pas seulement gay, je n'aime que les mômes, vous savez, les « chickens »... J'ai eu près de 400 jeunes garçons dans ma vie. Et vous croyez, Edouard, qu'ils sont tous gays ? Non, la moitié d'entre eux, une fois adultes, sont hétéros. Je corresponds encore avec beaucoup d'entre eux. Certains ont une femme et des enfants, qui ne sauront jamais rien de cet aspect de la vie de leur mari ou père. La société garde férocement ce genre de secret, ne voyant au fond rien de répréhensible dans l'acte lui-même. Ce qui est horrible, c'est la publicité qui en est faite... ». Nouvelle pause, avant d'ajouter : « Je continue de leur envoyer de l'argent et des cadeaux, à mes garçons. Mêmes à ceux que je n'ai pas vus depuis des années ».

 

Il commençait à m'étonner : ce mélange bizarre de bienfaisance chrétienne et de débauche romaine. Les enfants-adolescents qu'il a un jour baisés sont devenus adultes, chacun cachant à la société son secret honteux, et lui qui leur envoie de l'argent et des cadeaux dont profite la famille. Dingue !

 

« Souvent ce sont des petits pauvres. Je vais vous montrer Victor » dit-il tout à coup, cherchant son portefeuille d'où il sortit la photo polaroïd d'un adolescent brun avec une grande bouche. « Beau garçon », complimenta l'écrivain Limonov.

 

« Très, dit tendrement John. Son père est ouvrier. Ils n'ont jamais su, dans sa famille, la nature des relations que j'avais avec lui. Aujourd'hui encore sa mère m'envoie des lettres pleines de reconnaissance : "Merci à vous, Révérend John, pour tout ce que vous avez fait pour notre fils". Je l'ai effectivement ramassé dans la rue et j'en ai fait quelqu'un. Je payais jusqu'à l'année dernière ses études à l'université ». John soupira. « Maintenant, il a une fiancée, il ne m'a jamais aimé, bien sûr, il aimait simplement les cadeaux, surtout les beaux vêtements. Il avait honte de moi ».

 

Oui, pensais-je, ce garçon était sûrement un beau salaud. Mes sympathies allaient à John. Je suis toujours du côté de ceux qui aiment, les aimés sont généralement d'une sale espèce, des ordures à visage humain. Et puis John, c'est presque moi, mon jumeau, mon double, mon apparence. John et moi ne sommes pas beaux, mais nous sommes généreux.

 

John continuait à faire l'éloge de Victor, parlait tendrement de son corps, bouleversant des idées chez moi. John, le sale pédé, le suborneur de chastes enfants, devenait soudain un amoureux rêveur, un homme tendre et sensible épris de jeunesse et de beauté.

 

Je me solidarise avec mon double. Je commence même à l'aimer. Lui, au moins, il a une tragédie, un secret, une source de souffrance. « J'en ai assez de ma double vie, soupire-t-il. Depuis que j'habite Washington, je ne m'y autorise aucune relation amoureuse. Je viens à New York pour "ça", ici je suis incognito. Contrairement à vous, Edouard, » – il exprima là une certaine malice – « je ne pense plus être très attirant, alors je paie toujours l'amour ; je m'achète de l'amour ».

 

Moi, je me trouve attirant ? « Moi aussi je paie l'amour », lui répondis-je en souriant. « Le plus souvent mes partenaires couchent avec moi parce que je suis écrivain, c'est ça qui les intéresse. Une autre forme de salaire. Je les paie, pour ainsi dire, en billets à valeur psychologique. Si j'étais simplement Edouard, et non pas Edouard l'écrivain, mon lit serait moins rempli. »

 

Il comprend. Il sourit et nous soupirons ensemble. Nous avons la même tête. Il a juste une voix légèrement différente, plus basse que la mienne. Nous nous sommes dévisagés sans plus nous dérober.

 

— Vous êtes mieux fait que moi, plus musclé, sans ventre... remarque-t-il avec envie.

— Oui. Mais y a le visage.

— Hélas, reconnaît le père John. Et les lunettes... Vous avez déjà essayé les verres de contact ?

— Bien sûr, mais je bois beaucoup, maladie professionnelle, et chaque fois que je suis saoul, je perds mes lentilles. C'est un plaisir qui revient cher.

— J'ai essayé aussi, mais sans lunettes mon visage devient horriblement plat.

Son visage, notre visage.

 

Nous finissons notre Guinness. Il est deux heures du matin et la terrasse se vide. « Vous venez avec moi ? me demande le père John à brûle-pourpoint. Je vous invite au "Scenic", un bar de la 8e Avenue. C'est là que je trouve mes garçons. Ils connaissent ma générosité et me suivent volontiers. Ensuite vous pourriez venir avec moi à l'hôtel... »

 

Sa voix trahissait une intimité hésitante ; « venir à mon hôtel » pouvait signifier ce que l'on voulait. Plus sûrement, il s'agissait soit d'embarquer un garçon ou deux et d'aller les baiser, soit de faire l'amour ensemble, lui et moi... Pas très vraisemblable, cette deuxième éventualité. Il est pédophile, j'ai déjà quelques cheveux blancs... Ou bien par vice ? En regardant son visage comme dans un miroir ? Coucher avec son double...

 

Je ne l'ai pas suivi. Nous nous sommes serrés la main et au revoir.

 

La nuit, j'ai rêvé du beau Victor en train de frapper John à la tête avec une batte de base-ball. Le père était nu et son sexe était le mien.

 

Gai Pied n°39, Edouard Limonov (Traduction d'Irène Gawronski), juin 1982

 

Merci à C. C. qui m'a transmis cette nouvelle.

 

Photographie de Alex Borodulin

 


Du même auteur : Histoire de son serviteur

 

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