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Articles avec #livres tag

Les effrois, Hubert Haddad

Publié le par Jean-Yves Alt

Mystère et superstition sont les ingrédients essentiels de ce roman. La nature trouve également ici une place importante avec les forêts vosgiennes où se déroule l'enfance singulière de Gilles Varémont.

Les dix premières années de ce garçon étrange et sauvage sont jalonnées d'une série de morts dramatiques : d'abord celle de sa mère, Louise, en le mettant au monde, décès provoquant la folie du père bûcheron, puis celles, coup sur coup, de ses grands-parents qui l'avaient recueilli, et enfin celle de son père auprès duquel il était revenu vivre, au cœur de la forêt de Thiriville que les villageois croient hantée par le spectre de Louise, en quête d'une sépulture.

Poursuivi par la haine des adultes et des enfants parce qu'il est né « les pieds devant », Gilles se réfugie dans un univers qui lui est doux et familier : la nature, la forêt. Ce « jeune animal égaré toujours aux aguets » a très tôt senti en lui « une sorte d'appel sensuel et douloureux dans la complicité muette des montagnes ».

Même s'il est situé dans l'entre-deux-guerres, ce roman est de nature intemporelle. Ce parcours d'initiation – d'un enfant attachant par son refus inné de la civilisation – fait de ce texte – à la charnière du réel et de l'imaginaire – un plaidoyer pour la différence aux couleurs du paganisme.

■ Les effrois, Hubert Haddad, Éditions Albin Michel, 1983, ISBN : 2226017313


Du même auteur : Le visiteur aux gants de soie

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Le dernier été des Indiens, Robert Lalonde

Publié le par Jean-Yves

Été 1959, dans un petit village au nord du Québec : Michel, le narrateur, a treize ans et le sang en feu. À la rentrée, il devra intégrer le petit séminaire comme le clan en a décidé. En attendant, il vit avec Kanak, l'Indien.

 

L'indien l'initie aux joies innocentes de la nature, de la liberté. Michel découvre aussi avec volupté les joies du sexe et célèbre cette seconde naissance avec lyrisme et innocence.

 

« Plus tard, bientôt, perdu dans le grand dortoir des petits, avec ma main sur mon sexe et mon souvenir précisément rempli de toi, je serai encore capable, pour un temps, d'évoquer tes gestes, ta force et l'immense suavité de ta beauté. Malgré la brume grise qui suintera des murs et malgré les crucifix qui viendront fasciner mon sommeil. Mais, la ouate fibreuse de l'oubli m'engourdira de nuit en nuit et j'irai jusqu'à la fine pointe du doute en ayant pleine conscience de ma chute semblable à celle de l'ange après trop d'orgueil ou, pire encore, à celle d'Icare après trop de confiance.

 

Si c'est d'un poison qu'il s'agit, je le boirai jusqu'à la dernière goutte, pour que son effet soit éternel. Mais l'Indien est plutôt un philtre ou une potion magique. En tout cas, un remède. Un miracle n'arrive que par l'acte de foi qui l'appelle. Or, je désire mon obsession de lui et, comme une dent peut encore faire mal, même une fois le nerf tué, son souvenir me donnera sans cesse une névralgie presque douce et, sans répit, j'y reviendrai. » (p. 88)

 

Cette passion intense ne manque pas de révolter les bonnes gens alentour. Le village ne laissera pas faire cela.

 

« Aujourd'hui, donc, je m'abandonne, serré dans son étreinte et, desserré de son étreinte, je ne songe même pas à m'inquiéter, puisque je le verrai demain, d'une façon ou d'une autre. Mais, absent de lui, que me restera-t-il de notre perfection ? Je n'ai peut-être que treize ans et demi et pourtant, dans l'aubier de ma douleur, comme une amande douce-amère, je la sens déjà contenue, ardente et patiente, la longue phrase que je leur lancerai au visage, quand le temps sera voulu ! » (pp. 123/124)

 

Le dernier été des Indiens est un roman d'initiation qui oppose avec vigueur paganisme et religion, naïveté et hypocrisie, sensualité et moralisme.

 

Ce songe d'une nuit d'été, beau et envoûtant, est un hymne à la liberté et à la vie.



■ Éditions du Seuil, 1982, ISBN : 2020062461 (ou Éditions du Seuil/Points, 1993, ISBN : 2020191245)

 

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Lettres de Mordovie, Edouard Kouznetsov

Publié le par Jean-Yves

Le goulag... Edouard Kouznetsov y a passé presque toutes les années 70. Il livre ses lettres de forçat, lettres de douleur, d'espoir et de vérité.

 

Connaît-on l'histoire d'Albert ? Du trop bel Albert, violé un soir et condamné dès lors à la vengeance et à sa perte. Au camp, ceux qui sont pris comme « femmes » deviennent des intouchables – façon de parler. À jamais victimes de l'ostracisme et du mépris des autres qui se satisfont d'eux.

 

Mais le détenu Kouznetsov, qui se souvient de la maison des morts de Dostoïevski, constate à son grand étonnement qu'on peut être « chèvre » et excellent homme, et il en profite pour s'interroger sur l'homosexualité forcée des camps, très répandue ; alors que la loi soviétique interdit toutes les amours masculines.

 

Un peu d'histoire et quelques chiffres amènent l'auteur à la conclusion que les bagnards sont rarement poursuivis pour leurs accouplements intra-muros, mais que la menace permanente du châtiment fonde à elle seule l'utilité de la loi répressive.

 

Situation absurde où une pratique nécessaire à la (sur)vie des détenus et cyniquement tolérée est condamnée moralement par ces derniers et légalement par leurs bourreaux. Étranges retrouvailles des victimes d'une homophobie ravageuse.

 

Kouznetsov, devant Albert, ne voit plus les enculés de la même façon. Quelle importance ? semble-t-il dire à son fascinant compagnon, tu ne vas pas te tuer pour ça. Au-delà du viol, c'est bien l'homosexualité et sa honte qui constituent le drame d'Albert.

 

■ Éditions Gallimard/Témoins, 1981, ISBN : 2070232492

 

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Les deux Petits Chevreaux, Michel Aurouze

Publié le par Jean Yves Alt

Ce roman est celui de la résurgence – chez le narrateur – d'un souvenir d'enfance, donné à lire un peu tôt dans le déroulement de la narration.

Ce souvenir, comme un remake d'une passion de Raoux, personnage d'un précédent roman de l'auteur, est peut-être un élément autobiographique déguisé.

Les chevreaux sacrifiés font pleurer le narrateur ; c'est comme dans un film triste où le spectateur est conscient qu'il larmoie au récit des malheurs d'un personnage, mais y prend un plaisir libérateur, cathartique, expiatoire. De quoi est donc faite cette enfance qui laisse une aussi inguérissable blessure ?

Des années après, la mémoire du narrateur est dans tous ses états ; est-ce seulement en raison de cette souffrance initiale ? ou parce que les paysages interdits de l'homosexualité s'ouvrent avec l'arrivée des premiers émois ?

Le monologue du narrateur s'épuise à endormir l'orgueilleuse douleur : réquisitoire d'un solitaire, celui qui rêve de l'impossible pureté des êtres.

D'un été à l'autre, le leurre, comme la neige ne tient pas. Tout ramène à ce jour d'enfance qui fut le commencement d'une grande anémie, chant sourd confié aux hommes rencontrés – parfois amants – Michel, Julien, Gilbert qui forment au final la confrérie du silence, tout en écoutant la peur du narrateur. Nulle mièvrerie, nulle guimauve, si ce n'est celle de la vie même, insupportable à vivre : chant d'amour dans la simplicité de la torture.

Ce roman invite à ne jamais prendre l'habitude des souvenirs pour une quelconque manifestation de l'amour.

■ Les deux petits chevreaux, Michel Aurouze, Editions Edilivre/Classique, mai 2012, ISBN : 978-2332490179


PS : une remarque intéressante à propos du mariage gay : « Et je méditais sur le mariage homosexuel : ne serait-il pas judicieux, avant de le légaliser, de formuler des lois sur le divorce au cas où ces couples adopteraient des enfants ? » (p. 91)

La quatrième de couverture indique que ce roman se situe dans les années 70, ce qui est anachronique avec certaines scènes (utilisation d'internet, de l'euro, référence au film Shining qui date de 1980). Le roman se déroule plutôt aujourd'hui avec des regards sur les années 50 (enfance du narrateur) et 70 (vivre homosexuel en ces années).


Du même auteur : La Faille - Hibiscus

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Profanations, François Rivière

Publié le par Jean-Yves Alt

Une histoire subtilement fantastique où des fantômes viennent hanter la demeure de la famille Booth. Cela se passe à Rhode Island durant l'été 1936.

Aux premiers jours de l'été 1936, une vieille fille, Miss Jackson, s'apprête à quitter sa maison de Providence (Rhode Island). Spacieuse et confortable, la demeure de style gothique, construite en 1823, est maintenant la propriété de la famille Booth. Helen, ses enfants Lucy et Francis ainsi que Maria, la gouvernante, emménagent au 65 College Street. Le chef de famille, Thomas, archéologue, est en mission au Mexique où il effectue des fouilles consacrées à la civilisation aztèque.

Edward Coolidge, le frère d'Helen et l'âme damnée de la famille, rejoint Thomas au Mexique. Le retrouve à son tour Dino, le jeune et séduisant neveu de Maria.

À Providence, pendant ce temps, un autre jeune ami d'Edward, Robert H. Barlow, partage son temps entre les jeux avec les enfants et ses visites au mystérieux Howard P. Lovecraft, écrivain confidentiel qui trouve son inspiration dans les cimetières et les maisons hantées.

Il y a aussi Chimok, le jardinier indien, au comportement étrange qui fascine le jeune Francis, et Jerediah West, le clerc de notaire et l'ami de Miss Jackson, une face énigmatique percée de grands yeux en amande d'un vert très clair.

Tous les éléments sont réunis afin d'enclencher la machination destinée à semer le doute et l'épouvante dans les esprits de la famille Booth. La construction du roman est d'une diabolique intelligence. Constitué d'extraits de correspondances et de journaux intimes des différents protagonistes, il fourmille de signes qui se renvoient les uns aux autres et qui sont autant d'indices pour reconstituer le puzzle où chaque information, même la plus infime, a son importance pour l'évidence du final. À mesure que l'on croit voir s'éclaircir le mystère, l'histoire, en fait, se complique et les zones d'ombre se multiplient.

Il faut attacher une attention particulière à la psychologie des personnages. Helen Booth a une conception très puritaine de la vie : pour elle, être digne en toutes choses, c'est peut-être aussi savoir se garder de certains propos tenus par des êtres de mœurs et de conditions différentes. Son frère représente sa principale source de préoccupation. Elle devine, sans trop vouloir y croire, l'homosexualité d'Edward. À ce sujet, avec pudeur et subtilité, François Rivière met, au fil des pages, la puce à l'oreille sans que rien ne soit jamais révélé explicitement. Ainsi, en parlant de Dino, Edward peut-il écrire :

« J'exerce sur cette âme pure le sacerdoce peut-être un peu naïf de mon désir transfiguré. »

L'intérêt que porte Robert H. Barlow au jeune Francis Booth, un garçon romantique et rêveur de douze ans, aux belles boucles blondes et à l'intelligence exceptionnelle, n'est peut-être pas aussi dénué d'arrière-pensée que l'on peut imaginer…

■ Éditions du Seuil/Fiction & Cie, 1982, ISBN : 2020062526


Du même auteur : Tabou - Un personnage de romans - Julius exhumé

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