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Articles avec #livres tag

La mort difficile, René Crevel (1926)

Publié le par Jean-Yves Alt

Le plus beau roman de Crevel, le moins surréaliste et le plus autobiographique. L'auteur y parle de ses rapports conflictuels avec sa mère, de son amour douloureux pour le peintre américain Eugène Mac Cown, (Bruggle dans le roman), et surtout il y met en scène, de façon prémonitoire, sa propre mort, son propre suicide.

Pierre Dumont, homosexuel et toxicomane, personnage central de « La mort difficile », aime Arthur Bruggle l'Américain, venu en Europe comme laveur de vaisselle, maintenant dandy capricieux et insolent. Pierre est aussi aimé de Diane, « sa sœur d'ombre ». Quand Arthur trompe Pierre, ce dernier trouve, un temps, consolation auprès de son amie. Entre la douce compagne compréhensive et attentive et « son frère de lumière », représentant d'une jeunesse embellie par les fêtes et les griseries de toutes sortes, Pierre hésite, désorienté, troublé, fragile. Au cours d'une soirée, Arthur, humilie Pierre ; ce qui le conduira au suicide. Pris de remords, Arthur pleurera sur son cadavre et trouvera le réconfort auprès de Diane.

Roman poétique et désespéré, « La mort difficile » brasse à la fois le réel et l'imaginaire à coups de phrases brèves et de notations ironiques qui saisissent de l'intérieur les motivations des personnages.

Ce roman témoigne de l'obsession autobiographique et de la bisexualité de René Crevel et délivre un document essentiel sur une certaine jeunesse des années 1920.

La mort difficile... Tout est dit. Parler de la vie de Crevel, parler de l'œuvre de Crevel, c'est d'abord parler de la mort, de sa mort, recherchée, crainte, espérée, redoutée, autour de laquelle il n'a cessé de rôder et qu'il choisira librement, à l'âge de trente-cinq ans, comme sa dernière révolte, le dernier et tragique manifeste de sa liberté.

« Une tisane sur le fourneau à gaz ; la fenêtre bien close, j'ouvre le robinet d'arrivée ; j'oublie de mettre l'allumette » : telle est la recette infaillible du suicide qu'il donne dans « Détours », son premier roman, paru en 1924... Prémonition de sa propre fin ?

À l'enquête lancée par la Révolution surréaliste dans son numéro 2 du 15 janvier 1925 : « Le suicide est-il une solution? », Crevel répondait déjà : « la plus vraisemblablement juste et définitive des solutions ». À ses yeux, pas de doute, tout le reste n'est qu'agitation, simulacres de vérités, divertissements frivoles, pour se protéger ou s'écarter en vain de la mort.

■ La mort difficile, René Crevel, Éditions Le Livre de Poche/Biblio, 1987, ISBN : 2253042919


Lire La mort difficile sur le site wikisource


Du même auteur : Mon corps et moi


Lire aussi : René Crevel par Michel Carassou

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L'étoile rubis, René de Ceccatty

Publié le par Jean-Yves Alt

Oyoné, le narrateur, n'a de passé que le souvenir d'un théâtre où il évitait déjà la réalité de la vie et une aventure de deux nuits, dix-huit ans auparavant, avec un homme, Stéphane, qu'il rencontre aujourd'hui dans le couloir du train et avec qui il partage, incognito, une troisième et ultime nuit.

Stéphane est un homme mûr ; Oyoné a trente-six ans. Stéphane raconte à son voisin le récent événement de sa propre vie : un fils de vingt ans brusquement retrouvé. L'histoire apparente se déroule en quelques heures. Celle enfouie est sans limites.

Stéphane ignore que l'inconnu sur l'autre couchette, à portée de main et de sexe, est son ancien amant à qui il avait crié dans le plaisir, il y a dix-huit ans, les mots éternels : « Je t'aime ». Oyoné, pensionnaire d'une maison close, en voyage professionnel avec d'autres putains des deux sexes, effleure le corps de Stéphane mais garde le secret. Dans le bordel, il a appris que les outrances de la jouissance ne révèlent pas davantage le mystère de la passion.

Qui est cet Oyoné-putain qui vit replié sur le passé, se prêtant avec beaucoup de professionnalisme aux exigences de ses clients ? Oyoné profite du voyage en Italie pour récupérer un manuscrit : « L'enfant unique », comme Stéphane a récupéré son fils unique. Dix-huit ans après, le livre avorté indiquerait une piste quant à ce passé clos comme la maison où Oyoné vend son corps.

La maison close pourrait être une maison d'édition ; le voyage en Italie un de ces symposiums littéraires où les auteurs se prostituent et s'épient. Écrivains, attachés de presse, directeurs littéraires, s'agiteraient dans ce bordel où le jeu des influences et des copinages tisse un réseau qui n'a rien à voir avec la littérature, mais où le nombre et la fidélité des clients (les lecteurs) restent en définitive le seul pouvoir aléatoire des auteurs-putains concurrents. L'écrivain se prostitue certes, mais il est consentant, délivré du futur et de l'éphémère, dans ce qui fait le prestige de la maison close : la répétition infinie des mêmes infinis fantasmes.

L'étoile rubis c'est le signal rouge du bordel, au-dessus d'une porte étroite qui ouvre sur l'illusion de l'absolu. Le sexe hors du cadre social berce dans ses supercheries. Le bordel c'est le temps clos du livre où chacun croit lire sa survie. En ce sens, « L'étoile rubis » est un hommage à l'écriture où le romancier interroge l'univers romanesque, les lieux de passage où se glisse l'imaginaire.

L'étoile rubis c'est aussi le rouge du téton – incandescence de la passion charnelle – qui émerge parmi les poils blonds de l'homme jadis aimé : « L'étoile rubis de son sein est dans un taillis d'or. »

L'homme tant aimé a disparu sans mourir ; il a été redonné furtivement par le sommeil, dans un train de rêve. L'autre que nous aimons existe-t-il ? Ne serait-il pas, comme dans le trompe-l'œil du bordel, une putain consciencieuse, embauchée par la vie, qui vend l'illusion du bonheur ?

■ Éditions Julliard, 1990, ISBN : 2260007600


Du même auteur : Une fin - L'extrémité du monde - L'or et la poussière - Esther - La princesse qui aimait les chenilles - Babel des mers

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Drôle d'épreuve pour Nestor Burma, Léo Malet

Publié le par Jean-Yves

Écrit à la fin des années cinquante, et publié en 1968, ce roman conserve une indiscutable actualité pour tous ceux dont la sexualité n'est pas encore totalement admise socialement.

 

On tue dans « Drôle d'épreuve... » pour une série de photos cochonnes et une bobine de film X. La carrière d'une vedette est en jeu.

 

Nestor Burma traque la photo polissonne, mais ne s'en émeut guère : il préfère des joies simples, comme la vue d'une paire de « bas bien tirés à la couture rectiligne ». Aussi pourrait-on croire le détective comblé lorsque l'assassin, « remontant sa robe d'un mouvement pervers » va « se refaire une beauté, rouge à lèvres et tout le toutim... » parce que « ses bas s'étaient mis en vrille ». Eh non, jamais content Nestor Burma : « Détraqué sexuel et exhibitionniste total ! », s'exclame-t-il, quelque peu dépassé par les événements...

 

MALET DROLE EPREUVE BURMAIl faut préciser que le tueur est en réalité un homme, cinéphile, assassin et fétichiste. On comprend qu'il parvienne à brouiller les pistes et à égarer aussi bien la police, officielle et privée, que le lecteur qui aperçoit le coupable à plusieurs reprises sans l'identifier, et pour cause.

 

La morale de « Drôle d'épreuve pour Nestor Burma » est tirée par le privé, professoral en diable : « Il ne faut pas partager l'erreur du populo intellectuellement sous-développé... pour qui tout type qui "chiffonne" est une tante... »

 

Léo Malet se pique d'avoir des lettres et cite « Herr Doktor Magnus Hirschfeld » pour conclure que le travesti ne « traduit aucun penchant pour l'homosexualité. Au contraire ».

 

De tels propos amènent à s'interroger sur l'image d'un Léo Malet, vieil anar sympa : le mépris des « tantes » et du « populo » associés dans un même mouvement de rejet, était-il un indice de progressisme ?

 

■ Éditions 10/18, 1993, ISBN : 226401315X

 

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Jules Verne : une littérature pour adolescents mâles (4/4)

Publié le par Jean-Yves

Dans les romans de Jules Verne, la comparaison entre les sexes tourne rarement à l'avantage des femmes. En revanche, quelle tendresse dans les amitiés adolescentes et viriles.

 

Un autre roman où cette tendresse s'exprime avec force s'intitule P'tit bonhomme [1], où les héros, à peu près tous des garçons, entretiennent entre eux des relations physiquement amicales :

 

« En se blottissant sous la paille, en se serrant l'un contre l'autre, tous deux [Grip et P'tit Bonhomme] parvenaient à se garantir du froid, puis à s'endormir. »

« P'tit Bonhomme regardait Pat ce vigoureux gars, bien planté, bien découplé, avec son allure résolue, ses manières franches, sa figure hâlée par le soleil et la brise. [...] Il ne s'éloignait guère de Pat qui l'avait pris en amitié – une amitié de matelot pour son mousse. [...] Un hôtelier leur offrit un lit et, l'un dans les bras de l'autre, ils s'endormirent. »

 

Plus tard, P'tit Bonhomme retrouve Grip devenu chauffeur de bateau :

 

« Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, échangeant leurs baisers avec une telle effusion que P'tit Bonhomme en sortit noir comme un charbonnier. [...] Grip était un gaillard de vingt ans, dégourdi, vigoureux, solidement campé. [...]

— Grip, je voudrais t'embrasser encore une fois.

— N't'gêne pas, mon boy, puisqu'on va se tremper le nez dans la baille.

— Et moi, dit Bob ?

— Toi d'même. » (2e partie, chapitre VIII)

 

[1] P'tit bonhomme, Jules Verne, éditions 10/18, 1978, ISBN : 2264008628

 


Lire la partie précédente

 

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Jules Verne : une littérature pour adolescents mâles (3/4)

Publié le par Jean-Yves

Tous les romans de Jules Verne exaltent l'adolescence et la beauté virile des jeunes hommes, en des termes qui interrogent sur les sentiments du narrateur.

 

Ainsi, ce passage des Indes noires [1] :

 

« Harry était un grand garçon de vingt-cinq ans, vigoureux, bien découplé [...] Ses traits réguliers, ses yeux profonds et doux, ses cheveux assez rudes, plutôt châtains que blonds, le charme naturel de sa personne, tout concordait à en faire le type accompli du Lowlander, c'est-à-dire un superbe spécimen de l'Écossais de la plaine. »

 

Ce superbe spécimen est, de plus, tendre et affectueux :

 

« Je ne t'aurais pas reconnu, lui avoue l'ingénieur Starr ; c'est que depuis dix ans, tu es devenu un homme.

— Moi, je vous ai reconnu, lui répond le jeune mineur. Vous n'avez pas changé, monsieur. Vous êtes celui qui m'a embrassé le jour des adieux à la fosse. Ça ne s'oublie pas, ces choses-là. » (chapitre IV)

 

[1] Les Indes noires, Jules Verne, éditions J'ai Lu/Librio, 2003, ISBN : 2290339091

 


Lire la partie précédentela suite

 

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