Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Articles avec #livres tag

Corydon, André Gide (1924)

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce que Gide souhaitait par-dessus tout dans « Corydon » ?

Parler de l'homosexualité d'une façon rationnelle, non point tant passionnelle que basée sur des références et des observations. La passion fut sans doute à la base de la composition du livre – mais tout devait s'y traduire en logique sérénité.

« Corydon », c'était aussi le témoignage d'un esprit imbibé de culture et d'une exigeante impartialité contre tous les témoignages charriés par la littérature de l'époque et parfois la plus basse (Willy, Jean Lorrain, Binet-Valmer...). Son regret était évidemment que la mort n'ait pas permis à Zola, qu'il admirait, de donner son point de vue sur la question. Mais Zola, avec son goût des tableaux sordides, eût-il été ici si bon peintre ?

D'autre part, en s'avouant soudain l'auteur de « Corydon », Gide savait le faire contre les « applaudissements, décorations, honneurs, entrées dans les salons à la mode » (p. 7). Non seulement il compromettait une célébrité lentement acquise, dérouterait une jeunesse dont l'attention lui importait plus que n'importe quel hommage d'aîné influent, mais il serait certainement montré du doigt où qu'il aille, comme naguère Oscar Wilde, rejeté par son propre milieu et contraint à l'exil. Mais courageusement, prêt à tout, Gide précise dans sa préface : « Je ne tiens qu'à l'estime de quelques rares esprits qui, je l'espère, comprendront que je ne l'ai jamais mieux méritée qu'en écrivant ce petit livre et qu'en osant aujourd'hui le publier » (p. 7). Cette estime, il préfère d'ailleurs la perdre que « la devoir au mensonge et au malentendu » (p. 7).

L'effet de « Corydon » ? Comme Gide s'y attendait, tout en faisant sensation, il ne souleva à peu près que discrédit, réserves, ou approbation réticente, et les quolibets de la presse de seconde zone. Gide, pour des années, se fit de furieux ennemis. On eût admis de sa part une confession déchirante de son « vice », un mea culpa. Mais la volontaire tranquillité du livre, cette façon presque scientifique de parler de l'uranisme, surprenait ou indignait. Il passa pour un pervertisseur de la jeunesse, alors que Jean Cocteau, que l'on savait évidemment du même bord, rassurait en amusant jusque dans ce qu'il avait d'inquiétant. Cocteau parlait en Arlequin de génie. Gide prétendait imposer ce que l'on tenait pour des contre-vérités, contre nature en plus, avec la voix d'un sage antique. Francis Jammes, ex-ami de Gide, crut bon alors d'écrire un « Anti-Gide » [1], et le moins qu'on puisse dire c'est que l'auteur de « Corydon » n'y est pas flatté.

Aujourd'hui, même si on reproche parfois à ce livre – dont le sous-titre est « Quatre dialogues socratiques » – d'être ennuyeux et laborieusement démonstratif, il a sa place parmi les ouvrages des grands anticipateurs et éclaireurs des mœurs.

Ce que Gide pressentait évidemment, c'est qu'un jour ou l'autre, « Corydon » serait reconnu pour son honnête approfondissement de la question homosexuelle, loin de toute complaisance facile et empirique. Personne aujourd'hui, lisant « Corydon », ne songe plus à accuser Gide de provocation et de forfanterie, ni de vouloir pervertir les jeunes.

D'un bout à l'autre, les « Quatre dialogues socratiques » imaginés par Gide éclairent les sources de l'uranisme, en déculpabilisant l'homosexualité, en forçant à la regarder en face. François Mauriac ne peut que faire un peu sourire lorsqu'il écrivait à propos de Gide, en se situant en terrain chrétien : « Je songe que Gide a préféré à tous sa souillure (lire : son homosexualité), mais en niant d'abord qu'elle fût souillure. »

Ce que crie « Corydon », avant tout, c'est que l'homosexualité ne saurait être souillure, ni péché au sens moral ou catholique, ni tare physiologique ; qu'elle existe partout dans la nature, dans l'élan des civilisations. Gide cite maints exemples d'animaux faisant preuve, si l'on peut dire, de tendances homosexuelles : chiens, chats, bestiaux, canards, poulets, pigeons, béliers, boucs, etc. L'auteur donne maints extraits de naturalistes, de savants à l'appui. Il démythifie la prédestination absolue, chez l'homme, à l'hétérosexualité. Et il entend signifier clairement que l'homme, tout porté qu'il soit vers le besoin de se perpétuer, garde une grande part de sexualité disponible en dehors même de l'acte procréateur.

Gide veut libre la sensualité humaine en dépit des ukases sociaux, religieux, moraux. Exercés sans hypocrisie, le plaisir, le choix personnel ne peuvent que grandir chaque personnalité originale. S'il ne peut nier que l'essence du sacré soit dans la nature, Gide le voit aussi bien dans l'acceptation sans détour de ce que l'on prétend trop facilement « contre nature ».

Pour l'exposé moral de ses idées sur l'homosexualité, l'auteur ne manque ni d'exemples, ni d'appuis. À propos des Celtes, il cite Diodore de Sicile : « Bien que leurs femmes soient agréables, ils s'attachent fort peu à elles, tandis qu'ils manifestent une passion extraordinaire pour le commerce des mâles. » (3e dialogue – p. 97)

Gide n'omet pas, bien sûr, de rappeler que lorsque Plutarque et Platon parlent d'amour, « c'est autant de l'homosexuel que de l'autre » (4e dialogue – pp. 111/112), qu'à Lacédémone, au temps des Spartiates, « la pédérastie était non seulement admise, mais même, si j'ose dire, approuvée » (4e dialogue – p. 115), que « les Perses, à l'école des Grecs, ont appris à s'accoupler entre garçons » (4e dialogue – p. 119) ; que Sophocle, selon Athénée, « aimait les jeunes garçons autant qu'Euripide les femmes » (4e dialogue – p. 119).

On voit par là que l'intention de Gide, en dehors de tout exemple basé sur l'instinct, la spontanéité du comportement humain et animal, est de rattacher l'homosexualité aux grands courants des civilisations et de l'humanisme.

On aurait tort cependant de voir, dans «Corydon» et l'exaltation qu'il contient de l'amour entre hommes, le moindre antiféminisme. Ce que dit Gide pour les mâles vaut pour les femmes.

Gide veut tout entier son livre contre cette « hypocrisie des nations » (p. 124) dénoncée par Balzac : « L'état de nos mœurs tend à faire du penchant homosexuel une école d'hypocrisie, de malice et de révolte contre les lois » (4e dialogue – p. 123).

Dans « Corydon », Gide laisse surtout éclater son vrai visage, son être à nu. Sa témérité dans la confession, on mesure encore aujourd'hui combien elle reste vivante. On constate combien Gide a eu raison de ne pas craindre de déboulonner sa propre statue. Son envergure se passait de socle. De ce besoin irrépressible de liberté qu'éprouva toujours André Gide – au titre individuel comme en ce qui concerne autrui – « Corydon » demeure, restitué à son temps, un extraordinaire témoignage.

■ Corydon, André Gide, Éditions Gallimard/Folio, 1993, ISBN : 2070383350


[1] L'Antigyde Ou Elie de Nacre, Francis Jammes, éditions Mercure de France, 1932


Lire aussi : Le « Corydon » vu par François Porché (1927) - La pédérastie de Gide vue par Ramon Fernandez


Lire encore : Les vicissitudes de Corydon, un article de Claude Courouve, avec l'aimable autorisation de son auteur


D'André Gide : Amyntas - Le retour de l'enfant prodigue - Isabelle - Le Prométhée mal enchaîné - Saül (Théâtre)

Voir les commentaires

Carol (Les eaux dérobées), Patricia Highsmith

Publié le par Jean-Yves Alt

Thérèse, vendeuse dans un grand magasin, rencontre Carol qui est belle, fascinante, fortunée. Elle va découvrir, auprès d'elle ce qu'aucun homme ne lui a jamais inspiré : l'amour. Une passion naît, contrariée par le mari de Carol, lequel n'hésite pas à utiliser leur petite fille comme un moyen de chantage.

C'est sous le nom de Claire Morgan que Patricia Highsmith publia ce roman en 1951. Elle venait d'être révélée, sous son vrai nom, par « L'inconnu du Nord-Express », un énorme succès grâce à Hitchcock qui l'adapta au cinéma.

Il n'était pas question pour son éditeur d'accepter son second manuscrit qui, sans détours ni travestissements, racontait un amour de lesbiennes, un roman « positif » avec happy-end !

Elle le publia donc ailleurs sous un pseudonyme. Le livre fut connu lentement grâce à sa diffusion en poche. Elle reçut des milliers de lettres pendant des années.

Un roman lesbien remarquablement écrit dont l'intrigue, qui n'échappe pas à l'angoisse policière chère à Patricia Highsmith, est aussi un chant à la gloire de la femme libre, consciente de son destin et capable des héroïsmes jusque-là masculins.

■ Éditions Calmann-Lévy, 1990, ISBN : 2702118968


Du même auteur : Sur les pas de Ripley - Catastrophes

Voir les commentaires

Le poisson de jade et l'épingle au phénix (contes chinois du XVIIe)

Publié le par Jean-Yves

Si vous faites partie de ceux qui craquent pour l'érotisme au parfum oriental, vous fondrez en lisant ce recueil de douze contes chinois.

 

Bien que datant du XVIIe siècle, ces nouvelles érotiques n'ont pas vieilli : sexualité de groupe, échangisme, maris trompés, homosexualité Bel ami, tendre épouse »), il y en a pour tous les goûts, des soft aux hard.

 

« Eh quoi ! Il existait donc bien dans toute la préfecture de Xinghua un garçon d'une beauté vraiment exceptionnelle ! Ces années d'attente n'auront donc pas été vaines ! Tout à l'heure, en lui donnant la main, j'ai bien vu son sourire : il ne me repoussait pas. Oh ! Je crois que nous allons bien nous entendre ! Seulement, il ne suffit pas de se rencontrer une fois de temps en temps : nous ne serions que des amis et non un véritable couple. Il faut absolument que je l'épouse et qu'il prenne la succession de ma femme légitime, pour que nous soyons à jamais l'un à l'autre ! D'ailleurs il est fort à craindre que d'autres ne convoitent ce rare joyau, et même si nous devenons amants, je ne peux l'empêcher de frayer avec des tiers. Non, il faut absolument qu'il me soit fidèle jusqu'à la mort : c'est là mon plus cher désir ! Si par chance il est de condition modeste, si sa famille manque du nécessaire, je n'aurai qu'à appuyer ma requête par de riches présents en or et en soieries ; mais s'il est au contraire l'héritier d'une vieille famille lettrée, insoucieuse des biens matériels, cela sera hélas sans espoir ! » (« Bel ami, tendre épouse », page 318)

 

Issues de six recueils différents, ces histoires dont les auteurs sont souvent restés anonymes, ont été écrites en langue vulgaire.

 

Et si l'écriture est parfois crue, le romantisme ne cède pas sa place pour autant. Une belle paire de fesses peut carrément être comparée à une fleur de lotus…

 

Fidèle à la tradition chinoise du XVIIe siècle, chaque conte débute par une petite introduction, précédée d'un court poème. Et se termine par un commentaire qu'on pourrait comparer aux morales des fables.

 

■ Traduction de Rainier Lanselle, éditions Gallimard/Connaissance de l'Orient, 1991, ISBN : 2070722600

 


Lire les premières pages du conte « Bel ami, tendre épouse »

 

Voir les commentaires

Le visage de ma mère, Anne et Jean-Paul Martin-Fugier

Publié le par Jean-Yves

Françoise vit à Annecy en 1960. Elle a dix-sept ans. Sa mère est institutrice, la famille est modeste.

 

Françoise vit seule à Paris, à la veille des élections présidentielles de mai 1981. Elle travaille dans une galerie de tableaux, après avoir été, un temps, professeur.

 

Françoise raconte sa vie, simplement, pudiquement, celle de l'adolescence en Savoie, celle de la maturité à Paris, et du passé au présent, fait le compte des accidents de parcours, des accidents d'amour qui l'ont blessée et l'ont empêché de vivre le bonheur.

 

Annecy, c'était le temps des copains et des copines, de la chorale, des premiers flirts. Le temps d'un grand amour aussi, le tout premier, celui qu'elle éprouve pour Jean-Philippe, bientôt parti aux États-Unis et dont elle pleure l'absence. Un amour construit sur des événements minuscules – un sourire, un regard, une main serrée, un amour qui sera odieusement trahi, bafoué, blessure inguérissable du cœur.

 

Paris, c'est une vie nouvelle, la découverte d'autres visages, l'apprentissage de l'amitié. Chez Catherine, la mère de Julien, dont elle est le professeur au lycée Montaigne, c'est la rencontre avec François, dont Françoise sera, pendant six ans, amoureuse et avec lequel elle rompra. Une autre déchirure pour une sensibilité aussi fragile que la sienne.

 

Julien est un personnage attachant, en quête de son identité. Adolescent gracieux puis jeune homme charmant, il est sérieux avec légèreté, avec détachement. Quelques expériences avec des filles ne le satisfont pas et quand il tombe amoureux d'un garçon qui préfère les femmes, il éprouve de manière dramatique l'impossibilité de cette relation et tente de se suicider.

 

L'amitié qui unit Françoise et Julien, née au lycée et entretenue par des sorties en tête à tête, est l'un des sentiments les plus beaux qui s'expriment dans ce livre, dédié aux amours impossibles.

 

Entourée d'homosexuels, Françoise en connaît le meilleur et le pire. Le meilleur avec Paul, l'ami fidèle, toujours présent, le complice des bons et des mauvais jours ; Louis, le directeur de la galerie, qui cache son homosexualité derrière un personnage de vieux garçon. C'est sa dignité et sa délicatesse. Le pire, c'est la découverte de Jean-Philippe, son amour de jeunesse, homosexuel lui aussi qui donne Françoise à son amant, piétinant ainsi la pureté et la beauté d'une passion adolescente.

 

« Le visage de ma mère » est un roman difficile à raconter, si tant est que cela soit nécessaire. Mais il est encore plus délicat de traduire son exceptionnelle qualité de sensibilité, d'émotion, de tendresse mêlée de mélancolie, sinon de tristesse. Françoise est un personnage auquel on ne peut qu'être attaché, comme à un animal blessé que l'on voudrait rassurer, caresser, aimer. Et ce n'est pas le moindre paradoxe de ce livre que de parler d'amour... comme peu d'écrivains savent vraiment le faire, en parlant avant tout de douleur, de souffrance. Il est des accidents d'amour que l'on n'oublie pas.

 

■ Éditions Grasset, 1984, ISBN : 2246331714

 

Voir les commentaires

Pour l'amour de Marie Salat, Régine Deforges

Publié le par Jean-Yves Alt

Un roman par lettres, anodin en apparence, qui empoigne le lecteur et ne le lâche plus.

Nous sommes en 1903, dans un petit village du Sud-Ouest de la France. Deux jeunes femmes, Marie et Marguerite, mariées se rencontrent. Elles s'aiment, elles s'écrivent.

Marie Salat a réellement existé ; des cartes postales ont été retrouvées. Qu'importe d'ailleurs.

Lentement ces deux femmes s'approchent, se cherchent, se trouvent, connaissent le plaisir, l'intensité d'un amour que l'homme, dans le milieu social très modeste où elles évoluent (l'une était couturière, l'autre ouvrière), ne peut, ou ne sait pas, donner.

C'est un livre superbe d'authenticité, de liberté. Et c'est surtout, plus loin que cette histoire d'amour caché, sans que cela ne soit jamais expliqué, une vision exacte et volontairement tranquille de la vie des ouvriers, des humbles au début du XXe siècle.

Tranquille oui, pour ces deux femmes qui, pendant un an vont connaître – rien à voir avec les Nathalie Barney, Liane de Pougy et autres amazones – la splendeur de la passion et vont en accepter la brûlure.

C'était en 1903-1904. Il faut lire ces lettres pour écouter, sur le chemin désert, les pas de Marie et de Marguerite qui se rejoignent pour l'ivresse du corps.

■ Pour l'amour de Marie Salat, Régine Deforges, Éditions Le Livre de Poche, 2003, ISBN : 2253045063


de Régine Deforges : La bicyclette bleue

Voir les commentaires