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Articles avec #livres tag

Voltigeur de la lune (Récit), Jack Thieuloy

Publié le par Jean-Yves Alt

« Voltigeur de la lune » est un récit qui colle à l'expérience la plus signifiante de l'auteur. La guerre vécue comme double révélation : la cruauté et l'amour.

La guerre d'Algérie et son insurmontable paradoxe. La guerre dans sa tragédie intime quand le soldat – appelé contre sa volonté – est hostile, du plus sacré de son être, à la tuerie dont il est l'instrument.

L'impossibilité pour Alex Nirlo, soldat du contingent, d'envisager l'Arabe comme l'ennemi et la découverte à travers lui de ses virtuelles tendances amoureuses, sont les éléments du drame.

La sensualité exotique pour l'adolescent d'une terre étrangère n'est pas innocente. Elle est ici liée à l'absurde d'une guerre sans vocation patriotique et qui n'aura servi qu'à meurtrir un peuple et abaissé le tyran autant que la victime. Communiste, hétérosexuel par première habitude, Alex Nirlo découvre le désir et l'amour pour de jeunes Arabes :

« J'étais sûr qu'au-delà des mots, mes lèvres sur le coin des siennes avaient signé l'amour plus que le désir, le don de mon cœur plus que de ma chair, et l'amour de ses frères de race à travers lui [...] l'anodin de mon geste avait la gravité du sacré. »

Voltigeur de la lune (Récit), Jack Thieuloy

Mais à travers cet amour c'est une autre question qu'il pose : pourquoi devant la torture (scènes que l'auteur n'escamote pas) qui regorge de sexualité frustrée, face à ces « baroudeurs » malades de fausse virilité, pourquoi au plus sanglant des « jeux » guerriers, certains, comme Nirlo, ressuscitent la tendresse, s'anéantissent dans la douceur d'aimer l'autre homme ? Expiation ou tout simplement liberté individuelle dans le respect de toutes les libertés ?

Nirlo aime Rabah ou Yacoub comme on aborde un vieux rêve brusquement visible.

Les scènes de sensualité sont d'une simplicité bucolique et envahies d'une déchirante tendresse. Elles montrent une indicible joie. Larmes pour tout ce bonheur soudain palpable dans le secret d'une geôle, miracle à faire hurler, tandis que, quelques mètres plus loin, des prisonniers subissent les tortures sadiques d'officiers rongés de solitude.

Nirlo a gagné. Il a détourné la guerre de sa pesanteur. Abandonnant ses compagnons d'origine dans la peur et le sang, il découvre un autre amour, il décide d'un autre avenir :

« Je m'enfonçais chaque jour dans une différence sans retour. »

Il signait un pacte de fidélité à lui-même. Il osait la double trahison d'amour : à son sexe, à sa race. Un récit très beau.

■ Voltigeur de la lune (Récit), Jack Thieuloy, Editions Ramsay, 163 pages, 1984, ISBN : 978-2859563868


Du même auteur : Mon singe [Le livre de mon singe (Sotie) suivi de Tel un saint-bernard (Histoire vraie)]

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Pour dans peu, Yves Navarre (1991)

Publié le par Jean-Yves Alt

Il y a, pour tout homme conscient et honnête, ce qui s'accepte et ce qui se refuse en ce monde qui n'est pas très haut, ce qu'on fait et ce qu'on n'est plus en état de faire.

Ce roman inédit se déroule sur six journées. Paul Welt, premier acteur de cette histoire, est médecin généraliste au service du ministère, chargé de rédiger un rapport sur les conditions sanitaires dans les prisons. Le roman commence par une visite – sa dernière – dans une prison pour mineurs ; il se poursuit dans différents lieux de la vie de Paul (le sud de la France qu'on retrouve dans de nombreux romans de l'auteur)… jusqu'à son retour à Paris, dans son appartement où il vit depuis le départ de ses trois enfants et de Solange son épouse.

Paul Welt ne croit plus en son travail, pas plus en la faculté des hommes politiques à changer la société. Où est la justice auquel il a toujours rêvé ? L'être humain est-il perfectible et les relations humaines le sont-elles également ? Toutes ces questions provoquent un profond malaise chez lui.

Pendant sa dernière visite en prison, Paul se demande comment il peut réagir face à des adolescents enfermés en prison et qui se murent dans le silence ? On pense au personnage du juge Kappus devant le jeune Julien Brévaille de « Portrait de Julien devant la fenêtre » (Yves Navarre, 1979). Que faire quand l'échec semble être le seul horizon ? Et qu'on ne trouve pas même les mots pour dire cet échec ?

Le second personnage important est Friedrich. C'est un ami d'enfance de Paul, parrain d'un de ses fils, et, surtout écrivain. Avant son suicide, Friedrich a remis à son ami un manuscrit inachevé dont les citations parsèment le roman. Elles irriguent les interrogations de Paul qui aurait aimé lui-même les écrire.

A défaut d'écrire « son » roman, Paul Welt nourrit donc ses témoignages, ses lettres (à son ex-épouse, à sa mère, dans ses lettres rêvées ou déchirées) d'extraits du manuscrit de son ami Friedrich.

Paul Welt ne prend pas la parole au nom des autres, mais au nom de lui-même ; s'il se moque, c'est avant tout de lui-même, il cherche l'autre, la rencontre, une compagnie possible.

« Pour dans peu » parle donc d'êtres qui se cherchent (il y a aussi le couple Rose et Raymond Lutek…), dont on a étouffé la sensibilité, la joie de vivre.

Comme le héros de « Kurwenal » (1977), Paul Welt se sait « exemplaire, donc condamné ». Dès lors, il a le goût d'en finir avec tout le monde, de s'effacer, de disparaître. Il n'entend que les murs d'un asile, d'un oubli qui se referment sur lui. Et, par moments, Paul – grâce à Friedrich – est halluciné devant le vide auquel il court.

Pour dans peu, Yves Navarre (1991)

« Pour dans peu » n'en est pas pour autant un roman pessimiste ; s'il rappelle que tout est trop souvent classé, codifié, rangé, isolé, tu, il déclare qu'on peut au moins rêver de mots, pour dire ce que l'on est, être ce que l'on est, avec des expressions qui foutent la paix et qui cessent d'épingler ce qu'on ne veut pas être. Car le vrai scandale est dans la parole et dans l'écriture qu'on ne peut plus déployer.

« Noter ne servirait à rien. Il n'était que médecin généraliste, jamais il n'atteindrait les cimes de l'écriture. Un savoir lui manquait, celui du grandiose ou du saugrenu, celui du distrayant ou du délibérément provocant. Paul Welt se sentait piégé par le texte en cours de sa vie. Fallait-il donc, en écriture, aller plus vite que la vie elle-même ? Ou tricher avec le temps, composer, adorner, fabriquer, donner dans le stuc, l'extrême prévisible ou souhaité ? Paul Welt se disait qu'il trouverait peut-être la réponse, enfin une réponse, ne serait-ce qu'une seule, dans le texte de Friedrich.

Il relut donc, titre, dernière ligne droite avant la fin, libellé, impossible récit, premières phrases, dès que j'écris par amour, pour nommer, l'encre bleue vire au noir, l'humour est gommé. Le monde est ainsi défait qu'il faut parader toujours plus, toujours plus encore. Et je ne peux plus jouer comme antan, jongler, faire semblant, taire, user de l'arme de la dérision pour masquer le sentiment véhément que m'inspire l'Histoire, incapable de renouer avec un temps présent qui, dans sa chute, précipite et m'entraîne. Et je ne peux... » (p. 160)

Dans ce roman le papillonnement d'idées, de notations, d'intuitions – morales, vivantes, politiques même – nourrissent l'inquiétude et les tâtonnements de Paul Welt, substitut de l'auteur. Désabusé Paul Welt ? Oui, sans aucun doute. Mais aussi sur le qui-vive, se battant avec beaucoup de mots (en jouant beaucoup avec les mots) et dans l'attente quand même d'une révélation.

Quelle arme donne Yves Navarre dans ce roman ? Celle de la plume qui est loin d'être désespérante. Ecrite, rêvée, envoyée, déchirée, peu importe. Elle nourrit tous ceux qui se déforment précisément parce qu'on les veut déformés. Car les blasés, les définitifs, ceux qui ne doutent pas et n'attendent plus rien, les voilà les vrais morts. Pour l'existence comme pour la littérature.

Pour dans peu, Yves Navarre (1991)

■ Pour dans peu, Yves Navarre, Présentation de Sylvie Lannegrand, Illustration de couverture © Hugo Laruelle, Florent endormi, 80 cm x 120 cm, huile et acrylique sur toile, 2012, collection particulière, Editions H&O, 188 pages, septembre 2016, ISBN : 978-2845473010


Quelques ouvrages d'Yves Navarre : Biographie - Ce sont amis que vent emporte - Fête des mères - Hôtel Styx - Le jardin d'acclimatation - Kurwenal ou la part des êtres - L'espérance de beaux voyages - Louise - Le petit galopin de nos corps - Premières pages - Une vie de chat - Romances sans paroles - Les dernières clientes [Théâtre] - Portrait de Julien devant la fenêtre - Le temps voulu - Killer - Niagarak - Pour dans peu

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Dans la poussière des Dieux, Rupert Chawner Brooke

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce recueil de poèmes, édité par le regretté Claude Michel Cluny, rassemble les rares textes de Rupert Brooke. La préface est de Henry James. Dans la postface, Patrick Hersant éclaire la vie et l'œuvre de ce jeune homme qui ne s'est pas attardé dans « ce monde usé, ce monde las et froid », ce jeune écrivain du début du XXe siècle si peu connu en France (1).

Le miracle s'accomplit. Le lecteur peut lire les superbes poèmes du beau Rupert :

« Nous sommes les favoris de la terre, nous savons sa leçon. / La vie est notre cri... (page 71) Nous irons parmi l'air, lumineux, de passage, / Autour des lieux qui nous ont vu mourir. (page 73) »

On songe – c'est délicieux et cruel – à ces frères lointains qui se baignèrent, nus, dans les rivières anglaises et dont certains, fauchés par la mort dans l'adolescence, ont disparu de nos mémoires.

Dans la poussière des Dieux, Rupert Chawner Brooke

Rupert Brooke voulait que la guerre de 14 fût le prolongement exalté d'une jeunesse qu'il ne savait pas quitter.

Vivre, c'était accepter que l'amour des garçons ne fût pas cet élan ensoleillé vers la beauté et la jeunesse, mais une banale étape vers la vieillesse.

La poignante et pure poésie de Brooke témoigne du bref destin d'un héros « trop aimé des Dieux » (quatrième de couverture).

■ Dans la poussière des Dieux, Rupert Chawner Brooke, Editions La Différence/Orphée, 126 pages, 1991, ISBN : 978-2729106584

Quatrième de couverture : Rupert Chawner Brooke (1887-1915). Sa mort au début de la Grande Guerre, à Skyros, en mer Egée, parachève le bref destin du jeune poète trop aimé des Dieux. Sa réelle beauté, sa place parmi les « Néo-Païens » et la Fabian Society, le charme troublant de ses vers, la foi dans l'avenir des Sonnets de guerre ont assuré sa gloire, que l'on aurait pu croire plus fragile alors qu'elle s'est pérennisée dans ce double symbole : la jeunesse et la grâce. Célébré après sa mort par Henry James dans ces pages de présentation inédites en français, son œuvre de poète n'avait jamais été publiée en France. Le choix, la traduction et la postface sont dus à Patrick Hersant.


(1) A noter : la parution en 2015 d'un hors série de la revue « Inverses » : Rupert Brooke, ou les sortilèges de la beauté, ISBN 978-2952881098, 205 pages, 15 €, avec frais de port: 18,70 €

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Rumeurs dans la salle des profs, Clarisse Nicoïdski

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman de Clarisse Nicoïdski est une tragédie. Dans son sens classique : des personnages exceptionnels sont brutalement soumis au ravage de conflits intérieurs. « Rumeurs dans la salle des profs » en respecte les règles. Unité de lieu : des professeurs (un seul homme) sont réunis. Unité de temps : l'heure du déjeuner. Unité d'action : une jeune collègue, mademoiselle Trame, s'est suicidée et la conclusion habituelle du drame en devient le prétexte. Unité de style aussi : le roman est entièrement composé de dialogues et de monologues, un chant antique qui s'élèverait vers les dieux pour leur demander le sens d'une vie, le désespoir ordinaire.

Chaque personnage met dans son langage toute sa conception pédagogique et surtout le sens (souvent unique) qu'il veut donner à la communication avec les élèves, la distance plus ou moins abolie entre l'adulte-enfant qui enseigne et l'enfant-adulte enseigné. A travers les mots de chaque prof, le lecteur saisit les raisons d'un choix, leur métier, un métier étrange, le seul qui force ses émules à ne jamais quitter le lieu du drame, sans contact avec l'extérieur.

L'élève devenu prof ne quitte pas la salle de classe se contentant de se déplacer de la table au bureau, d'inverser le face à face. Il est sorti du chœur et croit s'être approprié le premier rôle. Le mouvement de scène est traumatisant en dépit de la courte distance parcourue.

Oui chacun a son langage, usé au contact des élèves. Chacun aime les joutes oratoires : parler plutôt qu'agir. Continuer le monologue intérieur de l'adolescence, dans ce cocon à odeur de sueur et de craie, loin de la concurrence des hommes matures. Ils auscultent leurs reins et leur cœur avec des fureurs d'enfant exigeant et des complaisances d'adulte fragile. Ils se récupèrent dans les mots.

Rumeurs dans la salle des profs, Clarisse Nicoïdski

Mademoiselle Trame est morte. Elle était grise, insignifiante, faible, peu diplômée. D'elle, ils ne veulent pas se souvenir. Elle était l'envers désastreux de leur vie. Pas de quoi pleurer. Mais la mort a des séductions théâtrales et en mangeant, au rythme de la déglutition, dans ces minutes où l'on absorbe le monde et digère ses rancœurs, dans ce travail délicat qui consiste à nourrir un corps avec lequel on entretient tant de relations équivoques, la mort de mademoiselle Trame ne passe pas mais suscite une jouissance : moi, je suis encore en vie.

Parce que la vague et tiède culpabilité de n'avoir pas su l'aimer et l'écouter remet sur le chantier intérieur de chaque prof les sempiternelles aigreurs et réconforts de l'existence, Trame, déesse noire du non-dit, ressuscite le passé. Ils mangent et « se passent » le film de leur vie, leur petit théâtre, le lieu amoindri de leurs conquêtes et de leurs espoirs.

Et l'estomac rempli par la bouffe ou le dégoût, c'est du sexe qu'il est toujours question, de l'amour à ras de terre, scènes brutales de la découverte de la jouissance, ce lien le plus trouble qui les fait détester et aimer leurs élèves parce qu'ils savent, eux, qu'on ne s'en remet jamais de la morale qui rôde vorace au moment où la découverte du plaisir sexuel devrait avoir les couleurs du ciel. Mais ici dans cette pièce fermée où le soleil n'entre pas, les interdits se prélassent parce que la nostalgie du sexe cogne trop fort au bas des ventres repus.

Clarisse Nicoïdski a mis en écriture l'enfer. L'enfer des autres mais surtout le petit foyer jamais éteint de notre enfer intime. La salle des profs devient la métaphore de cet au-delà que l'on préfère imaginer horrible pour se donner encore l'espace de la tragédie mais qui n'est en fait que le décor d'une comédie de boulevard, un drame de salon, avec des portes qui ne s'ouvrent que sur les coulisses du corps, jamais sur les déserts, huis clos, dialogue de sourds, mémoire qui tourne en rond.

Comme les enfants, ils se rassurent. Le roman de Clarisse Nicoïdski ne rassure pas. La mort de mademoiselle Trame se noiera dans la trame du temps. Il n'y aura pas de drame. Juste une tragédie cachée, sans issue. L'enfer.

■ Rumeurs dans la salle des profs de Clarisse Nicoïdski, Ramsay/de Cortanze, 198 pages, 1990, ISBN : 978-2859568696


Du même auteur : La nuit verte - Guerres civiles

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Beaux à se damner, Gordon Merrick

Publié le par Jean-Yves Alt

Avec la couverture de « Beaux à se damner » : vous êtes déjà dans le vif du sujet !

« Beaux à se damner » est le seul best-seller américain de Gordon Merrick à avoir été traduit en français : une gay romance qui célèbre l’amour et les émotions.

Peter et Charlie ? Plus beaux, tu meurs !

Plus membrés aussi, et plus riches et plus talentueux, et plus « glamour » et plus... bref, deux fantasmes de chair et de sang. Et ils s'aiment. A la folie, pour la vie... Pour la vie ?

On a beau être tout ce qu'ils sont et plus encore, le bonheur n'est pas forcément garanti.

Dans le roman, l'adversité a à deux reprises le visage d'une femme. Et elles sont diaboliques. Mais Peter et Charlie vont être plus forts que ces deux femmes : chacune représente une facette de la société castratrice, et c'est une figure d'homme qui leur apportera le soutien dont ils ont besoin.

En lisant « Beaux à se damner », le lecteur souhaitera, à un moment où à un autre, être l'un ou l'autre des héros et peut-être parfois les deux à la fois.

Gordon Merrick n'a jamais milité pour ce qu'on appelle aux USA les gay right. C'est même des gays militants qu'il a reçu les critiques les plus acerbes. Les autres adoraient ses romans car, à l'époque, ils contribuaient à étayer cette Arlésienne qu'était la « culture gay ». Gordon Merrick ne croyait pas à la militance, il croyait en la romance.

■ Beaux à se damner, Gordon Merrick, Traduction de Michel Caignet, Éditions Entre Chiens et Loups, Collection Dorian Gray, 473 pages, 1987, ISBN : 978-2906540408

Beaux à se damner, Gordon Merrick

Quatrième de couverture :

Entre le New Jersey et New York, Charlie, un étudiant « beau comme un dieu », va rencontrer à l'aube de sa vie d'homme celui qui sera (malgré lui et malgré la femme dévoreuse) l'homme de sa vie, le jeune Peter, « beau et tendre à se damner »... Vendu à un demi-million d'exemplaires aux U.S.A., voici enfin le récit d'une passion de notre temps signée d'un des plus célèbres et des plus populaires des romanciers gay d'outre-Atlantique : Gordon Merrick.


Préface de l'éditeur :

North Manchester, Indiana, hiver 1982. Je dévore, dans ma chambre de collège, The Lord Won't Mind, titre original américain de Beaux à se Damner. J'ai trouvé ce livre dans une librairie du centre commercial de Fort Wayne, pour ceux à qui ça pourrait dire quelque chose, en tout cas pour dire que si on le trouve à Fort Wayne, Indiana, c'est qu'on le trouve partout ! Pas étonnant : il s'est vendu à 500.000 exemplaires.

Le livre terminé, complètement accro, je me précipite avidement sur les autres romans disponibles de l'auteur. Le stock épuisé, et moi, toujours pas rassasié, je continue à chercher avec d'autres auteurs le bonheur connu avec Gordon Merrick.

Et je ne comprends pas, alors, pourquoi ces livres, et tout particulièrement ceux de Gordon Merrick, ne sont pas publiés en France. Trois ans après mon retour dans mon pays, je me lance, avec Jean-Michel, Michel, Roger et Eric, dans la création d'une maison d'édition. Evidemment, c'est Beaux à se Damner que je leur propose d'éditer en premier car, pour moi, c'est là l'archétype des romans de la collection Dorian Gray.

Après deux mois de recherche aux États-Unis, Merrick est introuvable. Ses romans sont-ils le fait d'une équipe d'auteurs payés à la ligne ? Non, finalement Gordon Merrick existe et, s'il est introuvable aux États-Unis, c'est qu'il vit tout simplement en Normandie.

Je le rencontre à Paris, dans une brasserie près de la gare Saint-Lazare et ne suis pas déçu par le personnage. Gordon Merrick a soixante-dix ans et sa vie est un roman. Vous en découvrirez une partie, à peine romancée, dans Beaux à se Damner. Quel destin romanesque que celui du rejeton d'une richissime famille américaine, qui se lance sur une scène de Broadway, puis est envoyé comme espion en France à la fin de la guerre par ce qui est la C.I.A. d'alors. Il rencontre son Charlie à Paris, alors que celui-ci est danseur au Casino de Paris. Ils ont vécu dès lors entre Paris, la Grèce, la Normandie et Ceylan... et Gordon Merrick vit toujours avec Charlie.

Quand nous parlons de la vérification de la traduction de Beaux à se Damner, il m'annonce qu'il sera à Ceylan quand celle-ci sera prête à être revue. Comment faire ? « Mais venez donc m'y rejoindre ! », me dit-il d'un air enjoué.

Et c'est comme ça que je me suis retrouvé à Ceylan – je ne parviendrai jamais à dire « Sri Lanka » – en janvier 1987, un gros paquet de feuillets sous le bras, dans un hôtel de style colonial hollandais, plein de charme et de fleurs. Finalement, à causer, causer, causer, nous n'accordons que peu de temps au manuscrit dont, à quelques retouches près, Gordon Merrick semble satisfait. Charlie nous fait visiter la ville, cicerone à l'humour très américain ; j'adore.

Le voilà donc, ce livre, somme de nos phantasmes idéalisés, de nos rêves d'un Prince Charmant. La question est : quel homosexuel français de moins de quarante ans se reconnaît dans l'Hadrien de Marguerite Yourcenar, dans Charlus, dans Vautrin, dans les héros du Petit Galopin de nos Corps d'Yves Navarre, dans le Grand Vizir de la Nuit ? qui, si proches de nous par certains côtés, n'en restent pas moins éloignés du lecteur par leur contexte, leur vécu. Ces belles figures ne sont pas des modèles, je veux dire de la façon dont toute une génération a cru se reconnaître dans le René de Châteaubriand. Que disent-ils de ce que nous sommes vraiment ? Arrivent Peter et Charlie, les héros de Beaux à se Damner. Ce sont nos dragues, nos jalousies, nos baises, nos désirs, nos phantasmes.

Wilde dit qu'un des plus grands drames de sa vie a été la mort de Lucien de Rubempré de la Comédie Humaine. Si une telle sensibilité n'est plus de notre temps, il n'en demeure pas moins qu'il m'a fallu un moment pour me remettre de la mort d'un autre des héros de Merrick : ces romans gay, c'est tout notre imaginaire -qu'ils chamboulent !...

Peter et Charlie, quant à eux, sont déjà entrés dans ma mythologie à moi.

Et pour ceux que ce roman choquerait, voilà ce qu'en dit un des personnages du roman, Saphir Hall, que Merrick a peut-être rencontrée en chair et en os, à Harlem, en 1940 : « Je dis toujours que, si c'est de l'amour, le Bon Dieu ne peut pas y voir du mal ! Il y a assez de haine comme ça dans ce monde. »

C.H.


Critique parue dans le quotidien « Le Monde » :

Rose et bleu

Vous avez vu ce qui s'est passé hier soir en Pennsylvanie ? Six cents nanas ivres de colère ont foutu en l'air le cabaret où devait avoir lieu un strip-tease masculin, annulé à la dernière minute. Déchainées, elles étaient des vraies guenons, s'est exclamé le shérif ! Il a fallu mobiliser les effectifs de cinq commissariats de police pour en venir à bout. Ça vous en bouche un coin !

Attendez, voilà autre chose : les romans roses tournent au bleu. Bleu, c'est la couleur des homos aux Etats-Unis. Ça y est, ils ont débarqué, on va pouvoir en trouver dans les gares et dans les aéroports. Ils sont signés Gordon Merrick, le roi des best-sellers outre-Atlantique. Rien que des histoires d'amour toujours entre GM (gais milliardaires). Ils se baladent en yacht et en jet privé de Hongkong à Acapulco sur le tapis volant d'un rêve sentimental arrosé au champagne. Petit déjeuner à New-York et diner aux chandelles sur la Costa del Sol. On est beau, on est riche et on s'aime.

Marrant, non, cette inversion des rôles traditionnels ? Au jour d'aujourd'hui, les femmes veulent voir et même toucher. Il suffit d'y mettre le prix. Ça fait partie de l'attrait de ces effeuillages au masculin avec danse du ventre, poses lascives et tout et tout. Et les hommes, les hommes pour hommes, d'accord, veulent planer sur le nuage doré de la romance fleur bleue au bord des piscines en forme de coeur.

Vous me direz : avec toutes les maladies, toutes les saloperies qu'on chope sous la couette, là, en ce moment, vaut encore mieux aller en boite pour se rincer l'œil ou se shooter à la passion sur papier imprimé. Ça fait partie de la panoplie du safe sex. Du self-sex aussi. C'est vrai. Moi, la seule question que je me pose, elle est insoluble. Sur ce marché-là, comme sur les autres, qu'est-ce qui commande, l'offre ou la demande ? On aimerait bien savoir. On ne peut pas.

Le Monde, Claude Sarraute, 11 mars 1987

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