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Articles avec #livres tag

Le supplice d'une queue, François Paul Alibert (1931)

Publié le par Jean-Yves

Deux hommes se rencontrent, se plaisent et s'aiment. L'un fait à l'autre le récit d'une vie érotique sans aucun renoncement. Ils se quittent aussi simplement qu'ils se sont rencontrés, emportant l'un de l'autre une amitié sereine.




Le supplice d'une queue (publié en 1931) est un roman de la solitude du désir. La lourdeur vide d'une nuit d'été, la violence sèche de hanches masculines, la fraîcheur clandestine d'une peau à l'autre au moment où elles se touchent pour la première fois : voilà quelques grands aplats érotiques qui restent après la lecture de ce livre.

 

Quant au plaisir, il est là aussi impérieux que le désir qui l'appelle, l'un et l'autre magnifiquement évoqués dans la profondeur de leur nuit où la nudité habite toutes les formes. Voici la première fois :

 

« Chacun, de son côté, avec cette volontaire lenteur qui hésite, tâtonne, s'attarde, recommence, s'irrite et finit par une voluptueuse brutalité, chacun défaisait l'autre, dans un rapprochement de plus en plus étroit, ou Albert sentit peser contre le sien ce membre énorme, splendide, démesuré, droit et rond comme une colonne, déjà parcouru de vibrations insensibles comme un battant de cloche prêt à se mettre en branle, et qui frémissait le long de son ventre et presque à hauteur de sa poitrine, d'une pulsation sourde et saccadée. » (pp. 32-33)

 

Le supplice d'une queue est un roman de l'amour homosexuel ; il faut en souligner le caractère heureux. Hugo Marsan écrit dans sa préface que « ce roman est audacieux parce qu'il affirme qu'au travers de l'extase sexuelle le bonheur est possible entre deux hommes ». (p. 15)

 

Alors pourquoi parler de supplice ? A-t-il pour origine les dimensions extraordinaires de « ce sexe monstrueux, où toute la gloire de la terre et du ciel s'enroulait » (p. 28) ?

 

Vient-il d'une disproportion qui stupéfie mais ne choque pas le narrateur pourtant adorateur de la « perfection totale » lorsque ses dix doigts peuvent « se refermer avec la plus délicate exactitude » sur ce qu'il nomme alors la « queue sacrée » (p. 29) ? En aucun cas, parce que cet adepte du nombre d'or avoue, semblable en cela à tous les partenaires d'Armand :

 

« Encore, à choisir, préféré-je ton énormité, queue formidable qu'un Centaure envierait, puisque si les couilles sont un des organes nobles de l'homme, c'est de toi du moins, sainte queue, c'est de toi que nous vient, bien que tu ne sois qu'un instrument de transmission, l'invincible, l'indicible volupté. » (p. 29)

 

Pour quelle raison alors cette monstruosité ne pourrait-elle pas être prétexte à une exubérance capable de renverser toutes les inhibitions ?

 

Je ne crois pas du tout que le supplice d'Armand soit de ne pouvoir, par trop de moyens, satisfaire totalement ses compagnons, comme cela est suggéré. D'ailleurs, l'auteur n'y croit pas lui-même. Pas plus au fond qu'à « l'horreur de sa propre nature et le désir exacerbé d'appartenir à un autre sexe que le sien » (p. 89) qu'il dit reconnaître comme siens dans le regard de la jeune prostituée de Marseille dont il fera sa femme.

 

Armand et Albert sont des hommes qui aiment les hommes et je ne crois pas à la justification que l'un et l'autre assurent trouver à leur inversion en constatant :

 

« Nous sommes tous des femmes manquées et nous ne nous en consolons pas. » (p. 93)

 

La simulation de la jouissance féminine, pénétrée par les à-coups successifs d'une seule phrase (1), est bouleversante de précision.

 

Contrairement à la plupart des livres érotiques réductibles à un travail de mise en scène où décors et situations servent à pallier ce qu'on n'a pas, celui-ci commence à partir de ce trop de phallus dont le tragique est d'occuper toute la place, au détriment de la psychologie et même du moindre fantasme. Ce qui implique l'impressionnante nudité du récit et la raison du supplice de cette queue, qui est de devoir assurer le rôle-titre et d'être définitivement seule pour tenir la scène d'un bout à l'autre.

 

D'où, à mes yeux, la grandeur et l'inquiétante poésie de ce livre, montrant ce que chacun ne veut pas voir. Le voilà, gigantesque, ce sexe qu'on essaye toujours de réduire à sa plus simple expression, en l'affublant de sentiments, en le maquillant de théories, en l'escamotant dans une perspective esthétique. Le voilà, monstrueux, ce sexe qui ne tient pas en place, qui ne tient pas sa place, et surtout qui ne se tient pas à sa place en allant jusqu'à donner des idées. Et le voilà, enfin, son supplice montré en pleine lumière sur la scène hagarde du désir :

 

« En bien moins de temps qu'il ne faut pour le dire, tout un monde divers me traversait et m'agitait l'esprit. J'oubliais tout, et surtout ma difformité, pour ne penser qu'à une chose, c'est que j'aurais pu être, à ce moment-là, un homme comme les autres, une simple brute, un simple Jacques [...] » (p. 90)

 

Rien de plus clair : la monstruosité sexuelle commence là, dès qu'on sait qu'on n'est pas et qu'on est la simple brute.

 

« Cet homme, je le façonnais à mon gré, je lui supposais mes inclinations... Oui, il aimait les hommes, et n'aimait que les hommes ; mais pas plus que les uns et les autres, et qui comptent, hommes et hommes, hommes et femmes, femmes et femmes, qui s'aiment, pouvait-il jamais embrasser l'absolu où il tendait, qu'il cherchait en vain dans tous les corps abîmés dans ses bras et où il s'abîmait à son tour ? » (p. 90)

 

Voici un sexe, désencombré de presque tout, qui commence à prendre les proportions exorbitantes du désir qui le hante. Et en plus, c'est splendide, ce sexe immense de n'être plus que lui-même.

 

■ Préface d'Hugo Marsan, Editions Ramsay/Jean-Jacques Pauvert, 1991, ISBN : 2859569065 ou Editions La Musardine, 2002, ISBN : 2842712102

 

La pagination est celle de l'édition de 1991.

 


(1) Lire cet extrait

 

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Gilles & Jeanne, Michel Tournier

Publié le par Jean-Yves Alt

La sainte et le monstre : Jeanne d'Arc et Gilles de Rais sont réunis dans ce livre. Derrière ce titre qui chante comme le refrain perdu d'une comptine, Michel Tournier aborde son obsession littéraire essentielle : l'ogre, cet être ambigu, fragile et violent, dont l'amour de l'enfance se consume dans le vertige du meurtre.

Pour l'auteur, le destin de Gilles de Rais reste profondément lié à celui de la pucelle : ces deux personnages sont placés ensemble dans le contexte d'une époque écartelée entre diable et démon, dans la nuit encore imprégnée de paganisme, où l'adoration du dieu unique ne peut se construire qu'à travers la multiplicité des saints comme autant de légendes fantastiques abreuvées du merveilleux polythéiste.

Le XVème siècle est le personnage/décor de la double destinée du monstre Gilles, et de la sainte Jeanne, tous deux condamnés au nom de Dieu, tous deux « splendides marginaux » d'une société cruelle en train de bâtir les assises d'une morale pour le moment chancelante.

Michel Tournier montre combien la mise en procès d'un très grand seigneur et sa mise à mort font figure d'exception quand il s'agit de mœurs et il s'accorde avec les historiens pour remarquer que les raisons véritables en sont le pouvoir et l'argent.

Mais l'auteur n'oublie pas le climat de superstitions et de religiosité qui baigne le peuple et l'aristocratie.

« Gilles, comme Jeanne, comme la plupart des hommes et des femmes de ce temps, vit aux confins du naturel et du surnaturel, mais son expérience et sa pente personnelle lui montrent davantage de démons et d'esprits malfaisants que de saints et d'anges gardiens.

— Je crois comme toi, lui dit-il une nuit, que nous vivons environnés d'anges et de saints. Je crois aussi qu'il ne manque jamais de diables et de fées malignes qui veulent nous faire trébucher sur le chemin du mal. »

L'amitié, la connivence, l'amour (de Gilles pour Jeanne) ne font aucun doute pour Tournier. Il faut en mesurer l'exceptionnelle modernité si l'on songe que Jeanne faisait figure de sorcière et si l'on se replace dans le rapport homme/femme du Moyen-Âge.

Gilles, sans repères quant à ses véritables attirances dans un siècle où le mariage est affaire d'alliances et l'enfant un animal sans valeur, Gilles rencontre l'être par excellence, androgyne, l'autre idéal dans sa plénitude de frère/amant/femme.

« (Jeanne) Des yeux verts et lumineux, un visage osseux aux pommettes hautes, un casque de cheveux sombres coupés au bol, et cette démarche souple, presque animale que donne l'habitude de marcher pieds nus.

Oui, il (Gilles) a immédiatement reconnu en elle tout ce qu'il aime, tout ce qu'il attend depuis toujours : un jeune garçon, un compagnon d'armes et de jeu, et en même temps une femme, et de surcroît une sainte nimbée de lumière. »

Deux figures explicites aujourd'hui : une fille au destin d'homme, un homme amoureux des garçons, réunis dans l'égalité du combat, exaltés dans leur différence par un siècle de grossièretés et d'horreurs.

Cette image symbolique ne devient-elle pas historiquement fixée lors du sacre du dauphin Charles :

« Ayant Jeanne à sa droite et Gilles à sa gauche, le futur roi s'agenouille sur les degrés de l'autel. »

« — Je te suivrai partout, Jeanne, répète-t-il, au ciel et en enfer ! »

L'aventure merveilleuse de Jeanne ne durera pas deux ans. Commence une passion de larmes, de boue et de sang qui s'achève le mercredi 30 mai 1431 sur le bûcher de Rouen. Et Gilles assiste au Calvaire de Jeanne, et Gilles regarde le corps calciné, et Gilles ne comprend pas. Vers quel univers d'intense destruction se dirige-t-il quand il s'enferme dans son château de Tiffauges... quand il installe à grands frais la collégiale dédiée aux saints Innocents, et écoute, abruti de tristesse et déchiré d'un désir jamais assouvi parce qu'il n'a pas de réponse terrestre, la chorale d'enfants qui cristallise la beauté et l'éphémère :

« Mais c'était surtout à la chorale que le maître des lieux attachait le plus de prix. A la fois par goût personnel et parce que rien n'était plus propre que des chanteurs impubères à honorer les angelots issus du massacre de Bethléem, Gilles ne se lassait pas de recruter et d'examiner sous l'angle de la voix et du reste les jeunes chantres de sa collégiale. Il ne suffisait pas qu'ils eussent une voix divine en effet, il fallait encore que, divins, ils le fussent également par le visage et par le corps. Quant aux chants qu'on leur faisait apprendre, Gilles n'en attendait qu'une chose : qu'ils lui brisassent le cœur. »

Tout ici s'enfonce dans les ténèbres d'un monde où la jouissance se vit dans le paysage de la mort :

« Eternels, les dieux ne sont pas vivants. Ils ne possèdent pas cette moitié d'ombre, la promesse de sa mort, qui accompagne tout homme dès sa naissance, et qui lui donne son épaisseur. »

Le récit de Michel Tournier, qui ne se déclare pas étude historique mais veut cerner un homme particulier dans un siècle obscur, incorpore fort justement les légendes paysannes : le Petit Poucet découvre à l'orée de la forêt où ses parents l'ont abandonné avec ses frères le château noir de Gilles. L'ogre hante les esprits : c'est un tueur. Le désir de l'enfant comme objet sexuel ne posait certainement pas de problème à des pauvres qui vendaient leurs enfants, s'en débarrassaient et parfois les étouffaient à la naissance...

Ce serait une extrapolation risquée que de parler de pédophilie à propos de Gilles de Rais.

« Alors un jour, il (Yahvé) s'est tourné vers Abraham. Il lui a dit : prends ton petit garçon, Isaac, égorge-le et offre-moi son corps tendre et blanc. »

Que l'église catholique ait donné tant d'importance au démon, et un sens si délectable au péché confirme la double fascination de la chair et de la pureté. Gilles comblé par la richesse et la puissance, subjugué par la sérénité de Jeanne, se retourne contre un dieu qui l'a trahi en immolant le seul être qu'il ait pu vénérer. Si pédophilie il y a, elle entre pour Gilles dans l'immense vertige des forces occultes qui donneraient réponse à cette douleur d'un quotidien sans amour.

■ Editions Gallimard/Folio, 1986, ISBN : 2070377075


De Michel Tournier : Le Roi des Aulnes - Le médianoche amoureux - Angus - La goutte d'or


Lire aussi : Hommage à Michel Tournier


Lire aussi : Gilles de Rais ou La gueule du loup de Gilbert Prouteau

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Rush, John Rechy

Publié le par Jean-Yves

Rush est un bar homo américain. On devine rapidement qu'il s'agit d'un de ces bars new-yorkais qui bordent West Street le long des célèbres entrepôts désaffectés. Ce bar est le centre du livre de Rechy, le personnage mythique vers lequel convergent des figures, des formes, des hommes qui constituent un spectre fantasmatique.

 

Rush c'est aussi une marque de « poppers ». On « sent » dans ce bar, son envahissante présence, sulfureuse, dilatant les pores des nouveaux adeptes, échauffant les désirs des clients avinés, pourvoyeuse de visions ; comme un coup de sang, une colère qui monte à la tête ou une forte bouffée de chaleur.

 

Le titre de ce livre éclaire la tension, l'angoissante et frénétique chasse sexuelle que Rechy recrée en la confinant dans un bar où des hommes bardés de cuir côtoient, tel Chas, sadomasochiste convaincu, des avocats, des hommes d'affaires déguisés en prolos, en hommes de la rue, en cow-boys.

 

Un à un apparaissent des personnages aussi divers que réels. Mais aucun n'est grotesque ou caricatural. Terriblement réels, ce Bill musclé, blond, en quête du Mâle dont il ferait un mari, cet Endore, second centre du roman qui se moque du grossissement tragique des rites de drague sans pour autant résister à la force aspirante du lieu dans lequel il se trouve ; il y a aussi Robert, jeune mec tendre qui fait ses premières armes au Rush et dont c'est la véritable incursion dans un monde qu'il croyait détester et qui ne cesse de le fasciner. L'idée même de se rendre dans ce bar le faisait bander. Au Rush font également leur entrée deux travelos qui se heurtent au mépris des gays.

 

Endore se réfugie dans la causticité de ses remarques. Il refuse de coucher avec Robert comme pour le préserver à la fois de la possession égoïste des corps et de la sexualité mécanique, orgiaque qui l'exclura, sans préavis, lorsqu'il aura atteint 40 ans et qu'il aura pris du ventre.

 

Toute la « Comédie humaine » de l'homosexualité est dans ce livre : blancs, noirs, putes, hétéros, voyeurs, femmes à pédés, travelos, gigolos, clones et loubards casseurs de pédales, la présence d'au moins un représentant de ces « types » au Rush (sauf les loubards qui ont pour mission de hanter les trottoirs) ravive la puissance magique de ce bar dans lequel une grande messe noire se joue.

 

Les idéalistes qui pensent – comme si ça allait de soi – que l'oppression renforce les liens de solidarité seront déçus par ce livre. Ils seront désabusés par cette haine amoureuse qui sous-tend les rapports sécrétés par le Rush, lieu de cuite, et surtout le Rack, lieu de sacrifice.

 

Les rites solennels, le décodage des regards, les poings enfoncés dans l'anus dont Barthes disait que c'était la seule invention érotique du XXe siècle, font penser aux gladiateurs romains qui n'étaient forts que d'une certitude : celle qu'il y aurait, en dernière instance, un gagnant et un perdant.

 

Rechy ironise sur la « clonification » en disant qu'elle désensualise les corps avec son mimétisme. « Ils sont tous interchangeables. Quoiqu'ils semblent ne rien voir, rien ne leur échappe. L'air dédaigneux masque la peur. »

 

Rechy n'est pas un moraliste. Son roman a le réalisme psychologique des classiques. Il n'entend pas prouver par la persuasion. Il démonte pour démontrer ensuite, preuves en main. Les propos de bar se mêlent aux paroles intérieures. Les scènes de drague précèdent ou suivent des scènes d'agression.

 

Les loubards et les truqueurs sont, pour John Rechy, les symptômes de la haine de soi et de l'auto répression homosexuelle. Le jeune homme ensanglanté a autant d'importance que ce bar qui respire, halète, jouit à l'abri de ses murs et de sa carapace lubrifiée. On vient le secourir après qu'il se soit effondré et que les agresseurs aient pris la fuite. Deux phrases, les dernières du livre, ouvrent vers une autre destinée : « La main reste en l'air en un geste de bénédiction inachevé. Puis elle retombe et se transforme en poing. »

 

■ Editions Presses de La Renaissance, 1981, ISBN : 2856161979

 

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Le protocole compassionnel, Hervé Guibert

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans ce témoignage, Hervé Guibert note jour après jour son expérience d'un nouveau médicament, la ddl, les rémissions de la douleur et de la peur, un nouveau rapport plus chaleureux à l'amour et à la vie.

Hervé Guibert ne voulait plus écrire mais c'est l'écriture qui l'a sauvé. Le protocole compassionnel est une confession sublime, dégagé de la colère et du soupçon. Dans ces pages, il raconte avec force et pudeur les étapes d'une révolution intérieure, expérience décisive du corps et de l'esprit d'un homme de trente-cinq ans atteint du sida.

Livre poignant au style dépouillé ; urgente descente au fond de soi : « Oui, il faut bien l'avouer et je crois que c'est le sort commun de tous les grands malades, même si c'est pitoyable et ridicule, après avoir tant rêvé à la mort, dorénavant j'ai horriblement envie de vivre. »

C'est une expérience inédite que Guibert saisit dans toute son intensité : « Le sida m'a fait accomplir un voyage dans le temps, comme dans les contes que je lisais quand j'étais enfant. » Dans son immense détresse, Guibert l'écrivain le sait : « J'ai quatre-vingt-quinze ans, alors que je suis né en 1955. Ça me rapproche de Suzanne (sa vieille tante malade qu'il aime profondément) qui a elle-même quatre-vingt-quinze ans. »

La maladie a fait ses ravages. Il observe son corps amaigri : « Je manque tellement de chair sur mes propres os, dans mon ventre... sur ma langue et sous mes doigts, dans mon cul et dans ma bouche ce vide que je n'ai plus envie de combler, que je deviendrais volontiers cannibale. Quand je vois le beau corps dénudé charnu d'un ouvrier sur un chantier, je n'aurais pas seulement envie de lécher, mais de mordre, de bouffer, de croquer, de mastiquer, d'avaler. »

C'est la prise de conscience d'un combat et le courage d'en supporter les contraintes parfois intolérables. Il décide de se filmer et bloque la caméra pendant que le masseur s'acharne à réveiller un corps qui glisse vers l'inertie : «... Je filme cette nudité décharnée, touchante et effrayante à la fois, pour quoi faire ? »

Il y a un mystère, celui d'un homme douloureux, désespéré mais qui affronte la maladie, totalement lucide quant au succès de son précédent livre "A celui qui ne m'a pas sauvé la vie" : « Forcément, ton livre a du succès, les gens aiment le malheur des autres. » Tout en comprenant que c'est ce livre justement, un cri jeté hors de sa chair, qui l'empêche de s'anéantir.

C'est encore le mystère d'un homme – toujours tenté par le suicide – qui réussit à traverser les apparences, et se retrouve là où il ne reste plus rien, sinon l'essence des choses, que les bien-vivants ne voient pas.

Quel est ce quotidien, envahi par la maladie ? « J'ai maintenant peur de la sexualité, en dehors de tous les empêchements liés au virus, comme on a peur du vide, de l'abîme, de la souffrance, du vertige. » Les aventures sexuelles n'ont plus de sens, même s'il « continue à avoir des émotions esthétiques, ou érotiques » en contemplant de très jeunes garçons.

Ce que l'auteur demande aux autres c'est de l'aimer, de l'aimer au-delà du corps et à travers ce corps qui s'étiole, de l'aimer pour lui insuffler le désir de survivre. Il y a les amis de toujours et les médecins, ceux qui comprennent, ceux qui comme le docteur Domer avec « son physique de sadique de film de nazis » sont excédés par ses exigences. Et il y a Claudette Dumouchel, une femme médecin dont il veut capter l'intérêt, et pour qui il éprouve une forme d'amour, femme-mère-sœur-amie silencieuse et efficace qui a l'intelligence de l'aider sans s'apitoyer.

La lutte est âpre. Examens épuisants, prises de sang : « Combien de tubes aujourd'hui ? », fibroscopies... marcher, ouvrir les portes sont autant de supplices. Guibert ne s'abandonne pas. Il découvre la ddl, d'abord grâce à un inconnu qui lui donne le médicament laissé par un « danseur mort », la ddl que les médecins finiront par lui accorder dans ce « protocole compassionnel », expérimentation de la dernière chance.

Si parfois, Guibert se révolte contre « le commando des écorcheurs de cochons » qui triturent et violentent son corps malade, il se laisse aimer, dorloter comme un enfant livré aux adultes, jusqu'à faire le voyage à Casablanca pour rencontrer un guérisseur qui lui insuffle son « magnétisme » (chapitre remarquable entre exaltation et résignation) et auquel il s'abandonne, davantage conquis par l'enthousiasme de l'homme que convaincu de ses pouvoirs.

Hervé Guibert note que le mot sida s'éloigne : « J'ai du mal de nouveau à prononcer le mot » et qu'il est sorti de son narcissisme de jadis, qu'il est heureux des messages de sympathie, de sa gloire – il pense qu'il a écrit une œuvre qui lui survivra – et se rassure parce que son livre a été compris : « ... J'ai l'impression d'avoir fait une œuvre barbare et délicate. » Il sait aussi qu'il a une chance que les autres n'ont pas. Il peut écrire, expulser l'angoisse, grandir sa vie, donner plénitude à son passé : « C'est quand j'écris que je suis le plus vivant. » Il a raison.

Guibert reprend son souffle de vie : « Mon dieu que cette lutte est belle. »

■ Le protocole compassionnel, Hervé Guibert, Editions Gallimard, 1991, ISBN : 2070722260 ou Gallimard/Folio, 1993, ISBN : 2070387313


Du même auteur : La mort propagande - Mon valet et moi

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Les amours dissidentes, Boris Arnold (1956)

Publié le par Jean-Yves Alt

Souvenirs amoureux des années d'occupation

Boris Arnold révèle dans ce récit les expériences homosexuelles de son personnage, Maurice Maurel – pendant son enfance et les premières années de sa vie adulte sous l'occupation.

Les premières lignes annoncent la couleur :

« Tout d'abord, une vérité première – comme l'eût dit notre grande Colette – une vérité qu'à l'inverse de Mme Peloux, mère de Chéri, il n'est pas besoin de répéter : "J'aime les hommes" !... Et du plus loin qu'il m'en souvienne, je les ai toujours aimés, dès l'heure même où j'étais à cent lieues d'imaginer les agréments qu'il était et sera toujours possible de goûter par eux. J'avais à peine sept ans lorsque j'eus, non point encore la révélation, mais l'intuition de la nature dont le Destin m'avait fait le redoutable et merveilleux présent. Je recherchais déjà les garçons : des garçons plus âgés et plus forts que moi et toujours – j'étais intraitable sur ce chapitre – des garçons intelligents, beaux et surtout très soignés. » (L'éveil, chapitre I, p. 9)

Maurice supporte mal qu'on ne le tienne que pour un dragueur habile dont tout le talent se limiterait à savoir passer à l'action puis à raconter ses périples voluptueux. Il a encore à prouver qu'il est un homme respectueux et respectable.

« Mes confessions, des "polissonneries" et leur auteur – personne pudique s'il en fût ! – une "fameuse grue" ? Les gens ne comprennent rien à rien, décidément ! » (A cœur fermé, chapitre IX, p. 216)

Maurice ne livre pas son corps au premier venu. Ses premiers émois restent longtemps chastes.

Le corps de Maurice est en accord avec les canons de la beauté masculine de notre XXIe siècle : une part de féminité accompagnée « d'une incontestable virilité de caractère et d'un goût marqué pour le commandement » (L'éveil, chapitre I, p. 11) ; Maurice admire – chez les hommes – une plastique développée : il réagit pourtant, face à cette dernière, par un surinvestissement intellectuel et affectif.

Maurice – dans ce récit teinté certes de légèreté – reste un homosexuel, écrasé par des siècles de culpabilité. Il est ainsi une victime expiatoire idéale :

« […] il est des soirs où tout s'efface devant les exigences les moins nobles de la Nature et je ne pense pas que ceux qui hantèrent les bosquets de l'Avenue Gabriel, du Champ-de-Mars et d'ailleurs auront le front de me jeter la première pierre. Ceux-là, j'ose le dire, ont fait plus que moi, beaucoup plus, et pour leur seul bon plaisir. Mais si la recherche de l'amour n'est pas plus justifiable, pour certains, que celle de la volupté ; si mes "irréductibles" souhaitent que j'en sois puni, ils peuvent se rasséréner : mon crime – si crime il y eut – a été expié, et au-delà. » (Le cœur fermé, chapitre VI, p. 189)

Maurice n'en reste pas moins un modèle des plus séduisants. Le récit insiste surtout sur ses rencontres avec des soldats allemands, Hans, Karl, Rudolph et Waldy :

« […] lorsque je m'éveillai, dans le lit et entre les bras de M. le Conseiller Karl Hohlbein, je me demandai pourquoi les Allemands s'obstinaient à se rendre si désagréables en faisant la guerre, alors qu'ils pouvaient dispenser tant de bonheur en faisant l'amour ? » (La saison d'amour, chapitre II, p. 62)

« Je sens et je sais, je ne saurai jamais assez en convenir, qu'il y a eu dans ma vie et, ce qui est peut-être plus révoltant encore aux yeux de certains, dans mon cœur, beaucoup d'Allemands, beaucoup trop. Et ces Allemands – me l'écrivait, d'ailleurs sans indignation, un tendre et indulgent ami – "y ont joué un rôle important, multiple, et toujours beau". […] Ces Allemands – encore une fois – m'ont aimé comme jamais je ne l'avais été, comme jamais plus je ne le serai, et comme j'avais toujours eu le besoin de l'être, c'est-à-dire non point seulement pour des jouissances charnelles que m'ont toujours demandées, uniquement hélas, les autres homosexuels, mais encore, et surtout, avec affection, avec tendresse. » (Le cœur fermé, chapitre VI, pp. 188/189)

Si l'on peut regretter un certain manichéisme dans le choix des personnages et un manque de profondeur dans l'évaluation des mécanismes psychologiques qui les attachent, il n'en reste pas moins que Boris Arnold a su trouver un ton original pour relater des rencontres singulièrement troublantes. Ce n'est déjà pas si mal.

Bien sûr, Boris Arnold n'a pas dans son écriture, la hauteur de Claude-Michel Cluny dans « Sous le signe de Mars ».

« Car, bien qu'il fût Allemand, c'est-à-dire de la race maudite, détestable, haïssable et tout ce qu'on voudra, Hans n'en était pas moins un être admirable et à tous points de vue : moral, intellectuel et, mon Dieu ! physique ! » (La saison d'amour, chapitre II, p. 55)

« Je redescends sur le quai et le train m'emporte mon petit Boche, ce petit Boche que je devrais haïr et que j'aime cependant un peu parce qu'il est tendre, sincère, parce qu'il n'y a jamais eu de haine dans son cœur et parce qu'enfin, au-dessus de toutes les frontières et au milieu de tous les conflits imbéciles déclenchés par des gens immondes et pour des intérêts particuliers, sordides et scandaleux, il y aura toujours, pour certains êtres, un terrain éternellement calme de fraternité véritable et d'amour sans calcul. » (Le cœur fermé, chapitre VI, p. 175)

Si Maurice prend conscience des véritables sentiments qui circulent entre Marc et lui (un amour où n'entre rien d'autre qu'un élan incontrôlable), il ne sait pas en prendre acte :

« Marc ne m'aimait point, mais l'amour extravagant et passionné que j'avais pour lui flattait son orgueil et il tenait à le conserver, aussi bien par amour-propre que par nécessité ; aussi, lorsqu'il me sentait ému par les multiples et si délicates bontés de Hans, il s'en irritait et s'ingéniait à m'accabler de flèches perfides qui me faisaient un mal terrible. » (La saison d'amour, chapitre II, p. 55)

Ce récit est – sans doute en partie – une autobiographie de Boris Arnold ; les mots utilisés sont touchants : ils engagent dans ce voyage de l'autre qui lui est si personnel. Comment alors se produit la séduction ? Peut-être par un débordement de tendresse et de commisération – qui n'a rien à voir avec la pitié – pour tous ceux désignés par la vindicte des âmes bien pensantes.

La commission de censure considéra pourtant que ce roman était de nature extrêmement dangereuse, et l'interdit.

■ Les amours dissidentes, Boris Arnold, Paris, Prima-Union, 1956, 219 pages, tirage limité à 320 exemplaires numérotés


Lire quelques chapitres de cet ouvrage


Lire aussi la chronique sur le blog « Bibliothèque Gay »


Lire l'article de Marc Daniel paru dans le numéro 34 de la revue Arcadie (octobre 1956).

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