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Articles avec #livres tag

Le camarade, Henri d'Amfreville (1963)

Publié le par Jean-Yves

Le 18 juin 1938, sur la place de la Gare de Moulins, Jean Thourel, 13 ans, fils d'un ancien garde-mobile, fait la connaissance d'Hans Shutts, jeune musicien allemand dans un orphéon de passage qui vient de jouer une aubade.

 

Hans, ayant remarqué le jeune garçon passionné de musique, l'invite à venir trinquer avec la troupe dans une taverne. Posant sa main sur la tête du jeune garçon, il lui dit : « Tu es mon petit camarade » (p. 10). Jean donne à ces mots une valeur absolue.

 

« "Ici, petit, on est tous des camarades ; tu en seras un de plus parmi nous. Un camarade d'honneur." Et, plus bas : "Entre nous, c'est ça !" et écartant les bras, il les rapprocha, nouant ses mains, et ses doigts s'enlacèrent. "C'est la première fois, petit Johann, que cela m'arrive d'appeler quelqu'un “mon petit camarade” ; je ne sais pas qui tu es ni pourquoi tu es venu, mais tu as une tête qui me revient". » (p. 97)

 

Cette expression « Tu es mon petit camarade » sera reprise tout au long du récit dont Jean est le narrateur, plus de vingt ans après les faits qu'il relate.

 

En dehors de l'un d'entre eux (Ricardo que l'alcool rend dangereux), les musiciens sont heureux de la présence du garçon : « Si tu n'avais pas eu de parents, on t'aurait gardé avec nous comme mascotte » (p. 95).

 

A la sortie de l'auberge, Jean reprend les mots d'un copain avec qui il est venu écouter le concert : « Oui, il est rond, Hans ! » (p. 107). Le sergent, chef de la fanfare, qui a entendu cette réplique, en profite pour humilier Hans alors que la troupe quitte la ville. Les trois mots malencontreux bouleversent Jean au point qu'il part à la recherche de Hans. Il court à travers Moulins pour le revoir et lui demander pardon. Arrivé au « no man's land d'Yzeure » là où campent les musiciens, Jean provoque une altercation entre Hans et Ricardo. Ce dernier pense que Jean est un « mauvais camarade » (p. 109). Une rixe éclate entre les deux instrumentistes ; elle finit mal ; Ricardo est tué. Hans doit fuir. Jean veut l'aider. Le jeune allemand lui demande de tout oublier.

 

Dès lors le sort de Hans va dépendre de Jean – seul témoin du meurtre – de sa fidélité, de son courage, de sa faiblesse.

 

Jean a-t-il livré Hans ? Il le croit. Il pense même l'avoir trahi par trois fois. Car quatre mois après les faits, l'inspecteur Ventadour interroge Jean, et, par un subterfuge, le conduit à dénoncer Hans comme le meurtrier : « La machine à écrire s'est mise à pétarader pour enregistrer ma déposition faite parmi les larmes » (p. 31).

 

1962 : Hans Shutts est retrouvé ; son procès s'ouvre. Jean Thourel, qui est alors marié, se remémore les liens qui l'unissaient à Hans.

 

« Je [Jean] dis :

― Hans Shutts agit comme s'il voulait se perdre.

Et il [le juge en 1962] me répondit, en esquissant son maudit mouvement :

― Et vous-même, n'avez-vous pas déposé comme si vous vouliez le sauver ?

— J'ai dit la vérité et je réitérerai les déclarations que j'ai faites.

— Tout est irrationnel dans cette histoire, […] rien ne concorde. » (p. 27)

 

Par la déposition qu'il fait, Jean obtient l'acquittement de Hans.

 

Jean, narrateur unique du récit, se penche sur son passé, revoit l'univers de son enfance au charme suranné, et surtout l'ami qu'il a trahi. L'écoulement du temps l'oblige à écrire ce qu'il a vécu car « il y a beaucoup de mots dont le sens échappe à un enfant. Il est seulement à même de donner un sens au ton, aux regards, aux expressions des visages, mais non aux paroles qui sont jetées comme des acides, et il ne leur accorde pas la même signification que les adultes » (p. 22).

 

L'histoire se termine au mieux. L'anamnèse débouche sur une belle leçon : Le temps ne détruit pas toujours tout… Le temps ne nous détruit pas et le temps avec nous ne se détruit pas.

 

« Le camarade » distille une écriture magnifique, de celles qui arrêtent le temps en autant de tableaux fragiles et émouvants (1).

 

Sur une possible homosexualité qui pourrait expliquer les liens entre Hans et Jean, Henri d'Amfreville – par la voix de son narrateur – prend toutes les précautions : « Qui oserait analyser les liens mystérieux et les complexes dont est faite une camaraderie, si désincarnée soit-elle ? » (p. 32)

 

Plus de vingt ans après les événements, Jean – pour désigner les liens qui l'unissaient à Hans – utilise le terme de « fraternité » : « J'ai découvert au fil des jours, que la fraternité était plus invulnérable que l'amour ; plus magique encore ; et jamais vulgaire. » (p. 10)

 

Quand il parle de cette « fraternité », Jean peut aussi être plus sensuel : « J'aurais voulu qu'il [Hans] m'emmène avec lui sur les routes et sur les bateaux, à la condition de partager sa vie et sa couche ! » (p. 138). Le narrateur ajoute plus loin : « Hans, tu aurais pu faire de moi ce qu'il te plaisait : tu me subjuguais. J'avais une telle soif d'humanité. J'éprouvais une si grande plénitude à ton contact que je me sentais humble et comme sous la sacration d'un Dieu. » (p. 143)

 

Tous les deux savaient, dès leur rencontre, que de tels sentiments étaient non seulement condamnés mais que l'on ne pouvait pas les avouer. Jean dédouane ainsi Hans d'un éventuel détournement de mineur : « Pourquoi l'accuser de s'être pris d'amitié pour moi, alors que j'avais couru à lui spontanément ? » (p. 21)

 

Pourtant quand Hans déclare aux policiers ne pas connaître Jean – pour le protéger – ce dernier ne le comprend pas ainsi ; Jean ressent alors un doute – qu'il retourne dans un sens positif : « Quand on prononce mon nom, il [Hans] feint l'étonnement. Lors de son interrogatoire à Santa Fe de Bogota, les policiers, prétend l'avocat, l'auraient accusé d'avoir eu des intentions troubles à mon égard […] Maintenant que je révise les faits et gestes de Hans, et que je cherche à les interpréter, l'incertitude me gagne. Je ne puis expliquer son mutisme et sa gêne quand on évoque mon souvenir, sinon par le fait qu'il s'était pris pour moi d'un sentiment qui lui semblait répréhensible. A supposer qu'il en soit ainsi, notre merveilleuse et brève rencontre n'en est restée que mieux auréolée d'humanité. Son sacrifice en prend un sens plus profond, et trouve sa justification naturelle. Oui, dans le secret de mon âme, Hans en est encore rehaussé, alors que pour les brutes morales, notre camaraderie resterait entachée de quelque chose. » (pp. 31/32)

 

Ainsi, si l'auteur ne prend pas totalement position dans son œuvre, il démontre très clairement que le poids des différents anathèmes d'une société peut conduire à altérer, estomper, détruire l'existence de ceux qui vivent en marge.

 

■ Éditions Plon, 1963, 181 pages

 


(1) Ce récit m'a aussi permis de me remémorer de belles escapades dans Moulins et sa banlieue.

 

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Je suis talentueux, Christophe Lucquin

Publié le par Jean-Yves

Le seul repère, qui reste à l'agent littéraire Matthieu Pequin, est son jeune auteur talentueux Léopold Pek, jeune homme indépendant, mais également flatté d'être l'objet d'une si brûlante convoitise.

 

 

« J'attends Léopold. Il m'a persuadé de l'accompagner en Argentine, à Buenos Aires.

— Te voilà enfin. À ce rythme, nous allons rater l'avion Ne t'inquiète pas. L'avion nous attendra.

— Ce que tu peux être détestable quand tu adoptes cette attitude !

— Détestable, oui. Mais je sais que tu m'aimes quand même.

— Léopold, j'admire ceux qui sont calculateurs et qui savent se faire désirer. Mon problème, c'est que tu as tout de suite compris que j'étais conquis. Maintenant, tu en profites.

— Cela change-t-il quelque chose ?

— Oui, je suis dépendant. Tu le sais. Et je m'en rends compte. Et ça m'agace de savoir que tu sais très bien que je suis à toi.

— Ah ! Matthieu, je t'aime beaucoup, tu sais.

— Je sais. Mais je doute de moi. C'est énorme ce qui arrive. » (p. 21)

 

Composé de cette figure centrale autour de laquelle gravitent les autres acteurs (un éditeur argentin, un éditeur français, une critique littéraire), ce court roman est construit comme une perspective cavalière, où les plans se chevauchent et forment un ensemble finement construit.

 

Matthieu Pequin est le narrateur de sa propre histoire : parfois, on croit lire son journal où abondent les répétitions. En fait rien n'est laissé là au hasard ; les redites que nous impose Christophe Lucquin, permettent de voir apparaître une image de moins en moins floue des deux (?) personnages principaux : l'agent littéraire et son auteur. Les répétitions nourrissent les obsessions de Matthieu permettant au lecteur de reconstruire et d'approfondir par lui-même, les différents personnages de ce roman. Les phrases de Christophe Lucquin s'enroulent en une spirale infinie – celle du ressassement – qui conduit vers la mort.

 

Matthieu Pequin défend-il ce culte du moi, qui serait la seule vérité qu'il entrevoit dans sa vie ? Son moi ne s'est-il pas épuré de toutes les parcelles étrangères que la vie y introduit habituellement ? comme le laisse deviner le départ de Javier, son amant. Son moi ne s'est-il pas adjoint ce qui lui est identique, assimilable – à savoir Léopold Pek – quand il se livre sans réaction aux forces délirantes de son instinct ? comme pourrait le prouver l'élimination de tous ceux qui tenteraient de nuire à son protégé. Ce moi, une fois fortifié, ne consacre-t-il pas la séparation radicale du social et du moral ? Si curieux que cela puisse paraître, ce serait alors par amour du bien que Matthieu Pequin aimerait le mal.

 

« Je me suis remis à divaguer. Il faut que je revoie Sylvie et que je lui fasse part de mon échec. Je suis bel et bien malade, peut-être fou. J'arrive à prendre un semblant de recul et je ne peux que constater la déchéance dans laquelle je me suis peu à peu jeté. Sous quel prétexte ? Je ne comprends même pas mon objectif. De l'égocentrisme, la soif de rester aux premières lignes. Et pourtant, aujourd'hui, je rejette tout cela. […] La vie devient pour moi une corvée. » (p. 97)

 

Ce roman ne met-il pas en scène moins l'amour de Narcisse pour sa propre image que son dédoublement ? Là s'arrêtent mes questions afin de ne pas dévoiler le cœur de ce roman…

 

« Si je mourais aujourd'hui, qu'est-ce que tu ferais ?

— Je mourrais demain. » (p. 109)

 

Il faut préciser que l'aspect pathologique et criminogène de l'homosexualité de Matthieu Pequin n'a rien à voir avec les conceptions médicales du XIXe siècle. Si l'homosexualité peut cohabiter avec les névroses et les psychoses, elle n'a, ici, rien qui permette de la considérer comme d'ordre psychopathologique.

 

Ce roman permet encore d'entrer par petites touches dans un monde littéraire où il convient de louvoyer, de déroger à l'exigence de soi, quand bien même le prix à payer serait une vie de désastre et de misères.

 

La thématique de ce roman – la séparation et l'interdépendance – évoque aussi Montaigne (Essai III), qu'il nommait l'« utile » et l'« honnête » et que Jean Starobinski a résumé ainsi :

 

« Montaigne nous invite à y prendre garde : l'individu n'entre en possession de lui-même que dans la forme réfléchie de son rapport aux autres, à tous les autres. » (1)

 

Éditions PopFiction, collection Mors aux dents, 20 octobre 2010, ISBN : 978-2923753171

 


(1) Montaigne en mouvement, Jean Starobinski, Gallimard/Bibliothèque des idées, 1982, ISBN : 2070224791, p. 367 


Du même auteur : Le cœur de Pierre

 

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L'adieu nocturne, Georges Imann (1926)

Publié le par Jean-Yves

« L'adieu nocturne » est écrit sous forme d'un journal : celui de Robert Praloux étudiant et précepteur de Jacques Hersent, fils d'un ingénieur des travaux publics. Parce que son père est souvent parti sur les chantiers et que sa mère est fréquemment absente, l'adolescent se prend d'affection pour son maître.

 

Le père ne souhaite pas que son fils soit sous le joug d'une éducation contraignante. Ses consignes montrent qu'il refuse une instruction qui étouffe :

 

« — Et maintenant, monsieur Praloux, que ces petits détails sont réglés, laissez-moi vous souhaiter la bienvenue et aborder un sujet qui m'occupe plus encore que le baccalauréat de mon fils. Je vous ai dit tantôt que, dans mon esprit, l'aide intellectuelle que vous aurez à fournir à mon petit Jacques s'applique à sa préparation universitaire. […] Mais il y a plus. Je vous confie Jacques, non seulement comme un élève, mais comme un disciple, ou, si vous préférez (je vois que le mot vous a fait rougir) comme un jeune frère. Voilà pourquoi j'ai tenu à ce que ce maître fût à peine un aîné pour Jacques. Vous avez vingt-trois ans, il en aura seize au mois d'avril, c'est un écart suffisant pour créer entre vous des droits et des devoirs réciproques, tout en écartant beaucoup d'obstacles à la confiance que votre rôle sera d'éveiller en lui. […] Ce que je réclame de vous, Praloux, […] c'est avant tout une bonne, une salutaire, une apaisante influence sur lui. Ce pauvre enfant […] est parvenu à l'âge ingrat où l'être se replie sur lui-même, se dérobe et souffre silencieusement. Durant ces derniers mois, j'ai observé chez Jacques un changement d'humeur, une irritabilité, une mélancolie qui m'ont moins surpris que navré. Certaines raisons de cette transformation me semblent plausibles, d'autres me demeurent cachées. A vous donc de faire s'épanouir plus librement cette petite âme, d'étayer sa confiance et de l'appeler à la joie. Moins de grec et de latin si vous voulez et plus d'enthousiasme. Je ne doute pas, d'ailleurs, que vous ne m'ayez déjà compris à demi-mots. » (pp. 17/19)

 

Très vite, l'élève ressent une vive affection pour son professeur. Celle-ci est – sinon expliquée – largement suggérée par la considération qu'il ne trouve pas dans sa famille. Elle est renforcée quand Jacques découvre que sa mère entretient une liaison avec le chef des travaux de son père :

 

« J'eus bientôt la certitude morale que ma mère était devenue la maîtresse de Dombrowski et que leur cynisme n'aurait désormais plus d'égal que la trop grande confiance de mon père. Vous le jugez peut-être ridicule, mais moi je l'en estime d'autant plus. Ce sont les jaloux, que liante la peur d'être trompés, qui sont ridicules, et mon père, lui, avait une trop belle âme pour soupçonner seulement une pareille vilenie. » (p. 67)

 

Robert Praloux, le précepteur n'est pas insensible aux marques de tendresse de son élève qui n'hésite pas à l'embrasser :

 

« — Vous, Robert, je vous embrasserais !

Pour la première fois, je sentis contre ma joue le baiser de ses lèvres ; je le tins un moment serré contre ma poitrine. Ce fut une étreinte très longue, telle qu'aucune autre ne m'a jusqu'ici procuré d'extase.

— Mon petit Jacques, mon cher petit Jacques ! murmurai-je. » (p. 69)

 

« Qu'avait-il besoin de m'adresser ces paroles, d'appuyer d'un baiser cette nouvelle preuve d'amitié ? Tandis qu'il se serrait contre moi, qu'il approchait de moi sa bouche toute frissonnante encore de sanglots, ses joues où je goûtais une âcre saveur de larmes, n'étais-je point déjà à lui corps et âme, ne répondais-je pas à toute sa tendresse par l'amour qu'il avait éveillé dans mon cœur. » (p. 78)

 

Toute attirance vers un autre humain, même la plus passagère, la plus occasionnelle, doit, en réalité, être sexuelle. C'est bien ainsi qu'il faut lire le journal de Robert même si jamais Robert ne passe à l'acte :

 

« […] je découvre chaque fois avec un saisissement nouveau sa pure gracilité d'éphèbe qui me dévoile la lassitude ou l'abandon du sommeil. Durant la leçon, mes yeux s'arrêtent sur le dessin de sa nuque, sur ses cheveux légers. J'aime l'odeur fraîche et jeune de sa chair, le parfum de son souffle et ce regard un peu sombre dont il m'interroge comme s'il voulait saisir au vol ma pensée, prendre encore un peu de ce moi que je lui abandonne et que sa tendresse croissante toujours plus généreuse me restitue. » (pp. 45/46)

 

Si Jacques confie ces lignes à son journal, il reconnaît qu'il les passerait sous silence pour d'autres que lui. Ce qui ne l'empêche pas d'être relativement débarrassé de nombreux préjugés :

 

« Il y a dans ce commerce incessant d'un jeune maître et de son élève, dans cette cohabitation, cette intimité journalière, un élément de trouble dont seul un ascète ou un imbécile pourrait s'étonner. » (pp. 43/44)

 

En ce sens, « L'adieu nocturne » est une honorable étude psychologique : un roman sans fausse pudeur ni orthodoxie aveugle.

 

« Qu'importe si ce que j'écris est cynique. Un jour, peut-être, je m'étonnerai en relisant ces lignes. Mais c'est alors seulement que je serai hypocrite. […] Toute ma jeunesse perdue n'a été que l'espoir passionné de Jacques. » (p. 95)

 

Quand Jacques exprime le désir de vivre à Paris avec Robert, ce dernier refuse en dominant sa passion afin de ne pas trahir le contrat « signé » avec le père de l'enfant. Ce qui n'empêche nullement Robert de tenir un double discours sans pourtant obéir aux impératifs contradictoires de sa double pensée :

 

« Peut-être même ai-je tort de vouloir dominer ma nature par égard pour cet enfant, et, dans son propre intérêt, n'eût-il pas mieux valu ne pas m'opposer à ce qu'il demandait de moi ? Point n'est besoin des pédants efforts d'une physiologie allemande pour m'avertir que nul penchant ne se domine, que nous n'oublions pas, que nous ne nous domptons pas, que nous refoulons simplement, si bien qu'un jour ces désirs, un instant mâtés, se redressent plus impérieux et plus sauvages. Il se peut que je paie très cher les scrupules de ma conscience et que je me réveille plus abject que je l'eusse jamais été. » (p. 102)

 

Cet extrait est à rapprocher des refoulements de jeunesse de Robert quant à son homosexualité :

 

« Je n'ai pas eu d'amis, car je redoutais déjà leurs jeux bruyants, leurs fureurs grossières de petits mâles. […] Puis est venu le collège, l'éveil encore enténébré des sens et l'inexprimable angoisse des premières amitiés. Ma timidité, jointe à une sorte de pudeur, qui n'était alors peut-être qu'une hypocrisie de vicieux, m'ont préservé de leurs turpitudes, mais sans apaiser en moi cette soif d'inconnu que la vie ne m'a pas permis d'étancher. Et, de cette contrainte imposée, il m'est demeuré plus d'inquiétude que de profit, une sorte de refoulement douloureux, de déséquilibre, d'insatisfaction et de nostalgie. » (pp. 87/88)

 

Trois idées sur l'homosexualité guident finalement le roman de Georges Imann : l'homosexualité n'est pas contre nature ; elle est inguérissable ; son refoulement a des conséquences plus dommageables.

 

Admirable.

 

■ Paris, A la Cité des Livres, collection L'alphabet des Lettres, 1926, 109 pages

 

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Romances sans paroles, Yves Navarre

Publié le par Jean-Yves Alt

Le narrateur, les narrateurs, des prénoms se consument dans l'errance. Chaque chapitre c'est toi, moi, lui, elle, sa romance, notre romance pour cet instant où je te croise, te désire, te quitte.

Simon, Sam, Raoul, Sébastien mais aussi Laure, Katherine, Esther... des prénoms, les prénoms de ceux que la vie donne. Années 60, années 70, les années passent vite : Simon et Laure ont oublié de les compter. Bien sûr, il y a Karpak qui a présenté Laure à Simon. Et Hansen qui fut le patron de Simon et qui est ami de Karpak.

Mais il y a également les autres, tous les autres, celles et ceux qui ne font que passer et qui, pourtant, n'ont jamais de second rôle. Il y en a simplement toujours une ou un qui parle et l'autre qui se tait. Des romances, oui. Mais sans paroles au pluriel, sans paroles échangées. A chacun sa singulière histoire.

Yves Navarre avec « Romances sans paroles » atteint profondément ce qui semble être le sens de son écriture : une solitude qui exalte l'amour. Tous ses romans portent la déchirure originelle, la conscience aiguë des frontières du moi, sans cesse alertée par l'autre, bloqué dans la même infirmité.

N'est-ce pas le grand désastre d'avoir perdu la fusion collective qui déjoue le complot de la mort ?

Si ses livres vont si fort à mon cœur, c'est qu'ils répètent inlassablement la solitude, le cri qui jaillit au fond de la nuit, quand le spectacle de chacun n'a plus d'audience. Ce roman exploite ce thème mais le rénove par sa structure : les chapitres sont autant de voix qui complotent en secret, quand l'existence lâche ses amarres.

Ces voix se croisent mais seul le lecteur sait les liens que ces courtes histoires ont tissés entre les protagonistes. Simon couche dans le lit de son fils pour vaincre la souffrance de sa femme disparue ; le fils, Pierre, veille près d'un autre lit, celui où meurt peu à peu Katherine. Une étrangère ? Ou ce mort que Simon reconnaît en lui quand il gémit, ou cette morte que sera Laure la femme aimée ?

Toi que je quitte, toi qui pars, toi que j'ai reconnu pour le temps de cette brève nuit de sexe, toi, si jamais j'imagine ta mort, j'entre dans le désespoir parce qu'en cet instant je veux te préserver et je cours après toi pour t'envelopper de la chaleur de ces mots que je n'ai pas su dire... Il faut lire la lettre de Jean Hanssen à Sam, superbe chant d'adieu…

A travers ces êtres, différents en surface mais si semblables dans le survivre, l'écrivain veille, Yves Navarre. Même si Jean Hanssen lui ressemble, et aussi le romancier Karpak, et si Sam semble au plus près de sa vie, dans ce roman, qu'on soit l'un ou l'autre, la petite tragédie se rejoue, répétition dérisoire de la mort. Navarre accompagne ses personnages, marche à côté d'eux ; il sait où vont leurs chemins, il écoute leur appel.

Romances sans paroles est un roman de la maturité : un arrêt. Plus le temps de demander, plus le temps d'espérer. Il reste à essayer de cerner ces tendresses qui font tenir debout.

« Et si l'amitié n'était que de l'amour bien exprimé ? L'amoureux bafouille. Le coup de foudre est suivi d'un coup bas. […] L'amitié, c'est ce qui survient quand on a compris que l'amour n'existait pas. […] Il n'y a pas de rupture en amitié. L'amitié n'est qu'une continuelle rupture. Elle garde toutes les distances. […] Le projet amoureux est irréel. Le projet amical est quotidien, continu, même si on ne se voit pas. […] » (pp. 85-86)

Sagesse de l'homosexuel qui, plus que tout autre, a fait le tour des amours trois petits tours et puis ça recommence. Que recommence la romance !

Le roman d'Yves Navarre dans son désir d'élégante légèreté, accroche au plus saignant de l'être, une romance qui en dit long, un roman qui avec le dernier chapitre « à suivre » ouvre sur le silence.

J'ai aimé ces êtres éternellement en partance, éternellement immobiles. Ceux qui gardent les yeux de l'enfance. Ceux qui attendent dans la lucidité : ceux qui savent le dénouement mais renouent sans cesse avec l'espoir.

■ Romances sans paroles, Yves Navarre, Éditions Flammarion, 1982, ISBN : 2080644777


Quelques ouvrages d'Yves Navarre : Biographie - Ce sont amis que vent emporte - Fête des mères - Hôtel Styx - Le jardin d'acclimatation - Kurwenal ou la part des êtres - L'espérance de beaux voyages - Louise - Le petit galopin de nos corps - Premières pages - Une vie de chat - Romances sans paroles - Les dernières clientes [Théâtre] - Portrait de Julien devant la fenêtre - Le temps voulu - Killer - Niagarak - Pour dans peu

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Une Jeunesse (1907) - La neuvaine du petit faune (vers 1920), Jacques Adelswärd-Fersen

Publié le par Jean-Yves

Au travers de ce recueil de Jacques d'Adelswärd-Fersen [1880/1923], c'est aussi le visage de la jeunesse qui se dessine, avec ses joies et ses tourments, ses espoirs et ses désillusions. Hier comme aujourd'hui, l'amour est au cœur de cette rencontre entre l'écrivain et son lecteur.

 

Ceux qui auront la chance de découvrir ces textes d'Adelswärd – passionnant et émouvant – plongeront d'emblée dans un univers qui, pour être daté dans l'histoire, n'en sont pas moins infiniment proche par les échos qu'ils suscitent.

 

Jacques d'Adelswärd raconte dans cette nouvelle et ces poèmes – qui se lisent dans un seul souffle – son adolescence jusqu'à l'âge de quarante ans.

 

« Une jeunesse » évoque à travers le personnage de Nino, adolescent sicilien de quatorze ans, deux amours de l'auteur : l'un – dans une relation « paidérastique » – avec le peintre français Robert Jélaine ; l'autre pour une jeune fille Michaëla avec laquelle il « rencontrait tant de jeunesse et de gaieté » (p.72).

 

La découverte par l'oncle de Nino, de la relation entre son neveu et Jélaine conduit à la séparation immédiate des deux amants. Le devenir de l'adolescent est fixé : il sera prêtre.

 

Nino distingue au séminaire les enseignants « aux visages passifs, gras et contemplateurs », les « vicaires ambitieux, ou frères ignorantins » (p. 66) du Padre Seraphino qui enseigne l'Histoire Sainte : « le seul [être] mu par une foi sincère, un désintéressement absolu » (p. 66). Pour Nino, c'est un instant de lumière maladroitement recouvert par les ombres du quotidien :

 

« Ils passèrent là des heures inoubliables. Tantôt c'était le sacrifice d'Abraham et le beau corps juvénile de Jacob souriant déjà vers Dieu. Tantôt passait en frémissant la tendresse éperdue du Cantique des Cantiques, "Mon bien-aimé... mon bien-aimé... j'ai attendu jusqu'à l'aurore !... Mes lèvres ont soif de toi !" Et tantôt aussi, David adolescent dansait en rêve devant le roi Saül, plus léger, plus troublant, plus racé qu'une courtisane. » (p. 67)

 

Le père Seraphino lui obtient des permissions de sortie. Nino s'amourache alors d'une jeune fille ; le prêtre devient peu à peu jaloux de cette liaison.

 

Nino n'hésite pas à mettre en scène cœur et tripes, au péril de saigner très fort : il est avant tout l'amoureux, au risque de la fragilité, de la faille, de la souffrance d'aimer totalement, jusqu'au bout…

 

Le drame qui pointe est raconté sans une vulgarité de ton : il est également sans ambiguïté.

 

La rage de dire

 

« Une jeunesse » est aussi une nouvelle sur la rage de dire. En 1907, elle s'ouvre sur un terrain non déblayé où combattre reste pourtant possible avec cette passion dans les mots qui est le besoin d'être libre de choisir son attitude face à l'angoisse.

 

« Nino, ce n'est pas un crime ! Rien de ce qui touche à la Beauté n'est un crime ! Quand deux cœurs vont naturellement l'un vers l'autre et que dans cette union ils puisent de l'enthousiasme, de l'abnégation et ce frisson surhumain qui nous fait dominer la vie, même si ces deux cœurs étaient les seuls au monde mus par une affinité pareille, on doit les admettre et les respecter. À mesure que tu grandiras, mon petit, tu verras que l'Amour remplace la Religion ou si tu préfères, tu verras que la Religion, de divine, s'est faite humaine. La prière est devenue le baiser ! […] Or, ces temps doivent changer ! Nous avons le droit d'être libres, d'idéaliser nos sensations au milieu de la dignité des cœurs et de la pureté des esprits ! Place à toute la Passion ! Sois donc fier de l'élan qui joignit nos lèvres. Platon, Virgile et Phidias ont immortalisé autrefois ton geste. Ce que l'on appelle folie contre nature s'est perpétué de génie en génie, de douleur en douleur, d'espoir en espoir ! Un jour renaîtra la douce aurore... Et ce jour-là, toutes les étreintes deviendront admirables !... » (pp. 50/51)

 

« La Neuvaine du petit Faune » est constitué de neuf poèmes (restés inédits jusqu’à aujourd’hui [1]) que Jacques d’Adelswärd, à la fin de sa vie, a dédiés à un adolescent de Sorrente.

 

La littérature de Jacques Adelswärd-Fersen est-elle aristocratique et/ou décadente [2] ? Il s'agit surtout d'une violence exercée par l'auteur sur ses lecteurs. Cette violence prend toutes les formes. Si Adelswärd écrit « La Neuvaine du petit Faune » vers 1920 (et, publié seulement aujourd'hui), il a le courage de dire, dans son chef-d'œuvre, que constitue « Une jeunesse », son homosexualité.

 

A l'heure où l'on entrevoit un reflux de la sexualité érigée en système, l'expérience de vie de Jacques Adelswärd-Fersen conforte dans une recherche plus humaine de l'autre. Il dit, avec une sérénité qui n'étouffe pas la passion, que l'amour est aussi (d'abord ?) souffrance. Comment ne pas lui donner raison si on veut bien examiner, avec un minimum de lucidité, nos vies personnelles ?

 

Et si Jacques Adelswärd-Fersen en dénonçant la prison qui assigne une identité et contraint à être défini par une sexualité était un précurseur de quelques analyses de Michel Foucault ?

 

■ Préface de Patricia Marcoz, Éditions Quintes-Feuilles, 153 p, 2010, ISBN : 9782953288537

 

[1] Ce recueil de poèmes appartient à l'exécuteur testamentaire de Roger Peyrefitte qui en a autorisé la publication par les éditions Quintes-Feuilles.

[2] cf. l'excellente préface de Patricia Marcoz.

 


Lire aussi : Dossier Jacques d'Adelswärd-Fersen présenté par Patrick Cardon (Cahier Gai-Kitsch-Camp) - Le non-conformisme à la Belle Epoque par Marc Daniel (revue Arcadie n°69 à 73)

 

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