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Articles avec #livres tag

Les chiens de l'enfer, Tom Spanbauer

Publié le par Jean-Yves Alt

Idaho (USA), fin des années cinquante, début des sixties. Au collège, on a beau lui seriner que les States sont un pays libre où souffle en permanence l'esprit, Jacob, lui, tandis qu'une sexualité éruptive embrase son corps et son imaginaire, découvre que le monde qui l'entoure n'est pétri que des influences de l'hypocrisie, de la superstition et de la haine puritanisme.

Son amitié passionnée pour un jeune Noir d'origine indienne atrocement persécuté n'évitera pas la loi du lynchage.

Son idéalisme brut de petit animal des champs ne trouvera d'exutoire que dans une purification apocalyptique : châtiment des impurs, démence et flammes.

Un univers qui évoque celui d'« A l'Est d'Eden » de Steinbeck, et plus encore, peut-être, à cause d'un style hallucinant qui distille puissamment une âpre poésie, « Le bruit et la fureur » de Faulkner.

■ Traduit de l'anglais par Marie-Lise Marlière, Editions Gallimard/Du monde entier, 1989, ISBN : 2070716899

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Le dernier Aragon, Patrice Lestrohan

Publié le par Jean-Yves

Dans l'œuvre de l'énorme écrivain qu'est Aragon, l'avenir fait son tri, comme il en a été pour Balzac ou Stendhal. Il a cette parcelle de génie, chère à Hugo, qui incendie jusqu'au texte, à l'article, à l'anecdote jetés.

 

Son biographe de ses douze dernières années, Patrice Lestrohan, devant une investigation poussée de ce qui est plus valable que ce que l'on prône parfois, chez l'auteur d'« Aurélien », a préféré tenter de cerner un homme, un écrivain, qui ne cessa de tenir sa place, littérairement et politiquement, depuis 1920.

 

Carrière prolifique, surprenante de contradictions parfois, mais il semble bien qu'Aragon ait d'abord vu ceci, en lui : des mines pratiquement insondables à explorer, par le roman, la chronique, la poésie, la prise de position politique.

 

Patrice Lestrohan, qui a été journaliste au Canard Enchaîné et au Nouvel Observateur, est passionné par son sujet et en passionne ses lecteurs : la dernière décennie d'Aragon défile, avec tout un monde de croyances, de crédulité, de magie, auprès duquel notre temps fait pale figure.

 

Entre 1970 et 1982, Aragon vit une extraordinaire métamorphose physique, des sorties publiques qui font jaser, son homosexualité affichée et en même temps une fidélité pour le parti communiste français qui ne s'effritera jamais malgré les critiques vives de l'époque.

 

Si Aragon parlait de « cette vie qu'[il a] gâchée » (p. 49), ce n'est peut-être pas pour le parti communiste ; le poète Jean Ristat suggère que c'est plutôt à cause de « sa composante homosexuelle » (p. 48) qu'il n'a longtemps pas assumée :

 

« Un jour je vous dirai qui je suis. » (p. 49) confiait-il pendant l'été 1982.

 

« "Les morts sont sans défense", dit – notamment – l'épitaphe de la tombe commune à "Elsaragon". Comprenez que tout un chacun peut désormais, sans crainte d'être démenti, gloser indéfiniment sur l'intensité, sinon la réalité de leur amour. Amour pas moins complexe d'un côté que de l'autre. Elsa a elle-même ainsi défini tardivement son propos amoureux : "Je voulais dominer un être qui me domine". Quant à Aragon, on touche ici au plus profond mystère de son être, qu'il a précisément emporté dans cette sépulture. Philippe Sollers, qui fut de la galaxie aragonienne, parle de sa "peur de devenir fou" (le vertige de ses talents). Et donc, de la nécessité, pour lui, de se doter de sérieux "garde fous", le PC d'un côté, Elsa de l'autre. Très proche compagnon des premiers temps du surréalisme, témoin direct de la rencontre Elsa-Aragon, André Thirion a, pour sa part, évoqué "le manque de confiance en soi" qui pouvait saisir Louis, à l'occasion de choix importants. Et son besoin, dans ces circonstances, de se raccrocher "à une autorité supérieure". "Il faut tout simplement admettre qu'il était bisexuel", assure Ristat, lequel avoue cependant s'interroger encore aujourd'hui sur la manifestation si tardive de cette homosexualité… » (p. 48)

 

Peut-on encore s'attendre, après cet ouvrage, à la révélation d'un autre Aragon ?

 

■ Riveneuve Editions, mai 2010, ISBN : 978-2360130054 

 


Quatrième de couverture : « Cassé, brisé » (Edmonde Charles-Roux) par la mort subite, à la mi-juin 1970, d'Elsa Triolet, sa compagne et Muse de 42 années, le vieil Aragon fait sensation quand il réapparaît quelques mois plus tard en public : il a totalement changé d'apparence, s'habille chez des couturiers en vogue et se fait accompagner de jeunes gens qui ne sont toutefois pour la plupart que de simples compagnons, attentifs et fascinés. N'empêche. Le tout fait jaser. Ou prête encore à dénigrement d'un personnage déjà bien contesté.

De quoi, en tout cas, relancer « le mystère Aragon», Hugo, ou Chateaubriand, du XXe siècle, l'homme aux masques et le chantre du « Mentir-vrai » : comment « le Fou d'Elsa » a-t-il pu taire si longtemps ce qu'il nomme lui-même « une autre façon d'aimer » ? Pourquoi, d'autre part, s'obstine-t-il dans sa fidélité à un parti, le parti communiste bien sûr, qui passe bientôt à la trappe son cher journal, « les Lettres françaises » ? Et à une idéologie dont, un peu plus tôt, à propos de la Tchécoslovaquie « normalisée », il a dénoncé quelques méfaits ?

Une chose est sûre : à l'évidence ébranlé (pendant un an, il exigera de sa gouvernante italienne qu'elle dispose à table le couvert de la Disparue), désabusé sans doute, dupe de rien, ou de peu, il manifeste toujours un « goût de vivre », ou de survivre, qui stupéfie son entourage. Pour ne rien dire d'une curiosité inchangée et si diverse.

Douloureuse aussi, contradictoire parfois, provocatrice à l'occasion, la fin de vie d'Aragon n'avait fait à ce jour l'objet que d'un unique témoignage signé de son ami et héritier, le poète Jean Ristat. Pour la reconstituer, l'auteur a rencontré de très nombreux témoins, proches, compagnons, célèbres ou parfaitement inconnus. Au fil de leurs confidences souvent inédites, ils le disent tous à leur façon : « le dernier Aragon » n'avait pas tombé tous les masques, mais il a dévoilé une humanité qui était jusqu'alors plutôt l'apanage de son œuvre.

 

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Idylles socratiques (Les Néoplatoniciens), Luigi Settembrini

Publié le par Jean-Yves

Luigi Settembrini et les garçons, Luigi Settembrini et les femmes, Luigi Settembrini et la morale... Dans son récit qu'il attribua à un dénommé Aristée de Mégare, l'auteur italien du XIXe siècle cherchait-il à rédiger son portrait secret ? L'érudite postface de Domenico Conoscenti (spécialiste de l'auteur italien) ne peut répondre de manière infaillible à cette question.

 

Les deux jeunes héros du récit de Luigi Settembrini – Dôros et Calliclès – évoquent les élèves de Socrate. Si le philosophe était plutôt laid, au contraire des deux éphèbes athéniens du récit, il s'est, comme eux, marié et aurait eu des enfants. Ces mariages ne sont pas une vocation tardive, mais une convention de bon aloi accompagnée du respect pour la mère de leurs enfants.

 

Cette fable – titrée à l'origine « I Neoplatonici » – questionne le plaisir que l'homme ressent avec un homme ou avec une femme :

 

« Je crois, dit Dôros, que c'est précisément parce qu'il [le plaisir ressenti avec une femme] est enivrant et qu'il trouble la raison. Cette ivresse est à l'origine de toutes sortes de difficultés […] : les jalousies, les dépenses, les enfants, les ennuis domestiques, qui ne se produisent pas après l'autre plaisir. Ce dernier est toujours serein et égal, et sans aucun gaspillage. C'est pour cela qu'il convient plus au sage. » (p. 27)

 

« Calliclès épousa Psyché et Dôros épousa Ioessa. Chacun vécut dans sa propre maison, eut des enfants, une famille, et fut respecté par ses concitoyens. Les deux amis ne suivirent plus les préceptes de Platon, notamment celui qui prévoit le partage des femmes, mais suivirent les lois de leur propre patrie et de l'amour. C'est pourquoi chacun d'eux aima et honora sa propre femme. » (p. 50)

 

Ces répliques rappellent l'échange entre Callicratidas l'Athénien et Chariclès de Corinthe, dans le dialogue « Des amours » de Lucien de Samosate :

 

« Le mariage est infiniment utile à la société ; il rend heureux lorsqu'on a le bonheur de bien rencontrer. Mais la philopédie, considérée comme le gage d'une amitié pure et chaste, n'appartient qu'à la seule philosophie. Je permets donc à tous les hommes de se marier ; mais les philosophes seuls ont droit d'aimer les jeunes garçons, la vertu des femmes n'est pas pour eux assez parfaite. »

 

Il reste pourtant une divergence importante dans la fable de Luigi Settembrini par rapport aux pratiques pédérastiques de la Grèce antique : la réciprocité. Dôros et Calliclès vivent une égalité parfaite d'âge et de rôle entre l'amant et l'aimé. Il s'agit, là, de l'aspect fondamental de ce récit qui lui donne des couleurs contemporaines. On peut ainsi douter de l'origine antique de cette fable. En effet, la pédérastie devait être liée (à une époque ; pas exclusivement sans doute) à la pédagogie et à l'initiation : présence d'un maître et d'un élève. Le maître était l'éraste, c'est-à-dire l'amant au sens actif du terme, et l'élève était l'éromène, au sens étymologique « celui qui est aimé » : il avait donc un rôle sexuel passif. Tout le contraire de la réciprocité présente dans la fable de Luigi Settembrini.

 

Le récit décrit la naissance de l'amour entre Dôros et Calliclès et la réflexion sur l'amour platonique qu'ils mettent en pratique avec le philosophe Codros. Il se poursuit sur les rencontres entre les garçons et la danseuse Innide, individuelles puis à deux. Enfin, alors que la jeune femme sort de scène, Calliclès tombe amoureux de Psyché et Dôros tombe amoureux de Ioessa, la cousine de son ami : les deux garçons se marient, assurant leur descendance.

 

Le narrateur, omniscient et extérieur aux faits, joue un rôle non négligeable, dans la lecture de cette fable ; par son discours, il devient complice du lecteur et positive ce qu'il voit :

 

« Je crois que, si les Dieux immortels regardent les affaires humaines, ils ont dû prendre plaisir à regarder cette très belle chose, et peut-être même ont-ils éprouvé de l'envie envers ces deux jeunes hommes épanouis, qui s'aimaient tant et jouissaient selon la justice et l'amour. » (p. 13)

 

« Que voulez-vous ? Ils avaient dix-huit ans ! Et ils s'endormirent ainsi. » (p. 28)

 

« Ils lui firent ce dont ils avaient envie et ce dont Innide avait aussi envie, et ce dont vous auriez envie, vous, et ce dont j'aurais envie, moi aussi, et je n'en dis pas davantage. » (p. 32)

 

Si la structure de ce récit de formation n'est pas très innovante (quelques éléments inattendus ralentissent néanmoins délicieusement l'action), son écriture, dont la force vient d'une alliance légère entre la tendresse et le mordant, est riche, élégante et fouillée.

 

La dernière séquence du récit, après la célébration des conventions sociales et familiales, introduit une touche imprévue…

 

■ Traduction de Patrick Dubuis, éditions ErosOnyx, avril 2010, ISBN : 978291844015

 

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Les barricades mystérieuses, Olivier Larronde

Publié le par Jean-Yves Alt

Il est né en 1927. Il est mort à trente-huit ans, noyé d'alcool, trois ans avant 68. Son premier livre de poèmes portait un titre prémonitoire et superbe : "Les barricades mystérieuses". Il avait dix-neuf ans.

Ce jeune inconnu fascina quelques grands de la littérature : Cocteau, Genet, Leiris, Queneau, Rinaldi. Il vécut enfermé dans une maison baroque, avec son ami Jean-Pierre Lacloche. Tous deux étaient d'une extrême beauté. On pense terriblement aux Enfants terribles de Cocteau. Sa sœur, surdouée, mourut à quatorze ans. Olivier ne s'en consola pas.

« Je me dispute avec le soir fragile et casse

Casse comme une vitre et j'ai plusieurs cadavres.

On me recueille, on me recolle, et on se lasse :

Je couche avec un coin de mur que mon air navre. »

Olivier Larronde est le poète mythique qui, mort, dicte à Orphée des phrases sublimes.

Bien sûr, on s'interroge sans fin. On voudrait tout savoir.

Quel désir le hantait dans ses excursions nocturnes ?

Et cette amitié qui les collait, inséparables, Olivier et Jean-Pierre, deux demi-dieux désinvoltes affamés de désir, comme René Char dont il est dit – incidemment – qu'il était tombé amoureux fou du jeune poète ?

« Encore que ses soupirs n’enfleraient qu’un mouchoir,

Mieux sait-il écorcher et de mort émouvoir

Cette échine rebelle, où décevoir vos forces

Vents qui vous essoufflez à la rompre d’entorse. »

Et toujours cette même énigme : la beauté et le génie n'épuisent pas la nuit. Alors lisons les poèmes d'un des plus grands, ce jeune Olivier Larronde dont Angelo Rinaldi écrit en 1980 : « On s'apercevra dans trente ans qu'il était aussi important que Rimbaud. »

■ Editions L'Arbalète, 1990, ISBN : 2902375395

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Yasmina... et autres nouvelles algériennes, Isabelle Eberhardt

Publié le par Jean-Yves Alt

La consonance germanique du nom de l'illustre journaliste et nouvelliste, en réalité d'origine russe par ses deux parents, forme un singulier contraste avec le titre du livre : Yasmina, car c'est au Maghreb que la jeune aventurière Isabelle Eberhardt vécut les années les plus palpitantes de sa brève existence.

Trente ans avant que Chanel ne libère la femme européenne de l'entrave du corset, elle chevauche à travers le désert, se vêt du costume arabe, se fond dans la société musulmane jusqu'à épouser un maréchal des spahis...

Une photographie la montre coiffée d'un burnous qui auréole son visage, « aux longs yeux d'ombre et de langueur » pareils à ceux du major qu'elle campe dans une de ses nouvelles.

Certes l'inspiration de ces brefs récits est parfois un peu sentimentale. L'auteur fait appel aux ressorts du mélodrame : ici, le roumi infidèle abandonne la pauvre indigène, après l'avoir séduite, puis la retrouve dans un bouge, dévorée par le chagrin et la phtisie galopante ; là, une passion torride unit un Arabe de sang et une prostituée obscure.

L'intérêt n'est pas là. Ce qui compte, c'est que cette transfuge de la société européenne ait réussi à comprendre la civilisation du Maghreb lorsque tant d'écrivains, sensibles au goût et à la tradition orientaux, n'en offrent qu'une image conventionnelle et artificielle. Du labyrinthe de la casbah à Alger, au « moutonnement infini » du désert, les images les plus belles et les plus justes jaillissent sous la plume de l'écrivain-amazone comme les pierres sous le sabot de son cheval.

Toutefois, lorsqu'elle évoquait le danger des « oueds boueux qui roulent des arbres déracinés et des rochers arrachés au flanc des hautes collines rouges », savait-elle qu'elle préfigurait son propre destin ?

■ Yasmina... et autres nouvelles algériennes, Isabelle Eberhardt, Éditions Liana Lévi, 1999, ISBN : 2867461995


Isabelle Eberhardt (1877-1904), née sur la rive suisse du lac Léman, part à vingt ans à la découverte du Maghreb. Habillée en cavalier arabe et sous le nom de Mahmoud Saadi, elle adopte la religion musulmane et voyage dans le Sud algérien où elle rencontre Lyautey. Elle meurt à vingt-sept ans, emportée par la crue d'un oued.

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