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Articles avec #questions qui font ou non debats tag

Misogyne ou macho ?

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans un livre corrosif, Alain Paucard (1) refuse de confondre le macho et le misogyne.

D'après lui, le macho est éperdu de vénération devant la mère, la sienne comme celle de ses enfants, ce qui ne l'empêche pas de les souhaiter toutes deux bien soumises.

Le misogyne, au contraire, voit une mère potentielle dans chaque femme, ce qui lui flanque la plus épouvantable des peurs mais a pour avantage aussi de le rendre lucide, et attentif aux désirs les plus secrets de la femme.

Le misogyne serait-il le meilleur allié des femmes, et le plus capable de les aimer ?

Ou est-il voué à l'homosexualité ?


(1) De la misogynie considérée comme un des beaux-arts de Alain Paucard, Editions Acropole, 1990, ISBN : 2735701484

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Tous les hommes sont en puissance d'être des homosexuels…

Publié le par Jean-Yves Alt

C'est dans « La vie matérielle », somme de réflexions, que Marguerite Duras avance : « Les hommes sont des homosexuels. Tous les hommes sont en puissance d'être des homosexuels. Il ne leur manque que de le savoir, de rencontrer l'incident ou l'évidence qui leur révélera. »

Est-il vrai que l'homme ait, naturellement, une part homosexuelle ? Sans doute. Freud, les « psy », et des tas d'observateurs des pulsions et de l'âme virile, l'ont reconnu. Mais, et qui mieux que les hommes eux-mêmes le saurait ? Cette part homo, dans 90 % des cas, est infinitésimale. Elle est virtuelle, sous-jacente, enfouie, le plus souvent farouchement inécoutée par eux.

Ce qui ne se manifeste pas existe-t-il ? Cette part est là, mais à la façon dont chacun contient un faiseur de hold-up, d'aventurier, ou pis que cela. Ça reste du domaine du fantasme.

Ou alors, si Marguerite Duras a raison, les hommes sont des lâches. Ils continueraient de feindre de placer la femme au-dessus de tout, de vouloir en devenir le maître ou l'esclave, et son associé dans le plaisir hétérosexuel, uniquement pour céder à ce que l'on appelle la norme. Le monde serait plein de mâles sacrifiant leur véritable goût à la société abusive. S'il en était ainsi, cette question se poserait : Qu'est-ce qui a fait que l'homme, au cours des siècles a répudié sa congénitale homosexualité – selon Duras – pour vivre en porte-à-faux des amours avec le sexe opposé ?

Toutes réflexions faites, ce que l'homosexuel souhaite n'est sans doute pas de voir tous les hommes se jeter les uns sur les autres. Il se réjouirait plus simplement que beaucoup de ceux qui ont une tendance uraniste refoulée, osent admettre : « J'en suis » et agissent en conséquence avec leurs homologues.

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La société est en train de changer de code et de normes par Michel Butor (1969)

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans la littérature occidentale et, particulièrement, chez un certain nombre d'écrivains du vingtième siècle, tels que Marcel Proust et André Gide, l'homosexualité a joué un rôle très important du fait que, jusqu'à ces derniers temps du moins, cet aspect de la personnalité était inavoué, secret, combattu.

Dès qu'il y a interdit, il y a naissance de littérature. Le propre de celle-ci, en effet, est de parler de ce que j'appellerais des régions muettes, Rien ne peut l'exciter davantage, puisque la littérature est toujours un travail sur le langage, que de se trouver devant un problème à résoudre. Comment vaincre cette résistance ? Dans certains cas, il est impossible d'employer la violence ou, si l'on préfère, d'appeler les choses par leur nom.

C'est impossible pour une raison compréhensible : le tabou dont est l'objet l'homosexualité, pour prendre cet exemple, est attaché à l'usage de certains mots. Ce n'est pas seulement la société qui empêche les individus de s'exprimer sur ce sujet : ce sont eux-mêmes qui se l'interdisent aussi. Le seul fait qu'on emploie un certain type de langage, même si l'on prétend proclamer telle ou telle conduite, révèle au fond qu'on est incapable de prendre une nouvelle attitude à l'égard de ces choses. On reste à l'intérieur du système de valeurs anciennes. Simplement, il s'est produit un petit renversement dans l'architecture du code normatif. Il ne suffit donc pas qu'on ait dans sa vie une conduite qui entre dans une certaine catégorie pour que celle-ci devienne un thème nécessaire dans ce qu'on écrit.

On dit d'habitude que Gide et Proust ont accordé tant de place à l'homosexualité dans leur œuvre pour avoir été homosexuels dans leur propre vie. Je pense qu'on pourrait aussi bien affirmer l'inverse : parce qu'ils ont écrit les textes que nous connaissons, ils ont donné à ce thème une importance aussi grande, même dans leur existence personnelle. Chez un écrivain que j'admire beaucoup, comme Jean Genet, cela est très net : pour avoir pris conscience de ce que, dans ses conduites et dans ses façons de réagir, il y avait d'intéressant pour l'ensemble de la société, il s'est fixé dans un certain type de comportements. Jean Genet me fait penser un peu à Rousseau. Lorsque celui-ci écrit ses « Confessions », il est évident que ce n'est pas simplement par exhibitionnisme. S'il le fait, c'est qu'il s'estime être un exemple très représentatif pour dénoncer un certain état de la société. De même, Genet se considère comme un thème particulièrement intéressant à traiter.

Pour parler de l'homosexualité dans le roman français du vingtième siècle, il faut à mon avis se référer à un thème qui lui est fondamental. Ce thème que j'ai traité d'ailleurs dans « Individu et groupe dans le roman » est celui de la société secrète. Je m'explique : depuis le XIXe siècle, tout roman s'adresse à un groupe de lecteurs, qui peuvent se comprendre par allusion à telle scène, à tel personnage, ou à tel autre détail : ils ont les références communes. Il est évident que dans la réalité l'homosexualité à l'intérieur de notre société tend elle aussi à constituer des sociétés secrètes d'un type particulier.

Dans la mesure où elle forme des microsociétés secrètes, elle offre d'ailleurs à la littérature un thème d'une grande richesse. Pour ne prendre qu'un exemple, dans « Passage de Milan » (1954), mon premier roman, il est question des relations homosexuelles entre un riche bourgeois (égyptologue) et son domestique, qui est un jeune Arabe égyptien. D'autre part, à l'insu de son patron, celui-ci a des rapports du même type avec le fils d'une famille nombreuse dans les chambres de bonnes. Dans ce livre, où j'étudiais un immeuble parisien au cours d'une nuit, l'intéressant était de superposer à des relations d'un type avoué des rapports plus secrets, plus profonds (certains étaient de caractère sexuel, d'autres, non). Les rapports homosexuels entre l'égyptologue et son domestique et entre celui-ci et le fils de famille nombreuse me permettaient de former ainsi deux microsociétés secrètes.

Dans « Passage de Milan », les scènes homosexuelles étaient très discrètes et très claires. Il n'en est pas toujours de même. En fait, ce qui peu à peu constitue un roman chez moi est impliqué par toute une vie antérieure, par toute une mythologie dont le suis fort peu conscient. Par conséquent, on peut trouver dans certains de mes livres une composante homosexuelle dans les relations entre certains de mes personnages. Dans « Degrés » (1960), par exemple, j'avais analysé le milieu de l'enseignement à travers la vie d'un lycée parisien. Je sais qu'un critique pourrait mettre en évidence dans les rapports entre élèves et professeurs l'existence d'un tel élément profondément camouflé.

Dans la réalité, il est bien connu que dans certains aspects importants de notre société, tel le milieu de l'enseignement, la composante homosexuelle joue un rôle de premier plan. Depuis Freud, nous savons d'ailleurs que tout homme porte en lui un tel élément que, généralement, il a intégré dans ce qu'on appelle des conduites sexuelles normales. Mais il peut en rester à cette phase de son évolution. De toute façon, cette homosexualité affleure à certains moments dans la vie des individus, très souvent sans arriver jusqu'à la conscience. Voilà pour moi ce qui est le plus intéressant à déceler.

Ce qu'on doit constater aussi : la liaison entre le plaisir et le sentiment du péché. Cela est très net dans l'œuvre de Genet ou dans la littérature secrète de Sade. Dans la réalité les conduites extrêmes de certains homosexuels, tels que nous les connaissons de Paris à Londres, sont très marquées aussi par ce sentiment de la faute. Mais ces tendances homosexuelles qu'on peut trouver chez l'homme dans toutes les civilisations ne sont pas forcément liées à ce sentiment du péché. Ce n'est que dans le christianisme, où toute la sexualité est condamnée à l'extérieur du mariage, que l'homosexualité, ayant été l'objet d'un tabou particulièrement horrifié, il en est ainsi. A Sparte ou à Athènes, la carte des tabous était complètement différente de celle que nous avons héritée du christianisme. Par conséquent, les conduites homosexuelles ne ressemblaient guère à celles que nous pouvons constater dans notre civilisation.

Je ne pense donc pas que dans tous les cas l'homosexualité soit le produit d'un complexe de castration qui n'aurait pas été surmonté. Et d'ailleurs, si ce complexe ne l'a pas été, c'est parce que l'individu se trouve précisément à l'intérieur d'un certain milieu culturel. Il faudrait évidemment qu'il parvienne à s'en débarrasser. Du même coup, renoncerait-il à ses conduites homosexuelles ? Ce que l'on peut dire, en tout cas, c'est que la psychanalyse, telle que nous la connaissons aujourd'hui, est beaucoup trop dépendante de ce code normatif pour le délivrer du sentiment du péché. La psychanalyse est, en effet, un des aspects de notre système culturel ; elle est aussi un aspect de sa transformation.

Ce qui est intéressant à étudier dans l'homosexualité, c'est l'écart qu'elle représente par rapport à notre structure familiale ; ce n'est évidemment pas... l'acte zoologique. A cet égard, Fourier est l'un des esprits les plus clairs et les plus détachés du code normatif que nous avons hérité du christianisme. Il permet d'imaginer toutes sortes de variétés dans les rapports familiaux ; et il faudrait lire, par ailleurs, ses très étranges considérations sur les mariages complexes dans « le Nouveau Monde amoureux ». En fait, alors qu'on peut observer d'autres structures familiales dans les sociétés anciennes ou contemporaines, à l'extérieur de notre civilisation, que nous accueillons avec curiosité, nous pensons toujours que la nôtre est définitive ; et toujours, nous la projetons dans l'avenir. Quant aux irrégularités par rapport à notre structure familiale, eh bien, nous considérons qu'on pourrait être plus tolérant à leur endroit. Mais c'est tout.

Conclusion ? Nous assistons aujourd'hui à une destruction de l'ancien code normatif, en dépit de tout, et naturellement se met en place peu à peu un nouveau code, dont nous pouvons espérer qu'il devienne plus harmonieux. Un certain nombre de questions ne peuvent encore être abordées franchement. L'homosexualité en est une car, pour employer un mot de Nathalie Sarraute, un soupçon s'y attache.

Je suis persuadé que, dans quelque temps, ce soupçon sera levé et qu'on pourra en parler beaucoup plus simplement. Des actions qui, même à présent, ont des conséquences sur la vie d'un individu, n'auront plus alors les mêmes conséquences.

Cette enquête témoigne d'ailleurs qu'on commence à regarder ces choses d'un œil plus froid.

Revue Plexus n°26, Michel Butor, juillet 1969, pp. 115-117

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L'enfant, un alibi pour ne pas vivre

Publié le par Jean-Yves Alt

Jusqu'au XVIIe siècle, l'enfant a compté pour du beurre. Il semble avoir ensuite gagné une place de rêve. Mais en réalité, que fait-on de lui dans la société consommatrice, où le mythe du héros moderne, robotisé, battant et violent est survalorisé ? Au monde de l'enfance rien ne semble épargné.

Obscurément à l'œuvre à travers divers procédés d'éducation, on retrouve cette idée, mise en lumière par Nietzsche dans « La naissance de la tragédie », selon laquelle la vie est quelque chose qui doit être rectifié, corrigé, réprimé en quelque sorte par l'éducation.

Et si, au fond de toute manœuvre pédagogique pavée de bonnes intentions, était tapie une haine farouche, indéfectible, de la vie ? Et si, en définitive, à travers les mille nuances qu'elle peut revêtir à travers l'espace et le temps, l'éducation perpétuait l'organisation, plus ou moins rationnelle, d'un vaste massacre ?

Le roi Hérode, peut-on lire dans le Nouveau Testament, ayant appris par ses devins la naissance, dans son royaume, d'un enfant d'essence très haute, appelé à une royauté supérieure à la sienne, décida de procéder sur le champ au fameux « Massacre des Innocents ». On sait comment, mystérieusement prévenus par un télex céleste, Joseph, Marie quittèrent rapidement le pays pour aller chercher refuge en Egypte.

Il est permis de rapprocher cet épisode des Evangiles de la légende grecque relative à Cronos, père et fils indignes s'il en fut. Fils d'Ouranos, dieu du ciel, Cronos met fin à la première génération des dieux en tranchant les testicules de son propre père. Afin de ne pas être détrôné à son tour par sa progéniture, suivant les prédictions de ses parents, il dévore ses propres enfants dès la naissance, jusqu'à ce que Zeus, un jour, avec la complicité de sa maman, décide de mettre un terme à ce cannibalisme familial en tuant son père, qui d'ailleurs ressuscitera.

A travers ces deux fables, une vérité métahistorique semble se faire jour : il se pourrait qu'elle n'ait rien perdu de sa terrible actualité.

Toutes les sociétés, à l'image de l'insatiable Cronos qui refuse de toutes ses forces de voir mis en question son vieux règne, et qui est prêt pour cela à tous les sacrifices, ne donnent-elles pas à voir une consommation effrénée de l'enfance ?

Consommation, bien sûr, présentée sous des formes plus ou moins insidieuses, puisque en définitive c'est toujours « pour son bien » que l'enfant est mis à mort.

Un tel massacre se justifie-t-il ? Cela vaut-il vraiment le coup ? Quand on jette un regard sur le déroulement de l'histoire humaine telle qu'elle s'écrit en lettres de sang et de feu, avec son cortège de viols, d'intolérances, de boucheries héroïques, on est en droit de se demander si la civilisation adulte et responsable mérite approbation et admiration. Sans doute est-on en droit d'émettre un sacré doute sur la valeur des différentes sauces éducatives avec lesquelles ont été accommodés, jusqu'ici, les petits des hommes.

Environ jusqu'au XVIIe siècle, comme l'a mis en évidence Philippe Ariès dans sa magistrale « Vie de l'enfant sous l'Ancien Régime », celui-ci a un statut insignifiant, gênant dans le meilleur des cas, au pire source d'une véritable terreur : Bossuet n'écrit-il pas que « l'enfance est la vie d'une bête » ? Pierre de Bérulle, dans son « Opuscule de piété », que « l'état enfantin est l'état le plus vil et le plus abject de la nature humaine, après la mort » ?

Une telle hostilité laisse rêveur, ainsi que le traitement qui est réservé à l'enfant jusqu'au XVIIe siècle : manque total d'hygiène, mortalité effarante, mise en nourrice systématique ou exposition pure et simple sur la voie publique.

Le sentiment de l'enfance n'apparaît véritablement qu'au XIXe siècle, en même temps que la famille bourgeoise nucléaire, issue du capitalisme montant, fait son entrée dans l'arène de l'Histoire. Certes, la condition enfantine connaît à cette époque une amélioration que personne ne songerait à contester. Mais il est permis de se demander à quel prix.

Sans doute grâce à l'impulsion d'un J.-J. Rousseau au XVIIIe siècle, l'enfant acquiert-il une valeur et un statut particuliers : il jouit désormais du capital de tendresse de sa mère qui, comme le met en évidence Elisabeth Badinter dans « L'amour en plus » « se dépouille de ses aspirations de femme pour se consacrer désormais à ce roi de la famille ». Un tel sacrifice donne évidemment à rêver et suscite encore largement aujourd'hui l'attendrissement des foules.

Cependant, cette abnégation lumineuse n'est pas sans comporter son revers d'ombre : tendre objet de tous les soins et de tous les sacrifices parentaux, l'enfant paie en réalité très cher ce régime de faveur. Souvent, il n'aura pas assez de toute sa vie pour s'acquitter d'une pareille dette.

Il se trouve investi ainsi de toutes les attentes parentales, sommé de répondre à toutes les exigences (conscientes ou inconscientes) qu'on fera peser sur son jeune destin. Bref, un cadeau, un peu lourd à porter.

La grande majorité des parents ne font-ils pas des enfants dans le dessein de se survivre à travers eux ; de satisfaire leurs ambitions déçues ou inavouées. C'est avec le sang d'une progéniture que se cimentent les échecs d'une existence, que prend son sens le naufrage d'une vie à la dérive.

Aujourd'hui, sous des formes différentes, le festin de Cronos se poursuit, avec l'approbation des psychologues et des pédiatres, des pédagogues et des psychanalystes. La société de consommation invite à consommer de l'enfant, à puiser dans sa jeune vie la force d'alimenter un destin de mort qui n'a de sens que par et pour l'enfant. Car ce que l'enfant apporte en premier lieu aux individus qui se trouvent être ses parents, c'est un statut ontologique, une justification. A des personnes qui manquent fondamentalement d'être, l'enfant fournit une carte d'identité, sinon de crédit : celle du père et de la mère qui ont fait leur devoir – d'autant plus assurés de leur honorabilité qu'ils sont dans le droit fil de la « nature humaine », ce grand totem normatif.

Requis d'adhérer à ce scénario familial, l'enfant devient sans s'en rendre compte un otage de l'être de ses parents. En endossant ce costume cousu sur mesure, il sauve ses parents de la conscience de leur néant, leur fournissant un alibi d'autant plus précieux que ces derniers, la plupart du temps, ont résigné depuis longtemps toute ambition de vivre.

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Je suis homosexuel et je vis (mal) en banlieue par Perrine Cherchève

Publié le par Jean-Yves

En 2009, Brahim Naït-Balk, né de parents marocain, est l'un des rares Beurs gay à avoir brisé l'omerta. Il a écrit sa biographie, Un homo dans la cité (Brahim Naït-Balk avec Florence Assouline, Calmann-Lévy, 2009) où il raconte ces années maudites. Se cacher, ne pas s'afficher. Faire semblant parce que « dans les cités on sent le type différent », raconte-t-il aujourd'hui. Il révélera aussi son calvaire. C'était un soir, il y a quinze ans, à la cité des 3000 à Aulnay-sous-Bois, où il habite à l'époque « sans les parents », repartis au Maroc, mais avec ses frères et sœurs dont il est le tuteur. Une bande de jeunes de son âge, 20-25 ans, l'interpelle et balance : « Tu t'es regardé comment tu joues au foot. Comme une tapette. » « Il y a eu un peu de bousculade, ils sentaient que j'avais peur d'eux, dit-il. Ils m'ont entraîné dans une cave et m'ont proposé défaire des choses. Que je m'agenouille. Des fellations. L'expérience s'est renouvelée une deuxième fois. » Depuis, il a quitté Aulnay, vit à Boulogne, travaille pour une association pour handicapés dans les Hauts-de-Seine, et continue de militer contre l'homophobie : il a été entraîneur du Paris Foot Gay, un club associatif d'homos et d'hétéros qui lutte contre l'homophobie dans les stades. Il anime toujours une émission de radio, « Homo micro », sur Fréquence Paris plurielle. Avec ce témoignage inédit paru il y a cinq ans, Brahim voulait convaincre les jeunes gays en détresse qu'ils pouvaient, comme lui, s'extraire de la cité, cette « fabrique de frustrés ». Mais, depuis, « c'est pire. Il y a une telle déshérence sexuelle dans ces quartiers », déplore-t-il.

 

 

La confession intime et publique de Brahim reste aujourd'hui un acte de bravoure isolé. Que sait-on des gays de banlieue et de l'homophobie dont ils sont victimes ? Pas un mot lors des débats sur le mariage pour tous qui ont donné lieu au grand déballage et ranimé tous les fantasmes. Pis encore, la contestation portée par des personnalités politiques et religieuses a libéré une parole homophobe. Une parole qui s'est aussi répandue dans les banlieues où elle était déjà plus que décomplexée. En témoignent les rares enquêtes sur les gays des cités datant de 2005 et 2006, grâce au travail ponctuel de bénévoles de SOS Homophobie. Une quarantaine de gays et lesbiennes anonymes, qui se sentent en perpétuel danger, et qui ont répondu aux questions, décrivent de jeunes bourreaux extrêmement violents agissant en groupe. Des voisins, qui habitent le même bâtiment ou la même résidence que leurs souffre-douleur, et ciblent leurs proies à domicile, dans les cages d'escalier ou le quartier. Injures, menaces de mort, jets de pierres, crachats, passages à tabac... Près de la moitié des victimes (48 %) mentionnent des agresseurs noirs ou maghrébins, en reflet avec la structure démographique des quartiers, mais pas seulement. « Il semble que leur culture laisse peu de place à l'acceptation de la différence et au respect de l'autre », précisent les rapporteurs. Ces bandes n'ont qu'un but, « nettoyer » le quartier des homos, perçus comme des sous-hommes, inférieurs et niés, qu'ils n'identifient qu'à travers leur sexualité. D'où ces injures répétées : « Enculé, PD, j'encule ton père », ou « J'en ai une grosse, tu veux l'essayer ? » Certains témoins évoquent encore l'influence de l'islam qui motiverait cette « hyperhomophobie ». « On ne peut pas exclure l'influence de la religion », reprend Yohann Roszéwitch, président de SOS Homophobie, en rappelant au passage que, dans la banlieue chic, à Versailles ou à Neuilly-sur-Seine, le catholicisme et l'homosexualité ne font pas non plus bon ménage... « Mais il y a aussi l'origine géographique des parents qui viennent de pays où, rappelle-t-il, l'homosexualité est encore réprimée », comme en Algérie, en Tunisie, au Maroc ou au Sénégal, où ce crime est toujours passible de prison. « Les agresseurs sont aussi des jeunes qui se cherchent sexuellement, des personnes en questionnement, poursuit-il. Ils sont violents pour se faire bien voir, pas forcément par conviction. »

 

Dans la cité, il y a des codes, des marqueurs : le machisme, la virilité, la bande, identifiable par l'uniforme : baskets Requins, capuche serrée et chevalière. Mais aussi le rap et le sport qui alimentent la haine du gay en la proclamant. Jusqu'aux années 2000, le rappeur Eminem avait fait de l'homophobie son fonds de commerce, avant de faire amende honorable. Il fut ensuite relayé par le groupe Sexion d'assaut qui, en 2010, scandait : « Je crois qu'il est grand temps que les pédés périssent. Coupe-leur le pénis, laisse-les morts, retrouvés sur le périphérique. » Quant au foot... L'homophobie ambiante dans l'enceinte des stades est tout sauf étanche. Selon une étude commandée en avril 2013 par Paris Foot Gay, 41 % des joueurs interrogés déclarent avoir « des pensées hostiles envers les homosexuels », un chiffre qui grimpe à 50 % chez les jeunes en centre de formation ! Les mêmes qui entraîneront peut-être un jour les mômes des quartiers... « On a mis des stades au pied des immeubles des cités en pensant que c'était un facteur d'intégration, rappelle Jacques Lizé, porte-parole de l'association. Mais le foot véhicule des schémas quand un entraîneur lance à un gosse : « Cours plus vite ! Tes un pédé ? », ou bien « Ne pleure pas, t'es pas une gonzesse ! » C'est d'ailleurs à l'occasion d'une rencontre contre les joueurs du Créteil Bébel, en octobre 2009, que le Paris Foot Gay a pris la dimension identitaire du rejet en banlieue. L'équipe de Créteil composée de « musulmans pratiquants » a refusé le match avec l'équipe du PFG « en raison de leurs principes liés à leurs convictions religieuses ». Depuis cette affaire, Créteil Bébel s'est auto-dissous après avoir été exclu de sa ligue.

 

Extrait de Marianne n°898, Perrine Cherchève, 4 juillet 2014

Illustration : Hervé Pinel

 


 

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