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Articles avec #revue arcadie tag

Un jugement du Yi King sur l'homophilie

Publié le par Jean-Yves Alt

Le Yi King (ou encore I Tching) est un livre « sacré » qui appartient au patrimoine culturel de la Chine. Occupant une place centrale parmi les livres « canoniques », sorte de bible à l'usage de nos frères de race jaune il est avant tout connu en Occident comme oracle, bien qu'il soit aussi un livre de Sagesse. Bestseller aux États-Unis, objet de multiples éditions sous forme de « pocket-book », sa carrière dans les pays de langue française en est à ses débuts. Ce livre passe pour donner des réponses intelligentes aux questions qu'on lui pose, à la différence du Tarot il répond non pas à l'aide d'images mais par des textes qu'il faut interpréter. Après que la question a été posée on procède à un tirage grâce à des baguettes ou des pièces. La réponse est donnée à travers le texte qui accompagne les figures (ou hexagrammes) obtenues (le plus souvent deux).

L'expérience vise à connaître l'opinion du Yi King sur le problème très général de l'homosexualité. Programmé selon l'esprit propre à la philosophie taoïste on peut a priori considérer la réponse comme un reflet de l'attitude propre à la pensée chinoise.

La question ayant pour cadre une consultation réelle, fut posée de façon suffisamment impersonnelle pour que la réponse présente un intérêt général. En voici les termes exacts :

« Que faut-il penser du problème de l'homophilie ? »

C'est un homme ordinaire qui à cause de sa perplexité sollicite le jugement de l'oracle.

La réponse a été donnée par deux figures : « L'ÉBRANLEMENT (n° 51) suivie de « L'ÉPOUSÉE » (n° 54). Il nous faut nous reporter au texte historique dû au Roi Wen (1 000 ans av. J.-C.) qui contient la réponse :

« L'ébranlement apporte le succès

L'ébranlement survient : oh ! oh

Paroles rieuses : ha ! ha !

L'ébranlement sème l'effroi sur une distance de cent milles

Il ne laisse pas tomber la cuillère et la coupe rituelle. »

J'ai « séché » un moment sur ce texte sibyllin. En voici la restitution en langage clair : L'homophilie, sa révélation cause un choc (l'ébranlement). La réaction est d'abord celle de l'étonnement, puis vient le rire (pensez aux chansonniers) mais tout cela recouvre mal l'effroi, la peur, plus simplement le malaise. « Ne pas laisser tomber la cuillère et la coupe rituelle » signifie qu'il ne faut pas être choqué au point d'en perdre le boire et le manger, la « coupe et la cuillère rituelle » représente deux objets sexués (le phallus et le vagin). Traduction il ne faut pas perdre l'usage des vases ordinaires (rituel habituel) par « contagion » ou imitation.

L'interprétation de la seconde figure est plus délicate :

« L'épousée

Des entreprises apportent l'infortune

Rien qui soit avantageux

L'homme noble connaît les choses passagères à la lumière de l'éternité sans fin. »

A priori ce jugement paraît négatif. Ce n'est qu'apparence si nous interprétons selon l'esprit. Pour éviter de longs développements je m'en tiendrai à dire la solution sans la justifier par la citation des différents commentaires du traducteur. Le lecteur peu confiant dans ma restitution pourra toujours se reporter s'il le désire aux textes originaux (cf « Yi King, Livre des Transformations », version française d'E. Perrot d'après la traduction en allemand de Wilhelm. Librairie de Médicis. Voir pp. 246 à 248).

L'hexagramme 54 compare la situation de la concubine à celle de l'épouse officielle selon les usages de la Chine ancienne. La concubine représente par extension toute relation libre (dont l'homosexualité) par rapport au contrat de mariage. On dit alors que la concubine ne doit pas supplanter la maîtresse de maison, ce qui signifie que le rôle du couple homosexuel n'est ni de supplanter le couple conventionnel, garanti par un statut juridique (« union du devoir et du droit ») ni de le singer. Son rôle est différent : l'union libre est considérée comme « l'alpha et l'oméga » alors que le couple traditionnel présente un aspect fonctionnel (l'union du devoir et du droit). Si l'union libre est considérée comme chose passagère, c'est qu'elle se conçoit en général sur une « impulsion » et une « inspiration du moment », d'où une vulnérabilité foncière. Mais ce risque peut-être conjuré si dans les relations libres « on a toujours la fin présente devant les yeux ». En d'autres termes il s'agit d'ajouter au caractère impulsif et spontané (gratuit) de ce type de relation une motivation, un programme qui ajoute quelque chose au caractère épidermique et purement sympathique de ce type de rapport « libre ».

Nul n'est obligé de se contenter d'une telle réponse et j'ai posé une seconde fois, sous une forme un peu différente, la question, voici la réponse de l'oracle.

« La folie juvénile

Ce n'est pas moi qui recherche le jeune fou

C'est le jeune fou qui me recherche

S'il interroge deux, trois fois c'est de l'importunité

S'il est importun je n'informe pas

La persévérance est avantageuse. »

Je ne crois pas nécessaire de donner un long commentaire : l'oracle dit en des termes assez percutants qu'il ne saurait répondre une nouvelle fois et manifeste quelque humeur jugeant mon insistance déplacée.

Nul n'est obligé de se contenter de cette expérience et chacun peut la refaire à ses risques et périls.

Le moment est venu de conclure, je citerai l'opinion du célèbre psychologue Jung qui s'est beaucoup servi du vieux Livre :

« Chaque fois que par une démonstration, je réussis à faire apparaître la phénoménologie psychologique du Yi King j'estime avoir atteint mon but. Je ne crois pas pouvoir répondre aux innombrables questions que soulève ce livre remarquable. Le Yi King ne se présente pas à nous avec un arsenal de preuves et de résultats concrets : il ne prétend pas à l'infaillibilité et son accès reste difficile. Il attend qu'on le découvre comme un phénomène naturel. Il ne promet la puissance à personne, mais s'offre à ceux qui désirent se connaître eux-mêmes et atteindre la sagesse si la sagesse existe. Pour les uns l'esprit qui anime le Yi King est parfaitement limpide, pour d'autres, il est d'une obscurité totale. Mais personne n'est tenu de consulter le Yi King et ne croient à sa vérité que ceux qui le désirent. Mais s'il peut faire du bien à ceux-là qu'il le fasse. »

Que puis-je ajouter ce commentaire plein d'humilité et de tolérance ?

Je souhaite avoir rendu intelligible la « phénoménologie » propre au Yi King. La plupart des textes se rapportant aux 62 hexagrammes restants sont par rapport à la question posée totalement dénués de sens (sauf rares exceptions).

J'avoue qu'en posant la question formulée plus haut je sous-entendais implicitement celle du « mal » au sens théologique. J'agissais par jeu.

Mais la réponse me fut profitable : cette question n'a pas de sens dans la culture chinoise. Elle est typiquement « occidentale ». Nous autres sommes des esprits torturés et tout nous est sujet à un drame cornélien à cause du moralisme religieux qui imprègne l'air que nous respirons.

Le Taoïsme se réfère au spectacle dualiste de la nature (le Yin et le Yang, entre autres le masculin et le féminin) mais l'interprète essentiellement dans ses aspects de collaboration, là où nous ne voyons que conflit. C'est là notre tare ! Le grand intérêt du Yi King est de nous proposer autre chose grâce à quoi certains pourront dépasser leur angoisse et adopter un mode d'approche existentiel plus réaliste. Je n'ose dire que le Yi King peut-être un remède à notre déformation : nous sommes à des degrés divers intoxiqués et peut-être incurables. Le but n'est pas de rejeter notre culture. Mais le Yi King peut nous aider à approfondir ce qui en fait la spécificité. Notre évolution doit être affaire de choix conscient. Nous sommes ici très loin de l'aspect « divinatoire » ordinaire car le Yi King est source de réflexion.

Arcadie n°322, octobre 1980

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En marge du centenaire de Han Ryner : La fille manquée (1903) par Robert Amar

Publié le par Jean-Yves Alt

« Le plus étonnant retourneur de mots et d'idées que je connaisse » écrivait Jean Aicard, dès 1889, du conteur et romancier Han Ryner, dont on vient, en Sorbonne, de fêter le centenaire.

Dans le Comité de cette juste commémoration, on trouve, à côté de Charles Baudouin, président des amis de l'auteur, André Billy, André Chamson, Georges Duhamel, Jean Giono, Jean Rostand, parmi beaucoup d'autres.

Guetteur attentif, Han Ryner était à l'affût de tout ce qui heurtait sa nature généreuse ; avec la finesse de son observation et la puissance de son verbe, il partait à l'attaque des bastilles du conformisme et du dogmatisme. Son « œuvre » énorme dépasse infiniment l'acception littéraire de ce terme car elle est tout à la fois pensée et action.

Dans le champ de sa vision – si large fût-elle – l'homosexualité aurait pu ne pas se trouver ; par chance, elle le fut. Et c'est ce qui nous vaut, daté de 1903 et publié chez l'éditeur Genonceaux, un roman : La Fille Manquée (1903).

Comme Ibsen qui disait : « Mon rôle est de poser les problèmes ; à chacun de les résoudre pour soi-même », il y attirait l'attention d'un large public sur un comportement qui, pour n'être pas celui de la majorité, n'en existe pas moins et mérite la compréhension.

En décrivant un cas, avec une sensibilité digne de son sujet, il sut troubler la « bonne conscience » de beaucoup, en suggérant tout ce qu'il y avait d'injuste dans leurs jugements.

Cela se passait en 1903, avons-nous dit ; une telle prise de position – qui n'était en rien un plaidoyer pro domo – constituait alors une bonne et courageuse action. Arcadie ajoute ses raisons personnelles à toutes les autres en s'associant, avec gratitude, à ce centenaire.

Au surplus, en relisant pour nos lecteurs ce roman devenu introuvable et en reprenant le récit avec un certain détail, pour ce motif même, sommes-nous assurés de les intéresser comme nous le fûmes nous-mêmes : par le fond, certes, mais aussi par une forme très classique qui le fait échapper au sort de la plupart des productions de cette époque, le style nous les faisant tomber des mains.

Rarement on a vu analyser avec une telle pénétration psychologique l'éveil et le développement de l'amitié de collège sous ses différents aspects ; avec beaucoup de délicatesse mais aussi avec une précision qui ne serait plus permise aux écrivains d'aujourd'hui : preuve supplémentaire du recul certain de la liberté d'expression.

Le récit est écrit à la première personne, constitué par les cahiers intimes de François de Taulane. Dès l'abord apparaît l'intention de l'auteur, nous disant qu'un vers d'Alfred de Vigny :

« L'homme a toujours besoin de caresse et d'amour. »

se retrouve souvent en haut des pages, en bas, dans la marge, à toutes les places libres.

« Il nous a semblé parfois une excuse murmurée, parfois un sanglot qu'on retient, plus souvent un grand cri venu du fond de l'abîme, un appel qui n'espère pas. »

François n'a pas connu ses parents, morts alors qu'il n'était qu'un bébé ; il n'a d'eux que des portraits, rendus vivants par une longue contemplation et ce qu'on lui a conté sur eux. Mais lorsque ses rêves construisent une enfance douce, c'est dans les bras de son père qu'il se sent bercé et c'est son regard qui le fond de tendresse, sa mère ne lui inspirant que de la frayeur.

C'est au foyer de son tuteur qu'il va vivre désormais, l'oncle Bertrand (que ses premiers frôlements de félin sauvage et ses élans à l'assaut des baisers n'étonnent pas), la tante Désirée, une orgueilleuse et intolérable femelle, leurs deux filles, Louise – son aînée de six ans – qui le bouscule et le bat, Elisabeth – Lisa – de son âge, dont la douceur n'est qu'apparente, lui imposant les rôles les plus déplaisants et inventant des jeux pour l'humilier et le tourmenter.

Sous ces trois espèces, la femme lui apparaissait comme un tyran rude et sournois, une créature intolérante et intolérable. Il ne lui échappait que le soir lorsque, longuement, dans son lit, il savourait le calme et pouvait appeler les rêves conscients à son secours. « Je couchais parfois auprès d'un père, mon corps tout de joie tiède, pelotonné contre une grande tendresse protectrice ; d'autres fois, je me pressais le long d'un frère, mêlé à lui en une étreinte. »

C'est dans ces dispositions d'esprit que, frêle et maladif, il fut envoyé dans une petite ville de Provence, en pension à l'Institution Saint-Louis-de-Gonzague. Une vraie délivrance ; car « la règle, pour celui qui échappe à des tyrannies capricieuses, s'appelle liberté ».

Une vaste maison, des cours avec des allées de vieux platanes formant terrasse sur la mer ; là, les élèves – une centaine d'internes – menaient la vie dure au pion et aux professeurs sans rien risquer car le directeur, très attaché à ses intérêts, les renverrait, eux, plutôt qu'un seul élève.

L'heure triste était celle du soir, survenant après celles de la clarté et de la gaieté ; s'il pleurait dans son lit, c'était par nostalgie de l'inconnu, non par nostalgie du passé : « Ce que mes sanglots appelaient, c'était toujours la caresse. »

Les tapotements sur la joue, les bons sourires et les bonbons de l'abbé Saurien, le directeur, le satisfaisaient sans le contenter : il aurait voulu pouvoir lui demander les baisers que son oncle ne lui refusait pas. Se découvrirait-il en confession ? Il n'osait, imaginant les réponses opposées qui lui seraient faites.

D'autres fois c'étaient des caresses fraternelles qui embellissaient ses rêves, annonciatrices – il le sentait obscurément – de joies plus frémissantes.

D'ailleurs, au dortoir, il avait l'impression qu'un mystère l'entourait, fait de chuchotements, de rampements, de bruits indistincts, malgré le pas régulier du pion en surveillance et plus encore lorsqu'il s'enfermait dans son alcôve et que la dernière lumière s'éteignait.

Il ne tarda pas à s'apercevoir que, durant le jour, derrière les platanes des cours ou, en étude, à l'abri des pupitres relevés, des baisers s'échangeaient sans réserve ; que les creux des vallons ou les rochers étaient de propices abris pendant les promenades du jeudi et du dimanche que suivaient aussi quelques anciens élèves, étrangement restés attachés à leur collège. La beauté charnelle du paysage et la proximité de la mer ajoutaient encore leurs charmes au philtre d'amour.

« La volupté de sentir qu'on n'est pas seul et d'étreindre un autre soi-même, de donner une émotion heureuse en recevant une émotion heureuse me hantait de plus en plus. » Il devinait que d'autres, plus instruits, habiles ou hardis, réalisaient son rêve. Et c'est avec jalousie qu'il observait leurs manèges. « J'ai des heures de hardiesse et de timidité farouche. » Presque tous le trouvaient joli ; la plupart des grands et plusieurs petits désiraient de lui quelque chose qui était de la caresse mais aussi de l'inconnu. « Si un seul m'avait voulu, je crois que je lui aurais adressé d'encourageants sourires... mais ils étaient nombreux. »

Il devinait qu'un cercle de jalousies presque écloses entourait son avenir et il craignait, répondant « je veux vous faire à tous les plaisirs que vous voudrez » de ne s'attirer que méprisantes invectives.

Bientôt, sur les murs, sur les bancs, sur les tables, s'étalait son nom, accompagné de déclarations obscènes ou d'injures. « Je les haïssais, ces mots, parce qu'ils rendaient laide et grotesque la plus belle des choses et la plus profonde, la caresse. »

Il avait passé en revue tous ses camarades et avait choisi les plus beaux, trois petits de son âge, deux grands de quatorze à quinze ans, se promettant que l'un ou l'autre de ces cinq recevrait un jour ses caresses et les lui rendrait. Mais aucun de ceux-là ne paraissait le remarquer tandis que d'autres l'entouraient d'un amour virant peu à peu à la haine.

Que trouverait-il, s'il consentait au désir d'un de ses poursuivants ? Au terme de sa recherche, il n'aboutissait qu'à cette réponse : la paix perdue. Il attendrait les vacances et, ce jour-là, il serait l'ami d'un grand, d'un de ceux qui ne devaient plus revenir. Ainsi, après avoir connu la caresse inquiétante, il serait libre de la cultiver ou de s'en défendre.

Bientôt les inscriptions portèrent « M'amselle Françoise » ou « la fille manquée », vocable qui, exprimant sa grâce faible et ses cheveux bouclés, lui plut. Il ne se sentait plus le courage d'attendre ; mais se livrerait-il au premier venu ? Non, il choisirait. Tandis qu'il se reprochait cette fuite dilatoire, sa curiosité avide croissait.

Il va nous dire comment il fut « ami de toutes les manières » de Romanes, de Signoret, de Carminé, de Biradiou ou de Davignon.

A la rentrée d'octobre, les choses ne reprirent pas au point où elles avaient été laissées ; l'un était mort, un autre se refusait au baiser, piège du diable, car il se destinait au Séminaire. Ce fut Jean Provençal, le préféré, qui l'attirait et lui répugnait tout à la fois, avec ses douceurs célestes et ses infernales âpretés. A un autre, il griffonna : « Tout ce que tu voudras, toi et les autres. A partir d'aujourd'hui, la "fille manquée" est une putain heureuse de faire plaisir à quiconque aime le plaisir. Je serai d'abord à toi, puis viendront... Fais passer ce papier à tout le monde excepté à... que ceux qui aiment la "fille manquée" s'inscrivent ; chacun aura son tour. Quand ce sera fini on commencera une nouvelle liste. »

La liste revint à son point de départ couverte de signatures : tous les grands et beaucoup de petits s'étaient inscrits. A la récréation, plusieurs vinrent lui dire, timides, qu'ils n'avaient pas osé laisser voir leur nom à tout le monde mais qu'il fallait les y noter.

François usait de sa nouvelle puissance comme redresseur de torts, le désir et l'espoir faisant dociles ses camarades : de là, un nouveau surnom, « la reine Françoise ». « Moi, l'affamé d'amour, je me voyais aduler de tout un peuple ; moi, si avide de donner du bonheur, j'étais la joie de tous. Chaque jour je me grisais à cinq ou six griseries causées par moi. Quelques-uns sans doute me dégoûtèrent... Toutes passives, ces joies trop souvent renouvelées ébranlèrent ma faible santé. » De fait, les récréations et les promenades ne suffisaient plus ; il lui fallait prétexter un manque d'air, à l'étude du soir, pour gagner la cour, noyée d'obscurité, où certains allaient le rejoindre.

Un chahut monstre faillit déclencher, un jour, la foudre dévastatrice, mais le pion, trop compromis avec deux élèves, ne put qu'accepter le rôle de complice :

« Je ne vous demande que du travail et du silence ; je passerai sur bien des petites choses. »

Après une crise de volupté intense, François s'évanouit ; on le transporte à l'infirmerie où il restera vingt-trois jours. Lui absent, le troupeau va se diviser contre lui-même ; ce ne sont plus que rixes, querelles, rancunes, des couples qui se cachent, des solitaires qui persécutent les couples : son œuvre croulait.

Lorsqu'il reprit sa place à l'étude, le charme était rompu. « Les grands me regardaient avec mépris, les petits me haïssaient ou me redoutaient. Tous craignaient de me voir tomber, défaillant, mort peut-être pendant que je les caressais. »

C'est avec Jean Provençal – brutal et affolant – qu'ivre de convalescence et ivre du printemps il va renouer :

— Je serai ton amant et ton maître ; j'ai envie de toi mais je te hais, putain que tu es fière d'être.

Les injures et les coups ne font qu'affoler sa joie : « Oui, tout est bon de toi. »

Mais la Roche Tarpéienne est proche du Capitole. Le pion, abusant de son triomphe, amassait la haine dans les cœurs. Une conjuration fut ourdie et ses relations suspectes rapportées au directeur qui le renvoya avec un peu d'argent et le conseil de fuir en Italie.

La Justice, à l'oreille fine, s'empara de l'affaire et le scandale fut énorme. L'établissement fut sur le point d'être fermé ; les élèves partaient les uns après les autres. « L'oncle Bertrand m'enleva du milieu empesté. Le pauvre enfant – pensait-il – il est si naïf, il n'a rien dû voir, rien comprendre ; mais à la longue, tout de même, qui sait ? »

Ce départ, pour François, sonna le glas d'une expérience. Une autre allait être tentée pour répondre aux exigences de sa nature. Il revint vers sa cousine Lisa. Comment avait-il pu se tromper si longtemps sur ses sentiments véritables ? Dissipé, l'horrible malentendu. Ils partent ensemble en voyage, se cherchant tous deux : lui, prodigue des câlineries un peu puériles ; elle, vibre, impatiente d'une réalité plus substantielle. « J'ai aimé Lisa comme pourrait l'aimer une femme... Elle a accepté mes caresses..., elle a goûté mon adresse délicate. Mais, après, elle m'a repoussé avec dégoût et aujourd'hui elle boude. »

Hélas ! la « fille manquée » n'est pas un homme elle va bientôt se retrouver seule devant une lettre d'adieu.

Le souvenir de Provençal resurgit avec violence « Seul maître de mon âme, de ma chair, de mon passé, de mon présent, de mes regrets et de mes irrépressibles rêves d'avenir. » Pour l'exorciser, il se voue aux femmes du Quartier Latin ; mais, à leurs yeux, il n'est que « le miché qui ne fait jamais l'amour » et, si lasses qu'elles soient de la brutalité des mâles, il ne parvient même pas à s'en attacher une !

« Je suis incapable de conserver une femme. Tari par le moindre effort, je ne puis satisfaire celles-là même qui demandent le moins à l'homme et à ses énergies... Tous les corps féminins dégoûtent ma vue ou ma mémoire. Quelle collection de laideurs une femme ordinaires !... Mes nostalgies appellent des corps d'adolescents. »

Au Louvre, c'est devant les Apollons, les Antinoüs que s'arrêtent ses méditations inépuisables et devant les sveltesses enlacées de certains groupes de lutteurs. Les androgynes du Vinci, il les aime comme des portraits de ce qu'il peut donner, non comme des portraits de ce qu'il voudrait posséder.

Il cherche refuge dans les insatisfactions solitaires, il lit, il voyage. Mais ces moyens, de même que les déguisements et les bijoux dont il se pare, ne sauraient tromper les avidités de sa nature féminine. « La vraie joie me paraissait toujours consister à faire tressaillir de volupté un beau corps de mâle. »

Et voici, à la date du 26 juin 1901 à 8 heures du soir, la dernière page de son cahier intime :

« J'ai soif de mourir..., je vais dépouiller mon corps. Suis-je bien coupable de l'avoir souillé ? Mon âme passionnée avait besoin d'un corps puissant ; ma faiblesse m'a condamné à l'ignominie. Où serai-je dans quelques minutes ? Et que serai-je ? Oh ! pourvu que je ne sois pas encore un être manqué, un être qui n'a pas les organes de ses instincts ! S'il y a Quelqu'un qui dirige les destinées, osera-t-il me punir du crime qu'il a commis envers moi ? Vous êtes témoin, Seigneur, que j'étais par votre volonté une maison aveugle... La lumière du soleil ne pouvait pénétrer ici. J'ai remplacé par la clarté des lampes, la caresse absente du ciel. Mais seul le jour naturel est une inondation de bonheur. Les lumières artificielles – ah ! comme cruellement vous me l'avez appris – font, autour d'un petit cercle de joie vacillante, un grand cercle de pénombre et de tristesse. Mais je vous le demande – parce que peut-être vous êtes juste — qui est responsable des tentatives où je me suis blessé ? N'est-ce pas Celui qui m'avait exilé des voluptés normales, qui m'avait refusé également les triomphes vigoureux de l'homme et les défaites pâmées de la femme ? Pauvre maison aveugle que j'appelle mon corps, voici que tu vas tomber, démolie. Rendras-tu à une vie plus harmonieuse et à une demeure moins sombre le misérable prisonnier qui languit vingt-six ans dans tes ténèbres ?... »

François de Taulane s'est tué dans la nuit du 26 au 27 juin. Son valet de chambre entendit un coup de revolver. Il accourut. Au moment où il ouvrait la porte, un second coup retentit. Il trouva son maître, tout baigné de sang, les yeux ouverts encore sur l'étrangeté de la vie et frissonnant de son dernier frisson.

Arcadie n°101, Robert Amar (René-Louis Dubly), mai 1962


La fille manquée de Han Ryner, réédition chez GKC, 184 pages, 2013, ISBN : 9782908050844, 17€

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Propos sur Henry de Montherlant avec une interview de Mac-Avoy, illustrateur des « Garçons » par René Soral

Publié le par Jean-Yves Alt

Arcadie, dans son numéro 228 de décembre 1972, a rendu un fervent hommage à Henry de Montherlant, après sa mort dramatique, survenue le 21 septembre 1972.

La récente parution d’une édition intégrale de l’un de ses derniers romans, auquel il attachait une importance particulière, Les Garçons, m’amène cependant à évoquer de nouveau la mémoire de ce grand écrivain, en apportant le témoignage du peintre Édouard Mac-Avoy qui a magnifiquement illustré le livre et qui a bien connu l’auteur.

La mort de Montherlant me touche profondément, par ce refus de s’enfoncer dans ce naufrage souvent atroce qu’est la vieillesse lorsqu’elle est accompagnée d’infirmités physiques ou mentales. Son suicide organisé méticuleusement, au jour et à l’heure fixés par lui, paraphe de manière fulgurante la vie et l’œuvre de ce personnage complexe.

Car je demeure frappé par les aspects multiples, parfois contradictoires de l’homme et de l’écrivain.

Ainsi son style célèbre par sa grandeur et sa pureté, sait souvent être familier et même argotique. Sa misogynie était connue ; or on a appris après sa mort qu’il aimait depuis 1926 une femme qu’il voyait régulièrement et qui ne lui a survécu que quelques mois.

Souvent généreux, parfois mesquin, audacieux mais timide, attachant de l’importance aux choses sérieuses et graves mais faisant preuve d’humour et de drôlerie, d’un abord difficile mais d’une grande fidélité à ses amis, telles sont quelques-unes des facettes de sa personnalité.

Se déclarant enfin incroyant, son œuvre est néanmoins chargée d’une telle spiritualité et d’une telle élévation morale que le général de Gaulle a pu décrire Montherlant comme « longeant indéfiniment le bord de l’océan religieux que son génie ne quitte pas des yeux ni de l’âme, sans y pénétrer jamais ».

Mais il y a une constante immuable dans la vie et l’œuvre de Montherlant, c’est son amour de la jeunesse et des garçons, ces garçons qui sont devenus le titre de l’un de ses derniers livres.

Son premier écrit publié en 1920 est La relève du matin où, parmi des pages exquises sur la jeunesse et les adolescents, figure un chapitre intitulé « La gloire du collège », ce qui conviendrait parfaitement comme sous-titre aux Garçons.

Ce collège religieux, où Montherlant a passé les plus belles années de sa vie, et dont l’ombre l’a poursuivi jusqu’au bout, il en fait une vivante évocation dans Les Garçons aussi bien que dans sa pièce La ville dont le prince est un enfant. Je rappelle que le roman est une transposition de la pièce, reprise environ pour un tiers, les deux autres tiers étant composés de ce qui se passe avant puis après l’action de la pièce.

Une première version de La ville fut commencée au collège, vers 1912-1913, et des Garçons en 1929. La pièce fut terminée en 1951 et le roman en 1969.

La vie de collège, on le sait, a toujours favorisé ce qu’on appelle les amitiés particulières (qui sont en fait fort généralisées).

Dans Les Garçons Montherlant a considérablement développé ce thème qui formait déjà le sujet de La ville. Du reste la seconde édition du roman, qui vient de paraître, comporte une soixantaine de pages qu’il avait préféré exclure de la première édition, car il avait peur de choquer en apportant des précisions sur ces amours entre adolescents, dont les implications aussi bien physiques que sentimentales sont évoquées avec netteté et avec une profonde sensualité, sans cependant qu’elles paraissent choquantes ou déplacées, tant Montherlant y a mis de talent et aussi de tendresse compréhensive.

Peu d’écrivains ont su aussi bien que lui comprendre le comportement, parfois si déroutant, des garçons de douze à seize ans, âge après lequel il estime qu’ils perdent leur originalité, leur spontanéité et leur véritable personnalité, pour se plier progressivement au monde stéréotypé des adultes avec sa morale aveugle, notamment sur le plan de la sexualité.

Celle-ci se donne libre cours au collège décrit par Montherlant, grâce au système de la « Protection », sorte de société secrète où se recherchent et se forment des liaisons amoureuses entre les grands et les plus jeunes, les unes avec un certain cynisme, les autres avec sentimentalité. Il est à noter que les grands (seize ans) ne se lient pas entre eux, mais uniquement avec des cadets (douze à quatorze ans) auxquels ils donnent de tendres surnoms tels que « Jambes douces » ou « Fleur de jambe ». On commence par échanger des baisers sur la bouche (cette bouche de garçon dont Montherlant écrit qu’elle a un goût de noisette), puis on se retrouve pour des jeux plus précis dans le vestiaire du fronton de pelote (ce nom est à lui seul tout un programme), tandis qu’en classe, les corps se rapprochent pour la lecture d’un même livre et qu’une main tachée d’encre se pose sur une cuisse « à la peau d’une douceur inhumaine, d’une douceur de pétale ».

L’humour de Montherlant éclate parfois, avec vivacité, lorsqu’il montre, dans un cinéma, un vieux monsieur assis à côté d’un très jeune garçon semblant à première vue être son fils et qui demande à voix basse à ce dernier : « C’est comment ton prénom ? »

La tendresse de l’écrivain à l’égard des garçons se manifeste par les noms ravissants qu’il leur donne : marmousets, mouflets, souriceaux, midinets, poussins, précieux gars, serpenteaux.

Ce dernier terme évoque bien la fuite souple que prennent les garçons lorsqu’on s’intéresse à eux et leur inconstance, leur indifférence, leur ingratitude parfois, dont le héros du roman Alban, qui aime le jeune Serge, souffre terriblement, comme a dû en souffrir Montherlant. L’une de ses pièces, Fils de personne, décrit bien la déception d’un père devant l’inconsistance de son jeune fils.

Cet amour des garçons et cette souffrance, Montherlant les a également fait vivre avec une intensité poignante dans le personnage de l’abbé de Pradts, cette grande figure du roman, comme de la pièce. Mais dans le roman le caractère et la personnalité de l’abbé de Pradts sont beaucoup plus fouillés. Ce prêtre n’a pas la foi, mais réussit à le dissimuler aux yeux de tous, et sa vie est sublimée par l’amour qu’il porte aux garçons auxquels il apporte son soutien.

La mort de l’abbé de Pradts est une page bouleversante, comme l’est du reste toute la fin du livre.

Tandis qu’il agonise, dans la pièce où sont épinglées les photos anciennes de jeunes joueurs de foot-ball, avec leurs genoux nus, dehors, dans la cour, d’autres garçons jouent à ce même jeu, poussant de grands cris et finissent par jeter le ballon contre la fenêtre de la pièce où se trouve le mourant. Sa gouvernante veut faire cesser le jeu mais l’abbé, dans un dernier souffle, lui demande de n’en rien faire car sa fin est illuminée par ces bruits, ces cris, manifestation de la vitalité juvénile qu’il a tant aimée.

Une autre mort émouvante est celle de la mère d’Alban ; ce dernier était souvent agacé par le comportement de sa mère, notamment lorsqu’elle s’intéressait de trop près à sa liaison avec Serge. Mais comme cela arrive souvent, ce n’est qu’après la mort de sa mère qu’il prend conscience des liens profonds qui les unissait et de l’amour immense qu’elle lui portait.

Tous ces personnages du roman, enfants, adultes ou vieillards, nul n’était plus qualifié que le peintre Mac-Avoy pour leur donner corps, dans les magnifiques illustrations qui ornent l’édition complète des Garçons parue chez Gallimard.

Tout d’abord, comme il nous le dira plus loin, Mac-Avoy et Montherlant étaient liés par une profonde amitié depuis de nombreuses années. C’est d’ailleurs sur l’insistance du premier que l’écrivain accepta de faire paraître les pages ne figurant pas dans la première édition, à condition que les illustrations fussent faites par lui, Mac-Avoy.

Ces dessins apportèrent une dernière grande joie à Montherlant, puisqu’il avait demandé au peintre de venir les lui montrer le matin même de sa mort, ce qui valut à Mac-Avoy le triste privilège d’être l’une des dernières personnes à voir l’écrivain avant son suicide.

L’art de Mac-Avoy est marqué par la sensualité magnétique avec laquelle il rend la beauté lisse et mystérieuse des visages et des corps lorsqu’il dessine des garçons et des jeunes filles, mais aussi par la vigueur et l’intensité dans le trait qui expriment si bien les fortes personnalités du Supérieur, de l’abbé de Pradts ou de la mère d’Alban, et qui deviennent terribles et tragiques lorsqu’il montre les masques crispés par les souffrances de la mort des deux derniers personnages.

Mac-Avoy, que j’ai la joie de connaître depuis de nombreuses années, et qui sait tant apporter à ses amis, car il a élevé l’amitié à la hauteur d’un sacerdoce, a bien voulu répondre à quelques questions que je lui ai posées concernant ses rapports avec Montherlant.

[René Larose] — Ce n’est pas le premier ouvrage de Montherlant que tu illustres. Comment s’effectuait cette collaboration entre l’écrivain et toi-même ?

[Mac-Avoy] — Cette collaboration a commencé en 1947 avec Les Olympiques, réalisés en 1951; elle a persévéré en 1953 où j’ai fait les décors et les costumes de Pasiphae créé à la Comédie-Française et qui causa, par l’audace de son sujet, une manière de scandale. Elle se poursuivit par les quatre romans regroupés sous le titre des Jeunes Filles puis une édition de luxe de La ville dont le prince est un enfant et enfin l’édition intégrale des Garçons. Cette collaboration était d’abord basée sur une sorte de profonde affinité entre l’écriture d’Henri de Montherlant et mon écriture dessinée, un même sens plastique, un même souci de plénitude. À partir de ces affinités notre collaboration était simplifiée par le fait que l’écrivain ne voyait pas ses personnages et qu’il me laissait les voir pour lui. Je lui apprenais en quelque sorte comment étaient physiquement Mme de Bricoule, la mère d’Alban, ou l’abbé de Pradts ou le jeune Serge et il était parfois surpris de voir concrétiser ses personnages, mais ne les discutait jamais. Il n’y avait qu’un point sur lequel il était implacable, c’était la vraisemblance de l’âge du personnage. Il fallait par exemple que le petit Serge ait bien quatorze ans et deux mois et son ami seize ans et quatre mois. Montherlant ne sentait ni la peinture ni la couleur ; il préférait par exemple la pureté du dessin à la transposition dans la litho. Il examinait chaque image avec une attention extraordinaire, me téléphonait pour revoir une image ; notamment tout l’été il avait été obsédé par la pensée qu’une main posée sur une cuisse avait l’air de vouloir remonter plus haut et nous bataillions à ce propos.

[R.L.] — En ce qui concerne les illustrations, comment se manifestait chez Montherlant cette sorte de culte de l’adolescence ?

[Mac-Avoy] — C’était chez lui une sorte de vénération inconditionnelle. N’a-t-il pas écrit : « Quand je vois un jeune garçon dans le métro, j’ai envie de lui céder ma place. » Il n’acceptait pas que j’enlaidisse un adolescent, ce que je m’étais permis de faire dans une promenade de classe avec l’abbé, où j’avais glissé certains boutonneux et certains lunetteux. Montherlant m’écrivit alors : « Je vous interdis d’enlaidir les mouflets ; par contre, vengez-vous sur les parents ! », ce que j’ai fait largement dans une planche représentant le parloir, qui l’avait mis dans une sorte de jubilation, et où des mères vampires et des pères binoclards et ventripotents y embrassent et morigènent des enfants réfugiés dans leur indifférence de pierre.

[R.L.] — Comment était le commerce amical avec Montherlant ?

[Mac-Avoy] — Il était d’abord à base de ponctualité. Il fallait être irréprochablement ponctuel, heures de rendez-vous, réponses aux lettres. Moyennant quoi, je l’ai trouvé toujours égal et le charme même durant vingt-cinq années d’amitié, en exceptant toutefois les derniers mois, où il s’assombrissait de rencontre en rencontre. Il savait tout de moi – je n’ai pas l’humeur cachottière – et la confiance en un ami tel que lui pouvait être absolue. Je ne savais rien de lui, et pourtant cette amitié était profonde et équilibrée. Il était ainsi et après sa mort certaines réalités essentielles de sa vie demeurent un mystère.

[R.L.] — Quelles sont, selon toi, les véritables raisons de cette mort, qui t’a tant bouleversé ?

[Mac-Avoy] — Tout d’abord Montherlant avait conclu un pacte avec la vie, pacte dont la vie observa rigoureusement les clauses durant soixante années. Portant un beau nom, issu d’une famille riche, célèbre à vingt-deux ans, il ne cessa de monter vers une gloire universelle. Il avait la santé, le culte du plaisir et modifiait la philosophie nietzschéenne en lui adjoignant à la fois l’épicurisme et un stoïcisme émanant de son culte pour Rome. Ainsi, soixante années durant, il fut célèbre, riche et libre. Voici cependant que vers sa soixante-quatorzième année survinrent des vertiges, un mauvais état circulatoire, enfin la perte d’un œil.

Une sorte d’incertitude, de peur le prit et la résolution lui vint de ne pas accepter ces premières atteintes de la vieillesse qu’il considérait comme des humiliations. Mais une autre cause a été déterminante dans l’accomplissement méthodique et comme serein du geste définitif. Il était convaincu d’être sur une sorte de liste noire, ce qui, dans son esprit, coïncidait avec un refus d’accepter notre époque et plus encore que notre époque le refusait tout entier et le refuserait dans l’avenir. La conception philosophique qu’il avait du suicide (il avait écrit quelque part : « Faure-Biguet (1) et moi avons bu le suicide avec le lait » fait qu’il n’y avait pas geste désespéré, mais résolution prise et profond désir que ce suicide ne soit pas dans l’esprit de ses amis et de ses lecteurs dramatisé.

[R.L.] — Que penses-tu de la survie de l’œuvre de Montherlant ?

[Mac-Avoy] — J’ai toujours cru et crois plus que jamais à la survie, je dirai même au cours des siècles à venir, de l’œuvre de Montherlant. Lui-même, profondément dépressif ses derniers mois, affirmait qu’il ne resterait rien de lui. Y croyait-il vraiment ? Il était convaincu qu’un système politique nouveau s’instaurerait un jour dans le monde et que les valeurs humanistes défendues dans son œuvre n’auraient plus cours. Or que se passe-t-il déjà ? Il se passe que le personnage de Montherlant, que sa légende voulait terrifiant, pesait comme un interdit sur des initiatives qu’on avait peur qu’il désapprouvât. La Comédie-Française, qui a merveilleusement donné Port-Royal, a trahi de bout en bout une œuvre étrange et singulière telle que Le Cardinal d’Espagne et quelque peu figé La Reine morte par exemple. Or, voici que de jeunes compagnies découvrent Montherlant, s’emparent de lui et présentent son œuvre selon une optique nouvelle. C’est vrai à Munich, c’est vrai à Bruxelles, c’est vrai à Paris où la troupe jeune et fervente du Lucernaire s’attaque au grand texte de Pasiphae dont André Gide me disait qu’il est le plus beau texte écrit en langue française depuis le début de ce siècle. C’est une aube nouvelle qui se lève sur l’œuvre d’Henri de Montherlant.

(1) Romancier et ami d’enfance de Montherlant, Jacques-Napoléon Faure-Biguet a consacré deux livres admiratifs à l’auteur de La Reine morte : Montherlant, homme de la Renaissance (1925), et Les enfances de Montherlant (de neuf à vingt ans) (1941).

Arcadie n°249, René Soral [pseudo de René Larose], septembre 1974, pp. 390-396


Retrouver cet entretien dans le Bulletin des éditions Quintes-Feuilles n°15 juin 2019

On retrouve cet article (publié bien antérieurement) sur l'excellente encyclopédie participative Boywiki

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Décès d'André Baudry, fondateur de la revue Arcadie

Publié le par Jean-Yves Alt

 

 

André Baudry, au Congrès national du Mouvement homophile de France, à Marseille, le 22 novembre 1975

André Baudry, au Congrès national du Mouvement homophile de France, à Marseille, le 22 novembre 1975

Quelques articles de la revue Arcadie publiés sur ce blog.

Lire dans les commentaires l'article d'Anne Chemin publié dans le quotidien Le Monde

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Le beau Dioclès par Callimaque de Cyrène

Publié le par Jean-Yves Alt

Verse encore, remplis la coupe et la brandis

Pour boire à celui-là que j'adore, et redis :

« A Dioclès » — Que l'eau ne souille pas ma coupe

Vouée au bel enfant. Son profil se découpe

Harmonieusement sous les cieux attiédis,

Que Dioclès est beau ! Bien beau. Si tu le nies,

Que la nuit pour le soir allume son flambeau

Qu'il règne sur l'azur des plaines infinies

Et je pourrai jouir, seul, de ce qui est beau.

Callimaque de Cyrène (IVe siècle av. J.-C.)

Traduction de Guillot de Saix

Arcadie n°103/104, juillet/août 1962

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