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Articles avec #revue arcadie tag

Le beau Dioclès par Callimaque de Cyrène

Publié le par Jean-Yves Alt

Verse encore, remplis la coupe et la brandis

Pour boire à celui-là que j'adore, et redis :

« A Dioclès » — Que l'eau ne souille pas ma coupe

Vouée au bel enfant. Son profil se découpe

Harmonieusement sous les cieux attiédis,

Que Dioclès est beau ! Bien beau. Si tu le nies,

Que la nuit pour le soir allume son flambeau

Qu'il règne sur l'azur des plaines infinies

Et je pourrai jouir, seul, de ce qui est beau.

Callimaque de Cyrène (IVe siècle av. J.-C.)

Traduction de Guillot de Saix

Arcadie n°103/104, juillet/août 1962

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Oscar Wilde conté par Edmond de Goncourt par Guillot de Saix

Publié le par Jean-Yves Alt

Edmond de Goncourt, dans la récente édition complète en 22 volumes du Journal des Goncourt, se montre curieux de toutes les questions sexuelles et particulièrement de l'homophilie.
En 1883, Oscar Wilde était venu, riche de ses seuls poèmes, faire la conquête de Paris. Sur le conseil de son ami Pierre Louys, il a envoyé un exemplaire de son recueil à Edmond de Goncourt.
De l'hôtel Voltaire il écrit : « J'envoie une copie de mes poèmes à l'auteur de Faustine en tribut d'admiration. »
Il est, comme lui, un fervent de l'art japonais. Il écrit à M. Duret (rédacteur du Gil Blas) : « Je serai très charmé d'avoir le plaisir de visiter M. de Goncourt avec vous mercredi prochain. »
A la date du samedi 27 avril, Goncourt note : « Le poète anglais Wilde me disait, ce soir, que le seul Anglais qui avait lu Balzac à l'heure actuelle était Swinburne, et ce Swinburne, il me le montre comme un fanfaron du vice qui avait tout fait pour faire croire ses concitoyens à sa pédérastie, à sa bestialité, sans être, le moins du monde, pédéraste ni bestialitaire. »
Quand cette page du journal parut dans L'Echo de Paris en décembre 1891, Oscar Wilde s'effara, et le grand quotidien publia sa réplique en le représentant comme « une des plus curieuses personnalités de la littérature anglaise contemporaine qui est en ce moment notre hôte et le greatevent des salons littéraires parisiens ». Mr. O. Wilde s'excuse de ne point parler suffisamment notre langue. On verra du moins qu'il l'écrit en toute élégance.
« Cher monsieur de Goncourt,
« Quoique la base intellectuelle de mon esthétique soit la philosophie de l'irréalité, ou peut-être à cause de cela, je vous prie de me permettre une petite rectification à vos notes sur la conversation où je vous ai parlé de notre cher et noble poète anglais, Mr. Swinburne, et que vous avez insérée dans ces mémoires qui ont, non seulement pour vos amis mais pour le public entier, une valeur psychologique si haute.
« Les soirées qu'on a eu le bonheur de passer avec un grand écrivain comme vous l'êtes sont inoubliables, et voilà pourquoi j'en ai gardé un souvenir très précis. Je suis surpris que vous en ayez reçu une impression assez différente.
« Vous proposiez, ce matin, d'extraire l'hydrogène de l'air pour faire de notre atmosphère une terrible machine de destruction. Ce serait un chef-d'œuvre, sinon de science, au moins d'art. Mais extraire de ma conversation sur Mr. Swinburne une sensation qui pourrait le blesser, voilà qui m'a causé quelque peine. Sans doute c'était de ma faute. On peut adorer une langue sans bien la parler, comme on peut aimer une femme sans la connaître. Français de sympathie, je suis Irlandais de race et les Anglais m'ont condamné à parler le langage de Shakespeare.
« Vous avez dit que je représentais Mr. Swinburne comme un fanfaron de vice. Cela étonnerait beaucoup le poète qui, dans sa maison de campagne, mène une vie bien austère entièrement consacrée à l'Art et à la Littérature.
« Voilà ce que j'ai voulu dire : il y a aujourd'hui plus de vingt-cinq ans, Mr. Swinburne a publié ses « Poèmes et Ballades », une des œuvres qui ont marqué le plus profondément dans notre littérature une ère nouvelle.
« Dans Shakespeare et dans ses contemporains, Webster et Ford, il y a des cris de nature. Dans l'œuvre de Swinburne on rencontre pour la première fois le cri de la chair tourmentée par le désir et le souvenir, la jouissance et le remords, la fécondité et la stérilité.
« Le public anglais, comme à l'ordinaire hypocrite, rude et philistin, n'a pas su trouver l'Art dans l'œuvre d'art, il a cherché l'homme. Comme il conforme toujours l'homme à ses créations, il pense que, pour créer Ham let il faut être un peu mélancolique, pour imaginer Lear, absolument fou.
« Ainsi l'on a fait autour de Mr. Swinburne une légende d'ogre et de mangeur d'enfants. Mr. Swinburne, aristocrate de race et artiste de tempérament, n'a fait que rire de ces absurdités. Une telle attitude me semble assez éloignée de celle qu'aurait eue un fanfaron de vice. Pardonnez-moi cette simple rectification : je suis sûr, puisque vous aimez les poètes et que les poètes vous aiment, que vous serez heureux de la recevoir. J'espère que lorsque j'aurai l'honneur de vous rencontrer de nouveau, vous trouverez ma manière de m'exprimer en français moins obscure que le 21 avril 1883. Veuillez agréer, monsieur de Goncourt, l'assurance de toute mon admiration. »
Evidemment Algernon-Charles Swinburne, qui, comme Oscar Wilde, étudia dans Oxford, appartient à l'école sensuelle.
Guy de Maupassant se plaît à citer ces vers :
Il y a, peut-être, des péchés à découvrir ?
Il y a, peut-être, des actions délicieuses ?
Dis, que trouveras-tu de neuf par ton amant ?
Quelle passion neuve pour le soir ou la nuit ?
Le poète, dit-il, est plein du souffle antique, du souffle grec et en même temps, inextricablement compliqué, à la façon toute moderne de Verlaine.
Swinburne écrit encore :
O tous les beaux amants qui vivez par le monde,
Il n'est aucun de vous qui me consolera...
Il chante aussi :
Les lys et la langueur qu'on respire à Lesbos...
Il célèbre Hermaphrodite :
Choisis ses deux amours et garde le meilleur
Les deux amours, à chaque fleur de ta poitrine
Luttent pour que l'un soit dessus, l'autre dessous.
Il s'écrie :
Amour, ô doux amour, que sera-t-il de toi ?
Toi, fils de la douleur engendré par la joie,
Peux-tu, étant sans sexe, être fille ou garçon ?
Swinburne a, par ses vers, profondément influencé Wilde et lui a donné le goût de Théophile Gautier, de qui Mademoiselle de Maupin l'a passionné.
Le samedi 5 mai 1893, Goncourt écrit, et l'on verra qu'il n'est pas tendre :
« Dîner chez les de Nittès (le peintre) avec le poète anglais Oscar Wilde. Cet individu au sexe douteux, au langage de cabotin, aux récits blagueurs, nous fait un tableau amusant d'une ville du Texas avec sa population de convicts, ses mœurs au revolver, ses lieux de plaisir où l'on lit sur une pancarte :
« PRIÈRE DE NE PAS TIRER SUR LE
PIANISTE. IL FAIT DE SON MIEUX. »
Il vous parle de la salle de spectacle qui, comme étant le plus grand local de la ville, sert aux Assises, et où l'on pend sur la scène, après le théâtre, et où il a vu, dit-il, un pendu qui se raccrochait aux montants des coulisses et sur lequel les spectateurs tiraient de leurs places.
Dans ces pays, il paraît aussi que, pour les rôles de criminel, les directeurs de théâtre sont en quête d'un vrai criminel, et quand il s'agit de jouer Macbeth, on fait des propositions d'engagement à une empoisonneuse qui est au moment de sortir de prison, et l'on voit des affiches ainsi conçues :
« LE RÔLE SERA REMPLI PAR MME X...
DIX ANS DE TRAVAUX FORCÉS. »
Le 2 juin 1894, ce tableau d'époque :
Déjeuner chez Jean Lorrain.
Il y a là Maurice Barrès, Goncourt, le peintre des élégances La Gandara et sa femme.
On attend la baronne Deslandes.
— Qui est-ce ?
— Celle qui fut la comtesse Fleury.
— Ce nom-là lui convenait mieux !
— Hélas, les fleurs se fanent, il n'y a pas que les landes.
— Elle est en retard.
— Ilsée est toujours en retard.
— Comment dites-vous ?
— Ilsée. C'est un nom de légende. Elle s'est baptisée ainsi.
— Elle a bien fait car, je crois, nul autre ne l'a baptisée.
— Son grand nez couvre, dit-on, son origine.
— C'est une petite femme à grande réputation.
La Gandara soupira :
— Elle va me faire manquer ma séance de pose.
— Antonio va encore avoir une de ces migraines qui l'empêchera de déjeuner.
— Avez-vous vu le portrait d'elle qu'il expose au dernier salon ?
— Elle y est presque nue.
— C'est d'un osé ! Le décolletage s'arrête sous les aisselles.
Le peintre gémit :
— Elle m'en a fait perdre, du temps ! Elle reçoit le plus souvent le soir dans des robes couleur de chair qui la fait paraître toute nue. Elle a la taille mince, le corps souple d'une élasticité toute animale. C'est la femme la plus coquette que je connaisse. Tenez, j'ai dîné un soir chez elle. Un dîner d'hommes. Elle avait ce jour-là un bouton à la lèvre. Elle est descendue avec une rose qu'elle tenait devant sa bouche, elle n'a pas dîné, l'a gardée, cette rose, jusqu'à minuit.
Enfin la voici : elle s'avance en cadence.
— Oh ! mon cher Lorrain, excusez-moi devant vos amis qui vont devenir les miens, ou plutôt excusez-vous, car c'est un peu votre faute si je suis en retard.
— Ma faute ?
— Oui, je ne savais quelle robe choisir pour venir à ce déjeuner et pour être en accord avec votre décor si spécial, spécial et disons le mot : un peu morbide, ce qui ne doit pas déplaire à notre ami Maurice Barrès que j'aperçois : du sang, de la volupté, de la mort. Oh, que j'aime votre livre !... Finalement je me suis résignée à cette robe noire toute simple dont le deuil se corrige dans le bas, voyez, par ce semis de pois d'or où j'ai fait coudre de petites turquoises.
— La baronne ne marche pas, elle danse.
— C'est ce que disait hier mon grand ami Oscar Wilde qui est, je le déclare, l'Anglais le plus spirituel que j'aie entendu.
— Oh ! Oh !
— Quoi : Oh ! Oh !
— D'abord ce n'est pas un Anglais mais un Irlandais, ce qui est tout différent.
— En tout cas, il a le charme, quand il est quelque part, de ne parler jamais qu'à une seule personne après avoir cherché dans l'assistance des yeux qui savent écouter. Quand je suis là, ce sont toujours les miens qu'il choisit et il me conte alors les plus charmantes choses.
C'est apparemment qu'il les lit dans vos yeux.
— Mais, ma chère amie, je dois vous en avertir, personne ne se répète plus que lui.
— Personne ? Oh ! je ne l'ai vu encore que six fois. Alors j'éviterai de le voir une septième. »
A la fin de sa vie, la baronne Deslandes avait été tellement envoûtée par Oscar Wilde qu'elle le voyait toutes les nuits lui apparaître, et, spirite, elle écrivit tout un livre sous sa dictée.
Le dimanche 30 avril 1893, on parle, chez Goncourt, d'Oscar Wilde.
A ce nom, le poète Henri de Régnier sourit étrangement.
— Pourquoi souriez-vous, demande le maître de maison ?
— Ah ! répond Henri de Régnier, vous ne savez pas ? du reste, il ne s'en cache pas. Oui, il s'avoue pédéraste.
— Pédéraste ?
— Oui, c'est lui-même qui a dit un jour : J'ai fait trois mariages dans ma vie, un avec une femme et deux avec des hommes !
— Des hommes ?
— Oui, le jeune poète John Gray, puis le non moins jeune Lord Douglas.
— Vous ne savez pas qu'à la suite du succès de sa pièce à Londres, Une Femme sans importance, il a quitté sa femme et ses deux enfants. Sa femme n'est plus pour lui justement qu'une femme sans importance. Il s'est établi dans le plus grand hôtel de Londres, au Savoy, où il vit maritalement avec ce jeune lord, le fils du marquis de Queensberry. Un de mes amis qui a été le voir m'a décrit la chambre où il n'y a qu'un seul lit, très large avec deux oreillers, et, quand il était là, est arrivée en pleurant sa femme, qui lui apporte tous les matins son courrier.
— C'est du snobisme. Un homme aussi plagiaire que lui, qui a imité Swinburne et Shelley, s'est cru obligé de plagier Verlaine, au moins pour la pédérastie.
— Peut-être. En tout cas, l'éloge de Verlaine est toujours dans sa bouche. »
En avril 1895, au cours d'un dîner chez Alphonse Daudet, il est question du procès d'Oscar Wilde. Le poète Georges Rodenbach s'exclame :
— Oh ! la pédérastie, c'est bien démodé !
— Démodé ?
— Mais oui. Ainsi j'ai voulu faire au Figaro un article sur Verlaine, et Magnard s'est écrié :
— Non ! Non ! celui-là, il porte trop la pédérastie en bandoulière ! »
Le dimanche 7 avril, Edmond de Goncourt se répète :
— La pédérastie d'Oscar Wilde ne me semble pas de la pédérastie bien individuelle, mais de la pédérastie à l'imitation de Verlaine, de Swinburne, de mon Anglais dans mon roman La Faustine. »
Le dimanche suivant (le dimanche est le jour où l'écrivain reçoit), le chroniqueur Duret, du Gil Blas, parle à son tour d'Oscar Wilde. Il y a là Frantz Jourdain, Henri de Régnier, Paul Alexis.
— A Londres, les rapports étaient impossibles avec lui. On ne pouvait se trouver avec lui dans un restaurant ou un café, tellement il était ostentatoire.
Henri de Régnier confirme cet avis :
— Un de mes amis, Pierre Louys, qui l'avait fréquenté à Londres, lui a demandé à Paris, en le revoyant :
— Avant de renouer des relations annoncées à Londres, quelle espèce d'amis avez-vous donc là-bas ?
Et Oscar Wilde lui a répondu carrément :
— Oh ! je n'ai pas d'amis, je n'ai que des amants.
Edmond de Goncourt intervient :
— Il s'agirait de savoir si c'est un actif ou un passif !
— Oh ! déclare Duret, ce doit être un passif.
— Qui vous le fait penser ? demande Goncourt.
— Parce que, comme passif, l'homme rencontre dans la pédérastie le plaisir qu'il ne goûte pas avec une femme. »
En quoi Duret se trompait. Oscar n'était ni actif, ni passif. En tout être jeune, c'était sa jeunesse à lui qu'il aimait.
Le mardi 28 mai, au diner chez Alphonse Daudet, on parle encore d'Oscar Wilde qui vient d'être condamné.
— Moi, dit Daudet, j'ai eu les confidences de Sherard qui est allé le retrouver à Londres. Il voyait Oscar Wilde tous les jours. Le malheureux, à ce qu'il m'a dit, était dans l'impossibilité de coucher à Londres. Retourné au Savoy, l'hôtel de ses amours, le maître d'hôtel vint lui dire : « Nous ne pouvons plus vous loger, Mr. Wilde. Le marquis de Queensberry est en bas avec des boxeurs. Cela, je le crains, pourrait amener du scandale. Et il ajouta, narquois : Il faut partir, Mr. Wilde, par la porte de derrière. »
Le poète alors s'est grimé, travesti, et s'est rendu dans un autre hôtel. Mais une heure ne s'était pas passée que le maître d'hôtel paraissait :
— Vous êtes Mr. Oscar Wilde. En conséquence, je me vois obligé de vous prier de sortir.
Il allait alors frapper à la porte d'un autre hôtel. En dépit de l'offre de trois cents francs, le propriétaire se refusait à le recevoir.
Enfin il s'est décidé à se rendre chez son fière William qui, lui, n'est pas un pédéraste, mais un alcoolique pratiquant, et auquel il dit d'un ton suppliant :
— Willie, mon cher Willie, accordez-moi pour cette nuit une place où reposer ma tête.
William consentit à le recevoir, mais en buvant et en le sermonnant toute la nuit.
Triste famille où la mère des deux frères, en bonne irlandaise, est toujours ivre de gin, dont les bouteilles vides ou pleines remplissent sa chambre, et où la belle-sœur d'Oscar, une pauvre créature chez qui l'indignation est morte, disait à Robert Sherard :
— Tous ces Wilde sont des fous ! »
Le 11 avril 1895, Goncourt passe la soirée chez son ami Daudet. A la fin de la soirée, au moment où il passe dans l'antichambre pour prendre son paletot, Robert Sherard, ivre à froid, lui dit :
— Vous avez lu dans le Figaro un article signé Tet, paru dans la rubrique Au jour le jour, où l'on traite mon ami Oscar Wilde de « simple fumiste » et, anticipant sur la sentence du procès, parle de ce « triste personnage qui vient de si tristement finir » ?
J'ai écrit à de Rodays pour lui demander quel est le drôle qui a fait cet article, afin de lui casser les reins. Je m'indigne qu'on traite ainsi un homme qui n'est pas condamné ! Et sa pauvre mère qui est à l'article de la mort, et sa femme qui l'adore, et ses deux enfants qu'il chérit !
Goncourt demande :
— Vous ne le croyez donc pas coupable de ce dont on l'accuse ?
Sherard a un haut-le-cœur :
— Monsieur, je ne m'occupe pas de ce que mes amis font dans les water-closets ! Ah ! ce procès me cause un profond chagrin. J'en suis malade. Je ne puis plus ni manger ni fumer.
Mais, remarque Goncourt, il fume un gros cigare. Et il note : L'étrange et sympathique toqué me passe mon paletot en me disant :
— Je vous en prie, vous qui savez quel artiste il est, envoyez-lui un témoignage de sympathie. »
Le jeudi 25 avril, autre grand dîner chez Daudet. Après le repas, on parle par petits groupes. Dans un coin, ce sont des blagues sur Oscar Wilde, au milieu desquelles j'entends Léon Daudet jeter dans un rire :
— Oh ! celui-là, sa mère, quand elle le regardait s'agiter dans son berceau, a dû penser : « En voilà un qui saura se retourner ! »
Le samedi 6 juillet, Edmond de Goncourt prend à la gare Saint-Lazare le train pour Carrières-sous-Poissy pour aller, avec Léon Daudet et Henri de Régnier, rendre visite à Octave Mirbeau.
Celui-ci, après avoir fait admirer son domaine à ses invités, les accueille dans sa maison.
Il parle du roman d'Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray.
— C'est un livre que je trouve très supérieur aux livres de Huysmans. Et le nom d'Oscar Wilde amène la conversation sur la pédérastie.
— A ce propos, figurez-vous qu'un marchand de Poissy avec lequel ma femme est en rapport pour la vente de ses œufs exotiques, car, comme vous avez pu le voir, elle s'amuse à faire de l'élevage, a un fils qui, en se rendant à sa pension a rencontré un monsieur qui lui a dit : « Ça doit vous embêter, n'est-ce pas, la pension ? Si vous voulez venir avec moi, je vous ferai la vie très agréable. Vous aurez même une chambre algérienne ! »
A ce qu'il paraît, la chambre algérienne est d'une séduction irrésistible et, après deux ou trois entretiens le garçonnet a suivi le monsieur. Or ce monsieur n'est pas un pédéraste mais un employé du Gagne-Petit qui, trouvant qu'il gagnait trop petitement sa vie, augmente ses revenus en se faisant courtier en pédérastie.
Octave Mirbeau poursuit :
— Un oncle du jeune garçon s'étant aperçu du trafic, est venu me consulter et me demander : « Ne croyez-vous pas que le père de mon neveu devrait faire un procès ? » J'ai confessé le gamin. Il m'a cité tout un monde parmi lesquels vous-même. Vous avez deux ou trois connaissances, sans compter de Segonzac qui, dans ses transports amoureux, crie à son jeune amant au moment de la jouissance :
« Ah ! je t'égorge, je te tue ! »
Edmond de Goncourt, après ces notations, ne parla plus jamais d'Oscar Wilde.

Arcadie n°91/92, Guillot de Saix, juillet/août 1961 (pp. 390 à 398)


Lire aussi : Le bimétallisme d'Oscar Wilde par Guillot de Saix

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Notre Thomas Edward Lawrence par Serge Talbot

Publié le par Jean-Yves Alt

« Lorsque les roues motrices de la seconde machine atteignirent le pont, je levai le bras. Un grondement prodigieux éclata aussitôt et la voie ferrée disparut derrière une colonne de poussière et de fumée noire, haute de cent pieds et large d'autant. De cette ombre jaillirent des craquements effroyables, de longs martèlements métalliques d'acier déchiqueté et une grêle de ferraille ou de tôles ; une roue entière de locomotive tourbillonna soudain hors du nuage, noire contre le ciel et, planant sur nos têtes avec un miaulement musical, retomba lentement et lourdement dans le désert derrière. Puis, un silence de mort, sans cris d'hommes ni coups de feu, s'établit, persista, tandis que la brume grise de l'explosion, dérivant de la voie vers nous, franchissait notre crête pour se perdre dans les montagnes. » (Les Sept Piliers de la Sagesse, p. 458) (1).
Cette scène d'Apocalypse s'est répétée bien des fois : les Bédouins, le visage tendu, surveillant la voie de chemin de fer ; le train bondé de soldats Turcs, qui s'avance en soufflant dans la chaleur écrasante du désert ; la mine explosant dans un fracas terrible ; les silhouettes brunes des Arabes bondissant de toutes parts pour un corps à corps avec l'ennemi.
L'homme qui maniait adroitement mines, détonateurs, cordons Bickford, toutes sortes d'engins mortels et compliqués, qui donnait en levant le bras le signal de la destruction, l'organisateur de la révolte arabe contre les Turcs, c'était le fameux Colonel Lawrence (Sidi Lourens », comme l'appelaient familièrement ses chers Bédouins).
Dans un livre extraordinaire, il a raconté l'aventure de sa vie et fait un plaidoyer brûlant pour la cause arabe.
« Les Sept Piliers de la Sagesse sont un récit de guerre et d'aventure et un épitomé parfait de tout ce que les Arabes signifient pour le monde », a dit Winston Churchill.
C'est dans les deux années 1917-1918 que se situe la courte épopée de Lawrence. Le mystérieux Anglais, enveloppé dans ses robes de soie blanche, pieds nus, est alors un homme d'une trentaine d'années, extrêmement vigoureux et endurant, malgré sa petite taille, les yeux bleus, le front haut, le poil blond, lèvres fortes et menton volontaire.
Quelques Anglais, au nombre desquels était Kitchener, Ministre de la Guerre, ayant pensé qu'une révolte des Arabes contre les Turcs permettrait à l'Angleterre de battre la Turquie inféodée à l'Allemagne, cet homme impassible, à la fois chef de guerre et artiste, est devenu l'âme du combat. Comme Byron, il va se sacrifier à la libération d'un peuple opprimé par les Turcs. D'où venait-il ?

Thomas Edward Lawrence est né le 15 août 1888 à Tremadoc, au cœur du Pays de Galles. Dans son livre au titre parlant : Lawrence l'Imposteur (2), Richard Aldington essaya d'expliquer par cette naissance la légende et la personnalité complexe du plus grand aventurier du siècle : le père de Lawrence avait quatre filles de son épouse légitime et cinq fils (dont Thomas Edward était le cadet) d'une autre femme. Le sentiment de cette infériorité sociale aurait poussé Lawrence à romancer ses faits et gestes, à mentir pour se grandir et à s'attribuer une importance qu'il n'avait pas. Ce livre a fait long feu. L'année même de sa parution, Emile Henriot notait : « L'imputation n'est pas recevable. De hautes cautions officielles auraient pu suffire à préserver Lawrence d'une telle critique ». (Le Monde, 8 juin 1955). Et Henriot de rappeler celles de Winston Churchill et du commandant en chef le général Allenby. Et le désir maladif de faire parler de soi, ainsi que la francophobie, constituaient les limitations de l'âme de Lawrence. Mais ce côté adroit n'autorise pas à présenter comme un charlatan et un mythomane l'homme de la Révolte Arabe dans le désert, qui contribua en 1918 à la victoire des Alliés par l'effondrement des Turcs au Moyen-Orient.
Deux ans après le livre d'Aldington paraissait d'ailleurs chez Payot un ouvrage de Mme F. Armitage : Lawrence d'Arabie (3), qui prenait la défense du guerrier solitaire : « Livre sérieux, très attachant et qui témoigne, en même temps que d'une connaissance minutieuse des textes, d'une grande sympathie pour l'auteur des Sept Piliers de la Sagesse P, notait A. Ben Hassen dans l'Action du 2 décembre 1957.
Le livre de Mme Armitage ainsi que celui de Lawrence permettent de saisir l'homme sous l'agent secret.
Thomas Edward est d'abord un enfant heureux, quoique dans un ménage irrégulier. De bonne heure il apparaît comme un garçonnet particulièrement intelligent. C'est un élève brillant et qui a un besoin féminin de séduire. Il passe par Oxford. Lecteur omnivore, il devient très vite amoureux de l'archéologie et se spécialise peu à peu dans l'histoire du Moyen-Orient. Encouragé par l'un de ses professeurs : Hogarth, qui eut dans sa vie une influence majeure, il ira à 22 ans, en Asie Mineure, participer à des travaux de fouilles dans les sites antiques. Les missions archéologiques jouant souvent un rôle dans les Services de renseignements, le jeune oxonien, qui s'habille déjà à l'arabe, se livre avec délices au grand jeu du renseignement. Il a si peu d'argent qu'il prend l'habitude de loger chez l'habitant. Installé au milieu des enfants, des chèvres, des poules, il prend le repas de pain et de lait caillé.
« Son aspect ne changera guère, dit Willy Bourgeois : des cheveux blonds très fins, des yeux bleus tour à tour inquiets et perçants, des sourcils broussailleux, un menton volontaire. » (Lawrence, Roi secret de l'Arabie, p. 13) (4).
« La bouche sinueuse, note de son côté Jean Béraud-Villars, avait au repos une courbe inquiétante : cruauté ? ironie ? mensonge ? mais elle était généralement déformée par un sourire crispé. » (Le Colonel Lawrence, ou la recherche de l'absolu, p. 20) (5).
Ce pur Anglais n'a pas le mépris de l'indigène, du « native ». Il aime à écouter pendant des heures, sur le chantier, les histoires des terrassiers bédouins, à jouer avec eux, faire tomber les barrières qui séparent l'Occident du menu peuple oriental.

« Peu de temps après son arrivée à Carchemish, il se lia d'une amitié très tendre avec un certain Sheik Ahmed, surnommé Dahoum le Noir. Ce garçon d'une quinzaine d'années était assez intelligent, calme, doux et très beau. On trouve parfois chez les Arabes des hommes dont le corps et le visage sont d'une beauté antique et qui, au lieu du nez busqué, des mollets maigres et des grands pieds plats des Bédouins, ont le nez droit, les muscles longs et les attaches fines des Antinoüs classiques... L'Arabe devint son compagnon habituel, son « âme-sœur » (kindred spirit), dit assez curieusement David Garnett. Les deux hommes ne se quittaient plus, faisaient de longues randonnées dans la campagne demi-déserte, nageaient ensemble et jouaient dans l'eau comme de jeunes chiens. » (Jean Béraud-Villars, ouvrage cité, p. 51).
Thomas Edward sculpta de Dahoum, dans la pierre tendre du pays, une statue qui le représentait tout nu.
« Il y avait un autre indigène auquel Lawrence montrait beaucoup d'amitié. C'était le contremaître du chantier de Carchemish, un certain Sheik Hamoudi, surnommé le Hoja, personnage des plus pittoresque. Jeune, il avait mené une vie peu édifiante, couru le désert pour détrousser les voyageurs et commis un certain nombre de meurtres. Devenu plus calme avec l'âge, il avait une trentaine d'années à l'époque où Lawrence le rencontra... » (Id., p. 52).
A propos de ces affections, que Thomas Edward se plaisait à afficher, Béraud-Villars cite l'Anabase : « Parfois un soldat passait en fraude quelque bel enfant, quelque belle femme, dont il était épris. » (IV, 12). Lawrence, lui, se contentait des beaux enfants !
Ses pérégrinations en Syrie en compagnie de ses deux amis Arabes sont mal connues : « J'aimais les choses inférieures ; c'est vers le bas que je cherchais mes plaisirs ou mes aventures... Je gardais encore l'arrière-goût de liberté laissé par deux semaines de ma jeunesse dans les bas-fonds de Port-Saïd. » (Les Sept Piliers, p. 703).
Pour de courtes vacances prises en 1913, le jeune archéologue ramena chez lui à Oxford Sheik Ahmed et le Hoja.
« Lawrence prenait plaisir à choquer les préjugés raciaux de ses compatriotes, pour ne parler que de ceux-là et pendant plusieurs semaines, promena deux Arabes en robe du désert qui soulevaient quelque réprobation dans la prude et traditionnelle ville universitaire. » (Béraud-Villars, p. 60).
Oxford avait fait de Lawrence un esthète raffiné, ami du paradoxe. En Orient les paysages pétrifiés qu'embrase le perpétuel incendie du soleil, les déserts parcourus à pied et à dos de chameau lui permettent de mesurer son endurance physique et de faire l'apprentissage des grands espaces primitifs. Cet Anglais imaginatif savait « regarder vaguement, à travers les paupières mi-closes, le rayonnement essentiel des choses » (Sept Piliers, p. 167). « L'Orient et l'Occident appartiennent à Dieu. Vers quelque lieu que se tournent nos regards, vous rencontrerez sa face. Il remplit l'univers de son immensité et de sa science », dit le Koran en un verset magnifique (III, 97).
Peu à peu, jusqu'en 1914, il apprend à connaître l'âme arabe. Il étudia les mœurs, les populations, leurs dialectes et leurs problèmes. Toujours il aimera la minceur brune et nerveuse des Arabes et leurs yeux pensifs, parfois fardés de kohl. Jamais, dans les souvenirs de ses expéditions les plus aventureuses, ne cesse de transparaître l'élément sensible : « Le plus jeune, Rahail, éveilla surtout mon attention... Sa bouche était petite et gonflée en bouton, son menton très pointu. Ceci ajouté à un front haut et fort et à des yeux agrandis par le kohl lui donnait un air mélangé de pétulance, d'artifice et de soumission basse, volontairement imposée à un orgueil fondamental. » (Sept Piliers, p. 432).
La guerre mobilise Lawrence au service des renseignements de l'Etat-Major du Caire. A Londres, il a des amis mystérieux et puissants. Il est envoyé en Arabie pour hâter la désorganisation de l'Empire Ottoman, mission exaltante pour cet agitateur-né, qui avait pour l'intrigue un amour diabolique.
Grâce à sa parfaite connaissance des gens et des choses, grâce à son mimétisme, à l'effort d'adaptation qu'il fit sur lui-même au point de vivre, de s'habiller, de parler et de penser comme les nomades, le jeune intellectuel aux préoccupations purement spéculatives se transforma en l'archétype de l'aventurier moderne. Nullement militariste, il s'entendait mal avec l'État-Major anglais. Il effectua sa mission seul, selon ses propres vues, entraînant les farouches guerriers arabes par ses promesses et son audacieuse bravoure, mais avare de la vie de ses hommes. En cet étrange infidèle, héros du baroud et distributeur d'or anglais aux sheiks nomades, ces hommes ombrageux avaient une confiance totale.
L'homme de son destin fut Fayçal, fils du chérif Hussein, émir de La Mecque. Lawrence le rencontra au camp d'Hamra, grosse bourgade au Nord-Ouest de Rabegh, dans une longue maison aux murs de boue séchée bâtie au sommet d'un monticule rocailleux :
« J'aperçus alors, dans l'encadrement noir d'une porte, un personnage vêtu de blanc qui me regardait avec attention. C'était, je le compris au premier coup d'œil, l'homme que je cherchais en Arabie – le chef qui dresserait la Révolte Arabe en pleine gloire. Dans ses longues robes de soie blanche avec, sur la tête, un voile brun retenu par une cordelette de pourpre et d'or, Fayçal était semblable à une colonne très haute et très mince. Il gardait les paupières baissées, sa barbe noire et son visage sans expression surmontaient d'une sorte de masque l'étrange vigilance immobile de son corps. Ses mains étaient croisées devant lui sur son poignard...
Comment trouvez-vous notre camp ?...
Superbe, mais bien loin de Damas. »
« Le mot tomba au milieu du groupe comme une épée. » (Les Sept Piliers, p. 110).
Lawrence décrit avec beaucoup de talent la splendeur barbare de l'armée de Fayçal :
« En tête s'avançait Fayçal, vêtu de blanc, à sa droite, Charraf coiffé d'une kouffiè rouge, enveloppé d'une gandourah et d'un caftan teints au henné ; à sa gauche moi-même en blanc et rouge. Puis venaient trois bannières, lances dorées et soie d'un cramoisi fané ; les tambours derrière elles jouaient une marche, enfin arrivaient la masse farouche des 1200 Akhaïlats de la garde aussi proches les uns des autres que le permettait le terrain, les hommes en habits multicolores, les bêtes presque aussi brillantes sous la polychromie de leurs harnachements. Nous emplissions à pleins bords la vallée de notre flot étincelant. » (Sept Piliers, p. 177).
Officiellement simple agent de liaison auprès de Fayçal, « Sidi Loureras » décide des campagnes, les organise. A la tête d'une harka il accomplit des coups de main en vrai pirate du désert. Contre toute vraisemblance, il s'empare du port d'Akaba, dernière base importante en possession des Turcs sur la Mer Rouge. Il dynamite des ponts sous la mitraille. Il fait sauter les trains sur la ligne de Médine. Avec une poignée de méharistes, il coupe les lignes de communication des Turcs à travers le Hedjaz.
L'aventure personnelle ne perd pas ses droits. Ainsi du 5 au 19 juin 1917, Thomas-Edward fit en Syrie une randonnée solitaire, dont il n'a parlé qu'avec la plus grande réticence :
« On ne peut faire que des hypothèses sur une expédition qui fut probablement l'une des plus hasardeuses et des plus romanesques de Lawrence et supposer, quoique rien ne le prouve, qu'il l'entreprit, en partie tout au moins, pour revoir après de longs mois de séparation, un ami inconnu et mystérieux, être aimé ou agent politique, qu'il avait laissé en Syrie et dont il a parlé à plusieurs reprises, aussi bien dans les Sept Piliers que dans ses lettres personnelles. » (Béraud-Villars, o.c., p. 181).
Rendu à la vie civile en 1935, il pensait se consacrer à la littérature. Il avait publié une traduction de l'Odyssée. Il avait pour la mécanique, surtout pour les motocyclettes, la même dangereuse passion qu'aura James Dean vingt ans plus tard. Il eut la même fin.
Si tous les hommes – tel Nansen qui mourut sur la banquise – avaient une mort qui ressemblait à leur vie, Lawrence aurait dû quitter les rivages de la lumière dans un décor des Mille et Une Nuits. Pourtant cet homme exceptionnel eut, en Angleterre, une mort stupidement banale, sous un ciel de pluie.
Le 13 mars 1935, il revenait, sur la moto que lui avait offerte l'écrivain Bernard Shaw, de la poste de Bovington. En allant à toute allure sur la route détrempée sa moto dérapa et il se tua, ayant voulu éviter, au sommet d'un dos d'âne, deux jeunes cyclistes.
C'est au cimetière de Moreton que fut enterré très simplement, dans un pauvre cercueil de sapin dépourvu de toute inscription, le roi non-couronné de l'Arabie, dont l'idéal généreux s'était brisé sur la dure réalité des conflits entre les hommes.
L'Angleterre a mis officiellement le héros du désert au rang de ses grands hommes, en plaçant son buste dans la crypte de la cathédrale Saint-Paul à Londres.
Jamais l'Intelligence Service ne révélera quel fut son rôle secret. Quant à sa personnalité complexe elle est loin d'avoir livré tous ses mystères. Jean Béraud-Villars (que j'ai souvent cité) s'est efforcé de recouper Lawrence dans ses écrits, sa correspondance, ses entretiens rapportés, les témoignages de ceux qui l'ont connu.
« Les treize ans que Lawrence consacra à une vie de simple soldat, écrit-il, suffisent à cautionner sa bonne foi. Nul imposteur n'aurait fait de tels sacrifices pour faire croire à son imposture. » (ouvrage cité, p. 388).
Ce portrait plausible, humain, fruit de plusieurs années de travail, œuvre d'un homme hostile à la politique orientale de Lawrence mais objectif et mesuré, est le meilleur qui ait été fait de Thomas-Edward jusqu'à ce jour.
La tradition à peu près constante fait de Lawrence un homosexuel. Cependant, contre l'évidence, certains de ses amis ont affirmé qu'il n'en était rien et que sa vie avait été chaste. Sans oser se prononcer tout à fait, Béraud-Villars, qui note les analogies entre Lawrence et Gide, reconnaît qu'il « était certainement dans sa nature intime un homosexuel » (o.c., p. 353).
Il n'a jamais caché son éloignement à l'égard des femmes. Dans la dernière partie de sa vie, il a cherché refuge dans un lieu anti-féminin entre tous : une chambre de caserne. Son intimité avec Dahoum est de toute évidence gidienne. Toutes ses affections ont été masculines.
La dédicace des Sept Piliers au mystérieux S. A. pose aux érudits un problème analogue à celui de la dédicace des Sonnets de Shakespeare à un certain W. H., le Begetter, l'Inspirateur, dont, malgré toutes les recherches, la personnalité est restée inconnue.
Faut-il identifier S. A., comme Béraud-Villars, à « un jeune intellectuel damasquin que Lawrence connu lors de ses contacts avec les révolutionnaires syriens ? Faut-il l'identifier, comme Graves et A. W. Lawrence à Sheik Ahmed (Dahoum) ? En tout cas tous ceux qui ont connu Thomas-Edward pensent que S. A. était un homme. Or cette admirable dédicace ne laisse pas subsister de doute sur l'homosexualité du plus grand conquérant du XXIe siècle :
« Je t'aimais, c'est pourquoi, tirant de mes mains ces marées d'hommes, j'ai tracé en étoiles ma volonté dans le ciel.
Afin de te gagner la liberté, la maison digne de toi, la maison aux sept piliers : ainsi : tes yeux brilleraient peut-être pour moi.
Lors de notre arrivée...
L'Amour, las de la route, tâtonna jusqu'à ton corps, notre bref salaire, nôtre pour l'instant. »
Comme un héros stendhalien, un Julien Sorel, un Lucien Leuwen, il mène, a dit Béraud-Villars « la vieille lutte de l'intelligence, du caractère, de l'égotisme, contre le conformisme.
A Akaba, c'est un grand personnage : sa garde privée est composée de jeunes Arabes âgés de seize à vingt-cinq ans, très fiers de leur rôle et traitant de haut les autres Bédouins et même les officiers britanniques. Toute sa vie d'ailleurs, il exerça sur certaines âmes un étrange magnétisme.
Pourtant le héros du désert est obsédé de scrupules, car il a promis l'indépendance aux Arabes et il comprend qu'on ne la leur accordera pas : déjà le gouvernement anglais se livre à des accords de partage secrets et fait aux Sionistes des promesses inconciliables avec celles faites aux chefs arabes. Tout est inutile. La seule valeur du sacrifice volontaire est de grandir celui qui le fait : « Il y a des qualités comme le courage qui ne peuvent pas se manifester seules : elles n'apparaissent que mêlées à un médium, bon ou mauvais. » (Sept Piliers, p. 704).
Le 11 septembre 1918 il entre à Damas, perle de la Syrie, où il a préparé à Fayçal une entrée spectaculaire, pour que les Arabes puissent parler en alliés victorieux et constituer un Etat national. Quand apparut Lawrence, enveloppé dans ses robes de soie blanche, la foule explosa d'enthousiasme :
« Damas devint folle de joie. Les hommes lançaient en l'air leurs turbans, les femmes déchiraient leurs voiles. Les locataires, aux fenêtres, jetaient des fleurs devant nous, des tentures, des tapis, et leurs épouses se penchant avec des éclats de rire derrière les grillages, nous éclaboussaient de parfums. » (Sept Piliers, p. 803).
Mais, pour Lawrence, le cœur n'y était plus : « Quand une chose était à ma portée, a-t-il écrit, je n'en voulais plus. Ma joie était dans le désert. A (Sept Piliers, p. 705).
Un coup très dur lui avait été porté à Deraa, où, stupidement, il fut surpris et arrêté par une patrouille turque qui le prenait pour un déserteur circassien. On le mena devant le gouverneur : « C'était un homme énorme, circassien lui-même, peut-être ; assis sur le lit en pyjama, il tremblait et suait comme dans un accès de fièvre... Au sommet de son crâne se dressait une chevelure hérissée, pas plus longue que le chaume noir de ses joues et de son menton... »
Le gros homme attira Thomas-Edward dans ses bras sur son lit, le cajola, disant qu'il était blanc et frais, lui ordonna de quitter son pantalon, et comme l'autre le repoussait, il appela ses hommes qui déchirèrent lambeau à lambeau les vêtements du soi-disant déserteur, puis le bey vint, une lueur dans les yeux, le tripoter par tout le corps. Lawrence le supporta jusqu'au moment où il devint trop ignoble. Alors, il lui flanqua son genou dans le ventre.
Furieux, le Bey, plié en deux et grondant de douleur, fit maintenir sa victime, lui enfonça les dents dans le cou et lui lacéra la peau le long des côtes avec une baïonnette.
« Le sang coulait le long de mes côtes et tombait goutte à goutte sur le devant de ma cuisse. Le Bey eut l'air d'y prendre beaucoup de plaisir et en aspergea mon ventre avec la pointe de ses doigts. »
En fin de compte, il dit à ses hommes d'emmener le prisonnier et de « faire son éducation ».
Thomas-Edward étendu sur un banc, maintenu par quatre gardes, fut fouetté jusqu'à l'évanouissement. Heureusement, il eut le courage de se plaindre en arabe jusqu'au moment où il s'évanouissait et les Turcs ne surent jamais qu'ils avaient mis la main sur le redoutable Anglais.
« Je me souviens plus tard que le caporal m'avait fait lever d'un coup de sa botte cloutée... Je me souviens aussi de lui avoir souri stupidement : une chaleur délicieuse, probablement sexuelle, se gonflait en moi et me traversait. Soudain il leva le bras et me sabra de toute la longueur de son fouet, dans l'aine. Le coup me cassa en deux, hurlant ou, plutôt, essayant en vain de hurler haletant d'horreur par ma bouche ouverte. L'un des soldats gigota de joie. Une voix cria : « Diable ! tu l'as tué ! ... »
« A en juger par les meurtrissures ils durent me battre encore, mais je ne me souviens plus que d'avoir été traîné par deux hommes, chacun d'eux me tirant une jambe comme pour m'écarteler pendant qu'un troisième me chevauchait. »
Quand ils le ramenèrent sanglotant et criant grâce, dans la chambre du Bey, celui-ci le rejeta en hâte :
« J'étais une loque trop sanguinolente pour son lit... Le caporal tout penaud, choisi pour sa jeunesse et sa bonne apparence, dut rester dans la chambre tandis que les autres m'emportaient par l'escalier étroit jusque dans la rue... » (Sept Piliers, pp. 551-555).
Le soir du troisième jour, Thomas-Edward parvint à s'enfuir par une porte mal fermée. Son corps n'était plus qu'une plaie. Après ce supplice, ses compagnons notèrent une sorte de fêlure dans sa personnalité.
Mais plus encore que cet épisode digne de la Série Noire, ce furent les marchandages des Alliés sur le dos des Arabes qui achevèrent de briser ses ressorts intérieurs. Sa position en Arabie était aussi fragile que considérable. Trois jours après son entrée triomphale à Damas, il en repart et rentre en Angleterre. Il participe à la Conférence de Versailles, défendant les droits des Arabes. Il obtint des succès temporaires en plaçant ses amis sur les trônes qu'ils convoitaient. Mais cela ne dura pas.
Le héros du désert renvoya au Roi toutes ses décorations et démissionna.

Pour fixer sa campagne d'Arabie dans une prose magnifique et pour plaider devant l'Histoire la cause de ses amis, il écrit les Sept Piliers de la Sagesse, vivant de pain, de beurre et d'eau. Il collabore avec Churchill au service du Moyen-Orient, il est envoyé comme plénipotentiaire au Hedjaz, à Aden, à Jérusalem. « Si d'autres hommes créaient, je voulais bien me mettre à leur service pour raccommoder leur œuvre ; car si la création est un péché, la création d'un estropié ou d'un borgne est à la fois péché et honte. » (Sept Piliers, p. 704).
En 1922, surprise : Lawrence se démet de ses fonctions, refuse les situations brillantes, et, pendant treize ans, dégoûté des grandes initiatives, il se fait simple soldat sous des noms d'emprunt, Ross ou Shaw : « Un esclavage volontaire est l'orgueil le plus profond d'un esprit morbide, et la douleur subie par la faute d'autrui, son plus joyeux honneur. » (Sept Piliers, p. 704).
Lawrence est pauvre « pour avoir trop acheté de livres, de tableaux, de motos », mais quand son livre sera normalement édité, il refusera de monnayer et sa gloire et tout le sang qu'avait fait couler la guerre d'Arabie.
Au Royal Tank Corps ou dans la R.A.F., l'homme qui avait été le roi secret de l'Arabie, Lawrence le destructeur de trains, travaillait comme plongeur au mess des sous-officiers. En dépit de son orgueil, de son goût du « canular », de ses partis-pris, de son amour de l'intrigue, Thomas-Edward force l'admiration par son désintéressement, son idéalisme, son amour des pauvres gens.
Il haïssait la routine du soldat en temps de paix, la rude discipline anglaise, la promiscuité des chambrées, mais il était convaincu que c'était pour lui un excellent moyen d'échapper au poids de son passé et de retrouver la paix intérieure.
Près du camp de Bovington, il avait remis en état une minuscule masure. Elle devint son refuge et il y eut autour de lui « une petite cour de jeunes hommes attirés par le prestige de son intelligence et sa personnalité magnétique » (Béraud-Villars, p. 361).
« Dans les rares occasions où des amis « du siècle » étaient invités dans cette Thébaïde, ses jeunes vassaux s'affairaient dans la maison, frottaient le dallage, faisaient briller les cuivres, chauffer l'eau du thé et, pendant la visite, se tenaient déférents et silencieux autour du peintre ou du poète célèbre qui était venu voir leur idole. Mais si l'un de ces étrangers au monde des soldats se présentait sans être prié et surprenait Lawrence au milieu de ses camarades, Thomas-Edward cachait mal sa colère, l'intrus se sentait tombé dans un cénacle hostile et n'avait qu'à s'en aller. » (Id., p. 361).
Comme Walt Whitman, Lawrence, jusqu'à la fin de sa vie était heureux de se trouver avec des gens d'une classe sociale modeste : « On le rencontrait avec d'étranges compagnons au visage inquiétant et tout un côté de sa vie semble être resté secret. » (Id., p. 389).
« Avant que la main molle de la terre n'explore ta forme et que les vers aveugles ne s'engraissent sur
Ta Substance. »
C'est à ce dédicataire inconnu, mort avant l'entrée à Damas, que s'adressent les dernières lignes de l'ouvrage, dans lesquelles Lawrence déclare que le plus puissant des motifs qui l'avaient fait agir, d'un bout à l'autre, avait été « un motif personnel, que je n'ai pas mentionné dans ce livre, mais qui me fut présent, je pense, chaque heure de ces deux années. » (Sept Piliers, p. 821).
Plus nette encore – s'il est possible – cette déclaration de Thomas-Edward :
« L'Arabe est par nature continent ; et l'usage d'un mariage universel a presque aboli dans ses tribus les errements irréguliers. Les femmes publiques des rares centres humains que nous rencontrions dans nos mois d'errance n'auraient rien été pour notre foule, en admettant que leur chair harassée fût acceptable pour un homme sain. L'horreur d'un commerce aussi sordide nous fit user avec indifférence, afin d'éteindre nos rares ardeurs réciproques, de nos corps jeunes et lavés – commodité froide qui, par comparaison, apparaissait asexuelle et presque pure. Plus tard quelques-uns d'entre nous se mirent à justifier cet acte stérile et affirmèrent que deux amis, frissonnant dans un creux de sable à l'enlacement intime de leurs corps brûlants, trouvaient, caché dans l'ombre, un adjuvant sensuel à la passion mentale qui soudait nos esprits et nos âmes en un seul effort flamboyant. » (Sept Piliers, p. 39).
Dans les Sept Piliers, Lawrence « relie, dit Béraud-Villars, le récit de ses expériences de guerre à sa vie antérieure, toute chargée pour lui des souvenirs d'une jeunesse libre et heureuse dans une Arcadie syrienne. » (o. c., p. 331).
Entrelacée aux hauts faits de l'épopée de Lawrence se trouve une touchante version arabe des « Amitiés Particulières », l'histoire de Farraj, un adolescent au corps de jeune fille, et de son ami Daoud, vigoureux et viril.
L'histoire débute au cours d'un arrêt, pendant l'expédition contre Akaba. Le jeune Daoud demande au héros du désert d'intervenir en faveur de son ami Farraj, que son chef Saad allait fouetter parce qu'il avait mis le feu à leur tente dans un accès d'espièglerie. Lawrence intercède en faveur du garnement mais tout ce qu'on peut lui accorder est de laisser Daoud prendre sa part du nombre de coups :
Daoud sauta sur la proposition, baisa ma main puis celle de Saad et remonta la vallée au galop. Saad, alors, me raconta en riant l'histoire du couple. C'était un exemple, entre jeunes Orientaux, de ces affections que l'absence de femmes rend inévitables. Ces amitiés d'adolescents conduisent souvent à des amours viriles d'une profondeur et d'une force qui dépassent de loin nos vaniteuses obsessions charnelles. » (Sept Piliers, p. 297).
Le lendemain « au milieu des rires, arrivèrent pour nous saluer deux personnages courbés et clopinants, de la douleur encore dans les yeux mais un sourire rusé sur les lèvres. C'étaient Daoud l'impétueux et son « ami » Farraj : un magnifique adolescent avec un corps de jeune fille, un visage innocent et lisse et des yeux noyés. Ils venaient, dirent-ils, se mettre à mon service. » (p. 297).
Séduit par leur jeunesse et leur propreté, Thomas-Edward les engage tous les deux, et ils mènent à ses côtés, ce que Pétrarque appelle « la vie misérable et intrépide des amants ».
C'étaient, nous dit cet Occidental de fine race, « deux êtres ensoleillés que n'avait pas encore glacés l'ombre du monde – les mieux nés et les plus enviables que j'aie jamais connus... Leur faute était une joie de lutins, l'insouciance d'une jeunesse sans mesure, la faculté d'être heureux précisément quand nous ne l'étions pas. » (Sept Piliers, p. 389).
Ils avaient plus de bravoure et de gaieté que la moyenne des domestiques arabes... J'aimais la liberté qu'ils gardaient avec moi et j'admirais leur entente devant les exigences de la vie. » (p. 305).
Tous les deux devaient mourir au service de Lawrence.
Au cours de la dure campagne d'hiver qui suivit la prise de Jérusalem par le général Allenby, ils se trouvaient à Azrag, oasis isolée à la hauteur d'Amman, mais beaucoup plus à l'est dans le désert. Il neigeait presque chaque jour. Ou alors une pluie opiniâtre relayait les flocons glacés. Dans leurs robes légères les Arabes grelottaient. Daoud mourut de froid. Il s'en alla dans ces « jardins où coulent des fleuves, goûter les fruits enchantés que le Prophète promet à ceux qui croient (Koran, chap. II, verset 23).
Lawrence était à Chobek avec l'émir Nacer, cousin de Fayçal, quand Farraj le lui apprit :
« Ils avaient été amis dès l'enfance, dans une éternelle gaieté ; travaillant ensemble, dormant ensemble, partageant leurs bénéfices et leurs gains avec l'honnête franchise d'un amour parfait. Aussi, ne fus-je pas étonné de voir Farraj vieilli, le regard plombé, le visage sombre et dur. Dès ce jour jusqu'à la fin de son service il ne nous fit jamais plus rire. Il soignait minutieusement, plus encore qu'autrefois, mon chameau, le café, mes habits et mes selles et faisait chaque jour, régulièrement, ses trois prières. Les autres s'offrirent pour le réconforter, il s'éloigna, au contraire, errant sans répit, silencieux, gris et très seul. » (Les Sept Piliers, p. 633).
Jamais plus il ne connaîtrait les joies des amis : « frissonnant dans un creux de sable à l'enlacement intime de leurs corps brûlants ».
Alors qu'il revenait d'Atara, lors de l'offensive manquée d'Allenby sur Salt, Lawrence n'hésita pas à pénétrer dans Amman, déguisé en bohémienne et accompagné de Farraj, lui aussi habillé en femme :
« Cette visite eut un plein succès, quoique infructueuse, car je décidai qu'il fallait laisser la place tranquille. Il y eut un moment désagréable, près du pont, pendant notre retour. Nous rencontrâmes quelques soldats turcs, qui, se fiant aux apparences, se montrèrent un peu trop pressants. Faisant preuve en cette circonstance, d'une réserve et d'un coup de jarret inhabituels aux bohémiennes, nous sortîmes intacts de l'aventure. » (Sept piliers, p. 641).
Si elle leur donne des joies d'orgueil immense, l'aventure expose en revanche ceux qu'elle mène à de cruelles expériences. Au cours de l'été 1918, elle obligea Lawrence à achever, d'un coup de revolver dans l'oreille, Farraj, blessé intransportable, et qu'on ne pouvait laisser aux mains des Turcs, qui brûlaient vivants les malheureux blessés :
« Je m'agenouillai à côté de lui, tenant mon pistolet contre le sol, près de sa tête, pour qu'il ne devinât pas mon dessein. Mais il dut le deviner, car il ouvrit les yeux et me saisit de sa main rêche et calleuse, la petite main des adolescents du Nedjed. J'attendis un instant. Il dit : « Daoud ne sera pas content de vous », tandis que le vieux sourire revenait étrangement sur son visage gris et crispé : « Saluez-le de ma part », répondis-je. Il me rendit la réponse consacrée : « Dieu vous donnera la paix », et ferma enfin les yeux avec fatigue. » (Sept piliers, p. 643).
Il reste certainement beaucoup à dire sur T. E. Lawrence, « personnalité mystique immesurable », selon le mot de W. Churchill. Espérons que paraîtra un jour le livre complet, exhaustif, que nous attendons.
Arrêtons-nous, pour le moment, sur cette image : Une vallée de sable rouge parsemée de mica éblouissant, l'air qui vibre au bruit d'une fusillade proche... Le guerrier solitaire est agenouillé à côté de Ferraj. Le vent du désert joue dans les plis de sa large robe blanche. Son haïk mauve, fixé sur son front par deux brides de cuir serrées dans des fuseaux d'or, couronne son visage pétrifié, sur lequel la chaleur de fournaise met comme un masque de métal. Ses yeux bleus, d'une transparence animale, regardent Farraj, couché sur le ballast, qui attend le coup de grâce.
« L'amour vient de Dieu, appartient à Dieu et tend vers Dieu », est-il écrit dans les Sept Piliers (p. 444).
(1) Les Sept Piliers de la Sagesse (Seven Pillars of Wisdom), par T.-E. Lawrence, Payot, 1958, trad. de Charles Mauron.
(2) Lawrence l'Imposteur, par Richard Aldington, Amiot-Dumont 1955, trad. Marchagay, Rambaud et Rosenthal.
(3) Lawrence d'Arabie, par F. Armitage, Payot, 1957.
(4) Lawrence, Roi secret de l'Arabie, par Willy Bourgeois, Gérard et Cie (Belgique), 1958.
(5) Le Colonel Lawrence, ou la recherche de l'absolu, par Jean Béraud-Villars, Albin-Michel, 1955.

Arcadie n°71, Serge Talbot (pseudo de Paul Hillairet), septembre 1959

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Entre les lignes : Bacchus, Voltaire et saint Clément d'Alexandrie par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

On vous prétend, cousins, peuple volage et inconstant. Peut-être est-ce parfois vrai. J'en ai quelque expérience.

Il n'est, pourtant, que d'aller lire les bons auteurs pour découvrir en Arcadie des exemples de haute fidélité, d'autres Philémon, d'autres Baucis. En voici un exemple et (si j'ose dire) assez piquant au demeurant.

Je l'ai, à l'aventure de mes lectures, trouvé dans un libelle mal connu de Voltaire, qui s'intitule (son titre est dans le goût du temps) : « Examen important de Milord Bolingbroke ou le Tombeau du fanatisme, écrit sur la fin de 1736. »

Les éditeurs (id est : l'auteur), dans un avis préalable, ajoutent que ce livre constitue « le plus éloquent, le plus profond et le plus fort qu'on ait encore écrit contre le fanatisme ».

A vrai dire, je dois avouer qu'en vieillissant ce rude pamphlet n'a rien perdu de sa verdeur, de sa vigueur, bref de son caractère très voltairien.

Son chapitre XXIII est consacré à l'étude fort critique du premier père de l'Église, qui vécut dans la seconde moitié du ne siècle de notre ère et mourut environ l'an 215, saint Clément d'Alexandrie.

Ce polygraphe étrange et distingué usa sa vie dans la vaine tentative de concilier les religions gréco-latines, les cultes orientaux et le jeune christianisme, embrassé par lui-même. Il enseigna fort brillamment pendant une bonne vingtaine d'années dans le « Didaskaleion » d'Alexandrie, c'est-à-dire (mutatis mutandis) dans la Sorbonne de sa ville ; et ses cours qui étaient, comme nous dirions maintenant, « assez dans le vent », rassemblèrent tout ce qu'il y avait d'intellectuels dans cette cité si subtilement intelligente. Clément s'y employa d'une façon fort fougueuse à convertir les rhéteurs de son temps, les philosophes, les éphèbes riches, les femmes de condition, bref le snobisme et l'intelligentsia de son milieu.

C'est de l'un de ses ouvrages les plus fameux, le Protreptique ou Exhortation, que Voltaire va faire le commentaire ci-après. Dans ce travail, l'auteur commente, notamment, passe en revue les dieux païens, ceux de l'ancienne religion grecque, ceux des Egyptiens, et, reprenant, ainsi que les autres apologistes chrétiens, le concept exprimé pour la première fois par Evhémère de Messine, il s'attache à démontrer que les dieux ne sont que des hommes divinisés. Idée fort voltairienne avant la lettre...

Et maintenant, écoutons, s'il vous plaît, le père de Candide. C'est trop parlé déjà (Pléiade, Voltaire, Mélanges, p. 1075).

« Le plus singulier miracle de toute l'antiquité païenne, que rapporte Clément d'Alexandrie dans son Exhortation, c'est celui de Bacchus aux enfers. Bacchus ne savait pas le chemin ; un nommé Prosymnus, que Pausanias et Hygin appellent autrement, s'offrit à le lui enseigner, à condition qu'à son retour Bacchus (qui était joli) le payerait en faveurs et qu'il souffrirait de lui ce que Jupiter fit à Ganymède, et Apollon à Hyacinthe. Bacchus accepta le marché, il alla aux enfers ; mais à son retour il trouva Prosymnus mort ; il ne voulut pas manquer à sa promesse et, rencontrant un figuier auprès du tombeau de Prosymnus, il tailla une branche bien proprement en priape, il se renfonça, au nom de son bienfaiteur, dans la partie destinée à remplir sa promesse, et n'eut rien à se reprocher. »

Bel exemple, n'est-il pas vrai, mes chers cousins ? de fidélité à la fois jurée, qui fait honneur à notre confrérie. Et que nul de vous ne me vienne conter qu'une telle ombre d'exécution est inférieure, sous l'aspect du plaisir, aux passions proprement charnelles. Seul compte le désir... Avant de vous quitter, laissez-moi comparer cette anecdote à celle-ci qui concerne, en leurs rapports brûlants, l'austère. Vigny et la troublante Marie Dorval, notre cousine des rives lesbiennes. Anatole France, dans une étude publiée en 1.868 (son tout premier travail) nota (Œuvres complètes, Cercle du Bibliophile, in Œuvres de Jeunesse, p. 75, n°1) :

« Il l'aima avec une ardeur, un emportement, une frénésie qu'on ne découvre pas tout de suite parce qu'ils ont leur origine dans le fond caché de la nature humaine. Il y a une dizaine d'années, peu après la mort de M. Chéramy, on me montra, parmi les papiers de curieux très avertis, une lettre adressée par Alfred de Vigny à Marie Dorval, au temps de leurs amours. Cette lettre n'avait que trois ou quatre lignes, dont je n'ai retenu que le sens, et elle était abondamment tachée. Le poète y fait l'aveu et y envoie la preuve honteuse que, cédant aux tortures du désir, il a frustré son amie de ce qui lui était dû... »

Qu'en termes élégants... ! France de jeunesse, mais France déjà !

N'importe, au demeurant. La preuve est deux fois faite que le désir passe tout ; et si la proie n'y vient, c'est à l'ombre qu'il va. L'image de Prosymnus, le souvenir de Marie suffisent pour que l'esprit éveille la chair et l'aiguillonne, au point d'en exprimer toute la sève nourricière. Je préfère, certes, les vraies proies aux ombres, même charmantes. Mais, comme le dit une vieille chanson chère aux carabins et aux troupiers, « au plaisir, tout est bon », aux plaisirs des dieux comme à ceux des hommes. Il est beau, tout compte fait, que, par fidélité, la mémoire de l'amour triomphe du temps, de l'absence, de la mort même, fût-ce au prix d'illusions touchantes.

Là-dessus permettez-moi d'aller, à ma façon, sacrifier à Bacchus en caressant le galbe aimable d'une belle coupe. (Notez, cousins, que je n'ai pas dit « croupe ».)

Votre cousin de Béotie,

Jacques Fréville

Arcadie n°225, Jacques Fréville, septembre 1972

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Les lumières de l'Histoire par Marc Daniel

Publié le par Jean-Yves Alt

Certaines habitudes sont si bien prises qu'elles peuvent, si l'on n'y prend garde, faire figure de données naturelles et éternelles. Nous sommes si accoutumés à manger assis qu'il ne nous vient pas à l'idée que les Romains préféraient prendre leurs repas couchés sur le côté. Mais personne ne soutiendrait aujourd'hui que cette façon de se tenir à table est « contre nature ». Tandis que ceux qui ont le malheur d'aimer d'amour les personnes de leur sexe ont droit à toutes les condamnations et à tous les anathèmes.
Or l'histoire nous enseigne que cette attitude est toute relative ; et cela est de la plus haute importance. Car si l'on veut parler de « nature » et de « contre nature », encore faut-il qu'il s'agisse de faits absolument constants ; sinon, comme le notait déjà Montaigne, ce n'est plus de « contre nature » qu'il s'agit, mais de « contre coutume », — ce qui est tout autre chose.
Dans la lutte — qui est celle de chaque homosexuel — contre l'incompréhension, le préjugé, les idées toutes faites, et même la méchanceté agressive de certains partisans d'une soi-disant « morale virile », les arguments que fournit une étude impartiale de l'histoire sont essentiels. Aucun homosexuel ne devrait les ignorer, au moins les principaux d'entre eux. Les voici.
L'homosexualité a-t-elle toujours été considérée comme « contre nature » ?
Que les actes homosexuels soient contraires à la nature, tel n'a pas été l'avis de toutes les civilisations, ni de toutes les philosophies, ni de toutes les législations, ni de toutes les religions.
Sans parler même des peuples « primitifs » — dont il serait trop aisé de récuser l'exemple sous prétexte de leur faible degré d'évolution —, nombreuses sont les sociétés qui ont admis l'homosexualité comme une composante normale de l'activité sexuelle humaine. L'un des plus anciens poèmes de l'humanité, Gilgamesh (époque babylonienne, XXIIe ou XXIe siècle av. J.-C.), met en scène l'amitié amoureuse d'un héros mythologique et de son compagnon Enkiddu. L'histoire nous a livré de nombreux témoignages d'homosexualité chez les Hittites, chez les Gaulois, chez les Germains, chez les Incas, sans parler des Arabes, qui en ont gardé la tradition ; nulle part les lois de ces peuples ne portent trace d'une condamnation de l'homosexualité en tant que telle — tout au moins avant l'influence chrétienne.
Mais il y a mieux. Chez deux peuples au moins, l'homosexualité a été intégrée à la vie quotidienne de la société, jusqu'à en devenir une des caractéristiques essentielles. Et quels peuples ! La Grèce antique, patrie de la démocratie, de la philosophie et de l'art, où les plus grands hommes prônaient et pratiquaient l'amour des garçons, de Solon à Plutarque, de Socrate à Platon ; et le Japon féodal, terre d'héroïsme et d'abnégation, où la morale austère du « Bushido » faisait du lien amoureux entre le jeune homme et l'adulte le ciment même de la société.
Si l'Italie de la Renaissance — le pays des Michel-Ange, des Leonard de Vinci, des Ange Politien, des Benvenuto Cellini, tous homosexuels — n'a pas « légalisé » l'amour des garçons, c'est que l'Eglise catholique, avec son dogme, s'y opposait ; mais il n'en pénètre pas moins toutes les réalisations de cette civilisation unique.
Il serait donc entièrement faux de s'imaginer que, dans tous les pays et à toutes les époques, ou a méprisé et condamné l'amour homosexuel.
Bien mieux : nombreuses sont les religions qui ont fait à l'homosexualité sa place, la reconnaissant comme aussi digne de paraître devant la Divinité que les autres formes de la sexualité. En Orient, à l'époque babylonienne, en Inde jusqu'à une date beaucoup plus récente, des prêtres homosexuels officiaient dans les temples, et des rites homosexuels, intimement liés à des rites magiques primitifs, étaient célébrés. Les Grecs, dans leur mythologie, adoraient même des dieux pédérastes, Apollon et son ami Hyacinthe, Zeus et son ami Ganymède. Les historiens des religions ont, depuis longtemps, mis en lumière les liens qui unissent homosexualité et prêtrise, homosexualité et mysticisme, homosexualité et liturgie.
Ne commettons donc pas l'erreur de croire que la religion condamne forcément l'homosexualité : c'est vrai à certaines époques et dans certains pays ; ce n'est pas toujours vrai, ni partout vrai.
L'homosexualité constitue-t-elle un danger démographique ?
Un des arguments qu'on jette le plus souvent à la face des homosexuels est que leurs amours sont stériles, et que, par conséquent, ils constituent un danger de dépopulation.
Ne parlons pas, ici, de ce que cette façon de raisonner a de critiquable au moment où beaucoup des premiers penseurs du monde dénoncent au contraire les périls d'une multiplication accélérée de l'humanité. Tenons-nous en aux données historiques.
Certes, les Juifs de l'Ancien Testament avaient peur que les pratiques homosexuelles, très répandues chez eux comme chez les autres peuples de l'Orient antique, gênent leur expansion démographique. C'est ainsi, entre autres raisons, que s'explique la vigueur de la condamnation portée par leurs législateurs contre l'homosexualité, et dont a hérité, par l'intermédiaire du juif Saül devenu saint Paul, le christianisme.
Mais les exemples abondent pour prouver que cette crainte était injustifiée. Homosexuel ne signifie pas impuissant, loin de là. Les Grecs, précisément, et les Japonais, ont si bien proliféré, malgré leur homosexualité légalisée, qu'ils ont essaimé au loin, peuplant, les uns tout le nord de la Méditerranée, les autres tout l'ouest du Pacifique. Les Normands, ce peuple prolifique qui, venu de Scandinavie, a conquis successivement la Normandie, l'Angleterre, l'Italie du Sud et la Sicile, ont étonné l'Europe chrétienne par leurs mœurs homosexuelles, et les ont implantées jusqu'aux bords de la Tamise, comme le prouve l'histoire du roi Guillaume le Roux. Et je ne pense pas qu'il soit besoin d'insister sur l'extraordinaire expansion arabe, qui, sur les ailes d'une démographie pléthorique, a acclimaté conjointement, du Gange au Guadalquivir, l'Islam et la pédérastie.
Ce qui menace un peuple de stérilité, ce n'est pas la plus ou moins grande diffusion de l'homosexualité en son sein, c'est son enlisement dans le confort, et même une certaine conception du mariage, qui sacrifie le sort de la famille à la commodité des conjoints. Les homosexuels mariés ne sont pas, et de loin, les moins prolifiques des parents.
Sans doute — ne jouons pas sur les mots — tous les homosexuels ne se marient pas. Tous ne sont pas même, physiologiquement, capables de relations sexuelles avec les femmes. Mais ceux qui poussent l'homosexualité à cet extrême sont, de toute façon, assez rares, et ce n'est pas à leur catégorie qu'appartiennent les « incertains » et les « bisexuels ». Ils ne sauraient en aucune façon constituer un problème démographique à l'échelle nationale ; dans aucune civilisation ils n'ont sans doute dépassé 1 % de la population totale, — ce qui, du point de vue de la propagation de l'espèce, rend leur cas plus négligeable que celui, par exemple, des prêtres et des religieuses catholiques, dont ni l'Irlande, ni l'Italie n'ont à se plaindre pour ce qui est de leur expansion démographique.
L'homosexualité est-elle une cause de décadence des civilisations ?
S'il est un argument qui résiste encore moins à l'examen que celui de « l'homosexualité danger démographique », c'est bien celui de « l'homosexualité symptôme de décadence des civilisations ».
C'est, je crois bien, Gibbon qui a popularisé en Europe au XVIIIe siècle l'idée que la chute de l'Empire romain était due essentiellement à deux causes internes : la pédérastie et le christianisme. Le temps et l'Église aidant, l'on a oublié le second de ces éléments pour ne se souvenir que du premier. Aujourd'hui, c'est une image d'Épinal que de montrer en premier plan l' « orgie romaine » à la façon de Thomas Couture (éphèbes, esclaves et citharèdes), avec, en fond de tableau, les hordes barbares envahissant l'Empire. On oublie simplement une chose : c'est que ladite orgie, dont les traits sont empruntés au Satiricon de Pétrone, se situe au Ier ou au IIe siècle de notre ère, sous les Césars ou les Flaviens, alors que la ruée barbare n'a guère déferlé qu'au Ve siècle, au moment où la morale chrétienne était devenue la morale officielle de l'Empire.
Sans doute, l'amollissement des mœurs de l'aristocratie romaine, sous l'influence du luxe importé d'Orient, a, dès avant l'époque de Pompée et de Jules César, contribué à affaiblir le sentiment civique et à transformer la Rome de brique en une Rome de marbre. Mais pendant plusieurs siècles encore l'armée romaine allait continuer à accumuler conquête sur conquête, victoire sur victoire. Des moralistes et des rhéteurs comme Tacite ou Sénèque auraient tendance à nous faire croire que l'Empire était en déclin dès le let' siècle. Ce serait oublier l'apogée de Marc-Aurèle, d'Antonin, d'Hadrien (un pédéraste notoire, notons-le en passant, et dont la figure, somptueusement ressuscitée par Marguerite Yourcenar, n'a rien d'une personnalité décadente).
En réalité, les patriciens romains ont aimé les éphèbes au moins dès leurs premières conquêtes en Grèce ; et il serait insensé de faire remonter au temps de Flaminius l'affaiblissement de l'Empire. Après tout, Jules César, e femme de tous les hommes et mari de toutes les femmes »-, Jules César qu'on appelait « la Reine de Bithynie », n'est-il pas resté le symbole même de la gloire inégalable de Roma Invicta ?
L'exemple de Rome est particulièrement frappant, parce que c'est le plus connu. Mais combien d'autres décadences de civilisations, où l'on ne décèle aucun rôle joué par l'homosexualité ! Byzance, endormie dans le bruissement de ses querelles théologiques et pétrifiée dans sa haine de l'Occident, alors que les Turcs (combien pédérastes, eux !) faisaient crouler ses murailles. Le moyen-âge occidental, éclatant sous les coups de l'esprit critique renaissant et des nationalismes dans l'enfance. L'Espagne momifiée du XVIIIe siècle, ivre de ses courses de taureaux et de ses bûchers d'hérétiques, coupée du monde. La Russie tzariste, hostile à tout renouveau et sclérosée dans un autocratisme désuet...
Ailleurs, nous voyons bien des civilisations fortement marquées par la pédérastie s'écrouler, mais il est aisé de montrer que, comme à Rome, l'homosexualité y existait bien longtemps avant le début de la décadence, et qu'il n'y a là par conséquent aucun lien de cause à effet : la Chine impériale, le Japon féodal, la Grèce classique, l'Empire arabe, la Turquie des Sultans. Les causes de décadence des civilisations sont innombrables ; Arnold Toynbee, qui les a étudiées avec une soi-te de vertige, n'a pas rencontré parmi elles l'homosexualité. Une civilisation commence à décliner lorsqu'elle cesse de croire en elle-même et de se sentir supérieure aux autres : voilà le fond du problème. Si notre Occident est en « régression » sur le plan mondial, c'est que, partout, il se fissure de l'intérieur, et qu'il n'a plus de message à apporter au reste du monde ; ce n'est pas parce que certains hommes ont des goûts sexuels différents des autres, phénomène qui se retrouve de chaque côté de tous les rideaux de fer ou de bambou de la planète.
L'homosexualité affaiblit-elle les armées ?
En fait, il faut même aller plus loin. Non seulement l'histoire ne fournit aucun exemple de peuple « déchu » par la pédérastie, mais elle abonde en peuples dont l'homosexualité a contribué à affermir la puissance.
Nous touchons ici à un point essentiel qui, malgré André Gide et Corydon, est étouffé dans l'esprit de la majorité de nos contemporains par cette vaste « conspiration du silence » dont toute l'humanité homosexuelle pâtit : l'homosexualité est un des ciments les plus forts et les plus naturels des armées de tous les temps et de tous les peuples.
Certes, même les manuels scolaires ne peuvent ignorer tout à fait le Bataillon Sacré de Thèbes, troupe d'amis-amants sur lesquels pleura Philippe de Macédoine après la bataille de Chéronée, et dont la vaillance légendaire a traversé les siècles. Personne ne peut tout à fait éviter de reconnaître dans les pleurs d'Achille sur le corps de Patrocle un des plus frénétiques chants de désespoir qu'ait inspirés la passion amoureuse. Aucun homme cultivé, un tant soit peu familier avec l'Orient, ne peut tout à fait fermer les yeux devant l'évidence des légendes héroïques inspirées au Japon par le Bushido, code d'honneur et de pédérastie.
Mais, à côté de ces exemples célèbres, combien d'autres, moins connus ! Les légions romaines, les troupes des Germains même (qu'on se rappelle le bel épisode de Mérovée et de Gaïlen, qu'a raconté, sans le comprendre, l'évêque Grégoire de Tours), plus près de nous l'armée allemande, sur laquelle les procès de Moltke et d'Eulenburg jetèrent au début de ce siècle de si surprenantes lumières, et l'armée française qui conquit l'Algérie (« en Afrique nous en étions tous », disait Lamoricière : « seul Changarnier en est resté »), pour ne pas parler d'armées contemporaines.
En fait, l'homosexualité, par l'exaltation du lien d'homme à homme qu'elle représente, constitue un inégalable élément de cohésion militaire. Louvois — le Louvois de Louis XIV — qui n'était pas suspect de tendances de ce genre, disait un jour au roi qu'il n'était pas mauvais que les officiers eussent de l'amour les tins pour les autres, « car lorsqu'il fallait aller à la guerre... ils étaient bien aises de quitter les dames et d'entrer avec leurs amants en campagne ». On ne saurait mieux dire ; et Frédéric II de Prusse, qui s'y connaissait en armées, regrettait que les préjugés de son époque l'empêchent de rendre obligatoires les relations homosexuelles entre ses soldats.
L'atmosphère exclusivement masculine des armées attire, cela va de soi, les homosexuels ; aussi n'existe-t-il probablement aucune partie de la société où ils se rencontrent en si grand nombre, et cela aussi loin que l'histoire remonte. C'est certainement ce qui explique le nombre extraordinaire d'homosexuels et de bisexuels que l'on trouve parmi les grands généraux de tous les pays et de tous les temps. Au hasard, citons : Alexandre le Grand, Jules César, le Grand Condé, Vendôme, le Prince Eugène, Guillaume d'Orange, Charles XII de Suède, Frédéric II de Prusse, Junot duc d'Abrantès, Changarnier, Lawrence d'Arabie, pour lesquels nous avons des témoignages sûrs, sans parler de maints autres moins connus ou simplement trop récents pour qu'il soit possible de les nommer ici.
En fait, loin de considérer l'homosexualité comme un danger pour la valeur militaire des peuples (si tant est qu'il y ait là un ordre de grandeur bien authentique : mais cela est une autre question), il faudrait plutôt voir en elle un des éléments qui font les armées solides et les grands chefs.
L'homosexualité est-elle synonyme d'effémination ?
Tout le mal vient de ce qu'une propagande insidieuse et largement répandue s'attache à embrouiller les notions et à confondre « homosexualité » et « effémination ».
Sans doute, il y a toujours eu, et il y aura toujours, des homosexuels efféminés. La Grèce antique les a connus, et Aristophane nous en a laissé une description qui, au bout de vingt-cinq siècles, reste étonnante d'actualité. Mais cela n'a pas amené Aristophane, ni l'ensemble de ses contemporains, à s'imaginer que tous les homosexuels étaient ainsi ; et cela prouve à quel point les Grecs, dans ce domaine, étaient plus observateurs que les Français du XXe siècle.
L'histoire nous offre, nous l'avons dit, à tous les siècles, des exemples d'homosexuels efféminés : pour la France, qu'il suffise de citer Henri III, Monsieur, frère de Louis XIV, le duc de Villars ami de Voltaire, Cambacérès, Jacques d'Adelswärd-Fersen. Mais, pour un homosexuel de, cette catégorie, on peut aussitôt en citer cinquante parfaitement normaux d'aspect et de comportement.
Après tout, il faut s'entendre sur le sens du mot « effémination ». S'il s'agit du goût du travestissement, de la parure, des parfums, on peut bien admettre que ce sont là des travers ridicules ; mais à notre époque l'on voit plus de jeunes filles en pantalon que d'hommes en jupons. Le « danger social » représenté par ces sortes de travestis et de grotesques est bien minime.
Mais si, par « effémination », l'on entend le goût des arts, de la musique, du théâtre, alors il faut admettre que cette « effémination » ressemble fort à la civilisation tout court, et que les homosexuels sont loin d'en avoir le monopole.
Les civilisations réellement « efféminées », à notre sens, ne sont pas celles où le corps et l'âme de l'homme ont été adorés. Ce n'est pas la Grèce des éphèbes et des athlètes (sport et pédérastie sont deux volets d'une même conception esthétique héritée d'Athènes), ni l'Angleterre élisabéthaine où Shakespeare dédiait ses sonnets à des adolescents, ni l'Italie de la Renaissance où Michel-Ange modelait les muscler, puissants de ses héros en improvisant des vers amoureux pour Tommaso de Cavalieri. Les civilisations efféminées, ce sont celles où l'idéal féminin envahit la littérature, l'art, la pensée, les mœurs. Lorsque la mythologie grecque veut inspirer aux fidèles la peur et l'horreur de l'effémination, elle montre Hercule avili aux pieds de la reine Omphale, — ce même Hercule qui, dans tout l'éclat de sa gloire virile, connaît l'amour avec le bel Hylas.
Si l'on veut savoir ce que c'est qu'une société efféminée, il n'est pas besoin d'aller regarder si loin : il suffit de penser au XVIIIe siècle rococo, alangui sous les Pompadour, les Du Barry, les Marie-Antoinette, avec sa littérature de boudoir et son art de salon ; ou encore à la « Belle Epoque » vautrée dans ses cafés concerts, à ses cocottes, sa veulerie, et son hystérie d'adoration de la femme, la femme, rien que la femme. Il est assez étrange qu'on rende responsable de l'effémination d'une civilisation les seuls êtres précisément qui ne se plaisent que dans la compagnie des hommes, et à qui l' « éternel féminin » reste étranger !
L'homosexualité est-elle liée aux phénomènes de dégénérescence ?
Certains, non contents de s'imaginer que tous les homosexuels sont des efféminés, vont, dans la ferveur de leur dégoût, jusqu'à prétendre que l'homosexualité est une névrose, et donc un symptôme de dégénérescence mentale.
A cette affirmation insensée il suffit d'opposer les noms de centaines et de centaines d'homosexuels célèbres, de créateurs, de meneurs de peuples, de savants éminents, qui, avec génie ou simplement avec talent, ont contribué pour une part immense au progrès de l'humanité. Dans le domaine de la philosophie : un Socrate, un Platon, un Francis Bacon, un Kierkegaard ; dans celui de la littérature : un Virgile, un Shakespeare, un Byron, un Andersen, un Walt Whitman, un Verlaine, un Rimbaud, un Oscar Wilde, un Proust, un Gide, un Garcia Lorca ; dans celui de l'art : un Michel-Ange, un Vinci, un Sodoma, un Benvenuto Cellini, un Nattier, un Géricault ; dans celui de la musique : un Lully, un Tchaïkovski, un Brahms ; dans celui de la politique et du droit : un Solon, un Jules César, un Hadrien, un pape Jules II, un Frédéric II de Prusse, un Cambacérès, un Cecil Rhodes.
On conçoit qu'en comparaison de cette énumération — très superficielle au demeurant — les quelques noms d'homosexuels névrosés, schizoïdes ou aliénés qu'on pourra citer soient dépourvus de toute espèce de signification. Sans doute, Louis II de Bavière a été à la fois homosexuel et schizophrène ; Henri IV de Castille, homosexuel et neurasthénique ; Néron, homosexuel (ou bisexuel) et mégalomane ; Elagabale, homosexuel et atteint de folie mystique ; Gilles de Rais, homosexuel et sadique meurtrier. Mais il ne manque pas, à travers l'histoire, de schizophrènes, de mégalomanes, de sadiques, de neurasthéniques et de fous mystiques entièrement étrangers à l'homosexualité.
Tout ce qu'on peut dire, c'est que la réprobation qui frappe les homosexuels dans notre civilisation (sans parler des lois répressives qu'ont connues ou que connaissent encore certains pays) oblige beaucoup d'homosexuels à une dissimulation, à une automutilation morale, qui résultent souvent en névroses. Cela n'est que trop certain. Mais la névrose, alors, n'est pas liée intrinsèquement à l'homosexualité ; elle n'est qu'un phénomène artificiel créé précisément par la condamnation et la frustration. Le problème est tout l'inverse de ce que prétendent ceux qui réclament des lois anti-homosexuelles.
L'homosexualité est-elle un « vice pas français » ?
Il faut bien faire également un sort à l'argument puéril qu'opposent parfois aux homosexuels les plus arriérés des Homais de province : à savoir qu'il s'agit d'un « vice étranger », et que « la France avait ignoré ces mœurs-là jusqu'à notre époque ».
D'abord, il convient de remarquer que tous les pays accusent leur voisin de pratiquer la pédérastie ; cela fait partie du folklore des nations. Pour les Espagnols, c'est le e vice français » ; pour les Français, le « vice italien » ; pour les Italiens, le « vice allemand ». On se rappelle le vieux proverbe : « en France, les seigneurs ; en Allemagne, les palefreniers ; en Italie, tout le monde » ; il en existe plusieurs variantes.
D'autre part, chaque époque fait d'un certain pays la patrie d'élection de ces mœurs. Cela aussi fait partie du folklore historique. Au XVIe siècle, on disait chez nous « l'infamie italienne » ; au XIXe les orgies allemandes » ; au XXe, nous aurions tendance à situer sur la Tamise le centre de la nouvelle Grèce. Pour les Américains, ce sont des mœurs de décadence européenne ; pour l'Italien Malaparte, c'est l'invasion américaine qui a déchaîné l'homosexualité sur l'Europe à la fin de la deuxième guerre mondiale. Tout cela n'a pas plus de valeur objective que les innombrables slogans et clichés grâce auxquels, tout au long de l'histoire, chaque peuple croit indispensable de se différencier de ses voisins.
Mais revenons-en à la France. Il est bien vrai que, depuis le XVIIIe siècle au moins, notre pays s'est fait une spécialité du culte de la femme. Que le prestige que nous en retirons soit d'un aloi très pur, on peut se permettre d'en douter. Le « french-cancan », la réputation mondiale des Folies-Bergère et de Pigalle, les clins d'œil égrillards que lancent, à l'énoncé du seul nom de Paris, les gros éleveurs argentins et les pétroliers du Texas, ne sont peut-être pas ce à quoi le pays de Montaigne, de Descartes et de Voltaire pourrait prétendre de plus relevé. Et des apologies du genre de celle d'Armand Dubarry : « Dieu merci, notre armée ne connaît pas ces abaissements immondes, et du simple pioupiou coureur de bonnes au général en chef, tout le monde y crie Vive la femme ! en même temps que Vive la France ! » sont, à juste titre, plus humiliantes pour notre orgueil national que la gloire universelle d'un André Gide, Prix Nobel et pédéraste.

Cela posé, tordons une bonne fois son cou à la croyance saugrenue que « l'homosexualité n'est pas française ».
A toutes les époques, et avant même que la France fût la France, nous trouvons des preuves de l'existence de ces mœurs dans notre pays. Le géographe grec Strabon, au Ier siècle, les considérait comme particulièrement répandues chez nos ancêtres les Gaulois. Aux temps gallo-romains, bien entendu, l'amour des garçons fleurit sur le Rhône et la Seine comme sur le Tibre et le Nil ; les poèmes d'Ausone, né à Bordeaux et qui vécut en Lorraine, suffiraient à le prouver.
L'invasion des Francs n'était, en aucune façon, celle de gens ignorant l'amour homosexuel : Tacite, déjà, avait dit combien les peuples germaniques aimaient ces sortes de jeux. L'histoire de Mérovée et de Gaïlen, citée plus haut, nous en restitue l'écho discret au temps des Chilpéric et des Clotaire.
Le moyen-âge lui-même, tout chrétien en apparence, est traversé par un courant souterrain d'homosexualité. Des poètes, enveloppant leur inspiration pédérastique dans les voiles de la latinité, chantent les éphèbes au moment même où s'élèvent les monastères et les cathédrales : ainsi un Notker le Bègue, un Marbode du Mans. Les chansons de geste n'ignorent pas que certains chevaliers préfèrent les charmes de leurs compagnons d'armes à ceux des demoiselles : Chrétien de Troyes s'en souvient en écrivant l'histoire de Lancelot, et Marie de France en versifiant le Lai de Lanval. Le troubadour Arnaud Daniel rôtit, selon Dante., en enfer, pour avoir brûlé de feux renouvelés de Sodome. Et plusieurs des mouvements d'hérésie, notamment l'Albigéisme qui marqua si profondément l'histoire du Midi de la France au XIIe siècle, sont unis par de mystérieux liens à une conception homosexuelle de l'univers : leurs adversaires ne manquèrent pas de leur en faire grief, tout comme, plus tard, les ennemis des humanistes du XVIe siècle.
Bien que les lois médiévales condamnent au bûcher les « sodomites », le duc de Berry, frère de Charles V — l'amateur d'art qui nous est resté familier grâce à ses Très riches heures — s'affiche avec le jeune Taque Thébaut, et le comte de Blois avec un certain Sohier.
Vient la Renaissance. Le nom d'Henri III est sur toutes les lèvres, avec ceux de ses e mignons », de ses poètes favoris qui chantent l'amour grec (ou italien). Le recteur de l'Université de Paris, Dadon, est compromis avec ses étudiants ; l'humaniste Muret échappe de justesse au bûcher ; Ronsard lui-même n'est pas exempt de soupçons d'avoir pratiqué certains jeux avec ses pages.
Pour le Grand Siècle, celui de Louis XIII et de Louis XIV, on m'excusera de ne citer que quelques noms parmi des dizaines : Théophile de Viau, le maréchal de Guiche, le Grand Condé, le maréchal de Tallard, le prince de Conti, le maréchal de Vendôme, le Président de Harlay, Lully, sans oublier Louis XIII lui-même, Mazarin, et le propre frère de Louis XIV, Philippe d'Orléans. Il n'est pas jusqu'à Molière dont la vie ne prête à certaines suppositions en ce qui concerne ses relations avec le jeune Michel Baron. Sur tout cela, Tallemant des Réaux, la Princesse Palatine, Saint-Simon sont intarissables. Et les mêmes mœurs fleurissent sous Louis XV et Louis XVI : le jeune duc de Gesvres alla même, dit-on, jusqu'à y initier le Bien-Aimé ! Voltaire ne trouvait pas choquante l'idée de deux éphèbes enlacés, bien qu'il eût peine à étendre sa tolérance esthétique jusqu'aux « matelots hollandais » et aux « vivandiers moscovites » ; mais d'autres, le duc de La Trémoille, le duc d'Antin, le duc de Boufflers, le duc de Villars, ne poussaient même pas si loin la sévérité, et les goûts du peintre Jean-Baptiste Nattier lui coûtèrent la liberté et la vie.
Le très évaporé Cambacérès, cible favorite des sarcasmes de Napoléon, a marqué dans l'histoire grâce au Code civil et au Code pénal dont il est le principal auteur. Mais Napoléon lui-même, du temps qu'.il cohabitait avec Junot, ne fit-il pas quelques incursions en terre socratique ?
Le bourgeois, romantique et terre-à-terre XIXe siècle français, avec ses crinolines et ses Bovary, nous paraît, à première vue, la moins homosexuelle des époques : c'est oublier trop aisément le marquis de Custine et ses rendez-vous nocturnes, les curieux passe-temps des Dragons de l'Impératrice, le couple Verlaine-Rimbaud, l'armée d'Afrique et Changarnier, le comte de Germiny. Les relations du cynique Louis XVIII et de Decazes ont prêté à bien des commentaires. Balzac n'a pas ignoré l'amour grec, au domaine duquel ressortit, plus ou moins voilé, l'intérêt que porte Vautrin à Rubempré. Stendhal a confessé que, pour certain jeune homme, il se serait volontiers trompé de sexe. Baudelaire, Zola, Paul Bourget même, ont connu ces mœurs autour d'eux.
Et l'on voudra bien, pour s'arrêter à l'aube du siècle d'aujourd'hui, m'excuser de n'insister ni sur Marcel Proust, ni sur André Gide, ni sur Jacques d'Adelswärd-Fersen, ni sur Robert de Montesquiou, de peur d'avoir à citer trop de noms de nos contemporains parmi les plus illustres.
Comme on le voit, la France, à côté de Vénus — Vénus des châteaux royaux, des beaux quartiers ou des music-halls — a toujours, somptueusement, célébré le culte d'Apollon et d'Antinoüs. Ce n'est peut-être pas assez pour qualifier, comme on l'a fait, la pédérastie de « vice français » ; mais c'est sûrement suffisant pour qu'on n'accuse pas nos compatriotes homosexuels de déroger aux traditions nationales !
Reste enfin à aborder le point le plus délicat, le leitmotiv qui revient le plus fréquemment dans les discours (on n'ose dire les pensées) de tous les Jean Nocher du monde : le péril homosexuel s'accroît ! « ils » se multiplient ! jamais il n'y « en » avait eu autant ! vite, enrayons « leur » expansion avant qu' « ils » submergent tout.
En d'autres termes :
Notre époque est-elle plus homosexuelle que d'autres ?
Et, problème plus grave encore :
L'homosexualité est-elle contagieuse ?
Or, s'il est une question à laquelle l'histoire nous permet de répondre, c'est bien celle-là. Seulement, au lieu de s'obnubiler sur les étalages d'inversion hystérique de Saint-Germain-des-Prés ou de Cannes, il faut considérer plusieurs éléments.
— Tout d'abord, il est certain que l'on parle plus librement de ces choses (et pas seulement de l'homosexualité : de toute la sexualité en général), depuis environ quarante ans, qu'auparavant. Le mot sexe, qui n'aurait jamais pu retentir dans un salon vers 1880, est sur les lèvres de toutes les jeunes filles, fussent-elles de la « bonne société protestante ». Il n'est donc pas étonnant qu'on imprime dans les journaux, et qu'on diffuse ainsi dans toutes les classes de la société, des révélations sur les goûts homosexuels de nombreuses personnalités qui, autrefois, auraient été confinées dans un milieu très restreint. Un seul exemple suffira pour illustrer cette vérité; l'aristocratie internationale de 1900 apparaîtrait, à ne lire que les historiens conformistes, comme entièrement vouée aux « grandes cocottes », aux Émilienne d'Alençon et aux Liane de Pougy ; or l'Exilé de Capri de Roger Peyrefitte nous a révélé que, de Paris à Berlin et de Madrid à Saint-Pétersbourg, on y entretenait autant de Ganymèdes que d'Hébés. Ne prenons donc pas, naïvement, notre ignorance pour le reflet exact de la réalité.
— D'autre part, un certain climat de plus grande liberté morale, sensible aussi bien dans le domaine du mariage que dans celui des relations pré-conjugales ou dans celui de l'homosexualité, favorise, à notre époque, les prises de conscience sur le plan sexuel. Bien des êtres, qui avaient en eux des inclinations homosexuelles mais qui les auraient refoulées au siècle dernier par peur du scandale et du qu'en-dira-t-on, ou simplement les auraient ignorées, peuvent aujourd'hui les actualiser sans danger, et laissent par conséquent s'épanouir leur personnalité homosexuelle pour le plus grand profit de leur équilibre psychologique et physiologique. Admettons donc qu'il y a sans doute, en notre siècle, plus d'homosexuels « conscients » et « pratiquants » qu'à des époques de puritanisme et d'incompréhension, et constatons que cette expansion est inversement proportionnelle au nombre des névroses provoquées par le refoulement d'un instinct essentiel.
— Il est également probable que, dans ce climat de relative liberté, des jeunes gens soient tentés de se prêter à l'homosexualité pour obtenir certains avantages que détiennent des homosexuels notoires (on devine à quels milieux je fais allusion). Mais ces jeunes gens ne sont rien d'autre, sous un certain vernis, que des prostitués. Dans d'autres circonstances, ils se vendraient à des femmes en place ; je ne vois pas ce que la morale y gagnerait. Et puis, notre époque n'a aucunement le privilège de ce genre d' « homosexuels par arrivisme » ! Les favoris des Césars, les « maris » de Néron et d'Elagabale, les mignons d'un Edouard II, d'un Henri III, d'un Jacques 1- d'Angleterre, les modèles de Michel-Ange et de Vinci, les « amis » de Philippe d'Orléans, les idolâtres de l'acteur De Max, les compagnons d'Alfred Krupp et d'Oscar Wilde, n'étaient sûrement pas tous d'authentiques homosexuels. Lorsqu'un homosexuel peu délicat sur le choix de ses relations occupe une position élevée par la naissance, la fortune ou le talent, il est inévitable qu'autour de lui s'agglomèrent les jeunes gens pour qui le sexe est avant tout un moyen de parvenir. Cela n'est pas moral, mais les faveurs épandues sur les maîtresses royales ou ministérielles ne le sont pas davantage. C'est un phénomène aussi vieux que l'humanité, et qui risque bien de durer autant qu'elle.
— Enfin, certains milieux — essentiellement artistiques et littéraires — peuvent sembler, de loin et au premier abord, envahis par les homosexuels au point que les chroniqueurs en mal de formules parlent de « franc-maçonnerie rose ». Mais cela aussi a toujours été vrai, même si le publie ne s'en rendait pas compte. Il n'y a certainement pas plus de peintres et de sculpteurs pédérastes aujourd'hui qu'au temps de la Renaissance ; pas plus d'écrivains et de poètes pédérastes que dans la catholique France, de Louis XIII, autour de Théophile de Viau et de Saint-Amant. La haute couture ? Mais imagine-t-on que, sans homosexuels, la haute couture serait ce qu'elle est ? Depuis que le métier de couturier a été inventé, il est bien évident qu'il a attiré les hommes aux inclinations féminines, et que ceux-ci sont souvent des homosexuels. Où est le mal ?
En fait, le nombre des homosexuels « constitutionnels » est, autant qu'on en puisse juger en l'absence de statistiques précises (et pour cause !) à peu près constant dans chaque région de siècle en siècle ; seule varie la fréquence des pratiques homosexuelles, selon la plus ou moins grande opportunité offerte aux homosexuels pour satisfaire leurs goûts. Quant aux soi-disant « modes » ou « snobismes » de l'homosexualité, il ne s'agit, dans la très grande majorité des cas, que de prises de conscience d'une tendance profonde préexistante, donc, à proprement parler, d'un épanouissement humain. C'est ce qui explique l'alternance, dans l'histoire, de « grandes époques » pédérastiques, avec une floraison de génies et de talents Homosexuels, tels le siècle de Périclès, celui d'Auguste, le Califat de Bagdad, la Renaissance italienne, l'Angleterre élisabéthaine, le milieu du XXe siècle occidental, — et de périodes « creuses » où les homosexuels n'ont certes pas manqué, mais où une ambiance hostile ne leur a pas permis (le produire tous les fruits dont ils auraient été capables : ainsi l'Empire byzantin, le haut moyen-âge occidental, l'Angleterre victorienne. Le tout est de savoir si c'est, pour l'humanité, un danger ou un enrichissement que de laisser fleurir tous les talents, conformistes ou non.
L'histoire, telle qu'elle est enseignée dans nos lycées, et, hélas, même dans nos universités — néglige presque entièrement les facteurs sexuels. C'est tout juste si on ose suggérer, devant un public scolaire, que l'impuissance de Louis XVI pendant les sept premières années de son mariage contribua plus que tout autre phénomène à faire de Marie-Antoinette la coquette évaporée que l'on sait, et joua par là un rôle non négligeable dans l'éclatement de la Révolution française. Il n'y a pas lieu de s'étonner, après cela, si les sous-jacences homosexuelles à travers l'histoire sont soigneusement passées sous silence.
Nous avons vu que, pourtant, ni l'histoire de l'art, ni celle de la littérature, ni celle de la philosophie, ni celle des religions, ni celle des armées, ni celle des sociétés humaines n'auraient été ce qu'elles furent sans l'existence d'un courant, souvent souterrain, mais toujours présent, d'homosexualité.
Du reste l'histoire, tout comme, de son côté, la psychologie, met en évidence ce que les observateurs superficiels et les amateurs de notions toutes faites oublient fréquemment à savoir que l'homosexualité n'est pas une « anomalie un « monde à part », mais une partie intégrante et normale de la sexualité humaine. Il n'y a pas, dans le monde, « les homosexuels » et « les autres » : il y a, partout et toujours, des hommes capables (le tous les amours, Plus ou moins attirés vers l'un ou l'autre sexe, mais fondamentalement disponibles aussi bien pour Eros que pour Vénus. S'il fallait, de tous les noms d'homosexuels cités au cours de cet article, retrancher ceux des « bisexuels », il n'en resterait pas le dixième. Même Philippe d'Orléans, frère de Louis XIV, qui se fardait et minaudait comme une grande coquette, fut un père, prolifique. C'est pour cela que le fameux « problème social de l'homosexualité » est un faux problème, un problème artificiellement créé. C'est la prohibition, l'ostracisme, qui font des homosexuels des êtres « en marge », avec tous les inconvénients que comporte une situation minoritaire dans la société. Si la Grèce, l'ancien Japon, l'Italie de la Renaissance, n'ont pas connu ce problème, c'est qu'ils avaient su reconnaître le caractère normal de l'homosexualité et l'intégrer dans leur système social.
Il faut, en tout cas, garder toujours présent à l'esprit que notre époque et notre pays n'ont aucunement le privilège de ces mœurs, que celles-ci, loin de constituer un danger pour les civilisations, ont au contraire fleuri dans les siècles les plus glorieux de l'histoire; que les sociétés les plus fortement marquées d'homosexualité comptent aussi parmi celles qui ont le plus produit dans tous les domaines et qui ont le plus contribué à enrichir le patrimoine commun de l'humanité ; enfin qu'aucune prohibition, aucune persécution, ni les bûchers du moyen-âge, ni les camps de concentration de Hitler, n'ont jamais, et pour cause, réussi à faire disparaître, même provisoirement, une forme d'amour qui est aussi ancienne que le monde et durera autant que lui.

Arcadie n°82, Marc Daniel (Michel Duchein), octobre 1960

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