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Roy, Roger Peyrefitte

Publié le par Jean-Yves Alt

Roy Clear, un jeune Californien de treize ans et demi quatorze ans, fait la découverte du plaisir... Tel est le fil conducteur de ce roman de Roger Peyrefitte, qui marque le contraste stupéfiant entre la liberté des mœurs chez les jeunes et le conformisme ou l'hypocrisie de leur entourage.

1977-78. Roy, qui appartient à la meilleure société, habite l'endroit le plus riche de Los Angeles, Beverly Hills ; il est l'élève d'un élégant lycée après avoir été celui de la très chic école Buckley.

C'est avec des hommes, des garçons et une fille qu'il découvre le plaisir – tous les plaisirs les moins orthodoxes. Sexe, drogue, argent, violence et religiosité (les fameuses sectes californiennes) se mêlent dans ces pages, comme ils sont mêlés indissolublement à la vie américaine. Monde trouble et troublant que le magnifique décor de la Californie du Sud rend parfois plus atroce.

Par l'exactitude des événements publics qu'il rapporte (par exemple, tout le branle-bas de combat contre Anita Bryant, multiforme et joyeux), ce livre est également une chronique de la fin des années 70. Enfin, l'audace incroyable de nombreuses scènes semble constituer, à cause de l'âge des héros et de la vie scolaire que ceux-ci mènent intensément, une sorte de contrepoint des Amitiés particulières.

Roy est un roman qui illustre la littérature érotique. C'est aussi un témoignage sociologique, indispensable, pour sa chronique journalistique. Roy n'en demeure pas moins un livre de moraliste, puisqu'il se termine par le triomphe d'une certaine morale.

■ Roy, Roger Peyrefitte, Editions Albin Michel, 1979, ISBN : 222600811X ou Editions Textes Gais, 2005, ISBN : 2914679173

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Une naissance inaperçue par Bruegel Le Jeune

Publié le par Jean Yves Alt

À la demande de collectionneurs, le peintre a beaucoup copié les œuvres de son père. Ainsi, cette Adoration des mages s'inspire directement de celle exécutée par Pieter Bruegel l'Ancien, en 1567.

Bethléem est sous la neige du Nord. La crèche est reléguée sur le bord gauche de la peinture. Les Rois mages sont comme submergés par les gens qui vaquent à leurs occupations journalières. Il faut observer attentivement le tableau pour découvrir leurs chameaux.

La naissance du Christ, dans une étable au bord d'une rivière gelée, passe ainsi quasiment inaperçue.

Bruegel Le Jeune (1564-1638) – L'adoration des mages dans la neige

Huile sur bois, Musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg

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Les yeux d'un serviteur, Hermann Lenz

Publié le par Jean-Yves Alt

Wasik est domestique. Il assiste en spectateur à la vie de ses maîtres mais aussi aux événements de l'Histoire. Le roman d'Hermann Lenz décrit cette vie dérisoire à laquelle seul le temps écoulé donne valeur de témoignage.

Le serviteur est voyeur par nature, par fonction. « Regarder est ce qu'il y a de plus beau », affirme Wasik, un domestique d'humeur égale, le visage impassible et les lèvres serrées comme une huître.

Sa vie s'écoule dans l'ombre du maître. De sa position marginale, le regard du serviteur saisit chaque scène dans son ampleur, mais s'arrête aussi sur un geste ébauché, l'éclat d'une couleur, un frissonnement de l'air. Wasik n'a pas d'âge, l'Histoire défile sous ses yeux, il se tient hors de son atteinte protégé par son insignifiance : des coulisses où il se cantonne, Wasik assiste à la fin de l'empire austro-hongrois, à la lente mais inexorable montée du nazisme. Après le second conflit mondial, il est le spectateur impavide des bouleversements sociaux de l'après-guerre.

« C'est seulement à distance que l'on apprend quelque chose sur l'époque où l'on vit. ». La sagesse de Wasik est profonde et inaltérable. Sa vie s'est figée en se condensant en un regard mais aussi quelle jouissance trouble que de tout deviner, de tout connaître.

Les événements se précipitent et les êtres se comportent comme l'observateur silencieux l'avait pressenti. Certes, témoin privilégié, confident recherché, le domestique Wasik ne manque pas d'occasions. Fanny la jeune épouse de son maître entretient avec le zélé serviteur des rapports affectueux et parfois « même un domestique a le goût de quelque chose, de la liberté par exemple... » Mais Wasik garde sa lucidité, il y a heureusement les convenances, l'étiquette derrière laquelle il ne manque jamais de se réfugier. L'amour, l'adultère n'ont pas leur place dans la vie de Wasik.

Ce roman perpétue le souvenir d'une existence dérisoire à laquelle seul le temps écoulé a décerné valeur de témoignage. Le récit met en mémoire des événements à la fois très simples et très étranges dont l'enchaînement absurde conduit toute l'existence du narrateur, sans qu'il puisse jamais en briser la mécanique. Seule sauvegarde de Wasik, son détachement mental vis-à-vis de tout et de lui-même en particulier : plus rien ni personne se semble revêtir une importance quelconque.

« Continue d'être le domestique Wasik, d'être à l'extérieur. Ne t'égare pas hors de chez toi. Ce qui t'est étranger commence devant ta peau... »

■ Editions Rivages, 1987, ISBN : 2869300522

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Le silence du corps, Guido Ceronetti

Publié le par Jean-Yves Alt

Misères des chairs, maladies vénériennes, monstrueux enfantements, défécations putrides, plaisirs infâmes... Le livre de Guido Ceronetti développe la noire liturgie du corps qui s'avorte dans les douleurs, les miasmes, les cris muets de la chair accablée.

Le silence du corps, par toutes voies, dissèque l'entreprise de mort qui est en nous et au cœur de la société, l'image du corps humain, et désigne entre tous le crime du sexe.

Silence du corps ? Pourtant il parle... Certes, sa langue n'est pas de mots. Ce sont maladies, convulsions, dégoûts, souffrances intimes, déjections, pulsions... qui illustrent le dialecte corporel.

De la langue du corps, Ceronetti a voulu dresser une sorte de dictionnaire, et sa grammaire.

L'auteur invite à une descente aux enfers, au cœur de la vile carcasse de chairs déchaînées :

« Même la vie la plus pauvre et désolée est un drame eschyléen si l'on pense à la tragédie des fonctions physiologiques, aux murmures des sécrétions, au silence des armes, aux efforts de la mémoire, aux hésitations de la voix, au sang qui tourne, aux miasmes mortels, aux rixes entre micro-organismes, aux guerres spermatiques, aux éruptions cellulaires, aux maux contagieux des nerfs, aux prédestinations biochimiques, au fatum qui, peu à peu, vous introduit dans la maladie finale, aux plaies, aux furoncles crevés, aux serpents de la folie, aux chiennes enragées de la faim. »

Puisque le corps parle dans la douleur et l'horreur, même lorsqu'il s'agit du plaisir, Ceronetti s'est adonné à une savante et sélective exploration des ouvrages médicaux, des rapports de médecins, des plus antiques quand la médecine tenait encore de la sorcellerie, des pratiques religieuses, des aphorismes philosophiques, des rites démoniaques… aux plus modernes.

Cosmologies, et mythologies, grimoires moyenâgeux, textes sacrés, recettes de "bonne femme"... :

« Celse, au sixième livre, conseille pour les rhagades anales le repos et les bains de siège chauds. Ensuite avec deux œufs durs, mais de pigeon, dont on a enlevé la coquille, tandis qu'on est dans le bain chaud, on frotte doucement, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, la partie malade. Une douceur pour notre pauvre cul ! Anus quoque muta taediique plena mala recipit... »

Les maladies ne sont pas le seul objet du « Silence du corps » : les plaisirs, du sexe comme de la table, le sont aussi. Il est vrai que les plaisirs sont souvent, si ce n'est toujours, source de souffrances et de maladies diverses...

Les notes de Ceronetti les plus séduisantes sont celles qui traitent du plaisir du sexe. Et l'homme, et plus encore la femme, ne sortent pas grandis : tout les accable. Ceronetti est à l'égard de la femme, dans son corps comme dans sa jouissance, d'une rare monstruosité :

« Un nécrophile modéré peut fort bien se contenter du lit d'une femme très frigide. »

Si le corps humain croupit dans sa propre décomposition, à son image même, le corps social, la société nourrit les mêmes maladies, s'agite de semblables convulsions, hurle sous le choc d'identiques souffrances. Car Ceronetti, au travers des puanteurs humaines, désigne la société.

Le monde est un gigantesque corps attaqué de l'intérieur : ses organes que sont les hommes se livrent à des luttes destructrices, tarissent les fleuves, gaspillent les richesses naturelles, vicient l'air, et ont inventé la bombe, menace d'infarctus mondial.

Le silence du corps dénonce l'homme dans son corps mais aussi dans ses actes.

Le silence du corps crie : « Nourritures terrestres, je vous hais ! ». Ceronetti serait donc l'anti-Gide ?

Loin de conduire au rejet des choses du corps, ce livre est tel la pierre philosophale qui change en or le plomb : sa prodigieuse descente aux enfers lave et rend vierge à nouveau, pour la jubilation renouvelée des corps.

■ Editions Le Livre de Poche/Biblio essais, 1988, ISBN : 2253046604

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La cour des miracles, Robert Massin

Publié le par Jean-Yves Alt

Histoire romancée et roman d'aventures, au début du XVIIe siècle, racontés par deux voyageurs italiens, en route pour Paris : l'incroyable ascension, puis la chute de Concino Concini, la cour de France sous le roi Henri IV et la régence de Marie de Médicis. Les deux italiens tiennent, la chronique d'une cour scandaleuse, dont les hauts faits ont traversé les Alpes.

Henri IV convole en justes noces avec Marie de Médicis. Celle-ci est accompagnée de son inséparable sœur de lait la « Galigaï » qui épouse l'ambitieux Concini suspecté de devenir plus tard l'amant de la veuve du roi tué par Ravaillac.

C'est la Régence. Louis XIII épouse Anne d'Autriche ; il a quatorze ans, sacrifie au dépucelage de sa femme-enfant mais vit en couple avec Luynes qui le protège.

Richelieu rôde et suit Marie de Médicis bientôt écartée quand son fils (Louis XIII), a seize ans, fait tuer Concini.

Parallèlement les gueux ont leur royaume à l'intérieur de Paris (la cour des miracles) et leur roi : les pauvres, déjà aussi, n'avaient de cesse que d'imiter les puissants.

Les grands les respectent et les manipulent. C'est une époque de crimes, d'horreurs.

Les deux chroniqueurs, envoyés spéciaux d'Italie, forment un couple d'hommes : le sombre chanoine Giovannini et son jeune neveu, le blond et délicieux Vincenzo. Aux haltes nombreuses du long voyage qui les achemine vers la capitale, ils dorment enlacés.

Ce roman sur le pouvoir, la violence, la raison d'Etat, le peuple, est écrit avec verve et talent. Il divertit tout en répondant à la curiosité historique.

■ Editions Payot, 1991, ISBN : 2228882828

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