Un regard humoristique sur saint Sébastien par Ralf König

Ralf König – Le martyre de saint Sébastien – 1986
Comics, Cartoons, Critzeleien, Janssen Verlag, 1988

Ralf König – Le martyre de saint Sébastien – 1986
Comics, Cartoons, Critzeleien, Janssen Verlag, 1988
Angoissé était le jeune Miguel del Castillo à l'Asile Dumos. Là-bas il rêva, d'où ce titre le faiseur de rêves. Il connut les pires brimades ; mâle parmi les mâles, il subit la concurrence des autres garçons. Révolté, il se situa à côté de cette prison : il y vécut l'atroce quotidienneté des jeux forcés, des disputes entre garçons…
« Je fus interné à l'Asile Dumos (Maison de Réforme « Antoine Dumos ») au début de l'année 1946. Je comptais un peu moins de treize ans. Un inspecteur de police, vague parent de ma grand-mère, m'y fit enfermer. Il avait de sérieuses raisons de se plaindre de moi. S'étant offert, après mon retour d'Allemagne, à me recueillir et à m'élever, j'avais réclamé qu'on me renvoyât en France, auprès de mon père. Je ne désirais retourner en France que pour fuir cet homme qui se montrait fort généreux à mon égard. Il m'avait vêtu, nourri, placé chez les Frères des Écoles chrétiennes et, chaque dimanche, m'emmenait à la Monumental.
Je me lassai pourtant des corridas dominicales et des Frères des Écoles chrétiennes ; j'en avais même assez de l'univers fantastique du Parque Guëll, fait de forêts de colonnes torses et de grottes recouvertes de mosaïques, cathédrales baroques et pagodes chinoises où s'exerçait ma jeune et fertile imagination. » (p.9)
C'est ainsi que le jeune Miguel, le faiseur de rêves arriva, à 13 ans, à l'Asile Dumos, centre de redressement qui accueillait aussi bien les mineurs ayant commis des infractions que les orphelins (un peu son cas, puisque ses parents l'avaient abandonné).
Il y vécut différemment des autres, non parce qu'il pactisa avec les Frères mais sans doute parce qu'il se plaça dans une autre situation, en retrait d'un monde d'ignominie, en marge d'une norme.
Miguel devint le protégé de Frère Manuel. Il fut alors l'un des plus heureux certainement parmi les internés de l'Asile. Bonheur tout relatif, sans doute, mais en ces matières il n'y avait que le relatif qui comptait : il mangeait à sa faim et pouvait se promener librement dans le parc ; il était sous-kapo et jouissait par conséquent d'une autorité sans frein sur ses camarades. Il échappait à son cauchemar, les jeux obligatoires. En classe, monsieur Léon lui prêtait des romans et satisfaisait sa soif de lecture... Qu'aurais-il pu souhaiter d'autre ?
Sa situation allait changer avec la maladie (tuberculose) de Frère Manuel :
« Quoi ! mon bonheur serait compromis ? Je refusai cette éventualité. Petit à petit, je parvins à me convaincre que mon protecteur guérirait, qu'il exagérait certainement son état. Puis, devant l'évidence, mon inconscient s'inventa d'autres ruses. » (p.106)
Miguel possédait une certaine force intérieure, le violent désir d'être heureux coûte que coûte et un amour acharné pour la vie. Il savait se passionner pour le spectacle du monde et réagir avec excès à toute excitation venue du dehors, à jouir intensément de chaque instant. Il ne connaissait pas la résignation.
Miguel va connaître une certaine forme de passion tant avec Frère Manuel qu'avec son ami Pablo qui travaillait avec lui au secrétariat de Frère Basile.
« La sexualité constituait pour la plupart d'entre nous une obsession. Sans doute attribuais-je à tous, ce qui était vrai pour quelques-uns. […] Que les affaires touchant la sexualité éveillassent l'intérêt général, qu'elles aient alimenté nos conversations – rien de plus vrai. Encore convient-il de faire la différence entre ceux qui souffraient d'un manque et ceux qui connaissaient les inquiétudes de la puberté. Les premiers savaient ce qu'était une femme, ils en avaient déjà tenu dans leur bras. Ces souvenirs évoquaient pour eux un bonheur perdu, tout comme pour d'autres le fait de pouvoir se promener librement. S'ils s'adonnaient à des pratiques homosexuelles c'était comme à un pis-aller. Ils n'engageaient ni leur cœur ni leur esprit dans ces aventures. Il est peu probable qu'ils aient contracté de mauvaises mœurs. On ne devient pas homosexuel par habitude. […]
La plupart de mes camarades n'introduisaient aucune malice dans leurs conversations. Ils appelaient les choses par leur nom, crûment ; ils évoquaient des scènes qui me révoltaient d'aise. Pour eux, ces choses-là étaient leur pain quotidien. L'idée d'en faire un roman ne les eût pas effleurés. C'est mon imagination qui pervertissait leurs propos, leur conférait une signification quasi mystique.
Ces pratiques homosexuelles, Frère Basile les punissait avec une extrême sévérité. Il ne fermait les yeux que sur l'onanisme. Aussi gardé-je peu de souvenirs troubles de cette époque. J'ajoute que j'avais treize ans et que bien des détails ont pu m'échapper. La grande crise ne viendra que plus tard, comme j'approchais de ma quinzième année. » (pp.49-50)
Pablo s'éprit de Miguel. Les deux garçons vécurent ainsi une de ces amitiés dites particulières :
« Qu'on m'entende bien : nos rapports restèrent purs. Oh ! non par grandeur d'âme, mais par excès d'imagination. Je mettais tant d'ardeur à aimer, je me faisais une si haute idée de l'être par moi élu, que la pensée ne me venait pas de souiller cet amour par des gestes impurs. Ou plutôt : cette idée m'effleurait mais elle était aussitôt refoulée. L'orgueil avait une part importante dans ce labeur psychique. Ignorant tout, à l'époque, des gestes de l'amour, je craignais de me rendre ridicule. Venait s'y ajouter une pudeur maladive. » (pp.57-58)
Miguel connut aussi la passion, violente, incontrôlable pour Florent, un jeune détenu toujours en cavale :
« En aimant Florent, je commençais d'apprendre ce que l'amour ne cesserait de m'enseigner, c'est de me dépouiller de mon individualité pour m'abîmer dans l'autre qui est l'image de notre mort. » (p.210)
Cet amour répondait aussi à un autre besoin : la quête abandonnée de son père car Miguel cherchait l'être à qui donner sa passion. Le 24 décembre 1949 cet amour va naître. Un cadeau de Miguel suivi de la réponse de Florent :
« Bonne fête de Noël. Je t'attendrai demain, après le déjeuner, cinquième colonne, sous les portiques. Je t'aime. – Florent. » (p.248)
Après plus de quatre ans passés à l'Asile Dumos – à subir mauvais traitements et famine –, Miguel, s'évade du centre. A la gare, il rencontre Raphaël, un homme de près de cinquante ans, qui le prend sous son aile :
« Durant les quatre années passées à l'Asile Dumos j'avais fait l'apprentissage de l'amour. Au moment de mon évasion, mon ignorance touchant les affaires sexuelles demeurait pourtant grande. Je n'ai pas oublié ma première nuit passée avec Raphaël. J'hésite encore à faire ces aveux qui me coûtent...
Je me revois couché dans la paille, guettant la respiration haletante de Raphaël. J'attendais et redoutais l'instant où il tendrait ses mains vers moi. Que devrais-je faire ? Pour rien au monde, je n'aurais voulu le décevoir. […] Oui, plus je pense à cette nuit et plus je me rappelle la crainte de mal faire qui m'habitait. Comme mon inexpérience et ma gaucherie me pesaient !
Ces pensées me hantaient cependant que j'attendais, le cœur battant, que Raphaël tendit la main vers moi. Il se contenta tout simplement de m'attirer vers lui et de me presser contre sa poitrine. Je crus étouffer. Je secouais violemment la tête tandis que ses lèvres cherchaient les miennes. Mon premier baiser me rendit malade d'écœurement, littéralement. Je n'avais pas imaginé que l'amour pût débuter par ce contact gluant, visqueux. » (pp.315-316)
Les manières et le langage de Miguel, sa tournure d'esprit et même sa morphologie trahissaient ses origines bourgeoises : c'est pourquoi il suscitait régulièrement l'étonnement de ses camarades du Centre de redressement, de certains Frères et aussi de Raphaël : chacun éprouvait une jouissance obscure à le persécuter.
« En s'acharnant sur moi c'est de la société tout entière qu'il essayait de se venger. Je sentais bien pourtant que l'être auquel étaient adressées ses injures ne représentait qu'une part de moi-même. On aurait tort d'imaginer Raphaël sous les traits d'une brute ennemie de toute supériorité. Je ne suis pas même certain que ce qu'il haïssait le plus en moi ne fût pas également ce dont il était le plus épris. » (pp.319-320)
A la fin de ce récit autobiographique, Miguel entrevit que de tous les êtres qu'il avait approchés, aimés, il ne possédait aucune connaissance précise :
« J'avais rêvé le Majorquin, le Basque, Florent et tous les autres. Ce n'est pas assez de dire qu'ils ne m'avaient pas fait découvrir l'amour. Leurs visages n'avaient été que des prétextes auxquels j'avais accroché mes rêves d'enfant. Ils furent des signes grâce auxquels j'avais tâché de déchiffrer l'univers. Je n'avais rien vu du monde, rien compris à sa réalité. Je n'avais fait que la modeler d'après cette expérience décisive qui autorise l'action : le Rêve.
C'est en jouant que l'enfant façonne le docteur ou le général qu'il sera plus tard ; en inventant et en assumant des rôles qu'il édifie sa personnalité ; en rêvant qu'il brosse le portrait de celui ou celle que, plus tard, devenu adulte, il saura reconnaître et aimer. Le monde m'apparaissait comme un fantastique théâtre d'ombres et d'illusions. » (p.373)
■ Les aveux interdits : le faiseur de rêves, Michel del Castillo, Éditions Julliard, 1965, 379 pages
Ci-dessus : Michel del Castillo vers 1958 photographié par René Saint-Paul
Du même auteur : La nuit du décret - Le démon de l'oubli - Mort d'un poète - Une femme en soi - Dictionnaire amoureux de l’Espagne
Dans le macrocosme des artistes actuels, Pierre & Gilles sont sûrement ceux qui se rapprochent le plus du ciel, donc du paradis.
Un livre, « Pierre & Gilles : Double Je [1976-2007] » de Paul Ardenne et Jeff Koons (1) vient, à nouveau, les sacraliser au firmament des étoiles de l'histoire de l'Art. Comme dans les tableaux du Douanier Rousseau, ils dépassent la naïveté pour toucher au sublime et à l'artificiel.
On dit Pierre & Gilles comme on dit Bernard Buffet. Contrairement à ce qu'en dit la presse, ils ne sont pas kitsch. A la rigueur « camp », mais surtout décalés par rapport à notre monde.
Les enfants, qui les adorent, ne s'y trompent pas. Ils abordent avec bonheur le monde du merveilleux.

Les Cosmonautes - 1991
Toujours imités, jamais égalés, Pierre & Gilles, comme le fit jadis Méliès, tels des aviateurs dans leur astronef en plexiglas, nous conduisent dans les stratosphères oubliées de l'imaginaire.
Avec eux, nous irons tous au paradis.
(1) Éditions Taschen, juin 2007, ISBN : 9783822846506
Ruth Barbara Rendell s'est imposée en France, comme l'une des meilleures auteures britanniques de polars psychologiques. Son talent tient pour une bonne part à la précision de ses intrigues.
Dans Ces choses-là ne se font pas (1), un recueil de dix nouvelles aux ressorts criminels parfaitement huilés, Rendell n'hésite pas à y aborder des sujets tabous, avec intelligence, originalité et délicatesse : dans la nouvelle "Le voile noir", par exemple, un adulte se souvient d'un jour où, petit garçon, il monta dans la voiture d'un inconnu...
Histoire d'enfants beaucoup plus dramatique, à la morale et au dénouement non conventionnels, le roman La gueule du loup (2) met en scène un groupe d'adolescents qui jouent aux agents secrets.
Charles a quatorze ans, des yeux bleus innocents et des cheveux bouclés : pour remplir une mission, il joue sciemment avec le feu en attisant les désirs de Peter Moran, un pédophile. La victime n'est pas celle qu'on pourrait attendre, et le pire monstre pas celui qu'on croit...
(1) Ces choses-là ne se font pas, Ruth Rendell, Editions Livre de Poche, 1998, ISBN : 2253053686
(2) La gueule du loup, Ruth Rendell, Editions Calmann-Lévy, 1994, ISBN : 2702117589
Du même auteur : Une amie qui vous veut du bien - Un amour importun - Une mort obsédante
Un jeune instituteur laïque, perdu dans un village de l'Ardèche en 1891 : beau et équivoque, il bouleverse la vie des femmes et des garçons qui espèrent l'exaltation terrestre.
Antoine, le héros, est un garçon d'une beauté étrange et insolite. Soucieux de son corps, il touche tous les cœurs et exaspère toutes les rancœurs. Jeune instituteur à une époque où l'école laïque était suspecte, Antoine séduit et convainc. Mais il est loin du prototype du jeune idéaliste voué à l'éthique laïque, c'est plutôt un individualiste, esthète et concerné par sa propre réalisation. Le roman est centré sur les élans d'un jeune homme libre vers l'amitié, l'amour, la sexualité.
Antoine fait irruption dans un univers de paysans arriérés, soumis au curé débonnaire et alcoolique, un monde sournois et bloqué dans ses convictions. Le maître d'école scandalise. Non seulement il est beau avec son corps androgyne mais il pourfend les préjugés et les morales admises : le tête-à-tête amoureux, l'étreinte sensuelle, le charme physique, la séduction souple et tendre, sont ses atouts. Autant dire des armes que les hommes ont peur d'utiliser et qui, en cette fin du XIXe siècle, devaient paraître tellement anormales qu'elles s'apparentaient vite au monde obscur des manœuvres d'une succube.
Antoine s'attache à Mélanie, vieille solitaire de quatre-vingt-six ans qui retrouve une pétulante jeunesse dans la saveur d'arrière-saison d'une affection insolite. Avec Janine, paria, sensuelle et prostituée, fille-mère au grand cœur, il partage une sexualité enjouée. Il entretient aussi un lien ambigu avec la jeune institutrice du village voisin : Mademoiselle des Trois Rondeurs, belle image d'institutrice, en un temps où ce métier propulsait une jeune femme dans l'indépendance et la solitude.
Fugitif, extravagant mais proche de tous les secrets, Antoine est un personnage accidentellement immiscé dans la vie d'un village. À la fin du roman il repartira : il a semé des joies, des nostalgies, des espérances et peut-être aussi provoqué des prises de conscience. Proche du personnage de Pasolini (Théorème), il devient l'étrange visiteur qui révèle une autre dimension de la vie.
Avec Régis, le jeune sauvage, il établit une amitié magnifique : la séduction s'élabore peu à peu à mesure que Régis veut plaire au dieu blond sur son cheval. Régis aime Antoine, comme on aime dans l'absolu. Régis ne connaît pas les merveilles que détient la terre, Antoine les lui fait pressentir.
Les rapports entre les deux garçons, le sombre et le clair, la brute et l'acrobate, ne sont pas, dans le roman, sexuels. Il s'agit de tendresse, de sensualité, d'amour qui les unit.
Les deux hommes terminent le roman, en deux chapitres de nuit et de désir :
« Vers deux heures du matin, ils se réveillèrent au centre de trois pins où ils s'étaient endormis, l'un contre l'autre, au retour de l'auberge. Ils étaient un peu gris, très rieurs et ils avaient joué à s'arracher la couverture qu'Antoine avait placée dans son sac. Le ciel nocturne était magnifique et l'air très chaud, Antoine était dépoitraillé jusqu'au ventre et Régis boutonné. Tous les mouvements de leur sommeil les avaient dirigés l'un vers l'autre comme de jeunes animaux dont la mère s'est éloignée. »
Homme de joie, Antoine prête son corps et offre l'illusion de l'abandon. Antoine est un saint laïque. Il aime l'humanité, mais il ne la soumet pas à Dieu. Il dit aux hommes que le bonheur est là, proche, et que les êtres quand ils savent s'écouter découvrent ensemble des édens immédiats.
■ La haute saison de Frédéric Rey, Éditions Flammarion, 1992, ISBN : 2080646311
Du même auteur : La vie téméraire