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Le mirage, Thomas Mann

Publié le par Jean-Yves Alt

Le mirage est un roman mineur dans l'œuvre de Thomas Mann. Édité à Paris en 1954, il est le pendant hétérosexuel, en quelque sorte, de Mort à Venise.

L'histoire se passe dans les années 20 à Düsseldorf et Rosalie von Tümmler, une veuve de cinquante ans, redécouvre l'amour grâce à un jeune américain de vingt-quatre ans, Ken Keaton, le professeur d'anglais de son fils.

Elle ne parvient pas à réfréner ses désirs pour ce splendide échantillon de mâle jeunesse, sa belle stature, son parfait naturel et l'aimable simplicité de son esprit. Ce corps musclé provoque en elle les émois les plus déraisonnables et parvient presque à lui faire oublier les tourments physiques de la ménopause.

Sa fille Anna, qui est aussi sa confidente, a deviné dès le début ce secret et lui envoie des regards réprobateurs.

Au-delà de l'humour, de la cocasserie et de la tendresse que Thomas Mann met à décrire cette histoire, il faut noter la grande modernité dans la description des rapports mère-fille et le traitement de l'intimité féminine.

■ Le mirage, Thomas Mann, éditions 10/18, 1997, ISBN : 2264025417


Du même auteur : Tonio Kröger - Journal [1918-1921, 1933-1939] - Sang réservé, suivi de Désordre

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Un amour d'enfant, Reginald Hill

Publié le par Jean-Yves Alt

Le récit débute, après un court prologue, par l'enterrement tragi-comique de Gwendolyne Huby, une riche milliardaire qui lègue à son fils, mort depuis plus de quarante ans, l'héritage guetté par toute la famille !

Le testament précise que sa fortune ira ultérieurement, si le fils ne réapparaît pas, à deux associations charitables, PAWS (les amis des bêtes) et la CODRO (association familiale) et à Women for Empire, un groupe réactionnaire dont l'idéal consiste à envoyer tous les petits Blancs à Eton et de faire la classe aux négrillons sous les arbres des parcs et jardins publics !

Rythmé par une agression raciste, revendiquée par L'Enfer Blanc, un groupuscule fasciste apparenté au National Front, et par deux meurtres, apparemment sans rapports entre eux, le roman préserve jusqu'au dénouement l'intérêt du lecteur pour l'enquête menée par le super-intendant Daiziel, l'inspecteur Pascoe et le sergent Wield.

Un sergent assez préoccupé... On le comprend : Wield héberge Cliff Sharman, un jeune homo un peu louche. Pour arranger ses affaires, un corbeau annonce au quotidien local qu'il y a un pédé dissimulé au sein de la brigade criminelle de la ville !

Watmought, un flic homophobe qui vise le poste de directeur de la police du Yorkshire, s'interroge :

Pourquoi pas Pascoe qui s'habillait bien... s'intéressait à la littérature, au théâtre, à la musique... avait fréquenté l'université ? Et, songe Watmought, ne flottait-il pas parfois dans son sillage une discrète senteur de muguet ? Il y avait quelque chose dans sa façon de rire... Et peut-être aussi dans sa démarche ?

Qui soupçonnerait à vrai dire le viril Wield, dévoué et discipliné, assez fou pour désirer un poste qui ne peut vous valoir que la haine du public et l'amour de Maggie Thatcher ?

Cette chasse au pédé, qui se terminera fort mal pour l'homophobe et lui reviendra comme un boomerang, est traitée sur un mode délibérément humoristique.

On voit ainsi Watmough, dont la vague teinture de modernité cache difficilement que ses racines intellectuelles et morales plongeaient bien loin dans le passé, en pleine époque victorienne, se lancer dans une lecture attentive de "Déviations sexuelles".

Cette histoire dans l'histoire est une source de répliques d'une drôlerie irrésistible, comme lorsque Wield avoue tout à l'un de ses supérieurs :

« Je voulais vous dire que je suis homosexuel.

- Ah ! bon... Et ça vous est venu comme ça ?

- Je l'ai toujours été, dit Wield, surpris.

- Tant mieux, j'avais peur que ce ne soit plus grave.

- Je suis homo, dit-il en désespoir de cause. Pédé !

- En ce qui me concerne... Je m'en tamponne le coquillard...

Mais c'est mauvais pour votre avancement, si c'est ce qui vous tracasse ! »

Derrière l'humour, il y a cependant la clandestinité imposée, douloureuse pour un flic que ses qualités professionnelles ne mettent pas à l'abri de la haine des médiocres.

Un amour d'enfant consacre de longues pages à mettre en pièces, sur un ton qui évite tout didactisme appuyé, les préjugés sexuels encore vivaces dans l'Angleterre de la sinistre Clause 28.

Reginald Hill a le mérite de ne négliger ni la crédibilité psychologique des personnages, fortement ancrés dans leur réalité sociale et humaine, ni le suspense proprement dit.

■ Un amour d'enfant, Reginald Hill, éditions Le masque, 1991, ISBN : 270242161X


Du même auteur : Le partage des os

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Histoire et histoires des homosexualités au Japon d'après Tsuneo Watanabe (5/5)

Publié le par Jean-Yves Alt

Jusqu'au milieu du XIXe siècle, le Japon offre une tradition culturelle de l'homosexualité. Qu'ils exaltent les vertus guerrières du samouraï ou qu'ils se travestissent dans le théâtre nô, les hommes ont tous le culte de la beauté et de l'amitié virile. Illustration de la décadence et de la persistance d'une certaine conception de l'homosexualité purement nippone.

Une autre sphère où se développe une culture homosexuelle, la moins noble certes, mais qui a survécu jusqu'à aujourd'hui, est en effet celle du théâtre. Elle naquit de la rencontre du monde des moines avec celui de la cour impériale. Tandis que la noblesse aimait à fréquenter les monastères pour goûter la danse des chigos, elle introduit dans l'enceinte du temple l'art de vivre des seigneurs. Désormais, les chigos eux aussi se maquillent et se drapent d'étoffes rares, à l'image des éphèbes, posant de fait les bases du travestissement théâtral.

Au XIVe siècle, le Shôgun Yoshimitsu (ci-contre), envoûté par un spectacle de sarugaku ou danse de singes, et plus encore par le fils de l'acteur, décide de faire venir ce dernier dans sa cour. Fujiwaka devient dès lors l'amant préféré du shôgun et le fondateur du théâtre nô.

Nombreux sont ensuite les disciples de Fujiwaka qui suivront le chemin de leur maître, comme si celui qui désirait devenir acteur devait de fait être l'amant de son protecteur. Enfin, il est significatif que la propagation d'un art de vivre pédérastique aille de pair avec le développement du nô, non plus réservé au monde des shôgun, mais de plus en plus apprécié par le monde des campagnes. Cela ne signifie pas pour autant que l'homosexualité n'y existât pas auparavant. Mais à partir de ce moment, elle se conçoit comme éthique inspirée par les Puissants. Elle devient un acte de civilisation, un bien, une valeur de référence.

Très vite, de même que l'éphèbe remplace peu à peu les enfants dans le coeur des amants, les chigos vont laisser leur place au wakashu<, au sein du théâtre nô. Parallèlement, de même qu'on passe d'une culture pédérastique à une culture homosexuelle, le théâtre kabuki va gagner en popularité par rapport à la tradition du nô.

A l'origine, les femmes tenaient leur rôle dans le kabuki. Mais très vite les autorités interdirent leurs prestations, la scène leur servant de faire-valoir pour s'adonner ensuite à la prostitution. Des garçons habillés en femme, et souvent avec plus de grâce que celles-ci, prirent donc leur place. La morale était sauve. Mais, si l'éphèbe était amant dans le nô, l'acteur reste prostitué dans le kabuki. Il s'agit d'un véritable statut social.

L'esprit japonais vise toujours à un idéal de beauté. Le prostitué ne peut donc se concevoir comme un simple agent de passe, la scène servant d'étal pour apprécier les qualités du jeune homme. Comme l'acteur, le prostitué joue un rôle social. On ne se décide pas prostitué ; on doit le mériter par un très dur apprentissage.

Le statut d'oyama est un peu différent. Cet acteur qui joue uniquement des rôles de femme, ne doit pour parvenir à la perfection, jamais relâcher son attention. Autrement dit, en ville comme sur la scène, il lui est nécessaire de se conformer en tous points à l'image d'une femme.

Yukio Mishima, dans une nouvelle célèbre, Onnagata (1), brosse le portrait d'un de ces acteurs :

« Oui, Mangiku était entièrement féminin, aussi bien en paroles qu'en gestes dans la vie réelle. Si Mangiku avait été plus masculin dans sa vie quotidienne, les instants où le rayonnement du rôle qu'il venait de jouer s'effaçait lentement pour se fondre dans la féminité de sa vie quotidienne – qui était un aspect du même faire-semblant –, ces instants auraient figuré une absolue séparation entre la mer et la terre, la fermeture d'une impitoyable porte entre le rêve et la réalité... L'onnagata naît de l'union illégitime du rêve et de la réalité. » (1)

L'homosexualité commence à être mise en marge dès l'avènement de l'ère Meiji (1868-1912), qui correspond à une phase de modernisation et d'occidentalisation du Japon. Sa condamnation n'est pas tant le fait d'une propagation des idées chrétiennes et de la morale catholique (les Jésuites du XVIe siècle n'avaient pu que constater le péché abominable, sans pouvoir l'interdire – leur vie en aurait aussitôt été menacée) qu'une réaction du Japon moderne contre tout ce qui pouvait représenter les valeurs féodales, donc, en premier lieu, l'homosexualité.

Une culture de plusieurs siècles oubliée en quelques années, tel est le paradoxe de l'homosexualité nippone, aujourd'hui calquée sur le modèle occidental.


(1) Dans le recueil « La mort en été », Yukio Mishima, Editions Gallimard, Collection Du monde entier, 1983, ISBN : 2070251101, page 200


A lire : La voie des éphèbes : Histoire et histoires des homosexualités au Japon de Tsuneo Watanabe et Jun'ichi Iwata, Editions Trismégiste, 1987, ISBN : 2865090248


Lire la partie qui précède - Aller à la première partie

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Histoire et histoires des homosexualités au Japon d'après Tsuneo Watanabe (4/5)

Publié le par Jean-Yves Alt

Jusqu'au milieu du XIXe siècle, le Japon offre une tradition culturelle de l'homosexualité. Qu'ils exaltent les vertus guerrières du samouraï ou qu'ils se travestissent dans le théâtre nô, les hommes ont tous le culte de la beauté et de l'amitié virile. Illustration de la décadence et de la persistance d'une certaine conception de l'homosexualité purement nippone.

L'homosexualité semble avoir été d'emblée adjointe aux principes des deux principales écoles bouddhistes du Japon. Le maître Kôbô, fondateur de l'école Tendai, a été considéré comme l'initiateur d'un mouvement homosexuel nippon. L'école Shingon a également intégré cette voie. Les relations qui s'établissent dans les monastères sont uniquement pédérastiques : le maître aime un chigo qui peut se révéler parfois être un dieu, puisque selon un culte très ancien, les dieux apparaissent incarnés sous la forme de garçons angéliques.

L'atmosphère raffinée qui règne dans le temple invite autant à la méditation qu'à l'efflorescence des arts. Les moines composent des poésies pour leurs chigos ; ces derniers apprennent la musique et la danse - à l'origine du théâtre nô ; l'aristocratie et l'empereur viennent se divertir auprès d'eux. Parfois, il arrive qu'une armée de moines s'empare d'un monastère qui leur aurait ravi un de leurs protégés. Enfin, la pédérastie religieuse semble pouvoir être justifiée par le bouddhisme tantrique qui définissait des moyens permettant aux hommes d'accéder de leur vivant à la délivrance. C'était dès lors ouvrir des voies dont le Shudô (1), pratiqué par les samouraïs.

A l'origine, le Shudô (1) devait permettre la réalisation d'un amour idéal. Les principes étaient très simples : les amants se juraient l'amour parfait ; aucun interdit social ; la droiture et la noblesse du cœur étaient de mise, ainsi que le respect de chaque passion, dût-elle ne pas correspondre aux vœux ; enfin, la pratique de la poésie. Le garçon particulièrement beau devait par ailleurs veiller à conserver une âme, en vue de sa vie future.

A partir du XVIIIe siècle on assiste à un affaiblissement puis à un effondrement de cette doctrine, qui entraînent à terme une condamnation de l'homosexualité. Cela tient en partie au fait qu'à la rigueur de l'idéal masculin se substitue un épicurisme débilitant : signe révélateur, les prostitués s'habillent désormais en femme, le guerrier prend de plus en plus les masques de l'acteur.


(1) Le shūdō (衆道) est la tradition japonaise d'une homosexualité de type pédérastique pratiquée au sein des samouraïs de l'époque médiévale jusqu'à la fin du XIXe siècle.


A lire : La voie des éphèbes : Histoire et histoires des homosexualités au Japon de Tsuneo Watanabe et Jun'ichi Iwata, Editions Trismégiste, 1987, ISBN : 2865090248


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Une chambre dans les bois, Patrick Drevet

Publié le par Jean-Yves Alt

Le héros est un tout jeune adolescent. David représente le fantasme absolu : pur, beau, sans expérience, il pressent l'amour mais ne sait pas lui donner forme. Une chambre dans les bois rassemble les images du rêve homosexuel le plus répandu, la très vieille histoire de l'amour grec : l'aîné initiateur délicat, le cadet dévoué et ébloui.

La passion est vécue du point de vue de l'enfant et la scène qui ouvre le roman en dessine immédiatement l'inflexible drame. David s'arrache pour la première fois à l'unique présence qui comble son besoin d'amour, la mère, et aperçoit celui qui devient l'intérêt exclusif de son été : William, un jeune homme blond et superbe, de quelques années à peine plus âgé, un adolescent lui aussi mais déjà hanté par le vertige adulte dont la guerre d'Algérie, qui fait de lui un déserteur, est le signe cruel.

Patrick Drevet a situé l'action du roman en France, loin du monde, dans une forêt où de virils compagnons épuisent leur force à abattre des fûts d'arbre tout-puissants qui sont la projection enracinée du père et de l'idéal masculin.

C'est l'été, les vacances, la mère est seule ; le père est mort ou parti depuis longtemps – militaire peut-être. La trousse de toilette récupérée dans l'armoire maternelle renferme un rasoir, inutile pour l'imberbe satin des joues de David, mais fera l'affaire de William. Tous les ingrédients sont en place. Rien ne pourra briser le déroulement de la passion.

David assiste à la masturbation solitaire de William somptueusement mise en mots :

« L'image lui reste, précise, d'une silhouette rejetée en arrière, prise dans les plis étirés de la combinaison kaki, se livrant au roulis d'une ivresse appelée, soumis au souvenir d'une rengaine qui l'enlace. Il revoit les épis dressés dans la chevelure blonde, le liséré de vif-argent soulignant le contour du nez, l'arrondi du menton satiné, la saillie de la pomme d'Adam. Cette image suffirait à nourrir longtemps sa rêverie, mais une force le pousse à regarder encore.

Campé sur ses jambes écartées comme s'il faisait face à un public dans une attitude de défi, William se déhanche, on dirait qu'il cherche par ce mouvement de balancier à desserrer un carcan, à achever de s'extraire d'un trou, à se dégager d'une gaine adhésive qui n'a de cesse de le retenir. La fermeture Eclair défaite ouvre une fente en V sur son torse. La lumière accuse le contraste entre le poli de la peau et les plis rêches du tissu. Les bras serrés le long des flancs, William plonge les mains au bas de son ventre où, glissant par pressions lentes et appuyées, elles malaxent une masse indistincte. Des contractions altèrent ses traits. Ses yeux fermés tracent deux lignes douces, profondes, mystérieuses. Sa mèche relevée dans la position renversée de la tête accuse ce que David avait déjà soupçonné de coléreux, de sévère en lui.

Un instant, il se rend compte que lui est accordé ce à quoi il a le sentiment d'avoir toujours aspiré, indépendamment même de William. Il était depuis longtemps en quête de cette scène dont, sans en prévoir la nature, il attendait de recevoir une peur profonde. Il ne pouvait souhaiter mieux que William pour la lui donner. Il ne pouvait avoir non plus de révélation plus explicite. Il se trouve devant la vision qu'il appelait de ses voeux, mais comme trop vite et de façon trop absolue pour qu'il n'en soit pas décontenancé. La coïncidence qui la lui permet relève du prodige, elle donne à sa vision le caractère suspect de la chance, elle ajoute à sa force l'impact de la fatalité. » (pp. 49-50)

C'est une chambre ouverte dans la nuit du plaisir si simple qui absorbe toute la violence des adolescents privés de jouissance, une chambre fermée sur l'orgasme masculin, une chambre retenue au jardin d'enfance : le roman se clôt sur le bruit de la moto de William qui fuit.

L'attirance réciproque de William et de la mère de David, décrite avec pudeur, offre une image différente du désir. William est-il homosexuel ? David sera-t-il homosexuel ? Le propos de l'écrivain n'en a cure.

Les mots et la voluptueuse cadence des phrases de Patrick Drevet ont pour mission de décrire le plus difficile : les émois sexuels, la lumière qui exalte la nudité des corps, l'attente, le frisson des rencontres, le frémissement du désir mais aussi la foi sans réserve de l'adolescent.

Le désir ne peut se satisfaire de ce qui est toujours exigé et qui finit par tracer sa maigre réalité : le sexe qui s'apaise et jette son sperme ! Le désir a besoin de la forêt, du soleil, des rivières, de tout ce qui flamboie et qui, volé par la mémoire, fera de l'étreinte finale, plus qu'un souvenir, une histoire d'amour.

« Il regarde le jeune homme dont les mouvements se font plus amples. Il le voit prendre une cambrure plus accentuée sous le pincement d'une douleur qui, venue d'entre ses jambes, irradie dans son buste. Le jeune homme se tord pour s'y soustraire ou l'éprouver davantage, on ne sait. Il bascule le bassin en avant, creuse le ventre, la peau tendue y frémit sous la paume comme sous la caresse d'une plume. Plus haut, sa main presse sur les mamelons des seins, sur la rondeur des épaules dont elle écarte les pans de la combinaison. Son visage offre l'expression d'une concentration extrême. Il fronce les sourcils, ses lèvres s'entrouvrent, ses traits tantôt donnent l'impression d'une torture tantôt se détendent, s'illuminent.

Balancement et rotation de son bassin acquièrent une amplitude plus marquée. Sa respiration précipitée s'échappe de ses lèvres en souffles chuintants. Le dessin de ses côtes transparaît sur ses flancs, ainsi que l'arceau de la cage thoracique sous lequel la paroi abdominale se creuse, formant un renfoncement où l'ombre vient se lover. Par à-coups réguliers, le jeune homme pousse son sexe dressé hors de l'encoche de la fermeture Eclair dans les anneaux de ses doigts serrés. Coulissant entre les phalanges, l'organe darde sa pointe violacée, vibrante, dégagée de sa gaine de peau que le va-et-vient alternativement plisse et étire jusqu'à la limite de la déchirure. Tout un réseau de veines et de vaisseaux engorgés sous le garrot des doigts sillonne le cylindre de chair.

Ecartant un peu plus les jambes et les ployant, tour à tour il se cabre, bombant le torse et incurvant au contraire les lombes, inscrivant un instant sa silhouette dans une contorsion de statuette votive, et, d'un puissant élan, projette son bassin en avant comme s'il voulait pousser tout son corps dans son sexe brandi. Il serre les dents, la colonne de la trachée s'exorbite dans son cou cassé, les muscles de la mâchoire saillent sous l'oreille, les méandres d'une veine se gonflent sur la tempe.

Le roulis profond de ses hanches s'accélère. On le sent qui obéit à la cadence d'un battement qui ne lui appartient pas. Il ne maîtrise plus le va-et-vient de sa main sur son sexe et ne saurait interrompre les contractions de plus en plus puissantes qui le convulsent. Emporté dans ce galop il semble un moment s'affoler, de petits cris rauques fusent à travers ses ahans. Une secousse le soulève et, comme dans une brusque envie de vomir, l'arque au-dessus de sa verge, elle-même arquée dans l'autre sens hors de la couronne des doigts qui l'étranglent à la racine. Sa tête bascule en avant, bouche ouverte sur un cri qui ne part qu'après que, du gland congestionné, a giclé un filet lactescent, jet d'écume fixé dans la lumière comme s'il y restait un instant suspendu. D'autres saccades amènent encore au bout du sexe pressuré des caillots de cette sève qui y perle avant de glisser et serpenter, avec des arrêts où ses coulées s'enflent de larmes, sur les phalanges. » (pp. 50-51)

■ Une chambre dans les bois, Patrick Drevet, éditions Gallimard, 1989, ISBN : 2070716678


Du même auteur : Les gardiens des pierres - Huit petites études sur le désir de voir - La micheline - Le visiteur de hasard - Le gour des abeilles - L'amour nomade

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