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La dépression est-elle un état naturel ou un produit de notre culture ? [Alain Ehrenberg]

Publié le par Jean-Yves Alt

Pour Alain Ehrenberg, l'expression «spontanée» des émotions, loin de dépendre de l'intériorité d'un sujet, est, en effet, liée aux attentes d'une société. Ce sont ces «attentes», notamment celle d'autonomie, qui lui semblent façonner aujourd'hui l'expression de la «dépression».

Une nouvelle fragilité psychique selon Alain Ehrenberg

La dépression a été l'entité clinique par laquelle la souffrance psychique s'est détachée de la psychose et s'est finalement autonomisée comme un souci imprégnant l'ensemble de la vie sociale. Alain Ehrenberg aborde cette autonomisation de la dépression, à partir de la démarche anthropologique de Marcel Mauss dans «L'expression obligatoire des sentiments» (1921) : « cette expression relève d'une attente de nature sociale : ces sentiments sont à la fois attendus et spontanés, spontanés parce que attendus. » On emploie les expressions « souffrance psychique » et « santé mentale » à tout bout de champ non parce que les gens vont plus mal qu'auparavant (qu'en sait-on ?), mais parce qu'elles sont socialement attendues : « Ces expressions collectives, [...] ce sont comme des phrases et des mots. Il faut les dire, mais s'il faut les dire c'est parce que tout le groupe les comprend. [...] C'est essentiellement une symbolique. » Les normes et valeurs de l'autonomie, à travers leurs deux facettes de la libération des mœurs et de la libération de l'action, ont élargi les frontières de soi. À mesure que l'exigence d'autonomie imprègne l'ensemble de la vie sociale, privée comme publique, la tendance à ce que chacun soit responsable de tout s'affirme comme l'autorité d'une règle, et cela quelle que soit sa propre place dans la hiérarchie sociale. Nos idéaux sociaux semblent donner raison à une formule de Claude Lévi-Strauss : «Tout se passe comme si, dans notre civilisation, chaque individu avait sa propre personnalité pour totem.» Et c'est pourquoi la croyance que l'essentiel se déroule dans l'intériorité de soi est si forte : cela tient à la posture anthropologique des sociétés modernes qui a conduit à placer le sujet humain au sommet de la hiérarchie des valeurs. Le social s'en est trouvé dévalorisé tandis que la vérité de l'être humain a été logée dans une partie de lui-même : l'esprit, le mental, la psyché, bref l'intériorité. La forme qu'a prise aujourd'hui l'idéal d'autonomie accentue la contradiction entre la croyance que l'on trouve en soi la source de toutes nos actions, comme si la société était ajoutée à l'individu, et le fait que l'individu est un être social, qui vit dans un système d'interdépendances, d'obligations, de dettes et de créances, qui agit et pense dans un contexte normatif. De l'accentuation de cette contradiction découle une représentation de l'individu sans limites : le «nouvel individualisme», cause de tous les maux de l'homme contemporain, et notamment d'une fragilité psychique qui ne faisait guère l'objet de préoccupations il y a encore une génération. Et si la dépression servait à « arrêter » l’individu pour lui rappeler son humanité et ses limites ? Comme le dit Alain Ehrenberg : « La dépression nous rappelle fort concrètement qu’être propriétaire de soi ne signifie pas que tout est possible. »

Depuis une bonne vingtaine d'années, des biologistes s'attachent à expliquer l'homme dans sa totalité. Dans la plupart des cas, leur programme consiste à rechercher des liens entre le cerveau et l'esprit au moyen d'innovations techniques, comme l'imagerie cérébrale, et de découvertes scientifiques, comme l'association de fonctions mentales à des circuits de cellules nerveuses et à des aires cérébrales. Nombre de ces biologistes croient que l'esprit d'un homme réside dans son cerveau, conformément aux croyances individualistes communes. Nous sommes alors confrontés à un problème de rapport tout/partie parce que le cerveau est identifié au tout de la personne, il en est sinon l'équivalent du moins le seul moteur.

Pour Alain Ehrenberg, ce qui est souvent mal compris est la distinction entre la notion d'individu d'un point de vue biologique, c'est-à-dire la différence individuelle au sein d'une même espèce, et la notion d'individu d'un point de vue sociologique ou anthropologique, c'est-à-dire le sens que l'on attribue à cette différence.

Alain Ehrenberg est directeur de recherche au CNRS. Il est l'auteur de « La Fatigue d'être soi », Odile Jacob, 1998, ISBN : 273810634X (existe aussi en Poche Odile Jacob, 2000, ISBN : 2738108598)

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