Etre mère, de quel droit ? par Marcela Iacub
Marcela Iacub trace l'horizon juridique d'une utopie "postsexuelle".
L'empire du ventre. Pour une autre histoire de la maternité de Marcela Iacub, Fayard, 378 p., 20€
Voici déjà près d'une décennie que la sexualité a fait retour sur le front politique - pensons aux affrontements autour de la parité, du pacs, de la prostitution ou encore du "mariage gay". De toutes les figures intellectuelles qui se tiennent au milieu du champ de bataille, et qui tentent malgré tout de penser ce vacarme, Marcela Iacub n'est assurément pas la moins singulière. Livre après livre, cette juriste a construit un style de combat à la fois instruit et provocateur, savamment technicien et volontiers ironique, où l'on repère le souffle joueur qui convient aux écritures authentiquement révoltées.
Il n'y a pas à s'étonner, dès lors, si son dernier ouvrage, L'Empire du ventre, s'inscrit explicitement dans la tradition de l'utopie. Non pas celle qui prétend dépeindre un âge d'or perdu ou le futur d'une société idéale, mais celle qui, de Thomas More à Walter Benjamin, vise à rouvrir l'imaginaire des possibles en décrivant la réalité de ce qui est, au regard de ce qui aurait pu être. Point n'est besoin, pour cela, de remonter les siècles ou d'aller se balader dans quelque société exotique. Afin de bâtir les contours de son utopie sexuelle (ou plutôt "post-sexuelle", aime-t-elle à dire), Marcela Iacub préfère s'installer au cœur du XIXe siècle. Et feuilleter son code civil. Pas n'importe lequel, cependant : celui de 1804, dit code Napoléon. Celui-ci était tout sauf parfait, convient-elle. Mais en faisant du mariage (c'est-à-dire d'un contrat) et non pas de la grossesse (c'est-à-dire d'un fait biologique) l'institution centrale de la filiation, dit-elle, il assurait du moins cette liberté fondamentale : on pouvait devenir mère sans avoir accouché d'aucun enfant. Textes à l'appui, Iacub parcourt donc l'histoire institutionnelle, explore les recueils de jurisprudence et multiplie les études de cas pour exhiber les astuces qui permirent jadis aux juges de couvrir ce qui s'inventait en matière de "procréation juridiquement assistée", et par là même de faire mentir le fameux adage romain : Mater semper certa est, pater quem nuptiae demonstrant (la mère est toujours certaine, le père est celui que le mariage désigne).
"Contre-révolution" sexuelle
Dès la fin du XIXe siècle, pourtant, cet ancien modèle est en crise. Et la fragilisation croissante du mariage suscite bientôt une brutale réaction. Bien davantage : une véritable "contre-révolution" sexuelle, qui fera désormais de l'engendrement corporel la source unique de toute filiation légitime, provoquant du même coup un ample glissement de la morale familiale. D'où le chassé-croisé des positions d'infamie (l'enfant "adopté" y remplaçant l'enfant "naturel") et des inégalités hommes/femmes (celles-ci devenant "les maîtresses de la procréation"), consacré par la législation française de 1972. De ce déplacement crucial, qui a consacré l'engendrement charnel comme vérité ultime de toute maternité, témoigneraient avec éclat, aujourd'hui, aussi bien la crise de l'adoption que la remise en cause de l'accouchement "sous X".
Prenant à revers les tenants de l'ancienne "libération sexuelle", dont les conquêtes, selon elle, se sont révélées surtout porteuses de servitude, Marcela Iacub met en lumière les aspects d'une exception française "utérocentriste" (l'esprit du code Napoléon s'est réfugié en Californie, où le "don de gestation" est permis...) et proclame l'urgence d'une nouvelle pensée féministe. A la fois libertaire et libérale, celle-ci ne céderait plus à ce qu'elle nomme la "mystique de la grossesse". Elle soumettrait la nature aux institutions et les ventres à la logique du droit, pour essayer de faire advenir enfin quelque chose comme un "modèle non corporel, intentionnel, de la filiation".
Le Monde des Livres, Jean Birnbaum, 17 décembre 2004























