Lettre à Arthur Rimbaud par Jacques Perquin
Le 12 décembre 1871.
Cher Jean-Nicolas-Arthur,
Je viens de lire ton joli poème que tu as baptisé « Voyelles » et que tu as bien voulu m'envoyer avant la publication.
J'ai évidemment reconnu chaque chose, chaque lieu auxquels tu fais allusion.
A noir : bien sûr, c'est Pirouette, notre joli petit chat noir, dont tu tirais souvent la queue, et dont les oreilles pointues te rappelaient tellement la lettre A. Pirouette, toujours sale, toujours à chasser les mouches qui le poursuivaient.
E blanc : comment ne pas reconnaître Estelle, notre gentille infirmière qui passait son temps à faire bouillir de l'eau sous la tente pour ses compresses stériles. Estelle, qui ne se séparait jamais de son ombrelle ? Estelle, cette femme belge et tellement belle, ses vêtements de tweed grège.
Pour l'I rouge, j'ai évidemment tout de suite compris que tu n'avais pas oublié cette querelle avec Izambard, du Collège de Charleville. Georges a toujours regretté cette dispute, mais reconnais que vous aviez tous les deux un peu bu.
U vert : c'est évidemment le pauvre noisetier de l'école, dont le tronc feuillu dessine-les jambes de cette lettre, et qui paraissait si seul, si abandonné au milieu de cette cour que tu l'appelais l'Unique.
Pour l'O bleu, j'avoue mon ignorance. Évoques-tu Olga, notre cuisinière ? Ou Odette, la jeune fermière qui livrait le lait au réfectoire le matin ? Pourtant, ni l'une ni l’autre n'avaient les yeux violets. C'est un poème, tu vois, parfois un peu obscur pour moi.
Ceci n'ôte rien à mon affection.
Ton vieux maître Jacques Perquin
PS : Tu devrais supprimer le « Y jaune ». La sonorité n'en est guère élégante : I grec jaune, grequeje, tu vois, cogne un peu. Et Y n'est pas une voyelle, mais une semi-voyelle. En plus, ces deux vers en moins te permettraient d'avoir un sonnet au lieu de quatre quatrains.
PPS : Je voulais te dire encore que le poème que tu m'as envoyé et qui s'appelle « Consonnes » est encore plus beau que « Voyelles ». J'aime beaucoup ce que tu dis sur W et les souvenirs de ton enfance. Malheureusement, notre vieux Pirouette l’a déchiré en mille morceaux. J'espère que tu en as conservé un double.
Missive retrouvée du concierge de l’école secondaire de Mézières.
Le Magazine Littéraire n°442S, Dossier Correspondances d’Ecrivains, mai 2005, page 43























