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Entretien avec Daniel Borrillo : l'Etat veut nous protéger contre nous-mêmes

Publié le par Jean-Yves Alt

À mesure qu'a décliné la morale traditionnelle, la liberté sexuelle a été reconnue comme une liberté à part entière. Elle demeure pourtant «encadrée et précaire» , selon Danièle Lochak, qui montre qu'en la matière «la règle juridique a du mal à s'affranchir des considérations morales».

Qu'est-ce à dire ?

- Si la protection de la liberté sexuelle demeure problématique, c'est parce qu'une forme de morale (qui ne dit pas son nom) prend ici souvent la place du droit. La notion de dignité humaine, utilisée pour restreindre la liberté sexuelle, manifeste mieux que toute autre l'impératif moral transcendantal qui s'impose aux droits subjectifs et aux libertés individuelles. De surcroît, la réticence à invoquer ouvertement la protection de la morale traditionnelle conduit à se tourner vers d'autres motifs socialement plus acceptables, comme la protection des faibles ou la dignité des femmes. Mais le résultat demeure le même : chasser la liberté. Vous affirmez qu'en matière de liberté sexuelle nous traversons «une période de crise» .

Qu'entendez-vous par là ?

- Ce trouble est général. Au nom de la sécurité, l'Etat use et abuse du droit pénal. La criminalité sexuelle est traitée au sein d'un régime d'exception plus proche de la lutte contre le terrorisme que des délits de droit commun. Il est d'ailleurs paradoxal que l'âge de la responsabilité pénale ne cesse de diminuer, au point qu'on peut mettre un enfant de 13 ans en prison, alors que la majorité sexuelle ne cesse, elle, d'augmenter, passant de 13 à 15, voire à 18 ans si la relation sexuelle a lieu avec une personne ayant une autorité sur le mineur. Mais l'Etat veut aussi nous protéger contre nous-mêmes, et cette forme de paternalisme fait symptôme. Au nom de notre propre dignité ou de l'égalité pour les femmes, une élite étatique s'est arrogé le droit d'interdire certaines pratiques (prostitution, sadomasochisme). Or si l'égalité chasse toujours un peu la liberté, c'est à condition d'établir clairement le statut des sujets susceptibles de produire une situation d'asymétrie. En effet, si ce sont les femmes hétérosexuelles qui se trouvent souvent mises en situation d'infériorité, ce qu'il faudrait limiter, ce n'est pas tant la liberté sexuelle de façon indistincte que celle des hommes hétérosexuels en particulier. Utiliser l'argument de la domination masculine pour borner toutes les formes de liberté sexuelle me semble donc abusif. N'ayant pas fait cette distinction fondamentale, certaines féministes sont devenues les alliées objectives des conservateurs.

À partir des exemples de la prostitution et du sadomasochisme, vous pointez vous-même «l'énorme difficulté à assumer le principe de la neutralité éthique de l'État en matière sexuelle».

- À la différence de l'État paternaliste, l'Etat démocratique renonce à dire le bien et se limite à énoncer le juste dans les rapports humains. Pour prendre l'exemple de la prostitution, j'aurais préféré que l'on cherche à combattre ses effets négatifs (comme l'exploitation économique), plutôt que son existence en tant que telle. L'actuel régime de répression ne fait pas que limiter la liberté des personnes prostituées, il accroît aussi leur précarité économique. Or le droit ne peut pas statuer que les relations sexuelles gratuites sont meilleures que les relations tarifées. De même, il ne peut pas décider que les images romantiques valent plus que les images crues, ou qu'entre adultes les jeux sadomasochistes doivent relever de la vie privée. Chacun doit pouvoir donner le sens qu'il veut à sa vie sexuelle. Malheureusement, ces pratiques peuvent encore mener les gens en prison.

Maître de conférences à l'université Paris-X-Nanterre, Daniel Borrillo s'est spécialisé dans l'étude des rapports entre le droit et les sexualités. Il vient de publier un ouvrage collectif (codirigé avec la juriste Danièle Lochak) intitulé La Liberté sexuelle (PUF, 2005, 240 p., 22 €).

Le Monde des Livres, Propos recueillis par Jean Birnbaum, 29 avril 2005

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